L'ACOLI, Nº. 31.
[Illustration: L'Acoli.]
L'acoli est un oiseau de proie qui peut tenir sa place à côté de l'oiseau saint-martin[17], avec lequel il a infiniment de rapport: même taille, mêmes proportions, et les couleurs à peu près aussi les mêmes, feroient prendre cet oiseau pour n'être qu'une variété de l'oiseau saint-martin; mais une particularité qui les distingue l'un de l'autre, c'est que l'Acoli a la base du bec d'un beau rouge, particulièrement dans le tems des amours, et qu'il a le ventre rayé.
[17] Voyez les planches enluminées de Buffon, Nº. 459.
L'Acoli, comme l'oiseau saint-martin, a le corps alongé et svelte, les jambes et les tarses longs, ainsi que la queue: caractères qui conviennent également aux éperviers. Ceux-ci n'ont point les aîles longues, comme les oiseaux du genre de l'Acoli; ils sont, au contraire, de tous les oiseaux de proie, ceux qui ont les pennes de l'aîle les plus courtes, si nous en exceptons pourtant les autours qui ont également les aîles très-petites, et qui se distinguent à leur tour des éperviers, par les tarses qui ne sont pas si longs que les leurs.
La couleur principale de l'Acoli est un beau gris-bleu pâle, répandu sur la tête, le cou et le manteau. Cet oiseau est très-culotté; c'est-à-dire, que les plumes qui recouvrent les jambes descendent fort bas, quoique le tarse ne soit point emplumé par lui-même. Toute la partie inférieure du corps est blanchâtre, et finement rayée, comme celle du faucon chanteur, avec lequel il ne faut point non plus le confondre. Ce dernier est beaucoup plus gros: d'ailleurs, sa queue étagée le distingue de l'autre. Il est encore à remarquer que dans les cantons où ces deux espèces se trouvent en même tems, jamais ils ne se mêlent ensemble, et que l'Acoli n'a qu'un cri aigre et ne chante point.
Dans la Colonie, cet oiseau fréquente les terres labourées; dans les déserts, il habite les terres sablonneuses; et c'est sur une taupinière, une motte de terre ou sur une de ces voûtes que bâtissent les fourmis, qu'il se perche pour guetter les souris, les mulots et les taupes, ainsi que tous les petits oiseaux, dont il fait également sa proie. Cet oiseau vole très-bien et avec une grande vîtesse; mais son vol est toujours bas. Il est peu farouche, et se laisse assez facilement approcher. Il suit le chasseur et vient de lui-même tourner autour de l'homme qu'il voit dans la plaine, afin de se jeter sur les alouettes qu'il fait lever sur son passage, ce qui facilite beaucoup le moyen de le tirer. Satisfait de sa chasse, l'Acoli se retire sur un buisson pour se reposer.
On voit communément le mâle et la femelle ensemble. Ils construisent leur nid dans les buissons. La ponte est de quatre œufs, d'un blanc sale; ils sont ovales, tandis que ceux du faucon chanteur sont presque ronds. C'est principalement dans le Swart-land, le Rooye-sand et les Vingt-quatre-rivières, que j'ai vu le plus communément l'Acoli: pays où je n'ai jamais trouvé le faucon chanteur. Dans l'intérieur des terres, ce n'est que vers les rivières de Swarte-kop et le Sondag où j'ai vu l'Acoli: à la vérité bien plus rarement que dans la Colonie, où il paroît que les défrichemens l'ont attiré.
Les colons du Swart-land nomment l'Acoli Witte-valk (faucon blanc); dans d'autres endroits, on le nommoit encore Leeuwerk-vanger (attrapeur d'alouettes). Il a le bec bleuâtre, et le tour du nez d'un beau rouge très-vif; les yeux sont d'un jaune orangé, qui est aussi la couleur des pieds. Les ongles sont noirs, ainsi que le bout du bec. La femelle est d'un bon tiers plus forte que le mâle, la base de son bec est d'un rouge plus terne que celui du mâle.
LE TCHOUG, Nº. 32.
[Illustration: Le Tchoug.]
L'oiseau nommé ainsi au Bengale, qui est son pays natal, est une seconde espèce étrangère d'oiseau saint-martin, dont aucun naturaliste n'a encore fait mention, et qui tiendra naturellement sa place à côté de l'acoli d'Afrique. Il suffira de jeter un coup-d'œil sur la figure exacte que j'ai donnée de ce bel oiseau de proie, pour être convaincu que je ne me suis pas trompé sur son genre. Il est absolument de la taille de notre oiseau saint-martin. Son bec est entièrement noir et fort luisant, particulièrement à sa base, d'où partent des poils roides de la même couleur, qui tous sont dirigés en avant et se recourbent après en l'air, en recouvrant les narines; on remarque aussi des poils autour de la mandibule inférieure. Le Tchoug a la tête, le cou et tout le manteau d'un brun très-foncé, que l'on pourroit même appeler noir tant il est sombre et approche de cette dernière couleur, qui cependant, sur les plus grandes scapulaires, s'éclaircit tout à fait en un brun ordinaire. Cette dernière teinte est aussi répandue sur une partie des recouvremens des aîles, tandis que les autres sont d'un blanc-gris; plusieurs d'entre elles sont même à demi-blanches et brunes. Sur le derrière de la tête, on remarque un espace où le noir, le blanc et le brun forment un mélange agréablement varié. Les grandes pennes des aîles sont noires, et les moyennes d'un joli gris de perle. Cette bigarrure de l'aîle fait un effet vraiment flatteur à l'œil. Le croupion, ainsi que tout le dessous du corps y compris les plumes des jambes qui pendent fort bas, et les recouvremens du dessous de la queue, sont du blanc le plus pur. La queue, dont toutes les pennes sont d'égale longueur, est généralement par-tout d'un beau gris-blanc roussâtre; les deux seules plumes du milieu portent chacune à leur bout une tache brune formant un croissant. Les tarses, grêles et longs, de cet oiseau, sont d'un jaune pâle; les doigts ont la même couleur, et sont armés de griffes noires. Je ne connois pas la couleur des yeux; la note qui m'indiquoit le nom et le pays de cette charmante espèce n'apprenoit absolument rien de plus sur son compte. J'observerai pourtant, d'après les connoissances que l'expérience m'a données sur les oiseaux, que je crois l'individu que je viens de décrire un oiseau encore dans son jeune âge, et dont la seconde mue n'étoit point achevée. Je fonde mes soupçons: premièrement, sur cette bigarrure de l'aîle, dont plusieurs des moyennes pennes et des recouvremens étoient mélangés d'autant de plumes brunes que de noires et de blanches; secondement, les deux aîles ne portoient point absolument les mêmes distributions de couleurs: d'un côté il y avoit, par exemple, plus de plumes noires, tandis que de l'autre, il y en avoit, au contraire, davantage de blanches et de grises: indice bien certain d'un oiseau en mue. Il s'agit de savoir maintenant laquelle des deux couleurs, du gris de perle ou du noir-brun, est la couleur de l'oiseau lorsqu'il est parvenu dans son état parfait. Je hasarderai encore mon idée sur cet article: l'oiseau pendant sa mue, devant en même tems et perdre et refaire des plumés, quelles sont celles qui tombent en mue? Tout le monde sait que ce sont toujours les vieilles; c'est-à-dire, celles qui sont déja formées et dont le tuyau est par conséquent solide et dur. Or, toutes les pennes grises et les recouvremens blancs de l'aîle étoient dans cet état, tandis que la plupart des noires et des brunes étoient, au contraire, des plumes qui sortoient de leur tuyau, et dont une partie des barbes étoit encore enveloppée dans une petite pellicule blanchâtre. Je crois donc pouvoir assurer que le Tchoug du Bengale, dans son état parfait, doit avoir la tête, le cou, le manteau et les aîles entièrement noirs et le reste blanc. Quelques voyageurs nous apprendront un jour si je me suis trompé dans ma conjecture.
Je suis bien porté à croire que cette espèce se trouve aussi au Cap de Bonne-Espérance, car je me rappelle avoir vu passer au-dessus de ma tête, pendant que nous étions en marche et que nous côtoyions la rivière Krom, dans le Lange-kloof, un oiseau qui m'a paru absolument pareil à celui de cet article; du moins il lui ressembloit beaucoup. J'ai bien remarqué qu'il avoit le croupion et le ventre blancs; et toute la tête, le cou et les aîles noirs. Il vola très-près de moi, j'étois à cheval, et ne l'ayant apperçu qu'au moment où il me passoit, je ne pus assez vîte débarrasser mon fusil, que je portois en bandoulière, ce qui fut cause qu'il m'échappa. Au reste, il n'y auroit rien d'étonnant que cet oiseau se trouvât également au Cap et au Bengale; car j'ai rapporté de cette partie du monde bien d'autres espèces qui sont, comme on le verra, communes à l'Afrique et à l'Inde.
LE GABAR, Nº. 33.
[Illustration: Le Gabar.]
Nous avons, à l'article de l'oiseau de proie que j'ai nommé acoli, fait mention de sa ressemblance avec le faucon chanteur, et nous avons en même tems indiqué leurs caractères distinctifs. Voici maintenant une espèce d'épervier qui a le plumage encore plus ressemblant à celui du faucon chanteur, dont la taille égale, comme nous l'avons vu, celle de la soubuse, tandis que l'acoli lui étoit inférieur: c'est le Gabar plus petit encore que ce dernier, à peu près de moitié, puisqu'il n'est pas plus fort que notre épervier d'Europe. Nous insistons sur cette échelle de grandeur, parce que cette différence très-marquée est celle qu'on peut assigner et saisir le plus facilement au premier coup-d'œil[18]. On ne pourra donc confondre le Gabar ni avec le faucon chanteur, ni avec l'acoli. Un caractère très-distinctif de cet épervier africain, et qu'il a de commun avec nos éperviers d'Europe, c'est d'avoir les aîles fort courtes; elles ne dépassent point les couvertures du dessus de la queue; tandis que dans les deux précédentes espèces elles ont assez de longueur pour s'étendre par-delà le milieu de la queue.
[18] On sent bien que ces comparaisons de grandeurs sont faites de mâle à mâle et de femelle à femelle; sinon la femelle de l'acoli approcheroit, par sa force, du mâle du faucon chanteur; et la femelle du Gabar du mâle de l'acoli. Ainsi quand je rapporte la taille d'un oiseau de proie d'Afrique à celle d'un oiseau de proie d'Europe, c'est toujours eu égard au même sexe dans les deux espèces que je compare l'une à l'autre, puisque dans l'ordre des oiseaux carnivores il y a généralement une différence très-considérable entre le mâle et la femelle, dans la même espèce.
