CHAPITRE IV
La guerre des Visigoths.
Dans l’histoire de la guerre de Clovis contre les Visigoths, on sent passer comme un souffle de croisade. «Je m’ennuie fort, dit Clovis aux siens, de voir ces ariens occuper une partie de la Gaule. Courons leur donc sus avec l’aide de Dieu, et, après les avoir vaincus, mettons leur terre sous notre puissance. Tout le monde applaudit, et l’armée s’ébranle[373].» Voilà comment débute le récit de Grégoire de Tours, et la suite n’est pas indigne de ce début. C’est vraiment une guerre sainte que le roi des Francs va faire aux hérétiques. Les bienheureux patrons du pays protègent l’expédition: ils prédisent la victoire à Clovis, ils éclairent sa marche, ils lui montrent le chemin, ils font tomber devant lui les murailles des villes. Lui, de son côté, leur prodigue les marques de son respect et de sa reconnaissance, il défend que l’on touche à ce qui leur appartient, il leur fait porter ses présents et leur demande des oracles. Il semble que nous soyons ici, plus qu’ailleurs, sur le terrain de prédilection de l’épopée, et cependant, les récits en question n’ont rien d’épique. On y reconnaît la différence qu’il y a entre le chant épique et de simples traditions. Celles-ci consistent dans des anecdotes isolées, non élaborées par le génie poétique de la multitude, et bien distinctes, sous ce rapport, des légendes étudiées plus haut, qui se présentent comme un tout organique. Elles se font remarquer d’ailleurs par leur caractère ecclésiastique; un miracle en est d’ordinaire la conclusion; on voit qu’elles ne se sont pas formées au sein des masses, mais plutôt dans des milieux cléricaux, où l’on se bornait à acter des faits surnaturels comme preuve de la puissance du saint local. De plus, elles se détachent très nettement sur la trame grise et unie du récit annalistique qui a été sous les yeux de Grégoire, et qu’il doit avoir reproduit plus ou moins textuellement. Voici, si je ne me trompe, la substance de ce récit, antérieurement à sa combinaison avec les épisodes fournis par la tradition orale.
[373] Greg. Tur. II, 37.
La vingt-cinquième année de son règne, Clovis marche contre Alaric. Il le rencontre dans les champs de Vouillé, à dix milles de Poitiers. Les Goths furent vaincus, et Alaric tomba sous les coups de Clovis. Alaric avait régné vingt-deux ans. Clovis envoya son fils Théodoric par Alby et Rodez, soumettre tout ce pays jusqu’à l’Auvergne, et de là jusqu’aux frontières des Burgondes. Clovis passa l’hiver à Bordeaux, où il avait emporté tout le trésor d’Alaric trouvé à Toulouse. En revenant, il s’empara d’Angoulême, puis il revint à Tours.
Tout cela est rigoureusement historique, et se trouve confirmé par les autres documents contemporains. En ce qui concerne le champ de bataille, Isidore le place dans les environs de Poitiers, et l’appendice de Victor de Tunnuna le nomme Boglodoreta. Les mêmes auteurs, et, en outre, le pseudo-Sulpice Sévère disent qu’Alaric périt dans la bataille, et Isidore laisse entendre qu’il fut tué par Clovis. C’est Isidore également qui donne la durée du règne d’Alaric[374]. Mais, si nous devons tenir pour historique le noyau du récit de Grégoire, nous n’en dirons pas autant de la couleur de l’ensemble, et des épisodes dont il est émaillé. Il est permis de croire qu’en réalité, lorsqu’il conduisit ses soldats contre les Visigoths, Clovis fit appel au mobile religieux, et rappela aux siens la nécessité d’enlever à l’arianisme les belles provinces de la Gaule méridionale. Mais aucun texte contemporain ne nous l’affirme d’une manière positive, et il est manifeste que les paroles mises par Grégoire dans la bouche de Clovis expriment au moins autant les sentiments du narrateur et du public que ceux du héros[375]. En d’autres termes, Grégoire conjecture que Clovis a parlé ainsi, et il est probable que sa conjecture est fondée; mais, dans tous les cas, c’est une conjecture, tout au plus une tradition, ce n’est pas un témoignage historique. Voilà pour ce que j’ai appelé la couleur du récit.
[374] Voir tous les textes réunis dans Junghans, p. 150-152. Cf. Richter, p. 38, n. 2.
