‹ Histoire naturelle des oiseaux d'Afrique, t. 1Chapitre 1 sur 5 · L'ORICOU, Nº. 9.

L'ORICOU, Nº. 9.

[Illustration: L'Oricou.]

Cette espèce, plus forte que nos plus grands vautours, a dix pieds passé d'envergure, et porte un de ces caractères tranchans qu'il est bon de saisir, pour en tirer les dénominations des animaux; c'est une membrane haute de quatre lignes qui environne l'oreille par devant et qui se prolonge ensuite en ligne droite sur le cou. Cette manière de conque relevée et de quatre à cinq pouces de long, doit sans doute augmenter les facultés de l'ouïe dans cette espèce. Toute la tête et la moitié du cou sont nus, et d'une couleur rouge de chair; cette couleur prend un ton bleu violâtre vers le bec et se blanchit près des oreilles: on remarque seulement sur cette peau colorée quelques poils courts et rares. La gorge est noire et couverte de poils roides de la même couleur. Toutes les plumes du dessus du corps, les aîles et la queue sont d'un brun sombre, bordé d'une teinte plus claire; toutes celles qui recouvrent le cou par derrière sont contournées, et forment une espèce de cravatte frisée, dans laquelle l'oiseau, en faisant rentrer son cou, cache toute la partie qui est dégarnie de plumes: c'est sur-tout en digérant que ce vautour prend cette maussade attitude. Le jabot, qui est très-proéminent, est couvert d'un duvet fin, soyeux et lustré, qui n'imite pas mal le pelage d'un quadrupède; depuis la poitrine jusqu'à la queue, tout le corps est recouvert de longues plumes étroites qui s'éloignent du corps à mesure qu'elles s'alongent. Elles sont arquées en lames de sabre; leur couleur est d'un brun clair bordé de gris-blanc; les jambes et la moitié du tarse sont couverts d'un duvet blanc très-fin, mêlé d'une légère nuance de fauve dans les parties qui avoisinent le talon; le même duvet tapisse tout le dessous du corps; on l'apperçoit aussi à travers les plumes sur la poitrine, et on le voit encore sur les côtés du cou. La queue est étagée; on la trouve toujours usée par le bout. La base du bec et la peau qui l'entoure sont d'une couleur jaunâtre de corne; les pieds et les doigts très-gros sont renforcés de grandes écailles brunes; les ongles larges et très-peu arqués, sont, ainsi que le bout du bec, couleur de corne; l'œil est entouré de longs cils noirs; l'iris est d'un brun maron.

Ce vautour est un oiseau de montagne, comme les autres espèces de ce genre; les abris que forment les couches pierreuses et les cavernes qui s'y rencontrent sont proprement l'habitation de ces oiseaux. Ils y passent la nuit et viennent s'y reposer pendant le jour, lorsqu'ils sont repus; on les apperçoit en grand nombre, au lever du soleil, perchés sur les rochers à l'entrée de leur demeure, et quelquefois une chaîne entière de montagnes en est parsemée dans la majeure partie de toute son étendue. Le frottement des pierres dans les intervalles desquelles ils s'enfoncent, ou sur lesquelles ils se juchent, élime les pennes de leurs queues; pendant que les aigles, marchant plus rarement et se perchant aussi sur les arbres, les conservent plus entières; d'ailleurs, les vautours l'usent encore contre le sol dans la plaine, parce qu'ils ne prennent pas leur essor tout d'un coup, mais seulement après une course de quelques pas, et une contraction forcée des membres. Le vol des vautours n'en a cependant pas moins de force et de hauteur; ils s'élèvent prodigieusement haut, et disparoissent totalement à la vue. On ne conçoit pas comment ces oiseaux qu'on ne sauroit souvent distinguer dans les airs, peuvent eux-mêmes appercevoir ce qui se passe sur la terre, y découvrir les animaux qui leur servent de pâture, et fondre sur eux en grand nombre au moment que la mort leur livre cette proie. Si un chasseur tue quelque grosse pièce de gibier, qu'il ne peut emporter sur l'heure, s'il l'abandonne un instant, à son retour il ne la retrouve plus; mais à sa place, il voit une bande de vautours, et cela dans un lieu où il n'y en avoit pas un seul un quart-d'heure auparavant.

C'est ce que j'ai éprouvé moi-même plusieurs fois dans mes voyages de la part des vautours, soit de l'espèce de celui dont il est question, soit des autres dont j'ai encore à parler; car tous ces voraces carnivores se réunissent et se mêlent dans cette circonstance. La première fois que je demeurai leur dupe, fut dans une occasion où j'éprouvois la disette de provisions; et par conséquent la leçon qu'ils me donnèrent me fut assez sensible. J'avois tué trois zèbres; satisfait de ma chasse, je retournai à mon camp, dont j'étois éloigné d'une lieue, et je commandai qu'on amenât un chariot pour les enlever. Mes Hottentots, plus instruits que moi, me dirent que ce voyage leur paroissoit inutile, parce que les zèbres seroient dévorés avant notre retour. Nous partîmes cependant; mais à peine nous nous avancions que nous vîmes de loin l'air rempli de vautours. En arrivant nous en trouvâmes la campagne parsemée; les zèbres étoient dévorés; il n'en restoit que les grands os, et cependant les vautours arrivoient encore; et de tous côtés, c'étoit un essaim étonnant et toujours mobile de ces animaux, dont on auroit pu compter plus de mille individus.