Le Gabar est vraiment un épervier qui remplace en Afrique l'espèce que nous trouvons répandue dans toute l'Europe, et qui ne se rencontre dans aucune des parties de l'Afrique où j'ai pénétré, quoique Kolbe nous assure l'avoir vu au Cap. Mais il est bien étonnant que, de tous les oiseaux de nos contrées que ce voyageur dit avoir trouvés au Cap de Bonne-Espérance, je n'en aie vu aucun; tandis qu'il ne dit, au contraire, pas un mot de tous ceux que j'y ai trouvés et qui effectivement sont communs à l'Europe et à cette partie du monde, où ils n'ont pas subi la plus légère variation, ni dans leurs couleurs, ni dans leur manière de vivre. Je parlerai de tous ces oiseaux à mesure qu'il sera question des genres auxquels ils appartiennent.
Après avoir donné la description de l'espèce d'épervier que j'ai nommée Gabar, il me restera à parler, dans l'article suivant, d'une seconde espèce très-petite, mais très-différente, d'éperviers.
La taille du Gabar égale, comme je l'ai dit, celle de notre épervier; il est seulement moins alongé, parce que sa queue est un peu plus courte. Toute la partie supérieure du corps, la tête et les joues sont d'un gris-brun, plus foncé sur le manteau et à l'occiput. Les couvertures du dessus et du dessous de la queue sont blanches; les grandes pennes des aîles sont brunes dans toutes les parties qui se voient quand elles sont pliées; en dessous, elles ont toutes des bandes transversales; les moyennes sont terminées en blanc. La queue, carrément coupée, est en dessus barrée de brun foncé, sur un fond plus clair; en dessous, elle l'est de blanc et de noir lavé. La gorge ainsi que la poitrine sont d'un gris bleuâtre. Tout le reste du corps et les jambes très-culottées, portent une fine rayure de brun-clair sur un fond blanchâtre. Les yeux sont d'un jaune vif. La base du bec et les pieds ont une belle couleur rouge. Les griffes et le bec sont noirs.
La femelle du Gabar est d'un tiers plus forte que le mâle: elle a les pieds et la base du bec d'un rouge moins vif; dans la saison des pluies, le mâle perd aussi beaucoup de la vivacité de son rouge. J'ai trouvé en septembre le nid du Gabar: il étoit posé dans l'enfourchure d'un très-gros mimosa, et construit en dehors, de racines, de petit bois flexible, et garni intérieurement de plumes. J'ai trouvé dans ce nid trois petits, aussi grands que le père et la mère: ils s'envolèrent à mon approche; mais après avoir tué les vieux, nous prîmes les trois petits, à qui je trouvai les pieds et la base du bec jaunes. Ils avoient aussi la poitrine et le manteau mêlés de plumes brunes, d'autres entièrement bleuâtres, d'autres encore tout à fait rousses, et plusieurs portoient même ces trois couleurs ensemble. Tout le dessous du corps étoit rayé de fauve sur un fond blanc, sali d'une légère teinte roussâtre. En visitant le nid, j'y trouvai encore un œuf fort sale, mais en le lavant, il devint blanc, il est donc présumable que la ponte est ordinairement de quatre œufs, et qu'ils sont blancs; car je n'ai point apperçu la moindre tache sur celui qui étoit resté infécond, et qui étoit aussi gros que ceux de nos éperviers européens. Dans les trois petits il n'y avoit qu'un mâle.
Je n'ai trouvé le Gabar que dans l'intérieur des terres, sur les bords des rivières Swarte-kop et Sondag; je l'ai pareillement trouvé dans le Karow, le Camdeboo, et enfin presque généralement dans tout le pays que j'ai traversé en revenant des montagnes de Neige au Bocke-Veld; mais je ne l'ai jamais apperçu dans les environs du Cap. Il est cependant plus que probable qu'il doit avoir pénétré jusque là, vu que les oiseaux carnivores, s'isolant davantage que les autres, leurs espèces doivent s'étendre en raison de cet instinct naturel, qui porte chaque couple à se choisir un canton exclusif qui puisse fournir à ses besoins. La propagation chez les oiseaux de proie d'un ordre inférieur, étant bien plus considérable que celle des grandes espèces, il s'ensuit naturellement encore que chacune d'elles doit occuper un terrain proportionné au plus ou moins grand nombre d'individus qui la composent.
LE MINULLE, Nº. 34.
[Illustration: Le Minulle.]
Un très-petit épervier d'Afrique, le moins grand sans doute de tous les oiseaux de proie de ce genre, bien inférieur encore à notre émerillon, est celui à qui j'ai donné le nom de Minulle. On reconnoît dans cette espèce les dimensions proportionnelles de l'épervier commun d'Europe, mais sur un bien plus petit modèle. La jambe et le tarse très-longs; l'extrémité des aîles dépassant à peine la naissance de la queue; la queue carrément coupée; la première penne de l'aîle plus courte que la quatrième: tous ces caractères conviennent également au Minulle et à notre épervier, et servent à le distinguer de l'émerillon, auquel un apperçu léger et vague pourroit induire à le rapporter.
Toutes les plumes qui recouvrent la partie supérieure du corps sont d'une couleur brune, du moins dans toute la partie qui se laisse voir lorsqu'elles sont couchées et appliquées l'une sur l'autre; mais intérieurement elles sont tachées de blanc. La gorge est blanche avec quelques petites taches brunes, sur le milieu de chaque plume; la poitrine est de cette même couleur, mais les taches qu'elle porte s'agrandissent à mesure qu'elles descendent plus bas, et sont de la forme d'une larme dont la pointe est en haut. On remarque sur le bas-ventre des taches plus ou moins rondes, sur un fond blanchâtre; sous la queue, ces taches prennent la figure d'un cœur. Les flancs et les plumes des jambes sont régulièrement rayés de brun-clair. Les grandes pennes sont brunes extérieurement et rayées de blanc dans leurs barbes intérieures; les moyennes le sont dans le même genre, mais le blanc en est plus net et les bandes plus larges. Les petites couvertures du dessous des aîles, sur un fond roux, portent des petites taches brunes. La queue est en-dessus d'un brun uniforme et imperceptiblement bandée d'une teinte plus sombre; mais les barbes intérieures étant blanchâtres, ces bandes s'apperçoivent très-bien sur le dessous de la queue, où elles tranchent davantage. Cet oiseau a la base du bec et les pieds jaunes, l'iris d'un jaune orangé, le bec et les serres noirs.
Malgré sa petite taille, le Minulle possède toute la hardiesse et l'intrépidité des oiseaux de son genre; il attaque généralement tous les petits oiseaux, et en fait sa proie. Mais comme avec moins de force, il fait souvent une chère plus commune, à défaut d'oiseaux, il vit d'insectes, et sur-tout de sauterelles et de manthes. Il ne souffre aucune pie-grièche dans son canton; plus fort qu'elles, il les chasse et les oblige à se fixer loin de son domaine. C'est bien malgré lui qu'il y voit d'autres oiseaux de proie plus grands; car il ose souvent poursuivre les milans et les buses, l'extrême rapidité de son vol le mettant toujours à même d'éviter ces oiseaux lorsqu'ils veulent revenir sur lui. Les corbeaux sont les ennemis après lesquels il paroît le plus s'acharner, sur-tout quand il a des œufs à défendre contre leur voracité. Le mâle les poursuit en criant à peu près comme notre cresserelle, cri-cri-cri--pri-pri-pri. Le mâle et la femelle ne se quittent que rarement; ils font la chasse en commun, et construisent un nid sur les arbres; la femelle y dépose cinq œufs tachés de brun vers les bouts.
C'est sur les rives verdoyantes du Gamtoos, que j'ai tué le premier couple de ces petits éperviers, dont le mâle est représenté de grandeur naturelle dans la planche ci-jointe. La femelle est presque du double plus volumineuse que le mâle: elle porte exactement la même livrée, à quelques teintes près, qui sont moins foncées sur son manteau, dans ses rayûres et sur les taches de sa poitrine.
J'ai tué, depuis le Gamtoos jusque chez les Caffres, sept individus de cette même espèce; je les ai trouvés tous absolument pareils, et n'ai remarqué aucune différence sensible dans leurs couleurs respectives. Je n'ai jamais vu cet oiseau dans son jeune âge, et je n'ai été à même que d'examiner un seul de leurs nids, dans lequel j'ai trouvé cinq œufs. Ce nid, posé sur le sommet d'un mimosa, étoit travaillé avec des branches flexibles, entrelacées les unes dans les autres; de la mousse et des feuilles sèches en revêtissoient l'extérieur, tandis que le dedans étoit douillettement garni de laine et de plumes.
Le trait suivant, que je ne puis m'empêcher de rapporter, prouvera ce que j'ai dit de la hardiesse de ce petit oiseau de proie, dont la grandeur du mâle est à peu près celle de notre merle commun. Un jour que j'étois occupé, comme de coutume, à écorcher devant ma tente les oiseaux que j'avois tués, il passa au-dessus de ma tête un de ces éperviers, qui, ayant remarqué sur ma table plusieurs oiseaux, s'y abattit tout à coup, malgré ma présence, et m'en enleva un qui étoit déja préparé; il l'emporta dans ses serres, et fut bien étonné, après l'avoir plumé sur un arbre à trente pas de nous, de n'y trouver, au lieu de chair, que de la mousse et du coton; cela ne l'empêcha pas, après avoir déchiré la peau en pièces, de manger le crâne tout entier, seule partie que je laisse dans mes oiseaux préparés. Comme j'examinois avec plaisir cet oiseau arracher de dépit tout ce qui remplissoit la peau bourrée qu'il m'avoit dérobée, je le vis revenir planer au-dessus de moi à différentes reprises; mais il ne s'abbattit plus, quoique j'eusse laissé exprès quelques oiseaux à sa portée. Je suis persuadé, que si à sa première tentative, il avoit eu le bonheur de tomber sur un des oiseaux non préparés, il auroit infailliblement réitéré cette chasse, si facile et si commode pour lui; mais ayant été attrapé, il ne daigna probablement pas recommencer une seconde fois.
LE MONTAGNARD, Nº. 35.
[Illustration: Le Montagnard.]
Si la manie de rapporter les oiseaux étrangers à ceux de nos climats fait envisager celui dont il est question comme n'étant que la cresserelle d'Europe, un peu variée par l'influence d'un climat plus chaud, je dirai que c'est une faute à ajouter à toutes celles qui n'ont été commises que par cette même manie des réductions, qui a déja fait commettre tant d'erreurs grossières à l'un de nos plus grands écrivains.
Je me contenterai d'indiquer les différences que j'ai remarquées entre cet oiseau africain et notre cresserelle: différences qui me semblent assez considérables pour convaincre de méprise ceux qui seroient tentés de regarder ces deux oiseaux comme ne formant qu'une seule et même espèce.
