L'ETOILE DU SOIR.
Look! what is it, with twinkling light, That brings such joys, serenely bright, That turns the dusk again to light? 'Tis the evening star!
What is it, with the purest ray, That brings such peace at close of day, That lights the traveller on his way? 'Tis the evening star!
What is it, of purest holy ray, That brings to man the promised day, And peace? 'Tis the evening star!
A la même époque environ, au commencement de ce siècle, la république des lettres fut surprise d'apprendre l'apparition d'un nouveau poète, simple paysan du Northamptonshire, dont la gloire était annoncée par des juges d'ordinaire très sévères, et peu livrés à l'enthousiasme du moment. Après une longue attente, et bien des délais, John Clare parvint enfin à faire publier ses vers à Londres vers 1825. Ce recueil prouva que John Clare était un poète original. La lutte visible entre la pensée et l'expression pour la représenter, amenait souvent un résultat d'une beauté inattendue. De riches et puissants protecteurs l'aidèrent momentanément, mais l'inconstance du public, et des difficultés d'argent, exercèrent une influence si fatale sur le pauvre John Clare, que sa raison l'abandonna. Des amis qui allèrent le voir il y a peu d'années, disent que sa folie était douce et tranquille. Mme Mary Russell Mitford, dans ses Mémoires, nous apprend qu'elle possède quelques pièces de ses vers, écrites au crayon, qui prouvent qu'il avait gardé tout son talent pour la facture du vers et pour le rythme.
Sa mémoire était si vive et si tenace qu'il s'assimilait absolument à ce qu'il avait lu, ou ce qu'il entendait raconter.
Il dépeignait par exemple l'exécution du Roi Charles I. comme un événement arrivé hier, et dont il prétendait avoir été un témoin oculaire. Tout était représenté avec une fidélité si parfaite et si graphique quant aux costumes et aux usages du temps, qu'il est probable qu'il n'eût pu raconter le fait aussi bien, lorsqu'il possédait toute sa raison. C'est une pareille lucidité que les partisans du magnétisme animal qualifie de Clairvoyance.
Clare vous racontait de la même manière la bataille du Nil et la mort de Nelson, s'imaginant qu'il était un des matelots témoins de l'action. Il y avait une admirable exactitude dans ses termes nautiques, quoiqu'il est probable qu'il n'avait jamais vu la mer de sa vie.
Un fou d'un autre genre, Olivier Ferrand, mort à Rouen en 1809, composa un nombre considérable de pièces de théâtre qui par le style et la conception sont de véritables parodies. Un amour propre excessif lui bouleversa le cerveau, à en juger par l'inscription placée sous son portrait dans: Les Muses éplorées, ou Gilles régisseur du Parnasse, pour servir d'apothéose au célèbre Ferrand. An IX. in 8º.
Sept villes de la Grèce ont disputé l'honneur D'avoir donné la lumière Au chantre d'Ilion. Et du nouveau Voltaire, Du célèbre Ferrand et la Bouille et Honfleur Et le Havre et Rouen, veulent être la mère.
Le Manuel du Bibliographe Normand par M. Edouard Frère nous apprend que Mme Canel et Lebreton ont écrit la vie de ce singulier personnage qui s'intitulait: Membre de l'Athénée d'Evreux et Ecuyer de Franconi (!), homme de lettre à Rouen.
Ses œuvres dramatiques sont devenues d'une grande rareté. Mr Frère en a donné la liste complète.
Si, dans ce qui précède, nous avons souvent eu l'occasion de nous étonner de l'intelligence qui se rencontre dans les compositions des fous, il est peut-être plus étonnant encore de voir les folies qui sont sorties du cerveau d'écrivains intelligens et sensés. Elles sont parfois poussées si loin, qu'on ne peut s'empêcher d'y trouver la confirmation de l'idée du Dr Gregory, déjà citée au commencement de cet essai: “Nulla datur linea accurata inter sanam mentem et vesaniam.”
M. G. Desjardins publia à Paris, en 1834, sous le titre de Première Babylone, la première partie d'un vaste drame, Sémiramis la Grande, d'une originalité, pour ne rien dire de plus, tout-à-fait hors ligne.
Voulant, dit-il, dans son introduction intitulée Porte Cyclopéenne, peindre, dans un large tableau, son pays de face et les autres pays de trois quarts ou de profil, il ébaucha une immense composition trilogique, La Révolution, Napoléon, et le Monde de l'avenir.
“Projetant,” ajoute-t-il, “une longue parabole ou courbe unitaire sur ces trois grandes têtes de la Gloire Française,[16] il veut les lier entr'elles d'un nœud indissoluble, et donner à son siècle un évangile des peuples libres!”
[16] Le Monde de l'avenir qui est une tête de la gloire Française! Stupete gentes!
Il suppose alors qu'il trouve un rouleau de papyrus Egyptien de 4,000 ans de date, écrit en hiéroglyphes qu'il déchiffre ainsi:--
Sémiramis Trismegiste (trois fois grande), Journée de Dieu, en cinq coupes d'amertume.
Ces cinq actes ou cinq coupes d'amertume sont intitulés: Le Deuil, La Complicité, La Résurrection, Le Combat, Le Prêtre et la Mort. Outre la bizarrerie extraordinaire des vers et des idées, une des curiosités de ce drame, qui se compose de plus de 500 pages grand en 8º, est que plusieurs passages sont imprimés en caractères Hébreux, Persans, Arabes, Chaldéens, &c. &c.
Il s'ouvre par une description allégorique de ce que l'auteur appelle Les années climatériques du genre humain. Le style plein de grands mots pompeux, recouvre des idées généralement très incohérentes, mais qui prouve une singulière facilité dans la facture du vers.
Dans la scène intitulée: Retentissement des oracles, Ophis, Prince des Rois, écrit ce vers, avec la pointe d'une glaive, sur le trône d'Asshur:
Asshur-le-tombé, tombe, et tombe foudroyé!
Puis tous se retirent, et Asshur-le-tombé reste seul, et frappé par la lecture de ce vers, commence ainsi un long monologue:--
D'où part le trait brûlant dans mon âme envoyé, L'éclair qui se plongeant dans mes destins moins sombres, Pour les montrer sanglants, en dissipent les ombres? Quoi donc? de l'action le cours impérieux Passe-t-il en effet dans la sphère des Dieux, Que l'orgueil indompté de mon mâle génie Se débat sous le poids d'une force infinie?
· · ·
Dans la scène: Le retentissement des chutes de Babel, Sémiramis la Grande étant venue s'asseoir sur l'un de ses trônes, devant la cité des morts, plusieurs nations passent au fond des portiques et dialoguent entr'elles, dit l'auteur, puis s'éloignent successivement, et se voilent la tête en signe de douleur.
A cause de sa longueur, nous regrettons de ne pouvoir insérer ici, comme exemple de galimatias, l'introduction en prose, par laquelle l'auteur commence la quatrième coupe d'amertume. Dans la cinquième coupe, dont une partie est en prose et en récit, des voix innombrables et caverneuses (textuel) sortent des profondeurs de la terre, et le Prince des prophètes, Jugement-de-Dieu, leur dit:--
Levez vous! secouez d'une aile immense et lente De trois mille ans de nuit la poussière éloquente!
et ces formidables amas de générations s'écrient toutes ensemble, du fond de leurs sépulcres:--
Par rang horizontaux, vois, nous nous levons tous!...
“Alors les rois, princes et chefs innombrables de peuples (textuel) de commencer pêle-mêle, une sorte de ronde ou de chaîne immense, appuyée par derrière des trépignements et acclamations des peuples.”