[375] «Je ne sais, dit M. Fustel de Coulanges, si Clovis a parlé ainsi, mais Grégoire de Tours, qui puise dans la tradition populaire, croyait qu’il avait parlé ainsi. Et s’il n’y a pas là une vérité matérielle, il y a une vérité d’impression que l’historien ne doit pas négliger. Pour ces générations d’hommes, les questions religieuses avaient l’importance capitale.» L’Invasion germanique et la fin de l’Empire p. 496. Il y a d’ailleurs lieu de rapprocher le passage où Grégoire fait parler le roi Gonthran ordonnant, lui aussi, une expédition contre les Visigoths: Prius Septimaniam proventiam ditioni nostrae subdite, quae Galliis est propinqua, quia indignum est, ut horrendorum Gothorum terminus usque in Galliis sit extensus. Greg. Tur. VIII, 30.
Quant au récit lui-même, abstraction faite des éléments historiques qui y représentent les Annales consultées par Grégoire, il se décompose en un certain nombre d’historiettes sans lien logique entre elles. J’en reproduis la suite ci-dessous, en y ajoutant celles qui sont propres au Liber Historiae[376].
[376] Il est inutile de comprendre dans cette énumération l’historiette racontée par Hincmar, Vita Remigii 92, d’un flacon de vin donné par saint Remy à Clovis avant le départ pour l’Aquitaine, et qui avait la double propriété de ne pas se vider et d’être un gage de victoire. Cette légende n’a qu’un rapport indirect avec notre sujet, et n’a d’autre but que de glorifier saint Remy: née à Reims et localisée autour de son église, elle est restée inconnue partout ailleurs.
1. Avant de partir pour la guerre contre les Visigoths, Clovis, sur le conseil de Clotilde, décide de bâtir une église en l’honneur de saint Pierre. Il jette au loin sa francisque en disant: Ainsi soit faite l’église Saint-Pierre, si nous revenons victorieux avec l’aide de Dieu[377].
[377] Liber Historiae c. 17. Cf. Greg. Tur. II, 43.
2. Clovis, en route pour le pays des Visigoths, défend aux siens de piller le domaine de saint Martin. Il punit de mort un soldat qui a enfreint sa défense, et il ajoute ces paroles: Où serait pour nous l’espoir de vaincre, si nous offensons saint Martin?[378]
[378] Greg. Tur. II, 37.
3. Clovis envoie quelques-uns des siens, avec des cadeaux, dans la basilique de Saint-Martin à Tours, dans l’espoir qu’ils y trouveront un présage favorable. En effet, ses envoyés, en entrant dans l’église, entendent chanter l’antiphone: Praecinxisti me Domine virtute ad bellum, etc. Pleins de joie, ils rapportent cette nouvelle à leur maître[379].
[379] Greg. Tur. l. l. Liber Historiae 17.
4. Clovis, arrivé avec son armée sur les bords de la Vienne gonflée par les pluies, ne sait comment la passer: il prie Dieu, et, le lendemain matin, on voit apparaître une biche d’une grandeur prodigieuse, qui franchit la rivière à gué, indiquant ainsi le chemin aux soldats[380].
[380] Greg. Tur., l. l. Liber Hist. l. l.
5. Clovis, arrivé en vue de Poitiers, venait d’y planter ses tentes, lorsque, du haut de la basilique Saint-Hilaire, un rayon de lumière descendit jusqu’à lui, comme pour lui apprendre qu’il vaincrait les ariens grâce à la protection de saint Hilaire, le grand adversaire de l’arianisme[381].
[381] Greg. Tur., l. l. Lib. Hist. l. l.
6. Clovis, en revenant de Bordeaux où il a passé l’hiver après sa campagne d’Aquitaine, arrive devant Angoulême, où Dieu lui accorde une faveur signalée: à sa seule vue, les murailles de la ville croulèrent[382].
[382] Greg. Tur., l. l. Lib. Hist. l. l.
7. Clovis, pour témoigner sa reconnaissance à saint Martin, lui fait cadeau de son cheval de guerre, puis verse cent sous d’or à sa basilique pour le racheter. Mais l’animal ne veut pas quitter l’église; le roi est obligé de verser encore cent sous d’or, et alors seulement la bête consent à le suivre. «Saint Martin, dit Clovis en riant, est un bon patron, mais un peu cher en affaires[383].»
[383] Liber Historiae c. 17. Je ne parle pas ici de l’épisode de saint Maixent, parce qu’il n’est pas de provenance orale, et que Grégoire de Tours l’a emprunté à la vie de saint Maixent. Voir G. Kurth, Les Sources de l’hist. de Clovis, p. 415-422.
