‹ Histoires magiquesChapitre 5 sur 11 · III

III

Cependant, Don Juan se fanait. La sève épanouie en luxuriantes forces retomba en pluie de feuilles sèches et, toujours aussi grand, l'arbre n'était plus qu'une ombre.

Des tardives fleurs, Don Juan donna le dernier grain de pollen; tant qu'il eut dans le sang une goutte de semence, il aima,--puis, ne pouvant plus aimer, il se coucha et attendit celle qui devait venir, la seule qu'il n'eût pas encore captée.

Et quand elle arriva, Don Juan, pour la capter, lui offrit tout ce qui plaît, tout ce qu'il avait pris à celles qui plaisent.

--Je te donne la séduction, dit Don Juan, à toi, la laide, mes gestes, mes regards, mes sourires, mes voix diverses, tout et même mon manteau, qui est une âme: prends et va-t'en! Je veux revivre ma vie par le souvenir, car je sais maintenant que la véritable vie, c'est le souvenir.

--Revis ta vie, dit la Mort. Je reviendrai.

La Mort disparut et les Simulacres se levèrent du milieu de l'ombre.

C'étaient de jeunes et belles femmes toutes nues et toutes muettes, inquiètes comme des êtres à qui il manque quelque chose. Elles se tenaient en spirale autour de Don Juan, et pendant que la première lui mettait la main sur la poitrine, la dernière était si loin dans les espaces qu'elle se confondait avec les étoiles.

Celle qui lui mettait la main sur la poitrine lui arracha le geste de comprimer l'émotion d'un coeur absent;

Une autre lui reprit l'ironique cillement de ses blanches paupières;

Une autre lui reprit la grâce de contempler l'ongle de son petit doigt;

Une autre lui reprit l'impatience de ses pieds;

Une autre lui reprit le complexe sourire qui donne la satisfaction avant et le désir après;

Une autre lui reprit le sourire où, comme dans une alcôve, s'étendent des pâmoisons;

Une autre lui reprit son soupir d'oiseau peureux;

Et il fut encore dépouillé de sa lente démarche d'être qu'on aime trop; et de sa façon amoureuse de dire: «Il pleut», comme s'il pleuvait des anges; et du chapelet, compté grain à grain, de ses regards: les impérieux comme les étonnés, les dociles et les fascinateurs lui furent repris;--et la douce violée vint à son tour lui reprendre son regard de bête traquée par l'amour et par le désespoir.

Une autre, enfin, lui reprit son âme, l'âme délicieusement naïve dont il s'était fait un manteau de velours blanc,--et il ne resta de Don Juan qu'un fantôme inane, qu'un riche sans argent, qu'un voleur sans bras, une morne larve humaine réduite à la vérité, disant son secret!

LES FUGITIVES

Laisse la rue à ceux que leur âme importune.

ALBERT SAMAIN.

«Et pourquoi une, se disait-il, quand il y a les autres? Quel commandement primitif me destina celle-ci, au lieu de celle-là? Je ne serai pas l'esclave d'une chair unique; je veux que mon désir divague, je veux le lâcher vers les inconnues par des routes inconnues...»

Son imagination malade souffrait très réellement de la multiplicité des femmes et parfois une fièvre d'érotisme cérébral le surexcitait à crier, tout à fait hors de propos: «Il y en a trop! Il y en a trop!»

Il aurait voulu résumer sur des lèvres élues toute l'essence du Féminin et la boire d'un baiser,--et l'accomplissement de son désir néronien eût tué le Désir aussi sûrement qu'on tue les roses en coupant le rosier et qu'on tue les sourires en tranchant la tête.

Aspirer d'une seule prise d'haleine le dernier souffle de l'Amour, le dernier parfum de la Vie et toute sa fécondité, maîtriser la dernière volonté de l'âme et sa dernière volupté!

Ces crises de déraison le prostraient; puis il riait de sa fantaisie pour ne pas avoir peur de sa folie: le dévergondage s'apaisait alors en d'innocents rêves; il jugeait son amie décidément adorable, la seule, celle qui vaut toutes les autres, et il la louait de confirmer si absolument, par un sourire indécis, le néant mystérieux et délicieux de ses paroles:

«Ta magnifique inintelligence, lui disait-il, te rapproche de l'Infini; tu fraternises avec l'Absolu, et le rien qui se meurt dans tes yeux, pareil à la lumière d'une étoile abolie, me prouve qu'on peut à la fois être et ne pas être...

Et le Néant m'a fait une âme comme lui.

«... Mais comprends ce que cela signifie: qu'en n'étant rien, tu es tout,--et toutes.»

Volontiers, la pauvre amie l'eût jeté à la porte, mais elle le craignait, et il profitait de sa peur pour lui égrener le chapelet des fugitives.

C'était la forme seconde de sa folie.

Il disait:

«Ah! toutes celles qui sont en toi, je vais te les réciter. Je les ai vues, je les ai prises, je les ai mises en toi: ce sont les femmes de la rue, les femmes qui passent, les inconnues qui s'en vont, on ne sait où elles vont, qui s'en vont par des chemins inconnus. Elles sont en toi, mais tu n'en sais rien, et moi, le sais-je--puisque si je te touche elles se libèrent de toi et s'en retournent vers leurs mystères. Celles qui sont en toi vraiment n'y sont pas: c'est rêver qu'on rêve--et je n'ai dit cela, ma chère, que par politesse, pour soustraire tout prétexte à ta légitime jalousie.

«Franchement, tu es trop minuscule pour contenir tant de rêves et tant de désirs. Celles que j'aime sont innombrables; je vais te les réciter:

«Une avait la démarche sûre et nerveuse d'une chasseresse, et quelles jambes fines et droites! Et juste ce qu'il faut de chair pour l'harmonie de la forme, la souplesse d'une branche de frêne. Quand elle défaille, les jours d'amour, au pied des vieux chênes consolateurs, dans les lointaines forêts dont le soleil a peur, je ne suis pas là, je ne serai jamais là... Ah! je meurs de désir!