“Dans ses rangs se trouvent mêlées et entraînées, et bêtes et brutes contemporaines des vieux acteurs de cette scène apocalyptique; toute création, toute multiplication des êtres produits, reptiles, oiseaux, bêtes à quatre pieds, de toute chair, foisonnant et se mouvant; les grands lions dans les rangs des gigantesques guerriers; les dromadaires, les autruches, les girafes, les boas, élevant leurs longs cols, ou avançant en spirales, au milieu des races d'homme voyageuses; les hauts éléphants, les colossales mastodontes leurs aînés, dressant le monstreux serpent de leur trompe, au dessus des têtes et des cornes des vieilles races princières, royales et antédéluviennes. Et au dessus d'eux tous, la cigogne, l'ibis, les grands vautours déploient leur vol; tous roulent ensemble les flots épais de leur ronde, tous éclairés dans le voyage de leur chaîne tournoyante, des rayons de la face rouge et enflammée de Dieu, et grommelant, rugissant et hurlant ces paroles, chacun dans sa langue, en tournoyant:”
L'assemblée mystérieuse.
Figurons et l'orage et l'effrayant tonnerre Qui gronde autour du Mont qui corrompit la terre! Durant la longue horreur d'un jour de châtiment, Imitons les rigueurs du dernier Jugement.
· · ·
La scène suivante, intitulée: Le bain de sang, est tout aussi extraordinaire, mais nous en avons assez dit pour que le lecteur puisse juger de l'œuvre, et nous avons hâte d'arriver à l'examen d'un livre dépassant de beaucoup le précédent en extravagance.
C'est un poème de 724 pages, in 8º (1858), composé par M. Paulin Gagne, avocat et auteur d'autres compositions poétiques.[17]
[17] Telles que Le Suicide, La Monopanglotte, ou langue universelle, Le Délire, L'Océan des Catastrophes.
L'Unitéide, ou la Femme-Messie, est ainsi que le dit l'auteur, un poème universel en douze chants, et en soixante actes, dont l'action se passe en l'an de grâce 2000 de l'Ere Chrétienne, et dont chaque chant forme un tout complet.
On y rencontre la plus bizarre agglomération de noms fantastiques et de vers saugrenus, que puisse inventer le cerveau humain.
La table des matières mériterait de trouver place dans un recueil de facéties.
Dans le drame on voit parler et agir tour-à-tour l'Ane-Archide,
Fille du despotisme et de la Liberté.
Demounas, le précurseur de l'Antechrist, la Panarchie, la Dive Insania, le Bœuf Apis, l'Archimonde et son illustre épouse La Presse, la Pataticulture, et vingt autres personnages tous plus extraordinaires les uns que les autres. Mais ces noms bizarres ne sont rien en comparaison de la bizarrerie des vers et des idées, qu'il serait difficile de faire comprendre, à qui n'a pas le livre sous les yeux. Essayons d'en donner une esquisse.
Tournant en anagramme les noms des réformateurs socialistes modernes, l'auteur les met en présence de l'Ane-Archide qui leur dit:--
Parlez donc; Sans dormir, si je puis, j'écouterai vos rêves. Parlez Pierre Xourel, Nodourp, Urdel-Nillor, Louis Cnalb, George Nas, Narrédisnoc sans or, Tebac, Oguh sans peur, et vous tous grands apôtres Qui prétendez marcher sur la tête des autres.
Alors le poète expose, par leur bouche, les divers systèmes de ces Messieurs, (tels qu'il les comprend, bien entendu,) dans une série de vers incroyables.
Le premier chant se termine par l'entrée de la Femme-Messie à Paris.
Le second chant nous présente une partie des mêmes personnages, augmentés des ambassadeurs du Soleil et de la Lune, des habitans des astres, de l'Aurithéocratie, de la Ratiothéie, &c. &c. Ici l'extravagance de la mise en scène dépasse encore ce qui précède. La Comète Trouble-tout a une discussion avec la Ratiothéie. L'auteur en l'introduisant, a soin de décrire son costume: “Elle est couverte d'une immense Tullillusionine (?) qui jette des éclairs, coiffée d'une chevelure de serpents rouges, et pourvue d'une queue aux feux les plus ardents. Elle chante la chanson suivante, appelée le Galop de la Comète, sur l'air: Les défenseurs de la Religion:”--
Peuples, je viens, sonner l'heure dernière Sur les clochers de l'immense univers! Déjà la Mort creusant la vaste bière, Du grand convoi fait les apprêts divers; Peuples, tremblez, vous n'avez plus de tente, Adressez vous le plus touchant adieu! Peuples, tremblez devant ma queue ardente! Peuples, roulez dans le chaos de feu!
On peut s'imaginer quelles luttes s'établissent entre les personnages, après un pareil début.
Au chant III, La Socialiforce tient un long discours à ses partisans, qu'elle termine ainsi:--
Je fonde pour toujours les âges d'or du ventre, Dont la raison moderne élargit le doux centre; C'est le ventre qui fait les révolutions, Et les créations et les destructions. Des ventres vides sont toute nuit de tonnerres; Des ventres bien garnis sortent toutes lumières; Enfin les ventres creux ne valent jamais rien. Donc je veux les remplir, pour qu'ils me chantent bien. Nous allons, chers amis, sans perdre une seconde, Préparer des festins qu'admirera le monde.
Le chant Vme, dont la scène se passe partout où l'on voudra, dit le texte, se compose d'idées si peu décentes qu'il serait difficile d'en donner des extraits.
L'acte 38me du chant VIIIme, se développe dans un vaste champ de pommes de terre, et la Pataticulture ouvre la scène par un discours de 72 vers, d'autant plus singuliers que, comme nous le démontrerons tout-à-l'heure, ils sont écrits très sérieusement:--
Peuples et Rois, je suis la Pataticulture, Fille de la nature et du siècle en friture;
· · ·
J'ai toujours adoré ce fruit délicieux Que, dit-on, pour extra, mangeaient jadis les Dieux.
La tirade se termine par ce vers:--
Dans la pomme de terre est le salut de tous!
On croirait qu'il est difficile d'aller plus loin dans le grotesque; mais à l'acte suivant, dont la scène, dit le texte, se passe partout, La Carotticulture tient aux rois et aux peuples un discours qui l'emporte sur le précédent. On y trouve la parodie de la Marseillaise, intitulée la Carotte universelle, commençant par:--
Allons, Enfans de la Carotte, Le jour de gloire est arrivé.
Et le chœur chante:--
Aux armes, Carottiers, formez vos bataillons, Marchons, que la Carotte inonde nos sillons.
Probablement que le lecteur croira que tout ceci n'est qu'une plaisanterie; mais non seulement M. Gagne est très sérieux, en expliquant son œuvre, mais il déclare en outre, dans sa préface, que le vaste sujet de ce poème humanitaire et Chrétien, doit former la poëtique universelle de l'humanité, et l'école de la vérité, et il s'écrie, plein d'enthousiasme:--
Telle est, telle est la Sainte et nouvelle épopée Que de mon pur amour l'âme a développée!
Ensuite Mme Elise Gagne, sa femme, ajoute un épilogue, où elle proclame qu'après les réformes indiquées dans le poème:--
L'abondance parvint à chasser la misère, Et le bonheur des cieux habita sur la terre.
L'ensemble prouve, en un mot, que M. Gagne a employé toutes les ressources de son intelligence pour écrire ce chef-d'œuvre, et si le lecteur est tenté de rire, c'est qu'il ne comprend pas l'extrême profondeur de la pensée qui enfanta ce poème.
· · ·
N'est-ce pas bien le cas de dire, avec le sieur de Longval--“Lorsque ceste Meduse (la manie) s'est une fois glissée dans le cerveau, elle sçait si bien offusquer l'imagination, pervertir les pensées, transporter l'esprit, et corrompre la raison, que par son moyen les actions et les paroles des hommes se tournent en extravagances.”
· · ·
Un drame imprimé en 1811, à Londres, par un certain Thomas Bishop, présente quelqu'analogie, quant aux formes excentriques, pour ne rien dire de plus, avec le drame dont nous venons de donner une analyse. En voici le titre: Koranzzo's Feast, or the Unfair Marriage, a tragedy founded on facts, 2366 years ago, and 555 years before the birth of Christ. In five acts. Embellished with sixteen descriptive plates, by the first artists, antient and modern. Printed by Geo. Smelton, and sold by Hookham and at the author's, 22, Clarges Street.
