‹ Histoires insolitesChapitre 3 sur 11 · ICI, MA CONSCIENCE... À MON DEVOIR.

ICI, MA CONSCIENCE... À MON DEVOIR.

Inutile d'ajouter que l'illustre docteur a été relaxé sous caution purement formelle, sa liberté nous étant plus utile que sa détention. Cette étrange affaire va maintenant venir aux assises britanniques. Ah! quelles merveilleuses plaidoiries l'Europe va lire!

Tout porte à espérer que ce sublime attentat ne vaudra pas à son héros la potence de Newgate, les Anglais étant gens à comprendre, tout comme nous, que l'amour exclusif de l'Humanité future au parfait mépris de l'Individu présent, est, de nos Jours, l'unique mobile qui doive innocenter, quand même, les magnanimes outranciers de la Science.

LES PHANTASMES DE M. REDOUX

À MONSIEUR RODOLPHE DARZENS

LES PHANTASMES DE M. REDOUX

Ce n'est pas qu'on soit bon, on est content.

XAVIER AUBRYET.

Par un soir d'avril de ces dernières années, l'un des plus justement estimés citadins de Paris, M. Antoine Redoux,--ancien maire d'une localité du centre,--se trouvait à Londres, dans Baker-street.

Cinquantenaire jovial, doué d'embonpoint, nature «en dehors»,--mais esprit pratique en affaires,--ce digne chef de famille, véritable exemple social, n'échappait cependant pas plus que d'autres, lorsqu'il était seul et s'absorbait en soi-même, à la hantise de certains phantasmes qui, parfois, surgissent dans les cervelles des plus pondérés industriels. Ces cervelles, au dire des aliénistes, une fois hors des affaires sont des mondes mystérieux, souvent même assez effrayants. Si donc il arrivait à M. Redoux, retiré en son cabinet, d'attarder son esprit en quelqu'une de ces songeries troubles,--dont il ne sonnait mot à personne,--la «lubie» parfois étrange, qu'il s'y laissait aller à choyer, devenait bientôt despotique et tenace au point de le sommer de la réaliser. Maître de lui, toutefois, il savait la dissiper (avec un profond soupir!), lorsque la moindre incidence de la vie réelle venait, de son heurt, le réveiller;--en sorte que ces morbides attaques ne tiraient guère à conséquence;--néanmoins, depuis longtemps, en homme circonspect, se méfiant d'un pareil «faible», il avait dû s'astreindre au régime le plus sobre, évitant les émotions qui pouvaient susciter en son cerveau le surgir d'un dada quelconque. Il buvait peu, surtout! crainte d'être emporté, par l'ébriété, jusqu'à RÉALISER, en effet, alors, telle de ces turlutaines subites dont il rougissait, en secret, le lendemain.

Or, en cette soirée, M. Redoux ayant, sans y prendre garde, dîné fort bien, chez le négociant (avec lequel il avait conclu, au dessert, l'avantageuse affaire, objet de son voyage d'outre-Manche), ne s'aperçut pas que les insidieuses fumées du porto, du sherry, de l'ale et du champagne altéraient, maintenant, quelque peu, la lucidité susceptible de ses esprits. Bien qu'il fût encore d'assez bonne heure, il revenait à l'hôtel, en son instinctive prudence, lorsqu'il se sentit, soudainement, assailli par une brumeuse ondée. Et il advint que le portail sous lequel il courut se réfugier, se trouvant être celui du fameux musée Tussaud,--ma foi, pour s'éviter un rhume, en un abri confortable, ainsi que par curiosité, pour tuer le temps, l'ancien maire de la localité du centre, ayant jeté son cigare, monta l'escalier du salon de cire.

Au seuil même de la longue salle où se tenait, dans une équivoque immobilité, cette étrange assemblée de personnages fictifs, aux costumes disparates et chatoyants, la plupart couronne en tête, sortes de massives gravures de mode des siècles, Redoux tressaillit. Un objet lui était apparu, tout au fond, sur l'estrade de la Chambre des Horreurs et dominant toute la salle. C'était le vieil instrument qui, d'après des documents à l'appui assez sérieux, avait servi, en France, jadis, pour l'exécution du roi Louis XVI: ce soir-là, seulement, la Direction l'avait extrait de la réserve comme nécessitant diverses réparations: ses assises, par exemple, se faisant vermoulues.

À cette vue et mis au fait, par le programme, de la provenance de l'appareil, l'excellent actualiste-libéral se sentit disposé, pour le roi-martyr, à quelque générosité morale,--grâce à la bonne journée qu'il avait faite.--Oui, toutes opinions de côté, prêt à blâmer tous les excès, il sentit son coeur s'émouvoir en faveur de l'auguste victime évoquée par ce grave spécimen des choses de l'Histoire. Et comme en cette nature intelligente, carrée, mais trop impressionnable, les émotions s'approfondissaient vite, ce fut à peine s'il honora d'un coup d'oeil vague et circulaire la foule bigarrée d'or, de soie, de pourpre et de perles, des personnages de cire. Frappé par l'impression majeure de cette guillotine, songeant au grand drame passé, il avisa, naturellement, le socle où se dressait, dans une allée latérale, l'approximative reproduction de Shakespeare, et s'assit, tout auprès, en confrère, sur un banc.

Toute émotion rend expansives les natures exubérantes: l'ancien maire de la localité du centre, s'apercevant donc qu'un de ses voisins (français, à son estime, et selon toute apparence), paraissait aussi se recueillir, se tourna vers ce probable compatriote et, d'un ton dolent, laissa tomber,--pour tâter, comme on dit, le terrain,--quelques idées ternes touchant «l'impression PRESQUE triste que causait cette sinistre machine, à quelque opinion que l'on appartînt.»

Mais, ayant regardé avec attention son interlocuteur, l'excellent homme s'arrêta court, un peu vexé: il venait de constater qu'il parlait, depuis deux minutes, à l'un de ces passants trompe-l'oeil, si difficiles à distinguer des autres, et que MM. les directeurs des musées de cire se permettent, par malice, d'asseoir sur les banquettes destinées aux vivants.

À ce moment, l'on prévenait, à haute voix, de la fermeture. Les lustres rapidement s'éteignaient et de derniers curieux, en se retirant comme à regret, jetaient des regards sommaires sur leur fantasmagorique entourage, s'efforçant d'en résumer ainsi l'aspect général.

Toutefois, son expansion rentrée, mêlée d'excitation morbide, avait transformé, de son choc intime, la première impression, déjà malsaine, en une «lubie» d'une intensité insolite,--une sorte de très sombre marotte, qui agita ses grelots, tout à coup, sous son crâne et à laquelle il n'eut même pas l'idée de résister.

«Oh! songeait-il, se jouer à soi-même (sans danger, bien entendu!) les sensations terribles,--terribles! qu'avait dû éprouver, devant cette planche fatale, le bon roi Louis XVI!... Se figurer l'être! Réentendre, en imagination, le roulement de tambours et la phrase de l'abbé Egdeworth de Firmont! Puis, épancher son besoin de générosité morale en se donnant le luxe de plaindre--(mais, là, sincèrement!... toutes opinions à part!)--ce digne père de famille, cet homme trop bon, trop généreux, cet homme, enfin, si bien doué de toutes les qualités que lui, Redoux, se reconnaissait avoir! Quelles nobles minutes à passer! Quelles douces larmes à répandre!...--Oui, mais, pour cela, il s'agissait de pouvoir être seul, devant cette guillotine!... Alors, en secret, sans être vu de personne, on se livrerait, en toute liberté, à ce soliloque si flatteusement émouvant!--Comment faire?... comment faire?...»

Tel était l'étrange dada qu'enfourchait, troublé par les fumées des vins de France et d'Espagne, l'esprit, un peu fiévreux déjà, de l'honorable M. Redoux. Il considérait l'extrémité des montants, recouverte, ce soir-là, d'une petite housse qui dérobait la vue du couteau,--sans doute pour ne point choquer les personnes trop sensibles qui n'eussent pas tenu à le voir. Et, comme la lubie, cette fois, voulait être réalisée, une ruse lumineuse, surgie de la difficulté à vaincre, éclaira soudain l'entendement de M. Redoux:

--Bravo! c'est cela!... murmura-t-il.--Ensuite, d'un appel, en allant cogner à la porte, je saurai bien me faire ouvrir. J'ai mes allumettes; un bec de gaz, lueur tragique! me suivra... Je dirai que je me suis endormi. Je donnerai une demi-guinée au garçon: ça vaudra bien ça.

La salle était déjà crépusculaire: un fanal d'ouvriers brillait seul, sur l'estrade, là-bas,--ceux-ci devant arriver au petit jour. Des paillons, des cristaux, des soieries jetaient des lueurs... Plus personne, sinon le garçon de fermeture qui s'avançait dans l'allée du Shakespeare. Se tournant donc vers son voisin, M. Redoux prit, subitement, une pose immobile; son geste offrait une prise; son chapeau, de bords larges, ses mains rougeaudes, sa figure enluminée, ses yeux mi-clos et fixes, les plis de sa longue redingote, toute sa personne roidie, ne respirant plus, sembla, elle aussi, et à s'y méprendre, celle d'un faux-passant. Si bien que, dans la presque totale obscurité, le garçon du musée, en passant près de M. Redoux, soit sans le remarquer, soit songeant à quelque acquisition nouvelle dont la Direction ne l'avait pas encore prévenu, lui donna, comme au voisin taciturne, un léger coup de plumeau, puis s'éloigna. L'instant d'après, les portes se refermèrent. M. Redoux, triomphant, pouvant, enfin, réaliser un de ses phantasmes, se trouvait seul dans les azurées ténèbres, semées d'étincellements, du salon de cire.

Se frayant passage, sur la pointe du pied, à travers tous ces vagues rois et reines, jusqu'à l'estrade, il en monta lentement les degrés vers la lugubre machine: le carcan de bois faisait face à toute la salle. Redoux ferma les yeux pour mieux se remémorer la scène de jadis,--et de grosses larmes ne tardèrent pas à rouler sur ses joues!--Il songeait à celles qui furent toute la plaidoirie du vieux Malesherbes, lequel, chargé de la défense de son roi, ne put absolument que fondre en pleurs devant la «Convention nationale».

--Infortuné monarque, s'écria Redoux en sanglotant, oh! comme je te comprends! comme tu dus souffrir!--Mais on t'avait, dès l'enfance, égaré! Tu fus la victime d'une nécessité des temps. Comme je te plains, du fond du coeur! Un père de famille... en comprend un autre!... Ton forfait ne fut que d'être roi... Mais, après tout, moi, JE FUS BIEN MAIRE! (Et le trop compatissant bourgeois, un peu hagard, ajoutait d'une voix hoquetante et avec le geste de soutenir quelqu'un):--Allons, sire, du courage!... Nous sommes tous mortels... Que Votre Majesté daigne...

Puis, regardant la planche et la faisant basculer:

--Dire qu'il s'est allongé là-dessus!... murmurait l'excellent homme.--Oui, nous étions, à peu près, de même taille, paraît-il:--et il avait mon embonpoint.

«C'est encore solide, c'est bien établi. Oh! quelles furent, quelles durent être, veux-je dire, ses suprêmes pensées, une fois couché sur cette planche!... En trois secondes, il a dû réfléchir à... des siècles!

«Voyons! M. Sanson n'est pas là: si je m'étendais--rien qu'un peu--pour savoir... pour tâcher d'éprouver... moralement...

Ce disant, le digne M. Redoux, prenant une expression résignée, quasi-sublime, s'inclina, doucement d'abord, puis, peu à peu, se coucha sur la bascule invitante: si bien qu'il pouvait contempler l'orbe distendu des deux croissants concaves, largement entrebâillés, du carcan.

--Là! restons là! dit-il, et méditons. Quelles angoisses il dut ressentir!

Et il s'épongeait les yeux, de son mouchoir.

La planche formait rallonge, sur un plan incliné vers les montants. Redoux, pour s'y installer plus commodément, fit un léger haut-le-corps qui amena, glissante, cette planche, jusqu'au bord du carcan. De telle sorte que, ce hasard le favorisant encore, l'ancien maire se trouva, tout doucement, le col appuyé sur la demi-lune inférieure.

--Oui! pauvre roi! je te comprends et je gémis! grommelait le bon M. Redoux. Et il m'est consolant de songer qu'une fois ici tu ne souffris plus longtemps!

À ce mot, et comme il faisait un mouvement pour se relever, il entendit, à son oreille droite, un bruit sec et léger. Crrrick! C'était la demi-lune supérieure qui, secouée par l'agitation du contribuable, était venue, glissante aussi, s'emboîter sans doute en son ressort, emprisonnant, par ainsi, la tête de l'ex-fonctionnaire.

L'honorable M. Redoux, à cette sensation, se mut, à tort et à travers; mais en vain: la chose avait fait souricière. Ses mains tâtaient les montants,--mais, où trouver le secret pour se libérer?