«Une autre avait de si jolis cheveux couleur d'aurore et son ventre (je le veux) était aussi blanc qu'un tapis d'asphodèles... Celle-là non plus, jamais!

«Des yeux verts, oui, celle que je vois maintenant a des yeux verts, des yeux de succube, des yeux de fantôme, des yeux de nuit d'orage... Et je ne les verrai jamais s'ouvrir et fulminer dans l'ombre!

«Les autres?... Il y en a trop! il y en a trop! Les emmitouflées de l'hiver qui ressemblent, avec leurs fourrures, à de soyeuses chèvres de Mingrélie, ces inquiétantes bêtes qui fascinent les hommes!... Les presque dévêtues de l'été! une agrafe, un bouton,--et la chair tiède palpite, odorante!... Il y en a trop! il y en a trop!... Oh! ce féminin obscur qui passe et qui s'en va, et qu'on ne touchera jamais,--et qui s'évanouirait, si on le touchait; car son charme est d'être inconnu et intouchable,--et si on les tenait dans ses bras, celles-là, on ne les aimerait plus, on penserait aux autres, encore aux autres, aux fugitives, toujours, toujours aux autres!»

Pendant que l'amie pleurait, triste et fâchée, il continuait:

«Et quand mon rêve se réaliserait, et quand je les aurais eues toutes et même les autres, ou bien si j'avais bu sur les lèvres de l'Unique tout le féminin, tout l'amour et toute la vie,--il resterait encore les Impérissables. Il resterait Hélène, il resterait Salomé, il resterait Madeleine, il resterait Ophélie--et toutes celles que les poètes ont faites éternelles!»

Alors l'amie pleurante et fâchée riait à son tour,--et l'amant de l'infini, le fastueux buveur d'âmes, pacifiait ses délires grandioses, écroulé sur la chair compatissante d'une toute petite femme sans beauté.

LES YEUX D'EAU

En ramant, j'arrivai où je n'allais pas.

J'allais vers la maison qui m'attendait et vers une créature dont le coeur battait déjà au lointain bruit, dont le désir me voyait, cygne au cou tendu parmi les joncs fleuris,--mais je fus infidèle.

Des yeux m'arrêtèrent, des yeux comme je n'en avais jamais vu, mi-glauques et mi-violets, aigues-marines fondues en de pâles améthystes, des yeux froids et tentateurs, des yeux où que d'âmes avaient dû se noyer en croyant tomber dans le ciel!

Des yeux et rien de plus, car le palais éclairé par ces torches fallacieuses n'était qu'un beau jadis, une élégante ruine. J'y vis encore ce que la grêle a respecté d'un champ de lin, un peuplier avant la dernière tourmente, un svelte bateau dégréé et échoué là.

Une tonnelle et un banc, passager repos pour le rameur matinal: j'accostai et on m'accueillit doucement, comme un hôte, non pas comme une aubaine. Aussitôt que parut la femme aux yeux d'eau, je fus dominé par le secret que ne disaient pas les prunelles froides et je m'installai, bornant mon voyage à cet inattendu, oublieux de l'autre, de celle qui ne verrait pas venir la réalité du cygne.

Un charme m'abstrayait de toute antérieure volonté, charme si enchaînant, de si hautaine et de si spéciale magie que je ne me souvenais même plus d'être parti pour un autre but, et je concluais ma promenade sous cette vigne de banlieue, devant du vin rose, très loyalement.

Des yeux d'eau, cependant, et rien de plus: un visage maigre, fané, troué; un corps encore souple, mais d'osier desséché. Seules à me captiver, de nobles mains, longues et légères, avec des ongles de cire,

... Ces mains pâles Qui font souvent le bien et peuvent tout le mal,

mains expertes aux caresses et aux crimes!

Mais les mains, en cette femme, n'étaient que la conséquence des yeux,--car il y a une nécessaire harmonie entre l'organe qui touche immédiatement et l'organe qui touche à distance,--et les yeux dévoraient toute mon attention, tels que des sphynx affamés et jaloux.

En somme, quoi? Un peu plus qu'une servante d'auberge ou un peu moins? La tenancière d'une guinguette à tonnelle, une femme aimable et discrète,--et ces yeux savaient sans doute se fermer à propos, ces yeux d'eau froide et profonds et aussi froids, sous leurs glauques reflets, que le fleuve Calycadnus, tombeau de Frédéric Barbe-rousse!

Quand elle m'eut servi, voyant qu'elle se croisait les bras, oisive et ennuyée, je la priai:

--Asseyez-vous donc plus près et regardez-moi bien, que je voie vos yeux. Elle s'approcha, mais répondit:

--Mes yeux? Ils font peur!

--Peut-être,--et pourtant on les aime. Qu'on a dû les aimer et qu'on doit les aimer encore!

--Ils font peur et ils ont toujours fait peur, mes yeux d'eau. C'est de l'eau, deux gouttes d'eau qu'on dirait prises dans la rivière, n'est-ce pas? Ma mère avait les mêmes yeux d'eau, et quand elle mourut, dès que le coeur cessa de battre, ses yeux se fondirent comme deux morceaux de glace, et lui coulèrent le long des joues. J'ai vu ça, j'étais toute petite et j'y pense tous les jours, tous les matins, quand je me coiffe. Mes yeux s'en iront comme ceux de ma mère, et parfois j'ai peur qu'ils ne s'en aillent, moi vivante, et ne s'en retournent à la rivière couler sous les joncs et sur les pierres. Je n'ai jamais pleuré. S'ils pleuraient, ils s'en iraient, mes pauvres yeux. Pleurer, j'en eus envie, une fois; il y a si longtemps! Une seule fois, mais depuis je me suis durci le coeur à tel point que rien ne peut plus l'émouvoir,--car je tiens à mes yeux. C'est mon épouvantail, c'est mon arme contre le désir des hommes. Toute laide et vieille que je suis, je leur plairais encore, pour un quart d'heure quand ils sont ivres et qu'ils ont vu mes mains. Souvent je viens au moment des querelles et, baissant les yeux, je prends doucement la main qui se lève. On m'obéit, on garde mes doigts, on les baise, on cherche à me fouetter le sang par une grossièreté passionnée,--mais, redressant la tête, je fixe le mâle de mes yeux froids, de mes yeux d'eau, et il lâche ma main. Je le regarde jusqu'à ce que son désir glacé lui glace le coeur. Vous, quand je vous ai vu entrer, j'ai senti que vous étiez d'une race fraternelle et je vous ai épargné.

