‹ Histoire poétique des MérovingiensChapitre 2 sur 43 · I.)

I.)

[33] Dans la Correspondance littéraire, années 1861 et 1862. Réplique de Lecoy, ibid. année 1862.

[34] Dans la Historische Zeitschrift de von Sybel, t. XXVIII, p. 419.

[35] Paris 1872 (8e fascicule de la Bibliothèque de l’École des Hautes Études, p. 89-100).

[36] Histoire critique des rois Childéric et Clovis. Paris 1879.

Mais déjà ce livre était en retard sur les progrès réalisés par la critique dans l’étude des origines de l’épopée: il avait de plus, ainsi que je l’ai montré, le défaut d’être purement négatif, et de ne pas entraîner la conviction du lecteur. J’étais au début de mes études historiques, lorsque je le lus pour la première fois, et il me souvient de l’avoir déposé avec une impression d’incrédulité dont mon ignorance n’était pas la seule cause. Aussi ne creusa-t-il pas un sillon plus profond en France qu’en Allemagne. Des deux côtés du Rhin, on continua de répéter comme des faits historiques les légendes qui remplissent les premières pages de nos chroniqueurs, et dont tout élève d’université ayant suivi un bon cours d’histoire littéraire eût pu démontrer l’inanité. Et, chose remarquable, ce ne sont pas les premiers venus qui se signalent par cette obstination dans l’erreur, ce sont les princes de la critique allemande et française. Je crois, en effet, que nul ne protestera contre ce qualificatif appliqué à Léopold von Ranke et à Fustel de Coulanges. Eh bien, le premier de ces deux savants écrit en 1883 une dissertation spéciale dans laquelle, se plaçant au niveau critique d’Henri Martin, il accepte en bloc toutes les données légendaires de Grégoire de Tours, de Frédégaire et de l’auteur du Liber Historiae[37], se bornant à marquer en termes explicites sa préférence pour les deux derniers, dont les récits ont à ses yeux le mérite d’être moins entachés de cléricalisme et plus conformes à la source. Cette œuvre d’un génie vieilli, que j’ai réfutée ailleurs[38], n’attestait pas seulement un étonnant oubli des règles élémentaires de la critique, mais aussi le désir d’enlever à l’histoire de la fondation du royaume Franc la couleur trop religieuse qu’il avait pour l’historien protestant[39]. Quant à M. Fustel de Coulanges, fidèle à sa règle du dédain transcendant vis à vis de toutes les découvertes qu’il n’avait pas faites, il ne prend pas même la peine de discuter, mais il daigne nous apprendre que l’opinion qu’il ne connaît que par la traduction française de Junghans est une pure hypothèse sans aucun fondement[40]. Un pareil jugement prouve que M. Fustel de Coulanges n’avait pas cru devoir se déranger pour s’enquérir par lui-même du véritable état d’une question placée en dehors de son champ d’observation ordinaire; il montre aussi que les résultats de la philologie continuaient de rester ignorés du monde des historiens.

[37] Ranke, Weltgeschichte, t. IV. Appendice.

[38] G. Kurth, L’histoire de Clovis d’après Frédégaire (Rev. des Quest. Hist., janvier 1890). Le point de vue de Ranke est reproduit par Hauck, Kirchengeschichte Deutschlands, Leipzig 1887, t. I, p. 108.

[39] V. pour la preuve de cette assertion mon article cité ci-dessus, p. 99.

[40] Histoire des institutions politiques de la France. Tome II. La monarchie franque. Paris 1888, p. 6, note. Notons cependant que dans la préface de son édition critique de Grégoire de Tours, W. Arndt écrit ces paroles catégoriques: Carmina etiam epica in quibus res a regibus heroibusque Merovingicis fortiter gestæ celebrabantur ipsi ad manum fuerunt. (Script. Rer. Merov. I, p. 23.)

