‹ Histoires magiquesChapitre 10 sur 11 · L'AUTRE

L'AUTRE

Elle se coucha, obéissante comme un enfant, promettant de dormir, de ne pas rêvasser, d'être bien sage, et, pour la tranquilliser, pour apaiser un peu la fièvre de son cerveau malade, on lui prouvait que cela serait bientôt fini, que le méchant mal allait fuir, intimidé avant d'avoir mordu.

Son mal, c'était une ineffable lassitude, une fuite de toutes ses forces, un effondrement de toutes ses énergies vitales et volontaires. Elle se fondait comme en un bain trop chaud et trop prolongé, énervée jusqu'à l'inquiétude, agacée, avec des besoins de remuer et sans nerfs pour exciter les muscles. L'intelligence aussi somnolait. Elle désirait des mondes et se contentait de riens; elle pleurait sur sa détresse et se consolait à une plaisanterie médiocre imaginée pour l'amuser. Seul, le coeur vivait, et violemment: l'entrée de son mari lui faisait soudain relever la tête; une parole tendre, et ses yeux flambaient; une caresse, et tout son être frémissait, un instant galvanisé par l'amour; un peu de rouge animait ses joues, ses mains reprenaient le pouvoir d'articuler des gestes de grâce; et ses lèvres avaient la force, pour une seconde, de s'unir aux lèvres adorées de son maître.

Elle était toute diaphane, comme une coquille abandonnée, et, mise au soleil, elle aurait permis à la lumière de la pénétrer et de l'iriser ainsi qu'une nacre égarée dans les sables. Ou bien, aux yeux mélancoliques qui la contemplaient, elle semblait un précieux coffret qui n'a plus de glorieux que son bois sculpté, histoires de jadis, la dentelle de ses ferrures, sa serrure guillochée, ses cabochons et ses clous de vermeil: tout le trésor intérieur avait fui.

Elle se coucha donc et d'abord, comme elle l'avait promis, elle dormit sérieusement et profondément. Mais, bientôt, son sommeil s'allongea, remonta vers la surface des choses, vint flotter sur le lac, ainsi qu'un bois lourd qui, enfin soumis à la loi, surnage et vogue. Son âme réveillée voguait, entraînée par un courant secret qui laissait immobile la surface de l'eau. Elle voguait et elle songeait les yeux clos, sans faire un mouvement, sans respirer d'un rythme moins régulier, afin de laisser croire qu'elle dormait toujours, au fond du lac, afin que l'on fût bien content d'elle,--afin de n'être pas grondée.

Elle était si enfant depuis sa maladie, redevenue si petite fille, si docile, si première communiante! Elle, femme naguère impérieuse et obéie, conseillère écoutée et, à l'occasion, tyrannique maîtresse, elle était maintenant douce comme une vierge sans désirs. Sa joie était ainsi: fermer les yeux, obtenir le silence autour d'elle et rêver. Elle rêvait à des choses anciennes: aux premiers baisers qui lui avaient révélé l'extériorité de l'amour et combien pouvait être agréable le contact de cette bête dangereuse, l'homme. Infatigablement, elle repassait l'histoire de son initiation, retrouvant jusqu'aux moindres mots, jusqu'aux moindres gestes de son ami, et même la couleur, et même le parfum des premières fleurs qu'il mettait à ses pieds, et quand elle arrivait à la nuit suprême, à la nuit adorable, souvent elle poussait un cri qui inquiétait la maison,--et on la trouvait hypocritement calme, faisant semblant de dormir, mais la respiration un peu oppressée et une insolite rougeur à ses joues si pâles.

Ce soir-là, elle dormit bien, mais rêva mal.

Les souvenirs ne s'enchaînaient plus logiquement dans son imagination déprimée, et toutes les circonstances qu'elle se remémorait s'évanouissaient en une seconde, pour ne lui laisser que l'obsédante et grotesque vision d'une femme au visage voilé d'un mouchoir dont une main brutale relevait la robe. Toute la nuit, cette ignominie s'agita sous ses paupières et, en même temps qu'un grand dégoût, elle ressentait à ce spectacle une impuissante colère qui l'épuisait, qui terrassait sa fragile vitalité.

Au matin, le rêve s'évanouit et, toute la journée, elle fut accablée par le souvenir de sa mauvaise nuit, irritable et morose. L'obsession cependant ne se manifesta plus: les fantômes obscènes étaient redescendus dans l'abîme. Mais la triste vision sembla avoir activé le secret travail de la mort et diminué encore la faible flamme. Le dépérissement devint effrayant. Le coffret vide de ses trésors n'était plus seulement vide, le bois sculpté et historié paraissait maintenant tout vermoulu, réduit en poussière, mangé par une obscure armée de termites, et la serrure pendait, et le couvercle chavirait sur ses charnières.

Bientôt, l'oeuvre fut accomplie, et attendu le dernier coup qui allait écraser et anéantir la misérable créature. La chambre prit l'aspect affligeant et presque funèbre d'une chambre de malade, avec sur tous les meubles les inutiles fioles, les lamentables tisanes,--et l'horreur des conversations à voix basse!

L'heure définitive sonna. C'était le soir. Se disant inutile, le médecin s'était retiré. Après un bref stage auprès du lit, de vaines questions à la pauvre muette que la mort étouffait déjà, le prêtre ayant formulé une douteuse absolution, s'était assis, attendant, pour de possibles confidences, le répit de l'avant-dernière minute. Une religieuse était debout, les yeux fixés sur la moribonde, guettant un geste, le désir de boire encore une fois, épiant ce regard voilé mais dont le voile pouvait soudain se déchirer pour un suprême sourire.

Le voile se déchira. Ce fut quand la mourante sentit que son amour était là, que la tête penchée sur sa tête d'agonisante c'était la tête adorée de son mari. Le voile se déchira et une douce lueur d'amour illumina les tristes yeux qui allaient se tourner vers l'autre côté de la vie.

Il y eut alors entre ces deux êtres une sinistre conversation muette,--muette, car l'un ne pouvait pas parler et l'autre ne voulait pas parler, craignant peut-être de vomir les turpitudes qui grouillaient dans son coeur. Et pendant que la trépassée se donnait l'illusion de vivre encore un peu, disant avec son regard, avec le très faible mouvement de ses doigts, la véracité absolue de son invincible tendresse,--l'homme qu'elle adorait jusqu'en son agonie ne trouvait pour lui répondre qu'un sourire où la compassion tempérait à peine l'indifférence.

Las de son mutisme, enfin, et de la simagrée que lui imposait la circonstance, il ouvrit la bouche, proférant d'abominables banalités ou des espérances plus blessantes que des injures. Il parla même d'un voyage à la campagne, affirmant l'utilité des déplacements, les bons résultats obtenus par le séjour dans les montagnes de l'Algérie.

--Nous penserons à cela plus tard, ajouta-t-il.

Puis, sans autre transition, il demanda:

--Votre soeur est là, voulez-vous la voir?

Et sans attendre aucun signe d'acquiescement, il sortit et rentra aussitôt, accompagné d'une jeune fille à la beauté toute large épanouie, et dont l'air, passionnément sensuel, niait clairement la virginité.

Les deux soeurs ne s'étaient jamais aimées, et l'aînée, celle qui entrait, radieuse et insolente sous son air condoléant, n'avait jamais pardonné à sa cadette, elle restée fille, son précoce mariage.

Ce qui s'était passé entre cette soeur et son mari, la mourante, douée soudain de divination, le comprit, à un certain air de complices qu'ils avaient là, tous les deux, au genre de regards qu'ils échangèrent, à l'indéfinissable intimité qui semblait invisiblement les joindre.

L'obsédante et obscène vision repassa en éclair devant ses yeux effarés et, paralysée d'épouvante, elle expira dans l'horreur d'avoir vu se dresser devant elle--l'Autre.

CELLE QU'ON NE PEUT PAS PLEURER

Il pleurait celle que l'on ne peut pas pleurer, celle que l'on ne peut pas avouer, la morte dont le nom et dont le souvenir appartiennent à un autre. Lui seul souffrait peut-être et il était forcé de sourire, d'écouter des anecdotes,--et d'en conter lui-même et de ne ménager ni les sous-entendus, ni les insinuations, ni les perfidies, car il voulait garder son secret.

Il pleurait, mais les larmes lui tombaient dans la gorge et non sur les joues et il avalait, comme un damné dantesque, un fleuve de douleur intarissable et empoisonné. Deux ou trois fois, en voulant faire une délicate et discrète grimace de surprise, il sentit que sa face se contractait, que sa gorge se soulevait,--et il lui fallut la surhumaine force de l'amour, pour ne pas éclater en sanglots et troubler une cérémonie décente par le scandale et par le ridicule.

On suivait le corps le long d'un petit chemin bordé de sapins, d'une tristesse convenable, d'une désolation modérée, et à mesure que l'on approchait du cimetière, les conversations s'apaisaient, tombaient, comme les bruits d'une forêt avant l'orage, comme les murmures d'un troupeau à la porte de l'abattoir. L'inquiétude, peu à peu, imposa silence, et la foule entra dans la ville morte avec la peur de n'en pas sortir.

Lui, cependant, soutenait en angoisse son rôle d'indifférent, et il se donnait l'air de lire avec soin les vaines inscriptions imposées à l'insensibilité des marbres. Les espérances gravées là le révoltaient par leur candeur ou par leur hypocrisie... L'éternelle survie des âmes ne remuait en lui aucun levain de désir; il n'y croyait pas, et il n'en voulait pas.

Toutes les formalités subies, et pendant que, délivrés et joyeux, les gens redescendaient à grands pas, il se présenta, par convenance et aussi par amitié, au mari, le vieux marquis de V..., afin de lui serrer la main, en proférant quelques banalités attendries:

--Je vous attendais, mon ami, dit M. de V... Soyez celui qui me donnera le bras et me reconduira chez moi. Venez, je vous en prie, sauvez-moi des importuns.

Faisant un signe d'adieu, M. de V... s'éloigna avec le compagnon de deuil et de confidences qu'il venait de se choisir.

