‹ Histoire poétique des MérovingiensChapitre 6 sur 43 · II, 17.

II, 17.

Quae ne incredibilia fortasse videantur, ego eum sospitem vidi, nec audita ab aliquo, sed ab ejus ore narrata cognovi. Ibid. II, 24.

Sed his omnibus medicatis, ore proprio quae retulimus enarravit. Ibid. II, 40.

Haec ab ipsius Florenti ore ita gesta cognovi. Ibid. III, 8.

Mais il a beau omettre de faire connaître la provenance de ses données orales: avec un peu d’attention on les démêle immédiatement. Qu’on me permette de choisir mes exemples parmi ceux de ses récits dont l’origine traditionnelle n’a pas encore été reconnue: on verra qu’elle est facile à établir. Tout le monde sait que l’Historia Francorum contient un récit assez détaillé des persécutions des Vandales d’Afrique, non exempt de grosses erreurs, puisqu’il intervertit notamment l’ordre de succession des rois; utile pourtant, parce qu’il nous offre des renseignements inédits, et parce qu’il reproduit seul le texte de la lettre adressée par saint Eugène de Carthage, du fond de son exil, aux fidèles de son diocèse[111]. D’où Grégoire a-t-il tiré ce long historique? Il cite, il est vrai, quelques vies de saints qu’il aurait consultées[112], mais la plupart des faits qu’il rapporte ici ne figurent dans aucune source écrite, et sont empruntés ailleurs. Où? Je réponds: c’est son ami, l’évêque saint Salvius d’Alby, qui lui a raconté cette histoire, et qui lui a communiqué le texte de la lettre d’Eugène. Alby possédait le tombeau de ce saint, qui y était mort en exil avec plus d’un compagnon d’infortune, et de nombreux miracles continuaient de se faire auprès de ses restes sacrés[113]. La population de cette ville s’entretenait donc souvent de ce confesseur africain, et le clergé de l’église conservait avec respect tout ce qui restait de lui, notamment la copie de sa lettre pastorale à ses fidèles. Or, Salvius, évêque d’Alby, était l’intime ami de Grégoire de Tours[114], et il lui avait même raconté son histoire[115]. Qui ne voit que ce dernier, grand chercheur de souvenirs et de documents, a dû plus d’une fois consulter son vénérable frère, et avoir appris de lui tout ce qu’on savait à Alby sur Eugène et sur les catholiques d’Afrique? Voilà donc, me paraît-il, l’origine orale d’une page importante de l’Historia Francorum établie à suffisance, et la part de la tradition dans les sources de ce livre augmentée d’autant[116].

[111] Greg. Tur. II, 2 et 3.

[112] Legimus tamen quorumdam ex ipsis martyrum passiones, ex quibus quaedam republicanda sunt ut ad ea quae spondemus veniamus. Greg. Tur. II, 3. Arndt ad l. c. ne croit pas qu’il faille penser ici à Victor de Vita, et je suis de son avis.

[113] Tunc, suspenso gladio, apud Albigensem Galliarum urbem exilio depotatus est; ubi et finem vitae presentis fecit. Ad cujus nunc sepulchrum multae virtutis et creberrimae ostenduntur. Greg. Tur. 11, 3.

[114] Greg. Tur. V, 50.

[115] Hic enim, ut ipse referre erat solitus, diu in habitu saeculari commoratus etc... Testor Deum omnipotentem quia ab ipsius ore omnia quae retuli audita cognovi. Id. VII, 1.

[116] Et c’est ainsi, peut-on ajouter, que sont nées les étranges erreurs commises par Grégoire dans l’ordre de succession des rois, erreurs qui ne s’expliqueraient pas s’il avait eu devant lui une source écrite, mais qui sont fort compréhensibles s’il ne doit ses renseignements qu’à la tradition orale. On me dira: Mais pourquoi Grégoire ne cite-t-il pas son bailleur de renseignements sur ces faits? Parce qu’il sait fort bien que Salvius n’en est pas le garant, et qu’il ne parle que d’après une vieille tradition albigeoise. L’autorité de Salvius n’aurait donc rien ajouté à la valeur du récit de Grégoire, et celui-ci paraît en avoir eu conscience.