Cette production extraordinaire qui a coûté trois années de travail à l'auteur, est divisée par lui d'une façon dont il est, dit-il, l'unique inventeur: the work consists in Prologue, Epilogue, dirge and design, solely invented by the author.
Parmi les personnages on remarque les suivants: Le Roi de Babylone, le Roi de Perse, Lord Strawberry, le Docteur Pillule, quatre Reines, Madame Hector, trois sauvages, et cinq Revenants. La préface nous apprend que l'auteur a jugé convenable de mêler des incidents des temps modernes, avec les événements antiques, afin de corriger la jeunesse, d'inspirer la terreur aux méchants, et de rappeler aux bons leur récompense. C'est la première pièce, ajoute l'auteur, dans laquelle on présente au public les caractères curieux, les décorations, les machines et armes de guerre, existant à l'époque où se passe le drame (ce n'est pas difficile à croire!).
Le sujet tout entier est traité avec autant d'extravagance que peuvent le faire supposer les détails qui précèdent. La scène finale commence par les indications suivantes: “D'un côté le théâtre représente une forêt, dont une partie est obscure. Deux sofas et l'apparence d'une pendule (the appearance of a clock). Trois sauvages dans l'éloignement.” On ne doit pas être surpris après cela, que les espérances de l'auteur de voir son drame représenté, furent déçues; mais son extrême confiance dans le mérite de la pièce lui sait attribuer le refus à quelque erreur (to some error).
Parmi les livres qui par leur contenue appartiennent à la littérature de la folie, quoiqu'écrits par des hommes que le monde considère comme très sensés, nous devons ranger le Goualana, ou, collection incomplette des œuvres prototypes de Fricandeau, in 18º de 22 pages. Il est dit dans la préface:
C'est le travail des fous d'épuiser leurs cervelles Sur des riens fatiguans, sur quelques bagatelles.
Ce livre se compose d'une suite de non-sens dont l'exemple suivant est encore un des moins absurdes: “Mon hôtel est une des plus belles et des mieux rognées de la ville; dans ma cuisine qui est aux rats de chaussée, j'ai un four en cuir, j'ai fait contredire un petit salon fort comminatoire, au premier étage. Je compte huit pièces d'arrache-pied, avec portes d'excommunication, pièces d'autant plus faciles à accélérer, que j'ai fait placer une crampe de fer à l'escalier; au haut duquel escalier vous voyez un très joli vistembule. J'ai indécemment de cela, une salle quarrée à manger cinquante personnes, nombrissée tour-à-tour avec une tentation à personnages de bêtes. A coté est un appartement polipode orné dans le dernier gendre, où j'ai mis mon passavant de papier Chinois. Admirez ma précaution; plusieurs de mes fermiers locatis gâtent souvent (paroles ne puent pas) les latrines, et vous sentez combien cela est désagréable pour nous. Eh bien! j'en ai fait constituer à l'Anglaise, où personne ne met le nez, que ma femme et moi,” &c. &c. &c.
On apprend dans l'introduction “que le sieur Fricandeau est écuyer tranchant, député pour les Tartares, agrégé membre pour les Académies de la Daube et de Saupiquet, vérificateur de la recette d'aloyau, inspecteur aux blanquettes, dans la quatrième division potagère, chevalier de l'ordre de Sainte Menehoult, gouverneur de la crapaudine et autres lieux.”
Qui se douterait que tant de folies soient sorties de la plume de feu M. Hécart, de Valenciennes, auteur connu par plusieurs écrits pleins d'érudition et de jugement?
Il composa aussi, dans ses moments que nous ne pouvons nous empêcher de qualifier d'hallucination, l'Anagrammeana, poème en huit Chants, petit volume in 12º de 58 pages remplis d'un amphigouris inintelligible dont voici un exemple:
Le nomade a mis la madone A la poterne de Petronne Par son rhume il voulait l'humer, Pour le marcher et le charmer.
Quand le grand Dacier était diacre, Le casier cultivé du fiacre, Faisait le lopin d'un pilon. Pour nourrir de loin le lion...
Ces deux ouvrages sont excessivement rares et à-peu-près introuvables, l'auteur ne faisant jamais tirer qu'à dix ou douze exemplaires. Nous en devons la communication à l'extrême obligeance de M. Van De Weyer, Ministre Plénipotentiaire de Belgique, à Londres. Ils font partie, ainsi que l'opuscule dont nous allons parler, de la collection d'Ana, unique en Europe, que renferme la Bibliothèque de ce bibliophile distingué, si riche en collections de livres rares de tous genres, et dont la bienveillance à venir en aide aux hommes de lettres, dans leurs recherches, est égale à ses connaissances étendues.
Nous terminerons cette section par la mention de deux fous littéraires très peu connus cités dans un autre ouvrage de M. Hécart, Stultitiana, ou petite biographie des fous de la ville de Valenciennes, par un homme en démence, 8º, 1823.
Un nommé Lalou vivait en cette ville en 1820. Peintre, poète, musicien, calligraphe, il avait le germe de tous les talents, mais malheureusement tout cela se mêlait dans sa tête, au point que son cerveau présentait un chaos complet.
Il est fâcheux que l'on ne nous ait pas conservé quelques morceaux des écrits et des dessins qu'il distribuait si libéralement durant sa vie.
Un autre poète fou de la ville de Valenciennes fut un nommé Martorex, que Boileau a dépeint en parlant de cette classe d'auteurs:
Qui poursuit de ses vers les passants dans la rue.
Il n'y avait pas de fête qu'il ne célébrât, soit par une ode ou par un récit en vers ampoulés qu'il déclamait aux passants d'une manière ridiculement emphatique. Arrivait-il un personnage important? Sa verve est en mouvement, et bientôt il lui présente les fruits de sa muse. Du reste il n'était pas difficile, et se contentait du moindre présent. Il était fort joyeux lorsqu'il obtenait de quoi s'acheter quelques verres de genièvre. Nous ignorons quand est mort cet original.
TROISIEME SECTION.
EPIGRAPHES.
“What is said, is not to be understood; but what is to be understood, is not said.--PYTHAGORAS. Exoteric Doctrine.
“Ever, as before, does madness remain mysterious, terrific, altogether infernal boiling-up of the nether chaotic deep, through this fair-painted vision of creation (which swims thereon) which we name the real.”--CARLYLE.
PHILOSOPHIE ET SCIENCE.
Un des caractères les plus prééminents de la folie est la faiblesse de la faculté logique dans toutes ses variétés. La philosophie s'occupant de principes abstraits, on doit naturellement s'attendre à rencontrer cette faiblesse beaucoup plus frappante en ceux qui entreprennent, dans un état de dérangement mental, des spéculations d'une nature profonde. La philosophie a souvent été le thème favori des lunatiques, mais jamais ils n'ont rien produit d'intelligible ni de suivi, comme cela est arrivé parfois aux autres fous littéraires. On rencontre pourtant quelques rares exceptions; ainsi le grand métaphysicien allemand Kant perdit la raison sur la fin de ses jours, et l'on a récemment découvert, en Allemagne, le manuscrit d'un ouvrage qu'il composa durant cette période. Ce qu'il y a de plus subtil, de plus profond, de plus abstrait, et tout-à-fait en dehors de l'observation, dans la pensée humaine, étant précisément de l'essence de la métaphysique et de la philosophie, il est naturel que l'aberration mentale doive y trouver des sujets favoris, lorsqu'elle attaque des esprits d'un certain ordre et d'une éducation soignée.
Aristote, dont les commentateurs sont aussi nombreux que les hirondelles au printemps, ne pouvait manquer d'être l'objet de quelques unes de ces déviations du sens commun.