«--Allons, et soutenez-moi bien, poursuivit le vieux marquis; je suis brisé, il me semble que je viens d'atteindre cent ans! Tout ce qui me restait de force et de vie est encloué dans un cercueil: comprenez-vous cela, que c'est moi qui l'enterre, elle qui devait, comme une respectueuse fille, me fermer les yeux et consoler d'un baiser suprême mes tempes froides? Ah! mon ami! Vous me restez, vous au moins! Vous ne m'abandonnerez pas, dites? Vous ne le pourriez pas. Je sais que vous ne le pouvez pas, car je suis le seul à qui il vous soit permis de parler d'elle, le seul près de qui vous puissiez pleurer,--car je n'ignore rien, et tout ce qui est arrivé, non seulement je l'ai supporté, mais je l'ai voulu,--et, écoutez-moi bien, l'adultère de ma femme a été la rédemption de mon mariage.

«Quand je l'épousai, il y a six ans, je n'étais déjà plus que l'ombre d'un homme et je me savais parfaitement impuissant à lui donner les plaisirs attendus. Je la condamnais donc à une sorte de veuvage hideux et humiliant,--humiliant, parce que, dans son ignorance, elle pouvait se croire méprisée; hideux, parce que, si j'avais renoncé à la possession de la vierge qui m'était livrée, je n'avais pas renoncé au libertinage et aux amusements qu'un vieillard peut tirer d'une créature docile et innocente. Mais, marié et dès le seuil de la chambre nuptiale, j'eus honte de l'abjection de mes désirs. J'entrai, et toute ma volupté fut de caresser un instant de beaux et doux cheveux blonds, et de «border le lit» de ma femme, comme les mères font à leurs fillettes. Elle fut, sans doute, fort surprise,--surtout plus tard, lorsqu'elle connut le secret dont je ne pouvais lui donner le mot. Le mot, elle le reçut de vous,--et je vous en dirais le jour et peut-être l'heure, si vous les aviez oubliés! Vous souvenez-vous de la tendresse de mon accueil, ce jour-là, et de votre embarras, et de vos mensonges, et de vos rougeurs? Enfants, enfants! Avouez que vous aviez peur et avouez aussi qu'en même temps vous jouissiez délicieusement!

«J'étais si peu dupe, mon cher ami, que j'arrangeais moi-même vos rendez-vous, prenant bien soin de vous prévenir à l'avance de mes absences et de mes retours. Souvent, afin de vous maintenir en amour et en désir, je contrariais vos rencontres projetées, ou bien je restais une semaine entière à la maison, sans bouger, exigeant, pour un malaise simulé, la constante présence de la triste Antoinette. Ah! j'ai été bien paternel et vous me devez bien de la reconnaissance. Sans mes ruses, vous vous seriez peut-être brouillés au bout de trois mois, et, sans ma prévoyance, vous n'auriez pas trouvé au bout du parc ce charmant pavillon de chasse, où tout le monde croyait que je me reposais l'après-midi et où je vous laissai si tranquilles pendant tant de belles nuits d'été!

«Mon devoir était de donner à ma femme les plus élémentaires joies de la vie; incapable par moi-même, j'en facilitai la tâche à celui qui me sembla digne de ce rôle. Vous l'avez bien rempli. Elle vous a aimé jusqu'à sa dernière minute, prononçant encore votre nom dans l'inconscience de l'agonie.

«Tous les deux, vous vous êtes conduits dignement. Votre discrétion fut parfaite,--et je suis sûr que la marquise de V... est morte avec la réputation d'une épouse héroïque et fidèle. Héroïque, oui, car elle me fit toujours bon visage, pliée à ma volonté et à mes manies de vieux garçon;--fidèle, car un seul homme lui baisa ses genoux.»

Ils arrivèrent à la maison de M. de V... et montèrent tout droit à la chambre de la marquise:

«--Je ne fus rien de plus pour elle, je vous le répète, continua M. de V..., qu'un père indulgent. Je viens de perdre ma fille. Vous, pleurez votre femme.

«Ce que penserait le monde de moi, si cette aventure lui était connue, je le sais: il me mépriserait. Ce que vous en pensez vous-même, je ne vous le demande pas. Que m'importe! Je me suis toujours regardé comme un homme libre,--libre des préjugés et libre des devoirs négatifs. Il y a des hommes qui montent d'un échelon en acceptant le respect des conventions sociales; moi, je descendrais.

«Quel que soit le degré d'immoralité conventionnelle dont un honnête sot taxerait ma conduite, je la juge, moi, d'une moralité très haute et même absolue,--et je puis, fièrement et douloureusement, embrasser dans la chambre de ma femme morte celui que moi-même je fis son amant.

«Pleurez, pleurez, mon ami! Jouissez de toutes les affreuses délices de la douleur! Pleurez celle que, hors d'ici, vous ne pouvez pas pleurer.

«Tenez, ses bijoux, ses dentelles, ses souliers, ses robes! Ses robes, il en manque une,--sa robe de noces, celle qu'elle portait le jour où elle se donna à vous: elle est couchée avec, là-bas!»

LE MAGNOLIA

Elles sortirent de leur maison d'orphelines, Arabelle, la belle, et Bibiane, la vieille, les deux soeurs: Arabelle, belle de jeunesse, et Bibiane, vieille de laideur,--Arabelle, l'enfant, et Bibiane, la mère.

Elles sortirent de leur triste maison et s'arrêtèrent sous le magnolia, l'arbre magique que nul n'avait planté et qui fleurissait si somptueusement dans la cour de la maison triste. Il fleurissait deux fois par an, comme tous les magnolias: d'abord, au printemps, avant la poussée des lances vertes; puis, vers l'automne, avant la proche décoloration des lourdes feuilles:--et, au printemps, de même qu'à l'automne, c'étaient, en la noble girandole que formait l'arbre magique, des floraisons larges un peu comme des épanouissements sacrés de lotus, et la vie était signifiée dans la neige des corolles charnues par une goutte de sang.

Appuyée au bras maternel de la bonne Bibiane, clémente à tous les caprices, Arabelle se tenait sous le magnolia et songeait:

--Il va mourir avec les secondes fleurs du magnolia, celui qui devait aviver d'une goutte de sang la fleur que je suis. Oh! comme je vais rester pâle éternellement!

--Il y en a encore une, dit Bibiane.

C'était une fleur inaccomplie, un bouton qui dressait, parmi les feuilles complaisantes à sa grâce, l'ove intégral de la virginité.

--La dernière! dit Arabelle. Elle sera ma parure de noces. La dernière? Non. Regarde, Bibiane, il y en a une autre, toute fanée et presque morte! Nous deux! nous deux! Oh! j'ai peur et je tremble en nous voyant là, nous deux, si clairement symbolisées par ces fleurs! Je me cueille, Bibiane, me voilà cueillie, regarde! Si j'allais mourir aussi?

Muette, Bibiane enveloppa d'amour sa tremblante soeur, et, peureuse aussi, l'entraîna hors de la cour triste, loin du magnolia dépouillé de sa gloire dernière.

· · ·

Elles entrèrent dans la maison des joies vaines et des deuils prématurés.

--Comment va-t-il? demanda Bibiane en enlevant aux épaules d'Arabelle le manteau qui voilait la blanche Fiancée.

Et pendant qu'Arabelle, assise enfant timide, contemplait la fleur inaccomplie qu'elle s'étonnait de voir entre ses doigts, la mère du moribond répondit:

--Hâtons-nous, car il va mourir et il faut que son suprême désir se réalise. Viens, mon Arabelle, ma fille et la fiancée des derniers soupirs, beauté qui va fleurir d'amour le chapelet des dernières prières. La mort t'attend, mon Arabelle, hélas! hélas! hélas! et c'est un baiser d'outre-tombe qui sacrera ton front de mariée nouvelle, et le sourire funéraire des invincibles ténèbres répondra, comme un écho dans la nuit, aux exquises radiances, qui sont l'Orient de tes beaux yeux, mon Arabelle! Le fils qui me restait va mourir; il est mort, et c'est mort que je te le donne, hélas! hélas! hélas! à toi si joliment la vie, et la putréfaction de la tombe, à toi, née pour un lit d'odorantes floraisons, hélas! hélas! hélas!

Elles pleurèrent toutes durant qu'arrivaient des hommes venus pour témoigner des droits absolus de la mort à épouser la vie, et arrivait aussi le Prêtre, on ne savait si pour bénir d'indestructibles anneaux ou crucifier de chrême le front, le coeur, les pieds et les mains du fils moribond.

Tous montèrent en silence, comme quand on monte et que des pas lourds martèlent les pavés de la cour et qu'un fardeau de mort dort au bout des bras des six coopérateurs: on pouvait aussi bien, disaient les hommes, le rencontrer dans son coffre que dans son lit--paré pour le sépulcre que paré pour la noce.

Ils montaient timorés, mais la mère les encouragea, répétant:

--Hâtons-nous, car il va mourir et il faut que son suprême désir se réalise.

· · ·

Dans la chambre, quand le monde fut à genoux, Arabelle, debout près du lit nuptial, sembla vêtue d'un suaire et quand elle s'agenouilla à son tour, le front posé au bord de l'oreiller, il y eut en tous les coeurs présents une agitation d'angoisse,--comme si la charmante tête allait rester là et mourir aussi: la main droite de la fiancée s'abandonnait à une main étroite et osseuse qui sortait des couvertures et la gauche pressait à ses lèvres la fleur inaccomplie du magnolia, ove intégral de virginité.

Le sacrement s'élabora par la vertu des paroles: tous regardaient le fils que sa mère soutenait. Il avait la face sinistre et tourmentée des mourants désespérés et sataniques,--une face stigmatisée jusqu'à l'âme par l'envie de la vie qui s'en va, par la jalousie de l'amour qui reste: la fraîche beauté d'Arabelle exaspérait jusqu'à la haine le phosphore impuissant de ses yeux creux,--et tout le monde songeait: Comme il souffre!

Il se dressa encore plus et de sa bouche violette, pâlie par les neiges de l'au-delà, il dit,--pendant que les hommes souriaient de la divagation finale et que les femmes apeurées sanglotaient comme des pleureuses:

--Adieu, Arabelle, toi qui m'appartiens! Je m'en vais, mais tu viendras. Je serai là. Je t'attendrai tous les soirs sous le magnolia, car tu ne dois connaître nul autre amour que mon amour, Arabelle, nul autre! Ah! comme je te le prouverai, mon amour! Quelle preuve! Quelle preuve! Tu es bien l'âme qu'il me faut.

