I, 13.
Que dire maintenant des Scandinaves, qui, s’ils arrivent les derniers à portée de notre regard, nous montrent, au seuil des temps modernes, l’épopée germanique vivant et circulant avec une indéfectible vitalité au milieu d’une race qui est restée jusqu’alors sans mélange? L’existence de chants épiques chez les Danois, depuis la plus haute antiquité jusqu’à son temps, est attestée à plusieurs reprises par Saxo Grammaticus[80]. On savait ces chants par cœur[81], et on les accompagnait de la lyre. Les rois eux-mêmes ne dédaignaient pas d’en composer[82], ainsi que les autres héros: ils aimaient à célébrer leurs propres exploits, soit qu’ils fussent au milieu des réjouissances du festin[83], soit lorsque, attachés au pal du supplice, ils entonnaient leur hymne de mort en face d’un ennemi dont ils bravaient la colère[84]. Il n’est pas besoin d’ajouter que le répertoire poétique des autres nations ne leur était pas moins familier que le leur, et que notamment la tragique histoire des Nibelungen circulait depuis longtemps parmi le peuple danois, puisqu’en 1134 un poète saxon en redisait un épisode devant le duc Canut Laward, et qu’à cette occasion le chroniqueur nous apprend que cette histoire était très belle[85].
[80] In vetustissimis Danorum carminibus. Saxo Grammaticus, Gesta Danorum ed. Holder l. I, p. 12.
[81] Hanc maxime exhortacionum seriem idcirco metrica racione compegerim, quod earumdem sentenciarum intellectus danici cujusdam carminis compendio digestus a compluribus antiquitatis peritis memoriter usurpatur. Id. ib. II, p. 67.
[82] Tel le roi Haldanus: Erat enim condendorum patrio more poematum pericia disertus. Id. ibid. VII, p. 221.
[83] Ulvo, commensal de Canut le Grand (XIe siècle) chante ses propres exploits: Ulvo... apud Roskildiam convivialiter accersitus... merse nuper milicie cladem nocturnis laudum suarum cantibus celebrabat. Et le roi s’irrite de ce contumeliosum carmen. Id. ibid. X, p. 351.
[84] Id. ibid. VII, p. 235.
[85] On connaît le célèbre passage de Saxo grammaticus XIII, p. 427, auquel il est fait ici allusion: il sert à fixer la date d’une des phases les plus importantes du développement de la légende des Nibelungen. Le poète qui débite le chant en question à Canut Laward doit supposer qu’il le connaît parfaitement, puisqu’il veut éveiller sa défiance et lui apprendre indirectement le guet-apens qu’il a juré de ne pas révéler. Il est vrai que Canut, duc de Slesvig, et qui, au rapport du chroniqueur lui-même, était Saxonici et ritus et nominis amantissimus (l. 1) pouvait fort bien avoir appris ce poème dans son entourage allemand; il est vrai encore que le poète qui le lui chante est également un Saxon. Mais l’analogie nous force à admettre a fortiori que le Danemark connaissait tous les chants de la Germanie, puisque l’Islande elle-même les connaissait depuis des siècles.
Sur la présence des chanteurs germaniques à la cour des princes danois, voir encore Saxo Grammaticus, XIV, p. 490 et 497.
Que fait Saxo Grammaticus de cette innombrable collection de récits épiques recueillis par lui sur les lèvres de ses compatriotes, dont il avait une connaissance approfondie? Il les traite à l’égal des matériaux historiques les plus précieux, et les verse tous ensemble dans sa chronique, dont ils remplissent les neuf premiers livres, et où ils constituent pour une série de plusieurs siècles l’unique histoire du Danemark. Là défile, dans une succession factice et selon un ordre arbitraire, le splendide cortège de ces dieux et demi-dieux du Nord, ramenés, il est vrai, au rang et aux proportions humaines par le scrupule chrétien du chroniqueur, mais, pour le reste, considérés par lui comme des personnages historiques. Les derniers venus de cette procession de héros fabuleux se mêlent fraternellement aux plus anciens héros historiques dont l’annaliste nous ait gardé le souvenir, sans qu’il soit possible de tracer une ligne de démarcation entre des groupes qui nous viennent de deux mondes si opposés. Nulle part, on ne vérifie par un exemple plus saisissant l’éternelle confusion faite par les historiens des premiers âges entre les souvenirs concrets de la réalité et les figures idéales de la fiction. Et l’exemple est d’autant plus instructif, que celui qui nous le fournit est loin d’être le premier venu; c’est, au contraire, un écrivain de la brillante époque du moyen âge, et, en outre, le plus savant homme de son pays.