Dans un ouvrage intitulé: De Philosophiâ Aristotelis, publié à Pise en 1496, l'auteur affirme intrépidement que jamais ce soi-disant Aristote n'existât, que son nom est un mythe. Cette singulière thèse fut composée par un médecin du nom de Gragani, qui, à l'époque de la composition de ce livre, était enfermé dans un hospice de lunatiques à Pise. C'était un homme riche et de noble naissance. Ses amis, voyant que sa monomanie d'écrire était son seul amusement et lui tenait l'esprit en repos, consentirent à publier ce livre bizarre, dont on dit qu'un exemplaire existe encore aujourd'hui dans la Bibliothèque du Vatican. C'est un petit in 8º, d'environ 200 pages, régulièrement divisé en chapitres.
Le système employé par Gragani consiste à montrer les contradictions innombrables des écrivains, relativement à la vie et au caractères d'Aristote.
L'un avance que le précepteur d'Alexandre était un soldat et non un philosophe; un autre, qu'Aristote était un esclave, connu uniquement par la facilité avec laquelle il composait des jeux-d'esprit en vers; un troisième, soutient qu'il prétendait, à la vérité, enseigner une sorte de philosophie, mais qu'étant le fils d'une marchande de fruits, et d'une grande ignorance, il devint l'objet de la raillerie publique, par ses ridicules prétensions de science.
Ces assertions diverses, quoiqu'entièrement sans fondement, sont réunies de telle façon, que le livre de notre maniaque n'est pas aussi incohérent qu'on serait disposé à le penser. On croit que les citations qu'il fait, sont tirées d'une satire composée à Rome vers la fin du treizième siècle, dont le manuscrit est perdu, et où l'on tournait en ridicule les différentes disputes des écoles philosophiques.
L'attention des savants de l'Italie fut singulièrement excitée, en 1529, par la publication à Florence d'un ouvrage sur l'anatomie du langage. C'était l'œuvre d'un médecin, Joseph Bernardi, composée pendant qu'il était enfermé dans une maison d'aliénés. Parmi plusieurs autres opinions étranges et bizarres, il soutenait que toute la race des singes jouissait de la faculté de la parole, mais était très jalouse de garder le secret de ce don. Il dessina sur les murs de sa chambre la construction anatomique du gosier des singes, et chercha à démontrer que cette structure prouvait clairement la faculté de la parole, et même du chant. Bernardi disait que dans les premières éditions des voyages de Marco Paulo, il avait été bien établi que les singes pouvaient chanter. Ce qui ajoute à la curiosité de tout ceci, c'est que le père Cremoni, Jésuite, composa une réfutation de ce traité, et soutint que, quoique l'œuvre de son adversaire fut bien écrite, sa thèse était contraire au témoignage de l'Ecriture Sainte, et par conséquent ne pouvait être vraie. Le lecteur jugera lequel était le plus fou des deux.
Bernardi survécut dix ans à la publication de son curieux ouvrage, mais ne recouvra jamais pleinement la raison.[18]
[18] “Thinges that be Olde and Newe,” published by Elisha King, Cornhill, 1639.
En 1622, parut à Salamanca, sous le titre de: De Philosophiâ, un ouvrage écrit par Miguel de Flores, jadis professeur à l'université de cette ville, et qui était devenu fou à la suite d'un concussion du cerveau produite par une chute de voiture. Son aliénation mentale dura plusieurs années, mais comme il était d'un naturel fort doux, on le laissait en liberté, et sa folie ne se faisait remarquer que par la manie qu'il avait d'écrire constamment, et de porter ses manuscrits avec lui dans les rues, arrêtant les passants, et leur lisant ses élucubrations. Quatre ans environs avant sa mort, ses amis publièrent un de ses traités. Il est remarquable en ce qu'il contient en germe le système développé de nos jours sous la dénomination de la théorie des atômes, par Boscovitch, Docteur Priestley, et autres. De Flores représente la Déité comme occupant le centre de la création, et toutes les choses créées comme des cercles concentriques, plus ou moins éloignés les uns des autres. Des gravures bizarres donnent l'idée de la théorie de l'auteur. On y voit la Divinité faisant mouvoir toutes choses, par l'action mécanique des bras et des jambes.
Un monomane néologue que nous ne devons pas oublier, est Pierre Lucien Le Barbier, né à Rouen en 1766, et auteur de plusieurs ouvrages dont deux intitulés: Dominatmosphérie, l'un contenant des instructions pour les propriétaires et cultivateurs, à l'effet d'obtenir double récolte, précocité, qualité et économie de bras pour la rentrer; l'autre donnant aux marins les moyens de se procurer la variation des vents, d'éviter les calmes, les tempêtes, les brouillards; et il prétendait opérer ces miracles à l'aide d'une canne en cuivre creuse et percée de huit ou dix trous, avec laquelle il croyait dominer l'atmosphère. Aussi prenait-il les titres de: Dominatmosphérisateur, Dominaturalisateur, Doministérisateur, &c. Le Barbier mourut à la fin de l'année 1836; une notice sur ce monomane est insérée dans le Courrier Rouennais du 17 décembre, et Mlle Bosquet en parle dans la Normandie Romanesque, p. 255.[19]
[19] Manuel du Bibliographe Normand, tome 2, page 172.
Un des plus déplorables exemples de la monomanie d'écrire et de se faire imprimer, se rencontre dans l'anglais Thomas Wirgman. Orfèvre de son état, il se retira des affaires, avec un capital de 50,000 livres sterling. Cette fortune, laborieusement acquise, fut absorbée toute entière par le frais d'impression de ses livres, publiés à Londres, au commencement de ce siècle,[20] et de chacun desquels il ne se vendait jamais plus d'une vingtaine d'exemplaires. Ce maniaque mourut dans le dénuement.
[20] Grammar of the Five Senses--Principles of the Kantian Philosophy--Devarication of the New Testament, &c.
Par Devarication of the New Testament, Wirgman entend, dit il: “The development of celestial power, the aggregate of spiritual existence, the sublimity of creative energy, the positive realisation of voluntary action, and the blended harmony of supreme wisdom, truth, and goodness.”
Il faudrait être bien difficile pour n'être pas satisfait de la clarté de cette définition.
Il adressa, avec cet ouvrage, une lettre à George IV, alors Prince Régent, et il y déclare qu'à moins que le Prince n'adopte les principes qui y sont développés, ni lui même, ni aucun de ses sujets, ne pourront être sauvés dans l'autre monde.
Le dérangement des idées chez Wirgman se faisait remarquer non seulement dans ses écrits, mais encore dans la forme extérieure de ses livres. Ainsi il faisait fabriquer du papier exprès, de différentes couleurs dans la même feuille, et lorsque ces couleurs, les feuilles une fois imprimées, ne lui plaisaient pas, il en faisait tirer d'autres. Il changeait le plan de l'ouvrage, l'arrangement des chapitres, et tout cela durant l'impression. Il en résultat que le livre dont nous venons de parler, se composant de 400 pages, finit par coûter à l'auteur 2276 livres sterling.
Dans sa Grammaire des Cinq Sens, l'auteur prétend que lorsque son livre aura été universellement adopté dans les écoles, la paix et l'harmonie seront ramenées sur la terre, et la vertu remplacera le crime.
Cette grammaire est une espèce de cours de métaphysique à l'usage des enfants, d'après l'idée de l'écrivain. Les explications ont lieu à l'aide de dix-neuf diagrammes coloriés, et sont basées sur trois idées principales, le Temps, l'Espace, et l'Eternité, constituant ce qu'il appelle: The Science of Mind.
Il a formé une carte de cette science, qui offre vingt éléments ou principes, et il est tellement persuadé que tout est dit maintenant sur ce sujet, qu'il se résume lui-même par ces mots:--
“The twenty elements which constitute the human mind are not only discovered, but so completely classified as to defy posterity either to add one more element or take one away--or even to alter the arrangement so scientifically displayed in the British Euclid” (autre livre du même auteur). “The work is done for ever; like the Pythagorean Table, which was made 600 years before the birth of Christ, and not only stood the test of ages to the present period, but actually defies succeeding generations, to the end of Time, either to add or detract from its perfection.”