Et avec un sourire qui déplaça diaboliquement les ombres de sa face maigre, il répéta--sa voix luttant déjà contre le râle,--ces paroles, peut-être dénuées de sens, peut-être mystérieusement calculées ainsi qu'une savante perfidie d'outre-tombe:

--Sous le magnolia, Arabelle, sous le magnolia!

· · ·

Toutes ses journées, toutes ses nuits presque, Arabelle les veillait, l'esprit troublé, le coeur douloureux, et, le soir, quand le vent faisait bruire les feuilles de l'arbre défleuri et quand, la lune montée, il se dressait magique dans le clair d'un rayon échappé aux rets des nuages d'octobre,--Arabelle tremblait et se blottissait vers Bibiane, criant:

--Il est là!

Il était là, sous le magnolia, dans les basses feuilles, ombre obéissante au roulis du vent.

Un soir, elle dit à Bibiane:

--Nous nous aimions, pourquoi me ferait-il du mal! Il est là.--j'y vais!

--Il faut obéir aux morts, répondit Bibiane. Va, et n'aie pas peur. Je laisserai la porte ouverte et je viendrai si tu m'appelles. Va, il est là.

Il était là, vraiment, dans les basses feuilles, obéissant au roulis du vent, et quand Arabelle fut arrivée sous le magnolia, l'ombre étendit les bras, des bras fluides et serpentins, puis les laissa tomber, telles deux vipères d'enfer, sur les épaules, où elles se tordirent en sifflant.

Bibiane entendit un cri étouffé. Elle courut. Arabelle gisait, et, ramenée à la maison, elle avait au cou deux marques, comme d'étroites et osseuses mains.

Ses beaux yeux inanimés resplendissaient d'horreur et entre ses doigts crispés et joints, Bibiane vit la fleur fanée du matin des noces, la fleur triste et inutile laissée à l'arbre par leur pitié,--la fleur qui était l'Autre, la vraie fleur d'outre-tombe.

LE CIERGE ADULTÈRE

Elle eut cette fantaisie et cette perversité.

Elle voulut cela: que, la nuit même où son mari devait rentrer de voyage, l'adoré tendre et frêle, un peu timide, restât près d'elle jusqu'à l'heure d'aurore imposée au train; plus longtemps encore jusqu'au bruit de la voiture arrêtée devant la porte; plus longtemps encore, jusqu'à la tremblante clef tournant dans la serrure!

Car elle tremblera, la clef du maître, au moment d'ouvrir le coffret de ses amours: il m'aime, et déjà l'anxiété de la joie prochaine lui a ému le coeur, et la cage s'est rétrécie sur l'oiseau frissonnant. Qu'elle se dilate à la chaleur de me voir, mais moi, j'aurai eu mon anxiété, et différente. Oh! que je ne l'aime pas, celui qui a le droit de me surprendre et de m'imposer, à une heure convenue et réglée par lui, son plaisir de seigneur à jeun des baisers qui lui signifieront ma haine!

«Et pourquoi je ne l'aime pas? Les raisons? Ah! ah! ah! Il n'y en a pas.»

--Te voilà, amour? Donnez vos lèvres, petit adoré. Tu es pâle. Aurais-tu peur?

--De quoi?

--De ce que nous allons faire. Regarde-moi bien. Il n'y a rien d'insolite dans mes yeux.

--Si, des petites flammes, presque...

--Presque?...

--Presque méchantes.

--Oui, petit adoré, je suis méchante, ce soir, de toute la tendresse dont je fonds pour toi. Je fonds comme une cire, je coule comme un cierge au chevet d'une joie morte, mais je vais m'exalter pour les funérailles qu'il nous faut.

--Enfin, folle?

--Enfin, il revient, j'entends le trépidement du train, les signaux se déclanchent, la gare grouille, les portières s'ouvrent, la porte s'ouvre,--celle-ci! Toi, tu sortiras par celle-là.

--Quand? Déjà? A quelle heure?

--Nous avons le temps. Ah! je commence à m'amuser? Songe: il pense à moi, il me voit. Oui, mon cher, il me voit toute seule, somnolente, l'oreille aux aguets, les yeux cherchant l'heure, avides de l'heure exquise et définitive,--il me voit! Me voit-il t'embrasser sur la bouche? Voilà ce que je voudrais savoir, ah! ah! ah! ah! ah!

Le petit adoré comprit mieux le baiser que les préalables divagations de son amie. Amie, il l'appelait ainsi, ou bien Folle. Mais, folle, jamais encore elle ne l'avait paru si complètement, si insolemment. La croire, ne pas la croire, c'était également dangereux: elle était capable d'imaginations bizarres, d'hallucinations,--et capable d'être vraie et sûre. Qu'avait-il compris, en somme? Le baiser. Le retour? Oui, pourtant, il faudrait savoir...

Il demanda:

--Sérieusement, à quelle heure revient-il?

--A quatre heures.

--Tu as raison, folle, nous avons le temps, mais c'est triste, triste, triste.

--Triste? pas encore, dit Amie,--et elle déshabilla petit adoré, et petit adoré dévêtit l'amie; ils jouaient, maintenant, s'excitaient comme chat et chatte; et le frêle amoureux, c'était lui qui semblait la timide femelle, car l'amie était plus grande que lui, forte, impérieuse et charnelle reine.

Ils jouèrent et ils s'aimèrent, et voilà que, penchée sur le front pâle de son amant heureux, elle le contemple...

Qu'il est pâle,--et pas un mouvement, pas un frémissement de muscles! La bouche est entr'ouverte, les yeux sont clos: il a l'air évanoui!

Son coeur, son petit coeur? Oh! qu'ils sont faibles, les battements de son petit coeur,--si faibles qu'on ne les entend pas.

Pas du tout.

--Petit adoré!

Nulle réponse, nul geste, nul cillement.

Alors elle le prend dans ses bras, mais il est inerte, et si lourd, le frêle amoureux, si lourd, que ses puissants bras de reine charnelle sont trop faibles pour le frêle amoureux si lourd.

Des essences, de l'eau, du vinaigre, des sels!

Nul geste, nul cillement, nul souffle.

Il est mort.

«Petit Adoré est mort. Il est mort, il est mort, il est mort...»

Il est mort!--Elle disait cela, elle chantait cela, elle pleurait cela: Mort, mort, mort!--Et c'était vrai.

Elle se redressa, dégrisée, maîtresse d'elle-même; non plus folle d'amour ni de douleur, mais sérieuse et décidée, et brave.

Dans le lit pairé et tapoté, bien refait, calme, sévère, elle coucha son amant selon la plus chaste attitude, selon le repos le plus pur, le drap revenant jusqu'au menton, les bras sortis du drap, les mains jointes sur la poitrine, aux mains un crucifix, parce que c'est le symbole le plus évident de la mort, celui qui dit le plus clairement la vérité dernière et le dernier état de l'homme,--voix muette, mais si éloquente, si funèbre, mais si absolue!

Quand elle eut posé le crucifix entre les doigts du petit adoré, la courageuse adultère redevint pour un instant peureuse et tant affligée qu'une faiblesse lui inclina la tête vers la tête pâle enfoncée là, et les lèvres vers les pâles et froides lèvres;--mais elle se redressa vite: il fallait que cela fût plus royal et plus absurde; il fallait une surprise plus stupéfiante et une plus vraie satisfaction et une plus digne justification de son amour.

Elle vida de leurs fleurs l'antichambre et le salon. Toutes les grâces printanières furent semées sur le lit funèbre: lilas et roses, muguets et mimosas, toute la chevelure odorante d'un jardin de fée!

Alors, elle se sentit presque contente et un peu ivre.

Debout, les doigts crispés, l'haleine rapide, elle regardait l'amoncellement fou des fleurs et la pâle tête presque enfouie sous les roses,--mais tout à coup, sentant qu'une chaotique armée de réflexions allait prendre d'assaut sa cervelle démantelée, elle se mit à ranger les fleurs--artistement!

Elle ne voulait pas réfléchir, ni songer à l'instant d'avant, ni à l'instant d'après: être brave, seulement; dépasser une bravoure de femme: être héroïque--imprudemment; oui, faire son devoir de belle et de bonne adultère,--puis se coucher sous la colère qui allait éclater comme un tonnerre dans cette chambre insolente, sur le calme insolent de la mort, sur l'insolente paix de l'orgueilleuse amante.

Les lumières?

Ce soin dernier fut décisif et chassa définitivement l'armée des chaotiques réflexions.

Elle alluma les candélabres de la cheminée, et, posés au chevet du lit sur une table, ils eurent l'apparence de deux buissons ardents, de flammes inextinguibles et solennelles. Mais, sous l'avalanche de la lumière, le mort devenait hideux: la tête pâle éclatait d'une blancheur plus blême que le drap, plus blême que la batiste de l'oreiller, et des trous d'ombre se creusaient sous les yeux, et le nez s'allongeait vilainement, et la bouche sembla méchante,--sa bouche si douce!

Il fallut mettre tout cela au point, organiser le jeu des lueurs, maintenir la tête pure en une pâleur juste, combiner les ombres en vue du calme et de la beauté: un des candélabres resta au chevet, l'autre se dressa au pied du lit.

Et le cierge?

Elle le retrouva dans un tiroir, entamé à peine, n'ayant pleuré que quelques larmes, cierge pascal, cierge de gloire qu'il lui avait plu d'acquérir un jour,--cierge adultère et de blasphème, car il avait éclairé, en pleurant, les premiers baisers de l'Amie et de l'Adoré.

Ce cierge! Ah! que ce fut dur pour elle, la vue de ce flambeau d'amour, tout incrusté de grains d'encens, ce flambeau de consolation et de ressouvenir qu'ils ne devaient allumer qu'aux anniversaires, destiné à leur mesurer des années de joie,--et qui allait donner au mort sa dernière lueur, pleurer sur le mort ses suprêmes larmes.

L'amertume du péché, en cette minute, lui contracta la gorge et lui troubla le coeur.

Le cierge adultère! En l'achetant, en le profanant, en faisant surgir de la cire sacrée une flamme sacrilège, en l'érigeant témoin des mauvaises amours,--elle avait acheté la mort, la condamnation de l'adoré et la sienne; car, n'était-elle pas condamnée, elle aussi, et ne savait-elle pas exactement ce qui allait se passer, tout ce qui allait se passer, quand la tremblante clef aurait ouvert à son seigneur la porte de la maison adultère?

Mais elle ne voulait pas réfléchir, pas encore, jamais! Sa bravoure était en actes et non en pensées.