Voilà les matériaux fragmentaires que la voix publique a fournis à nos chroniqueurs. Ce sont, on le voit, autant d’anecdotes recueillies sur place, et il n’y a nulle trace d’un chant épique qui, comme dans l’épisode du mariage de Clovis, raconterait une histoire suivie. La provenance ecclésiastique de chacun de ces fragments est d’ailleurs manifeste. Le premier a été trouvé à Paris même, dans l’église Sainte-Geneviève, par le moine de Saint-Denis qui a écrit le Liber Historiae; le deuxième et le troisième ont été découverts par Grégoire dans sa propre basilique de Saint-Martin à Tours; le quatrième et à coup sûr le cinquième viennent de Saint-Hilaire de Poitiers, le sixième est originaire des environs d’Angoulême; le septième enfin, qui met dans la bouche de Clovis le premier bon mot de l’histoire de France, a été conservé dans le clergé d’une des églises voisines de Tours, et peut-être à Tours même.
Et non seulement toutes ces anecdotes se présentent à nous sans unité poétique et sans aucune fusion entre elles, mais, à travers chacune, il est facile de reconnaître un noyau historique peu ou point altéré.
L’histoire de la fondation de Sainte-Geneviève de Paris par Clovis, rapportée à la fois par Grégoire de Tours et par le Liber Historiae[384], n’a rien d’épique: c’est un souvenir qui a dû se conserver dans l’église même, et dont le moine de Saint-Denis a très bien pu être informé sur place. Remarquez qu’ici il n’a pas copié Grégoire: en effet, non seulement celui-ci passe sous silence la légende relative à la fondation, mais encore il désigne l’église sous le vocable des Saints-Apôtres, tandis que le Liber Historiae l’appelle église Saint-Pierre, nom qu’elle paraît avoir porté avant de prendre celui de Sainte-Geneviève[385]. Que ce sanctuaire ait été réellement bâti par Clovis, cela ne paraît pas douteux: rien de mieux connu et de mieux gardé, dans les établissements religieux, que le souvenir de leur fondateur, et, à l’époque où celui-ci fut consigné pour la première fois par écrit, il n’y avait que deux générations d’écoulées. Quant aux circonstances pittoresques dans lesquelles aurait eu lieu cette fondation, au dire du Liber Historiae, il faut d’abord écouter celui-ci: «Clovis étant venu à Paris, dit à la reine et à son peuple: «Je m’ennuie fort de voir les Goths ariens occuper la meilleure partie de la Gaule. Allons, et, avec l’aide de Dieu, chassons-les de cette terre et soumettons-la à notre pouvoir, car elle est très bonne.» Ces paroles plurent aux grands du peuple franc. Alors Clotilde donna un conseil au roi, disant: «Que le Seigneur donne la victoire aux mains de mon seigneur le roi. Écoutez votre servante, et faisons une église en l’honneur du bienheureux Pierre, prince des apôtres, pour qu’il soit notre auxiliaire dans cette guerre.» Et le roi dit: «Je goûte ce conseil; faisons ainsi.» Alors le roi jeta droit devant lui sa hache, c’est-à-dire sa francisque, et dit: Qu’ainsi soit faite l’église des bienheureux apôtres, si nous revenons avec l’aide de Dieu[386].»
[384] Greg. Tur. II, 43; IV, 1; Liber Historiae c. 17.
[385] Grégoire lui-même emploie indifféremment les deux noms: il dit basilique des Saints-Apôtres (II, 43 et Glor. Confess. c. 89), et basilique Saint-Pierre (III, 18; IV, 1; V, 18 et 49). Sur le tombeau de sainte Geneviève dans cette église, v. Greg. Tur. IV, 1 et le même Glor. Conf. c. 89. Sur les fluctuations du nom de l’église, voir Kohler, Étude critique sur le texte de la vie latine de sainte Geneviève de Paris, p. XC et suiv.
[386] Liber Historiae c. 17: Tunc rex projecit in directum a se bipennem suam, quod est francisca, et dixit: Sic fiatur ecclesia beatorum apostolorum, dum auxiliante Domino revertimur. Cf. Roricon (Bouquet III, p. 16). Aimoin I, 25 (ib. III, p. 44), se borne à dire incidemment que Clovis avait bâti l’église Saint-Pierre à la demande de Clotilde.