Chose singulière, ce petit incident le dégrisa, tout à coup. Puis, sans transition, sa face devint couleur de plâtre et son sang parcourut ses artères avec une horrible rapidité; ses yeux, à la fois éperdus et ternes, roulaient, comme sous l'action d'un vertige et d'une horreur folle; agité d'un tremblement, son corps glacé se raidissait; les dents claquaient. En effet, troublé par sa lourde attaque de phantasmomanie, il s'était persuadé que, M. Sanson n'étant pas là, nul danger n'était à craindre. Et voici qu'il venait de songer qu'à sept pieds au-dessus de son faux-col et enchâssé en un poids de cent livres était suspendu le couteau; que le bois était rongé des vers, que les ressorts étaient rouillés, et qu'en palpant ainsi, au hasard, il s'exposait à toucher le bouton qui fait tomber la chose!

Alors--sa tête s'en irait rouler aux pieds de cire de tous les fantômes qui, maintenant, lui semblaient une sorte d'assistance approbatrice; car les reflets du fanal, en vacillant sur toutes ces figures, en vitalisaient l'impassibilité. On l'observait! Cette foule aux yeux fixes paraissait attendre.--«À moi!» râla-t-il;--et il n'osa recommencer, se disant, dans l'excès de ses affres, que la seule vibration de sa voix pouvait suffire pour... Et cette idée fixe ravinait son front livide, tirait ses bonnes bajoues généreuses; des fourmillements lui couraient sur le crâne, car, en ce noir silence et devant la hideuse absurdité d'une tel décès, ses cheveux et sa barbe commençaient graduellement à blanchir (les condamnés, durant l'agonie de la toilette, ont offert, maintes fois, ce phénomène). Les minutes le vieillissaient comme des jours. À un craquement subit du bois, il s'évanouit. Au bout de deux heures, comme il revenait à lui, le froid sentiment de sa situation lui fit savourer un nouveau genre d'intime torture, jusqu'au moment où le soudain grattement d'une souris lui causa une syncope définitive.

· · ·

Au rouvrir des yeux, il se trouva, demi-nu, en un fauteuil du musée, entouré de garçons et d'ouvriers qui le frottaient de linges chauds, lui faisaient respirer de l'alcali, du vinaigre, lui frappaient dans les mains.

--Oh!... balbutia-t-il, d'un air égaré, à la vue de la guillotine sur l'estrade.

Une fois un peu remis, il murmura:

--Quel rêve! oh! la nuit--sous... l'épouvantable couteau!

Puis, en quelques paroles, il ébaucha une histoire: «Mû par la curiosité, il avait voulu voir: la planche avait glissé, le carcan l'avait saisi--et... il s'était trouvé mal.»

--Mais, monsieur, lui répondit le garçon du musée,--(le même qui l'avait épousseté la veille),--vous vous êtes alarmé sans motif.

--Sans motif!!.. articula péniblement Redoux, la gorge encore serrée.

--Oui: le carcan n'a pas de ressorts et ce sont les coins, en se touchant, qui ont produit le bruit; en vous y prenant bien, vous pouviez le soulever--et, quant au couteau...

Ici le garçon, montant sur l'estrade, enleva du bout d'une perche, la housse vide:

--Il y a deux jours qu'on l'a porté à revisser.

À ces paroles, M. Redoux, se redressant sur ses jambes, et s'affermissant, regarda, bouche béante.

Puis, s'apercevant dans une glace, lui, vieilli de dix années,--il donna, en silence, avec des larmes cette fois sincères, trois guinées à ses libérateurs.

Cela fait, il prit son chapeau et quitta le musée.

Une fois dans la rue, il se dirigea vers l'hôtel, y prit sa valise.--Le soir même, à Paris, il courut se faire teindre, rentra chez lui--et ne souffla jamais un mot de son aventure.

· · ·

Aujourd'hui, dans la haute position qu'il occupe à l'une des Chambres, il ne se permet plus un seul écart du régime qu'il suit contre sa tendance au phantasme.

Mais l'honorable leader n'a pas oublié sa nuit lamentable.

Il y a quatre ans, environ, comme il se trouvait dans un salon neutre, au milieu d'un groupe où l'on commentait les doléances de certains journaux sur le décès d'un royal exilé, l'un des membres de l'extrême-droite prononça tout à coup les excessives paroles suivantes--car tout se sait!--en regardant au blanc des yeux l'ex-maire de la localité du centre:

--«Messieurs, croyez-moi; les rois, même défunts, ont une manière... parfois bien dédaigneuse... de châtier les farceurs qui osent s'octroyer l'hypocrite jouissance de les plaindre!»

À ces mots, l'honorable M. Redoux, en homme éclairé, sourit--et changea la conversation.

CE MAHOIN!

À MONSIEUR LOUIS WELDEN HAWKINS

CE MAHOIN!

Un horripilant cauchemar.

EDGAR ALLAN POE.

Ah! ce Mahoin! l'hybride et fangeux brigand! Le tragique et retors malvat! Un rôdeur de routes, une face de crime, à reflets ternes, couleur de couteau sale: l'air d'un gros mauvais prêtre, moins la défroque: et gare à ce qu'il rencontrait!--Échanger une parole avec son grouïnement de ragot féroce portait malheur aux campagnards;--c'était, à leur estime, un fauteur de sécheresses, d'épizooties, de brûlis. Son horrible vigueur musculaire faisait qu'on lui souriait, sur les chemins, dans la campagne belge des environs d'Ixelles; cependant--(et il le savait, d'instinct!)--les plus débonnaires des maîtres d'école, les plus bénins des médecins de villages, souhaitaient, à sa rencontre, en deçà de leurs sourires, que les vieux tortionnaires inoubliés de l'occupation espagnole sortissent une fois de leur séculaire et poudroyant repos pour épuiser, sur son ignoble individu, les ressources de leur art.--La nomenclature des forfaits de ce Mahoin défrayait les veillées et, comme la plupart des gendarmes belges renonçaient à le surprendre hors de ses repaires inconnus, le scélérat, terreur du pauvre et du riche, faisait trembler, à vingt lieues à la ronde, chaumières, couvents, maisons de plaisance et châteaux.--De très jeunes filles, bourgeoises et villageoises, en crise de puberté, le désiraient,--entre autres envies morbides,--quitte à s'étonner, une fois muées, de tout ce nauséeux amas d'appétits dont elles s'étaient senties tourmentées. Seulement, le monstre avait conscience exacte de ces crises, qu'il guettait. Et, donc, il s'était diverti, depuis dix ans, dans les fossés, dans les bois, dans les luzernes, avec une trentaine, à peu près, de ces infortunées. L'on comptait, également, à son acquit, une forte douzaine de meurtres, commis avec des circonstances de barbarie surprenantes, d'une hideur inouïe; des effractions d'une audace hors ligne, d'innombrables larcins--des viols de différents genres, d'une luxure à ce point révoltante que le huis-clos même en eut peut-être refusé les révélations (bien qu'il soit de notoriété que, par tous les pays, la magistrature est friande, en général, de récits égrillards); enfin,--et c'est ce qui fit déborder la coupe de la fureur publique,--des détournements continuels de vases sacrés, opérés avec bris de tabernacles, strangulation des bedeaux,--suivie de profanations exercées sur leurs cadavres;--etc.

Cet état de choses ne pouvait durer: nous l'avons dit, la mesure était comble: il fallait en finir. Une battue sérieuse, avec accompagnement de dogues, de fourches et de carabines, fut organisée et,--de concert avec la gendarmerie,--l'on fut assez heureux pour capturer, dans la grange d'une ferme incendiée, entre deux cultivateurs carbonisés, l'affreux Mahoin: ceci au moment même où il se disposait à consommer, au milieu de fenaisons, sur la personne d'une enfant de trois ans et demi à peine, le plus odieux des attentats.

Il fallut six des plus vigoureux gendarmes du pays pour maintenir et ligotter la grondante bête puante, puis la jeter dans une charrette et la porter ensuite au fond d'un cachot de la prison d'Ixelles.

L'instruction ne fut pas longue:--les assises le furent moins encore: ce Mahoin, comme bien on le pense, fut condamné au dernier supplice,--haut la main, presque sommairement!--et le recours en grâce dûment jeté au panier par Qui de droit: tout cela va sans dire.

Jusqu'ici, j'en conviens, rien de bien extraordinaire:--mais il se passa, le jour de l'exécution capitale, un incident dont la bizarrerie, peu commune, mérite mention.

Aux termes de l'arrêt, la guillotine, sur son grand échafaud, devait être dressée sur la place foraine d'Ixelles.

Or, grâce à la courtoisie du parquet flamand, le jour précis de l'exécution fut connu bien à l'avance: on en finirait vers les sept heures du matin.

En sorte que, le renom du scélérat s'étant répandu dès longtemps à travers la contrée, il se trouva que, de toutes parts, les routes furent encombrées d'une énorme affluence de curieux, de paysans, de bourgeois, de commerçants des deux sexes, suivis de leurs enfants: l'on marcha toute la nuit aux environs d'Ixelles--comme si l'on se fût rendu à une sorte de fête nationale. On voulait voir comment il se tiendrait, le front qu'il aurait.--Et puis, l'on respirerait plus à l'aise de l'avoir vu périr. Rien ne coûte à la vindicte de la foule une fois parvenue à cette effervescence: aussi tous les propriétaires des maisons environnant la place firent d'excellentes affaires cette nuit-là. Comme il pleuvait un peu (c'était, je crois, en octobre), tous les greniers, toutes les mansardes, sous ces grands toits charpentés et ardoisés en pente raide, furent loués tant la place à des milliers d'individus qui s'y tassèrent, debout, et demeurèrent ainsi jusqu'au matin, dans l'obscurité, en causant, coude à coude,--pressés, osons le dire, comme de véritables harengs,--sous les poutres des toits.

Dehors, sur la grand'place, c'était un niveau remuant d'environ quinze mille têtes;--à grand'peine une triple haie de troupes protégeait le libre parcours de la charrette jusqu'au pied de l'échafaud.

Les heures passèrent: le petit jour parut, blanchit les murs, puis le brumeux soleil se leva. Toutes les fenêtres étaient garnies de figures au point que, derrière celles-ci, les gens ayant étagé des chaises, d'autres figures montaient jusqu'aux cintres et que des mains s'accrochaient aux grosses tringles des rideaux enlevés, aux corniches des murs, ceci du haut en bas des maisons.

Enfin, sept heures sonnèrent: et le cri: le voilà! le voilà! retentit: une grommelante rumeur de houle s'éleva de toute la place.

C'était lui, en effet, sur le banc de la charrette, à côté du prêtre qu'il n'écoutait pas.

Solidement ficelé de garcettes, les bras au dos, tête rase, cou nu, blafard, il regardait.

Devant et derrière le véhicule, un piquet de gendarmes faisait escorte.

Deux aides l'attendaient, au pied de l'échafaud, pour l'aider à gravir les douze marches;--l'exécuteur était debout devant la planche, bras croisés.

Mahoin considéra d'un oeil d'abord hébété l'ensemble de la place; puis il éclata d'un rire presque inquiétant, qui s'entendit au loin, dans le silence, et vibra, faisant tressaillir les nerfs de la foule. Mais le rire s'arrêta brusquement! Le condamné venait, en relevant les yeux, d'apercevoir un spectacle qui l'étonnait lui-même--et qu'il ne pouvait, sans doute, s'expliquer en ce moment trouble.

Sur les pentes presque perpendiculaires des toitures, criblant la longueur totale de leurs dimensions, l'ardoiserie venait d'être soulevée et arrachée. Et, à travers les milliers de trous superposés, voici que des milliers de têtes de décapités parlants apparaissaient, roulant leurs yeux vers la place et rendant son regard au bandit--sans qu'il fût, tout d'abord, possible de comprendre où pouvaient bien être les corps appartenant à ces têtes.

C'était,--le lecteur l'a déjà deviné,--la multitude des curieux qui avaient passé la nuit dans les mansardes et les greniers. Aussitôt que, par les lucarnes, leur fut parvenue la clameur d'en bas, tous, d'un commun accord, avaient levé les poings et fait sauter les ardoises--puis, s'agrippant et se suspendant aux poutres qui en craquèrent, ils avaient passé leurs têtes au dehors, afin de voir! afin de voir!...

Or, devant cette quantité de têtes, qu'éclairait le brouillard en feu et qui guettaient le tomber de la sienne, les yeux du patient s'agrandirent:--en un grave silence, affolé peut-être, il considéra, dans les airs d'alentour, en frissonnant, cette mouvante assemblée incorporelle de faces sinistres,--avec une stupeur telle... qu'il fut décapité bouche béante.

Ce Mahoin!

LA MAISON DU BONHEUR

Là, tout n'est qu'ordre et beauté, Luxe, calme et volupté!

(CHARLES BAUDELAIRE. L'Invitation au voyage.)

Deux beaux êtres humains se sont rencontrés à cette heure des années qui précède le tomber merveilleux de l'automne; à cette heure où,--telle que, sur de riches forêts, après une ondée d'orage, l'étoile du soir,--la Mélancolie se lève, illuminant de mille teintes magiques toutes les âmes bien nées.