Elle alluma le cierge adultère et s'agenouilla, droite, les mains jointes et un peu écartées du corps, et--sans un mouvement que celui de sa poitrine effarée,--elle attendit l'heure de son maître, la belle, la bonne, la brave, la glorieuse Adultère.

LA ROBE

Ce jour-là, il la rencontra,--la robe nouvelle!

Elle s'avançait, lente et fière, avec la souriante et mystérieuse majesté qui convient aux réalisations esthétiques de la dernière heure, avec la grâce irritante de l'inédit.

C'était bien elle, c'était bien la robe nouvelle.

Depuis une semaine, il la guettait au coin des rues, des rues larges et claires où elle peut s'éployer, livrer à l'oeil toute sa gloire inconnue, volter, s'arrêter, repartir et filer comme une mouette au-dessus de la grève. Les toilettes «pour aller en voiture» ne l'amusaient pas; il n'aimait que «la robe qui marche», et il ne l'aimait qu'une fois, la première fois qu'il la voyait.

La robe nouvelle, la robe de printemps, était pour lui le grand et périodique événement de l'année; il en rêvait des mois à l'avance, s'inquiétant des pronostics de l'Observatoire, espérant de précoces chaleurs, faisant, comme un Parsi, sa prière au soleil.

Dans l'universel renouveau, rajeunissement de la chair et de la feuille, de la fleur et de l'herbe, rien ne l'intéressait--que la robe, et la robe seule.

Ce qu'il pouvait y avoir dedans, quelle nuance et quel grain de peau; quels seins et de quelle forme, le calice ou la coupe, hauts ou bas, unis ou frères ennemis; quelles épaules et si elles étaient doucement tombantes; quels reins, quelles jambes: tout cela n'occupait pas un instant son imagination. Il lui suffisait que la robe fût nouvelle, bien faite et bien portée. Qu'elle pût, artificieusement, voiler de graves défauts corporels, c'était la dernière de ses craintes et le dernier de ses soucis.

Sans doute, son amour de la robe nouvelle n'était pas exclusivement platonique, ni exclusivement l'amour de quelques chiffons agréablement assemblés sur un mannequin. Il n'était pas de ces fous qui s'éprennent d'une sydonie, ni même d'un corset, ou même d'une paire de souliers, ou qui s'arrêtent contemplatifs à la vitrine du grand magasin où s'exhibe, de pied en cap, une nouvelle mariée, moitié pudique et moitié tape-à-l'oeil. Non, mais quoique la femme l'intéressât moins que la robe, le vin moins que le flacon, il ne séparait pas la robe de la femme,--ou plutôt, ce qui est un peu différent et donne bien l'explication des goûts de notre étrange ami, il ne séparait pas la femme de la robe.

Une femme nue lui paraissait une absurdité, une anomalie, quelque chose comme une perruche chauve ou un poulet plumé; cette vue lui inspirait un étonnement plutôt douloureux, et, en de certaines hospitalières maisons, où sa jeunesse imprudente l'avait conduit, jadis, il avait eu la sensation, avouait-il, de s'être trouvé plutôt dans une rôtisserie dahoméenne que dans un lieu de plaisir.

Les Vénus grecques, non moins que les modernes, lui semblaient des aberrations coupables, et il n'admettait que la statuaire qui respecte assez la femme pour lui conserver, au moins dans le marbre, la forme et les lignes de ses indispensables plumes.

Ce jour-là, il la rencontra,--la robe nouvelle.

Elle était de très claire soie mauve en forme de cône que tronquait la ceinture, et vers le bas, adornée de trois rangs de rubans noirs dont le dernier, rasant le sol, semblait le minuscule piédestal de la jolie et captieuse statuette. La taille était fine, cerclée de noir aussi, et les épaules et les bras se couvraient d'une pèlerine à trois collets, d'un mauve plus sombre, d'où sortait, fleur pâle et blonde, la tête fine.

Costume qui bientôt nous irritera, car bientôt nous l'aurons trop vu, mais dont l'apparition première charme, en effet, les yeux contents de la chute des manteaux et des fourrures, contents de la floraison imprévue de l'arbrisseau féminin.

Ayant rencontré la robe nouvelle, il en devint aussitôt amoureux. Son coeur battit très fort, un étourdissement soudain le fit chanceler: son rêve passait, sa joie se promenait. Oh! si cette robe voulait se laisser aimer! Si elle n'était pas de ces robes insolentes qui bousculent, dédaigneuses, les désirs les plus purs et les plus sincères!

«O robe, ne sois pas farouche!»

La robe ne fut pas farouche. Comme beaucoup de ses pareilles, elle se laissa suivre en musant le long des étalages, puis elle tourna discrètement au coin d'une rue dénuée de promeneurs et, sous une porte, disparut.

C'était une chambre comme d'autres, peu séduisante, trop parfumée et gâtée par un divan trop large et trop précis,--mais la robe était là, sous ses yeux, sous ses mains: il la contemplait, il la baisait, il la respirait avec ivresse.

A genoux devant la chère robe qui se dressait rigide et inquiétante, il semblait prier, maintenant, disant de folles et douces paroles et même des sottises.

«Dès que je t'ai vue, je t'ai aimée... Oh! un désir fou... J'aurais donné je ne sais quoi... Comme tu es bonne!...»

La joie cependant ne le faisait pas délirer au point qu'il ne sût la qualité de sa conquête, et quel genre d'âme animait cette robe si exquise. Il s'arracha à son extase pour interroger sa bourse, et avant d'avoir entendu les odieuses paroles du marchandage, il avait comblé les désirs qui attendaient, muets, et payé la robe, la jolie robe nouvelle, probablement ce qu'elle valait.

Ensuite, il recommença ses adorations et l'autre le laissait faire, habituée à de plus singulières et même à de plus dangereuses fantaisies. Seulement, en dedans, elle s'impatientait un peu, trouvant bien longs ces prolégomènes, et bien ridicules. D'ordinaire, elle menait ses clients plus rondement et, devinant leurs goûts, les rassasiait avec art et avec promptitude; mais celui-ci était bizarre. Elle le toléra encore pendant quelques minutes, se laissant admirer, croyait-elle, flattée aussi de ces manières délicates, et, enfin, n'y tenant plus, rêvant à ce qu'il y avait dans l'air, dans le soleil, dans les rues, d'amour à cueillir et quelle merveilleuse pierre philosophale était sa «robe nouvelle», elle se dégagea et demanda avec un sourire qu'on la laissât au moins ôter sa pèlerine.

«Non, non! La robe tout entière! Je veux la robe tout entière!»

Et il l'entraînait vers le divan, l'étreignant déjà furieusement.

Elle comprit et cria:

«Avec ma robe? Jamais!»

Elle put se redresser et elle dégrafait sa ceinture quand elle sentit deux mains lui serrer le cou sans pitié. La tête renversée, elle tomba inerte sur le divan, et, inconscient de son crime, ignorant la mort de la chair à laquelle il allait joindre sa chair, l'amoureux des robes apaisa son désir.

LE FAUNE

Elle s'était retirée de bonne heure après dîner, se croyant souffrante et n'étant que triste, lassée du rire trop innocent des petits enfants, de la benoîte jovialité des parents pauvres émus d'un peu de fête, du pitoyable gala voulu par les calendriers.

Surtout elle s'affligeait et presque s'indignait de l'hypocrite tendresse qui luisait dans l'oeil terne de son mari, quand il y avait du monde: elle eût préféré, comme d'autres femmes, être battue en public, être aimée en secret.

Remerciant sa femme de chambre, elle tira le verrou et, alors, se sentant bien seule, se sentit libre et moins malheureuse.

Se dévêtir lentement, avec des poses, des regards à la psyché, de feintes langueurs, comme pour tomber adroitement en de chers bras, se dire des douceurs, offrir un compliment subtil à son épaule et même à son genou et s'avouer qu'on a une belle âme et une belle peau,--elle s'amusa à tout cela, sans penser à rien de mal, avec la sécurité d'une femme qui ne craint pas les surprises de l'imagination.

Son impudeur ingénue était limitée par la délicatesse. Elle savait l'étiage où doit s'arrêter la robe retroussée, l'étiage des temps secs et l'étiage des temps de pluie, et volontiers, ainsi qu'Arlette, quand Robert le Diable la favorisa de son intimité, elle eût déchiré sa chemise au lieu de la relever. Il arriva donc qu'elle eut un peu honte, et, enfouie dans une fourrure, elle s'agenouilla fort chastement devant le feu.

Elle tisonna, elle ordonna des architectures incandescentes, elle se brûla la figure, elle s'ennuya.

«N'aurait-elle pas mieux fait de répondre aux hypocrites tendresses de son mari? Avec quelques agaceries, elle était maîtresse de lui et la soirée s'achevait en des exercices plutôt calmants,--tandis que, troublée, énervée, fâchée, elle était capable de se mélancoliser jusqu'aux larmes, jusqu'aux solitaires sanglots que nul n'apaise et qui tordent le coeur et qui le secouent comme une épave!»

Ah! vraiment, la triste et stupide nuit de Noël! Y aurait-il donc des dates, des jours magiques où c'est un crime d'être seul, où des contacts humains sont nécessaires sous peine de souffrance et presque de remords? Une telle idée s'esquissa un instant dans sa faible et mobile cervelle, mais bientôt, de tout ce dessin trop compliqué un seul mot resta visible à ses yeux et sensible à son imagination,--Noël!

La voilà redevenue toute petite fille qui s'en va à la messe blanche--dans son lit, qui s'endort en rêvant aux gâteries de l'Enfant Jésus...

... Non, c'est banal! Tout le monde a de ces visions d'antan, de ces attendrissements annuels! Ames peu distinguées, qui ne savez pas évoquer d'autres songes que ceux qui rôdent partout, à la merci des plus vulgaires désirs,--songes dociles et lamentables!

Révoltée contre la pureté des blancs souvenirs, elle sombra dans l'idéisme sensuel. La chaleur du foyer aux bûches encore flambantes la chatouillait vilainement: elle s'y complut,--elle crut que des baisers singuliers allaient descendre par la cheminée sous la forme de petits anges sans ailes, mais plus brûlants et plus agiles que les feux follets qui jouaient, agréables démons, parmi les charbons.