D’où viennent à Grégoire de Tours les renseignements qu’il consigne, dans l’Historia Francorum et dans le Gloria Confessorum, sur saint Servais de Maestricht?[117] D’une biographie aujourd’hui perdue de ce saint, n’a-t-on cessé de répéter. Or, je crois avoir prouvé sans réplique: 1º qu’avant Grégoire de Tours, il n’existait pas de vie écrite de saint Servais; 2º que Grégoire tient d’une source orale tout ce qu’il sait sur ce saint personnage[118]. Le nom même du saint n’a jamais été sous ses yeux par écrit: voilà pourquoi, sur la foi d’un narrateur qui prononçait mal, il l’a appelé sanctus Aravatius au lieu de sanctus Servatius. Cette erreur a fait verser en pure perte des flots d’encre aux critiques, qu’elle a amenés à admettre deux évêques de Maestricht, dont l’un se serait appelé Aravatius et l’autre Servatius[119].

[117] Greg. Tur. Glor. Conf., c. 71.

[118] G. Kurth, Deux biographies inédites de S. Servais. (Bulletin de la Société d’art et d’histoire, t. I. Liège 1881.) Id. Nouvelles recherches sur S. Servais. (Ibid. t. III. Liège 1883.)

[119] Cette circonstance a échappé même aux historiens assez bien inspirés pour rejeter la légende pédantesque de deux évêques, et, tout dernièrement encore, à M. A. Prost dans son article intitulé: S. Servais, examen d’une correction introduite dans les dernières éditions de Grégoire de Tours. (Bullet. et Mém. de la Société nat. des Antiquaires de France, t. 50. Paris 1889.)

L’histoire de la destruction de Metz par Attila est également de provenance orale. Elle raconte, comme celle de Maestricht, une belle légende de vision: un fidèle chrétien aurait vu saint Étienne suppliant saint Pierre et saint Paul d’obtenir de Dieu que Metz fût épargné, ou, tout au moins, que son église restât debout. Les apôtres lui accordèrent cette dernière partie de sa prière. Cette fois Grégoire nous fait connaître sa source: de quo auditorio quod a quibusdam audivi narrare non distuli[120]. Pourquoi? Parce qu’il s’agit ici d’un événement miraculeux, et qu’il sent le besoin de confirmer son récit par le témoignage de gens dignes de foi, recueilli sur place. S’il n’en a pas fait autant pour l’histoire de saint Servais racontée ci-dessus, c’est que, n’ayant jamais été à Maestricht lui-même, il ne sait le fait que par ouï-dire, et ne peut se retrancher, comme ici, derrière de véritables autorités.

[120] Greg. Tur. II, 6.

Il en est de même du siège d’Orléans. Non seulement le récit de Grégoire est stylisé à tel point qu’il est impossible d’y méconnaître le travail de l’imagination populaire, mais encore il est en contradiction flagrante avec la vie de saint Aignan, qui nous montre Orléans rendu aux Huns, et le pillage commencé au moment où Aétius arrive au secours des habitants[121]. Grégoire n’a donc puisé ici encore que dans la tradition orale. On a pu s’y tromper parce qu’il écrit en parlant de saint Aignan: cujus virtutum gesta nobiscum fideliter retenentur, mais cela veut dire simplement que l’on conserve avec foi le souvenir de ses miracles, et cela exclut même la supposition d’une histoire écrite de sa vie[122].

[121] Voir le texte du Vita Aniani dans Theiner, S. Aignan ou le siège d’Orléans par Attila, notice historique suivie de la vie de ce saint etc. Paris 1832.

[122] Greg. Tur. II, 7.

Je ferai une observation semblable sur les pages consacrées à l’histoire d’Aétius[123]. La vision qui fit connaître à la femme de ce général qu’il serait sauvé est entièrement légendaire, et tout à fait conçue dans le goût des visions qui forment le noyau des épisodes relatifs à saint Servais et à saint Étienne. Cette anecdote, qui manque dans toutes les sources consultées par Grégoire de Tours, a évidemment été empruntée à la tradition populaire, et nous avons ici une preuve de plus de la place considérable que celle-ci occupe dans la chronique de Grégoire.

[123] Greg. Tur. II, 7.