Autrefois,--ô souvenances déjà lointaines!--ces deux âmes, dès les premières aurores, apparurent natalement blanches et douées, à l'état nostalgique, d'une sorte de languide passion pour les seules choses du Ciel.--On eût dit d'éternels enfants, destinés à mourir comme les oiseaux s'envolent et que le lis du matin serait la seule fleur oubliable sur leurs chastes tombes.

Mais ils étaient prédestinés à vivre,--et l'Humanité est venue avec ses luttes et ses stupeurs.

Elle et lui, l'un de l'autre isolés par le hasard des villes et des contrées, grandirent, en des milieux parallèles, sans se rencontrer jamais.

Au cours de l'existence, et sous tous les cieux, ils eurent donc à subir le salut des passants polis, aux yeux sourieurs, aux airs sagaces, aux admirations officielles, aux jugements d'emprunt, aux préoccupations oiseuses, aux riens compassés, aux coeurs uniquement lascifs, aux politiques visées, aux calomnieux éloges,--et dont les présences, très distinguées, dégagent une odeur de bois mort.

Ah! c'est que tous deux avaient, comme nous, reçu le jour au sein triste de ces nations occidentales, lesquelles, sous couleur d'établir, enfin, sur la terre, le règne «régulier» de la Justice, vont, se dénuant, à plaisir, de ces instincts de l'en-Haut--qui, seuls, constituent l'Homme réel,--et préfèrent s'aventurer librement, désormais, au gré d'une Raison désespérée, à travers les hasards et les phénomènes, en payant chaque «découverte» d'un endurcissement plus sourd du coeur.

Au spectacle environnant de cet effort moderne, le plus sage, humainement,--aux yeux, du moins, des gens du «monde»,--ne serait-ce pas de se laisser vivre, en vagues curieux, n'acceptant des années que les sensualités intellectuelles ou physiques, et sans autres passions que celle du plus commode éclectisme?

Cependant, Paule de Luçanges, ainsi que le duc Valleran de la Villethéars, dès leur juvénilité, commencèrent à ressentir beaucoup d'étonnement de faire partie d'une espèce où le dépérissement de toute foi, de tous désintéressés enthousiasmes, de tout amour noble ou sacré, menaçait de devenir endémique.

Aucuns passe-temps ne pouvaient les distraire de l'humiliant déplaisir qu'ils en éprouvèrent, encore presque enfants, sans, toutefois, le laisser transparaître, à cause d'une sorte de charité très douce dont ils étaient essentiellement pénétrés. Paule, svelte, en sa beauté d'Hypatie chrétienne, était de la race de ces mondaines aux coeurs de vestales qui, préservées mieux que les Sand, les Sapho, les Sévigné, même, ou les Staël, de la vanité d'écrire, gardent, très pure, la lueur virginale de leur inspiration pour un seul élu. Lui ne se distinguait, en apparence, du commun des personnes de bonne compagnie que,--parfois,--par un certain coup d'oeil bref, très pénétrant, un peu fixe et dont l'indéfinissable impression dissolvait ou inquiétait autour de lui les plus banales insouciances.

Tous deux, ainsi, voilaient, sous les irréprochables dehors qu'imposent les convenances aux êtres bien élevés, les géniales facultés de méditation dont leur Créateur avait doté leurs esprits solitaires. Et, de jour en jour, ces singuliers adolescents,--autant que les despotiques devoirs d'un rang dont ils s'honoraient le leur pouvaient permettre,--s'éloignaient de ces mille distractions si chères, d'habitude, à la jeunesse élégante.

Ne perdaient-ils pas les heures dorées de leur printemps en de trop songeuses et sans doute stériles réflexions touchant... par exemple, ces nébuleux problèmes,--réputés insignifiants, ennuyeux ou insolubles--et auxquels, cependant, une bizarre particularité de conscience les contraignait de s'intéresser?...

--Peut-être.

--Mais il leur apparaissait qu'autour d'eux, par exemple, l'Esprit de nos temps en travail,--qui s'efforce d'enfanter, pour la gloire d'un prestigieux Avenir, le monstre d'une chimérique Humanité décapitée de Dieu--les mettait en demeure, eux aussi, en ce qui concernait l'humain de leurs êtres, d'opter, au plus secret de leurs pensées, entre leurs ataviques aspirations... et Lui.

Le récent idéal--(ce progressif Bien-être, toujours proportionnel aux nécessités des pays et des âges et dont chaque degré, suscitant des soifs nouvelles, atteste l'Illusoire indéfini... par conséquent la fatale démence d'y confiner notre But suprême...)--ne sut éveiller en leurs intelligences qu'une indifférence vraiment absolue. L'orgueilleux bagne d'une telle finalité ne pouvait, en effet, séduire ou troubler, même un instant, ces deux consciences qui, tout éperdues de Lumière et d'humilité, se souvenaient de leur origine. Et ces réalités de bâtons flottants--en qui se résolvent, d'ordinaire, les fascinants mirages à l'aide desquels le vieil opium de la Science dessèche les yeux des actuels vivants,--ces «conquêtes de l'Homme moderne», enfin, leur semblaient infiniment moins utiles que mortellement inquiétantes,--étant remarqués, surtout, le quasi-simiesque atrophiement du Sens-surnaturel qu'elles coûtent... et l'espèce d'ossification de l'âme qu'elles entraînent. Imbus d'un atavisme QUI, EN RÉALITÉ, COMMENÇAIT À DIEU, ils se fussent (oh! même affamés!) refusés, d'instinct, certes! à céder, malgré l'exemple, les droits sacrés de leur aînesse consciente contre toutes les pâtées de lentilles vénéneuses dont un périssable Actualisme eût tenté de séduire leur inanition. Quant à cet Avenir, dont une église de rhéteurs têtus prophétisait la perdurable et sublime rutilance, ces deux jeunes gens hésitaient à s'infatuer au point de par trop oublier, aussi, qu'en fin de compte, (--ne fût-ce qu'au témoignage criard de ces vingt-six changements à vue dont ne cesse de nous assourdir, sous nos pieds, la menaçante géologie,--et en passant même sous silence les fort troublantes révélations de l'astronomie moderne,--) l'univers attesta, maintes fois, inopinément, être une salle trop peu sûre pour que l'on dût caresser une minute l'idée de jamais pouvoir s'y installer définitivement.

En sorte que tout le clinquant intellectuel de la Science, toutes les boîtes de jouets dont se paye l'âge mûr de l'Humanité, tous les bondissements désespérés des impersuasives métaphysiques, tout l'hypnotisme d'un Progrès--si magnifiquement naturel, éclairé par la providence d'un Dieu révélé et, sans lui d'une vanité si poignante,--non, tout cela ne leur paraissait pas aussi sérieux, ni aussi utile, en substance, que le tout simple et natal regard de l'Homme vers le Ciel.

Socialement, toutefois, il leur était difficile, en eux-mêmes, de condamner, à l'étourdie, l'évidence de cet effort de tous vers la grande Justice,--vers une équité meilleure, enfin, que celle dont se lamente le Passé. Mais les résultats très précis, obtenus en appliquant ces théories humanitaires,--empruntées, d'ailleurs, à l'éternel Christianisme,--semblaient jusqu'à présent,--il fallait bien se l'avouer,--singulièrement en désaccord avec les admirables intentions de leurs partisans. Comment ne pas reconnaître, en effet, que les plus libres, les plus fiers et les plus jaloux de la Liberté, parmi les peuples, sont ceux-là même qui, les longs fouets ensanglantés aux poings, supplicient le plus leurs esclaves, savent humilier le mieux leurs pauvres et, entre les forfaits à commettre, ne préfèrent, jamais que les plus vils?

Comment éviter, par tous pays, le spectacle de ces triomphantes lupercales où les majorités--au patriotisme si lucratif, aux éloquences foraines,--exultent si gravement, et dont la sereine servilité,--giratoire seulement aux uniques souffles de ces trahisons écoeurantes philosophiquement situées au-dessous de toute pénalité comme de tout dédain,--affirme outre mesure en quelle désespérante inanité s'aplatissent les révolutions? Et, pour conclure, comment ne pas comprendre, sans effort, qu'étant donnée la loi de l'innée disproportion des intelligences, en leur diversité d'aptitudes, le prétendu règne d'une Justice purement humaine ne saurait être jamais que la tyrannie du Médiocre, s'autorisant, gaiement, de quoi? du nombre! pour imposer l'abaissement à ceux dont le génie, constituant, seul, l'entité même de l'Esprit-Humain, a, seul, de droit divin, qualité pour en déterminer et diriger les légitimes tendances!

--Mais, sans daigner juger la mode actuelle des idées septentrionales, le noble songeur et la belle songeuse, détournant les yeux, autant qu'ils le pouvaient, de l'énigmatique performance terrestre, résumaient toujours leurs méditations en cet ensemble de pensées:

--Qu'importe à la Foi réelle le vain scandale de ces poignées d'ombres, demain disparues pour faire place à d'équivalents fantômes?

Qu'importe qu'elles détiennent aujourd'hui, comme hier, comme demain, l'écorce matérielle d'un Pouvoir dont l'essence leur est inaccessible? Nul ne peut posséder d'une chose que ce qu'il en éprouve. Si cette chose est belle, noble,--enfin, divine d'origine, et qu'il soit, lui, d'essence vile,--c'est-à-dire d'une prudence d'instincts nécessairement abaissante,--la beauté, la noblesse, la divinité de cette chose, s'évanouissant immédiatement au seul contact du violateur, il n'en possédera que son intentionnelle profanation,--bref, il n'y retrouvera, comme en toutes choses, que la vilainie même de son être, que l'écoeurante, éclairée et bestiale médiocrité de son être: rien de plus.--Donc il n'y a pas lieu de s'en irriter.

Tels, s'attristant, peut-être, quelque peu, de ces fatalités de leur époque,--mais sans oublier qu'il fut des siècle pires,--et se recueillant, chaque jour, en ces visions que l'Art le plus élevé sait offrir aux coeurs chastes et solitaires, ces deux promis de l'Espérance, au défi des années, s'attendaient.

Cette disparité de nature entre eux et la plupart des dignes vivants de nos régions, ils ne l'avaient pas constatée au début de la vie. Non. Ces êtres d'au-delà s'étaient refusés longtemps à se rendre--même aux évidences les plus affreuses, ou, les considérant comme passagères, les avaient pardonnées avec une indulgence jamais lassée. Les regards encore éblouis de reflets antérieurs à leurs yeux charnels, comment eussent-ils démêlé, à première vue, de quel enfer foncier se constitue la banalité sociale! C'est pourquoi leur sensibilité crédule, toute imbue d'angéliques larmes, fut incessamment surprise, alors, et partagea mille mensongères--ou si médiocres «douleurs», que celles-ci étaient indignes d'un tel nom. Longtemps il suffit, autour d'eux, de sembler dans une affliction pour que ces coeurs inextinguibles devinssent réchauffants,--et prodigues! et consolateurs!... Ah! se dévouer, s'oublier! quelle joie d'anges penchés sur ceux que l'on abandonne! Qu'importe si, le plus souvent, ceux-ci ne daignent se souvenir des «anges» que pour en critiquer, toujours un peu tard, l'humiliante irréalité!

Ainsi rayonna leur charité, ce passe-temps divin des justes,--même sur ces assoiffés d'amusements dont le propre est de témoigner une sorte de rabique aversion au seul ressentir, même obscur, de toutes approches d'âmes souveraines, tant l'idée seule que celles-ci puissent encore exister leur semble insupportable, fatigante et révoltante. Oui, tous deux eurent la bienveillance de toujours se tenir éloignés de ce genre de personnes, pour leur épargner l'ennui de cette sensation toute naturelle.

Mademoiselle de Luçanges et le duc de la Villethéars subirent donc, chacun de leur côté, cette existence, jusqu'au jour mortel où, tous deux, presque en même temps, s'aperçurent que les suffocantes bouffées--émanant des lourds ébats de cette Médiocrité universelle--avaient répandu la contagion jusque sur leurs proches, leurs frères, leurs «égaux,»--la plupart de leurs princes et de leurs prêtres!...

Alors un froissement terrible d'âme les glaça, leur causa cette sorte de lassitude sévère qu'un Dieu-martyr seul peut surmonter devant le reniement de son disciple. Humiliés de se sentir quand même solidaires de cet envahissement si près d'eux monté, une tentation d'inespérance les prit, troubla leurs coeurs sacrés et peu s'en fallut qu'elle n'assombrît même, au plus secret de leurs croyances, jusqu'au sentiment de Dieu.

Elle ni lui n'étaient, en effet, du nombre de ces esprits-créateurs, trempés de manière à tenir tête fût-ce au scandale de toute l'Humanité et dont le fulgurant souffle d'infini refoulerait les plus rugissantes rafales: ce n'étaient que deux exquises intelligences, merveilleusement douées,--que cette qualité d'épreuve fit fléchir, comme deux fleurs sous la pluie.

Ils ne se plaignirent pas.--Seulement, ce devinrent, bientôt, deux âmes en deuil, désenchantées même du sacrifice et dont aucune fête ne pouvait augmenter ou diminuer le royal ennui amer.

Maintenant ils n'ont plus soif que d'exils.--«Plaindre? Comment juger! Que sert, d'ailleurs? Instants perdus.»