Elle rêva d'une fornication somptueuse, d'un stupre inattendu dont elle serait la complaisante victime, au coin du feu, sur cette bonne fourrure; oui, avec la complicité de cette bonne bête, de cette chèvre aimable et dévouée...

L'incube épars dans la chambre tiède rassemblait ses atomes et se matérialisait... Une ombre, comme d'un faune éphèbe, obscurcit la glace de la cheminée et un souffle lui troubla les cheveux et lui chauffa la nuque.

Elle avait peur, mais elle désirait avoir encore plus peur; pourtant, elle n'osa ni se retourner, ni lever les yeux vers la glace. Ce qu'elle avait senti était douloureusement doux; ce qu'elle avait vu était inquiétant, étrange, curieusement absurde: une tête blonde et dure, aux yeux dévorants, à la bouche large et presque obscène, à la barbe pointue... Elle frissonna: il devait être beau et grand, très fort, cet être qui allait l'aimer! Comme elle tremblerait dans ses bras! Mais elle tremblait déjà, déjà possédée, déjà la proie du monstre amoureux qui la guettait et la convoitait.

La fourrure lui glissa des épaules et aussitôt un violent baiser stigmatisa sa chair nue,--oui, un baiser si violent et si ardent que la marque lui en resterait, sans aucun doute, comme d'un fer rouge. Elle voulut, geste de femme qu'on déshabille, relever son manteau et s'envelopper d'une dernière pudeur, mais l'Etre s'y opposa et de ses deux mains lui agrippa les deux bras. Cette violence ne déplut pas à la vaincue: elle s'y attendait comme à un hommage; son dos et ses épaules étaient faits pour être vus, et, recevoir obligeamment des baisers, n'était-ce pas leur devoir en même temps que leur volupté?

Cependant l'attaque se précipitait et l'incube haletant soufflait à peu près comme un soufflet de forge, ce qui la fit légèrement rire. «Que de mal il se donne! songeait-elle. Il est bien malhabile... Je vais le regarder, du coin de l'oeil...»

Comme elle tournait la tête, le masque de la bête s'avança et sa bouche large et presque obscène s'écrasa sur ses lèvres.

Elle avait fermé les yeux, mais trop tard; elle avait vu le monstre face à face, et non plus selon les complaisants reflets d'une glace identique à son rêve; elle l'avait vu, non plus façonné par le désir, mais déformé selon la réalité la plus étroite: il était si laid, avec sa face de bouc cruel, si laid et si bestial et ivre d'une volonté si précise et si basse,--qu'elle s'indigna et se redressa.

... Elle se vit nue dans la grande psyché, au fond de la chambre, toute nue et toute seule dans la chambre morne.

DANAETTE

Comme elle s'habillait après déjeuner, toilette spéciale et même mystérieuse, la neige se mit à tomber.

Sous les rideaux d'apparence de vitrail, relevés et épinglés pour un peu de lumière, elle la voyait tomber, la belle neige, tomber, tomber toujours,--et c'était solennel et triste; cela donnait l'idée d'on ne sait quelle puissance occulte et ironique, d'on ne sait quelle âme divine, terrible et froide qui aurait épandu d'en haut la cristallisation légère de son dédain pour la niaiserie humaine qui analyse tout et ne comprend rien.

--Il y a une grande bataille dans le ciel, lui dit sa vieille Bretonne de femme de chambre. Les anges s'arrachent les plumes des ailes,--et voilà pourquoi il neige. Madame le sait bien.

C'était péremptoire. Madame n'émit aucune contradiction. Tous les ans, d'ailleurs, et souvent plusieurs fois par hiver, la Bretonne articulait cette même confidence, terminée par un «Madame le sait bien» irréfutable et presque menaçant. Sur toutes choses, la vieille servante avait ainsi toutes prêtes, brèves et nettes, des explications charmantes et d'une manifeste évidence.

Madame ne répondit donc rien, mais, dès que sa coiffure fut achevée, elle congédia la Bretonne.

Elle voulait être seule--avec la Neige.

Sa toilette n'était qu'à moitié, elle n'y songeait plus, et, assise sur un divan, près du feu, elle regardait, fascinée, le vol incessant et lumineux des plumes neigeuses et angéliques.

Sa toilette! Oh! quel ennui, deux ou trois fois par semaine! L'adultère est agréable certainement, les premiers jours; on va vers l'inconnu, on se tend comme une voile au souffle impérieux et doux qui vous pousse à des baisers nouveaux, on est gonflée de curiosité, on ne pense à rien qu'au plaisir d'une initiation nouvelle et plus complète: le péché apparaît tel qu'un baptême à l'ingénuité relative de la pécheresse. Mais si intense que soit pour les petites détraquées cette sensation du renouveau par le mensonge, elle est brève et traîne après elle un détestable frère jumeau nommé Ennui.

Quel ennui! Il faut penser à tant de choses, et l'expérience est là qui vous pousse du coude et vous suggère mille précautions humiliantes et décourageantes.

«Ainsi, songeait-elle (sans perdre de vue la neige), je dois, malgré le froid, mettre des souliers et non des bottines. Lui-même me l'insinua. La première fois, il me les reboutonna innocemment, pieusement, en serrant ma jambe sur ses genoux; la seconde fois, il tira de sa poche un tire-bouton et me le mit dans la main; la troisième fois, il n'avait même pas pensé à apporter cela, et je fus très malheureuse.

«Pour le corset, la robe, c'est la même chose. Monsieur est impatient; il arrache les agrafes, il emmêle les cordons. J'ai dû faire faire un corsage spécial qui se déboutonne tout d'un trait, et je remplace le corset, ces jours-là, par une sorte de brassière comme on en met aux bébés: cela se déboutonne selon le même système que le corsage. En un clin d'oeil, je suis nue, ou peu s'en faut.

Oui, nue, car il a imaginé de m'imposer des chemises qui ressemblent à des soutanes et qui s'ouvrent comme des rideaux, dès qu'on a fait sauter les minuscules boutons qui les closent,--et ce costume influe sur mes moeurs.

«Allons! Il faut mettre la brassière et enfermer mon corset sous clef, pour que la Bretonne ne me dise pas, d'un air scandalisé, devant mon mari, quand je rentrerai tantôt: «Madame est sortie sans corset. Madame le sait bien.»

«Ah! la belle neige!...»

Elles tombaient toujours, les douces, les fines, les blanches plumes d'anges. La rebelle adultère devint naïve; la fascination de cette subtile et monotone neige, de neige perpétuelle et qui semblait infinie, agissait sur sa sensibilité. La péremptoire sottise de la Bretonne lui revint à l'esprit, et elle eut pitié des anges déplumés!

Cela devait être singulier, un ange aux ailes nues, pareil à ces oies déduvetées qu'on aperçoit en Normandie dans les cours de ferme, ces pauvres oies qui ont donné leur vêture pour faire des oreillers aux frileuses adultères.

Image ridiculement enfantine, mais, enfin, les anges déplumés sont encore des anges,--et les anges sont de fort belles créatures.

La neige tombait toujours, et même plus tassée, si épaisse que l'air semblait maintenant s'être condensé en un polaire océan d'étoiles blanches, ou en un immaculé vol de mouettes, qu'un souffle parfois troublait et jetait, effarées, contre les vitres.

Oubliant son rendez-vous de classique adultère, la petite chérie s'intéressait énormément à ces tourbillons imprévus, mais sa joie était plus amusée encore, quand le nuage constellé s'écroulait lentement, majestueusement, avec le calme absolu de la certitude. Ses yeux pourtant se fermaient, lassés, et elle ne les ouvrait plus qu'à grand'peine, entêtée, résolue à ne pas céder, à regarder tomber la neige, tant que tomberait la neige.

Elle fut vaincue: ses yeux se fermèrent et ne se rouvrirent plus qu'après un long demi-sommeil. Mais, en ses yeux clos, la neige tombait toujours: les vitres maintenant n'arrêtaient plus le vol des candides étoiles. Il neigeait dans sa chambre, sur les meubles, sur les tapis, partout; il neigeait sur le divan où elle s'était couchée, domptée par la fatigue. Une des fraîches étoiles tomba sur sa main; une autre sur sa joue; une autre sur sa gorge un peu découverte: et ce furent, la dernière surtout, d'exquises et inédites caresses.

D'autres étoiles tombèrent: sa robe de pâle vert s'illuminait comme un pré d'une floraison de marguerites ingénues; ses mains et son cou en furent bientôt tout couverts, et ses cheveux et ses seins. Cette irréelle neige ne fondait pas à la chaleur du corps, ni à la chaleur du foyer: elle demeurait purement fleurie, telle qu'une parure.

Délicieusement glacés, les baisers de la neige traversèrent ses vêtements, allèrent, malgré toutes défenses, chercher la peau et se blottir, dans les plis: c'était merveilleusement doux et d'une qualité de volupté assurément inconnue!

En vérité, la Neige la violait et la possédait,--et Danaette se laissait faire, curieuse de cet adultère nouveau, toute livrée au plaisir ineffable--et presque effroyable--d'être l'amoureuse proie d'un divin caprice et l'amante élue par le rêve de quelques anges devenus soudain pervers.

La neige tombait toujours et pénétrait si profondément en son corps pâmé qu'elle n'avait plus aucune autre sensation que celle de mourir ensevelie sous les adorables baisers de la neige, embaumée dans la neige,--et de partir, emportée par un tourbillon dernier, vers la région des éternelles neiges, les infinies et fabuleuses montagnes où les chères petites adultères, toujours aimées, se pâment sans repos aux impérieuses caresses des anges pervers.

CONVERSATION DU SOIR

L'une était jeune fille et l'autre jeune femme, et lui, venait dans la maison faire la cour à la jeune fille, mais il aimait bien aussi la jeune femme.