Nous avons dans ce curieux épisode le souvenir, conservé avec beaucoup de précision, de la cérémonie symbolique avec laquelle, conformément à l’usage des Germains, Clovis aura fondé l’église Saint-Pierre. Selon la mythologie primitive, quand le redoutable dieu du ciel voulait prendre possession d’un terrain, il le consacrait en y laissant tomber son tonnerre, que l’on se figurait, chez les Germains, sous la figure d’une hache de pierre, c’est-à-dire d’un marteau: l’endroit était dès lors, comme le bidental des Romains, inviolable et sacré. Eh bien, le guerrier barbare imitait son dieu dans la prise de possession d’un domaine: il y jetait son arme, et il marquait de la sorte qu’il le revendiquait comme sien. Cette arme, simple marteau de pierre à l’origine, fut plus tard une hache en fer lorsque ce métal se fut répandu, mais toujours son contact avec l’objet eut pour signification, dans le symbolisme du droit, de le consacrer à l’usage du propriétaire. On retrouve en divers pays des traces manifestes de ce concept très antique. Chez les Scandinaves, on consacrait les nouvelles mariées en leur mettant sur les genoux un marteau[387]. Chez les Grecs, le prisonnier s’appelait αἰχμάλωτος, c’est-à-dire pris par la lance. Chez les Romains, la forme la plus complète de la propriété était celle qu’on appelait quiritaire, c’est-à-dire celle qu’on tenait de sa quir ou lance. C’est pour la même raison encore qu’au moyen âge, la propriété allodiale, qui représentait pour les gens de la féodalité à peu près la même chose que la propriété quiritaire pour les Romains, était celle qu’on ne relevait que de Dieu et de son épée. Enfin, pour ne pas allonger outre mesure la série de ces exemples, j’ajouterai que, chez les nègres d’Afrique, la lance et le bouclier sont encore aujourd’hui, au rapport de Stanley, les emblèmes de la propriété[388].
[387] Cf., dans l’Edda, la Thrymskvida, où Thor, déguisé en fiancée du géant Thrymr, se fait rendre par celui-ci son marteau, qu’on dépose sur ses genoux pour consacrer la nouvelle épouse (brude at vigja).
[388] Stanley, Dans les ténèbres de l’Afrique, t. I. p. 138.
Or, en conformité de cette idée, les Germains avaient une cérémonie spéciale pour marquer la prise de possession: c’était ce qu’ils appelaient le hammerwurf, c’est-à-dire le jet du marteau ou le jet de la hache. Nous la trouvons répandue chez tous les peuples germaniques, depuis l’extrême nord scandinave jusque dans les Alpes bavaroises, et cela pendant tout le moyen âge. J. Grimm en a réuni une soixantaine d’exemples de toute date jusqu’au XVIe siècle[389]. Le hammerwurf ne servait pas seulement à marquer une prise de possession initiale; on y recourut aussi, par la suite, pour délimiter les frontières d’un domaine. Dans les terrains contestés ou limitrophes, l’autorité de chaque propriétaire s’étendait aussi loin qu’il pouvait jeter son marteau (ou sa lance), en restant sur son propre sol. Plus tard, enfin, l’usage se perdit peu à peu, mais la légende en garda le souvenir, et, comme elle n’en comprenait plus la portée, elle lui attribua quelque chose comme une valeur oraculaire. Chaque fois qu’elle eut à raconter une histoire où il figurait, elle supposa que la volonté divine faisait tomber le marteau où elle voulait, et elle le montra qui prenait son essor pour aller retomber à une grande distance[390]. Telles furent les longues destinées de la coutume connue sous le nom de jet du marteau.
[389] J. Grimm, Deutsche Rechtsalterthümer, 2e édition Goettingen 1854, p. 55-68. Il ne serait pas difficile de trouver des exemples du même usage dans les pays de langue romane qui ont subi l’influence des Germains. Ainsi, le Chemin le Duc ou Royal Chemin, qui traversait le duché de Limbourg et allait du Rhin à la Meuse, appartenait au duc «aussi avant qu’il pourrait jetter d’une lance dedans la Meuse et aussi dedans le Rhin.» Ancienne cout. du Limb. § 46, dans Ernst, Hist. du Limbourg I, p. 68.
[390] La dernière élaboration de cette donnée se trouve dans les légendes du type de celle de Robermont: l’abbesse de la communauté jette en l’air son trousseau de clefs, en décidant qu’on bâtira le nouveau monastère à l’endroit où elles tomberont, et les clefs prennent leur vol jusqu’à Robermont, où on les retrouve, et où le monastère est bâti. V. Wolf, Niederlaendische Sagen, p. 422.
Or donc, Clovis ne faisait qu’appliquer un procédé familier du droit germanique en marquant, par le jet du marteau, l’endroit où il voulait bâtir l’église Sainte-Geneviève. Il n’y a par conséquent rien de légendaire dans le récit de cet acte, qui faisait partie de la coutume juridique franque. Mais son symbolisme bizarre aura frappé les populations romaines de Paris, et c’est pour cette raison qu’elles auront retenu le fait, à titre de singularité. Voilà comment on s’explique que le moine neustrien qui est l’auteur du Liber Historiae nous ait conservé la mémoire de la cérémonie en question; il est d’ailleurs manifeste qu’il n’en a pas compris le sens.