Un besoin d'adieux les étouffe, et voilà tout. Ils pensent avoir gagné le droit d'oublier. À peine s'ils daignent voiler parfois, sous la pâleur d'un sourire, leur indifférence morose. Devenus d'une clairvoyance inconsolable, ils portent en eux leur solitude. Ne pouvant plus se laisser décevoir, entre eux et la foule sociale la misérable comédie est terminée.

Aussi, dès l'instant conjugal où le Destin les a mis en présence, ils se sont reconnus, d'un regard, et se sont aimés, sans paroles, de cet irrésistible amour, trésor de la vie.--Oh! s'exiler en quelque nuptiale demeure, pour sauver du désastre de leurs jours au moins un automne, une délicieuse échappée de bonheur aux teintes adorablement fanées, une mélancolique embellie!--Jaloux de leur secret, sûrs de leurs pensées, ils se sont écrit. Dispositions prises, ils partent, ils disparaissent,--devant se retrouver, non dans un de leurs lourds châteaux, où des visiteurs, encore...--mais en cette retraite bien inconnue qu'ils ont choisie et noblement ornée, au goût de leurs âmes, pour y cacher leur saison de paradis.

La maison du Bonheur domine une falaise, là-bas, au nord de France, puisqu'enfin c'est la patrie! Elle est enclose des murs verdoyants d'un grand jardin, formé d'une pelouse, tout en fleurs, au centre de laquelle, entre des saules et de grises statues, retombe, en un bassin de marbre, l'élancée fusée de neige d'un jet d'eau.

Deux latérales allées de très hauts arbres obscurs se prolongent solitairement. La solennité, le silence de cette habitation sont doux et inquiétants comme le crépuscule. Là, c'est un tel isolement des choses!--Un rayon de l'Occident, sur les fenêtres--empourprées tout à coup--de la blanche façade,--la chute d'une feuille qui, de la voûte d'une allée, tombe, en tournoyant, sur le sable,--ou quelque refrain de pêcheur, au loin,--ou telle fuite plus rapide des nuages de mer,--ou la senteur, soudain plus subtile, d'une touffe de roses mouillées qu'effleure un oiseau perdu,--mille autres incidences, ailleurs imperceptibles, semblent, ici, comme des avertissements tout à fait étranges de la brièveté des jours.

Et, lorsqu'ils en sont témoins, en leurs promenades, les deux exilés! alors qu'une causerie heureuse unit leurs esprits sous le charme d'un mutuel abandon, voici qu'ils tressaillent, ils ne savent pourquoi! Pensifs, ils s'arrêtent: le ton joyeux de leurs paroles s'est dissipé!... Qu'ont-ils donc entendu? Seuls, ils le savent. Ils se pressent, l'un à l'autre, la main, comme troublés d'une sensation mortelle! Et le visage de la bien-aimée s'appuie, languissamment, sur l'épaule de son ami! Deux larmes tremblent entre ses cils, et roulent sur ses joues pâlissantes.

Et, quand le soir bleuit les cieux, un serviteur taciturne, ancien dans l'une de leurs familles, vient allumer les lampes dans la maison.

--Mais la bien-aimée,--les femmes sont ainsi,--se plaît à s'attarder, par les fleurs, sur la pelouse, au baiser de quelque corolle déjà presque endormie. Puis, ils rentrent ensemble.

--Oh! ce parfum d'ébène, de fleurs mortes et d'ambre faible, qu'exhale, dès le vestibule, la douce demeure! Ils se sont complu à l'embellir, jusqu'à l'avoir rendue un véritable reflet de leurs rêves!

Auprès des tentures qui en séparent les pièces, des marbres aux pures lignes blanches, des peintures de forêts, et, suspendus aux tapisseries anciennes des murailles, des pastels, dont les visages sont pareils à des amies défuntes et inconnues. Sur les consoles, des cristaux aux tons de pierres précieuses, des verreries de Venise aussi, aux couleurs éteintes. Çà et là, cloués en des étoffes d'Orient, luisent, en éclairs livides, incrustés d'un très vieil or, des trophées d'armes surannées.--Dans les angles, de grands arbustes des Îles. Là, le piano d'ébène, dont les cordes ne résonnent, comme les pensées, que sous des harmonies belles et divines; puis, sur des étagères, ou laissés ouverts sur la soie mauve des coussins, des livres aux pages savantes et berceuses, qu'ils relisent ensemble et dont les ailes invitent leurs esprits vers d'autres mondes.

Et, comme nul ne possède, en effet, que ce qu'il éprouve, et qu'ils le savent,--et que ce sont deux chercheurs d'impressions inoubliables, il vivent là des soirées dont le charme oppresse leurs âmes d'une sensation intime et pénétrante de leur propre éternité. Souvent, en regardant l'ombre des objets sur les tentures séculaires, ils détournent les yeux, sans cause intelligible. Et les sculptures sombres, à l'entour de quelque grand miroir,--dont l'eau bleuâtre reflète le scintillement, tout à coup, d'un astre, à travers les vitres,--et l'inquiétude du vent, froissant, au dehors, dans l'obscurité, les feuilles du jardin,--et les solennelles, les indéfinissables anxiétés qu'éveille en eux, lorsque l'heure sonne distincte et sonore, le mystère de la nuit,--tout leur parle, autour d'eux, cette langue immémoriale du vieux songe de la vie, qu'ils entendent sans peine, grâce à leur recueillement sacré. Tels, ne laissant point la dignité de leurs êtres se distraire de cette pensée qu'ils habitent ce qui n'a ni commencement ni fin, ils savent grandir, de toute la beauté de l'Occulte et du Surnaturel,--dont ils acceptent le sentiment,--l'intensité de leur amour.

Ainsi, prolongeant les heures, délicieusement, en causeries exquises et profondes, en étreintes où leurs corps ne seront plus que celui d'un Ange, en suggestives lectures, en chants mystérieux, en joies délicieuses, ils puiseront de toujours nouvelles sensations de plus en plus vibrantes, extra-mortelles! en cette solitude--qu'un si petit nombre de leurs «semblables» se soucierait de jalouser. Incarnant, enfin, toute la poésie de leurs intelligences dans sa plus haute réalisation, leurs aurores, et leurs jours--et leurs soirs, et leurs nuits seront des évocations de merveilles. Leurs coeurs, passionnés d'idéal autant que d'éperdus désirs, s'épanouiront comme deux mystiques roses d'Idumée, satisfaites d'embaumer les hauteurs natales à quelque vague distance même, hélas! des Jérusalem,--en Terre-Sainte, pourtant.

De même que, libres, ils ont distribué, simplement et de la manière la plus discrète, la presque totalité de leurs vastes et austères fortunes à de ces deshérités--qu'en véritables originaux ils se sont donné la peine de chercher avec un choix patient,--de même, hostiles à toutes emphases, ils n'ont éprouvé nullement, le besoin de se «jurer» qu'ils ne se survivraient pas l'un à l'autre. Non.--Seulement, ils savent très bien à quoi s'en tenir là-dessus.

Au parfait dédain de tout ce qui les a déçus, loin du désenchantement brillant de leur monde d'autrefois, ils ont jeté, d'un regard, à leur ex-entourage, oublié déjà, l'adieu glacé, suprême, claustral, que la mélancolie de leur joie grave ne regrettera jamais. Ils sont ceux qui ne s'intéressent plus. Ayant compris, une fois pour toutes, de quelle atroce tristesse est fait le rire moderne, de quelles chétives fictions se repaît la sagesse purement terre à terre, de quels bruissements de hochets se puérilisent les oreilles des triviales multitudes, de quel ennui désespéré se constitue la frivole vanité du mensonge mondain, ils ont, pour ainsi dire, fait voeu de se contenter de leur bonheur solitaire.

Oui, ces augustes êtres (exceptionnels!), s'estimant avoir gagné la paix, sauront conserver inviolable la magie de leur isolement. Persuadés, non sans d'inébranlables motifs, que l'unique raison d'être, (en laquelle cherchent, fatalement, à réaliser leurs semblances), de ceux-là qui, errants et froids, ne peuvent être heureux, consiste à troubler, d'instinct, s'il leur est possible, le bonheur de ceux-là qui savent être heureux, ces divins amants, pour sauvegarder la simplicité de leur automnale tendresse, se sont résolus à l'égoïsme d'un seuil strictement ignoré, strictement fermé.--Inhospitaliers, plutôt, jamais ils ne profaneront le rayonnement intérieur de leur logis, ni les présences,--qui sait!--des familiers Esprits émus de leur souverain amour, en admettant «chez eux», ne fût-ce que par quelque hasardeux soir d'ouragan, tel banal, voire illustre, étranger. Ils ne risqueront, sous aucun prétexte du Destin, le calme de leur indicible,--à jamais imprécis--et, par conséquent, immuable ravissement. Plus sages que leurs aïeux de l'Eden, ils n'essayeront jamais de savoir pourquoi ils sont heureux, n'ayant pas oublié ce que coûtent ces sortes de tentatives. Au reste, ne désirant d'autrui que cette indifférence dont ils espèrent s'être rendus dignes, il se trouve qu'un assentiment inconscient du monde la leur accorde volontiers.

Bref, sous leur toit d'élection, ayant, paraît-il, mérité d'en-haut ce privilège, devenu si rare, de pouvoir se ressaisir quand même dans l'Immortel, ces deux élus,--magnifiques, bien qu'un peu pâles,--sauront défendre attentivement,--c'est-à-dire en connaissance de cause,--contre toutes atteintes «sociales», leur tardive félicité.

LES AMANTS DE TOLÈDE

À MONSIEUR ÉMILE PIERRE

LES AMANTS DE TOLÈDE

«Il eût donc été juste que Dieu condamnât l'Homme au Bonheur?

Une des réponses de la Théologie romaine à l'objection contre la Tache-originelle.

Une aube orientale rougissait les granitiques sculptures, au fronton de l'Official, à Tolède--et, entre toutes, le Chien-qui-porte-une-torche-enflammée-dans-sa-gueule, armoiries du Saint-Office.

Deux figuiers épais ombrageaient le portail de bronze: au delà du seuil, de quadri-latérales marches de pierre exsurgeaient des entrailles du palais,--enchevêtrement de profondeurs calculées sur de subtiles déviations du sens de la montée et de la descente.--Ces spirales se perdaient, les unes dans les salles de conseil, les cellules des inquisiteurs, la chapelle secrète, les cent soixante-deux cachots, le verger même et le dortoir des familiers;--les autres, en de longs corridors, froids et interminables, vers divers retraits...--des réfectoires, la bibliothèque.

En l'une de ces chambres,--dont le riche ameublement, les tentures cordouanes, les arbustes, les vitraux ensoleillés, les tableaux, tranchaient sur la nudité des autres séjours,--se tenait debout, cette aurore-là, les pieds nus sur des sandales, au centre de la rosace d'un tapis byzantin, les mains jointes, les vastes yeux fixes, un maigre vieillard, de taille géante, vêtu de la simarre blanche à croix rouge, le long manteau noir aux épaules, la barrette noire sur le crâne, le chapelet de fer à la ceinture. Il paraissait avoir passé quatre-vingts ans. Blafard, brisé de macérations, saignant, sans doute, sous le cilice invisible qu'il ne quittait jamais, il considérait une alcôve où se trouvait, drapé et festonné de guirlandes, un lit opulent et moelleux. Cet homme avait nom Tomas de Torquemada.

Autour de lui, dans l'immense palais, un effrayant silence tombait des voûtes, silence formé des mille souffles sonores de l'air que les pierres ne cessent de glacer.

Soudain le Grand-Inquisiteur d'Espagne tira l'anneau d'un timbre que l'on n'entendit pas sonner. Un monstrueux bloc de granit, avec sa tenture, tourna dans l'épaisse muraille. Trois familiers, cagoules baissées, apparurent--sautant hors d'un étroit escalier creusé dans la nuit,--et le bloc se referma. Ceci dura deux secondes, un éclair! Mais ces deux secondes avaient suffi pour qu'une lueur rouge, réfractée par quelque souterraine salle, éclairât la chambre! et qu'une terrible, une confuse rafale de cris si déchirants, si aigus, si affreux,--qu'on ne pouvait distinguer ni pressentir l'âge ou le sexe des voix qui les hurlaient,--passât dans l'entrebâillement de cette porte, comme une lointaine bouffée d'enfer.

Puis, le morne silence, les souffles froids, et, dans les corridors, les angles de soleil sur les dalles solitaires qu'à peine heurtait, par intervalles, le claquement d'une sandale d'inquisiteur.

Torquemada prononça quelques mots à voix basse.

L'un des familiers sortit, et, peu d'instants après, entrèrent, devant lui, deux beaux adolescents, presque enfants encore, un jeune homme et une jeune fille,--dix-huit ans, seize ans, sans doute. La distinction de leurs visages, de leurs personnes, attestait une haute race, et leurs habits--de la plus noble élégance, éteinte et somptueuse--indiquaient le rang élevé qu'occupaient leurs maisons. L'on eût dit le couple de Vérone transporté à Tolède: Roméo et Juliette!... Avec leur sourire d'innocence étonnée,--et un peu roses de se trouver ensemble, déjà,--tous deux regardaient le saint vieillard.