Je prends encore un exemple: c’est le récit de la bataille de Vouillé. Ce que Grégoire nous en dit peut se décomposer en trois anecdotes: 1. Clovis a dans son armée le jeune Chlodéric, fils du roi des Ripuaires Sigebert. 2. Au moment où Clovis venait de tuer Alaric, il fut assailli de droite et de gauche par deux Goths qui cherchèrent à lui percer les flancs, et il ne dut son salut qu’à la fuite. 3. Un grand nombre de Clermontois qui, sous les ordres d’Apollinaire, combattaient dans les rangs des Visigoths, périrent dans cette journée, et, parmi eux, les membres des principales familles sénatoriales. Ce dernier trait est évidemment un souvenir oral conservé à Clermont; dès lors, nous voyons aussi d’où provient le second, pour lequel, comme on le verra plus loin, Grégoire n’avait aucune source écrite. Manifestement, ils faisaient partie l’un et l’autre d’une même tradition locale, et ce sont les Clermontois, de retour de Vouillé, qui ont raconté chez eux ce qui était arrivé à Clovis[124].

[124] M. Monod commet donc une erreur, à mon sens, lorsqu’il écrit p. 99: «La guerre visigothique est également racontée par Grégoire d’après une tradition à demi-cléricale, à demi-populaire, recueillie à Tours et à Poitiers.»

Au surplus, la place de la tradition populaire de Clermont dans l’œuvre de notre historien est des plus considérables, et il n’est pas sans utilité de faire une bonne fois le relevé complet de ce qu’il lui doit. Le voici pour les premiers livres de sa chronique, c’est-à-dire jusqu’en 548: on ne me demandera pas, je pense, de poursuivre cette analyse plus loin.

SOUVENIRS CLERMONTOIS.

I, 31. Origine de l’église de Bourges, due à la charité du Clermontois Leocadius.

I, 32. Ravages de Chrocus à Clermont et aux environs.

I, 33. Cassius et Victorius à Clermont.

I, 34. Saint Privat à Javoulz.

II, 44. Evêques clermontois:

Saint Urbicus.

I, 45. Saint Hillidius.

I, 46. Saint Nepotianus.

I, 47. Les époux vierges, Injuriosus et Scolastica, à Clermont.

II, 11. Particularités sur la mort de l’empereur Avitus.

II, 13. Evêques de Clermont:

Saint Venerandus et saint Rusticus.

II, 16-17. Saint Namatius et sa femme.

II, 20. Gouvernement du duc Victorius à Clermont, pour le compte des Visigoths.

II, 21. Evêques clermontois:

Saint Eparchius.

II, 22-23. Saint Sidoine Apollinaire.

II, 24. Vertus des Clermontois: Ecdicius.

II, 28. Persécution d’Euric en Gaule.

II, 37. Souvenirs clermontois sur la bataille de Vouillé.

III, 2. Evêques de Clermont; intrigues d’Alchima et de Placidina.

III, 9. Expédition de Childebert en Auvergne.

III, 12-13. Ravage de l’Auvergne par Théodoric Ier.

III, 16. Excès de Sigivald en Auvergne.

III, 23. La reine Deutérie à Clermont.

Pour me résumer, la tradition populaire a fourni à Grégoire non seulement des légendes de saints et des épisodes de l’histoire locale, mais elle a inspiré ou coloré une grande partie de ses récits relatifs aux plus importants événements de l’ordre politique. Or si, traitant l’histoire de son propre milieu gallo-romain, qu’il connaissait d’une manière si approfondie, et qui avait été plus d’une fois mise par écrit, il était souvent obligé de compléter par la tradition orale les données insuffisantes de ses sources écrites, à bien plus forte raison ne devait-il pas recourir à cette tradition lorsqu’il avait à raconter le passé d’un peuple barbare comme les Francs, qui s’étaient trouvés hors de son rayon visuel, qui n’avaient jamais eu d’historien, et dont toutes les annales tenaient dans leurs chants épiques: unum annalium genus. Il a donc fallu, s’il voulait en connaître quelque chose, qu’il consultât leurs traditions orales. C’est là, c’est dans ces archives vivantes et sonores du peuple qu’il a retrouvé les vieux héros légendaires. Et le caractère qu’ils ont dans sa chronique est bien celui qu’ils devaient avoir dans la poésie. Ils sont pleins de fougue, de passion et d’exubérance; ils sont invraisemblables parfois, mais ils sont toujours dramatiques, et des couleurs vives et tranchées règnent sur leur physionomie. Rien de plus facile que de reconnaître ces récits à leur style. D’une part, le laconisme et la sécheresse sont l’apanage invariable de toutes les notices qu’il a empruntées à des sources écrites du Ve siècle: on reconnaît, rien qu’à leur ton et à leur allure, leur provenance annalistique. Qui s’aviserait, par exemple, de revendiquer une source orale pour le passage suivant, ou de contester qu’il soit emprunté à des annales gallo-romaines du Ve siècle?