--Non, dis-je, vous ne m'avez pas épargné. J'ai eu peur aussi, mais une peur singulière, puisque, tout en tremblant devant vos yeux, je les aime.

Elle répondit violemment:

--Ce n'est pas vrai. Personne n'a jamais aimé mes yeux et moi, j'ai été honnie à cause de mes yeux, fuie du seul être pour lequel j'aurais pleuré s'il m'avait dit un mot d'amour. Vous aimez mes yeux, vous? Menteur! Regardez-les donc bien et noyez votre amour dans la profondeur de ces deux fontaines de haine.

--Mon amour surnage, répondis-je. Et c'est vous qui mentez. Je ne suis pas le premier qui ait été fasciné par ces yeux d'eau mi-glauques et mi-violets, ces yeux où (je vous dis ma première impression) que d'âmes ont dû tomber, croyant tomber dans le ciel!

--Non, non! cria-t-elle, en pâlissant de colère, tout le monde sait que mes yeux sont le chemin de l'Enfer! Et puis, tombés dans le ciel? Les hommes sont-ils des anges, pour tomber dans le ciel? Vous êtes fou, mon ami.

--Et vous?

--Moi aussi, Monsieur, je suis folle. Et, pirouettant soudain, elle disparut.

Cet étrange entretien me laissait, en effet, dans un état d'esprit voisin du déséquilibre. Ma main trembla quand je voulus remplir mon verre et je ne pus, qu'en m'y reprenant à deux fois, porter mon verre à mes lèvres. Quelle singulière femme et dans quelle condition sociale contradictoire à son intelligence et à son langage!

Le cabaretier survenu me disait familièrement.

--Elle ne vous a pas trop ennuyé? Dommage, hein! qu'elle soit folle? Une noyée qu'on a sauvée là, il y a des années. Personne ne l'a réclamée, elle avait de l'argent sur elle, elle est restée. On n'a jamais su. Pas méchante, si ce n'est en paroles; elle nous est utile et nous l'aimons. Nous avons fini par nous habituer à ses yeux et à ses histoires. Comme elle parle bien, hein? Mais ce qu'elle dit, elle a dû prendre ça dans des livres, autrefois, car c'est au-dessus de son état. Tout de même, c'est peut-être une dame. On ne sait rien.

LE SUAIRE

A Alfred Valette.

La mer montait, royale et dominatrice; les mouettes jouaient sur la fragilité des vagues.

Longer la ligne de boue vomie par les flots lourds, lentement marcher, humer la salure émanée des varechs, guetter si quelque épave n'allait point surgir, atome rapporté par le flux d'entre les illusions couchées au fond des abîmes...

(En intermède, Aubert rêvait à une indulgente et douce main, à des yeux contemplatifs de lui.)

... Et parmi les lointains embrunis, voici le sexe à la porte d'argent, les seins en pomme d'orange des décevantes sirènes: leurs cheveux sont pareils aux flexueux fucus qui pendent aux roches comme des chevelures,--comme de vraies chevelures; leurs dents ont la dureté blanche des coquilles nacrées et leurs yeux le bleu vif des mouvantes anémones...

«Ah! que vos cheveux humides circonviennent mes genoux, que la nacre de vos dents morde à même mon ventre, que le bleu froid de vos yeux d'anémone transfixe mon coeur!...»

(En intermède, Aubert rêvait à une indulgente et douce main, à des yeux contemplatifs de lui.)

Au milieu des varechs noirs, l'inattendue blancheur d'un manteau gisait.

Tombé de quelles épaules?

Des cheveux blonds s'exaltaient dans la luminosité des vagues.

Les mouettes ne jouaient plus, la mer respirait en silence; les sables, au loin déserts, perpétuaient vers l'horizon leurs tièdes solitudes.

· · ·

Dormir, presque dormir à l'ombre claire des dunes: une robe claquait au vent; des grains de sable volaient, sonnaient sur la soie tendue d'une ombrelle.

· · ·

--«Il est joli, joli, n'est-ce pas? disait-elle. Et doux, tout en duvet de cygne voyageur, si doux, si doux!...»

Elle parlait avec un perceptible accent, d'une voix glauque, la main appuyée sur l'étroite épaule d'un petit homme dont la maigre blancheur kaoline avait l'ingénuité sinistre d'une tête de porcelaine.

--«N'est-ce pas, Ted?

--«Oh! oui, soeur Sarah»;--et l'articulation de Ted décelait un Anglais.

Anglaise tout entière, Sarah, d'âme et de sang, d'âme apparue sous la brume soyeuse de ses yeux pâles,--de sang par l'immatérielle transparence de la peau,--et de cheveux: ses cheveux blonds souriaient enflammés dans les plis du manteau blanc.

Une Illusion se dressa debout d'entre ses soeurs endormies.

--«Pourquoi j'ai fermé les yeux? Mais, je craignais plus une déception, répondait Aubert, que je ne souhaitais une aventure...»