Le Montagnard est très-commun dans toute la Colonie du Cap de Bonne-Espérance, où les habitans lui donnent le nom de Rooye-valk (faucon rouge), ou Steen-valk (faucon de pierres). Il se trouve presque dans toute la partie de l'Afrique où j'ai voyagé; il fréquente les montagnes, particulièrement celles qui sont les plus couvertes de rochers; il y vit toute l'année, et ne quitte guère le canton qui l'a vu naître. Tous les petits quadrupèdes, les lésards et les insectes qui pullulent parmi les rochers deviennent sa proie. C'est aussi parmi les roches les plus escarpées qu'il pose son nid à plat sans être abrité du haut. Ce nid, composé de brins de bois et d'herbes, est assez négligemment fait; on y trouve communément six, sept et même jusqu'à huit œufs entièrement du même roux foncé que son plumage.
Cet oiseau, que j'ai nommé Montagnard, par rapport au lieu qu'il habite préférablement à tout autre, a le cri aigre et perçant; il fait entendre son ramage, que l'on peut rendre par cri-cri-cri--cri-cri-cri--cri-cri-cri, répété précipitamment et d'une manière très-remarquable, toutes les fois qu'un homme ou qu'un animal quelconque approche de l'endroit où il se tient habituellement. Quand ils ont des œufs ou des petits, ils sont très-hardis et poursuivent à outrance tout ce qui approche des environs du nid.
Le Montagnard est un peu plus fort de taille que notre cresserelle d'Europe; sa queue n'est point aussi étagée que la sienne, et ses aîles ne s'étendent pas plus loin que le milieu de la queue; tandis que dans la cresserelle elles passent au-delà de son extrémité. La cresserelle mâle a la tête bleuâtre, et sa queue est de cette même couleur, terminée de blanc et d'une large bande noire; on ne trouve point cette couleur ni sur la tête ni sur la queue du Montagnard du Cap. La femelle de notre cresserelle a ces mêmes parties roussâtres, et ressemble par-là davantage à notre oiseau africain; mais elle a la queue rayée de beaucoup de petites bandes peu séparées les unes des autres, et le bout de sa queue est d'un blanc roussâtre, et se termine en dessus, comme celle du mâle, par une large barre noire. La queue du Montagnard est entièrement d'un roux clair, traversée seulement de quelques larges bandes brunâtres; elle n'est point barrée de noir et n'est pas non plus terminée de blanc ou d'un blanc roussâtre. Le reste de la couleur du Montagnard se rapporte assez à celle de la cresserelle; cependant en comparant les portraits de ces oiseaux, on y trouvera encore assez de différence pour ne pas les confondre[19].
[19] Voyez les planches enluminées de Buffon, Nos. 401 et 471, qui sont celles de la cresserelle mâle et femelle.
Je remarquerai en passant que la cresserelle se trouve également en Espagne et en Pologne: or, dans ces climats si différens elle n'a point varié; ainsi il n'est pas présumable qu'elle ait subi au Cap une telle variation; d'autant plus que la température du Cap approche de celle d'Espagne.
Le Montagnard a les ongles et le bec noirs, la base du bec et les pieds jaunes, la gorge blanchâtre, les joues et le derrière de la tête d'un léger roussâtre, nué de brun; tout le manteau est d'un roux foncé, sur lequel sont répandues des taches noires d'une forme triangulaire. La queue, d'un roux clair, porte des bandes brunes; le ventre et les jambes sont d'un gris-brun, avec une ligne noirâtre le long de chaque plume. La poitrine et les flancs, dont la couleur est d'un roux moins foncé que le dos, sont parsemés de taches longitudinales. Les pennes de l'aîle sont noires dans toute la partie visible, quand l'aîle est pliée; en dessous, elles sont rayées de blanc, et toutes les petites couvertures du dessous de l'aîle sont tachetées de noirâtre, sur un fond blanc plus ou moins sali de roux.
La femelle est un peu plus forte que le mâle; son roux est moins foncé et les taches noires du manteau sont moins nombreuses.
LE BLAC, Nos. 36 ET 37.
[Illustration: Le Blac.]
[Illustration: Le Blac dans son jeune Age.]
Si, comme je l'ai remarqué nombre de fois, plusieurs caractères réunis de la conformation d'un oiseau facilitent les moyens de reconnoître la place qu'il occupe dans l'ordre que nos nomenclateurs méthodistes ont établi à leur gré; combien aussi ne se trouve-t-on point embarrassé quand ces caractères extérieurs ne s'accordent plus avec les habitudes et l'ensemble total de l'individu, que l'on cherche à ranger dans un genre connu? Rien ne prouve d'une manière plus évidente combien les méthodes générales seront peu satisfaisantes avant que nous n'ayons une connoissance plus parfaite de toutes les espèces, et notamment des mœurs de chacune d'elles en particulier. Le défaut d'observations exactes sur cette partie des mœurs, la plus essentielle sans doute pour bien connoître la vraie place que tient chaque espèce dans l'ordre de la nature, a été totalement négligée jusqu'à ce moment; de-là toutes ces classifications adoptées par les uns, rejetées par les autres, et sans cesse contrariées et démenties par les ouvrages mêmes de ceux qui les ont établies. J'ai mainte et mainte fois remarqué par moi-même combien le premier coup-d'œil sur l'ensemble général d'un oiseau, quand on est habitué à les voir et à les examiner dans leur état de nature, étoit décisif, plus certain et moins sujet à erreur, pour le rapporter à son genre, que la vérification détaillée des caractères génériques qu'il a plu à nos nomenclateurs d'établir, et cela souvent d'après l'examen d'un seul individu mutilé, dont ils n'ont jamais vu que la peau mal rembourrée, et ignorant absolument jusqu'à la plus petite particularité de la manière de vivre de l'espèce dont ils parloient.
C'est non-seulement d'après ce coup-d'œil, et que j'ose dire très-exercé, que je me refuse de rapporter le Blac au genre du milan; mais encore par ses habitudes et sa façon de vivre, qui diffèrent totalement de celles de cet oiseau, avec lequel il tient cependant par sa queue fourchue et par ses longues aîles. Je lui trouve beaucoup plus d'analogie avec l'oiseau décrit par Brisson, sous le nom de milan de la Caroline[20]. Comme lui, il a le tarse proportionnellement plus court que le milan, et sa mandibule supérieure manque aussi du crochet des côtés. Je rangerai donc le Blac à côté de ce prétendu milan de la Caroline; d'autant plus que leurs mœurs sont les mêmes, d'après ce que dit Catesby, qui parle de cet oiseau américain sous le nom d'épervier à queue d'hirondelle[21].
[20] Nous avons déjà vu, à l'article du milan du Cap, que j'ai nommé parasite, que cet oiseau n'étoit point un milan.
[21] Histoire naturelle de la Caroline, par Catesby, planche IV.
La queue du Blac est très-peu fourchue; car la plus longue plume de chaque côté n'excède que d'un pouce celles du milieu, qui sont les plus courtes; ainsi, par ce caractère, il sera facile à distinguer du milan de la Caroline de Brisson, dont les deux plus grandes plumes de la queue sont de huit pouces plus longues que celles du milieu.
Le Blac mâle, que j'ai fait représenter dans la planche coloriée, Nº. 36, est de la taille de notre cresserelle femelle. Cet oiseau est facile à reconnoître par le noir de toutes les couvertures de ses aîles, le blanc de la partie antérieure de son corps, le gris roussâtre de son manteau, de sa tête et de son cou par derrière. Les pennes des aîles sont d'une couleur cendrée plus ou moins foncée, et toutes sont terminées de blanc; les scapulaires le sont d'une ligne roussâtre fauve. La queue est blanche en dessous, et d'un gris nué de roussâtre par-dessus; les deux plumes du milieu, plus entièrement de cette couleur, sont, ainsi que toutes les autres, terminées de blanc. Du noir couronne l'œil, qui est d'un orangé vif. Le même noir ombrage l'espace compris entre les narines et l'œil. Les serres sont noires, ainsi que la mandibule supérieure; l'inférieure l'est seulement au bout; sa base est jaune, ainsi que les doigts et le tarse, dont une partie du haut est emplumée et se trouve couverte par les culottes très-amples de cet oiseau. L'aîle pliée s'étend plus loin que le bout de la queue.
La femelle diffère du mâle par sa taille, qui est un peu plus forte; son manteau est aussi d'une teinte plus bleuâtre; le noir de ses aîles est moins foncé, et son blanc est légèrement sali. Ces oiseaux nichent dans l'enfourchure des arbres: le nid, assez spacieux, est très-évasé; de la mousse et des plumes en garnissent l'intérieur. La ponte est de quatre ou cinq œufs blancs.
En naissant, les jeunes de cette espèce sont d'abord couverts d'un duvet gris roussâtre, qui se remplace par des plumes, qui, sur le manteau, la tête et le derrière du cou, prennent une forte teinte roussâtre. Toute la poitrine est alors d'un beau roux ferrugineux, et le reste du blanc est teint légèrement de cette même couleur. Voyez la planche 37.
J'ai trouvé le Blac répandu sur toute la côte est d'Afrique, depuis le Duyven-Hoek, où je l'ai vu la première fois, jusque chez les Caffres, où il est moins commun qu'en-deçà; je l'ai vu aussi dans l'intérieur des terres, dans le Camdeboo et sur les bords du Swarte-Kop et du Sondag. Il est toujours perché sur le sommet des arbres ou des plus hauts buissons, d'où on peut l'appercevoir de très-loin, par son blanc très-brillant au soleil. Son cri est des plus perçans, et il se plaît même à le répéter souvent, et plus particulièrement lorsqu'il vole: ce qui le décèle et avertit de sa présence. Je n'ai jamais vu le Blac faire de mal aux petits oiseaux, quoique souvent il poursuive les pie-grièches, seulement pour les éloigner du lieu de sa chasse, qui se réduit à celle des insectes, des sauterelles, et des manthes sur-tout, dont il fait un grand dégât. Il est hardi et courageux. Je l'ai vu s'acharner à poursuivre les corbeaux, les milans et obliger ces oiseaux, beaucoup plus forts que lui, à déguerpir des lieux qu'il s'est choisis, et où on le voit continuellement. Il est très-farouche et singulièrement difficile à approcher. La nature de ses alimens produit sans doute l'odeur de musc dont ses excrémens et son corps sont éminemment parfumés. Les dépouilles de ces oiseaux conservent toujours cette odeur dans mon cabinet, malgré celle des préparations dont je fais usage pour préserver les animaux de la voracité des insectes destructeurs.
Il paroît que le Blac habite une grande partie de l'Afrique; car j'ai vu, chez le citoyen Desfontaines un individu de cette espèce qu'il avoit tué en Barbarie; j'en ai vu aussi un dans un envoi d'oiseaux venant directement des Indes; il reste à savoir si cet oiseau n'y avoit point été envoyé d'ailleurs.