Le malheureux Wirgman, dans plusieurs endroits de ses livres, se plaint qu'on ne voulut jamais l'écouter, et qu'il demanda en vain d'être nommé professeur de philosophie dans une université ou collège, quoiqu'il eût consacré près d'un demi siècle à la propagation de ses idées; mais son courage résista à ces épreuves, et à la fin d'une requête au conseil de l'université de Londres, en 1837, il déclare que: “While life remains I will not cease to communicate this Blessing on the rising world.”
Quelle pitié qu'une telle énergie n'ait pas pu rester dans la droite voie, comme dit le Dante.
La même ténacité dans l'idée se trouve également chez William Martin. Les œuvres qu'il publia durant près d'un quart de siècle, et son excentricité habituelle, suffisent pour lui donner une place ici. Remarquons aussi qu'il était frère de Jonathan Martin qui incendia la cathédrale d'York en 1829, dans un accès de folie, et de John Martin, le célèbre peintre dont les conceptions extraordinaires ont créé un genre nouveau.
Il s'adonna aux études philosophiques, et finit par se convaincre qu'il était prédestiné à renverser la philosophie Newtonienne. Son premier ouvrage est intitulé:
A New System of Natural Philosophy on the principle of Perpetual Motion, Newcastle, Preston, 1821. Sur le titre il se désigne comme: philosophe de la nature.
Dans la préface, il nous apprend qu'au mois d'Août, 1805, il commença à étudier le mouvement perpétuel, et qu'au mois de décembre, 1806, après trente six manières différentes d'opérer, il fut parfaitement convaincu de l'impossibilité d'atteindre son but à l'aide de machines, et qu'il renonça à cette idée comme tout-à-fait impraticable. “Mais le soir même,” ajoute-t-il, “du jour où je formai cette conclusion, j'eus un songe des plus étranges, terrible et effrayant, pour une part, et très agréable pour l'autre. Je m'éveillai parfaitement convaincu que j'étais l'homme que la Majesté divine avait choisi pour découvrir la grande cause secondaire de toutes choses, et le véritable mouvement perpétuel.”
Comme on peut bien le supposer, ces sortes d'élucubrations de Martin furent rudement traitées par la critique, mais il n'était pas homme à se décourager, et il publia: William Martin's Challenge to all the World, as a Philosopher and Critic. Newcastle, 1829.
Cet ouvrage renfermait entr'autres traités: The Flight through the Universe into Boundless Space, or the Philosopher's Travels of his Mind; ainsi que: A Critic on all false men who pretend to be Critics, and not being men of wisdom or genius.
Dans l'introduction il souhaite longue vie et prospérité au Roi et au Vice-Roi d'Irlande. Tous deux savent bien, dit-il, que William Martin a complètement effacé Newton, Bacon, Boyle et Lord Bolingbroke:--
Well they know that Wm Martin has outstript Newton, Bacon, Boyle and Lord Bolingbroke.
Les années n'apportèrent aucune amélioration à l'état sanitaire de l'esprit de William Martin, car en 1839, il publia chez Pattison and Ross, à Newcastle-on-Tyne: The Exposure of Dr Nichol, the Impostor and Mock Astronomer from Glasgow College, and of those who are showing their ignorance concerning the New System of National Education.
“Je supplie la jeune Reine,” dit-il, dans sa préface, ainsi que le gouvernement Britannique, de mettre fin à l'abominable système qui se pratique, sous les regards de Dieu et des hommes. Un sot peut se lever et produire un vain bruit, mais du bruit ne forme pas un argument, et quiconque d'entre les serviteurs du diable l'oppose au système de Martin, qu'ils se lèvent l'un après l'autre, et qu'ils donnent une bonne raison de leur opposition.”
La même année il publia également un ouvrage de théologie, intitulé: A stumbling-block to the Unitarians, proving Three in One in everything.
Il y démontrait que tous les objets de la nature physique, se divisaient en trois parties, dont l'air était l'unité.
On a encore, du même auteur: A Poetical Chronological Account of the World, from the Creation until the Birth of our Blessed Lord, &c. By William Martin, Natural Philosopher and Poet.
Il se donne la qualité de poète dans cette œuvre, parcequ'elle est composée de quatrains de la force de celui-ci, qui est le premier:--
The creation of the world and Likewise Adam and Eve, we know, Made by the great God, from Whom all blessings flow.
Un autre original, C. Fusnot[21] résout les hautes questions de la philosophie humaine par leur analogie avec les parties du corps de l'homme! Il démontre, dans un de ses Chapitres, que “Les pouvoirs de l'homme et de la femme, unis en mariage, sont représentés par la jambe et le pied.”
[21] Vérités positives; rapport entre les vérités physiques et les vérités morales. Bruxelles, 1854, in 12º.
Ailleurs, que le grande semaine de la création est représentée dans le bras de l'homme, fait à l'image de Dieu, parceque “Les six articulations du bras, avec la main et les doigts, forment un tout qui se tient et se mène (semaine) pour nous rappeler la chaîne de la création de l'Univers.”
Bien d'autres calembourgs se trouvent dans l'œuvre de cet infortuné, qui était néanmoins de la meilleure foi du monde.
Un des auteurs contemporains dont le dérangement du cerveau avait le caractère le plus prononcé, fut John Steward, qui mourut à un âge fort avancé en 1822. Né à Londres, il fut envoyé à Madras dans sa jeunesse, comme employé de la compagnie des Indes, mais atteint de la manie des voyages, il renonça bientôt à ce poste, et parcourut à pied une grande partie du globe. Dès lors il commença à écrire, mais sans jamais communiquer à personne ses compositions. Un jour en danger de faire naufrage en revenant en Europe, il recommanda aux matelots qui lui survivraient, le manuscrit qu'il allait publier, et qu'il avait intitulé, Opus Maximum. Il disait que tous ses voyages avaient été entrepris pour découvrir la Polarisation de la vérité morale. Ayant recouvré du gouvernement Anglais une assez forte somme, pour ses services dans l'Inde, il s'établit à Londres, et réunit une fois la semaine ses amis pour causer et discuter. Le dimanche il donnait à dîner aux plus intimes, et le soir il avait la coutume de leur faire un discours philosophique où il développait l'une ou l'autre des thèses dont il s'occupait pour le moment. Voici un court exemple de son style: “The Philoptopist moving progressively on the scale of good sense, to the index of self-knowledge or manhood, makes the end of the philosopher his means to procure universal Good, or universal truth, to all existence in unity of co-eternal essence, co-eternal energy, and co-eternal interest!”
La soirée finissait par quelque morceau de la musique sacrée de Handel, qu'il aimait passionnément, et la marche funèbre de Saül, était le signal pour la société de se retirer.
Il allait s'asseoir pendant des heures entières dans le parc de St James, ou sur le pont de Westminster, et quiconque venait se mettre à coté de lui, était sûr de lui entendre commencer une discussion sur la Polarisation de la vérité morale.
Il composa un nombre assez considérable d'ouvrages, qu'il faisait imprimer presque toujours à ses frais, puis les distribuait à ses amis et connaissances. Ils sont devenus fort rares. Les titres seuls de ses livres au nombre de plus de vingt, et dont nous allons mentionner les plus curieux, indiquent suffisamment l'état du cerveau de notre original:
1º. Voyages pour découvrir la source du mouvement moral, in 12º pages XLVIII, et 252.
2º. L'apocalypse de la nature, où la source du mouvement moral est découverte, 12º pages XVI, et 310.
3º. La Révolution de la raison, ou l'établissement de la Constitution des choses, de l'homme, de l'intelligence humaine, du bien universel, 12º pages XXIV, et 140.
4º. Le Tocsin de la vie sociale, adressé à toutes les nations du monde civilisé, et découverte des lois de la nature relatives à l'existence humaine, 8º.
5º. Livre de la vie intellectuelle ou soleil du monde moral. Publié en l'année du sens-commun 7000. année de l'histoire astronomique des tables Chinoises.
Quoique John Stewart connût fort bien plusieurs langues, tous ses ouvrages sont écrits en Anglais, à l'exception des deux suivants qui sont en Français:
1º. Système nouveau de la philosophie physique, morale, politique, et spéculative. Londres, 1815, 18º.