Igitur Childericus Aurilianis pugnas egit. Adovacrius vero cum Saxonibus Andecavo venit. Magna tunc lues populum devastavit. Mortuus est autem Egidius et reliquit filium Syagrium nomine. Quo defuncto, Adovacrius de Andecavo et aliis locis obsedes accepit. Brittani de Bituricas a Gothis expulsi sunt, multis apud Dolensim vicum peremptis. Paulos vero comes cum Romanis ac Francis Gothis bella intulit et praedas egit[125].

[125] Greg. Tur. II, 18.

Par contre, lorsqu’il s’agit de faits intéressant exclusivement les Francs barbares, et qui, je le répète, se sont passés en dehors du domaine d’observation de notre auteur, alors il devient relativement d’une abondance inattendue. Sa narration, large et complaisante, entre dans les détails avec d’autant plus de familiarité qu’on s’explique moins la manière dont il a pu connaître de si près les événements. Il s’arrête de préférence devant des situations dramatiques, il met en relief les épisodes de la vie intime, il fait parler les personnages, expose les motifs de leurs actions et en montre les mobiles individuels; en un mot, il écrit en poète et non plus en chroniqueur. D’autre part, aucune date, aucune indication chronologique ne marque la place de ses récits au milieu des autres événements qu’il rapporte. En un mot, il est d’autant moins précis qu’il est plus détaillé, d’autant moins exact qu’il a l’air mieux informé. Et tous ces caractères spéciaux d’une partie de sa narration se rencontrent précisément dans ceux de ces récits pour lesquels nous ne pouvons lui découvrir aucune source écrite. En d’autres termes, là où l’examen interne de son texte nous fait reconnaître tous les signes distinctifs de la tradition orale, l’étude externe confirme ce résultat en nous apprenant qu’en effet toute source écrite fait défaut. Ce remarquable accord entre les résultats de deux procédés d’investigation bien différents ne peut pas, je le répète, être l’œuvre du hasard, et nous avons le droit de tirer nos conclusions. C’est la tradition orale qui a fourni, dans les premiers livres de la chronique de Grégoire, tous les récits dans lesquels l’accent poétique de la narration et l’absence de toute source écrite se réunissent pour trahir une origine populaire et poétique.

Nous comprendrons dans cette catégorie de récits tout ce qui est relatif à Clodion et à Mérovée, l’épisode de la fuite de Childéric, celui de son exil en Thuringe et de son mariage avec la reine Basine; puis, dans la vie de Clovis, son mariage avec Clotilde, le siège d’Avignon, les traits anecdotiques qui émaillent le récit de la guerre contre les Visigoths; enfin, l’épisode qui raconte ses meurtres politiques, c’est-à-dire, tout compté, les trois quarts de son histoire. Quant à celle des fils de Clovis, elle est tout entière de provenance orale, aucun document ne l’ayant mise par écrit avant Grégoire; il est vrai qu’étant beaucoup plus rapprochée du narrateur, elle a pu arriver jusqu’à lui sans trop d’altération, bien que, là aussi, l’esprit épique se trahisse de temps à autre par des signes irrécusables.

Telle est donc, dans Grégoire de Tours, la part de la tradition poétique, autant qu’il est possible de la délimiter d’une manière provisoire, et à ne tenir compte que de ses caractères externes. Il nous reste à examiner au même point de vue ses deux successeurs.