S’étonnera-t-on maintenant de nous voir revendiquer pour les Francs une vitalité poétique semblable à celle des nations qui viennent d’être passées en revue? On ne soutiendra pas qu’ils aient constitué une exception unique au milieu des autres barbares, et dérogé seuls à une loi dont nous venons de constater l’application chez tous leurs congénères. Ils avaient, eux aussi, de grands souvenirs à faire revivre, et des noms illustres à glorifier. Quant à leurs facultés poétiques, elles n’étaient inférieures à celles d’aucun autre peuple de leur race. Ils possédaient au suprême degré le don de s’exalter devant ce qui est noble et beau, et cette puissance d’admiration se traduisait chez eux par des formules d’une naïveté grandiose. Il y a un accent hautement épique dans cette parole qu’ils adressaient à leur compatriote Arbogast, dont ils expliquaient l’heureuse fortune par l’amitié que lui portait un plus grand que lui, saint Ambroise de Milan. «Nous savons maintenant, disaient-ils, pourquoi tu es invincible; c’est parce que tu es l’ami de l’homme qui dit au soleil: arrête-toi, et le soleil s’arrête»[86]. Si haut que nous remontions dans l’histoire, nous entendons l’écho de leurs chants. Ils chantaient au IVe siècle, en allant aux combats, et le rhéteur grec qui guidait contre eux les légions romaines, étonné de la rauque harmonie de ces accords si nouveaux pour lui, les comparait à des croassements de corbeaux[87]: comparaison que n’auraient d’ailleurs pas reniée ces fiers barbares, qui voyaient dans le corbeau l’oiseau sacré des batailles, et le conseiller prophétique du plus grand de leurs dieux! Ils chantaient au Ve siècle, aux jours des grandes invasions et, sans doute, ils redisaient les exploits des héros d’autrefois, lorsqu’au milieu des plaines de l’Artois, ils furent surpris par les troupes d’Aétius au moment où ils célébraient la noce d’un des leurs[88].
[86] Per idem tempus Arbogastes comes adversus gentem suam, hoc est Francorum, bellum paravit, atque pugnando non parvam multitudinem manu fudit, cum residuis vero pacem firmavit. Sed cum in convivio a regibus gentis suae interrogaretur utrum sciret Ambrosium, et respondisset nosse se virum et diligi ab eo, atque frequenter cum illo convivari solitum, audivit: Ideo vincis, comes, quia ab illo viro diligeris, qui dicit soli: Sta, et stat. (Paulin. Vita Ambrosii dans Mign. P. L. t. XIV, col. 39.)
[87] Ἐθεασάμην τοι καὶ τοῖς ὑπὲρ τὸν Ῥῆνον βαρβάροις ἄγρια μέλη λέξει πεποιημένα παραπλήσια τοῖς κρωγμοῖς τῶν τραχὺ βοώντων ὀρνίθων ᾄδοντας, καὶ εὐφραινομένοις ἐν τοῖς μέλεσιν. Julien, Misopogon, in init.
[88] Sidon. Apoll. Carm. V, 212.
Un peuple si amoureux de poésie, et chez lequel la fibre poétique devait être excitée sans cesse par les émouvantes péripéties de l’invasion, ne pouvait pas du jour au lendemain renoncer à une de ses facultés les plus brillantes comme les plus enviables. Pour les Francs, comme pour tous les autres Germains, il n’y eut peut-être pas d’époque plus favorable à l’éclosion de chants populaires que ces jours inoubliables de la conquête où, pauvres et demi-nus, au sortir des profondes forêts, ils apprirent à connaître de près la splendeur de la vie romaine, et s’enivrèrent d’avance du parfum d’une civilisation qui allait tomber dans leurs mains. Les héros qui les menèrent à la conquête de cet Éden de la culture durent prendre une grande place dans leurs imaginations, et devenir le centre de leur poésie nationale. Les noms d’un Childéric et d’un Clovis, comme plus tard ceux d’un Théodoric et d’un Clotaire, étaient associés, dans leurs esprits, au souvenir de toutes les aventures dramatiques et glorieuses qu’ils avaient eues à la suite de ces chefs illustres: il n’en était pas de plus populaires parmi eux. Ceci n’est pas une simple conjecture, c’est le témoignage formel d’un écrivain vivant à une date où les chants consacrés à ces héros circulaient encore dans toutes les bouches. Voici comment s’exprime, en parlant de Charlemagne, le versificateur connu sous le nom de Poeta Saxo:
Est quoque jam notum: vulgaria carmina magnis Laudibus ejus avos et proavos celebrant. Pippinos Carolos Hludovicos et Theodricos Et Carlomannos Hlotariosque canunt[89].
[89] Poeta Saxo V, 115-120. (Pertz Scriptor. II.) Ces Hludovici, ces Theodrici et ces Hlotharii ne sont autres que Clovis, Théodoric I et Clotaire I, dont le poète fait des ancêtres de Charlemagne, comme cela résulte manifestement des deux vers précédents:
Cujus nunc insigne genus si pandere coner Compellar regum scribere catalogum.