Curieux d'observer comment pouvoit sitôt arriver un si grand nombre de vautours, je me cachai un jour dans un buisson, après avoir tué une grande gazelle, que je laissai sur la place; dans un instant il vint des corbeaux qui voltigèrent au-dessus de l'animal en croassant beaucoup; en moins d'un demi-quart-d'heure, il arriva des milans et des buses; un instant après, j'apperçus, en levant la tête, des oiseaux à une prodigieuse hauteur, et qui descendoient toujours en tournoyant. Je ne tardai point à reconnoître les vautours: on eût dit qu'ils s'échappoient d'un antre dans le ciel. Les premiers ne tardèrent point à fondre sur la gazelle: je ne leur donnai pas le tems de la dépécer; je sortis de ma cachette; ils reprirent lourdement leur vol, et rejoignirent leurs camarades, dont l'affluence augmentoit à vue d'œil, et qui sembloient se précipiter des nues pour partager la proie; mais ma présence les fit bientôt tous disparoître dans les airs.

Voici donc comment les vautours sont appelés à partager une proie quelconque: les premiers oiseaux carnivores qui découvrent un cadavre donnent l'éveil aux autres qui se trouvent aux environs, tant par leurs cris que par leurs mouvemens. Si le vautour le plus à portée ne voit pas la proie, de la haute région de l'air dans laquelle il nage au moyen de ses grandes aîles, il voit du moins les oiseaux de proie subalternes et terrestres, pour ainsi dire, qui se préparent à en faire curée; mais peut-être le vautour a-t-il la vue assez bonne pour découvrir le gibier lui-même. Il descend donc à la hâte et en tournoyant; sa chûte avertit les autres vautours qui le voient, et qui ont sans doute l'instinct exercé et l'instruction complète sur tout ce qui concerne la pâture. Il se fait donc, dans le voisinage du cadavre, un concours d'oiseaux carnivores qui tombent des nues, et qui suffit certainement pour amener les vautours de toute la contrée, à peu près comme le mouvement de quelques hommes qui courent dans nos villes, amène tout le peuple après eux.

On peut quelquefois tirer une notion utile de l'affluence des vautours vers le lieu qui recèle leur proie, et s'instruire du voisinage du lion, du tigre et de l'hienne. Lorsqu'un de ces animaux a tué quelque grand quadrupède, les vautours, qui l'ont apperçu, arrivent aussitôt, et toujours avec une affluence qui avertit le voyageur de se tenir sur ses gardes; mais ces oiseaux, timides et lâches, ne se sentant pas le courage de disputer une proie, montrent, dans cette occasion, toute la bassesse de leur caractère; car, n'osant faire usage de leur force, de leurs armes, de la masse du corps et de l'avantage du vol, ni même de celui du nombre, moyen le plus stimulant pour les lâches, on les voit se poser respectueusement à quelque distance de l'animal féroce, attendant qu'il ait fini son repas et que sa faim contentée et sa retraite leur permettent de dévorer les restes qu'il leur abandonne.

Les Hottentots et les colons du Cap de Bonne-Espérance, bien instruits, par l'expérience, de l'habileté des vautours à découvrir le gibier et de leur voracité, n'abandonnent jamais une pièce de gibier qu'ils ont tuée et qu'il leur est impossible d'emporter pour le moment, sans avoir couvert et enterré, pour ainsi dire, l'animal sous un tas de branches et de feuillages; ils laissent même sur le monceau ou leur mouchoir ou leur veste; mais, malgré cette précaution, il leur arrive souvent de ne trouver à leur retour qu'un squelette; car les corbeaux, plus hardis, travaillent d'abord à découvrir l'animal, et les vautours, se hasardant alors d'approcher, ont bientôt entièrement dévoré leur proie.

Les colons hollandois des cantons où se trouve l'Oricou, lui donnent le nom de swarte-aas-vogel (oiseau de charogne, noir). Ils désignent ce vautour par la couleur noire, pour le distinguer d'une autre espèce de vautours blonds, dont je parlerai dans l'article suivant sous le nom de chasse-fiente, nom qu'il porte au Cap, où les habitans le désignent encore par celui de stront-jager: ceux de stront-vogel, stront-jager ou aas-vogel, sont les noms que généralement on donne au Cap à tous les vautours.

Je n'ai jamais vu l'Oricou dans les environs du Cap; mais il est très-commun dans l'intérieur des terres, sur-tout vers le pays des Grands Namaquois, où on trouve aussi l'autre espèce.

Il niche dans les cavernes des rochers. La femelle ne pond que deux œufs blancs et très-rarement trois. C'est en octobre que ces vautours commencent à entrer en amour, et en janvier leurs petits sont tous éclos. Comme ils vivent en troupes formidables, une seule montagne recèle quelquefois autant de nids qu'il y a des endroits propres à en contenir. Il est à remarquer que jamais les vautours ne nichent sur un arbre, du moins en Afrique; et je serois bien trompé s'il n'en étoit pas de même à l'égard des vautours du monde entier. Ils paroissent vivre en très-bonne intelligence entre eux; car j'ai vu dans la même caverne quelquefois jusqu'à trois nids l'un à côté de l'autre.

Dans le tems de l'incubation, chaque mâle fait le guet sur la bouche de l'antre où couve sa femelle; ce qui rend alors le nid facile à remarquer; mais en revanche il est presque toujours inaccessible. J'ai cependant, à l'aide de mes Hottentots, quelquefois franchi toutes les difficultés et risqué souvent ma vie pour examiner les œufs de ces oiseaux, dont le repaire est un vrai cloaque dégoûtant, et infecté par une odeur insupportable. Il est d'autant plus dangereux d'approcher de ces retraites obscures, que l'entrée en est couverte de fiente, toujours liquide par l'humidité produite par les eaux qui suintent sans cesse des rochers; de sorte que l'on risque, en glissant sur ces pointes de rochers, de tomber dans des précipices affreux au-dessus desquels ces oiseaux s'établissent de préférence.

J'ai goûté les œufs de l'Oricou, ainsi que ceux du chasse-fiente, et je les ai trouvés assez bons pour en faire usage.