La chronique de Frédégaire, si nous n’y tenons compte que de l’histoire franque, et en faisant abstraction de ses prétentions à être une histoire universelle, se partage en trois parties distinctes. La première est un abrégé de Grégoire de Tours et va jusqu’en 584; la deuxième, qui va jusqu’en 613, raconte des faits que l’auteur n’a pu connaître que par le témoignage d’autrui; la troisième enfin, de 614 à 642, s’étend sur une période pour laquelle il doit être considéré comme témoin. Nous les passerons en revue successivement.

Dans sa première partie, Frédégaire se borne, comme il le dit lui-même dans sa préface, et comme le montre le titre d’Epitome porté par son livre III, à nous résumer la chronique de Grégoire. Ce résumé est généralement fidèle, bien qu’il ne soit pas dépourvu de bévues et de contre-sens, comme je l’ai montré ailleurs[126]. Il contient aussi, de temps à autre, des versions plus détaillées et plus poétiques de certains épisodes racontés par Grégoire de Tours. De ce nombre sont l’histoire de l’origine de Mérovée, celle des aventures de Childéric, et celle des fiançailles de Clovis, sans parler de quelques autres additions de moindre importance. Ces épisodes, relatifs d’ailleurs à des faits dont ne s’occupaient pas les sources écrites, et se greffant sur d’autres qui avaient déjà eux-mêmes le caractère de traditions orales, appartiennent sans contredit à la même catégorie, et sont de même provenance. Soutenir qu’ils seraient empruntés à une source écrite, et qu’ils conserveraient une version plus pure que celle de Grégoire de Tours, comme l’ont fait Henri Martin et L. von Ranke, c’est aller à l’encontre de toutes les règles de la critique, et se complaire dans la défense d’une thèse impossible. Je n’en dirai pas davantage ici, ayant, je pense, suffisamment démontré l’inanité de leurs assertions pour n’avoir pas besoin de revenir sur ce sujet[127].

[126] Rev. des Quest. hist. 1 janv. 1890, p. 65 et 66.

[127] Je demande au lecteur la permission de le renvoyer à mon étude intitulée: L’Histoire de Clovis d’après Frédégaire (Rev. des Quest. hist. 1 janvier 1890) qui, si je ne me trompe, ne laisse rien subsister des étranges affirmations de Ranke et de H. Martin.

La seconde partie de la chronique de Frédégaire, celle qui forme dans l’édition de M. Krusch le livre IV, et qui en constitue l’élément original, s’étend sur une période d’une soixantaine d’années environ (584-642). C’est assez dire qu’outre ses souvenirs personnels, auxquels il a recouru pour le récit des dernières années, il a dû consulter le témoignage d’autrui pour les événements les plus anciens. De quelle nature était ce témoignage? Lui-même prend la peine de nous renseigner là-dessus, d’une manière fort précise, dans la préface de son livre IV:

Transactis namque Gregorii libri volumine, temporum gesta, quae undique scripta potui repperire, et mihi postea fuerunt cognita, acta regum et bella gentium quae gesserunt, legendo simul et audiendo, etiam et videndo cuncta que certeficatus cognovi hujus libelli volumine scribere non solvi, sed curiosissime, quantum potui, inseri studui.