Ida avait épousé un gentilhomme qui s'occupait à dresser des chevaux pour les courses; il revêtait un habit rouge, sonnait de la trompe mieux qu'un piqueur et goûtait la conversation des palefreniers, parce qu'elle est instructive. Sa femme lui servait peu, si ce n'est de décor et de parfum: parfois, il l'entourait de regards attendris, la flattait ainsi qu'une pouliche et lui donnait à manger dans le creux de sa main un diamant ou un rang de perles; parfois aussi, il la respirait en fermant les yeux, après l'avoir vaporisée de foin nouvellement coupé, qu'il appelait dans sa langue «new mown hay». De tout cela, Ida était fort satisfaite, car il ne lui manquait rien, aucun plaisir essentiel. Les plaisirs essentiels, pour Ida, étaient: se lever à midi, mettre de belles robes, faire de la musique et, le soir, aux lumières, parer son torse pur de plus de joyaux que n'en portait Aline, reine de Golconde. Elle savait qu'il est des êtres nommés «amants» et qui ont pour les femmes le goût que son mari avait pour les chevaux, mais elle n'eut jamais envie d'en attacher un à sa personne: ces grands scarabées, à son avis, n'étaient agréables qu'en troupe, quand ils évoluaient avec discrétion dans un salon bien tenu; et lorsqu'on lui disait que de tels insectes inspirent souvent, à des femmes, des passions folles, elle riait si fort que ses diamants émus faisaient le bruit d'une rivière qui se brise sur des pierres.

Pourtant, le scarabée qui courtisait sa soeur Mora n'était pas trop bête ni trop laid, même seul et vu de près, et il ne déplaisait ni à Mora, ni à Ida. Mora voulait bien l'épouser et Ida voulait bien être aimable et ne pas décourager le plaisir de ces enfants, le plaisir de se marier, de faire comme tout le monde. Il s'appelait Donald et sa voix un peu chantante était douce, de celles qu'on entend le soir dans les gorges pâmées des montagnes. Son geste enveloppant suggérait l'abandon; ne le craignant pas, rassurées par le bleu pâle de ses yeux et le rose doux de ses joues, les femmes allaient à lui comme à une soeur, et s'il disait son adresse à manier la rame, elles s'affligeaient d'un si rude exercice pour une grâce si adolescente.

Assises côte à côte au piano, Ida et Mora déliraient de joie; ceintes d'un multicolore réseau d'harmonie qui les séparait du reste du monde, elles s'enivraient sans honte, troublées mais insatisfaites, cherchant l'extase, n'arrivant qu'à un délicieux énervement, à cause sans doute du discord de leurs désirs: Mora jouait pour le plaisir des bruits agréables, pour l'excès de vibration que la musique importe dans les cellules cérébrales, pour l'intensité et l'activité que le rythme donne aux battements du coeur et à la circulation du sang; Ida jouait pour broder un accompagnement à ses rêves et, pendant que la musique se dessinait en vives arabesques devant ses yeux éblouis, elle perdait quasiment la conscience de son être; allégée et simplifiée, elle sortait d'elle-même, elle montait, mais pour redescendre bientôt, surprise et un peu suffoquée. Cette illusion était plus sûre encore lorsque, au lieu de jouer elle-même, elle écoutait sa soeur qui avait le génie des interprétations rythmiques.

Donald entra. Sans l'avoir vu ni entendu, elles eurent la divination qu'il était là et, charmantes en la spontanéité de leur résignation, elles se levèrent, laissant une phrase inachevée, et s'avancèrent pour l'accueillir.

Donald baisa la main d'Ida et le front de Mora.

Il apportait toujours des fleurs, non pas certes des bouquets, mais de vraies fleurs libres sur leur tige intacte; il en apportait trois seulement, choisies entre les plus parfaites et les plus pures, d'immaculées roses blanches, couleur de neige qui tombe, de fragiles et somptueux magnolias, empreints de sang, d'une seule marque de sang au centre même de leur beauté et qui semblaient des sacrés-coeurs ou, comme disait Mora, de fières et blanches dominicaines qui ont taché d'amour et de pourpre leur sein vierge, en buvant au calice de la Passion. Il savait trouver de simples violettes d'un azur si profond et si délicat que les chimères se réjouiraient d'élever de tels yeux vers l'infini, et des cyclamens d'un rose si charnel et si vivant que leur sourire impressionnait comme un baiser.

Ce jour-là, il avait à la main trois divines pâquerettes, trois astres de rêve, trois symboliques soleils d'or étoilés d'argent lunaire, fleurs de résurrection; Mora et Ida en mirent une, chacune, à leur corsage et, comme toujours, la troisième fut déposée, dans un verre de Venise irisé d'espoir, aux pieds de l'Inconnue, aux pieds de celle qui allait devenir, aux pieds de la Femme que l'Amour était en train de créer et de modeler dans l'ombre.

On causa de choses futiles, exprès, pour ne livrer que peu à peu, avec modération et avec pudeur, le nu de son âme à l'amoureuse curiosité de l'âme inquiète et attentive. Ensuite Ida s'informa si les émeraudes étaient seyantes à son teint, si on pouvait les mêler aux perles et aux diamants, si leur vert, un peu de prairie, n'effarait pas, par son absolu, la blancheur des épaules: on décida qu'une peau très candide et veinée de bleu s'accommodait mal des émeraudes, mais elles pouvaient agréer aux chairs un peu dorées.

«Je suis contente que vous permettiez cela, Donald; je pourrai donc mettre mon collier d'émeraudes, car je suis dorée comme une idole»,--et Ida, relevant sa manche, fit miroiter sur sa peau de brune, les joyaux smaragdins, dernier présent de son mari. Ensuite, Mora s'informa de l'accord imposé par une robe violette: il fallait évidemment des doublures et des retroussis soufre et, comme bijoux, peut-être des opales, peut-être des perles teintées. Mora compara cet accord à «celui-ci, tenez»,--et elle trouvait sur le piano un accord clairement soufre et violet, mais d'un soufre un peu vif et d'un violet un peu sombre. «Il faudrait la harpe», dit-elle, mais elle chercha encore et bientôt ce fut une étrange improvisation en rythme brisé où passaient, éclatantes ou mourantes, apaisées ou exaltées, toutes les nuances du violet, et, brodées en arabesque, toutes les nuances du jaune.

Elle joua longtemps, peut-être une heure, sans s'arrêter, sans prendre garde à la tombante nuit, ni au trouble divin qui s'épandait, par ses doigts, dans l'air.

Ida et Donald étaient assis sur le divan. D'abord, n'écoutant que d'une oreille la fantaisie de Mora, ils avaient continué leur causerie, mais les paroles s'en allèrent. Sans voix, ils songeaient et ils frémissaient comme l'air lui-même empli de captieuses sonorités et de vibrantes ondes. Un espace très étroit les séparait; un sursaut le combla, Donald, excité, s'étant incliné à droite, Ida, oppressée, s'étant inclinée à gauche. Leurs épaules d'abord, puis leurs genoux se touchèrent, puis leurs mains se trouvèrent et un double courant de fluides charnels les pénétrait, les amollissait et, alternativement, activait leur inconsciente vie. Les fleurs, les émeraudes, les épaules, le bras nu montré, le corsage soufre et violet emprisonnant en rêve le beau buste de Mora, tout cela et les conseils de la musique, et la tombante nuit avait dirigé vers le paysage sensuel la promenade de leurs rêves,--si bien que, sans le savoir, se croyant toujours dans le monde du désir, ignorants de leurs tangibles réalités, plongés dans l'incertitude du songe, insoupçonneux de la véracité de leurs actes, ils se baisèrent doucement sur la bouche. Le prélude fut impératif: Ida se renversa, les yeux clos, comme couchée sur un lit de nuages et elle reçut Donald dans ses bras, avec une grâce toute nuptiale.

Quand ils revinrent à eux, ils n'eurent pas à rougir; ils ne savaient pas ce qu'ils avaient fait et ils ne le surent jamais: le souvenir leur resta seulement de minutes exquises, d'un voyage dans le ciel, d'un plaisir à la fois aigu et doux, infiniment pur et infiniment surhumain.

Pourtant, quand Ida rajusta instinctivement sa toilette, elle s'aperçut que la pâquerette penchait à son corsage, tout écrasée, sa tête d'or étoilée d'argent: alors, elle alla prendre celle qui avait été déposée aux pieds de l'Inconnue, et elle la piqua sur son sein, sur le sein de la Femme qui était devenue, de la femme que l'Amour venait de créer et de modeler dans l'ombre.

A ce moment, Mora, qui jouait toujours, sentit un terrible frisson passer dans ses moelles.

STRATAGÈMES

A Octave Mirbeau.

Amères flâneries parmi des femmes successives.

Lointaine et première souvenance. Elle vient à moi: gaucheries d'une fille grandelette dans le sarrau d'école. Au sarrau, des taches d'encre; au nez, des taches de son. Les yeux couleur de mûres; les dents comme des noisettes:--mûres mangées ensemble, noisettes croquées le long des haies, par les chemins creux, et dans les herbes, les rosées, les fleurs fraîches.

Ensuite... Oh! celle-ci fut vraiment la vraie. Près d'elle, à lui parler, à rire, à rougir, il y avait une joie toute neuve, une joie de floraison. Les cheveux frisaient joliment sur le front.

Chloé chantait, lavandière à la rivière. Ah! fille de roi! Ah! vieil Homère! Je crus que c'était Nausicaa.

Il mit la main dans mon estomac. Je lui ai dit: mettez-la plus bas, Je lui ai dit: mettez-la plus bas!

Chloé chantait, lavandière à la rivière.

Après?

· · ·

C'est tout ce que j'en sais.

Après? Les stores baissés: passent les poteaux, les arbres, les maisonnettes. Sur les plaques tournantes, les roues grondent. L'ombre est violette. Le roulis roule le fugace enlacis... Par la portière, adieu! Jamais plus? Jamais plus. Ton nom? Ta demeure? Les baisers ont pris toutes les lèvres, les lèvres n'ont pas remué pour des paroles. Ah! ce train qui va, qui va! Ah! ma vie qui va, qui va!

Après? Rencontres. Non. Non plus. Oui. Pourquoi ne pas revivre une minute ceci: l'agréable rêveuse sur mon épaule pleurait son exil. Elle avait peur, la nuit, dormant seule...

Petite bourgeoise du petit bourgeois, très avenante dans l'attifage économique d'une femme d'ordre: «Pas de cadeaux, disait sa voix ferme et discrète, une ligne nouvelle, plutôt, sur mon livret. Comme cela, mon mari est content, il m'appelle sa fourmi. Quand le mille est complet, cela fait de la rente, de la bonne rente, mon mimi.» Elle était charmante, vraiment, dans ses silences.

A pas muets sur le parquet criant. La porte se pousse, à l'heure dite déverrouillée. De l'imprudente lumière, mais le plaisir, en l'ombre, s'alanguit trop. Pourtant, il y a des yeux au bout des doigts, des yeux de chat faits pour les ténèbres... La lumière, parfois je la souffle. J'aime mieux ton coeur que la couronne brodée sur ton coeur,--et tu n'aimes pas les distractions. Les feuilles tombèrent. A Paris? Là, elle avait ses habitudes et l'imprévu.