En naissant, le jeune Oricou est couvert d'un duvet blanchâtre. Au sortir du nid, son plumage est d'un brun clair, et toutes ses plumes sont bordées d'une teinte roussâtre. Celles de la poitrine et du ventre ne sont point encore alors contournées en lames de sabre, et sa tête et son cou sont entièrement couverts d'un fin duvet très-touffu, et les conques de ses oreilles paroissent à peine; ce qui pourroit induire en erreur, et, dans cet état, le faire prendre, par quelques naturalistes peu exercés, pour un aigle, ou bien pour un vautour d'une autre espèce; car il est toujours facile de distinguer un vautour d'un aigle à la forme seule de serres: caractère bien plus certain que celui d'avoir la tête nue; puisque tous les vautours, dans leur jeune âge, l'ont couverte tout au moins d'un duvet: aussi qui pourra distraire des nombreux ouvrages sur les oiseaux, tous les jeunes vautours dont on a fait des aigles? malgré qu'il n'y ait cependant rien de plus facile que de distinguer un jeune oiseau d'avec un vieux; mais pour cela, je le répète, le premier coup-d'œil d'un homme exercé vaut mieux, sans contredit, que la vérification scrupuleuse de tous ces nombreux caractères généraux, qui, la plupart du tems, n'existent que dans l'imagination de celui qui les a établis, et conviennent rarement à deux espèces du même genre. Les Grands Namaquois nomment l'Oricou, ghaip, en faisant précéder ce mot d'un fort clappement de langue.

LE CHASSE-FIENTE, Nº. 10.

[Illustration: Le Chasse-fiente.]

Indépendamment du grand vautour décrit dans l'article précédent, on trouve encore dans toute la partie de l'Afrique que j'ai parcourue, un autre grand vautour qui diffère totalement du premier, tant par les couleurs que par plusieurs caractères qui le feront distinguer facilement de l'autre espèce.

J'ai laissé à cet oiseau le nom de Chasse-fiente, qui est la traduction littérale du nom hollandois stront-jager, par lequel les colons du Cap de Bonne-Espérance désignent, en général, tous les vautours, et particulièrement celui de cet article, parce qu'il est le plus connu; l'oricou ne se trouvant que sur les confins des plantations européennes, où, comme je l'ai dit, il est appelé oiseau de charogne, noir (swarte-aas-vogel).

Le Chasse-fiente est l'oiseau dont parle Kolbe, sous le même nom, et qu'il donne pour un aigle du Cap. On voit que Buffon, en rapportant ce prétendu aigle du Cap au genre des vautours, n'a pas été fondé cependant à le placer parmi l'espèce de l'urubu de l'Amérique, et à conclure que l'urubu se trouvoit également en Amérique et en Afrique: conclusion d'autant plus hasardée, qu'il n'est encore rien moins que prouvé, qu'aucun des vautours du nouveau monde se trouve aussi dans l'ancien. Mais Buffon ne s'est pas contenté de cela seul; il a de plus voulu nous indiquer précisément le passage entre le Brésil et la Guinée, où l'urubu a dû traverser la mer pour se rendre en Afrique. Si ce naturaliste s'étoit donné la peine de comparer l'urubu d'Amérique à la description de Kolbe, il se seroit facilement convaincu que le bec gros et crochu du stront-vogel ne pouvoit convenir à l'urubu, qui l'a, au contraire, long et si mince que les colons espagnols et portuguais lui ont donné le nom de gallinaco, gallinaca, et les Anglois celui de dindon-buse. L'urubu a, en effet, le bec plus ressemblant à celui d'un dindon qu'à celui d'un vautour. Dumarchais, qui avoit bien remarqué la forme particulière du bec de cet oiseau de proie, en conclut trop légèrement que c'est une espèce de dindon sauvage qui s'est habituée à manger des corps morts et de la charogne. Voyez l'ourigourap, planche 14 de ce volume. Cet oiseau, qui est aussi un vautour, a le bec fait à peu près comme celui de l'urubu, sinon qu'il est plus alongé.

Il est heureux que le dessinateur ait au moins vu l'urubu quand il l'a dessiné; car il est passablement représenté dans les planches enluminées de Buffon, Nº. 187, sous le nom de vautour du Brésil[3]. On ne peut pas en dire autant de Buffon; car certainement il n'a pas même jeté un coup-d'œil sur la planche qui représente cet oiseau, sans quoi il n'auroit pas commis l'erreur qu'il a faite. Mais malheureusement il est facile de se convaincre que tous ses rapprochemens ont été faits de la même manière, c'est-à-dire, sans avoir ni vu ni comparé les espèces. Il est encore bon de remarquer que le Chasse-fiente d'Afrique est plus de trois fois plus fort que l'urubu, étant seulement un peu moins grand que l'oricou. Ses aîles ployées s'étendent presque jusqu'au bout de la queue. Ce caractère seul suffira pour le distinguer de l'oricou, dont les aîles dépassent la queue de plusieurs pouces. Il n'a pas non plus la tête et le cou nus comme ce dernier, mais couverts, comme le percnoptère et le vautour du Nº. 425 de Buffon, d'un duvet fin et cotonneux.

[3] On est toujours étonné de voir tous les oiseaux de Buffon, ou du moins presque tous, porter, dans les planches enluminées, des noms différens que dans les descriptions: ceci prouve évidemment encore la manière dont cet ouvrage a été fait.

Avant d'avoir comparé le Chasse-fiente avec ces deux oiseaux, je croyois devoir le rapporter à l'espèce du percnoptère; mais la confrontation de ces trois oiseaux m'a fait voir que je m'étois trompé, et que le Chasse-fiente est une nouvelle espèce à ajouter à ces deux autres, qui, de tous les vautours décrits, ont le plus de ressemblance avec lui.