--«Doux et chers enfants», dit, en leur imposant les mains, Tomas de Torquemada,--«vous vous aimiez depuis près d'une année (ce qui est longtemps à votre âge), et d'un amour si chaste, si profond, que tremblants, l'un devant l'autre, et les yeux baissés à l'église, vous n'osiez vous le dire. C'est pourquoi, le sachant, je vous ai fait venir ce matin, pour vous unir en mariage, ce qui est accompli. Vos sages et puissantes familles sont prévenues que vous êtes deux époux et le palais où vous êtes attendus est préparé pour le festin de vos noces. Vous y serez bientôt, et vous irez vivre, à votre rang, entourés plus tard, sans doute, de beaux enfants, fleur de la chrétienté.

«Ah! vous faites bien de vous aimer, jeunes coeurs d'élection! Moi aussi, je connais l'amour, ses effusions, ses pleurs, ses anxiétés, ses tremblements célestes! C'est d'amour que mon coeur se consume, car l'amour, c'est la loi de la vie! c'est le sceau de la sainteté. Si donc j'ai pris sur moi de vous unir, c'est afin que l'essence même de l'amour, qui est le bon Dieu seul, ne fût pas troublée, en vous, par les trop charnelles convoitises, par les concupiscences, hélas! que de trop longs retards dans la légitime possession l'un de l'autre entre les fiancés peuvent allumer en leurs sens. Vos prières allaient en devenir distraites! La fixité de vos songeries allait obscurcir votre pureté natale! Vous êtes deux anges qui, pour se souvenir de ce qui est RÉEL en votre amour, aviez soif, déjà, de l'apaiser, de l'émousser, d'en épuiser les délices!

Ainsi soit-il!--Vous êtes ici dans la Chambre du Bonheur: vous y passerez seulement vos premières heures conjugales, puis me bénissant, je l'espère, de vous avoir ainsi rendus à vous-mêmes, c'est-à-dire à Dieu, vous retournerez, dis-je, vivre de la vie des humains, au rang que Dieu vous assigna.»

Sur un coup d'oeil du Grand-Inquisiteur, les familiers, rapidement, dévêtirent le couple charmant, dont la stupeur--un peu ravie--n'opposait aucune résistance. Les ayant placés vis-à-vis l'un de l'autre, comme deux juvéniles statues, ils les enveloppèrent très vite l'un contre l'autre de larges rubans de cuir parfumé qu'ils serrèrent doucement, puis les transportèrent, étendus, appliqués coeur auprès du coeur et lèvres sur lèvres,--bien assujettis ainsi,--sur la couche nuptiale, en cette étreinte qu'immobilisaient subtilement leurs entraves. L'instant d'après, ils étaient laissés seuls, à leur intense joie--qui ne tarda pas à dominer leur trouble--et si grandes furent alors les délices qu'ils goûtèrent, qu'entre d'éperdus baisers ils se disaient tout bas:

--Oh! si cela pouvait durer l'éternité!...

Mais rien ici-bas, n'est éternel,--et leur douce étreinte, hélas! ne dura que quarante-huit heures.

Alors des familiers entrèrent, ouvrirent toutes larges les fenêtres sur l'air pur des jardins: les liens des deux amants furent enlevés,--un bain, qui leur était indispensable, les ranima, chacun dans une cellule voisine.--Une fois rhabillés, comme ils chancelaient, livides, muets, graves et les yeux hagards, Torquemada parut et l'austère vieillard, en leur donnant une suprême accolade, leur dit à l'oreille:

--Maintenant, mes enfants, que vous avez passé par la dure épreuve du Bonheur, je vous rends à la vie et à votre amour, car je crois que vos prières au bon Dieu seront désormais moins distraites que par le passé.

Une escorte les reconduisit donc à leur palais tout en fête: on les attendait; ce furent des rumeurs de joie!...

Seulement, pendant le festin de noces, tous les nobles convives remarquèrent, non sans étonnement, entre les deux époux, une sorte de gêne guindée, d'assez brèves paroles, des regards qui se détournaient, et de froids sourires.

Ils vécurent, presque séparés, dans leurs appartements personnels et moururent sans postérité,--car, s'il faut tout dire, ils ne s'embrassèrent jamais plus--de peur... DE PEUR QUE CELA NE RECOMMENÇAT!

LE SADISME ANGLAIS

À MONSIEUR JORIS KARL HUYSMANS

LE SADISME ANGLAIS

Maxima debetur puero reverentia.

SENTENCES SCOLAIRES

Diverses correspondances de l'étranger, publiées récemment dans les journaux parisiens, donnent à entendre que les enfants vendus en Angleterre pour y subir toutes flétrissures finissent, de rebuts en rebuts, par se perdre en des spirales d'infamie et de misère si sombres que l'oeil ne saurait se résoudre à les y suivre.

Or, si l'on en croit des bruits qui circulent à Londres, il paraîtrait que tel n'est MÊME pas le sort de plusieurs de ces pauvres petits êtres et que, sous peu de temps (si des influences marquantes n'étouffent pas un tardif cri de justice), certains rapports inattendus menacent d'éclairer d'une lueur d'horreur toute nouvelle l'ensemble des faits acquis à la vérité déjà par les cinq attestations du Comité supérieur d'enquête. Peut-être allons-nous apprendre, cette fois, jusqu'à quel degré d'atrocité compassée peuvent se porter, dénaturés par les excès, non seulement un grand nombre d'hystériques vieillards, mais une partie de la jeunesse actuelle d'outre-Manche.

La Pall Mall Gazette se réserve, sans doute, après de très secrètes recherches, les révélations PRÉCISES dont nous ne pouvons encore prendre l'initiative. Nous nous décidons cependant à publier aujourd'hui--afin de laisser simplement pressentir au public l'esprit de ces révélations plus ou moins prochaines--un certain entretien que nous eûmes, vers la fin du printemps de cette année même (c'est-à-dire quelques semaines avant le bruit provoqué par les scandales de Londres) avec deux jeunes et célèbres littérateurs anglais, alors qu'un soir, aux Champs-Élysées, nous eûmes l'agrément de les rencontrer.

Les nommer serait une inconvenance qu'il ne faudrait pas trop nous défier, toutefois, de commettre.

La coïncidence, entre ce qu'ils nous déclarèrent ce soir-là, sur le ton de causerie le plus naturel du monde, avec les récits, avérés aujourd'hui, de la Pall Mall Gazette, nous fait un devoir de porter à la connaissance du lecteur le tout spécial excédent d'affirmations inquiétantes qu'ils émirent en cette conversation.

Comme l'un et l'autre se répandaient en doléances bizarres sur la «frivolité» des vices de notre décadence:

--Oh! répondis-je, on sait que les étrangers ont coutume d'affecter, en France, une austérité de moeurs qui leur permet de traiter Paris de Babylone, de Gomorrhe et de Capoue, en profitant, tout bas, de cette même licence qu'ils condamnent si haut.

--C'est la qualité de votre libertinage que dédaignent quelques étrangers! répliqua l'un de ces gentlemen; et ce n'est que par curiosité qu'un Anglais sérieux effleure, en passant, vos trop futiles plaisirs. Les nôtres, chez nous, sont, vraiment, d'un confort supérieur.--Tenez:

Et, à grands traits, ils se mirent l'un après l'autre à nous esquisser cette organisation, si connue aujourd'hui, de la Traite des vierges: cette exportation, par jour, d'une moyenne de trente à cinquante enfants de huit à treize ans, cette mise en coupe réglée de toute virginité, de toute pudeur humaine. Ils s'étendirent en savantes variations sur le viol et sur les moyens dont on se sert, là-bas, pour l'accomplir commodément, soit en certaines demeures de Londres, soit en certains vieux châteaux anglais perdus dans les brumes. Chambres matelassées, oubliettes perfectionnées, anesthésiques et voitures de sûreté défilèrent sur leurs langues avec une verve sinistre qui eût confondu Ann Radcliffe. C'était par milliers et par milliers qu'ils évoquaient les victimes de l'hypocrite lubricité de leurs compatriotes, et, chose étrange! ce n'était que cette hypocrisie qui paraissait les indigner.

--Bah! répondis-je, un peu surpris,--voilà bien les poètes! Ces abus se passent à Londres comme à Pétersbourg, à New-York, à Vienne, ici même, et dans toutes les grandes villes. C'est le droit du seigneur, demeurant toujours le même et se monnayant, à présent, en droit du patron sur «ses petites ouvrières», du propriétaire sur ses bonnes, du passant sur les affamées. C'est le Progrès. La faim, l'isolement, les mauvais traitements de la famille, la paresse, le pavé, les guenilles, l'exemple, l'idée d'un bien-être, d'une sorte d'âcre vengeance sont partout des moyens qui dispensent les libertins d'employer la force.

Ceci est éternel, et les chiffres fournis par les statistiques européennes sont tels qu'il sera difficile d'y remédier de longtemps. Paris, je vous assure, n'a que faire de chambres matelassées et personne, même, ne trouve nécessaire de prier un orgue de Barbarie de jouer sous les fenêtres, comme dans Fualdès, pendant l'instant psychologique, attendu que les Parisiennes ne jettent pas les hauts cris pour si peu. Elles s'en vont, leur salaire en poche, en chantonnant Il bacio, les Cerises ou Tant pis pour elle! et tout est dit.--Je ne vois donc pas pourquoi vous reprochez à Paris les facilités qu'il offre, au contraire, à vos assouvissements.

L'un de mes interlocuteurs, avec un sourire pâle et fatigué, secoua la tête:

--À Paris, les jeunes filles, les enfants ne crient pas, dites-vous?... Eh! c'est là, justement, ce que plusieurs connaisseurs, et nous, entre autres, nous leur reprochons!... Voilà bien les Français avec leurs sens d'oiseaux! Pour quelques innocentes privautés, quelques jeux d'enfants, quelques faveurs banales, les voilà se croyant des princes de la Débauche! En vérité, nous sommes plus... sérieux.

--Ah? répondis-je.

Après un moment de silence:

--Au fond,--continua tranquillement celui des deux promeneurs qui venait de parler,--pour connaître et comprendre les préférences passionnelles d'un peuple, la nature, enfin, des sens dont son organisme, en général, est pénétré, je dis qu'il n'est pas inutile de méditer, d'approfondir les impressions dominantes que laissent dans l'esprit, à cet égard, les oeuvres de son exprimeur favori, de son Poète national. Ce que «chante», en effet, celui-ci, les autres l'accomplissent--ou rêvent de l'accomplir.

Voyons: en France, vous avez votre Victor Hugo, par exemple, dont les oeuvres crèvent de santé, de morale convenue et de solennelles vieilleries: tous le lisent. Donc, la dominante des préférences sensuelles de la majorité des Français est exprimée en ses ouvrages, et la simplicité, toute primitive, de vos joies libertines en fait foi.

Nous... c'est autre chose. Notre poète vraiment national est Algernon Charles Swinburne, dont le génie ou le talent sont également hors ligne: les éditions de ses oeuvres se succèdent et s'épuisent, tous les ans, par vingt et trente mille volumes. Il est, on peut le dire, sous tous les yeux, en Angleterre. Donc, la dominante de ce qu'il exprime, en ses rêves sensuels, correspond le mieux à celle des sens de la majorité des Anglais.

Mon raisonnement, croyez-le bien, est fort solide; et pour vous mieux laisser comprendre de quelle nature peuvent être, entre les voluptés défendues, celles que nous rêvons et préférons,--de quel genre sont les sens, enfin, de la majeure partie des tempéraments anglais,--je ne vois rien de mieux que de vous citer--en les prenant, au hasard, dans son oeuvre (et entre cent mille, tous de la même nature d'impression)--que de vous citer, dis-je, tels ou tels passages d'entre les poèmes de Swinburne. Vous comprendrez, alors, à l'instant même, ce que nous regrettons de ne point trouver à Paris.

Voici donc un fragment pris, au hasard, encore une fois, de l'un de ses derniers poèmes, Anactoria. Celle qui parle est une jeune fille amoureuse; elle s'adresse à son amie, autre jeune fille de la même île.

Et mon interlocuteur me récita, d'une voix féline et caressante, le passage suivant, du grand poète anglais.

Traduction littérale:

«Je voudrais que mon amour te tuât: rassasiée de ta vie j'aspire à ta mort. Oh! trouver des moyens douloureux pour te tuer! des moyens intenses, des superflus de douleurs! te torturer amoureusement, laisser souffrir ta vie vacillante sur tes lèvres, extraire ton âme en des tortures trop douces pour tuer!

«Oh! que ne puis-je, mêlée à ton sang et fondue en toi, mourir de ta peine et de mon plaisir! Ne te châtierais-je pas d'une agonie raffinée? Ne saurais-je pas te faire souffrir dans la perfection, affecter de torturer tes pores sensibles, faire étinceler tes yeux de pleurs de sang et d'un éclat d'angoisse! frapper la douleur de la douleur comme on frappe la note de la note, saisir le médium du sanglot dans ta gorge, prendre tes membres vivants et en repétrir une lyre d'innombrables et impeccables agonies! Ne saurais-je pas te repaître de fièvre, de famine, de soif, convulser de spasmes de torture parfaits ta bouche parfaite, faire frissonner en toi la vie, l'y faire brûler à nouveau et arracher ton âme même à travers ta chair!