OISEAUX DE PROIE NOCTURNES.
LE CHOUCOU, Nº. 38.
[Illustration: Le Chou cou.]
En parlant des oiseaux de proie d'Afrique, nous avons, par un enchaînement naturel, parcouru toutes les grandes espèces, depuis l'aigle que j'ai nommé griffard jusqu'aux plus petits oiseaux de cet ordre. Nous allons maintenant faire connoître les oiseaux de proie nocturnes de ces contrées lointaines, lesquels semblent tenir à ceux de jour par une espèce que j'ai nommée Choucou. Cet oiseau participant également et des oiseaux de proie de jour et des chouettes, est bien propre à remplir l'intervalle qui paroissoit les séparer. Edwards est le premier qui nous a donné la description et la figure d'une espèce de ce genre intermédiaire, sous le nom de caparacochx de la baie de Hudson ou de hawk-owl, chouette épervier[22]. Buffon nous a donné aussi une espèce absolument du même genre, sous le nom de chouette à longue queue de Sibérie: espèce qui paroît encore plus se rapprocher de notre Choucou africain que le caparacochx.
[22] Edwards, tome II, page 62, planche LXII.
Le Choucou, par sa forme alongée, approche encore plus des oiseaux de proie de jour que le caparacochx. Il a la gorge, le cou par devant, la poitrine et généralement tout le dessous du corps, depuis le bec jusque sous la queue, y compris le dessous des aîles, les jambes, le tarse et les doigts, couverts de plumes soyeuses d'un blanc éblouissant. Celles qui recouvrent les jambes sont fort longues et descendent si bas qu'elles couvrent entièrement les pieds, dont on n'apperçoit absolument que les ongles; ceux-ci sont noirs, ainsi que le bec qu'on remarque à peine, tant il est environné, jusqu'aux narines, de plumes fines qui ressemblent à des poils. Les yeux ont une couleur orangée très-vive. Le dessus de la tête, le derrière du cou et le manteau sont d'un gris-brun roussâtre; les couvertures des aîles ajoutent à cette même teinte des taches blanches; toutes les pennes des aîles sont lisérées de blanc à leurs pointes. La queue est composée de douze pennes, dont les deux du milieu sont entièrement du même gris-brun que les aîles; les autres, sur ce même fond, portent, dans leurs barbes extérieures, des bandes transversales d'un beau blanc; les barbes intérieures de la queue étant blanches sans aucune rayûre, elle est en dessous absolument de cette couleur.
Le Choucou a le corps mince, fluet et alongé; sa tête est ronde, son bec très-petit et ses tarses fort courts. Il a tous les gestes et les mouvemens de tête de la chevèche et des chouettes en général, sans en avoir la stupidité. L'aîle pliée s'étend jusqu'au milieu de la queue, qui est étagée comme celle du coucou d'Europe, oiseau auquel il ressemble par sa forme alongée et par ses pieds courts: il n'a cependant qu'un doigt derrière et trois par devant; mais j'ai observé que le doigt extérieur se tourne quelquefois en avant, quand l'oiseau est perché; ce qui joint à sa forme, pourroit le faire prendre pour un oiseau du genre des coucous. Nous remarquons la même particularité dans la chevèche et le scops, oiseaux de nuit qui tous deux se perchent souvent de cette même manière. J'ai remarqué également dans quelques autres oiseaux, dont le caractère des pieds est d'avoir les doigts placés deux à deux, qu'ils ramènent, au contraire quelquefois en avant leurs doigts extérieurs de derrière; telle est l'habitude du touraco, dont souvent les doigts d'un des pieds sont posés d'une façon, pendant que ceux de l'autre le sont d'une manière différente.
Ce caractère de la conformation des doigts du Choucou appartient sans doute aussi au hawk-owl d'Edwards; mais ce naturaliste ne l'aura point saisi, parce qu'il n'a vu apparemment que la peau rembourrée de cet oiseau; sans quoi cette observation ne lui seroit certainement point échappée.
Les colons du pays d'Auteniquoi nomment le Choucou nagt-valk (faucon de nuit); au Cap on donne en général, comme je l'ai dit, à tous les petits oiseaux de proie le nom de valk (faucon).
Le Choucou ne paroît qu'après le crépuscule; et déja les oiseaux nocturnes se sont fait entendre de toutes parts, que celui-ci est encore dans sa cachette; il ne se montre enfin qu'au moment où l'on commence à ne plus distinguer bien nettement les objets. On l'entrevoit voler avec une si grande rapidité, en rasant la terre ou les arbres à la lisière d'un bois, que l'œil le plus attentif ne peut suivre ses mouvemens. J'ai vainement tenté d'en tuer un; et, quoique la grande habitude de la chasse m'ait rendu assez adroit dans cet exercice, j'avouerai pourtant n'avoir pu parvenir à l'abattre à coups de fusil; parce qu'il est impossible de le suivre assez de tems pour le viser dans l'obscurité: et sans le plus heureux des hasards, j'aurois probablement quitté l'Afrique sans avoir pu me procurer cette charmante espèce. J'étois campé dans le pays d'Auteniquoi; mes tentes étoient placées à l'entrée de la forêt, et régulièrement tous les soirs nous voyons voler près de nous deux oiseaux auxquels j'avois en vain tiré au hasard plus de trois cents coups de fusil pendant l'espace d'un mois. Nous étions parvenus précisément dans cet instant où les pluies continuelles nous ayant inondés et mouillés de toutes parts, nous saisîmes un jour de soleil pour faire sécher tous nos effets moisis par l'humidité; j'avois de même fait étendre à terre un filet de cailles pour le préserver; heureusement que, par la négligence de mes Hottentots, ce filet resta tendu toute la nuit, de sorte que le matin, en passant auprès pour aller chasser, j'apperçus mes deux oiseaux qui s'y étoient empêtrés, soit en rasant la terre, comme je leur avois vu faire pour attraper les insectes dont ils se nourrissent, soit peut-être en voulant saisir ceux qui s'y étoient eux-mêmes engagés. Je les débarrassai du filet, bien content d'avoir en ma possession ces deux jolis oiseaux, que je me doutai bien être ceux qui m'avoient déja tant coûté de poudre et de plomb si inutilement. Je les fis mettre dans une cage, où ils moururent au bout de trois jours, ayant constamment refusé de prendre aucune nourriture. J'étois certain que ces deux oiseaux étoient précisément les mêmes que j'avois en vain guettés si long-tems; car depuis cet instant il n'en reparut pas d'autres.
Quelques tems après, étant campé à Pampoen-kraal, j'apperçus un autre couple de ces mêmes oiseaux, que j'attrappai de la même manière, en laissant mon filet tendu toute la nuit. Mais comme les deux premiers s'étoient beaucoup salis dans la cage, je tuai et préparai aussitôt ces deux derniers. J'ai donné le portrait du mâle, de grandeur naturelle, dans la planche Nº. 38. La femelle, un peu plus petite, ne différoit de son mâle que par le blanc moins pur du dessous du corps. Je n'ai trouvé dans leur estomac que des débris d'insectes et des os d'une espèce de petite grenouille très-commune, qui se tient sur les arbres et les buissons. Dans aucun tems, je n'ai vu ni entendu ces oiseaux que la nuit. Edwards nous apprend que le hawk-owl chasse et vole en plein jour; ce que ne fait absolument point l'espèce que j'ai décrite. J'assure même ne l'avoir jamais rencontrée ni apperçue pendant le jour, malgré toutes les recherches que j'en ai faites. Mais il m'arrivoit très-souvent de faire lever tous les autres oiseaux de nuit: preuve certaine du soin avec lequel se cache celui dont nous parlons. Cela me porte assez à croire que cette espèce se retire dans des trous d'arbres. Il est probable qu'elle y pond aussi, comme me l'ont certifié tous mes Hottentots, qui m'ont même dit que leurs œufs étoient blancs. Je ne l'assurerai pas, ne les y ayant point vus; mais à une odeur très-particulière qu'ont en général tous les oiseaux qui se retirent dans des trous d'arbres, et que j'ai remarquée à ceux-ci, j'ai tout lieu de présumer qu'en effet ils ont la même habitude[23].
[23] Il n'est pas douteux que les oiseaux qui nichent et se retirent dans des trous d'arbres, ont une odeur particulière qu'on ne trouve absolument pas dans les autres oiseaux. En mettant sous son nez un de nos pics et en même tems un autre oiseau, on se convaincra facilement de la vérité de mon observation. Les oiseaux de mer exhalent aussi une mauvaise odeur huileuse très-distinctive; pendant que les sucriers et les guêpiers sont, au contraire, parfumés d'une manière fort agréable, et que les martins-pêcheurs sentent le poisson cru. J'observerai que ceci n'a lieu que pour les oiseaux vivans ou nouvellement tués; car dans nos cabinets on conçoit bien que le camphre et les drogues qui servent à leur préparation doivent avoir détérioré et changé les odeurs naturelles de chaque espèce.
Je n'ai trouvé le Choucou que dans le pays d'Auteniquoi. J'ai aussi apperçu mainte fois, vers le Sondag et le Swarte-kop, ainsi que dans l'intérieur des terres, pendant le retour de mon premier voyage, plusieurs oiseaux voler le soir précisément de la même manière et avec la même vîtesse que le Choucou; mais ceux-ci m'ont paru être au moins le double plus grands. N'ayant pu parvenir à tuer, ni à prendre un individu de cette espèce, quoique j'aie tendu mon filet exprès, comme par le passé, je ne puis en dire rien de plus. Il est à présumer cependant que ces oiseaux de nuit appartiennent aussi à la même famille, et qu'ils formeront une quatrième espèce à ajouter au caparacochx de la baie de Hudson, au Choucou d'Auteniquoi et à la chouette à longue queue de Sibérie.
Ce que j'ai dit de la rapidité du vol de ces oiseaux, apperçus vers le Sondag et le Swarte-kop, prouve qu'on ne peut raisonnablement les soupçonner d'être une espèce d'engoulevent. Ces derniers ayant le vol bien moins rapide et plus analogue enfin à celui des chouettes.
Pendant l'action du vol, le Choucou est très-criard. On l'entend sans cesse répéter, d'une voix pincharde, les syllabes cri-cri-cri--cri-cri-cri--cri-cri-cri, qu'il précipite d'une manière remarquable lorsqu'il passe près de l'homme ou d'un animal quelconque. Ces oiseaux sont peu farouches; ils m'approchoient de si près en volant, que je sentois, sur mon visage, le vent de leurs aîles. Les deux premiers Choucous, que j'ai gardés vivans l'espace de trois jours, restoient très-tranquilles pendant la journée; mais en revanche ils étoient en mouvement toute la nuit. La grande lumière paroissoit les gêner beaucoup, et lorsqu'il m'arrivoit de les placer au soleil, je les voyois tout aussitôt fermer leurs yeux et cacher leur tête.