Cependant, l’idée réprouvée par ceux-ci ne cessait de faire son chemin, à leur insu, parmi les philologues. Dès 1865, l’homme qui est aujourd’hui, en France, le représentant le plus éminent de la philologie romane, M. Gaston Paris, déclarait qu’à son sens l’épopée carolingienne n’était pas une de ces plantes étrangères qui naissent en une nuit sur une place vide; qu’elle n’était qu’un anneau dans une chaîne, qu’un moment dans une série et qu’elle avait été déterminée et préparée par des végétations puissantes, enracinées dès longtemps dans le sol[41]. Il admettait qu’avant Charlemagne, bien d’autres avaient vécu et avaient été célébrés qui perdirent leur splendeur poétique, quand il fut devenu le centre de tous les souvenirs héroïques et nationaux[42]. Ces quelques lignes du maître des romanistes, écrites en 1865, contiennent en germe toutes les conclusions auxquelles la critique devait aboutir vingt ans plus tard; nul doute qu’elles n’eussent été formulées dès lors, si M. Gaston Paris n’avait consacré à d’autres études ses puissantes facultés d’investigation et d’analyse. Mais la lumière se faisait de plus en plus, et sur quelque point que la critique entamât l’histoire de l’épopée française, elle aboutissait finalement à la tradition mérovingienne. M. Paris lui-même, dans le livre qui vient d’être cité, avait eu l’occasion de noter le caractère singulièrement épique de plusieurs épisodes du règne de Dagobert I, notamment l’histoire du châtiment bizarre infligé par lui à l’arrogant Sadrégisile: il notait en passant qu’elle se retrouvait en substance dans le Floovent, chanson de geste du XIIe siècle. En 1877, M. Darmesteter, dans une étude approfondie sur le même sujet, arrivait à conclure que l’histoire de Dagobert I devait avoir fourni de bonne heure le thème de chants populaires desquels dérivait, par une série d’intermédiaires plus ou moins nombreux, la version contenue dans le poème du moyen âge. Et, précisant les indications de M. Gaston Paris, il résumait ses idées dans ces propositions remarquables: «Il y a eu un cycle épique mérovingien. Les légendes mérovingiennes ont revêtu la forme de chants populaires. Le cycle carolingien s’est formé sur le type du cycle mérovingien. Le cycle mérovingien est venu se perdre dans le cycle carolingien à la manière d’un fleuve se perdant dans un lac que lui seul alimente»[43].

[41] Gaston Paris, Histoire poétique de Charlemagne, Paris 1865, p. 445.

[42] Id. ib., p. 437.

[43] Non temeraria igitur conjectura affirmare possumus Merovingas fabulas cantilenarum formam induisse, et Merovingum cyclum exstitisse... Constat igitur cyclum Merovingum exstitisse; illius autem ad instar forsam fictum fuisse Carolingum... Sed Merovingus ipse cyclus in Carolingum haud aliter quam fluvius in lacum quem ipse alit sese immitteret et perderet necesse fuit.

A. Darmesteter, De Floovant vetustiore gallico poemate. Paris 1877, p. 110 et 113.

Ces vues, que les historiens de profession rejetaient bien loin, étaient accueillies sans la moindre opposition par la critique philologique. L’Allemagne savante, faisant écho aux maîtres français, affirmait de son côté l’existence d’un cycle de chants épiques mérovingiens[44], et l’influence de ceux-ci sur la formation du cycle de Charlemagne. Mais il était réservé à un savant italien d’apporter enfin la démonstration scientifique d’une vérité si fréquemment entrevue d’une part, si constamment niée de l’autre. Le livre de M. Pio Rajna sur les Origines de l’épopée française, publié en 1884[45], dissipa tous les doutes. Une étude attentive de l’épopée du moyen âge avait montré qu’elle ne s’était pas formée après Charlemagne seulement, mais que ses racines plongeaient dans un passé plus lointain, et se perdaient dans la nuit des origines franques. D’autre part, l’examen critique des récits relatifs aux premiers rois mérovingiens lui faisait constater, dans ces vieilles traditions, des analogies frappantes avec celles qui constituent le fond ordinaire des chansons de geste: malgré la rareté des matériaux de l’époque mérovingienne, il y retrouvait les mêmes types, les mêmes formes, les mêmes moules, pour ainsi dire, que dans les poèmes du XIIe et du XIIIe siècle. Il en conclut que cette histoire avait dû, dans une mesure considérable, subir l’action de l’imagination populaire, et, partant, qu’il fallait admettre, dès l’origine du peuple franc, l’existence d’une épopée franque, de laquelle était sortie plus tard l’épopée française.

[44] V. en particulier le compte-rendu de Darmesteter par Stengel, Zeitschrift für romanische Philologie, 1878, t. II, p. 338: «Damit soll indessen die frühere Existenz eines merovingischen Sagenkreises, die schon bisher als wahrscheinlich angenommen wurde, keineswegs geleugnet werden... Dass der alte Merovingische Sagenkreis einen starken Einfluss auf die Bildung der spaetern Karolingischen ausuebte, darf ebenfalls angenommen werden.»