«Cruelle, dis-tu? Mais l'amour rend ceux qui l'aiment aussi savants que le Ciel et plus cruels que l'Enfer! Et moi, l'amour m'a rendue plus cruelle à ton égard que la mort à l'égard de l'homme. Fussé-je celui qui a créé toutes choses pour les détruire une à une, et si mes pas foulaient les étoiles et le soleil et les âmes des hommes comme ses pas les ont toujours foulées, Dieu sait que je pourrais être plus cruelle que Dieu.

«--Ah! plût aux dieux que mes lèvres, inharmonieuses, ne fussent que des lèvres collées aux charmes meurtris de ta blanche poitrine flagellée! qu'au lieu d'être nourries du lait céleste, elles le fussent du doux sang de tes douces petites blessures! Que ne puis-je les sentir avec ma langue, ces blessures! et goûter, depuis ton sein jusqu'à ta ceinture, leurs faibles gouttelettes! Que ne puis-je boire tes veines comme du vin et manger tes seins comme du miel!... Que ta chair n'est-elle ensevelie dans ma chair!»

· · ·

--Ainsi, conclut-il, l'énorme, l'immense succès de ces vers dans toutes les classes de la société anglaise prouve--comprenez-le, de grâce!--que ces images sont les PRÉFÉRÉES de nos sens, de notre imagination, de notre tempérament national: en d'autres termes, c'est ainsi que nous... aimons, que nous comprenons principalement les plaisirs de l'amour, et par conséquent c'est ainsi que nous les RÉALISONS, quand notre fortune nous le permet.

--Hein? m'écriai-je.

--Mais, sans doute! acheva paisiblement le jeune gentleman: pourquoi pas? Ces milliers d'enfants et de toutes jeunes filles enlevés, achetés et exportés chez nous, servent, je vous l'atteste, à nous procurer le genre de délices voluptueuses dont parle notre poète national; nous épuisons, parfois, sur leurs personnes, la série des plus douloureux raffinements, faisant succéder aux tortures des tortures plus subtiles. Et si la mort survient, nous savons faire disparaître ces restes inconnus.

L'enivrant spectacle de leurs souffrances et de leur beauté nous procure des ravissements qui vous sont lettre close, et, lorsqu'on les a goûtés une fois, on ne se soucie plus de ces autres transports qui vous sont suffisants.

Si vous croyez que je plaisante, rapprochez, en esprit, de tous les voeux exprimés dans les vers nationaux de Swinburne, ces précautions que je viens de vous spécifier, ces chambres matelassées des châteaux perdus et des maisons un peu sombres de l'Angleterre (de celles où l'on ne pénètre pas sans de longs détours) et vous concevrez sans effort que ce n'est point, comme à Paris, pour étouffer des marivaudages, des enfantillages, des viols et des minauderies, que quelques-uns de nos vieux et blasés industriels ont fait ces frais de tapissiers. Ils mettent leur Swinburne en action, car ils sont pratiques et ils partagent de tout point l'avis du poète Carlyle, qui déclare «préférer désormais au poème écrit le poème agi».

--Le fait est, répondis-je après un moment de stupéfaction,--le fait est que vos compatriotes ne pourraient se procurer que bien difficilement à Paris et en France des joies de cet acabit: notre décadence en ferait bien vite une question de cour d'assises, et je ne trouve pas, s'il faut tout dire, qu'il y ait lieu de nous blâmer de notre infériorité à cet égard. D'ailleurs, l'Angleterre n'a pas le monopole de ce genre--d'amour. Aux yeux de quiconque a voyagé sur notre planète, ayant quelques notions d'Histoire ancienne, ces sortes d'excès sont de tradition à l'ordre du jour chez bien des peuples. En Perse, dans l'Inde, en Turquie d'Asie, en Russie, dans tout l'Orient et de nombreux parages de l'Amérique, ces tristes horreurs sont banales, sont dans les moeurs, au point que tel civilisé qui s'en choquerait ne se ferait même pas comprendre. Elles sont DANS LA NATURE HUMAINE, paraît-il, et, même ici, bon nombre de moralistes qui jetteraient, à ce sujet, feu et flammes laisseraient percer, à leur insu, dans leur style, on ne sait quelle jalousie de n'en avoir point tâté eux-mêmes quelque peu, faute de ressources suffisantes. Regrets qui formeraient le plus clair de leur indignation contre vos richards.

Mais une réflexion console de ces turpitudes maladives et révoltantes: c'est qu'au dire de la Science, qui le prouve, elles réussissent assez mal aux tempéraments de ceux qui s'y adonnent. Vos bons vieux millionnaires qui, pour quelques livres, s'offrent ainsi des plaisirs de césars, de radjahs et de sultans, se réveillent vite paralysés, épileptiques, ataxiques ou gâteux. Les griffes de la méningite les guettent et ils finissent, pour la plupart, à quatre pattes. Laissez-moi penser qu'ils sont en fort petit nombre et que chez vous comme ici, les gens riches se contentent de séduire les enfants sans les martyriser.

--Croyez-le... si cela vous est agréable, répliqua l'autre gentleman; mais ces voluptés ne nous semblent pas aussi révoltantes qu'elles vous le paraissent et je maintiens que Paris est en retard sur ce point. La seule chose qui m'irrite, chez les miens, à Londres, ce que je voudrais démasquer si j'en avais le loisir, c'est seulement, je vous le répète, la puritaine hypocrisie de ceux qui, là-bas, hurlent des shoking! pour un beau vers païen, puis s'en vont, à la sourdine, apaiser, en de très sombres et très étouffées retraites, leurs passions renouvelées de votre maréchal de Retz. Oui, ce n'est que leur manque de franchise qui me semble shoking! à moi; mes vers sont là pour le prouver. Bref, et pour conclure, ce que nous condamnons, ce n'est pas précisément le fond, mais la forme.

--Ah! par exemple, vous êtes surprenants ici, messieurs! m'écriai-je. Ne voyez-vous pas que toute sincérité mettrait ces monstres hors d'état de parvenir à leurs fins et que, par suite, leur hypocrisie est obligatoire? Ne voudriez-vous point qu'ils prissent leurs salaces ébats coram populo?... Il m'est doux de penser qu'alors ils seraient assommés comme des chiens peu dignes de ce nom.

--Tiens, c'est assez juste, en effet! me fut-il répondu.

--Messieurs, si réellement de tels cas d'hystérie odieuse se produisent, chez vous, avec la fréquence que vous dites, j'incline à déclarer qu'il faut les signaler à la vindicte des gens tolérables de l'Europe, et qu'alors la loi--si noblement présentée, pour la protection de l'enfance, par lord Salisbury--passera au Parlement, avec toute la rigueur des châtiments dont elle peut être sanctionnée.

Mes interlocuteurs se mirent à rire.

--Aucune loi ne changerait grand'chose au marché de chair humaine en question: celles qui se vendent ne savent pas ce qui les attend, ceux qu'on enlève ou que l'on achète l'ignorent également. Nos entremetteurs sont nombreux et rusés, les matrones sont fines... la loi serait tournée par mille précautions...

--Laissez donc! répondis-je tranquillement; on allègue ces choses-là par insouciance, la veille: mais le lendemain l'on s'aperçoit d'un changement... sensible.

Certes, rien n'est absolu sur la terre et les faux monnayeurs biaisent aussi, mais beaucoup moins, en vérité, qu'ils ne le feraient sans la loi qui les condamne, ferme, à perpétuité. Tenez! je vous affirme, moi, qu'un bon millier de caresses, distribuées par votre chat à neuf queues sur les reins de deux à trois cents des exécrables tourmenteurs d'enfants dont vous parlez,--accompagnés, pour leurs subalternes, de quelque dix années de labor pedestris (vous savez?)--dégoûteraient du métier bien vite les bourreaux des deux sexes qui vivent impunément, en Angleterre, de cette abjecte industrie--et que bon nombre de vos compatriotes hésiteraient, à l'avenir, à se choisir cette carrière.--J'ajouterai qu'à leur exception personne ne s'en porterait plus mal: au contraire.

Sur quoi, nous nous séparâmes.

Jusqu'à présent, j'avais traité, en mon for intérieur, d'exagérations ces confidences étranges; mais depuis le retentissement des scandales de Londres, renforcé des bruits récents touchant les atrocités occultes que la lubricité, s'affolant elle-même, exerce, paraît-il, en Angleterre, sur tant d'innocents et d'innocentes, j'avoue qu'en me rappelant cette courte causerie d'il y a six mois, je suis devenu un peu pensif.

LA LÉGENDE MODERNE

À MONSIEUR CHARLES LAMOUREUX

LA LÉGENDE MODERNE

Va devant toi! Et, si la terre que tu cherches n'est pas créée encore, Dieu fera jaillir pour toi des mondes du néant, afin de justifier ton audace.

Paroles d'Isabelle la Catholique à Christophe Colomb.

C'était un soir d'hiver, voici de cela quelque trente années. Un étranger de passage, un jeune artiste,--affamé, comme de raison,--sans ressources, abandonné «même de son chien», se trouvait perdu, dans Paris, en un taudis glacé de la rue Saint-Roch.

L'inexorable détresse harcelait, depuis de longs mois, ce bohème inconnu--jusqu'à le contraindre de prodiguer, par pluie ou verglas, à raison de deux francs l'heure, de réconfortantes leçons de solfège, la plupart du temps non payées. Il en était parvenu, même, à commettre, en vue de trois écus possibles, des «ouvertures ou préludes» pour folies-vaudevilles, que des impresarii de banlieue laissaient parfois grincer à leurs doubles quatuors devant des tréteaux quelconques. Le reste du temps, il goûtait la joie de s'entendre gratifier du titre de FOL par les passants éclairés qui l'approchaient:--d'aucuns, même, poussaient la condescendance jusqu'à lui donner du «ma vieille» et du «mon petit!»long comme le bras: ceux-là, c'étaient des gens équilibrés, c'est-à-dire doués de cette stérilité de bon goût qui, rehaussée d'une indurée suffisance, caractérise les personnes un peu trop exclusivement raisonnables.

Donc, cet attristé, que tant d'oisifs eussent déclaré mûr pour le suicide, était assis, ce soir-là, devant certain notable commerçant--qui, jambes croisées en face de lui, l'observait, avec une pitié sincère, aux lueurs d'une morne chandelle, en lui souriant d'un air familier.

Cet interlocuteur de hasard n'était autre (la destinée offre de ces contrastes) que l'un de nos Épiciers les plus en vue,--le plus sympathique, le plus éminent peut-être,--celui, enfin, dont le nom seul fait battre, aujourd'hui, d'une émulation légitime, tant de coeurs, en France. L'excellent homme avait, en effet, supplié longtemps son «ami» d'accepter (oh! sans phrases!) ces quelques menus liards qui, une fois reçus, confèrent--de l'assentiment de nous tous--au bon prêteur le droit d'en user sans façons avec celui qu'il ne rêvait d'obliger qu'à cette fin. Il s'agissait, pour le trop libéral millionnaire, en cette aventure, de cinquante-quatre beaux francs, avancés, sans garantie, en cinq fois, de peur de gaspillage artistique. Aussi, regardait-il désormais en camarade son débiteur, lequel, depuis lors, était devenu, aux yeux du Bienfaiteur, simplement un «drôle de corps!», pour me servir d'une heureuse expression bourgeoise.

Soudain, voici que, relevant la tête, l'Inconnu, fixant sur son «ami» de calmes prunelles, se prit à lui notifier, avec le plus grand sang-froid, les absurdités suivantes:

· · ·

--Ô cinq fois sensible et serviable ami, qui suis-je, hélas! pour mériter ainsi, de ton coeur, l'évidente sympathie dont tu me combles? Un musicien! un crin-crin! le dernier des vivants! l'opprobre de la race humaine. Eh bien, en retour, laisse-moi t'offrir une franche confidence. Si tu daignes distraitement l'écouter, le sens de ce que je vais t'annoncer t'échappera fort probablement;--car nul n'entend, ici-bas, que ce qu'il peut RECONNAÎTRE,--et comme, en tant qu'intelligence, tu es un désert où le son même du tonnerre s'éteindrait dans la stérilité de l'espace, j'ai lieu de redouter, pour toi, du temps perdu. N'importe, je parlerai.

--Quels ingrats, tous ces artistes!... murmura, comme à part soi, le sévère industriel.

--Voici donc, ce nonobstant, reprit l'Ingrat, ce que je me propose d'accomplir d'ici peu d'années,--étant de ceux qui vivent jusqu'à l'Heure Divine...

(Ces deux derniers mots firent tressaillir, malgré lui, le négociant hors ligne: une vive inquiétude--hélas! elle ne devait point tarder à s'accroître--se peignit dans le coup d'oeil méfiant dont il enveloppa, dès lors, son croque-notes favori.)