LE CHOUCOUHOU, Nº. 39.
[Illustration: Le Chou cou hou.]
Cette chouette africaine est bien propre encore à remplir le très-petit intervalle qui paroissoit séparer le choucou des chouettes; sa queue, plus longue qu'elle ne l'est ordinairement dans les oiseaux de ce genre, est à peu près aussi étagée que dans le choucou. Sa tête est également moins grosse; son bec est de même d'une petite structure et se trouve presque entièrement caché dans les plumes poileuses qui environnent sa base et couvrent absolument les narines. Son corps, moins ramassé et plus svelte que celui des chouettes, est encore un caractère qui, joint à ceux dont nous venons de faire mention, font tenir à cet oiseau le milieu entre l'espèce précédente et les autres chouettes dont nous avons encore à parler.
Le Choucouhou est à peu près de la grosseur de notre moyen-duc; mais il est cependant plus alongé, et ses pieds sont aussi plus longs. Ses aîles pliées s'étendent aux trois quarts de la longueur de la queue; les tarses et les doigts sont couverts de plumes soyeuses très-déliées; le bec et les ongles sont d'un brun-noir et les yeux d'un jaune de topase foncé. La gorge est ornée d'une espèce de collier ou plaque blanche. Le reste du plumage est agréablement varié en dessus de brun de différentes teintes, lequel, en se dégradant insensiblement du ton le plus foncé au ton le plus clair, se trouve plus ou moins varié de blanc. La poitrine et le dessous du corps portent les mêmes couleurs; mais elles sont plus régulièrement distribuées en une rayûre festonnée, dont le fond blanchit à mesure qu'il s'approche du ventre et des jambes. Les plumes soyeuses qui couvrent les tarses et les doigts jusque sur les ongles, sont d'un gris blanchâtre. La queue est en dessous rayée de brun-noir et de blanc roussi; en dessus le blanc est plus pur et le brun moins foncé. Je renvoie mon lecteur à la figure que j'ai publiée de cet oiseau. Elle lui donnera une idée plus parfaite de ses couleurs et de leurs distributions, qu'une énumération exacte des différentes nuances de son plumage, dont un long détail seroit d'autant plus ennuyeux à lire que l'oiseau seroit plus exactement décrit.
Je n'ai rencontré le Choucouhou que dans le voisinage de la rivière d'Orange et chez les Grands Namaquois, pays où je l'ai vu très-fréquemment. Quoique cette espèce de chouette ne se montre que durant la nuit, je l'ai apperçue plusieurs fois étant à la chasse dans le bois, et j'ai remarqué même qu'elle voloit très-bien en plein jour et pendant la clarté du soleil; mais pour l'appercevoir il falloit, ou qu'un coup de fusil l'eut fait lever, ou qu'on s'approchât de l'arbre sur lequel elle étoit perchée. Je doute cependant que cette chouette chasse dans d'autres momens que le soir ou au point du jour. Car lorsqu'il m'arrivoit d'en rencontrer une en plein midi, tous les petits oiseaux l'entouroient et se jetoient sur elle, en la poursuivant jusqu'à ce qu'elle se fut cachée de nouveau; et elle ne leur faisoit aucun mal. Elle paroissoit, au contraire, fuir à leur approche, et s'éloigner d'eux sans chercher même à leur faire la moindre résistance; seulement, de tems à autre, elle laissoit échapper un cri plaintif, à peu près le même que celui que fait entendre notre effraie lorsqu'elle vole le soir. Elle faisoit aussi un craquement de bec fort particulier et qu'on entendoit d'assez loin.
Je n'ai pu rien apprendre de positif ni sur la ponte, ni sur la manière dont cet oiseau construit son nid. La femelle est un peu plus forte que le mâle; mais elle en diffère d'ailleurs très-peu par son plumage, qui est seulement moins flambé de blanc. Ses yeux m'ont aussi paru d'un jaune un peu moins foncé. Lorsque nous étions campés, et que nos feux du soir étoient allumés, ces oiseaux venoient voler au-dessus de notre camp, et quelquefois leurs cris lugubres nous empêchoient de dormir; mais nous les tuions facilement à la clarté du feu ou de la lune.
LE GRAND-DUC, Nº. 40.
[Illustration: Le Grand Duc.]
Le Grand-duc du Cap de Bonne-Espérance me paroît absolument n'être qu'une variété de l'espèce que nous trouvons en Europe; il a précisément les mêmes caractères et à peu près les mêmes couleurs; il m'a semblé seulement un peu plus petit et plus ramassé. Il porte aussi deux espèces d'oreilles, formées par deux longues touffes de plumes qui s'élèvent de chaque côté du front, précisément au-dessus des yeux, et que l'oiseau a la faculté de relever quand il lui plaît, mais qui la plupart du tems restent appliquées contre la tête. Ces espèces d'oreilles, sont le seul caractère distinctif par lequel on reconnoît des autres oiseaux nocturnes, ceux auxquels les nomenclateurs ont donné le nom de duc. Nous connoissons en France trois espèces différentes de ces oiseaux à plumes relevées sur la tête: savoir, le grand-duc, le moyen-duc et le petit-duc ou scops. Non-seulement ces trois espèces se trouvent aussi en Afrique, mais elles paroissent généralement répandues dans tout l'ancien continent, où l'influence du climat a peu changé leurs couleurs; car la différence la plus remarquable de leur plumage est d'être simplement plus ou moins foncé de brun ou taché de noir; variations que nous observons également dans les différens individus tués dans le même pays.
Quant au Grand-duc de Virginie, décrit par Edwards, Buffon s'est mépris en le regardant aussi comme une simple variété de notre Grand-duc; j'ai examiné cinq de ces oiseaux du nouveau continent, et je leur ai trouvé des caractères très-distinctifs de ceux de l'ancien. Premièrement les oreilles ou aigrettes, comme l'a très-bien remarqué Edwards, partent de la base du bec dans le Grand-duc de Virginie ou de la baie de Hudson; tandis qu'elles sortent directement au-dessus des yeux dans les autres. De plus il y a aussi une différence marquée dans la construction des aîles de ces oiseaux et dans la longueur de leur queue: caractère que le climat ne change jamais. Nous remarquerons encore que le plumage du Grand-duc d'Amérique est rayé transversalement d'une manière très-régulière, tandis que dans notre Grand-duc il est taché suivant la longueur des plumes. J'ai examiné trente-deux Grands-ducs d'Europe, et je n'en ai vu aucun dans ce nombre dont les aigrettes partissent de la base du bec. Il se peut que dans la figure qu'Aldrovande a donnée du Grand-duc, le peintre ait placé les aigrettes sur le nez; mais ce n'est point d'après une mauvaise figure que l'on doit établir les caractères d'un animal; et Buffon a eu tort, d'après l'inspection de cette seule figure, de conclure que cette variété se trouvoit également en Europe. Au reste, ce n'est pas la première fois que nos ornithologistes ont donné aux oiseaux des caractères pris au hasard, soit d'après des dessins peu corrects, soit d'après les imperfections d'un individu mutilé, qu'ils n'avoient jamais vu que dans un cabinet.
C'est sur les bords de la rivière des Éléphans que j'ai trouvé, en Afrique, le Grand-duc. Il est un peu plus petit que ceux que j'ai vus en Europe; il a généralement aussi plus de noir dans le plumage du dos et des aîles. Les yeux, le bec et les ongles sont absolument de la même couleur. La ponte est de trois œufs; et c'est dans les rochers que la femelle les dépose, sur un tas de petites branches, mêlées de mousse et de feuilles sèches.
LE MOYEN-DUC.
Notre Moyen-duc se trouve dans presque toute la Colonie du Cap de Bonne-Espérance; il se retire et pond également dans les rochers, et on le rencontre souvent en plaine pendant le jour. Cette espèce a encore moins varié, dans le climat de l'Afrique, que celle du grand-duc.
LE SCOPS.
C'est dans le Camdeboo que j'ai trouvé le Scops ou Petit-duc. Ce charmant petit oiseau de nuit n'a absolument point varié en Afrique, ni pour la taille, ni pour les couleurs: il est parfaitement semblable à ceux que j'ai tués dans les environs de Paris.
J'ai également reçu de Cayenne un très-petit-duc qui m'a paru être de la même espèce que celui d'Europe et d'Afrique; ses couleurs étoient simplement plus roussâtres sur les aîles et le dos. Mais cet oiseau étant en Europe plus roux dans son jeune âge que lorsqu'il est adulte, il est probable que celui d'Amérique, que j'ai vu, n'avoit pas encore quitté la livrée de l'enfance qui, comme je l'ai déja fait observer, est généralement chez tous les oiseaux carnivores, mêlée de beaucoup de roux dans les premières plumes: cette couleur dominant même pendant toute la première année.
LA CHOUETTE[A].
Notre Chouette ou grande chevèche, comme l'a nommé Buffon[24] d'après Belon, se retrouve au Cap de Bonne-Espérance, où elle est tout aussi commune qu'en France. Cette espèce est encore une de celles que l'on voit également répandue, non-seulement dans toutes les différentes contrées de l'Europe, mais qui se rencontre aussi dans les autres parties du monde, où elle n'a pas varié d'une manière fort sensible. Les colons du Cap donnent généralement le nom hollandois de uyl à toutes les espèces de Chouettes indistinctement. Celle-ci est fort commune sur les montagnes, et particulièrement sur celles qui sont garnies de rochers; elle couve et élève ses petits dans leurs cavernes et s'y retire pendant le jour.
[A] Je ne donne point la figure de cette Chouette, parce qu'elle ressemble absolument à celle que nous trouvons en France.
[24] Voyez les planches enluminées de Buffon, Nº. 438.
J'ai reçu de Cayenne une Chouette absolument pareille à celle du Cap et d'Europe.
J'ai ouï parler souvent aux colons du Cap d'une très-petite espèce de Chouette, sans oreilles ou aigrettes, que je n'ai jamais tuée, ni même apperçue. C'est probablement la chevèche[25] qu'ils vouloient m'indiquer. Il est même plus que probable que cet oiseau se trouve aussi en Afrique, puisque toutes nos autres espèces de Chouettes s'y trouvent également. Cependant je n'assurerai pas que la hulotte ou le chat-huant[26] habite cette partie du monde, ne l'y ayant jamais vue, et n'ayant pas même entendu dire qu'elle se trouvât dans aucun canton de la Colonie.
[25] Idem, Nº. 439.
[26] Voyez les planches enluminées de Buffon, Nos. 437 et 441. Il a fait très-gratuitement deux espèces de la hulotte et du chat-huant; tandis que très-certainement son chat-huant n'est que la hulotte, dans son jeune âge, observation dont je suis très-certain, ayant élevé plus de dix nichées de ces oiseaux. On voit que Frisch a eu grande raison de regarder l'un de ces oiseaux comme une simple variété de l'autre, malgré ces prétendus caractères par lesquels Buffon prétend les distinguer.