Sarah fut étonnée d'une si grave candeur. On ne l'avait pas sans doute habituée à cette pure franchise des âmes simples. Etonnée, presque divinement: d'invisibles rets s'abattirent sur ses reins, maniés par l'oiseleur éternel. Elle eut soudain, au fond de ses yeux d'anémone et sous l'orgueil de son front blanc et dans la froideur de son sein calme,--soudain l'envie d'être baisée par ces lèvres: oh! oui, oh! oui.--Et elle rougit.

Sa robe claquait au vent.

--«Je crois, reprit-elle orgueilleusement, que je ne suis pas une déception,--et je ne suis pas une aventure.

--«Vos yeux sont pleins de délicieux maléfices.

--«Mes yeux? Ah! ne les regardez pas! Ils sont tristes comme la lointaine île du Nord où je suis née. Ils m'en rappellent le ciel, la terre,--et la mer! Ils sont tristes, avec peut-être quelques reflets de lune, avec peut-être un rayon perdu de soleil pâle... Et mon âme est telle, sans doute, elle est la soeur de mes yeux, la soeur de cette nature obscure et dure: un désert y épand des sables... J'ai peur d'avoir une âme obscure et dure. J'ai peur que, sous l'ombre hyaline qui les voile, il n'y ait rien,--rien dans mes yeux, rien dans mon âme!...»

L'illusion vacillait comme une flamme au souffle du sommeil.

--«Vous le savez, et si vous ne le savez pas, qui vous le dira ce qu'il y a derrière le voile? O Aventure!--O, malgré vous, Aventure!--qui vous le dira!... Je ne suis qu'un voyageur matinal qui se mire, en passant, dans les eaux violettes du golfe encore endormi. Le train m'emporte et me voilà dans une plaine toute bleue, et me voilà sous une futaie triste de sa verdure blême. Si c'est moi qui reste et si c'est vous qui marchez, qu'importe, puisque l'un de nous certainement s'éloigne de l'autre, d'un pas, à chacune des secondes que marquent les diastoles de nos coeurs. Déjà peut-être, vous songez aux rencontres futures, vous vous demandez quels seront vos lendemains et les jours qui suivront vos lendemains. Une longue perspective de joies (les plus voisines sont encore indécises) s'en va devant vos regards jeunes: je suis la minute présente, et le présent n'existe pas pour une âme inquiète. Telle est la vôtre, et, si vous aviez pénétré davantage en moi, vos paupières se seraient closes sur la vision fastidieuse déjà... J'ai donné à votre actuel ennui le plaisir de la surprise, vous m'en saurez gré, peut-être, jusqu'à l'heure des prochaines distractions...»

L'illusion retomba, vaincue par le sommeil.

La robe de Sarah claquait au vent, pendant qu'elle répliqua:

--«Non, non, je ne m'ennuie pas: j'ai un but précis, c'est de vivre,--et pour ce que vous appelez les rencontres futures, les amours, n'est-ce pas? les joies complémentaires... mais je m'y plongerai, comme en cette mer, quand il me plaira... Il est choisi, celui qui doit, parmi les écueils, nager côte à côte avec moi: il n'attend que l'heure de ma volonté,--et je ne suis pas une Aventure...»

Elle regardait Aubert qui, très simplement, répondit:

--«Adieu donc, puisqu'il est trop tard, puisque l'Illusion a refermé les yeux parmi ses soeurs endormies.

--«A demain», dit Sarah.

Elle siffla. Ted obéit.

--«Regardez-le ramasser ses coquillages. Il s'amuse si naïvement: c'est un passionné. Pauvre Ted! Pauvre savant! Pauvre poète! Pauvre belle âme! Il est tout cela, Ted, et il n'est rien...»

Avec une grande pitié, elle considérait l'homoncule en porcelaine dont les cheveux jaunes pendaient, comme d'un vase de Chine un bouquet de ravenelles flétries.

Les sables, au loin déserts, perpétuaient à l'horizon leurs tièdes solitudes.

· · ·

La volonté de Sarah, impérieusement insinuée, s'accomplissait, et les mouettes jouaient, lumineuses, sur la fragilité des vagues.

· · ·

La robe de Sarah claquait au vent.

Un blanc papillon des sables vint se poser sur sa main: elle le prit par les ailes et lentement le déchira en deux. Aubert la fixait avec horreur. Elle, le meurtre accompli, secoua ses cheveux enflammés, dans une joie tranquille, puis, comme exécutant un rite, ouvrit les bras vers une adoration imaginaire et, gracieusement, avec une idéale tendresse, les ramena, souriante, sur sa poitrine.

Alors, mue par une incroyable hardiesse, en une stupéfiante sécurité, elle dit, tremblante de colère attendrie:

--«Pourquoi ne m'aimes-tu pas?»

Aubert tremblait, aussi, mais tel que sous la domination d'un animal fascinateur. Ce frêle serpent aux yeux d'anémone l'attirait sûrement dans l'orbe de ses replis: d'insensibles mouvements l'avaient rapproché de Sarah, au point qu'il sentait la caresse de ses cheveux traîtres et la tiédeur des souffles évaporés de son corsage... Leurs bouches se joignirent: Sarah mordait,--car elle était de ces femmes qui ne sentent la chair que sous la dent,--la nacre de ses dents mordait...

Et parmi les prochains désirs, voici le sexe à la porte d'or...

Maîtresse d'elle-même, Sarah se roidit comme un rêve, illusoire et hautaine:

--«Aubert, je me donne à toi, et n'oublie pas que tu m'appartiens. Je pars, c'est fini pour cette année. Je pars, mais écoute-moi, je reviendrai.»

Les sables, au loin déserts, perpétuaient leurs tièdes solitudes.

· · ·

Dormir, presque dormir à l'ombre claire des dunes: nulle robe ne claquait au vent. Au milieu des varechs noirs, un rêve gisait, un rêve blanc comme la mort d'une mouette.