Je me souviens qu'elle n'aimait pas les distractions.

Vraiment, cela vaut-il la peine? La peine qu'on se donne?

Adieu, mon pucelage, Ha! Tu vas me quitter!

Disait la petite pucelotte... Vraiment, cela vaut-il la peine?

La Suédoise m'aima et nous eûmes de jolies chevauchées frileuses vers le bleu pâle des nuits polaires. Ah! comme elle pleura, un jour, et comme je fus mauvais pour celle qui était si bonne!

Telle est la fin, et je n'ai trouvé rien depuis le bleu frileux des chevauchées polaires...

... Mettre de l'esprit dans la saveur, de l'âme dans le parfum, du sentiment dans le toucher...

Désirs, grenades pleines de rubis prisonniers dont un coup de dent fait ruisseler l'éblouissance,--un coup de dent de femme.

Des femmes, au bon endroit, savent mordre. Elles ne doivent pas être méprisées, ces conservatrices des traditions milésiennes,--mais c'est bien monotone et les artistes sont rares.

... Faut-il reprendre l'amère flânerie parmi des femmes successives?...

Au Louvre, devant la Mater Dolorosa dont les yeux sont deux gouttes de sang,

(O quam tristis et afflicta!)

une femme en extase (je le crus,--mais elle s'ennuyait, tout simplement), qui, du coup, m'intéressa, quand elle eut tourné la tête vers l'indiscret accoudé, par la froideur éteinte de son regard, l'ironie vague d'un sourire gelé... Le blond de la chevelure allait au roux clair, sous le chapeau noir, que fermaient, vers les oreilles perlées d'améthystes (assez équitablement assorties au violet mourant des prunelles), des brides épinglées d'une argenterie ancienne.

Je me provoquai à des riens qu'elle répéta...

Quand elle marcha, m'ayant d'un cillement--presque doux--permis de l'accompagner, la lenteur ondulée des mouvements décelait un corps développé selon l'esthétique orientale, avec des os minces, une flexible charpente, la chair tassée,--non sans une tendance à rompre un peu la proportion.

Nous sortîmes par les Mantegna. De brèves paroles,--et devant les symboles nous demeurions des instants, perplexes, de nous-mêmes... Elle voulut bien, excitée par telles énigmes, et d'une voix pareille à l'indolente procession de son allure, dévoiler un peu de sa spiritualité: alors, je la vis inavouée et imprécise, appelée, sans conscience de ses tendances secrètes, par celui qui dirait: «Voici ce que tu veux.»

En descendant l'escalier vers Ariane, au milieu elle s'arrêta, remonta quelques degrés, comme saluant d'un adieu la Victoire. Mais je compris que c'était la moitié d'une ruse, car elle se retourna très brusquement: elle voulait me voir sans prendre l'air de me regarder.

«A demain!» dis-je avec une certaine ferveur.

Elle daigne rire un peu, baissant sa voilette, mimant un peut-être pas trop problématique,--puis s'en va.

· · ·

Je la retrouve gravissant l'escalier. Nous laissons la robe de pourpre frissonner aux vents glorieux de l'Archipel, et, d'un accord muet, nous gagnons la porte,--amis déjà, à ce qu'il paraît.

Entendre les doléances nécessaires: nul homme, plus d'une seconde, n'a séduit son désir... Elle eut le mari qui échoit pareillement à chacune, initiateur de tous les à peu près... Il est mort... C'était un personnage occupé à gravir avec élégance et décision les bâtons de perroquet du perchoir social...

Je n'écoute pas. Que m'importe ce qu'elle est, fille ou marquise, ou les deux? Et je songe: voici un compagnon pour le jeu des sensations élémentaires, une chair malléable aux expériences du presque et une âme qui s'ennuie assez pour accepter des navigations vers l'île où les Chimères jouissent d'être chimères...

«--... Riche...»

A ce mot de conversation, j'interromps pour dire:

«--Le seul parfum d'un brin de réséda peut mener très loin, et toutes les véracités de l'opulence sont dépassées par le simple froissis d'un morceau de soie ancienne...»

La Seine franchie, nous atteignons les déserts de l'avenue de Breteuil (où s'est réfugiée sa Solitude), pendant que, apprivoisée, elle me questionne avec une désespérance qui flatte mon rôle choisi de consolateur extravagant:

«--De combien un très perspicace esprit peut-il pénétrer en tel autre?

--De très peu.

--Qu'est-ce donc que l'intimité?

--Le troc des volontés.»

Je réponds cela.--et pourquoi pas?

Elle me congédie. Nous nous séparons, toujours inconnus. C'est imprudent, mais quand j'y pense, il est trop tard. «Puis, que m'importe, redis-je encore, le baptême de son essence,--et de moi, si je te fais agréablement souffrir, quels comptes subsidiaires exigeras-tu, à moins d'être insensée?»

· · ·

Elle vient chez moi.

«--Un moine en scapulaire chante des antiphones à la Vierge, qui pleure de terreur et d'amour...

--Où?

--Là, sur ce parchemin rayé de rouge et ponctué de noir, ne vois-tu pas?--et cet autre qui, à la flamme d'une lampe de fer (plus tordue qu'une viourne), amollit la cire-vierge des sceaux de l'Abbaye, ne le vois-tu pas?--et cet autre qui arrose les flambes sacrés du jardin des rêves, ne le vois-tu pas?...

--C'est toi!

--Elle commence à comprendre.»

· · ·

«--Daphné! Vois comme le Laurier leurra l'Apollon nimbé d'or. Elle eut, la méchante, l'ironie de s'investir d'écorce,--et les boutons de pourpre de ses seins imbaisés fleurissent entre les cornes d'or de la Diane jalouse. Nulle chèvre n'a brouté les lichens axillaires de ses branches nues, et le Faune ivre a délaissé pour la fente des frênes pervers l'hiatus impollué de son sexe gemmé d'ambres et de topazes... Apollon t'aurait plu, à toi? Vois comme il est beau, et plus amoureux qu'un thyrse turgescent, qu'un chaton cambré d'où pleurent des larmes de pollen...

--Oui, mais ce nimbe?»

· · ·

«Oh! je t'aimerai! je t'aimerai,--lorsque le Dragon vert aura perdu ses cornes!»

«--Qui a parlé, chère, est-ce moi, ou toi?

--Oh! moi quand je parle, c'est pour dire des choses à la portée de tout le monde.»

Pareil à cet Almindor que poudra Eisen, je m'étends un peu sur l'herbe des coussins et je lui fais compliment de son teint très blanc.

Un coup d'éventail sur les doigts me répond:

«Sommes-nous pas embarqués pour Cythère?

--Nulle brise ne gonfle les voiles de soie mauve et nous n'avons point de rameurs.

--Je vous l'affirme, je ramerai, charmante Acine,--et vous régirez le gouvernail.

--Ho! Je suis si peureuse. Une distraction...

--N'en attendez pas de ma part!

--Ho! je ne m'y risquerai!»

· · ·

Chez elle.

Pendant que me troublent les enchantements de la Sonate que le hasard de mon doigt lui a désignée, je m'assieds, loin d'elle, sur le sofa, les yeux fermés.

«--... Ah! Ce sont donc mes propres désirs qui t'ont déchiré? Voilà le premier trait, le premier cri, le premier sourire, le premier pleur, le premier doute... Elle fuit! Reviens, reviens! Reviens, la pourpre de ta robe ensanglante mes yeux, je vois le néant rouge où ma vie va sombrer, tout est rouge: ta bouche et ma chair dévorée! Ton sein fleuri de rouge fut doux et douloureux... Joies! c'était l'âpre rêve où s'écorche le coeur: sa bouche me parfume et ses cheveux m'effleurent!»

«--Où donc êtes-vous?»

A demi je la prends: sa bouche me parfume et ses cheveux m'effleurent...

«--Lisez-moi et j'éveillerai sur le clavecin de très mourants accords.

--Un soir dans la bruyère...

--Où lisez-vous?

--Je ne lis pas, je dis par coeur.

--Quel ton?

--Mineur, oh! mineur.

«Un soir dans la bruyère délaissée, Avec l'amie souriante et lassée: O soleil, fleur cueillie, ton lourd corymbe Agonise et descend tout pâle vers les limbes,-- Ah! si j'étais avec l'amie lassée, Un soir, dans la bruyère délaissée!

Les rainettes, parmi les reines des prés Et les roseaux, criaient énamourées; Les scarabées grimpent le long des prêles, Les geais bleus font fléchir les branches frêles, On entendait les cris énamourés Des rainettes, parmi les reines des prés.

Un chien, au seuil d'une porte entr'ouverte. Là-haut, pleure à la lune naissante et verte, Qui rend un peu de joie au ciel aveugle; La vache qu'on va traire s'agite et meugle,-- Un chien pleure à la lune naissante et verte, Là-haut, au seuil d'une porte entr'ouverte.

Nos pieds meurtrissent l'herbe diamantée, Nous gravissons la ravine argentée, Pente mourante à la sente effacée, Les genoux las et les coeurs délassés,-- En gravissant la ravine argentée Nos pieds meurtrissent l'herbe diamantée.

Pendant que nous montons, l'âme inquiète Et souriante, vers la courbe du faîte, Le rêve, demeuré à mi-chemin, S'assied pensif, la tête dans sa main, Et nous montons vers la courbe du faîte, Nous montons souriants, l'âme inquiète.»

Je suis parti, courageusement, à moitié dupe.

· · ·

Passer près d'une femme des heures en une intimité qui va jusqu'aux contacts et ne point tenter la pénétration décisive: je ne retrouve plus, quand je la regarde, l'ironie vague du sourire,--ses yeux, plutôt, expriment maintenant l'inquiétude... Voyons, le tacite accord qui nous lie n'est-il pas exclusif de la joie dernière?...

... Comme il était entendu, tu es venu me prendre et le chemin de fer nous emporte à travers des bois roussis et dorés par les flammes de l'été. L'automne est joyeux et doux ainsi qu'une fin prématurée: les hêtres sourient à la mort prochaine; échevelés, tels des bacchants, les ormes s'endorment; les chênes, gladiateurs aux muscles tordus, attendent, ironiques, l'aura suprême, et les pins, seuls, et les mélèzes s'attristent d'être immortels.