DE L'EFFRAIE.
L'Effraie ou Fressaie[27] est très-commune au Cap de Bonne-Espérance, où elle a moins varié encore que les espèces dont j'ai fait mention dans les articles précédens; car non-seulement elle y est absolument la même, mais on trouve qu'elle subit en Afrique les mêmes variations que dans nos climats glacés: je l'y ai vue avec tout le dessous du corps, ainsi que toute la face, d'une couleur roussâtre uniforme, qui est la livrée du mâle dans son jeune âge. Quelquefois le roux des parties inférieures se trouve parsemé de traits noirs; telle est la femelle dans son enfance. Adulte, le mâle a le dessous du corps d'un beau blanc, et la femelle porte des taches longuettes noires. Enfin, l'Effraie ou Fressaie est au Cap de Bonne-Espérance absolument le même oiseau qu'en Europe; mais comme dans ce pays peu habité il n'y a ni vieux châteaux, ni vieilles tours, elle se tient dans les cavernes des rochers, où elle pond, sur un amas de branches et de feuilles sèches, sept à huit œufs blancs. On l'apperçoit rarement pendant le jour; mais le soir elle se répand par-tout, et même dans la ville et sur les habitations à portée des rochers où elle se retire. Les colons, qui ont rapporté dans cette partie du monde les préjugés populaires de l'Europe, voient dans l'Effraie le messager de la mort, et lui donne le nom de dood-vogel (oiseau de la mort). Ils nomment les autres chouettes uylen, nom hollandois de tous les oiseaux nocturnes en général.
[27] Idem, Nº. 440.
Tout ce que nous venons de voir sur le peu de variations qu'ont subi les mêmes espèces de chouettes en Europe et en Afrique, prouve assez que les différens climats ne changent pas autant les couleurs que Buffon paroît l'avoir cru. D'ailleurs, nous verrons, dans tous les genres, beaucoup d'autres oiseaux d'Europe lesquels se trouvent aussi en Afrique, et qui sont restés les mêmes sans avoir subi aucune altération, ni dans leurs couleurs, ni dans leurs caractères.
Jusqu'ici nous avons vu le grand-duc, le moyen-duc, le scops, la chouette et l'Effraie; tous oiseaux qui n'étant certainement point voyageurs, habitent probablement l'Afrique depuis la création du monde. Voilà donc déja cinq espèces bien constatées qui sont restées sans altération, depuis les glaces du nord de l'Europe, jusque dans les climats de la zone torride. Ces espèces ne sont pas seulement confinées au Cap même, mais se trouvent répandues dans l'intérieur de l'Afrique, et sans doute jusque sous la ligne.
J'ai tué des Effraies au Cap même, j'en ai tué chez les Grands Namaquois, j'en ai reçu du Sénégal, de l'Amérique méridionale, de la Chine, et enfin une de Russie; et je puis assurer n'avoir remarqué dans tous ces individus, quoiqu'ils aient habité des climats bien opposés, aucune différence sensible. Si en effet, la nourriture et la température influoient si fort sur la couleur des oiseaux, comme le prétend Buffon à chaque page de son ornithologie, pourquoi trouveroit-on sous la ligne des oiseaux dont le plumage est aussi terne et aussi simple que celui de nos oiseaux d'Europe? Non-seulement ceci a lieu, mais il est à remarquer même que toutes les femelles des espèces les plus brillantes, tels que les colibris, les oiseaux mouches et les sucriers, ont des couleurs sombres et uniformes; tandis que leurs mâles sont si vivement colorés qu'il semble que leurs plumes soient autant de pierres précieuses. Cependant ces femelles prennent certainement la même nourriture et habitent constamment et immédiatement la même température que leurs mâles. D'ailleurs, quoique nos oiseaux ne soient généralement point aussi brillans que certains oiseaux des pays brûlans, on voit cependant sur le plumage de beaucoup d'espèces des couleurs tout aussi vives que les leurs. Le rouge de nos pics et de notre chardonneret; le bleu de notre martin-pêcheur et du rolier; le jaune du loriot; l'éclat de notre étourneau et de la queue de la pie, ne le cèdent en rien à ces mêmes couleurs dans les oiseaux de l'Amérique ou de l'Inde; et de plus, le paon, le faisan doré de la Chine et tant d'autres oiseaux des Indes ou d'Amérique, que nous sommes parvenus à acclimater chez nous, n'y sont pas dégénérés encore pour le brillant et l'éclat de leurs couleurs; cependant il en est quelques-uns dont la transplantation date de plusieurs siècles. Aussi Buffon ne manque-t-il pas de paroître croire que notre martin-pêcheur s'est échappé de ces climats: «où le soleil, dit-il, verse avec les flots d'une lumière plus pure, tous les trésors des plus riches couleurs.»
LE HUHUL, Nº. 41.
[Illustration: Le Huhul.]
Cette charmante et nouvelle espèce de chouette appartient au nouveau continent de l'Amérique méridionale, et se trouve à Cayenne, d'où je l'ai reçue. Elle portoit au pied une petite notice ou étiquette, sur laquelle se lisoit Chouette de jour: ce qui prouve qu'elle vole et chasse en plein jour. A considérer la forme totale de cet oiseau, on remarque qu'elle paroît encore plus se rapprocher des oiseaux de proie de jour que la chouette africaine que j'ai nommée choucouhou. Sa queue arrondie est fort longue, pour appartenir à une chouette. Sa tête n'est pas très-grosse non plus, en même tems que le bec est plus apparent que dans les chouettes ordinaires, puisque les narines sont entièrement découvertes, et seulement ombragées par quelques poils dirigés en avant. Tous ces caractères réunis, très-faciles à saisir, sont autant de marques distinctives qui placent naturellement le Huhul à côté du choucouhou d'Afrique, et même entre lui et le choucou, puisqu'il chasse en plein jour, et que son bec saillit plus en avant et ressemble davantage à celui des oiseaux de proie diurnes. Dans cette espèce, les aîles pliées s'étendent un peu plus loin que le milieu de la queue, dont la dimension surpasse les deux tiers de la longueur totale de l'oiseau, qui approche de la taille de notre chouette d'Europe. Le Huhul a le bec, les doigts et les serres d'un beau jaune. Tout son plumage, sur un fond noirâtre, est richement coupé par des écailles blanches, plus larges dans les parties inférieures et tout le dessous du corps que sur le cou et sur le dos. Le sommet de la tête est seulement ponctué de blanc. Les tarses sont couverts dans toute leur longueur de petites plumes noires, parsemées de taches blanches. Ces plumes, se terminant à la naissance des doigts de chaque côté, et se prolongeant ensuite sur celui du milieu, forment à cet oiseau des espèces de mitaines, telles qu'en portoient autrefois nos dames. Les aîles sont d'un brun de café brûlé; les grandes pennes ont absolument la même couleur, et les moyennes se terminent, ainsi que toutes les petites couvertures des aîles, par une bordure blanche. La queue, d'un brun noirâtre plus foncé que les aîles, est, comme je l'ai dit, étagée: toutes les pennes qui la composent sont terminées de blanc et rayées transversalement de trois bandes blanches; mais ces bandes, ne correspondant point l'une à l'autre, donnent à cette queue l'air d'être un beau marbre noir veiné largement de lignes blanches. N'ayant pas vu cet oiseau vivant, nous ignorons absolument quelle est la couleur de ses yeux: je les ai supposés jaunes, en attendant que nous en sachions davantage. Je n'ai jamais vu que trois individus de cette espèce, qui tous trois avoient été envoyés de Cayenne; mais il est probable qu'ils habitent très-avant dans l'intérieur du pays. Il n'y a que quatre ou cinq ans qu'ils nous ont été apportés pour la première fois, et il y a déja long-tems que nous connoissons toutes les espèces des environs de cette colonie.
On voit cet oiseau dans la superbe collection de M. Raye, à Amsterdam; j'en ai un dans mon cabinet, et j'ai vu le troisième chez le citoyen Desmoulins, peintre.
LA CHOUETTE A COLLIER, Nº. 42.
[Illustration: La Chouette à Collier.]
Voici encore une chouette américaine d'une espèce rare et peu connue, et dont je n'ai jamais vu qu'un seul individu. Ce bel oiseau, l'un des plus grands dans son genre, tient, pour la taille, le milieu entre notre grand-duc et la hulotte; il est remarquable par deux larges sourcils blancs qui couronnent ses yeux et tranchent sur le fond brun chocolat de sa face. Cette couleur foncée est également celle du derrière du cou, du manteau et du dessus de la queue, dont les pennes sont toutes terminées par une bordure blanche, et portent des rayûres de la même couleur qui les traversent. La poitrine est ceinte d'un large collier ou hausse-col brun; la gorge, le devant du cou, ainsi que les flancs et les recouvremens du dessous de la queue, sont blancs; les tarses et les doigts sont entièrement couverts de plumes soyeuses d'un blanc très-lustré. La queue est en dessous d'un gris blanchâtre rayé de brun foncé. Les couvertures des aîles et les scapulaires sont la plupart rayés de blanc-gris. Le bec est jaune à sa pointe et bleuâtre à sa base; les griffes sont noires.
Tout ce que j'ai pu apprendre au sujet de cette belle chouette, c'est qu'elle avoit été tuée sur une plantation dans les environs de Surinam.
LA CHOUETTE A AIGRETTE BLANCHE, Nº. 43.
[Illustration: La Chouette à Aigrette blanche.]
Quoique la chouette de cet article porte des aigrettes, j'ai cru devoir la séparer des espèces auxquelles les nomenclateurs ont donné le nom de duc; parce que ses aigrettes sont absolument placées différemment et ne se redressent point de chaque côté du front en forme de deux oreilles relevées, comme dans le grand-duc, mais retombent, au contraire, le long du cou. Ces aigrettes prennent naissance à la base du bec, couronnent les yeux, en se détachant un peu en dehors, et retombent jusqu'au bas du cou; les plumes qui les composent sont longues, flexibles et d'un blanc éblouissant; les premières sont les plus courtes et les dernières les plus longues. Cet oiseau, très-rare encore dans nos cabinets d'histoire naturelle, habite la Guyanne, d'où j'ai reçu directement celui dont je donne ici la figure. Il est de la taille de notre moyen-duc; son bec est jaune, ses ongles sont bruns. Les aîles en repos atteignent le milieu de la queue, qui est arrondie par le bout, étant un peu étagée; les tarses sont entièrement emplumés jusqu'aux premières articulations des doigts, dont la couleur est brunâtre. Tout le dessous du corps de cette chouette, depuis sa gorge jusqu'aux recouvremens du dessous de la queue, porte une fine rayûre brune sur un fond blanchâtre, sali de roux-clair sur les côtés du cou, sur la poitrine et sur les culottes. Le dessus de la tête, le derrière du cou, les scapulaires, le manteau, les pennes des aîles et de la queue sont généralement d'un brun-roux plus ou moins foncé, imperceptiblement rayé d'un brun plus sombre. Des taches blanches répandues sur quelques-unes des couvertures des aîles, des scapulaires, sur les barbes extérieures des premières grandes pennes de l'aîle, ainsi que sur celles de la queue, tranchent agréablement sur le brun monotone et sombre de cet oiseau. Nous ignorons la couleur des yeux.