· · ·

Les mouettes jouent et ne jouent plus. Les paquebots voltent, les fumées virevoltent, les briques tremblotent. Les ponts se dressent comme des potences: les mouettes jouent et ne jouent plus, les mouettes mélancoliques du Zuiderzée.

Là-bas, dans les sables déserts, nulle robe ne claque au vent.

Les cygnons prennent d'assaut la galère, leur mère. Les pignons tremblotent, les feuilles virevoltent autour des capes mortes. Les cygnes s'en vont, lents comme des galères assoupies, les cygnes mélancoliques de Bruges.

Là-bas, vers les horizons, vastes, nulle robe ne claque au vent.

Les pierrots gringottent dans les arbres tout nus. Sous le ciel en révolte, les pierres tremblotent, les fanaux virevoltent, plus hésitants que des coeurs dans la brume de l'oubli, les fanaux des bateaux mélancoliques,--sur la Seine.

Oh! les froides solitudes de là-bas, où nulle robe ne claque au vent!

· · ·

Dormir, presque dormir à l'ombre claire des dunes.

Au milieu des varechs noirs, un rêve jouait, un rêve blanc comme le réveil d'une mouette,--mais nulle robe ne claquait au vent.

· · ·

Ted s'amusait déjà aux galets et aux coquillages,--les cheveux blonds de Sarah souriaient enflammés dans les plis du manteau blanc.

--«Tu vois, j'ai tenu parole. Et toi aussi, tu es fidèle.

--«Oui, répondit Aubert, mais que s'est-il passé?

--«Rien que de fatal, puisque je t'aimais. Ce qui s'est passé fut écrit dans ce sable et dans ma chair, dans mes mains et dans mes yeux, le jour où tu jouais à cache-cache avec moi, le jour où ton hypocrite sommeil exaspérait ma curiosité...»

La mer jetait à leurs pieds la poussière de ses flots lourds.

--«Enfin, dit Aubert, Ted, sous ta dictée, me l'a écrit, tu es mariée. Quel est ton nom?

--«Mon nom est Veuve.

--«Tu me fais peur.

--«Il ne m'a pas touchée, reprit fièrement Sarah. C'était un mûr jeune homme,--oh! si las, si las!--qui complétait son écurie par un cheval de luxe... Il ne m'a touchée que du bout des doigts... Tu souris?... Il fut dédaigneux, c'est vrai. Sans cela je lui aurais peut-être pardonné.

--«Et tu n'as point pardonné?

--«Non.

--«Tu es impitoyable.

--«La pitié est vaine, répondit Sarah, plus vaine encore que la vie... Mais, je fus, et voilà tout, la jument de l'Apocalypse, celle qui porte la mort,--sans le savoir.

--«Sans le savoir? répéta Aubert.

--«Tiens, écoute, je vais te dire la vérité.

--«Non, je ne veux pas.

--«Il le faut, reprit Sarah. Ce mariage, je devais le subir, quand je te rencontrai. Je n'avais pas protesté avant. Après, je me tus encore:--tout cela, par piété filiale. Maintenant comprends-tu? je t'aimais, je te voulais,--alors, j'ai agi selon mon désir...»

La mer jetait à leurs pieds la poussière de ses flots lourds.

Ils se regardèrent, les yeux chargés d'une énervante inquiétude. Aubert, d'une voix cruellement ironique, demanda:

--«Comment t'y es-tu prise?

--«Je l'ai abreuvé de sarcasmes.

--«Empoisonnés?

--«A la dose nécessaire.

--«Parlons clairement, reprit Aubert. Tu l'as tué.

--«Oui, pour toi. Me veux-tu?»

Sans répondre, il se mit à marcher le long du flot mouvant...

... Lentement marcher, humer la salure émanée des varechs, guetter si quelque pavée n'allait point surgir, atome rapporté par le flux d'entre les illusions couchées au fond des abîmes...

... Sarah le suivait, relevant du bout de son ombrelle les chevelures des algues mortes.

Ils allèrent longtemps, toujours muets. La mer se retirait apaisée,--et la robe de Sarah claquait au vent.

Aubert, tout à coup, s'arrêta, tournant la tête. Elle était tout près de lui et le grand manteau blanc, le manteau de plumes de cygne, flottait comme une voiture autour de ses frissonnantes épaules--... tout en duvet de cygne voyageur, si doux, si doux!... Il l'arracha violemment et le jeta dans la mer, disant:

--«Que la mer l'emporte!... Ah! il est trop tard!... Que ne l'a-t-elle emporté la première fois!»

Sarah croisa les bras sur son coeur effaré, mais Aubert lui prit la main et elle lut dans ses yeux le pardon du crime...--Après tout, n'est-ce pas, pourquoi ne pas en profiter?...

Alors, elle s'attendrit, elle eut froid, elle se sentait l'âme glacée. Un ressac nerveux la coucha sur Aubert: il ne la repoussa pas.

La mer épandait à leurs pieds le râle de son flot mourant.

Cependant, elle se taisait, malade. Son coeur se souleva pour un vomissement, et dans sa bouche amère, où les dents sonnaient tel qu'un chapelet de perles aux mains d'un enfant, sa langue paralysée se durcissait, alourdie par le poison.

Pas à pas, ils suivaient le reflux. Aubert avait les yeux sur l'épave que la mer roulait et déroulait au roulis de ses vagues peureuses.

Ils allaient, et la robe de Sarah claquait au vent.

Ils allaient toujours: déjà les premiers rochers émergeaient, éternels naufragés, au-dessus de l'eau glauque:--le manteau blanc disparut, circonvenu par les cheveux noirs des algues mortes.

--«C'est fini, dit Aubert, retournons.»