On ne sauroit confondre le Chasse-fiente avec le percnoptère; puisque le caractère de ce dernier, d'avoir les aîles plus courtes et la queue plus longue que les aigles, ne convient nullement au premier, dont les aîles, au contraire, sont plus longues et la queue plus courte: d'ailleurs, sa tête est d'un bleu clair, et son cou n'est point couvert d'un duvet blanc, mais jaunâtre; enfin, le Chasse-fiente n'a point la tache brune en forme de cœur, que le percnoptère porte sur la poitrine, et sa couleur est toute différente. Le Chasse-fiente ne peut pas non plus être considéré comme une variété du vautour du Nº. 425 de Buffon: la seule inspection des deux figures suffira pour en convaincre ceux qui prendront la peine de les comparer ensemble.

La couleur générale du Chasse-fiente tire sur le fauve isabelle, et approche de celle qu'on nomme café au lait. Quelques-unes des petites couvertures des aîles sont marquées d'une teinte plus foncée, et les grandes pennes sont noirâtres. Il a au bas du cou, par derrière, une espèce de fraise de plumes longues et effilées, qui sont contournées par le frottement de la tête, que cet oiseau y cache en la rentrant dans ses épaules. Les plumes qui couvrent les jambes descendent un peu sur le tarse par devant. Les écailles larges qui couvrent les pieds et les doigts, sont brunâtres. Les ongles ont une couleur de corne noirâtre, ainsi que le bec. L'œil est d'un brun foncé. Le mâle et la femelle diffèrent peu l'un de l'autre; et je n'ai jamais vu qu'une très-petite différence dans leurs tailles; seulement le mâle est un peu moins fort; mais il s'en faut de beaucoup qu'il y ait cette grande disproportion qu'on remarque entre les deux sexes dans presque tous les autres oiseaux de proie.

Le Chasse-fiente se retire dans les rochers sur les plus hautes montagnes. Toute cette chaîne de monts entassés qui couvrent la pointe de l'Afrique, depuis la ville du Cap jusqu'à la baie Falso, en recèle une très-grande quantité. C'est de-là, qu'ils s'échappent pour se répandre sur toutes les habitations des environs, où ils trouvent en abondance de quoi satisfaire leur faim, parce que les terres du voisinage de la ville étant très-arides, sont peu propres à la nourriture des bestiaux, qui y périssent fort fréquemment faute de subsistance; aussi rencontre-t-on toujours sur les routes plusieurs bœufs morts qu'on a abandonnés sur les chemins; il est même fort heureux pour les habitans paresseux de ces contrées, que les vautours les délivrent de ces cadavres infects. J'ai vu ces oiseaux descendre jusqu'à l'entrée des boucheries, pour se repaître des têtes et des intestins des animaux qu'on y égorge, et qu'on a la mauvaise habitude de jeter devant la porte. Le Chasse-fiente fréquente aussi beaucoup les bords de la mer, où les habitans font porter toutes les vidanges des maisons. Ils y sont attirés de même par tout ce qui se jette des vaisseaux qui sont en rade, ainsi que par les coquilles, crabes et poissons morts que la mer vomit de son sein. C'est probablement cette abondance de nourriture, qui a si fort multiplié dans la colonie du Cap l'espèce du Chasse-fiente, qui y est beaucoup plus nombreuse que celle de l'oricou.

Je sais, par l'expérience que j'en ai faite, que le Chasse-fiente peut vivre long-tems sans prendre de nourriture; car ayant pris deux de ces oiseaux en vie, un jour qu'un grand vent de sud-est en avoit abattu plusieurs dans les rues du Cap, je voulus les laisser mourir de faim, pour les faire maigrir; parce qu'en général ces oiseaux sont excessivement gras. Je les fis mettre, à cet effet, dans une grande cage à poulets, sans leur donner aucune nourriture. Au bout de quelque tems, j'en tuai un que je trouvai encore trop gras. Après cela, je laissai jeûner l'autre plusieurs jours; mais le voyant affoibli, et le croyant assez maigre, je le tuai: je fus fort étonné de lui trouver encore trop de graisse quand je le préparai.

Ce que j'ai dit des mœurs de l'oricou convient parfaitement au Chasse-fiente, qui a les mêmes habitudes. Cette espèce est, comme je l'ai remarqué, infiniment plus multipliée que l'autre, quoique les femelles pondent le même nombre d'œufs; ceux du Chasse-fiente sont d'un blanc bleuâtre. Ces oiseaux étant d'une couleur plus apparente que celle de l'oricou, on les distingue mieux quand ils sont perchés sur les rochers à l'entrée de leurs retraites, où on les apperçoit comme autant de taches blanches. C'est un fort joli coup-d'œil que de voir une troupe de ces oiseaux qui couvrent entièrement toute une chaîne de montagnes; il suffit alors de leur tirer un coup de carabine à balle, pour les voir tous reprendre pesamment leur vol et tournoyer ensuite dans l'air. Dans les déserts, où les vautours ne trouvent pas toujours des cadavres en abondance, ils se nourrissent de tout ce qu'ils peuvent rencontrer. J'en ai tué qui n'avoient dans le jabot que des morceaux d'écorce d'arbre ou de la terre glaise, souvent même que des os entiers sur lesquels il n'y avoit pas la moindre chair, et quelquefois aussi leur jabot n'est rempli que de fiente d'animaux. Les Sauvages m'ont assuré que quand les vautours sont pressés par le besoin, ils dévorent réciproquement leurs petits, et même les leurs propres; mais je n'ai jamais été à même de vérifier ce fait, ainsi je ne l'assure pas. Les tortues de terre et les buccins terrestres du Cap, que ces oiseaux avalent tout entier, sont pour eux une proie fort délicate; ils se jettent aussi sur ces nuées de sauterelles, dont j'ai parlé dans mes voyages.