--Tu n'es pas sans ignorer, n'est-ce pas? continua l'Étranger, que des hommes ont paru, DANS MA PARTIE, qui s'appelaient Orphée, Tyrtée, Gluck, Beethoven, Weber, Sébastien Bach, Mozart, Pergolèse, Palestrina, Rossini, Hændel, Berlioz,--d'autres encore. Ces hommes, figure-toi, sont les révélateurs de la mystérieuse Harmonie à l'espèce humaine, qui, sans eux, privée même du million de vils singes dont la lucrative parodie les démarqua, en serait encore au gloussement.--Eh bien, mon «âme», à moi (ne te scandalise pas trop, cher frère, de cette expression démodée), mon «âme», disons-nous, rationnel camarade, est toute vibrante d'accents d'une magie NOUVELLE,--pressentie, seulement, par ces hommes,--et dont il se trouve que, seul, je puis proférer les musicales merveilles.

C'est pourquoi, tôt ou tard, l'Humanité fera pour moi--que l'on traite, à cette heure, d'insensé--ce qu'elle n'a jamais fait, en vérité, pour aucun de ces précurseurs.

Oui, les plus grands, les plus augustes, les plus puissants de notre race,--en plein siècle de lumières, pour me servir de ta suggestive expression, mon éternel ami,--seront fiers de réaliser, d'après mon désir, le rêve que je forme et que voici... (Efforce-toi, s'il se peut, de ne pas mettre le comble à tes libéralités en me prodiguant encore celle de ton inattention, et ton Ingrat va, selon son devoir, te distraire... presque pour ton argent. Je dis presque, attendu, je le sais, que ma vie même, sacrifiée pour la moindre de tes fantaisies, ne saurait m'acquitter, à tes yeux, de tous tes bienfaits.)

L'heure viendra, d'abord, où les rois, les empereurs victorieux de l'Occident, les princes et les ducs militaires, oublieront, au fort de leurs victoires, les vieux chants de guerre de leurs pays, pour ne célébrer ces mêmes victoires immenses et terribles (et ceci dans le cri fulgural de toutes les fanfares de leurs armées!...) QU'AVEC LES CRINCRINS DE MON INSANITÉ!... Toutes ces musiques n'exécuteront pas d'autres chants de gloire que mes ÉLUCUBRATIONS, à l'heure du triomphe! Ce premier «succès» obtenu, je prierai, quelques années après, ces princes, rois, ducs et vieux empereurs tout-puissants, de vouloir bien se déranger pour venir écouter l'une de mes plus nébuleuses PRODUCTIONS. Ils n'hésiteront pas à délaisser les soucis politiques du monde, à des heures solennelles, pour accourir, et au jour fixé, à mon rendez-vous. Et je les tasserai, par quarante degrés de chaleur, autour du parterre d'un Théâtre que j'aurai fait construire à ma guise, aussi bien à leurs frais qu'à ceux de mes amis et ennemis. Ces compassés exterminateurs écouteront, au dédain de toutes autres préoccupations, avec recueillement, pendant des trentaines d'heures,--quoi?... MA MUSIQUE.--Pour solder les constructeurs de l'édifice, je manderai des confins de la terre, du Japon et de l'Orient, de toutes les Russies et des deux Amériques, divers milliers d'auditeurs,--amis, ennemis, qu'importe!--Ils accourront, également, quittant, sans regrets, familles, foyers, patries, intérêts financiers--(FI-NAN-CIERS! entends-tu, digne, ineffable ami?),--bravant naufrages, dangers et distances, enfin, pour entendre aussi, pendant des centaines d'heures consécutives, au prix de quatre ou cinq cents francs leur stalle,--quoi?... MA MU-SIQUE.

Mon Théâtre, exclusif, s'élèvera, en Europe, sur quelque montagne dominant telle cité que mon caprice, tout en l'enrichissant à jamais, immortalisera!--Là, disons-nous, mes invités arriveront, au bruit des canons, des tambours furieux, aux triomphales sonneries des clairons, aux bondissements des cloches, aux flottements radieux des longues bannières. Et, à pied, en essuyant la sueur de leurs fronts, pêle-mêle, avec lesdites Altesses et Majestés, tous graviront fraternellement ma montagne.

Alors, comme j'aurai lieu de redouter que la furie de leur enthousiasme--qui sera sans exemple dans les fastes de notre espèce--ne nuise à l'intensité de l'impression qu'avant tout doit laisser MA MU-SIQUE, je pousserai l'impudence jusqu'à DÉFENDRE D'APPLAUDIR.

Et tous, par déférence pour CETTE musique, ne laisseront éclater qu'à la fin de l'Oeuvre toute la plénitude de leur exaltation.--Bon nombre d'entre eux accepteront même d'être, au milieu de ma patrie, les représentants d'une nation vaincue par la mienne et saignante encore, et, au nom de l'Esprit humain, sourds aux toasts environnants portés contre leur pays, auront la magnanimité de m'acclamer! Les plus parfaits chanteurs, les plus grands exécutants,--si intéressés d'habitude, et pour cause,--oublieront, cette fois, tous engagements, lucres, feux et bénéfices, pour le seul honneur d'exprimer, gratuitement, quoi?--MA MU-SIQUE.

Et, chaque année, je recommencerai le miracle de cette fête étrange, qui se perpétuera même après ma mort comme une sorte de religieux pèlerinage. Et, chaque fois, après des centaines d'heures passées à mon théâtre, chacun s'en retournera dans son pays, l'âme agrandie et fortifiée par la seule audition de quoi?... de MA MU-SIQUE! Et, tous, au moment des adieux, ne projetteront QUE DE REVENIR L'ANNÉE SUIVANTE.

Et le plus mystérieux, c'est que, devant ces faits accomplis, personne, parmi les tiens, ne trouvera rien d'extraordinaire à tout cela.

Et enfin, lorsque ceux-là mêmes qui, de par le monde entier, haïront, de naissance, MA MUSIQUE, seront acculés jusqu'à se voir contraints de l'applaudir quand même, à peine de passer pour de simples niais malfaisants, c'est-à-dire d'être reconnus, je te dis et jure que MA MUSIQUE résistera même à leur fictive et déshonorante admiration: et qu'alors leur secrète rage, affolée, finira par élever cette musique à la hauteur d'un CAS DE GUERRE!! Car il faut que certains peuples ne puissent l'entendre.

Oui, mon cher consolateur, voilà le rêve que je réaliserai sous peu d'années, quand la seule exploitation de mon oeuvre intellectuelle nourrira, physiquement, sur le globe, des milliers et des milliers d'individus.

Et, pour te dédommager d'avoir eu la complaisance d'en écouter--vainement, d'ailleurs--le prophétique projet, je vais te signer, sur-le-champ, pour peu que tu le souhaites, une excellente stalle que tu revendras cher, l'heure venue.

À ces incohérentes paroles, le trop sensible Industriel, qui avait écouté, jusque-là, bouche bée, se leva silencieusement, les yeux pleins de larmes. Car est-il rien de plus triste, même au regard froid du trafiquant, que le spectacle d'une intelligence «amie» sombrant dans la démence? Le généreux Mécène souffrait sincèrement--et c'est à peine si le sentiment de cette indiscutable suprématie qu'exercera toujours, espérons-le, le Sens commun riche sur la Pensée pauvre, calmait un peu, tout au fond de son être, l'amertume de sa consternation. Entre deux hoquets douloureux donc, il supplia son bohème de se mettre au lit. Voyant que sa suggestion n'était accueillie que par un doux sourire, il bondit, selon son devoir, hors de la chambre (le coeur gros) et courut, à toutes jambes, requérir divers médecins aliénistes pour fourrer à Bicêtre, le soir même, vu l'urgence, son malheureux protégé.

Lorsqu'il reparut deux heures après, suivi de trois docteurs qu'accompagnaient des gardiens munis de cordes--(car, on doit le constater à sa louange, quand il s'agit de rendre ces sortes de services aux intelligences artistiques à force de misère troublées, le Bourgeois sait se dévouer,--outre mesure, même;--et ne regarde alors ni à son temps ni à la dépense!)--lorsque, disons-nous, le noble coeur revint avec son escorte, le désolant fol avait disparu.

Des policiers, mal informés sans nul doute--(nous ne mentionnons leur témoignage que pour mémoire)--ont prétendu, au cours de l'enquête, que l'exalté s'était dirigé, tranquillement,--quelques instants après la fugue de son «ami»,--vers la gare de Strasbourg et qu'il avait pris, sans trop se faire remarquer, le train de 9 h. 40 pour l'Allemagne.

· · ·

Depuis, naturellement, on n'a plus entendu parler de lui.

· · ·

Aujourd'hui, son Bienfaiteur parisien (qui, le suivant semestre, reçut un mandat de deux cents francs d'un débiteur anonyme) se demande encore, parfois, non sans un soupir et un attristé sourire, en quel cabanon d'aliénés les «gens sérieux» de là-bas ont dû renfermer, dès l'arrivée, son pauvre monomane «qui, souvent, l'avait amusé, après tout!--et dont il a oublié le nom».--Il ne regrette pas, ajoute-t-il même, de l'avoir nourri, non plus que la bagatelle... peuh! d'un ou de... deux milliers de francs?--peut-être?.. dont il l'obligea de la main à la main.

--«Baste! Article profits et pertes!» conclut-il avec cette insouciance enjouée qui décèle, malgré lui, la trop spontanée libéralité de sa nature et lui concilie, chaque jour, à bon droit, tant de sympathies congénères.

LE NAVIGATEUR SAUVAGE

À MONSIEUR ÉMILE BERGERAT

LE NAVIGATEUR SAUVAGE

L (latitude) égale H (hauteur), moins [Grec: delta] (première différenciation), cosinus P (pôle), moins [Grec: delta]^{2}, sinus carré de P (pôle), tangente H^{2} (hauteur).

Formule des peuples civilisés, à l'aide de laquelle,--étant donnés une étoile et un sextant,--chacun peut préciser sur une carte le point exact du globe où il se trouve.

Au sud-est de la Terre de Feu, l'on a relevé, ces temps derniers, en plein océan, la présence d'une île très éloignée de toutes autres et qui, jusqu'à nos jours, avait échappé aux lunettes, cependant exercées, des navigateurs.

En cette île, depuis des siècles, florissait une race de Nègres volontairement médiocres et qui, pour sauvegarder à tout jamais ce précieux don de la nature, avait adopté cette loi fondamentale--(qu'un de leurs plus sages monarques avait jadis édictée)--de «serrer, dès la naissance, entre des ais, le crâne de leurs enfants, afin de les empêcher de pouvoir jamais songer à des choses TROP élevées».

L'opération leur était devenue aussi familière que l'est, pour nous, celle de couper le sifflet;--et, stérilisant quelques rudimentaires notions de lecture purement phonétique et d'écriture presque indistincte, une douce animalité progressait en leur exemplaire peuplade.

Par quel mystérieux décret du Sort, Tomolo Ké ké, le noir orphelin, l'exception confirmant la règle, avait-il été dédaigné de la loi commune jusqu'à posséder un crâne indignement naturel?... On ne sait. Toujours est-il que, parvenu à l'âge viril et à force de s'isoler de ses «semblables» en promenades taciturnes sous les baobabs, il avait fini par se persuader, à tort ou à raison, de cette idée originale que la terre ne devait pas finir à son île.

Fortement travaillé par cette conception bizarre, voici qu'une circonstance fortuite--comme il en arrive toujours à ces sortes de gens--vint servir ses ambitieux projets.

Au centre d'une crique sauvage, un singulier remous ayant attiré son attention, l'inventif insulaire trouva le moyen d'en explorer les profondeurs et découvrit bientôt que ce remous provenait, tout bonnement, de deux éperdus courants sous-marins, dont l'un des foyers d'ellipse (leur point de rencontre) était cette crique même!.. Une grosse branche, toute ronde, jetée dans le courant qui s'enfuyait, disparut comme l'éclair pour un inconnu voyage! Trois jours après, Tomolo Ké Ké (qui en épiait, avec anxiété, le retour par l'autre courant) fut assez heureux pour le constater et la recueillir. Elle n'était pas sensiblement endommagée: le courant, longeant les sinuosités des écueils, l'avait gouvernée mieux qu'un pilote, et ce fut avec une grande joie que l'observateur constata, sur l'un des bouts, la présence, incrustée, de sédiments terreux dont elle était dénuée au départ... Houh! ses pressentiments ne l'avaient pas trompé!

En moins d'un semestre, une épaisse pirogue, aux extrémités coniques, en coeur de manglier, pouvant se clore hermétiquement (grâce à un enduit graisseux qui, sitôt fermée, en imperméabilisait les rentrants), fut construite dans le silence de sa hutte solitaire par l'étonnant Ké Ké. Ses expériences réitérées lui apprirent bientôt qu'à égalité de force inverse dans les courants, sa grosse branche mettait environ trente-six heures à toucher l'autre foyer de l'ellipse; et, par des calculs hypergéniaux (ces sauvages n'en font jamais d'autres!), il avait trouvé le poids exact de lest qu'il fallait à sa pirogue--(celle-ci étant remplie de sa personne et de deux seconds de son poids)--pour se maintenir, sans monter ni enfoncer, dans la ligne sous-marine du courant. Tomolo Ké Ké donc, grâce à l'éloquence des hommes à idée fixe, persuada bientôt deux des crânes les moins triangulaires de ses compatriotes de l'accompagner en son voyage de découverte; ceux-ci, transportés par sa faconde, acceptèrent, non sans une danse d'enthousiasme.