Mais il ne faisait aucun mouvement, et tous deux, devant la mer fuyante, en écoutant le râle du flot mourant, songeaient. Maintenant, la joue contre sa joue et son bras sur son cou posé comme un joug, Sarah renaissait. Elle était sûre de lui, sûre de sa résignation, sûre d'un amour singulièrement consolidé par la muette complicité de ces chères lèvres où se pressaient--encore un peu honteuses,--des paroles de désir! Les chères lèvres, elle les atteignit, enfin...

Sa robe claquait au vent.

--«J'en ai pour la vie, cria-t-elle.

--«N'oublie pas, dit Aubert, qu'elle m'appartient, ta vie?

--«Et la tienne est à moi, mon cher coeur.»

Une vague insolite vint mourir à leurs pieds.

--«La mer le refuse, cria Sarah, la mer le refuse, moi, je le veux.»

D'un air de triomphe et secouant au vent sa crinière enflammée, elle se jeta vers l'épave, la tordit ruisselante, la mit sur son bras, disant ingénûment:

--«Ce sera le suaire du survivant.»

La robe de Sarah claquait au vent.

SUR LE SEUIL

Au château de la Fourche, tout était triste et grand: ce nom patibulaire d'abord, souvenir des primitives et dures justices seigneuriales; les quatre avenues sombres dont les lamentations faisaient un bruit d'océan; les douves où des cygnes noirs nageaient parmi les roseaux brisés, les menaçantes ciguës et tant de fleurs jaunes épanouies, mais comme des soleils de mort; le château, avec ses murs couleur de ciel d'orage, son toit creusé de sillons tel qu'un labour, ses étroites fenêtres ogivées et tréflées, sa tour découronnée, proie d'un formidable lierre qui semblait la perpétuité même de la vie.

Le perron gravi et la porte franchie, on entrait en de vastes salles hautes et froides, meublées de chêne, tendues de verdures où se revoyaient les roseaux penchés de la douve, ses fleurs mornes et ses ciguës, abritant sous leur ombre glacée la promenade royale des cygnes désespérés. Nul tapis que des nattes de paille; partout des chiens dormant, le nez entre les pattes, et, spectre étrange (auquel je ne m'habituai jamais), vaguant de salle en salle, faisant claquer son bec dès qu'on ouvrait les portes, un héron familier. Cet être funèbre entrait partout; il nous suivait à l'heure des repas, picorant dans une jatte où on lui jetait sa pâture, faisant, à intervalles réguliers, un bruit pareil à celui d'une tuile branlante que le vent secoue sur un vieux mur. On l'appelait le Missionnaire, parce qu'il ressemblait, avec son regard oblique et paterne, à un révérend père capucin qui avait prêché une mission à la Fourche,--et dont la mort, survenue peu de jours après, avait coïncidé avec l'apparition de l'oiseau, blessé d'un coup de fusil et trouvé sur la douve par un garde-chasse.

Cette histoire, un peu ridicule, m'avait amusé, le premier soir passé à la Fourche, quand mon hôte me la conta sur un ton qui, cependant, excluait toute jovialité; mais, dès le lendemain, le Missionnaire m'épouvanta, moins par sa laideur que par son assurance, par la certitude où semblait cette bête d'être chez elle, d'être maîtresse et, vraiment, d'y accomplir une mission surnaturelle. Jamais on ne la rabrouait, jamais on ne l'enfermait; dès que son bec claquait contre une porte, on se levait pour lui ouvrir et, si elle sortait en même temps que nous, elle passait la première, grave et l'air, non de n'importe quel capucin, l'air d'un vieux juge incorruptible et doucement impitoyable.

Le Missionnaire: intérieurement, je lui avais donné un autre nom, le Remords.

Or, un soir que nous nous levions de table, ayant soupé de venaison et de cidre parfumé au genièvre, je me heurtai à l'oiseau près de la porte et, impatienté, je dis à mi-voix:

--Passe donc, Remords!

--Pourquoi ne l'appelez-vous pas le Missionnaire? me demanda brusquement le marquis de la Hogue, en me saisissant le bras et en me regardant avec des yeux animés d'un sentiment que je crus d'abord de la colère, mais qui était de la terreur.

Il ajouta d'une voix qui tremblait et qui cassait les mots, comme pour en extraire, malgré soi, le secret:

--Comment savez-vous qu'il s'appelle le Remords? Qui vous l'a dit?

--Vous!

Et par ce seul mot lancé au hasard, car j'étais presque aussi troublé que M. de la Hogue, je venais de m'assurer de prochaines confidences.

Quand nous entrâmes dans la salle de nos causeries du soir, l'oiseau était devant la cheminée, où flambaient des arbres, debout sur une patte, le bec sous son aile. Voulant reprendre le dialogue, je dis simplement, en m'asseyant dans un des fauteuils de bois, pareils à des stalles de cathédrale:

--Il dort?

--Il ne dort jamais! répondit M. de la Hogue,--et, en effet, à une lueur plus vive qui sortit du foyer, j'aperçus, ironique et froid, me fixant avec l'éclat sali d'une étoile vue dans une mare à grenouilles, l'oeil du vieux juge, un oeil incorruptible et doucement impitoyable.

--Il ne dort jamais, reprit M. de la Hogue; ni moi non plus. Mon coeur ne dort jamais. Je connais le sommeil, j'ignore l'inconscience. Mes rêves sont tellement la continuation de mes pensées du soir, et, le matin, je renoue si logiquement mes rêves à ma pensée, que je ne me souviens pas d'avoir cessé de nager en pleine clarté intellectuelle pendant une heure, depuis trente ans. Et à quoi je songe ainsi durant les interminables heures de ma vie? A rien, ou plutôt à des négations, à ce que je n'ai pas fait, à ce que je ne ferai pas, à ce que je ne ferais pas, même si la jeunesse m'était rendue. Car, je suis ainsi, je suis celui qui n'a jamais agi, qui n'a jamais levé le doigt vers l'accomplissement d'un désir ou d'un devoir. Je suis le lac qu'aucun vent n'a jamais ridé, la forêt qui n'a jamais brui, un ciel introublé par les nuages de l'action.