LE CHAUGOUN, Nº. 11.

[Illustration: Le Chaugoun.]

Je laisse à ce vautour le nom indien qu'il porte au Bengal, d'où je l'ai reçu. Il paroît probable que cette dénomination particulière a quelque rapport, ou avec quelqu'une de ses habitudes, ou avec ses couleurs; car à cet égard les noms populaires sont toujours plus significatifs que ceux que, la plupart du tems, les savans appliquent aux divers animaux qu'ils veulent faire connoître: aussi me permettrai-je de laisser, autant que cela se pourra, aux animaux que je décrirai, les noms qu'on leur donne dans leur pays natal, ou du moins je les indiquerai toujours quand je croirai pouvoir leur en substituer un autre qui me paroîtra leur convenir autant dans notre langue. Je suis persuadé que cette méthode ne peut que faciliter beaucoup les progrès de l'histoire naturelle; car sachant le nom que porte tel ou tel animal dans la contrée qu'il habite, il sera bien plus facile de se le procurer et d'en obtenir des détails intéressans que de le demander sous son nom scientifique et insignifiant. J'invite donc les voyageurs à nous conserver, autant que possible, les noms qu'on donne dans les pays étrangers, aux animaux qu'ils nous en rapporteront. Je me garderai bien de faire la même prière à certains savans, qui, je ne sais par quel amour-propre, mettent, au contraire, une gloire infinie à paroître ignorer ces noms dans leur propre langue, et ne veulent absolument connoître que les objets qu'on leur désigne par un mot grec ou latin. Cette manie est même poussée si loin, qu'on en a vu s'arroger avec morgue le droit de reprendre celui qui, pour se faire mieux comprendre, avoit osé employer un nom consacré par une tradition de plusieurs siècles, plutôt que de se servir d'un nom nouveau à peine connu depuis quelques années.

Le Chaugoun est un vautour d'une grandeur moyenne et n'est guère plus gros que celui connu sous le nom de roi des vautours. Pour en donner une idée précise, je dirai qu'il est à peu près de la taille d'un dindon femelle. Son bec est presque entièrement d'un noir de corne; la mandibule supérieure étant seulement jaunâtre dans la partie où elle se renfle. Les narines sont longues et placées en travers, elles occupent, pour ainsi dire, toute l'épaisseur de la base du bec, qui est entourée d'une peau noire. Le cou par devant est parsemé de quelques poils rares, qui laissent par-tout appercevoir la peau, qui m'a paru avoir été bleuâtre; je dis m'a paru, car on sent combien il est difficile de savoir au juste, d'après une peau sechée, de quelle couleur elle étoit du vivant de l'animal. Le jabot, assez proéminent, est couvert de fines plumes soyeuses, d'un brun-noir, qui est la teinte générale de tout le plumage de cet oiseau. Cette couleur sombre et uniforme est un peu égayée par une ligne blanche longitudinale, qui marque le milieu juste de chacune des plumes qui couvrent tout le dessous de son corps. On remarque encore une large tache blanche de chaque côté de la poitrine, sur les flancs, mais ces taches sont cachées quand l'oiseau a ses aîles dans l'état de repos. Les dedans des jambes sont couverts d'un duvet blanc qui garnit tout le dessous des plumes, et qui remonte autour du jabot. La tête et le haut du cou par derrière, sont entièrement couverts d'une espèce de poils luisans d'un blanc sale. Plus bas c'est un duvet cotonneux plus blanc, qui va se joindre à un large collier de la même couleur. La queue et les grandes pennes des aîles sont noirâtres, les moyennes sont bordées extérieurement d'un brun-roux. Les aîles ployées ne s'étendent pas au-delà de la queue, qui étoit usée vers le bout. Les ongles sont noirs et les pieds couverts d'écailles d'un gris terreux. J'ignore quelle étoit la couleur des yeux, n'ayant reçu aucune indication ni à cet égard, ni relativement aux mœurs de ce vautour. Le doigt du milieu est près du double plus long que ceux des côtés.

LE CHINCOU, Nº. 12.

[Illustration: Le Chincou.]

Nous devons la connoissance de ce grand et rare vautour, à la bonté du citoyen Ameshof, si renommé par son goût pour l'ornithologie et par la magnifique ménagerie qu'il possède à sa maison de campagne près d'Amsterdam. Cet amateur zélé s'est prêté avec toute la complaisance possible à ce que je prisse le dessin et la description de cet oiseau. Je lui fais ici mes sincères remercîmens, pour la manière obligeante avec laquelle il a eu l'attention de me montrer les objets les plus rares et les plus curieux de sa ménagerie, laquelle m'a paru digne d'une grande nation[4].