Ainsi, à côté de la tradition orale, il a eu à sa disposition des sources écrites. Lesquelles? Il n’y avait plus de chroniqueur, et notre historien, on l’a vu, ne connaissait pas même d’une manière complète le seul qui existât dans ce siècle. En fait de vies de saints, il n’en a utilisé qu’une seule: celle de saint Colomban, par le moine Jonas, à laquelle il a emprunté textuellement plusieurs chapitres. Quant à la biographie de saint Didier, rien ne prouve qu’il l’ait connue, et ce qu’il raconte de ce saint est probablement de provenance orale[128]. Il est incontestable, par contre, qu’il a consulté des Annales: l’impossibilité d’expliquer par une autre source un grand nombre de ses annotations, la précision, l’exactitude chronologique, l’allure annalistique de celles-ci, tout trahit l’emploi d’un de ces recueils obscurs rédigés dans les provinces, pour conserver au moins le souvenir des faits les plus saillants du passé. Il n’est pas facile de dire jusqu’à quelle année de sa chronique notre auteur a fait usage de ces annales: néanmoins, plusieurs indices feraient croire qu’elles arrivaient au moins jusqu’en 603. En effet, pour les années précédentes, Frédégaire se plaît à noter les phénomènes naturels qui se produisent, comme d’ailleurs il fait aussi dans son abrégé de Grégoire de Tours[129]. Au contraire, à partir de cette année 604, ces annotations cessent brusquement, sans doute parce que la source annalistique à laquelle il les emprunte vient à lui manquer. Ce n’est là, je le sais bien, qu’une présomption, et je me garderai d’insister pour obtenir une précision plus grande. Au surplus, les Annales consultées ne livraient à notre chroniqueur qu’un canevas sur lequel son imagination ou celle du populaire brodaient le détail: elles lui servaient à dater les faits, mais ceux-ci eux-mêmes lui étaient fournis souvent, indépendamment d’elles, par une tradition populaire, qui lui en offrait une image plus vive et plus pittoresque. Il est donc arrivé plus d’une fois que, pour certains sujets, il a possédé une version annalistique très sommaire, et une version orale plus développée. La manière dont il a, dans ce cas, combiné les données de la source écrite avec celles de la tradition populaire échappe à nos regards; la fusion a été intime et ne manque pas d’une certaine intelligence[130].

[128] Fredeg. Chronic. IV, 32.

[129] Voir les années 587 (c. 6), 590 (11), 591 (13), 594 (15), 598 (18), 600 (20), 602 (22), 603 (24). Cf. Brosien op. cit. p. 32.

[130] Brosien op. cit. p. 34 dit excellemment à ce sujet: Denn Fredegar besass... nicht geringe Fertigkeit, die Angaben der ihm vorliegenden Quellen mit der mündlichen Tradition so zu einem Ganzen zu verschmelzen, dass es schwierig ist beide Theile von einander zu sondern, ja die Zusammensetzung überhaupt zu erkennen.

Mais cette tradition populaire, qu’était-elle, et dans quelle mesure avait-elle altéré le souvenir des choses qu’elle racontait? Je crois qu’il faut se garder ici de toute exagération. Qu’elle fût chanson ou simple récit, elle ne pouvait, à une génération de distance, avoir effacé les souvenirs historiques ou altéré notablement leur physionomie. Frédégaire était, pour tous les événements écoulés depuis son enfance, un contemporain qui ne devait pas se tromper beaucoup sur leur portée et sur leur physionomie générale. Il se trouvait vis à vis des autres dans la même situation que Grégoire de Tours vis à vis de l’histoire des fils de Clovis: elle s’était déroulée avant sa naissance, mais immédiatement avant celle-ci, et elle avait pu lui être racontée encore selon sa teneur véritable, par ceux qui en avaient été les acteurs ou les témoins. Les faits pouvaient être motivés ou colorés par la narration populaire, mais l’impression qu’ils avaient faite était trop vive et trop récente pour qu’on eût pu entièrement les oublier. Attendons-nous donc à trouver, dans le livre IV de Frédégaire, des récits déjà altérés, mais pas d’une manière profonde. L’impuissance de l’esprit public à reproduire les faits dans toute leur exactitude y sera déjà bien manifeste, mais le travail approfondi de l’épopée qui les remanie conformément à ses lois poétiques n’aura pas encore le temps de s’y produire. Le narrateur est trop rapproché des événements pour avoir besoin d’en demander l’histoire à la tradition épique: il les trouvera altérés déjà, mais non encore stylisés, dans la mémoire du premier venu de ses contemporains.