2º. Philosophie du sens-commun, ou livre de la nature, révélant les lois du monde intellectuel. 1816.
Le principe de ses extravagances était un amour-propre colossal. Dans un de ses ouvrages il se compare à Socrate et se met au dessus de lui; dans un autre il se qualifie du seul homme de la nature qui ait jamais paru dans le monde.
Il était poursuivi par l'idée qu'à une certaine époque, tous les rois de la terre pactiseraient ensemble pour parvenir à détruire ses ouvrages, et en conséquence il priait tous ses amis d'envelopper soigneusement, de manière à les garantir de l'humidité, quelques exemplaires, et puis de les enterrer à sept ou huit pieds sous terre, ayant soin de ne déclarer qu'à leur lit de mort, et sous le sceau du secret, l'endroit où ils seraient cachés. Thomas De Quincey, dans ses Essays sceptical and anti-sceptical, donne un curieux article sur John Stewart.
QUATRIEME SECTION.
EPIGRAPHES.
“... In pectus cæcos absorbuit ignes, Ignes qui nec aquâ perimi potuêre, nec imbre Diminui, neque graminibus, magicisque susurris.”
“... Their wretched brain gave way, And they became a wreck, at random driven, Without one glimpse of reason or of heaven.”
MOORE.
POLITIQUE.
La science politique doit nécessairement entraîner à de profondes études, et exige un constant et vigoureux usage des plus hautes facultés du raisonnement. Dans la pratique, elle excite, passionne et aveugle souvent les âmes ardentes, quoiqu'à la surface règne l'apparence du calme et de la froideur. C'est même cette apparence nécessaire qui double l'énergie de la conviction.
Et lorsque l'esprit politique descend jusqu'à l'esprit de parti, ou que l'intérêt personnel et l'ambition ont une libre carrière, un champ riche et fécond s'offre aux pensées désordonnées. Il serait facile d'énumérer ici les théories les plus extravagantes, mais nous nous contenterons de citer quelques auteurs des plus remarquables sous ce rapport.
Démons, conseiller au Présidial d'Amiens, composa des ouvrages dont les titres seuls annoncent qu'il avait donné congé à sa raison. On ne connaît rien de sa vie, mais il figure dans la Biographie universelle de Didot, comme un des écrivains les plus bizarres du 16me siècle, et y est rangé dans la classe des fous qui ont composé des livres. “La plupart des Bibliographes, dit Nodier, ont classé ses bouquins polymorphes dans l'histoire de France, l'abbé Langlet Dufresnoy les rapporte à la théologie mystique, et Mr Brunet les restitue à la Poésie. C'est que le sieur Démons est un fou très complexe, et que la variété de ses lubies l'avait mis en fonds d'extravagances pour tout le monde. C'était un maniaque à facettes, continuellement prédisposé à répéter toutes les sottises qu'il voyait faire et toutes celles qu'il entendait dire.”
Les deux ouvrages, dont nous donnons les titres en entier, témoignent que le texte n'est d'un bout à l'autre qu'un amphigouri inextricable.
“La démonstration de la quatrième partie de rien, et quelque chose et tout; et la quintessence tirée du quart de rien, et de ses dépendances, contenant les préceptes de la saincte magie et dévote invocation de Démons, pour trouver l'origine des maux de la France, et les remèdes d'iceux,” 1594, petit in 8º, de 78 pages et un errata.
Leber, dans son catalogue, où il cite ce livre, pense qu'il n'est pas absolument impossible de dire, d'après le préambule, ce que l'auteur entendait par le quart de rien.
“On se rappelle,” ajoute-t-il, “le poème de Passerat sur le mot Nihil, rien. Ce jeu de mots fut suivi de quelques autres semblables, notamment de deux petits poèmes intitulés, l'un: Quelque chose, l'autre: Tout. Or le quart de rien est un quatrième poème dont le sujet est Dieu, qui renchérit, qui domine sur tout. Voilà le mot de l'énigme: non de l'ouvrage, auquel je ne comprends rien, mais d'un titre d'une demi page, dont j'ai compris deux mots.”
Voici le titre du second ouvrage de Démons. On n'en connaît qu'un seul exemplaire: “La Sextessence diallactique et potentielle tirée par une nouvelle façon d'alambiquer, suivant les préceptes de la saincte magie et invocation de Démons, conseiller au Présidial d'Amiens; tant pour guarir l'hémorragie, playes, tumeurs et ulcères vénériennes de la France, que pour changer et convertir les choses estimées nuisibles et abominables, en bonnes et utiles,” Paris, 1595, in 8º.
L'auteur dit: “Qu'il a résolu de faire marcher en public l'esclaircissement des ténèbres de sa craintive obscurité, en la quintessence qu'il avait tirée du quart de rien,... et de donner l'explication des énigmes de son invention, touchant l'origine et le remède des maux de la France.” Malheureusement cette explication n'a point été expliquée.
C'est probablement le nom de l'auteur qui aura égaré le bibliographe qui, par une méprise singulière, dit Leber, prit le Conseiller pour un suppôt de l'enfer, et son livre pour un grimoire cabalistique.
Dans son catalogue déjà cité, Nº 4148, on fait observer que peu de livres peuvent être comparés, quant à l'absurdité, à la Quintessence ou à la Sextessence, excepté peut-être l'ouvrage dont le titre suit: “Lettre mystique, responce, réplique, Mars joue son rolle en la première; en la seconde la bande et le chœur de l'Estat; la troisième figure l'amour de Polyphème, Galathée et des sept pasteurs--Cabale mystérielle révélée par songe, envoyée à Jean Boucher;”[22] 1603, deux parties en un volume in 8º.
[22] C'était un des plus fougueux apôtres de la Ligue. Comme il était alors en fuite, cette lettre lui fut sans doute adressée par raillerie. Voir le Bulletin du Bibliophile, année 1849, p. 187.
“Je n'oserais décider,” ajoute Leber, “si la lettre mystique est au dessus ou au dessous du Quart de rien.”
L'auteur est anonyme, mais mérite incontestablement une mention ici.
Nous citerons encore, pour mémoire seulement, l'auteur anonyme des Codicilles de Louis XIII, parce que le Marquis du Roure le qualifie de lunatique insensé, dans son Analectabiblion, tome 2me, page 213, où il parle de cet ouvrage de 1643.
François Davenne, disciple de Simon Morin, fut de beaucoup plus extravagant que Démons.
“Ce rêveur fanatique dont la raison était égarée,” dit Charles Brunet, dans son Manuel, “publia tant en vers qu'en prose, à Paris de 1649 à 1651, les bizarres productions de son cerveau malade.” Ces pièces sont décrites, au nombre de 23, dans la Bibliographie instructive de De Bure, d'après Châtre de Cangé, mais il y en avait deux de plus dans le recueil formé par Mr De Macarthy. Ces écrits ont presque tous pour but de revendiquer la royauté qu'il prétend que Dieu lui avait attribuée. Il veut prouver que le monde finira en 1655; et dans son Harmonie de l'amour, il cherche à démontrer, par des exemples empruntés à l'Ecriture sainte, que Louis XIV n'a pu être le fils de Louis XIII.
Son opuscule De l'harmonie de l'amour et de la justice, où cette idée est soutenue, se termine par dix sonnets et autres pièces qu'il serait difficile de qualifier de poésie.
“Davesne ou Davenne naquit à Fleurance, petite ville du bas Armagnac; on ne sait précisément, ni la date de sa naissance ni celle de sa mort,” dit C. Moreau, dans sa Bibliographie des Mazarinades, qui donne plus de renseignements littéraires que toutes les autres biographies. Ses extravagances le firent enfermer plusieurs fois. Persuadé qu'il devait supplanter Louis XIV, et monter sur le trône, il propose deux moyens de sa souveraine puissance et autorité royale: “Appelez le Cardinal,” dit-il, “la régente, le duc d'Orléans, les Princes, Beaufort, le coadjuteur, et ceux qu'on estime les plus saints dans le monde; faites allumer une fournaise; qu'on nous y jette dedans, et celui qui sortira sans lésion de la flamme, comme un phœnix renouvellé, que celui-là soit estimé le protégé de Dieu, et qu'il soit ordonné prince des peuples.”