[4] La Hollande renferme, dans sa petite étendue, peut-être plus d'amateurs de curiosités en tous les genres, que le reste de l'Europe ensemble. En général, les Hollandois ont tous une passion décidée pour les productions de la nature et de l'art: l'un a du goût pour les oiseaux, l'autre pour les coquilles, un troisième pour les fleurs, tandis qu'un quatrième amasse à grands fraix les anciennes porcelaines; il n'est pas même jusqu'au linge qui ne soit un objet de recherche pour les Hollandois; tout, en un mot, excite l'attention des curieux Bataves. Les ménageries sont très-communes en Hollande, et plus encore les cabinets d'histoire naturelle. Je ne parle point de ceux de tableaux et de belles gravures, parce qu'ils sont assez connus. Je reviens au genre qui m'attache le plus, celui de l'histoire naturelle; et je pense que c'est rendre à l'Europe entière un service que de lui donner quelques détails sur la ménagerie du citoyen Ameshof, ménagerie qui a causé mon admiration, autant par sa disposition générale que par les objets précieux qui l'enrichissent. Dans une très-grande enceinte entourée de treillages en fil de fer, et dans le milieu de laquelle il y a une longue pièce d'eau, se voit une prodigieuse quantité d'oiseaux aquatiques de tous les pays, parmi lesquels on remarque avec surprise de ces superbes sarcelles de la Chine, à éventail sur le dos (voyez Buffon, planche 805); le beau canard bronchu de la Louisiane; le pélican; etc. Ce qui m'a le plus surpris, c'est la bonne intelligence qui régnoit entre toutes ces espèces différentes, qui, pour la plupart, pulluloient là comme dans leur pays natal; et qui plus est, croisoient leurs races avec d'autres espèces. Ce bassin seul peut offrir des observations pour la vie d'un naturaliste. Dans un autre vaste arrondissement, sont pratiquées, les unes à côté des autres, de grandes volières à jour. Chacune de ces loges contient un ou plusieurs oiseaux de la même espèce. Dans l'une de ces loges je vis le Chincou dont il est question; dans une autre, des hoccos pierre; dans une autre encore, le hoccos ordinaire; dans une quatrième, le hoccos du Pérou. Non-seulement le citoyen Ameshof étoit parvenu à obtenir des jeunes de ces trois espèces d'oiseaux; mais il en avoit même fait croiser les races, et en avoit tiré des métis, qui étoient eux-mêmes féconds. Dans le même arrondissement, j'apperçus le roi des vautours, des demoiselles de Numidie, la grue d'Amérique, et deux espèces de grues des Indes, le phénicoptère, des courlis rouges, des pigeons couronnés des Indes, le secrétaire, l'autruche mâle et femelle, qui ont pondu chez lui; une très-belle espèce d'outarde d'Afrique, l'agami, l'éperonier de la Chine, etc. Le jardin très-spacieux de cette campagne, offre, de distance en distance, de petites volières de dix pieds en carré, fermées par un treillage; chacune avoit un petit bassin d'eau dans le milieu et une loge pour servir de retraite aux oiseaux. Ici, on voyoit le mâle et la femelle du jacana; là, c'étoit un couple de porphirions; enfin, les oiseaux les plus jolis et les plus rares. Dans une basse-cour immense, il y a des volailles de toutes les espèces et des variétés innombrables, produites par le mélange de tous les oiseaux du même genre. La faisanderie est aussi très-considérable, et contient toutes les espèces connues de faisans, avec tous les métis provenus de ces différentes races croisées, tant de la Chine que des autres pays. On y remarque le marail, celui à tête blanche, l'oazin, etc. Parmi les pigeons, dont le nombre est exorbitant, j'ai admiré huit pigeons de Nicobar, au moins autant de pigeons verts de Ceilan, et plusieurs autres espèces très-rares des Indes. Dans des cages séparées étoient des perroquets et des perruches de toutes les espèces. Ensuite venoit la volière des petits oiseaux. Celle-ci étoit pratiquée près de la maison, et en faisoit même partie. C'étoit une pièce qui donnoit dans une salle par une grande croisée, d'où l'on pouvoit jouir de leur vue, et qui, en même tems, communiquoit dans une vaste volière en dehors. L'été tous les petits oiseaux sont lâchés dans cette volière qui se garnit d'arbrisseaux, où plusieurs d'entre eux font leur petits, quoique dans un climat bien différent du leur. Pendant l'hiver les petits oiseaux restent renfermés dans la pièce où il y a un poële; et tous les grands oiseaux rentrent dans des bâtimens faits exprès et chauffés à un degré convenable. Les fraix immenses que doit occasionner ce goût si dispendieux, sont incalculables; vu que le citoyen Ameshof n'épargne rien pour augmenter sa ménagerie; et, outre l'achat des animaux, l'entretien seul doit en être exorbitant.

J'ai parlé de la superbe volière du citoyen Temminck, trésorier de la Compagnie des Indes. J'ai vu chez cet amateur les choses les plus précieuses; mais il n'aimoit que les petits oiseaux, dont il prenoit un soin si particulier, qu'il étoit aussi parvenu à faire faire des petits à beaucoup d'espèces; entre autres, au cardinal du Cap, à celui de Madagascar, au calfat, au grenadin, au sénégali, au bengali, etc. Ces deux amateurs, qui peut-être ont poussé le plus loin l'art d'élever et de propager dans leur pays froid, les oiseaux des contrées les plus chaudes, m'ont assuré que ce n'étoit pas autant la chaleur qu'une nourriture convenable qu'il falloit chercher à procurer aux oiseaux pour les faire produire dans nos climats. Et, en général, on doit rendre justice aux Hollandois à cet égard: aucune nation n'a poussé si loin l'art d'élever les oiseaux de basse-cour; car nulle part on ne voit une aussi grande quantité des différentes volailles. Les jardins hollandois, pour leurs productions, sont des chefs-d'œuvre; et cependant il n'est peut-être pas de climat plus ingrat que celui de la Hollande pour la génération des animaux étrangers et des plantes exotiques; mais ses industrieux habitans ont su, avec beaucoup d'art, forcer, pour ainsi dire, la nature à être libérale envers eux. Aussi des hommes qui sont parvenus à enchaîner la mer, et à lui poser des bornes, ne pouvoient gémir long-tems sous le joug de l'esclavage.

La ménagerie de la citoyenne Baker, près de la Haye, est de même digne de l'admiration des voyageurs. Outre une grande quantité d'oiseaux de toute espèce, elle y entretient aussi beaucoup de différens quadrupèdes. Le citoyen Boers possède également à Hasserwoude, près de Leyde, une charmante volière, où j'ai vu vivant, outre beaucoup d'espèces rares, le jeai bleu de la Caroline, le mainatte, le cacatou bleu, le cacatou à huppe rouge, etc. Tout le monde a entendu parler de la superbe ménagerie de Blauw-Jan à Amsterdam, et de celle du prince d'Orange; mais quand je vis cette dernière elle étoit fort dépeuplée.