J’arrive maintenant au moine neustrien qui a écrit, en 727, l’histoire du peuple franc, depuis les origines de la dynastie mérovingienne jusqu’à son propre temps. Ses souvenirs personnels ne remontent pas plus haut que 681, date de la mort d’Alboïn; encore n’ont-ils une historicité véritable qu’à partir de 700[131]; tout ce qui est au-delà lui est connu par le témoignage d’autrui. Depuis les origines jusqu’à 584, il a pour base le récit de Grégoire de Tours qu’il abrège, et auquel il s’efforce de temps en temps de donner une précision géographique plus grande. Très rarement, il lui arrive de développer certains épisodes et de les traiter plus largement; dans ce cas, il n’invoque aucune source écrite, et la nature même de ses récits en atteste l’origine orale. Pour la période qui va de 584 à 681, il est extrêmement sommaire, et manifestement il ne travaille pas ici d’après un document écrit, pas même d’après des annales. Il n’a pas connu la chronique de Frédégaire, qui racontait la plus grande partie de son propre sujet. Il paraît avoir utilisé une courte notice de 624 sur la mort de la reine Brunehaut, qui se trouvait consignée à la suite de la chronique de Marius d’Avenches, et, si je le comprends bien, il avait vu aussi des documents hagiographiques où la fin de Clovis II était mentionnée en passant. Mais ce sont là toutes ses sources écrites. Aussi son exposé se borne-t-il à quelques récits manifestement légendaires, qui prennent un peu plus d’historicité et de consistance vers l’époque de la mort de Dagobert. La figure de ce roi, et celles d’Ebroïn et de saint Ouen gardent dans son récit un caractère suffisamment historique, bien que déjà quelques nuages épiques passent sur leur physionomie, et ne la laissent pas entrevoir tout entière. Quant à la partie de sa chronique dans laquelle il est pour nous un témoin contemporain, elle est fort sommaire, et elle se détourne de la dynastie mérovingienne pour appeler presque exclusivement l’attention du lecteur sur la brillante carrière des descendants d’Arnulf et de Pepin.

[131] Krusch, p. 218.

Il résulte de cette analyse de nos trois sources principales qu’elles contiennent toutes, à doses diverses, un élément oral et traditionnel consistant en souvenirs populaires, plus ou moins altérés d’après la loi commune, selon la plus ou moins grande distance à laquelle ils sont de la réalité. C’est cet élément qui nous fera retrouver les quelques filons de poésie épique dont nous avons entrepris la recherche. Ils ne seront pas aussi nombreux qu’on pourrait le croire, et on se tromperait si l’on s’attendait à y rencontrer une partie un peu notable du répertoire épique des Francs. Si l’on compare nos chroniqueurs avec un Jordanès, un Paul Diacre, un Saxo Grammaticus, on sera étonné de la pauvreté du fonds légendaire qu’ils nous ont conservé. C’est sans doute parce que les traces de l’imagination épique sont si faibles chez eux qu’il a fallu tant de temps pour les reconnaître, et qu’aujourd’hui encore certains critiques s’obstinent à ne pas les voir.

Mais d’où vient que l’historiographie franque a accueilli avec tant de parcimonie les échos de la voix populaire, alors que chez les autres peuples elle lui a assuré un si vaste retentissement? La raison en est simple. Tandis que Paul Diacre et Saxo sont eux-mêmes de la nation dont ils racontent l’histoire, et éprouvent pour ses légendes je ne sais quel goût patriotique, tandis que, d’autre part, le grand homme d’État dont Jordanès a abrégé le livre avait un intérêt politique de premier ordre à populariser et à glorifier le passé poétique des Goths, aucune de ces deux considérations n’existait pour les narrateurs du peuple franc. Tous les trois étaient Romains, c’est-à-dire issus d’un milieu où les souvenirs spécialement propres à la partie germanique de la nation franque étaient moins connus et moins populaires que parmi les Francs proprement dits. Il ne paraît pas même qu’aucun d’eux ait connu la langue du peuple conquérant. Fils de cette contrée foncièrement celtique où le génie romain a jeté sa dernière étincelle avec Sidoine Apollinaire, et où les Francs étaient extrêmement clairsemés, Grégoire n’a quitté son Auvergne que pour une autre terre latine, la Touraine. Où aurait-il appris la langue franque? Ce n’est pas dans son enfance à Clermont, ni sous la direction des saints Avitus et Gallus. Ce n’est pas davantage à la cour: il n’y vint jamais ou ne fit qu’y passer. Pourquoi l’aurait-il apprise? Il n’en avait pas besoin: les quelques Francs établis au nord de la Loire savaient le latin. Les Romains n’avaient aucun goût, aucune propension pour l’étude des langages barbares. Le latin était l’unique idiome du gouvernement et de l’administration, et les lois des barbares eux-mêmes étaient rédigées dans cette langue. Aussi ne trouve-t-on dans les volumineux écrits de Grégoire pas le moindre fait qui permettrait de croire qu’il possédât une certaine connaissance des idiomes germaniques. Il sait, à la vérité, que, pour les barbares, le dimanche s’appelle le jour du soleil[132], et il nous apprend qu’un jeune Thuringien, établi à Clermont, s’appelait Brachio, ce qui signifie ourson, ajoute-t-il[133]. Mais qui ne voit que le premier Romain venu pouvait en savoir autant, tout en restant très étranger à la connaissance de la langue franque? On chercherait vainement les mots d’origine barbare que Grégoire aurait introduits dans le latin de son temps. Il n’en manquait pas dans le parler mérovingien, et l’on en trouvera assez si l’on consulte la loi salique et les formulaires du temps. Mais ils lui sont restés étrangers, et son vocabulaire à lui ne les a pas accueillis.