Mais craignant que cette épreuve ne soit acceptée, il en propose une autre: “Que le Parlement me juge à mort, pour avoir osé dire la vérité aux princes. Qu'on m'exécute, et si Dieu ne me garantit de leurs mains d'une manière surnaturelle, je veux que ma mémoire soit éteinte. Si Dieu ne me préserve de la main des bourreaux, rien ne leur sera fait; mais si le bras surnaturel m'arrache de leurs griffes, qu'ils soient sacrifiés à ma place.”
Voici une de ses pensées, dans son meilleur style, tirée de son Factum de la sapience eternelle: “Je t'immole mon âme sur l'échafaud de mes idées, de la main de mes désirs, par le glaive de ma résignation.”
Tous les pamphlets de Davenne sont extrêmement rares; il n'en existe peut-être pas une collection complète, dit C. Moreau, dans sa Bibliographie.
Louis XIV semblait jouer de malheur, car un autre fou, le Chevalier Caissant,[23] se prétendait frère de ce monarque.[24] Nous avons de cet auteur deux opuscules in 8º sans lieu ni date, qu'il nous a été impossible de nous procurer et dont voici les titres, d'après Ch. Brunet:--
[23] Histoire du grand et véritable Chevalier Caissant; Versailles, 1714, in 12º, par Joseph Bonnet, jurisconsulte d'Aix en Provence. Barbier, Dictionnaire des Anonymes, qui cite Achard, transcrit la note sur Caissant que donne cet auteur. Voir aussi le Manuel du Libraire de Brunet, tom. 1er, page 521.
[24] Et non de Louis XV, comme l'indique le Catalogue de la Vallière, t. 2. p. 567, dit Barbier. Cette erreur n'a pas été rectifiée dans le Manuel.
“A la tête de ce merveilleux ouvrage, l'honneur m'engage de souhaiter l'accomplissement de l'heureuse année à mon frère sa Majesté, et à la Reine également, et à toute l'auguste famille pareillement. Ainsi soit-il:--
“AU ROI dont j'espère qu'il soutiendra mes titres, mes prérogatives, et qualités de Caissant, dont sa sainteté et sa Majesté ont honoré avec un zèle et félicité, le Roi de Mississippi, Cardinal-Laïque et Pape-Laïque, cordon bleu, Généralissime des mers orientales et occidentales, qui me procurent millions et milliards immenses.”
Achard[25] nous apprend dans une note de sa biographie de Joseph Bonnet, que Caissant eut le talent par ses facéties et sa crédulité de faire rire et d'amuser les autres, en menant une vie commode et agréable.
[25] Dictionnaire des Hommes Illustres de la Provence, Marseille, 1736, in 4º.
Après avoir diverti longtemps les habitants de Bignolles, il vint à Paris, et trouva moyen de s'insinuer auprès du Cardinal de Fleury. Il se disait aussi Cardinal, et le croyait, ou semblait du moins le croire. Caissant prouva que sa folie, sous le rapport du bien-être matériel, valait bien l'esprit des autres.
La suite de l'histoire de Caissant, que cite Brunet, n'offre rien de piquant ni d'agréable, dit Barbier, et il y a toute apparence qu'elle vient d'une autre main que la première partie. Il n'en est point parlé dans le Dictionnaire des Hommes Illustres de la Provence. Cette suite est presqu'entièrement composée de longues histoires épisodiques, absolument étrangères au héros principal, selon Barbier.
Cette monomanie d'être frère d'un roi de France, s'est renouvellée de nos jours, dans la personne de d'Aché ou Dachet, que les biographies ont oublié, quoiqu'il soit l'auteur de six ou sept volumes fort rares.
Quérard, dans ses Supercheries littéraires, tome 3, a réparé cet oubli, et nous apprend des faits qui nous obligent à faire entrer ce Namurois dans notre galerie.
Né en 1748, Dachet reçut son éducation au collège des Jésuites, et en 1768 accomplit ses vœux monastiques à l'abbaye de Floreffes.
Ce fut alors que sa folie paraît avoir commencé. Il nous a raconté lui-même sa vie, quoique d'une manière très peu intelligible, et son mariage avec sa nièce, fille de Louis XVI; car notre homme ne prétendait à rien moins qu'à être le Duc de Bourgogne, fils aîné du Dauphin, père de Louis XVI, par conséquent le véritable successeur de Louis XV, et frère aîné de Louis XVI, qu'il regardait comme un usurpateur.
En 1809 il s'occupait à Voroux-Goreux près de Liège, à imprimer lui-même ses Mémoires qui sont dédiés Aux Indiens, et intitulés: Tableau historique des malheurs de la Substitution, cinq volumes in 8º.
L'histoire de ce livre étant très curieuse, nous la donnerons ici, d'après le catalogue d'Alphonse Polain, Liège, 1842, in 8º, pages 14-16, qu'a suivi Quérard.
Comme en 1810 le pays de Liège faisait partie de l'empire Français, et qu'on y jouissait par conséquent de toute la liberté de la presse qu'avait bien voulu nous laisser l'Empereur, on prouva au sieur d'Aché qu'en vertu d'un décret de Novembre 1810, il n'avait pas le droit d'imprimer des absurdités, même pour lui seul, et sans avoir dessein de les vendre. On saisit sa presse, les quatre cents exemplaires de son livre, et l'on expédia le tout vers Liège, sous l'escorte d'un gendarme.
Lorsqu'on demanda au frère aîné du malheureux Louis XVI de faire connaître les motifs qui l'avaient engagé à imprimer ces six gros volumes in 8º, dont un exemplaire avait été envoyé au conseiller d'Etat Réal, à Paris, un autre à M. De Pommereul, directeur de la librairie, et le troisième réservé au Préfet, d'Aché répondit que ses motifs étaient: “Le désir et le besoin d'imprimer pour sa propre utilité, afin de démontrer qu'il avait droit au sacrement du baptême, et que l'abbaye de Floreffes l'ayant tenu en prison pendant dix-huit cent quatre-vingt-quatre jours et demi, il a cru pouvoir revendiquer, à la charge de ladite abbaye une somme de cent quatre-vingt huit mille, quatre cent cinquante florins, argent du pays, à raison de cent florins par jour d'emprisonnement.”
Le Synode de Liège avait déclaré, quelque temps auparavant, que d'Aché était un fou parfaitement caractérisé. Le synode ne s'était pas trop hasardé dans son assertion; mais on n'était pas d'une croyance aussi facile à Paris. On s'obstinait presque à voir dans l'ancien moine défroqué un conspirateur habile, un ennemi acharné de la dynastie régnante. M. Réal ordonna de surveiller attentivement cet effronté visionnaire.
Quant aux 400 exemplaires de l'ouvrage, Les malheurs de la Substitution, ils furent pilonnés le 17 et 18 Février, 1812. Les exemplaires envoyés par l'auteur, plus deux autres qu'on lui laissa, échappèrent seuls à cet immense désastre. Aux yeux du bibliomane, le livre de d'Aché a donc aujourd'hui un fort grand mérite, celui de la rareté; il n'a guère que celui-là.
A la Restauration on retrouve d'Aché à Paris, publiant une brochure, mentionnée par le Journal de la Librairie de M. Beuchot; Réclamation de Louis-Joseph-Xavier (D. D'Aché) contre la spoliation de ses biens, 1817, in 8º, de 58 pages.
Cet opuscule n'est pas moins rare, dit Quérard, que le Tableau historique.