Les cabinets d'histoire naturelle qui tiennent le premier rang en Hollande sont d'abord, à la Haye, celui du prince d'Orange, où l'on remarque le squelette de la giraffe, le superbe coquillier de Lionet; à Amsterdam, ceux de Temminck et de Raye de Breukelerwaert: ces deux cabinets réunis formeroient la plus belle collection de l'Europe. Outre les oiseaux, Raye possède une superbe collection de minéralogie; la plus belle suite et la plus nombreuse peut-être de l'Europe, en papillons et en insectes, une autre de coquilles et une autre enfin de madrepores. Il a aussi quelques quadrupèdes. A Amsterdam, on voit encore le cabinet très-nombreux d'oiseaux, du citoyen Holthuysen, qui possède aussi une grande et belle suite de papillons et d'insectes. Dans la même ville se trouve le cabinet de Meyer, en coquilles, et en animaux conservés dans de l'esprit de vin. Le cabinet de papillons et d'insectes de Stol; celui dans le même genre de Rhingers; enfin, le cabinet de plantes et d'animaux à l'esprit de vin, de Burman, etc. etc. etc.

On admire à Harlem, le cabinet de la société: annoncer que le citoyen Van Marum en est le directeur et le professeur, c'est assez faire l'éloge de ce cabinet, riche en tous les genres.

A Leyde, la collection de l'université, où j'ai vu une jeune giraffe empaillée, et l'hippopotame. Il y a des objets assez rares dans ce cabinet; mais, en général, je n'y ai point remarqué l'esprit d'ordre, d'arrangement et sur-tout de propreté qui caractérise la nation batave.

A Hasserwoude, près de Leyde, se voit la belle collection de Boers, bailli du lieu. Outre un riche cabinet d'oiseaux, il possède une belle suite de quadrupèdes, où j'ai vu les animaux les plus extraordinaires et les plus rares. Sa collection contient aussi beaucoup de papillons et de coquilles.

A Rotterdam, j'ai admiré la jolie collection des citoyens Gevers Arntz. Elle n'est pas très-nombreuse; mais ce sont toutes des pièces choisies et des plus rares. On y voit aussi une belle suite de papillons et d'insectes. L'un de ces deux amateurs possède le talent de peindre supérieurement bien les oiseaux: son porte-feuille dans ce genre est admirable pour les attitudes gracieuses qu'il a su donner à chaque oiseau et par le coloris qui est vraiment celui de la nature. J'ai les plus grandes obligations à la plupart de ces amateurs, qui ont eu la bonté de me permettre de prendre des dessins et des descriptions des morceaux rares de leurs cabinets. Le public leur saura gré, sans doute, de leur complaisance, puisque c'est elle qui m'a mis à même de le faire jouir à mon tour de tous ces objets précieux. J'indiquerai toujours les cabinets dont j'ai tiré les pièces que je décrirai, et on peut être certain qu'il n'en est point que je n'aie bien vu et bien examiné; ainsi, leur existence ne sera pas douteuse.

N'ayant pu savoir le nom que porte cet oiseau dans son pays natal, qui est la Chine, à ce que m'a assuré le citoyen Ameshof, je lui ai donné celui de Chincou; en attendant que nous apprenions celui sous lequel les Chinois le désignent, et qu'on lui rendra si on le trouve meilleur que celui que je lui applique ici. Ce vautour, de la taille à peu près de celui d'Afrique que j'ai nommé l'oricou, est caractérisé d'une manière particulière, qui donnera beaucoup de facilité pour le distinguer de tous les vautours décrits jusqu'à ce jour. Sa tête est surmontée par derrière d'une touffe de duvet d'un gris-brun, dont la forme est précisément celle des houpes de cigne dont se servent nos dames à leur toilette. La tête, les joues et la gorge sont couvertes d'un fin duvet noir. L'œil est cerclé d'une paupière blanche. Le cou est entouré d'un collier de plumes longues effilées et détachées entre elles. Toute la partie nue du cou, qui se trouve comprise entre le collier et le duvet noir du visage, est d'un blanc mat; on diroit une cravatte blanche, garnie au bas d'une fraise. Par devant le reste du cou n'a point de plumes, et la couleur de cette peau, qui est toute plissée, est bleuâtre. Le jabot est très-proéminent: quand il est plein on le prendroit pour une vessie que l'oiseau porte au bas du cou; vidé il se ride et disparoît entièrement sous de longues plumes qui, partant de chaque côté du cou, sont ramenées naturellement par devant. Les pieds et les doigts sont blanchâtres; les ongles sont couleur de corne, ainsi que le bout du bec, dont la base est d'un blanc bleuâtre. Le bec est assez épais à son origine; mais il diminue insensiblement de grosseur jusqu'à sa pointe.

Quand cet oiseau est repu et qu'il digère, il rentre entièrement sa tête entre ses épaules. Son bec pose alors, dans toute sa longueur, sur le jabot. Toutes les parties nues du cou ne paroissent plus; sa cravatte lui entoure la tête, où elle forme une espèce de soleil en rayons divergens; et ses aîles, qui sont pendantes, lui cachent les pieds. Toutes ses plumes sont si hérissées que, dans cette attitude, on le prendroit plutôt pour une masse informe emplumée, que pour un oiseau.