L’épisode du jet du marteau ne contient donc, on le voit, aucun élément imaginatif; bien plus, la parole de Clovis, qui est de toute l’anecdote la partie substantielle, me semble trahir son ancienneté par ce fait que là reparaît le nom archaïque de l’église, abandonné partout ailleurs par notre narrateur pour celui, plus moderne, de Saint-Pierre[391]. Il n’en est pas de même des autres circonstances rapportées par le Liber Historiae. Selon lui, Clovis aurait procédé au jet du marteau à la suite d’un vœu fait sur le conseil de Clotilde, et avant l’expédition des Visigoths. Ce détail me semble postérieur à Grégoire, qui ne se serait pas abstenu de nous le communiquer s’il en avait eu connaissance; il est, de plus, en contradiction avec son texte, duquel il ressort que Clovis ne s’est établi à Paris qu’après la guerre contre les Visigoths[392]. On comprend d’ailleurs qu’une fois mise en relation avec cette guerre, l’histoire de la fondation de Saint-Pierre se soit bientôt transformée et ait été présentée comme le fruit d’un vœu: rien de plus fréquent dans les légendes ecclésiastiques. Mais l’esprit populaire n’a contribué en rien à cette transformation: il n’y a ici qu’une tradition conservée sous les voûtes de l’église, parmi le clergé qui la dessert, et on n’y retrouve aucune trace de cette imagination épique qui se saisit des faits pour les remanier profondément, et pour les organiser en un tout logique. Le langage même est tout biblique; faciens faciat est un véritable hébraïsme suggéré par la familiarité avec la Vulgate, et qui ne s’est jamais trouvé dans la bouche de Clovis.
[391] Sic fiatur ecclesia beatorum apostolorum, dum auxiliante Domino revertimur. Lib. Hist., l. l.
[392] Egressus autem a Turonus Parisius venit ibique cathedram regni constituit. Greg. Tur. II, 38.
Je n’ai pas besoin de m’appesantir sur l’origine des légendes reprises sous les numéros 2 et 3. Elles portent, si je puis ainsi parler, leur signature, et elles appartiennent à la catégorie des récits qui remplissent en si grand nombre le Miracula Martini et les autres recueils hagiographiques sortis de la plume féconde de notre auteur. Vraie ou fausse, la parole de Clovis sur le respect dû à saint Martin n’a pu être transmise que par le clergé de Tours, et quant à l’histoire des antiennes entendues en entrant dans l’église, elle ressemble d’une manière frappante à celle des oracles rendus par saint Martin au malheureux Mérovée[393]. Le peuple, encore une fois, était et devait rester étranger à ces traditions, qui supposent, dans le milieu où elles se produisent, une connaissance approfondie des Livres Saints.
[393] Greg. Tur. V, 14.
La quatrième légende n’a rien qui la distingue de beaucoup d’autres du même genre: ce peut être fort bien le souvenir d’un fait naturel, auquel on aura prêté une signification surnaturelle. Effarouché par le mouvement et le bruit d’une grande multitude d’hommes, le gibier fuit, en plein jour, des retraites qui semblent avoir perdu toute sécurité, et, acculé aux cours d’eau, les franchit s’il trouve un gué. Il n’y a là rien que de fort explicable, mais il est facile de comprendre qu’aux yeux des multitudes, en pareille circonstance, des événements si importants par leurs suites changent facilement de caractère. L’imagination populaire ne concevra pas autrement l’intervention des puissances divines qui veulent montrer leur protection à des armées dans l’embarras. Il existe quantité de légendes analogues. C’est une biche qui, miraculeusement, montre à des chasseurs hunniques le passage à gué du Palus Méotide[394]. C’est, au dire de Frédégaire, une bête sauvage qui, en passant à gué le détroit de Gibraltar devant les Vandales, leur sert de guide et les amène en Mauritanie[395]. Quand le général burgonde Mummolus va au secours de Grenoble assiégée par les Lombards, c’est une bête sauvage qui, en traversant l’Isère, montre le gué de cette rivière à son armée[396]. Des particuliers qui portent des aumônes aux pauvres de saint Séverin dans le Norique sont guidés à travers les neiges des Alpes par un ours[397], et, comme on l’a vu plus haut, l’aïeul de Paul Diacre, en fuyant de chez les Avares, a pour guide un loup qui disparaît lorsqu’il approche de la terre d’Italie[398]. Enfin, lorsque Charlemagne, battu par les Saxons au rapport de la tradition saxonne, chercha un gué dans le Mein pour repasser ce fleuve, ce fut une biche qui le lui montra en le passant elle-même, et l’endroit a gardé depuis lors le nom de Francfort (Francorum vadum), c’est-à-dire passage des Francs[399].
[394] Jordanes, c. 24.
[395] Fredeg. II, 60.
[396] Greg. Tur. IV, 44.
[397] Eugipp. Vita Severin. c. 29.
[398] Ci-dessus p. 168.
[399] Thietmar Merseburg. VII, 53.