Il se tut quelques instants, après ces phrases un peu solennelles et même déclamatoires, puis:

--Connaissez-vous ma vie? Non, vous êtes trop jeune, et d'ailleurs ce que le monde sait de moi n'est pas moi. Je ne me suis jamais raconté et, sans le hasard--ou la providentielle perspicacité--qui vous a fait tantôt proférer un mot--un nom!--qui m'épouvanta (je l'avoue), vous ne recevriez pas ce soir, vous non plus, ma confession.

La voici:

J'avais huit ans, quand ma mère ramena d'un voyage lointain une petite fille à peu près du même âge, notre cousine, au moins par le nom, et que la mort de ses parents laissait aussi dangereusement seule au monde qu'une agnelle perdue la nuit dans un bois. Cette adorable petite fut tout de suite l'enfant gâté et, pour moi, une idéale soeurette, ou peut-être même une évidente fiancée, un ange chu des étoiles pour mon éternelle consolation. A douze ans, coeur précoce et vigoureux garçon grandi parmi les pâtres, j'aimais déjà Nigelle d'une amour infinie et qui, par conséquent, jusqu'au jour où je l'ai perdue, n'a pu ni croître, ni décroître. Elle m'aimait aussi d'une ardeur toute pareille; je le savais, et l'aveu qu'elle me fit, mourante, ne m'apprit rien que ma propre scélératesse.

Dès qu'un peu de raisonnement avait été possible à ma cervelle d'enfant, je m'étais fait de la vie une conception singulière, et, je le sens maintenant, criminelle. Ayant cueilli une rose, un midi que son parfum exaspéré me tentait et que la pourpre de son sourire me donnait des envies de conquête, ayant erré dans les allées du jardin avec ma rose cueillie et oubliée entre mes doigts, je vis qu'en moins d'une heure elle s'était flétrie toute et attristée toute, blessée par les flèches du soleil,--et je songeai qu'il faut désirer les roses, mais qu'il ne faut pas les cueillir.

Et je songeais aussi, Nigelle venant au-devant de moi, qu'il faut désirer les femmes, mais qu'il ne faut pas les cueillir.

Beaucoup de pensées m'assiégèrent à la suite de cette primordiale découverte et, lentement, toute une philosophie de néant, toute une religion nirvanique s'élabora dans mon orgueilleuse et faible tête. Un jour, je me la résumait d'un mot:

Il faut rester sur le seuil.

Quelques livres m'avaient aidé, des écrits ascétiques, un résumé de Platon, des abrégés de métaphysique allemande, mais, pratiquement, ma doctrine était bien à moi. J'en devins très fier et je m'enfonçai résolument dans les ténèbres de l'inaction.

Je m'appliquai à ne consommer que les actes les plus simples et surtout ceux qui, ne me promettant aucun plaisir exceptionnel, ne pouvaient me causer aucune déception.

J'avais de violents désirs, je m'y complaisais, je m'y roulais, je m'en soûlais. Mon coeur s'élargissait au point de contenir le monde. Désirant tout, j'avais tout, mais je n'avais pas tout de la même façon qu'on tient entre ses mains deux petites mains tremblantes. Je prenais tout, mais rien ne se donnait à moi; j'avais tout,--mais sans amour!

Ce n'est que plus tard, en un moment solennel, que je connus l'existence de l'amour. Jusqu'à ce moment-là, l'orgueil m'en donna l'illusion et je vécus parfaitement heureux, fier d'échapper au désenchantement qui naît de tout acte accompli.

Aujourd'hui même, et maintenant que je sais, maintenant que la douleur m'a instruit, il me serait impossible de cueillir la rose. A quoi bon? Cet épouvantable refrain chante sans cesse dans ma tête et il n'a jamais été plus impératif.

Nigelle et moi, nous vécûmes vingt ans l'un près de l'autre: elle, devenant chaque jour plus timide et plus triste, effarée de ma fortune, la pauvre qui ne possédait rien que la moisson mûre de ses cheveux blonds; moi, de plus en plus orgueilleux et indestructiblement muet.

Je l'aimais tant qu'on peut aimer, mais je ne l'aimais que jusqu'au seuil.

Ce seuil, je ne l'ai jamais franchi et pas même mon ombre, et pas même l'ombre de mon coeur ne s'est promenée dans ce palais d'amour.

Hospitalière et tendre, la porte était toujours ouverte, mais je détournais la tête, quand je passais par là, pour contempler mon propre désir, pour parler avec mon désir, pour confier à mon désir les rêves que je voulais irréalisés.

Franchir le seuil? Et après? Ce palais était peut-être un palais comme tous les palais,--mais le palais de mes songes était unique et tel qu'on n'en reverra plus jamais d'autres.

Elle mourut de m'avoir aimé, moi qui l'aimais d'une amour que je redis infinie. Elle mourut en me disant: Je t'aime! Et moi, je ne répondis rien.

Le héron changea de patte, fit claquer son bec, et de l'aile gauche le passa sous l'aile droite: son oeil ironique et morne regardait maintenant M. de la Hogue.

--Cet oiseau, reprit mon hôte, vous semble bien laid et bien ridicule, n'est-ce pas?

--Bien funèbre surtout.

--Ridicule et funèbre. Je le supporte comme un châtiment. Il me fait peur, il me fait souffrir, et je veux qu'il en soit ainsi. Vous comprenez bien que, s'il me plaisait de lui tordre le cou, ce serait une affaire vite expédiée!

--Y pensez-vous? dis-je. Tordre le cou au Remords?

--J'y ai pensé, répondit M. de la Hogue. Mais, à quoi bon? Il n'y a dans cette ridicule et funèbre bête nulle signification que celle que lui donne ma volonté; je n'ai qu'à la nier pour qu'elle soit aussi morte qu'un oiseau empaillé. Croyez-vous que je sois dupe de son inanité? Me prenez-vous pour un fou?