Em. Bangert, Beitrag zur Geschichte der Flooventsage. Heilbronn 1879, p. 18:

«Gewiss ist ausserdem, dass bis zum IX. Jahrhundert Lieder über merovingische Koenige vom Volke gesungen wurden, und dass viele Züge aus den alten volksthümlichen Liedern oder Erzaehlungen, welche sich über das Leben und die Thaten dieser Koenige gebildet hatten, in die poetische Geschichte Karls des grossen übergegangen sind.»

[45] Delle origini dell’epopea francese. Florence, 1884.

Certains points de la démonstration de M. Rajna sont susceptibles d’être rectifiés et complétés: prise dans son ensemble, elle peut être considérée comme définitive. Nul ne sera plus admis désormais à nier l’existence d’une épopée mérovingienne, ni l’altération profonde qu’elle doit avoir fait subir à l’histoire qui n’est connue que par elle. Ici se trouve l’intérêt tout spécial des recherches de M. Rajna pour les historiens, même ceux qui croient pouvoir rester étrangers à ce qui se passe dans le monde de l’imagination poétique. C’est d’ailleurs à peu près le seul point de contact du livre de M. Rajna avec l’histoire proprement dite. Il est consacré à étudier les caractères de l’épopée française en général, beaucoup plus qu’à faire la critique des vieux annalistes pour démêler dans chacun d’eux la part de l’histoire et celle de la légende. Il ne s’est pas donné pour mission de déblayer le terrain de l’historien; il a posé le principe à la lumière duquel on pourra désormais contrôler toute notre primitive histoire mérovingienne, mais lui-même ne s’est pas chargé de ce contrôle. Il reste établi que cette histoire est fortement mêlée d’épopée; mais dans quelles proportions a eu lieu ce mélange et sur quelles parties elle porte, c’est ce qui n’est pas encore déterminé.

Il y avait donc place pour un livre qui, abordant le sujet par le côté de l’histoire, entreprendrait de régler une bonne fois le compte de l’histoire et de la légende, et montrerait quelle est au juste, dans les annales mérovingiennes, la part de l’une et de l’autre. Ce livre, dans ma pensée, aurait pour principale utilité de mettre à la disposition de l’historien les résultats de cinquante années d’études philologiques, et de terminer le malentendu si long et si tenace qui a régné, sur ce terrain, entre les représentants des deux sciences. Chose étrange! Dans des domaines si rapprochés l’un de l’autre, et entre lesquels il devrait régner un perpétuel entrecours, on a travaillé de part et d’autre pendant un demi-siècle sans se connaître, traçant des sillons parallèles et recommençant chaque fois ab ovo, sans profiter des recherches du devancier. Junghans n’a pas connu Fauriel; lui-même est resté inconnu de Lecoy et de Rajna, et Ranke et Fustel ne semblent pas avoir lu ces deux derniers. La chose n’était pas de grande importance pour les philologues, mais elle a été, on l’a vu, désastreuse pour les historiens. Je tâcherai, conformément aux devoirs spéciaux que m’impose le sujet, de me tenir constamment sur la limite des deux domaines, de manière à ne jamais perdre de vue ni l’un ni l’autre. Je ne me bornerai pas à constater la provenance épique des récits qui font l’objet de cette enquête, mais j’entreprendrai de rendre compte de l’évolution qu’ils ont subi avant de prendre la forme sous laquelle ils se présentent à nous. Le cas échéant, j’essayerai de marquer les phases principales de cette évolution, et, lorsque cela sera possible, de remonter de proche en proche jusqu’au fait historique. En un mot, je mettrai en regard l’histoire telle qu’elle s’est passée dans la réalité, et l’histoire telle qu’elle a été faite par la pensée épique des peuples. Il pourra se dégager de ce travail un double enseignement. D’un côté, l’historien de l’époque mérovingienne saura ce qu’il doit désormais accepter comme réel et ce qu’il peut regarder comme légendaire: départ indispensable et qui n’a pas encore été fait d’une manière systématique. De l’autre, il prendra sur le fait, en quelque sorte, un peuple transformant à son insu son propre passé, et lui créant l’auréole poétique à travers laquelle il continuera désormais de le voir. Si je ne me trompe, une pareille étude ne manque pas d’intérêt, et ce sera ma faute si, sous ma plume, elle n’en a pas pour le lecteur instruit.

Page 1