La couleur générale du Chincou est d'un brun uniforme, plus noirâtre sur les pennes des aîles et de la queue, ainsi qu'au ventre. On le nourrissoit de viande crue qu'il dévoroit avec avidité. J'aurois désiré pénétrer dans sa loge pour mesurer son envergure qui me sembloit excessive; mais on me le déconseilla. En revanche, nous le harcelâmes en passant nos cannes à travers le treillage de sa volière, après lequel il se cramponnoit alors, en étendant ses aîles dans toute leur longueur. A en juger par les dimensions du panneau sur lequel il les frappoit, elles avoient au moins neuf pieds d'étendue. Tranquille et perché, jamais cet oiseau n'avoit ses aîles colées au corps, mais négligemment pendantes, comme il est représenté dans notre planche.

Le citoyen Ameshof n'a pu rien m'apprendre de particulier sur les mœurs de cet oiseau, qu'on me saura gré, je pense, de livrer à la curiosité des amateurs d'histoire naturelle. Le tems nous apprendra peut-être quelles sont ses habitudes et sa manière de vivre.

LE ROI DES VAUTOURS, Nº. 13.

[Illustration: Le Roi des Vautours varié.]

L'oiseau que j'ai fait représenter dans la planche 13 n'est qu'une variété d'âge ou de sexe du vautour connu sous le nom de Roi des vautours, décrit par Buffon, Brisson, Edwards, etc.; qui tous en ont donné une assez bonne représentation. L'individu dont nous parlons est arrivé de Cayenne avec une collection très-considérable d'autres oiseaux du même pays. Il y avoit dans le même envoi un autre Roi des vautours de la même espèce et absolument semblable à celui déja connu et figuré dans les planches enluminées de Buffon, Nº. 428, sous le faux nom d'urubu. Celui-ci étoit indiqué comme étant le mâle; quant à l'autre, celui dont il est question, il étoit désigné pour être la femelle, et étoit moins fort dans toutes ses dimensions. Je me garderai cependant bien d'assurer, d'après l'indication, que cet oiseau étoit réellement une femelle; mais très-certainement c'est tout au moins une variété d'âge de la même espèce; et dans ce cas il est probable que, dans sa première jeunesse, le plumage du Roi des vautours est entièrement noirâtre, comme le sont les larges taches qu'on apperçoit sur les petites couvertures des aîles, sur les scapulaires et sur tout le manteau en général. Dans cet état, il n'est pas douteux que cet oiseau a été tué au moment où, prêt à prendre la livrée de l'âge fait, il porte encore quelques indices de celui de l'enfance, ainsi qu'on l'observe généralement à tous les oiseaux qui changent de couleur dans leurs différens âges, comme cela arrive à presque tous les oiseaux carnivores; soit aussi quand ils en changent plus régulièrement dans chaque saison, comme on peut le remarquer à toutes les espèces de sucriers, colibris, grimpereaux, veuves, etc.

J'ai examiné très-attentivement cette variété du Roi des vautours, dont j'ai eu occasion de voir deux individus absolument pareils: l'un dans ma collection et l'autre dans le superbe cabinet du citoyen Raye de Breukelerwaert, à Amsterdam. Leurs plumages à tous deux étoient absolument les mêmes pour les couleurs; seulement les taches noires, plus ou moins grandes, étoient différemment distribuées. Cette irrégularité m'a convaincu encore davantage que ces oiseaux étoient dans leur jeune âge; d'ailleurs, ils portoient aussi d'autres caractères qui indiquoient leur jeunesse; ce qui, dans tous les oiseaux en général, est très-facile à reconnoître, soit par un duvet cotonneux très-abondant, et à une espèce de poussière qui poudre les plumes, soit encore à quelques brins chevelus qui, dans les environs de la tête, s'hérissent par dessus les plumes et les débordent, soit enfin au peu de dureté des os.

La méthode qu'avoit adoptée Buffon de rapporter toutes les espèces d'oiseaux dont il parloit, à celles dont les voyageurs ont fait mention, lui a fait croire, sans aucun fondement, que le cosquauhtli ou aura des Mexicains, décrit par Fernandès, Nieremberg et Delaet, étoit de la même espèce que son Roi des vautours. Cependant la description du cosquauhtli ne convient évidemment point à cet oiseau; de sorte qu'on ne conçoit pas comment Buffon a pu s'y méprendre, et nous rapporter encore cette description tout au long, comme s'il avoit voulu nous prouver d'une manière plus convaincante qu'il étoit dans l'erreur. Il est certain «qu'un oiseau de la taille d'une poule d'Egypte, et dont toutes les plumes sont noires, à l'exception du cou et de la poitrine, où elles sont d'un noir rougissant, et dont les aîles noires sont mêlées et cendrées de pourpre et de fauve, qui a les yeux noirs, les prunelles fauves; le front d'un rouge de sang rempli de rides, qu'il fronce et ouvre comme le coq d'Inde, et où il y a quelques poils crepus comme ceux des Nègres, etc. etc.» n'est point le Roi des vautours. Quant au bec, «semblable à celui des perroquets, aux ongles crochus, aux narines ouvertes:» cela appartient non-seulement à tous les oiseaux de proie, mais encore à beaucoup d'autres. Je crois donc inutile d'analyser cette description du cosquauhtli, pour prouver au lecteur qu'elle ne convient absolument point au Roi des vautours, qui est d'abord au moins du double plus grand que la poule d'Egypte; par conséquent, Buffon n'a pu raisonnablement être autorisé à confondre ces deux oiseaux. Ces rapprochemens, faits d'après les mauvaises indications de certains voyageurs, sont, quand on n'a pas vu les espèces dont ils parlent, plutôt propres à reculer nos connoissances qu'à les avancer d'un seul pas.

Cette variété d'âge, dont j'ai donné la figure, ne diffère du Roi des vautours adulte que par les taches d'un brun-noir qu'il porte sur tout le corps. Du reste, il a absolument les mêmes caractères et le plumage de la même couleur. Sa tête et une partie de son cou sont pareillement nues et peintes de riches couleurs.

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