Le miracle se renouvelle même à plusieurs reprises en faveur de ce héros. Lorsqu’il revint de son expédition d’Espagne, il arriva devant la Gironde, sur laquelle il n’y avait ni pont ni bateau. «Le roi se mit en prière, et aussitôt on voit un cerf blanc qui passe le fleuve, et indique ainsi à l’armée le gué qu’elle doit suivre[400].» Pareillement, en franchissant les Alpes pour aller délivrer Rome assiégée par les Sarrazins, Charlemagne fut guidé avec toute son armée par un cerf blanc qui leur fit suivre un itinéraire sûr et commode[401]. Enfin, pendant qu’il était en route avec son armée pour Jérusalem, c’est un oiseau apparu miraculeusement qui lui montra son chemin au travers d’une sombre forêt dans laquelle il s’était égaré[402].
[400] Gaston Paris, Hist. poét. de Charlemagne p. 261, d’après le Karlamagnus-Saga.
[401] Id. ibid. p. 250, d’après Ogier le Danois.
[402] Id. ibid. p. 339. d’après une légende latine du XIe siècle.
Il est fort possible que l’épisode raconté dans l’histoire de Clovis soit dû à un fait réel, interprété dans le sens d’un miracle; mais, dans tous les cas, on voit qu’il n’a pas été élaboré par l’esprit populaire, et qu’il est resté à l’état d’anecdote.
J’en dirai autant de la cinquième légende. C’est certainement un souvenir historique, altéré peut-être, mais reposant sur une donnée réelle. Je n’en veux d’autre preuve que le caractère même du récit, qui n’a pas de conclusion. S’il était légendaire, il contiendrait sa justification en lui-même, car c’est le propre de la légende qu’elle ne raconte rien sans but. C’est parce que ce récit ne prouve rien qu’il est peu probable qu’on l’ait inventé. Il faut d’ailleurs noter que Fortunat de Poitiers raconte la même chose dans sa Vie de saint Hilaire[403], et que les deux récits sont indépendants l’un de l’autre. Il serait assez oiseux de chercher à expliquer la légende. Soit que le trait de lumière en question ait été un signal donné à Clovis par ses partisans de Poitiers, soit qu’il faille croire à un événement fortuit qui aura été transformé en miracle par l’imagination des narrateurs, elle n’a pas à nous préoccuper autrement.
[403] Liber de virtute s. Hilarii VII, 20 (ed. Krusch).
Que croire de la chute des murs d’Angoulême, racontée dans la légende sixième? En soi, un accident de ce genre--abstraction faite du caractère surnaturel que lui prête le récit--n’a rien d’invraisemblable, et l’histoire des invasions nous fait connaître des aventures semblables arrivées à Metz[404] et à Aquilée[405]. Il est vrai que, pour la première, Frédégaire la considère comme merveilleuse, mais nous n’avons pas à discuter son interprétation du fait, et il suffit de constater la réalité de celui-ci. Il se peut d’ailleurs fort bien aussi que notre épisode ne soit autre chose que le souvenir déjà altéré d’un de ces tremblements de terre qui alors n’étaient pas inconnus en Gaule, comme le prouve celui de 467[406], celui de Vienne sous saint Mamert (avant 477)[407], celui d’Auvergne en 485[408], celui de Chinon en 577[409], ceux d’Angers en 582[410] et en 584[411], celui de Saintes en 815[412], celui de Mayence en 858[413]. J’admettrai moins facilement que nous soyons ici devant une fiction inspirée par les souvenirs bibliques relatifs à la prise de Jéricho. On trouve plus tard, dans l’épopée carolingienne, plus d’une légende qui a sa source dans le récit du livre des Juges. Devant Charlemagne nous verrons crouler les murailles de Pampelune, de Grenoble, de Narbonne et de Tremogne[414]. Mais nous serons alors dans l’époque de la fiction délibérée et consciente, et qui travaille d’après des modèles littéraires. Il n’en peut être question ici: s’il y avait fiction poétique, nous nous trouverions en présence, encore une fois, de tout un récit stylisé, et non d’un simple trait. Embellie ou non, l’histoire de la prise d’Angoulême repose, selon moi, sur un événement historique, et n’a pas peu contribué à populariser, parmi les chansons de geste, les récits du même genre.
[404] Fredeg. II, 60.
[405] Jordan. c. 42.
[406] Greg. Tur. II, 19. Cf. la note d’Arndt.
[407] Id. II, 34.
[408] Id. II, 20.
[409] Id. V, 17.
[410] Id. VI, 22.
[411] Id. VII, 11.
[412] Einhard. Annal. 815.