Le train s'arrête, pionnier, en pleine forêt. Nulles maisons, nul chemin visible, un sentier dans les broussailles: à l'aventure.

Autour de nous, des airs voilés de syringe, des odeurs bruissent: le chèvre-feuille alangui, le sureau âcre comme un accord imparfait, les mousses murmurantes, les criantes feuilles mortes; les autres notes fondues en une indécise mélopée.

Quelques pas, et, sous la grisaille des aunes, de la menthe humide se vaporise: sa fraîcheur poivrée nous grise.

Daphné (Daphné,--elle croit presque s'appeler ainsi) s'assied, s'étale un peu, et, couché près d'elle, c'est elle que je respire. Parfums inattendus: les cheveux orangés, qui, par illusion peut-être, fleuraient des fois l'orange, à cette heure exhalent les odeurs composites des foins fanés au soleil; la peau de la nuque évoque les feuilles du frêne, et, sur le cou, vers la gorge, c'est un jonchis de mineures digitales... «Arbuste charmant couché par un vent de désir, je ne veux m'intéresser qu'à l'extrémité de tes branches, à ces mains qui sentent l'herbe où elles trempent, à ces poignets empreints de l'odeur des pâquerettes,--à ta tête, à cette bouche, source où coule l'humidité violente de la menthe en fleur...»

D'un tour de jarret, la voici debout, puis:

«Partons, n'est-ce pas?»

La voix, très brève, s'énerve vers de la colère,--amusante colère d'oiseau qui a cru boire un peu dans le creux d'une feuille, a renversé son verre en se posant dessus.

Nos pas, côte à côte, s'allongent, et nous nous taisons, attentifs seulement à l'émanation compliquée de la forêt qui, le soir, s'évapore plus abondamment,--femme, lasse de la réserve du jour, libérant, aux premières ombres, les prisonnières folies.

Le train nous attendait, car à peine fûmes-nous assis dans notre coin qu'il siffla. Il nous attendait et il nous ramena, tels que nous étions partis.

«C'était bien la peine», disaient les yeux de Daphné!

A la porte, avant d'ouvrir la voiture, je pris sa main et la baisai,--sa main qui sentait encore l'herbe fraîche, où elle avait trempé.

Chez elle.

Je la trouve parmi des corbeilles de vieux chiffons de soie, l'air très amusé, sérieuse, toute la sensation amassée dans les doigts qui s'exacerbent aux chatoyantes caresses. Le pouce sur les trames se frotte et voit le dessin des fleurs, les nuances d'après la forme du relief.

Elle ferme les yeux:

«Des roses, des roses avivées de quelque carmin, des églantines plutôt, et au coeur, n'est-ce pas? il y a du blanc jauni pour les pistils apparents. Un feuillage de deux verts les entoure un peu, s'épanouit plus large, et roses et feuilles s'en vont le long de l'étoffe comme les grains alternatifs d'un chapelet oriental, déroulées lentement sur le fond d'un très pâle vert, pâle tel que le reflet dans l'eau du retroussis des feuilles.»

Elle jette l'étoffe sans la regarder.

«--Oui, je vois mieux, certains jours, avec les doigts, et la perception est plus fine, pénètre la chair comme des piqûres très douces... Combien cela doit être absurde, dites, des piqûres très douces!»

Je ne souris qu'un peu, car me voici, à mon tour, à genoux dans les soies, et la contagieuse névrose me gagne: c'est amollissant, bien plus que l'herbe... Oh! voici un pourpre brûlé d'où s'émancipe une tiédeur charnelle, Galathée (Elle croit presque s'appeler Galathée, maintenant), charnelle comme de tes joues en fièvre, et ce velours cerise attire mes lèvres comme tes lèvres...

«--Vous embrassez mes chiffons, maintenant!»

Elle rit, se renverse un peu, les reins sur les talons. Je me penche, elle se redresse. Pour me rendre l'équilibre, ma main s'appuie au hasard: c'est le talon nu de Galathée, nu, sortant de la sandale, et les doigts s'amusent à une telle douceur, sentent la peau rosir vers la cheville et frémir un peu aux articulations... Le talon m'a échappé: elle s'est assise sur un coussin et la robe au rouge étrange, rouge chiffonné de coquelicot, a été ramenée jusque par-dessus les sandales.

Nous recommençons à pétrir les amusantes soies. Les mystiques bleus surgissent, pâlissant les rouges et faussant les verts. Adieu, les herbes, les ombres virescentes promenant sur l'eau des reflets de retroussis! Adieu les pourpres brûlés par le désir! Adieu, charnels pourpres!... Les fenêtres ouvertes sont bleues, nous voici partis vers des ciels pâles... Pourtant, je reprends pied: au contact de ce velours bleu vert j'ai sauté de la nacelle et je te retrouve, Galathée, je baise le bleu vert des veines qui se ramifient à tes poignets... Vert? De quel vert? Non, bleu, décidément, ce poignet, par les bleus qui le ceignent de leurs ombres bleues... O Sang! emporte-moi vers le coeur de Galathée, ô galop chimérique des veines, emporte-moi! Et là, prends-moi, galop chimérique des artères, prends-moi et promène-moi par les allées secrètes et par l'intimité de sa chair... D'abord, je suivrai les contours... Mais le rêve cède aux mains: Galathée s'abandonne aux mains précises: voici les bras formés en leur vraie forme, avec la jointure composite du coude, la saignée où des cordes tendues se rebellent, et, en dessous, la double pointe arrondie, et, vers l'épaule, la courbe adorable et fugitive du muscle de l'étreinte... Les épaules, le cou, la nuque aux petits cheveux ébrélés, les oreilles ourlées, océaniens coquillages, conques mythologiques où bruit un chuchotis d'amour... Le dos, comme une onde, frissonne, et voilà que les flots se divisent en deux vagues gémellées; croupe marine vouée à l'Aphrodite!... Hanches, orgue féminin si compliqué!... Ceinture, je te dessine de mes mains jointes, et de quel doigté délicat je vous modèle, mamelles de Galathée, et toi, ventre, oreiller plus doux que l'oreiller de nuées où Phoebé repose son front lunaire... La nuit est venue, sournoise: Adieu, Galathée.

· · ·

Chez moi.

Basse, comme pour des enfants, émergeant un peu de l'accumulation des coussins, la petite table de citronnier porte le dragon de bronze, où déjà médite le thé jaune, et les opalines coquilles d'oeuf pour le boire; le steinberger en sa flûte bohême; de spéciales pâtisseries aux épices; puis quelques confitures, tamarins, airelles et gingembre de Chine.

A son entrée, ce capricieux préparatif l'inquiète. Cela sent le philtre: de secrets aphrodisiaques sans doute se cachent savamment dosés et dilués dans les pâtes, les fruits et les fluides... Comme elle s'entend vraiment à pénétrer mes intentions, et qu'elle est singulière de ne plus vouloir, alors qu'elle croit que je veux!

Mais je ne m'embarrasse pas d'une telle disposition, et souriant, lui contant d'amusantes galanteries, je la dévêts de la voilette, du chapeau, du manteau, des gants.

Tout d'un coup, elle reprend son manchon, jeté en arrivant sur un fauteuil, et le lance en l'air jusqu'au plafond, le rattrape, recommence, le manque. Je l'atteins, nous jouons à la raquette, elle s'ébouriffe, court à la glace, tapote les ébrélures, s'assied: c'est tout.

La défiance, dans le jeu, s'est évaporée: elle me dit sa journée; moi, les minutes de l'attente, très douces quand on a foi en la promesse donnée, avec pourtant le petit frisson de l'incertitude: enfin, le pas connu qui piétine l'escalier des vertèbres,--le baiser de prise de possession...

«--Bien faible prise, réplique Galathée, car on peut même se laisser prendre... prendre, enfin... sans se déposséder soi-même.

--Du moins, c'est l'oiseau en cage et privé, jusqu'au bon vouloir du geôlier, de sa liberté matérielle... Plus vraie, oui, doit être la joie de l'oiseleur si c'était une âme qu'il eût captivée, mais le sait-on jamais? Comment pénétrer les métempsycoses et s'assurer si la proie est animée du souffle divin?

--Quel est le signe de l'âme?

--S'il en est un, je ne le connais pas. Telle bête a une intime spiritualité, tel humain est comme un rameau de buis jeté en la fontaine pétrifiante, matérialisé d'une imperméable couche qui s'oppose aux transsudations mentales.

--Moi? demande Galathée.

--Ame chère à ma perversité, est-ce que je t'aimerais si je n'avais pas senti en toi une âme?

--Pervers? oh!»

Evidemment, elle croit que la perversité c'est de faire chopper une femme sur des combinaisons de coussins ou de tapis, et, là, violant les mystères de la lingerie et du caramara, de lui faire bien aise, malgré elle,--non sans impertinence.

«Ne suis-je pas, songe-t-elle, en plus d'une âme, douée de quelque corporéité formulée selon une esthétique assez estimable?... Achève-la, ta Galathée.»

Je n'ai pas l'air de comprendre et lui verse du thé. Au thé trop parfumé, Galathée préfère l'énervant steinberger, et la voilà, très excitée, qui me donne à manger dans sa cuillère de la confiture d'airelles, à croquer le gâteau rompu par ses dents, à boire le vin dont viennent de se mouiller ses lèvres... Moi, je baise les doigts qui ont goût de gingembre et je me sens faim de chair vive, d'une peau plus odorante que le thé jaune,--de tes cheveux épicés, Galathée, des émanations fines de ta flore, fleur,--des violents piments de ta faune, femme... Non, pas plus, seulement te boire et te manger...

... Ah! quelles saveurs j'ai trouvées, inédites et réconfortantes!...

... Non! Le reste, Daphné, éternisons-le par le désir: entre dans ton écorce et rêve pendant que, nimbé d'or, je viendrai poser mes lèvres attristées sur la chair arborescente de mes amours stérilisés...

Ici finit le jeu des sensations élémentaires.

TABLE

PÉHOR 7 LA ROBE BLANCHE 23 LE SECRET DE DON JUAN 41 LES FUGITIVES 53 LES YEUX D'EAU 63 LE SUAIRE 73 SUR LE SEUIL 95 LA MARGUERITE ROUGE 111 LA SOEUR DE SYLVIE 127

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