[132] Greg. Tur. III, 15.

[133] Id. Vit. Patr. XII, 2.

Frédégaire, selon moi, était également un Romain. Il est originaire de Bourgogne, bien qu’on ne sache pas au juste sa patrie, sinon qu’elle était dans l’Outre-Jura. Les uns le font naître dans le pays d’Avenches, les autres dans celui de Genève, d’autres encore dans celui de Châlon; or, il faut remarquer que ces trois localités se trouvent en-deçà de la frontière linguistique germano-romaine, et que, de toute manière, le chroniqueur est né en pays romain. Ou je me trompe fort, ou bien la langue germanique avait cessé d’être parlée en Bourgogne par les indigènes, et, moins encore que Grégoire, notre chroniqueur devait avoir l’envie ou l’occasion de l’apprendre. Nous n’en trouvons d’ailleurs aucun vestige chez lui. S’il ajoute à Grégoire des légendes de provenance germanique, et si elles ont même parfois un vrai cachet barbare, cela ne prouve nullement qu’il les ait entendues dans leur langue, et il serait bien étonnant que, dans ce cas, il n’en parût rien dans sa traduction. Mais, pas plus que chez Grégoire, on ne trouve dans son langage, dans son vocabulaire, dans sa syntaxe, aucune trace de germanicité. Dans la préface de son livre IV, où il s’excuse de l’incorrection de son style, ce n’est pas sa qualité de barbare qu’il invoque à titre de circonstance atténuante, c’est la décadence universelle de la société de son temps, preuve péremptoire, selon moi, de sa nationalité romaine. Au reste, certaines légendes étymologiques comme celle de l’origine du nom de la ville de Daras[134], certaines historiettes du temps de la décadence romaine, comme, par exemple, le mot d’Avitus au sénateur Lucius[135], certaines acceptions spéciales données à certains mots, comme par exemple celui d’Amazone pris dans le sens de fille de joie[136], semblent attester quelqu’un qui est familiarisé avec la langue populaire latine, et qui n’a jamais eu à l’apprendre comme une langue étrangère.

[134] Consenso senato et militum elevatus est Justinianus in regnum. Oppraesso rege Persarum, cum vinctum tenerit, in cathedram quasi honorifice sedere jussit, quaerens ei civitatis et provincias rei publicae restituendas; factisque pactionis vinculum firmarit. Et ille respondebat: Non dabo. Justinianus dicebat: Daras. Ob hoc loco illo, ubi haec acta sunt, civetas nomen Daras fundata est jusso Justiniano, quae usque hodiernum diem hoc nomen nuncopatur. Fredeg. Chron. II, 62.

[135] Treverorum civitas factione uni ex senatoribus nomen Luci a Francis capta et incinsa est. Cum Avitus imperator esset luxoriae deditus, et iste Lucius habens mulierem pulcherrimam cunctorum, fingens Avitus ob infirmitatem corporis lectum depraemere, jussit ad omnis sinatricis eum requererint. Cumque uxor venisset Lucio, vim ab Avito oppressa fuisset in crastino surgens de stratu Avitus dixit ad Lucio: Pulchras termas habes, nam frigido labas. Id. ib. III, 7.

[136] Duas germanas de lopanar electas ex genere Amazonas etc. Id. ib.

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