[413] Prud. Ann. 858; Rud. Fuld. Ann. 858. Sans doute, on peut s’étonner que, s’il en est ainsi, Grégoire de Tours ne l’ait pas dit; mais c’est que, de son temps, le fait était déjà altéré, et, d’autre part, lui-même n’observait pas toujours la relation de cause à effet, car il écrit, sous la date de 582: Muri urbis Sessionicæ conruerunt; apud Andecavam urbem terra tremuit (VI, 21), sans avoir l’air de se douter que le premier de ces faits trouve son explication dans le second.
[414] Rajna, p. 247. Voir le détail dans Gaston Paris, p. 254 et suiv.
Je n’ai rien à ajouter à ce que j’ai dit de la septième anecdote. C’est une de ces joyeuses saillies comme le clergé lui-même s’en permettait beaucoup vis à vis des siens, à une époque où la religion et l’autorité du prêtre n’étaient pas encore attaquées. Rien de plus fréquent, pendant tout le moyen âge, que des plaisanteries de ce genre, auxquelles aujourd’hui des écrivains naïfs prêtent l’esprit d’hostilité qu’ils y mettraient eux-mêmes. Disons ici, une fois pour toutes, que, dans les origines surtout, la très grande majorité des traits satiriques lancés contre le clergé ont été décochés par des clercs, aussi exempts d’arrière-pensée que les plaisants d’aujourd’hui qui raillent les médecins ou les femmes. C’est un clerc ou un moine qui, dans la simplicité de son cœur, a imaginé le bon mot de Clovis: paix à sa cendre, et honni soit qui mal y pense!
Cette anecdote est intéressante en outre au point de vue de la critique. Ou je me trompe fort, ou le trait final qui lui donne, à nos yeux, un caractère satirique, a été ajouté après coup. Le miracle qui fait l’objet du récit est tout à fait à l’honneur de l’église de Tours, et il ne serait pas difficile d’en trouver le pendant chez nos vieux hagiographes[415]. C’est, à n’en pas douter, le clergé de l’église Saint-Martin qui a mis la légende en circulation; quant au trait final, rien ne nous empêche de supposer qu’il aura été aiguisé dans une des églises neustriennes voisines de Tours.
[415] Voir par ex. Jonas, Miracula sancti Hucberti c. 14 (Mab. Act. Sanct. IV, 1 p. 284) où l’on voit également un cheval que son maître avait promis de donner à l’abbaye de Saint-Hubert refuser de s’éloigner du monastère.
Nous n’avons pas épuisé les matériaux légendaires qui ont servi à la constitution de l’histoire de la guerre des Visigoths. Il reste à classer quelques autres faits de diverse provenance. D’abord l’histoire de la rencontre de saint Maixent avec les soldats de Clovis, des excès de ceux-ci, et des miracles par lesquels le saint manifeste sa puissance. Cet épisode, comme Grégoire de Tours nous le dit lui-même, est tiré de la biographie du saint: j’ai montré ailleurs que celle-ci est perdue, et qu’on ne doit pas l’identifier avec le Vita Maxentii qui nous a été conservé[416].
[416] Les sources de l’hist. de Clovis, etc., p. 415-422.
Grégoire raconte encore, au sujet de la bataille de Vouillé, quelques faits qu’il ne semble pas avoir puisés dans une source écrite: du moins on ne voit aucun document qui aurait contenu un récit assez détaillé pour comporter tant d’épisodes. A la bataille assistaient, dit-il, beaucoup d’Arvernes venus sous la conduite d’Apollinaire, et les principaux de leurs sénateurs y périrent. La source est ici apparente. C’est à Clermont, dans sa ville natale, de la bouche de ses parents et dans la conversation de tout le monde, que Grégoire a appris cet épisode. Il a pu connaître personnellement certains de ses concitoyens qui avaient été à Vouillé, où ils combattaient dans les rangs des Visigoths et contre Clovis, et c’est leur récit, d’ailleurs très dépourvu d’enthousiasme pour le vainqueur, que Grégoire a enregistré[417]. L’Apollinaire dont il s’agit était un des plus grands personnages de Clermont, et il n’est pas étonnant que Grégoire se souvienne de lui. Fils de Sidoine Apollinaire, qui était la gloire de sa ville natale, neveu de l’illustre Ecdicius, le héros chéri de Dieu, il parvint, en 515, à la dignité épiscopale de Clermont, grâce surtout, nous dit Grégoire qui rapporte ici des souvenirs précis, aux intrigues de sa femme Placidina et de sa sœur Alchima. Mais il ne jouit que trois ou quatre mois de cette haute dignité, dont il ne semble pas avoir fait un bon usage[418]. Son fils Arcadius, après avoir trahi Théodoric, appelé Childebert et attiré sur sa patrie toutes les horreurs de la guerre, se réfugia à Bourges, auprès de ce dernier roi: quelque temps après, nous le retrouvons mêlé à l’odieux assassinat des enfants de Clodomir, et c’est là le honteux épilogue de l’histoire d’une des grandes familles de la Gaule romaine[419].