Je n'ai vu que trois individus de cette espèce, dont un est dans le cabinet du C. Gigot-Dorci; le second étoit dans la belle collection de feu Mauduit, qui a été achetée par le duc de Deux-Ponts, et le troisième se trouve dans la mienne.
LA CHOUETTE A MASQUE NOIR, Nº. 44.
[Illustration: La Chouette à Masque noir.]
Cette chouette est trop bien caractérisée par sa face entièrement noire pour ne pas lui laisser le nom que je lui ai donné; car elle paroît avoir réellement la figure couverte d'un masque noir, ce qui fait un effet d'autant plus remarquable, que tout le reste de son plumage par devant consiste en un duvet cotonneux d'un beau blanc. Le derrière de la tête, du cou et les scapulaires sont également blancs, et ne portent absolument aucune tache quelconque. Les aîles et la queue sont brunâtres: on remarque sur quelques-uns des scapulaires et des recouvremens des aîles plusieurs taches blanches et d'autres noires. Les pieds sont entièrement emplumés, de même que les doigts; le bec est noirâtre, ainsi que les griffes; la queue est très-courte dans cette espèce, et les aîles pliées ne la dépassent point. Cette rare chouette est tirée du cabinet du C. Gigot-Dorci, seule collection où je l'aie vue.
J'observerai que j'ai cru remarquer, au plumage de cet oiseau, qu'il avoit été tué, non-seulement au moment de la mue, mais que l'individu étoit encore dans son jeune âge. Il est donc possible que, plus âgée, cette espèce porte des couleurs différentes. Il n'est guère présumable que, dans cet état, l'oiseau dont je parle soit un jeune de quelques-unes des espèces de chouettes d'Amérique dont nous avons fait mention dans les articles précédens. Cependant le C. Dorci m'a assuré que celui-ci lui avoit été vendu pour un oiseau de Cayenne. Mais nous savons qu'en général les marchands en imposent souvent sur le nom des pays d'où viennent les objets d'histoire naturelle qu'ils nous vendent: non pas, à la vérité, pour nous induire simplement en erreur, mais pour donner plus de prix à leurs marchandises. Aussi combien de simples variétés d'une espèce très-commune, n'ont-elles pas été payées fort chèrement parce qu'on les faisoit passer pour être arrivées ou de la Chine ou des îles de la mer du Sud? noms favoris des marchands; parce que nous connoissons peu l'histoire naturelle de ces pays lointains! Au reste, si l'individu dont nous venons de parler est effectivement arrivé de Cayenne, et s'il est seulement le jeune âge d'une des espèces dont nous avons fait mention, nous pensons que ce sera probablement de celle que nous avons nommée huhul, plutôt que d'aucune des autres. Mais j'incline fort à le croire le jeune âge d'une chouette particulière et distincte dont nous ne connoissons point encore l'espèce dans son état parfait. Ceci nous prouve combien il seroit essentiel que les voyageurs s'attachassent à nous donner l'histoire suivie de chaque oiseau en particulier, depuis son enfance jusqu'à l'âge fait. La connoissance parfaite, ne fût-elle que d'une seule espèce, bien étudiée dans les divers états par où elle passe successivement, depuis le premier âge jusqu'au moment où elle a acquis tout le développement qui lui est propre, seroit bien plus utile, pour composer par la suite une histoire générale des oiseaux, que ces nombreuses collections formées de beaucoup d'individus isolés, sur lesquels on ne nous apprend absolument rien de particulier.
LA CHOUETTE BLANCHE, Nº. 45.
[Illustration: La Chouette Blanche.]
J'ai vu cette belle chouette dans la magnifique collection d'oiseaux de M. Raye de Breukelerward, à Amsterdam. Il ne faut pas confondre cette espèce, ni avec le grand-duc blanc de Sibérie, dont plusieurs auteurs font mention, et qui, suivant eux, n'est qu'une variété de notre grand-duc; ni avec le harfang: voyez les planches enluminées de Buffon, Nº. 458. La Chouette blanche, dont il est question, n'est point cette variété du grand-duc, devenu blanc par l'influence d'un climat froid; car elle ne porte point d'aigrettes relevées sur la tête, comme les ducs. D'ailleurs, les aîles du grand-duc n'atteignent que le bout de la queue; et dans notre Chouette blanche, elles le dépassent de plusieurs pouces: caractère bien remarquable, et qui la distingue encore du harfang, qui a la queue beaucoup plus longue et dont les aîles ne vont pas au-delà de la moitié de son étendue. Le harfang a la tête petite, et notre Chouette blanche l'a, au contraire, fort grosse. Enfin, le harfang est plus grand que notre Chouette blanche, qui, quoique aussi grosse que notre grand-duc, est cependant plus courte et plus trapue encore que lui. Voilà les caractères distinctifs de ces trois chouettes bien établis; ainsi je crois que nous pouvons conclure, avec certitude, que cette Chouette blanche est une espèce particulière et différente de celles avec lesquelles nous l'avons comparée. On ne sera donc pas tenté, je pense, de les confondre ensemble.
On ne peut donner un nom plus convenable à cette chouette que celui par lequel je l'ai désignée; car tout son plumage est entièrement d'un blanc de neige, sur lequel se remarquent seulement quelques petites taches noires très-rares, répandues sur quelques couvertures des aîles et sur deux des grandes pennes. Les plumes soyeuses qui couvrent les tarses et les pieds sont si touffues qu'on n'apperçoit absolument aucun des doigts; on voit seulement le bout de toutes les griffes, qui sont noires; le bec est aussi de cette couleur. J'ignore le pays d'où vient cet oiseau, mais il est probable qu'il habite quelque climat froid.
LA CHEVECHETTE, Nº. 46.
[Illustration: La Chevechette.]
Voici sans contredit, la plus petite de toutes les espèces de chouettes connues, puisqu'elle est d'une taille inférieure à notre scops ou petit-duc, et par conséquent bien plus petite encore que notre chevèche, à qui elle ressemble pourtant beaucoup par la couleur du plumage. La figure que j'ai donnée de cet oiseau le représente de grandeur naturelle; il a le bec jaune et les griffes d'un brun-noir; les aîles ne dépassent pas l'origine de la queue. Des poils longs et roides partent de la base du bec et de la gorge en se dirigeant en avant. La queue de cette chevèche est assez longue, vu la petitesse de l'oiseau. Ce dernier caractère le distingue parfaitement de notre chevèche, qui a la queue très-courte et dont les aîles atteignent le bout. La Chevechette a le plumage d'un brun sombre sur la tête, les aîles et la queue. Cette couleur est égayée, dans ces mêmes parties, par plusieurs taches blanches, qui sont en très-grand nombre et très-petites sur le front et sur les joues. Sur les aîles les taches sont bien plus sensibles. La queue est traversée de quatre bandes blanches. La gorge et le cou par devant sont d'un blanc varié de brun-clair, ainsi que le ventre et les recouvremens du dessous de la queue. La poitrine et le sternum sont couverts de plumes, brunes, variées d'un blanc sali. Les tarses et les doigts sont entièrement emplumés.
Je ne connois pas le pays de cette jolie petite chevèche, qui se trouve aussi dans le cabinet de M. Raye, à Amsterdam. Celle que je possède me vient du citoyen Dufrêne, aide-naturaliste du Muséum National d'histoire naturelle.
ENGOULEVENS.
L'ENGOULEVENT A QUEUE FOURCHUE, Nos. 47 ET 48.
[Illustration: L'engoulevent à queue fourchue.]
[Illustration: Nº. 1. et 2. Têtes de Grandeur naturelle de L'engoulevent à queue fourchue. Nº. 3. son pied.]
Nous avons cru devoir placer ce genre d'oiseaux directement après les chouettes; car ils sont, en effet, des oiseaux nocturnes, et peut-être même le sont-ils réellement plus que beaucoup de chouettes dont plusieurs espèces, comme nous le savons, volent et chassent en plein jour. Ceux dont nous parlons, se tenant au contraire, très-cachés pendant que le soleil est sur l'horison, ne commencent à se montrer qu'avec le crépuscule, et rodent pendant toute la nuit pour faire la chasse aux insectes, dont ils font leur unique nourriture. Nous aurions donc plus naturellement dû commencer l'histoire des oiseaux nocturnes par le genre des engoulevens, crapauds-volans ou tette-chèvres, pour me servir des noms vulgaires les plus généralement adoptés depuis plusieurs siècles, et que Buffon a rejetés dans ses descriptions[28], pour y substituer celui d'engoulevent, que nous adopterons aussi, pour ne pas faire encore un nouveau changement. Nous nous permettrons pourtant d'observer, quoi qu'il puisse être vrai que ces oiseaux volent quelquefois la bouche ouverte en poursuivant les insectes dont ils se nourrissent, qu'il est très-certain qu'ils n'engoulent pas plus de vent que les poissons et les oiseaux plongeurs n'avalent d'eau lorsqu'ils poursuivent leur proie dans les rivières; et quand même il seroit encore vrai que ces oiseaux avalassent plus ou moins de vent, leur but ne tendant réellement qu'à attraper des insectes, qu'ils engoulent en effet tout entiers, sans les mâcher, le nom d'engoule-insectes leur conviendroit mieux que celui d'engoulevent.
[28] Quoique Buffon ait adopté le nom d'engoulevent, en parlant de ce genre d'oiseaux, toutes les planches qui les représentent portent dans son ouvrage les noms mêmes qu'il a rejetés.