M. Alphonse Polain croit que notre auteur est mort à Charenton.
Peut-être est-il encore plus difficile de trouver les trois Epîtres qu'Usamer publia à Nivelles (Belgique) et dédia à ses contemporains. Ce pseudonyme cache le nom d'un certain Herpain, de Genappe, qui, vers 1848, ayant eu le cerveau dérangé par les idées de progrès social, à l'ordre du jour alors, chercha à faire accepter, afin d'être plus universellement compris, une langue de sa façon, qu'il appelle Langage Physiologique. Il développa son système dans une brochure in 18º, format carré, dont il envoya un exemplaire à toutes les assemblées législatives de l'Europe. Celui qu'il destinait au Parlement Anglais, porte pour suscription: Aux Législateurs de la Grande Nation Anglaise, par leur serviteur Herpain, auteur.
Dans une note, à la fin de l'invocation, il prévient le lecteur qu'on a dû se servir de quelques chiffres, au lieu de lettres, les caractères nouveaux n'étant pas confectionnés. Usamer a soin de donner la traduction de son galimatias, et l'on peut juger par les deux lignes suivantes, que la précaution n'est pas inutile:--
INVOCATION.
Stat5nq facto oprolit2al n1, n1 foʌ2al ovo otano. Tunk tev oret2inpod etesas et etes, &c. &c.
TRADUCTION.
“Aussitôt que votre présence majestueuse eut éclairé le néant, le néant fut fait le milieu de l'existence. Alors vous voulûtes régner favorablement sur des essences, et des principes d'êtres furent produits par votre généreuse fécondité, &c. &c.”
Nous ne croyons pouvoir mieux terminer cette esquisse que par les paroles de François de Clarier, sieur de Longval, dans son Hôpital des fols incurables:[26] “Qui ne voit combien est grande la folie qui règne parmy les hommes, puisque les plus sçavans d'entr'eux, qui devroient par conséquent estre plus sages que tous les autres, disent quelquefois des choses que les moins senséz n'oseroient mettre en avant?
[26] L'HOSPITAL DES FOLS INCURABLES, où sont déduites de poinct en poinct toutes les folies et les maladies d'esprit, tant des hommes que des femmes; tiré de l'Italien de Thomas Gazoni, et mis en nostre langue par François de Clarier, sieur de Longval, professeur ez mathématiques et docteur en médecine, 1 vol. in 8º, 1620.
“Pline n'est-il pas plaisant de dire que le poète Philetas estoit si maigre et si gresle de corps, qu'il luy fallait mettre un contrepoids de plomb à ses pieds, pour empescher que le vent ne l'emportast? Ne nous en baille-t-il pas bien à garder quand il dit que sur le lac appelé Tarquinien, il y eut jadis deux forests qui flottoient par dessus l'eau, ores en figure triangulaire, tantost en rond, et maintenant en quarré. La folie de Cœlius n'est pas moindre quand il nous conte qu'un certain monstre marin, homme par devant et cheval par derrière, mourut et ressuscita par diverses fois. Elian n'est guère plus sage d'escrire que Ptolomée Philadelphe eut un cerf si bien instruict, qu'il entendoit clairement son maistre, quand il luy parloit grec. Les exemples sont sans nombre, mais tant s'en faut qu'un esprit si grossier que le mien puisse raconter toutes les folies que les écrivains, mesme les doctes, ont mis en avant, qu'au contraire je tiens qu'entreprendre un si long ouvrage seroit de mesme que vouloir délasser Atlas, et le descharger de son fardeau; il me suffit de dire que le sage peut s'escrier à bon droict: J'ay veu tout ce qui se faict sous le soleil, qui n'est qu'affliction d'esprit et que vanité! et: Stultorum numerus est infinitus.”
En réfléchissant sur les faits que nous venons de passer en revue, il nous semble que l'on expliquerait beaucoup mieux les différentes sortes de folie, comme le dit le docteur J. Moreau dans son ouvrage intitulé: Du Hachisch et de l'aliénation mentale, si l'on admettait l'identité psychologique de la folie et de l'état de rêve. Il n'est pas de rêve dans lequel ne se retrouvent tous les phénomènes de l'état hallucinatoire. La folie est le rêve d'un homme éveillé; l'état de rêve est le type normal ou psychologique de l'hallucination. A quelques égards l'homme à l'état de rêve, éprouve, au suprême degré, tous les symptômes de la folie; convictions délirantes, incohérence des idées, faux jugements, hallucination de tous les sens, terreurs paniques, impulsions irrésistibles, et, dans cet état, la conscience de nous-mêmes, de notre individualité réelle, de nos rapports avec le monde extérieur, la liberté de notre activité individuelle sont suspendus, ou, si l'on veut, s'exercent dans des conditions essentiellement différentes de l'état de veille. Une seule faculté survit, et acquiert une énergie, une puissance qui n'a plus de limites. De vassale qu'elle était dans l'état normal ou de veille, l'imagination devient souveraine, absorbe et résume en elle toute l'activité cérébrale. C'est ainsi que s'explique et que l'on comprend beaucoup mieux comment les Fous écrivent parfois des choses sensées, et comment des esprits ordinairement très sensés ont de temps à autre écrit de grandes folies. Les uns comme les autres rêvent tout éveillés, l'association normale des idées échappe peu à peu à la volonté, la conscience de nous-mêmes s'affaiblit, et nous passons de la vie réelle à celle de l'imagination.
Un des phénomènes les plus constants dans le songe, comme dans la folie, c'est que le temps et l'espace n'existent plus; le célèbre Robert Hall, le grand prédicateur, disait à un de ses amis, après être revenu d'un des accès de folie qu'il avait de temps à autre: “Vous et mes autres amis me dites que je n'ai été enfermé que durant sept semaines, et je suis forcé de vous croire, car la date de l'année et du mois correspond à ce que vous et eux dites; mais ces sept semaines m'ont paru sept années. Mon imagination était tellement active et féconde que plus d'idées m'ont passé par l'esprit durant ce temps, que pendant n'importe quelle période de sept années de ma vie.”
Une esquisse de la folie littéraire n'est pas, à notre avis, un sujet de pure curiosité bibliographique. Il serait possible d'en tirer des conclusions d'une nature toute pratique, si l'on voulait examiner sans préjugé, avec zèle et une connaissance approfondie du sujet, dans toutes ses variétés, les circonstances qui ont de l'analogie avec les faits que nous venons de détailler. Un dérangement mental, dit le docteur Conolly,[27] peut exister, sans être ce qu'on appelle communément de la folie: “without constituting insanity in the usual sense of the word,” et ce qui produit ce dérangement est souvent une cause physique. Par contre, les causes morales amènent fréquemment le dérangement physique du corps, ce qui a fait dire à un des plus grands philosophes de l'antiquité que tous les désordres des fonctions du corps humain ont leur cause dans les désordres de l'esprit. La science a-t-elle assez soigneusement étudié ce qu'on appelle folie, sous ce double rapport?
[27] Inquiry concerning the Indications of Insanity.
Si des choses très sensées ont été écrites par des individus, dont le cerveau était évidemment dérangé, de même le travail de la pensée et les opérations de l'esprit ont achevé durant le sommeil et en rêve, chez plusieurs hommes célèbres, ce dont ils se sentaient incapables, étant éveillés.
Désespéré de ne pouvoir composer un morceau de musique, et accablé de fatigue, Tartini s'endort, et en rêve il arrange sa fameuse sonate du diable, qu'il se hâte d'écrire de mémoire à son réveil.
Condorcet nous apprend que parfois des calculs difficiles qu'il ne pouvait achever, se sont terminés d'eux-mêmes, dans ses rêves.
Hermas dormait lorsqu'une voix lui dicta, dit-il, le livre qu'il intitula le Pasteur.
Franklin racontait à Cabanis que les combinaisons politiques qui l'avaient embarrassé pendant le jour, se débrouillaient parfois d'elles-mêmes, en rêve. Les nombreux exemples de ce genre, qui sont consignés dans maints ouvrages, formeraient un curieux pendant à notre esquisse de la littérature de la folie, et serviraient à prouver, une fois de plus, que l'état hallucinatoire est plus fréquent qu'on ne le croit.
HISTOIRE DE LA LITTERATURE DES FOUS.