Étant donné l'insensibilisant breuvage, aussi connu de certaines tribus indigènes qu'il l'est, par exemple, des Yoghis de l'Inde,--breuvage grâce auquel, selon la dose, on peut demeurer en léthargie, sans manger ni respirer, durant le temps que l'on veut,--les trois aventuriers en absorberaient chacun pour trente-cinq heures. Le premier réveillé couperait, d'un coup de tomahawk, la tresse qui, nouée à l'intérieur de la pirogue, retiendrait le lest; il enfoncerait le bouchon en feuilles de caoutchouc dans l'ouverture, et l'on remonterait, en trois secondes, à la surface de la mer où, le couvercle étant soulevé d'une énergique poussée, l'on respirerait d'abord, et l'on découvrirait ensuite la terre nouvelle. Cela fait, et après un séjour plus ou moins prolongé chez les sympathiques peuplades de ces parages, les trois nautoniers, à l'aide de la seconde dose emportée à leurs ceintures, réintégreraient la pirogue, la réimmergeraient en plein courant de retour--et, une fois revenus en leur île natale, raconteraient les choses dans une assemblée solennelle présidée par le roi.

Comme on le voit, c'était excessivement simple.

Un beau matin donc, les noirs aventuriers, ayant ingurgité le nécessaire, s'étendirent dans leur embarcation, et, dès les premiers symptômes léthargiques, ayant rabattu le couvercle, se laissèrent, d'une commune secousse, rouler dans le courant--qui les emporta comme une flèche.

Trente-cinq heures après, sur les sept heures et demie du soir, Tomolo Ké Ré, s'étant réveillé le premier, grâce à sa nature nerveuse, trancha l'amarre du lest, et, en quelques secondes, l'insubmersible pirogue s'épanouissait à découvert, sur les flots, au lever de constellations ignorées de ce trio d'explorateurs. Tout un rivage étrange, et, autour d'eux, d'énormes monstruosités qui se balançaient sur la mer, et mille et une merveilles inconcevables apparurent soudain aux yeux, agrandis par la stupeur, des trois naturels, et en immobilisèrent les fronts couronnés de hautes plumes versicolores. Ce qu'ils entrevoyaient, aucune parole ne pourrait le traduire. Toutefois, avec le calme qui sied aux chefs d'expéditions mémorables, Tomolo Ké Ké, leur ayant bien indiqué le point présumable,--certain, même, à son estime,--du courant de retour, et laissant la pirogue (cachée entre deux rocs au-dessus de ce courant), à la garde de ses deux seconds,--s'aventura, seul et intrépide, au milieu des enchantements du rivage.

Tomolo Ké Ké venait de découvrir la Cannebière.

Comme, rêvant déjà de la coloniser, il en prenait naturellement possession, avec une mimique sacramentelle, au nom du roi de son île, une demi-douzaine de matelots, s'échappant, avec des hurlements sauvages, d'un cabaret d'alentour,--sous les ombrages duquel ils venaient de prendre leur repas du soir en fêtant la dive bouteille,--l'aperçurent, et, le prenant pour le Diable, se ruèrent sur lui. L'infortuné navigateur, ayant voulu se défendre, fut assommé sur place par ces superstitieux mathurins, sous les regards perçants et terrifiés de ses deux séides.

Ceux-ci, en promenant autour d'eux des prunelles effarées, remarquèrent, sur le sable, auprès d'eux, un long et vieux cordage abandonné. S'en saisir, y lier un morceau de roche--d'un tiers moins gros que celui du précédent lest--fut, pour eux, l'affaire d'une demi-minute.

Ayant transporté la pirogue sur le bord avancé des rocs, au-dessus du courant sauveur indiqué par le défunt, ils avalèrent, à la hâte, l'autre moitié de leur fameux topique, se coulèrent dans la pirogue, rabattirent sur eux le couvercle hermétique et, d'un vigoureux balancement intérieur, s'envoyèrent en plongeon dans la mer, entraînant la corde et son lest central.

Trente-cinq heures après, l'embarcation heurtant, à coups redoublés, les roches de leur île, réveilla les dormeurs en sursaut: la pirogue s'étant brisée, ils prirent un bain peut-être involontaire, mais revivifiant, et remontèrent chez leurs semblables--où, les larmes aux yeux et troublés à jamais de ce qu'ils avaient entrevu là-bas--ils narrèrent l'aventure.

Cette fois, le roi décréta la peine de mort contre tout père de famille qui oublierait, à l'avenir, de «cônifier le crâne de ses enfants».

En sorte que--quand (il y a déjà plusieurs années) le capitaine Coupdevent des Bois, ayant découvert cette île, s'aventura, suivi d'une forte escorte, au milieu de cette peuplade polie en sa médiocrité sagace, il aperçut, en la capitale de cette île, au centre même de la grande place des Huttes, une sorte de monument grossier, construit en bois et en pierres, et bariolé d'une inscription.

Lorsque l'interprète put enfin se faire comprendre, l'état-major et même les marins de l'équipage (auxquels fut contée l'histoire) tombèrent, durant quelques instants, dans un étonnement rêveur, en apprenant que l'inscription signifiait: À la mémoire de Tomolo Ké Ké, massacré par les sauvages.

AUX CHRÉTIENS LES LIONS!

À MONSIEUR TEODOR DE WYZEWA

AUX CHRÉTIENS LES LIONS!

«Sache tenir ton âme devant le seigneur-à-grosse-tête.»

PROVERBE ARABE.

Je veux m'acquitter, sans délai ni transition,--et comme, seul, je m'imagine capable de le faire,--d'un mandat des plus urgents dont je n'ai pas cru devoir décliner la responsabilité.

En qualité d'interprète nommé d'office par un comité de personnes sensibles, je viens saisir la Société protectrice des animaux d'une plainte formée entre mes mains par quelques lions.

On se souvient que, l'an dernier, durant nombre de soirs, dans Paris, sur la scène des Folies-Pastorales,--l'une des plus littéraires, d'ailleurs, de la métropole,--devant un public dont la juste susceptibilité pourrait s'éveiller si je le qualifiais d'élite, un personnage en veston de velours noir, savoir le docteur T***, faisait brusquement irruption, une tringle ardente au poing droit, à l'intérieur d'une cage fréquentée par un quatuor de lions des deux sexes.

Là, mû par les soifs combinées de l'or et de la gloire, il s'ingéniait à toucher, malignement, de cette pointe en ignition, les endroits les plus sensibles de ces nobles animaux, agrémentant même la séance d'une demi-douzaine de coups de revolver qu'il leur déchargeait, entre temps, dans les fosses nasales.

En un mot, rien d'Orphée,--bien que l'orchestre, en son inconsciente ironie, s'évertuât, durant le cours de la performance, à massacrer, à toute volée, dans son antre, la marche du Songe d'une nuit d'été.

Éperdus, les fauves bondissaient autour de l'importun, de la conduite duquel ils ne pouvaient s'expliquer les mobiles.

Maintenus dans un espace restreint par une grille à l'épreuve, les augustes quadrupèdes s'agitaient en vain. Et, préservé par la profonde surprise de ses hôtes, notre héros les torturait alors tout à son aise, aux applaudissements d'un hémicycle de gens distraits,--de femmes qui semblaient préoccupées.

Toutefois, un certain jour de Vénus (oui, si fidèle est ma mémoire), l'une des lionnes, Nina la Taciturne, indignée et n'en pouvant supporter davantage, crut devoir, d'une patte sévère, avertir l'élégant gêneur de l'imminence du moment psychologique. Simple remarque,--dont l'effet immédiat fut de rendre impotent le belluaire, au moins pour quelques soirées.

Celui-ci donc se «retira», sur-le-champ, dans la gloire d'une ovation que, si l'on veut bien l'espérer, la lionne dut prendre pour elle.

Dès lors, les fauves jouirent de quelque répit. Ce fut un jubilé dans la cage. Les tringles refroidirent. Une trêve de Dieu sembla tacitement conclue.

La police, dit-on, s'entremit même, dans l'intérêt du dompteur, et suspendit toute reprise publique des hostilités.

Ce nonobstant, voici qu'aujourd'hui l'on nous mande (et triples mailloches aux poings!) que, par une innovation géniale ou tout comme, le bien-avisé directeur du théâtre de la Porte-Saint-M*** se propose d'intercaler,--en sa reprise (vraiment inespérée!) d'une féerie, la Biche aux abois,--quoi? je vous le donne en mille!...--quatre lions!

--C'est une idée, cela?... N'est-ce pas!--Au théâtre, une idée s'appelle un clou.

Donc, au nom de la liberté des théâtres, tel hasardeux entrepreneur d'une scène, hier sortable, de Paris, va, disons-nous, contraindre, à nouveau, le triste cheptel de ses habitués, de ruminer encore cette immortelle féerie, en la pimentant, sans vergogne, de cette tragique pincée de braves lions,--à la femelle du moindre desquels le plus téméraire des spectateurs n'oserait certes pas tendre la main, crainte d'un refus.

Un moment:

1º Sont-ce les mêmes lions? Les lions élevés au fer rouge?

2º D'après diverses confidences, j'inclinerais à le penser.

3º L'illicébrant bestiaire compte-t-il procéder avec les mêmes caresses?

4º Et quand ce ne serait pas les mêmes lions, qu'importe alors!

Dans la seule hypothèse d'une torture quelconque, et ne sachant jusqu'à quel point le veto de M. le Préfet de police pourrait suffire (corroborant même les avis antérieurs de sa judicature), je viens, tout bonnement, moi, passant obscur, placer les susdits lions sous l'égide, plus efficace encore, de la Loi;--dont ils sont, d'ailleurs, l'emblème (surtout en cage).

Plaise à M. le président de la Société protectrice des animaux de vouloir bien prendre en commisération les rugissements légitimes de Nina la Taciturne, de Djemmy la Cruelle, d'Octave le Superbe et d'Aly le Débonnaire, lions en rupture de forêts, actuellement détenus dans une cage oblongue, auprès du calorifère du théâtre de la Porte-Saint-M***!...

Et voici mes motifs:

Qu'un Claude Bernard exerce ses rigueurs (la science l'exigeant) sur des mammifères domestiques ou féroces (et, même, les rende préalablement aphones--pour que leurs cris, arrachés par les recherches expérimentales, ne troublent pas, aux alentours, le paisible sommeil des citadins), c'est là, sans doute, une criminelle nécessité; toutefois, elle peut exciper d'une vague excuse. Un intérêt majeur primant ici toute pitié, n'est-il pas vrai? s'élever contre serait pur enfantillage.

Mais qu'une barbarie compassée, et que ne justifie aucun but humanitaire, soit mise en oeuvre, chaque soir, contre d'innocents lions coupables seulement de captivité, c'est là, ce nous semble, un fait qui, dans une ville d'exemple où prédominent enfin des idées libérales, ne saurait être toléré désormais.

Exterminer des lions par douzaines, comme le faisait naguère le pauvre Gérard, quoi de mieux? de plus licite?--C'est un passe-temps que l'on doit même encourager. Mais les capturer pour rénover à leur égard les plus ingénieuses traditions de l'ancienne jurisprudence, à seule fin de distraire une cohue d'assez méphitiques spectateurs, je dis que c'est un acte digne de répression pénale.

Les enfants que l'on va traîner à cette féerie doivent-ils, pour toute morale, y puiser l'exemple de torturer, pour vivre, les derniers lions?

Et ces lions, après tout, n'est-il pas sot de payer pour encourir leur mépris légitime?

Oh! qu'ils puissent désormais, en leurs songeries de prisonniers surpris par traîtrise, se rappeler en paix les hautes herbées et les larges feuilles des grands arbres renversés qui, jadis, voilaient, au profond d'une gorge de l'Afrique du Nord, l'entrée de leur caverne établie au milieu des ruines de thermes romains! Là, le soir, les deux pattes de devant sur quelque fût de colonne, ils regardaient fixement le lever d'une étoile, en humant, à travers la brise,--et se fouettant les flancs,--les émanations des excellents taureaux parqués dans les goums lointains! Qu'ils puissent rêver, disons-nous, à leurs belles nuits d'Orient, sans être troublés, en ces inoffensives réminiscences, par l'intempestive application d'une gaule de fer rouge sur l'extrémité de la queue!

Est-ce donc pour accompagner de tels abus que Mendelssohn écrivit le Songe d'une nuit d'été?

La torture est abolie en France pour les hommes: ne l'appliquons pas aux lions.

Par ces motifs:

Après réflexion mûre (et, surtout, vu l'occasion solennelle d'hier, 4 septembre!) je requiers, de monsieur le président, leur pure et simple mise en liberté.

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