[417] Voir ci-dessus p. 68 et suiv.
[418] Greg. Tur. III, 2; Glor. Mart. 44 et 64; Vit. Pat. 1.
[419] Greg. Tur. III, 9, 12, 18.
Comme on le voit, malgré sa richesse apparente de détails, l’histoire de la guerre des Visigoths n’est nullement, dans Grégoire de Tours, un récit suivi, un tout homogène qui lui aurait été fourni de toutes pièces par la tradition: c’est, au contraire, une mosaïque construite par lui, au moyen de quantité de pièces de rapport assez ingénieusement combinées pour donner l’illusion de l’unité, même à des critiques exercés[420]. Tours, Poitiers, Angoulême, Saint-Maixent et Clermont ont fourni chacune son anecdote; plus tard, Paris y a encore ajouté la sienne.
[420] Junghans pèche ici en partie par le vague et en partie par l’inexactitude quand il écrit p. 86: «Le souvenir de cette guerre de Clodovech a dû se conserver à Tours avec une vigueur toute particulière, soit par la tradition écrite, soit par la tradition orale, et c’est de ces traditions que provient évidemment le récit de Grégoire.»
Toute une poussière légendaire tourbillonne autour de l’histoire de la guerre des Visigoths, mais quant à la poésie épique, nous ne l’y avons pas encore rencontrée. Preuve incontestable qu’à cette date, à l’heure où les Francs redisaient de si fraîches et si vieilles cantilènes héroïques, l’imagination des peuples de la Gaule méridionale ne s’était pas encore éveillée à la voix de l’épopée. Mais ici, je me sens obligé de répondre à une autre question que le lecteur n’aura pas manqué de se poser déjà: Les Francs eux-mêmes n’avaient-ils donc pas de récit épique sur la guerre d’Aquitaine?
Je réponds: oui, ils en avaient, et si Grégoire en fait un usage plus réservé ici qu’ailleurs, c’est précisément parce qu’il croit tenir, dans les souvenirs locaux dont il vient d’être question, assez de renseignements pour n’être pas obligé de recourir à des chansons barbares. Un seul trait emprunté à la tradition franque lui a semblé digne d’être mentionné: c’est la part prise à la bataille de Vouillé par Chlodéric, fils de Sigebert le Boiteux, roi des Ripuaires. «Ce Sigebert, ajoute notre chroniqueur, devait cette infirmité à une blessure au genou, qu’il avait reçue en combattant contre les Alamans près de la ville de Tolbiac[421].» Nous voici de nouveau en pleins souvenirs barbares, c’est-à-dire épiques. Ce ne sont à coup sûr ni les Annales d’Angers, beaucoup trop sommaires, ni les souvenirs locaux de Clermont, où le nom même du jeune prince ripuaire était sans doute inconnu, qui ont pu être ici la source de Grégoire. D’ailleurs, les Francs seuls ont pu porter un intérêt assez vif à Chlodéric pour le mentionner, et, s’ils l’ont fait, ce ne peut avoir été que dans un chant. Il est manifeste que le chant était à la gloire de Chlodéric: l’ampleur même de la place qui lui est faite en est un indice assez clair, car si l’on parle ici de son père Sigebert et des combats dans lesquels il a contracté son infirmité, ce n’est qu’à son occasion, et pour mieux le présenter comme un héros fils de héros. Mais quel était ici l’exploit, l’ἀριστεία qui a valu à Chlodéric l’honneur d’être glorifié par la chanson? Grégoire nous a condamnés à l’ignorer, soit parce que l’histoire lui paraît trop invraisemblable, soit parce qu’elle mettait dans un trop beau jour le jeune homme qui jouera un si laid rôle plus tard, et que l’invraisemblance interne de toute son histoire épique aura une fois de plus poussé Grégoire à pratiquer ici la rigoureuse discrétion qu’il met dans l’emploi de ses matériaux épiques. Il n’a pu, cependant, se défendre si complétement contre eux qu’il n’ait fait grâce au détail relatif à la claudication de Sigebert. Qu’il ait trouvé ce détail dans notre chanson et pas ailleurs, c’est ce qui résulte de l’usage même qu’il en fait ici, où c’est un hors d’œuvre, alors qu’il eût été bien plus à sa place là où Grégoire nous fait proprement l’histoire de Sigebert.
[421] Habebat autem in adjutorium suum filium Sigiberti Claudi nomine Chlodericum. Hic Sigibertus pugnans contra Alamannos apud Tulbiacensim oppidum percussus in genuculum claudicabat. Greg. Tur.