Il est encore très-vrai que l'ancien nom de crapaud-volant n'a été donné à l'espèce de ces oiseaux qu'on trouve en France, que par rapport à son cri, lequel imite, à s'y méprendre, un des sons que fait entendre le crapaud dans les soirées d'été. Il n'est donc pas étonnant que le peuple, voyant ou entendant voler, pendant la nuit, un animal dont le cri est le même que celui du crapaud, lui ait appliqué le nom de crapaud-volant; comme il a donné celui de chauve-souris ou souris-volante à d'autres petits animaux, dont les cris approchent de même beaucoup de ceux des souris. La large bouche et la tête platte de cet oiseau doivent aussi avoir contribué à son nom de crapaud. Le nom de tette-chèvre dérive encore de certaines habitudes de notre engoulevent, que beaucoup de naturalistes de cabinet ignorent probablement. Mais, en revanche, il n'y a pas un naturaliste chasseur, ni aucun berger habitué à parquer les moutons et les chèvres, qui ne sache que l'engoulevent fréquente les parcs de ces animaux: non pas à la vérité pour tetter les brebis ou les chèvres, mais pour prendre les insectes que les crottins et l'urine attirent en grand nombre dans ces lieux infects. Les bergers, les enfans et beaucoup d'autres personnes sans doute, voyant habituellement ces oiseaux s'abattre parmi les moutons et les chèvres, comme ils le font en effet à tout moment, et ignorant d'ailleurs ce qu'ils y faisoient, auront naturellement présumé qu'ils tettoient les mères: de-là est venu le nom populaire de tette-chèvre, qui est celui de cet oiseau dans beaucoup de pays. En Hollande, il est connu sous la même dénomination; car, en Hollandois, gyte-melker et gyte-zuyger signifient également tette-chèvre.
Je n'ai trouvé dans l'intérieur de l'Afrique que deux espèces d'engoulevens, et qui toutes deux sont nouvelles. L'un de ces oiseaux est très-grand: c'est celui de cet article, celui enfin que j'ai désigné par sa queue fourchue, caractère qui, jusqu'à ce moment, est unique dans ce genre. De toutes les différentes espèces dont les nomenclateurs ont fait mention, celui-ci est en effet le seul dont la queue soit de cette forme; ainsi on ne pourra pas le confondre avec le grand crapaud-volant des planches enluminées de Buffon, Nº. 325, ni avec le grand engoulevent de ses descriptions. L'Engoulevent à queue fourchue est encore plus grand que ce dernier, à qui Buffon donne vingt-un pouces de longueur; celui dont nous parlons en a vingt-six, depuis le bout du bec jusqu'à l'extrémité de la plus longue plume de la queue, laquelle est la dernière latérale de chaque côté; puisque la queue est fourchue, comme je l'ai fait observer plus haut. Le bec de ce grand Engoulevent est d'une largeur étonnante, et se termine par un petit croc, qui ressemble plutôt à une griffe qu'au bout d'un bec d'oiseau. Ce qui prouve combien peu la nature a voulu que ces oiseaux engoulassent tant de vent, en poursuivant les insectes, c'est qu'il n'en est point dont la bouche se ferme mieux. En effet, la construction de son bec est si bien combinée, que la mandibule inférieure recouvre au coin de la bouche, par un petit rebord saillant, la supérieure, qui, par un recouvrement, emboîte l'inférieure, laquelle s'y enclave jusqu'à un cran très-prononcé qu'on voit à celle d'en haut. Après ce cran celle-ci se rétrécit tout à coup pour s'emboîter ensuite elle-même dans l'extrémité de la mandibule inférieure, qui à son tour la recouvre de nouveau en la débordant, et se trouve ensuite surmontée par le bout supérieur qui l'arrête fortement en se courbant par dessus en forme de croc. Il résulte de cette parfaite union des deux mandibules que, lorsque la bouche est fermée, l'oiseau paroît avoir un très-petit bec. Au reste, ceux qui s'imaginent que ces oiseaux volent toujours la bouche ouverte, se trompent, je crois, très-lourdement; car ils se posent souvent à terre pour y ramasser les insectes; et s'il leur arrive d'en prendre en volant, il est fort inutile qu'ils l'aient pour cela continuellement baillante. Nous voyons les guêpiers, les martinets, et toutes les espèces d'hirondelles, prendre les insectes en volant, et nous ne leur voyons ouvrir le bec qu'au moment où ils sont assez près d'eux pour les happer. Il est donc probable que l'engoulevent en fait de même; or, la nature, qui ne se trompe jamais, et ne fait rien en vain, auroit-elle construit le bec de cet oiseau avec tant de soin, l'auroit-elle fermé aussi hermétiquement, s'il devoit toujours l'avoir ouvert pour se procurer sa nourriture? Nous avons fait représenter de grandeur naturelle le bec ouvert et fermé de ce grand Engoulevent, pour qu'on puisse mieux saisir sa construction particulière.
Les méthodistes ont cru remarquer beaucoup d'analogie entre les hirondelles et ces oiseaux de nuit; de manière même que plusieurs d'entre eux leur ont donné le nom d'hirondelle à queue carrée. Si ces mêmes savans avoient connu l'espèce dont nous parlons, ils auroient encore été bien plus confirmés dans leur opinion, puisque, comme beaucoup d'hirondelles, elle a effectivement la queue fourchue, et même d'une manière très-remarquable: les deux plumes les plus courtes du milieu de la queue étant de moitié moins longues que les deux dernières latérales.
Quoique cet Engoulevent africain ait vingt-six pouces de longueur, son corps n'est pas plus gros ni plus long que celui de notre chouette ordinaire, le cou et la queue occupant plus des deux tiers de la longueur totale de l'oiseau. Les narines sont placées directement contre la base du croc supérieur du bec; elles sont cachées chacune par un petit faisceau de plumes poilues qui les débordent en se dirigeant en avant. Lorsque le bec est fermé, elles se trouvent encore recouvertes par les rebords saillans du bout de la mandibule inférieure. Les yeux sont très-grands et d'un brun sombre; ils sont environnés, par dessus seulement, d'un rang de cils fins et peu apparens. Les tarses sont si courts dans cet oiseau, qu'ils ne paroissent presque point; ils n'ont enfin tout au plus que trois à quatre lignes de longueur. La plante du pied est très-large, les trois doigts de devant étant réunis jusqu'aux premières articulations par une membrane. Le doigt de derrière est également très-épaté, et ne peut absolument pas se tourner en avant, comme on le dit de plusieurs autres espèces du même genre. Nous avons donné aussi la figure du pied de cet oiseau, vu par dessous. Les ongles et le bec sont brunâtres, et les doigts jaunes par dessous et d'un brun terreux en dessus. Les aîles pliées s'étendent aussi loin que les plumes de la queue; elles ont ensemble quarante pouces d'envergure. Quant aux couleurs de cet oiseau, elles approchent beaucoup de celles des autres espèces connues d'engoulevens: c'est du brun plus ou moins foncé, agréablement varié de noir, de roux et de blanc. Je remarquerai seulement que le blanc est sur-tout répandu sur le ventre, sur la queue et sur les grands recouvremens des aîles, ainsi que sur les scapulaires et les couvertures du dessous de la queue. Le noir occupe sur la poitrine plus de place, les taches y étant plus larges que par-tout ailleurs. Les pennes des aîles sont brunes, et portent une espèce de marbrure plus apparente sur les barbes extérieures; et c'est principalement sur la queue où cette marbrure fine est le plus agréablement variée. La gorge est roussâtre et barrée en travers de lignes noires. Les plumes dans cette partie, sont à barbes rares et désunies entre elles; plus bas, sur le devant du cou, elles se terminent toutes par un long poil noir. Les petites couvertures des aîles sont d'un brun-maron rayé de noir. Au reste, je renvoie mon lecteur à la figure que j'ai publiée de cet oiseau, qui lui en fournira une idée bien plus parfaite que la description la plus détaillée que je pourrais en donner, et qui seroit aussi ennuyeuse à faire qu'à lire.
J'ai trouvé l'Engoulevent à queue fourchue sur les bords de la rivière des Lions, dans le pays des Grands Namaquois. C'est même par le plus grand hasard que je me suis procuré le mâle et la femelle de cette espèce. Un jour que je chassois sur les bords de cette rivière, accompagné de mon Klaas, nous fûmes assaillis par un orage et une pluie affreuse, qui nous contraignirent de nous retirer sous de très-grands mimosas qui la bordoient. En jetant les yeux de côté et d'autre, nous apperçûmes un fort gros arbre mort dont la tige, presqu'entièrement creuse, contenoit un vaste trou qui communiquoit dans tout le corps de son tronc vermoulu. Espérant trouver quelques insectes sous l'écorce de cet arbre, nous nous en approchâmes; mais à notre arrivée nous entendîmes, dans son intérieur, une espèce de bourdonnement sourd. Ne sachant ce que ce pouvoit être, nous prîmes quelques précautions pour nous assurer à quel animal nous avions à faire, craignant, avec raison, que ce ne fût une nichée de serpens; et nous ne fûmes pas peu surpris quand nous vîmes que c'étoient deux très-gros oiseaux, que nous tirâmes l'un après l'autre du trou, très-contens de notre bonne fortune. Je les ai conservé vivans pendant une couple de jours. La clarté du soleil paroissoit les offusquer tellement qu'ils ne cherchoient point à s'enfuir pendant le jour; mais en revanche quand la nuit étoit venue ils faisoient un vacarme affreux dans un très-grand panier où je les avois renfermés.
Je n'ai pas revu, depuis ce moment, d'autres oiseaux de la même espèce. Ils faisoient entendre, durant la nuit seulement, une espèce de chevrottement guttural, gher-rrrrrr--gher-rrrrrr, qu'ils exprimoient en ouvrant la bouche, de manière qu'on y auroit introduit une grosse pomme. La langue de cet oiseau est très-petite et se trouve placée à l'entrée de la gorge.
Il paroît que cette espèce n'est point, à beaucoup près, aussi commune que celle dont nous allons parler dans l'article suivant. Dans ces deux oiseaux, pris vivans, il y avoit un mâle et une femelle. Cette dernière étoit un peu plus grosse; mais du reste ils ne différoient l'un de l'autre que par une teinte plus forte et sur-tout plus mélangée de noir sur la poitrine et sur les pennes de la queue du mâle, où la marbrure en zigzag est distribuée par bandes alternatives, l'une brune marbrée de noir, et l'autre blanche marbrée de noir; de manière qu'il en résulte absolument le même travail et les mêmes nuances que celles qu'on remarque dans les aîles d'une grande partie de nos phalènes, notamment de celle nommée le zigzag. La femelle n'auroit probablement pas tardé à pondre, car dans sa grappe d'œufs il y avoit déja plusieurs jaunes de la grosseur d'une petite noisette. Les testicules du mâle, très-petits pour un oiseau aussi fort, étoient d'une couleur noire bleuâtre. Cette particularité d'avoir les testicules noirs est fort rare chez les oiseaux; car dans plus de douze cents espèces que j'ai examinées, je n'en ai trouvé que deux chez lesquelles elle eût lieu. Comme je n'ai été à même d'observer qu'un seul mâle de l'espèce de ce grand Engoulevent à queue fourchue, je ne puis assurer que mon observation convienne à tous les mâles de la même espèce; mais quant à l'autre oiseau, comme il est très-commun dans l'intérieur de l'Afrique, je l'ai vérifiée dans plus de cent individus mâles.