· · ·

Le vieillard s'était levé, secouant les longs cheveux gris qui pleuraient sur ses joues pâles et creuses; puis, soudain calmé, il se laissa retomber dans son fauteuil.

Il répéta, très apaisé et un peu moqueur:

--Je suppose que vous ne me prenez pas pour un fou?

Comme je le regardais en souriant, et en allongeant machinalement la main vers les plumes de l'oiseau immobile, il se leva de nouveau:

--Ne touchez pas au Missionnaire!

Il avait proféré ces mots avec la voix qui dut être la voix de Charles 1er disant à un indiscret sur l'échafaud: «Ne touchez pas à la hache!»

LA MARGUERITE ROUGE

Mme de Troène n'avait rien de remarquable qu'un visage endormi dans le calme d'une beauté qui s'était conservée toute seule, sans autre secours que l'eau pure, les modestes lavandes et les essences les plus honnêtes. Il est probable que, malgré les approches de la quarantaine, son corps avait gardé l'harmonie de la belle maturité, mais nul, certes, n'en savait rien, et nul, peut-être, n'avait jamais essayé de lire les lignes voilées sous les robes noires et les pèlerines à perles; nul, et elle-même ignorait l'état de sa forme, car, étant fort chaste, elle n'entrait au bain que les volets clos, et elle changeait de chemise avec tant d'adresse que les esprits même qui rôdent dans la chambre des femmes avaient renoncé à leurs indécentes curiosités.

On l'avait mariée fort jeune, il y avait plus de vingt ans, au marquis de Troène, qui, respectant le temple, avait à peine osé quelques pas tremblants vers les mystères vierges du bois sacré. Le marquis était si vieux et si impotent qu'à l'église il lui avait fallu l'aide d'un bras pour s'agenouiller et pour se relever, mais il était si riche et de si noble famille que personne ne fut surpris. Ces mariages sont fréquents parmi l'aristocratie terrienne: on clôt ainsi un procès, on récupère un domaine perdu, on ramène l'aisance, l'estime des paysans, la tolérance des notaires en des maisons ruinées, on rend au vieux blason fané l'éclat de ses ors et de ses sinoples primitifs.

D'ailleurs, le marquis de Troène ne fut pas méchant et il mourut n'ayant joui que peu d'années du lumineux sourire de sa jeune femme; il mourut, la laissant légataire de toute sa fortune.

Mme de Troène avait alors vingt-six ans; la fréquentation d'un vieillard l'avait rendue si indolente, lui avait tant affaissé la volonté que, cédant aux hypocrites caresses de sa famille, elle refusa de se remarier.

Des années passèrent: reine au milieu des siens, gâtée, courtisée, amusée par le bruit qu'on évoquait autour d'elle, Mme de Troène vivait sans joies et sans ennuis. Le mariage, qui ne lui avait rien révélé, ne la faisait jamais rêver. Elle n'imaginait rien au delà du rôle que lui avait enseigné son mari: chauffer le lit du roi, être bien obéissante, sourire et parler peu. Sans doute, un mari plus jeune aurait été plus agréable de relations, aurait permis la gaieté, le rire, les promenades, les voyages, mais ses sens, morts-nés, ne se troublaient jamais dans leur quiétude, et son coeur était froid. Vers trente-cinq ans, cependant, elle ressentit soudain la brûlure caressante d'une petite flamme intérieure. Ce fut un matin d'automne, un dimanche, en allant à la messe. Elle devait communier, ce jour-là; elle n'en eut pas la force, ou bien, elle n'osa pas, et, demeurée à son banc seigneurial, pendant que les femmes encapuchonnées de tulle blanc, leurs mains rouges et gourdes croisées sur leur ventre, s'en allaient en file vers l'autel, ou revenaient, les yeux baissés et amortissant avec précaution le bruit de leurs sabots sur les dalles, demeurée à genoux et le front dans ses mains, Mme de Troène pleura.

C'était la première fois de sa vie. A partir de ce moment, son caractère se modifia; sa famille, peu à peu, lui devint indifférente; elle s'enferma des mois entiers au château de Troène, sans voir personne, sans ouvrir ses lettres, sans écrire, lisant des manuels de dévotion, bientôt tout abandonnée aux mains du curé, homme scrupuleux mais sage et de ceux que les évêques délèguent dans les paroisses où il y a de riches veuves qui pourraient faire de leur fortune un mauvais usage.

En trois ans, l'église fut restaurée, le presbytère reconstruit et enrichi d'une belle prairie ornée de vaches grasses, les armoires et les tiroirs de la sacristie comblés de royales chapes, de chasubles idoines à émerveiller des cathédrales, et on montrait, en un écrin de bois de cèdre, un calice d'or massif où se profilaient en relief douze anges à genoux, offrant à l'agneau, de leurs mains tendues, chacun une des douze pierres liturgiques, une gemme, améthyste ou saphyr, diamant ou sardoine, grosse comme une noisette aveline.

Or, quand la gloire de Dieu fut pourvue, il y eut de grandes fêtes au château de Troène et l'on y vit réunie, au nombre de plus de trente personnes, la famille de la donatrice. Une telle assemblée, c'est presque de la solitude, c'est la liberté de chacun assurée par la liberté même dont chacun a besoin. Des groupes et des intimités se formèrent. Mme de Troène accepta spécialement les soins du jeune Jean de Néville, un grave et bel adolescent qui lui portait son pliant, si on allait se promener dans le parc, qui ne manquait pas de lui glisser un coussin sous les pieds, qui lui servait de dévidoir, enfin, avec une touchante bonne grâce.

Il ne la nommait ni «ma tante», à la mode de Bretagne, ni «ma cousine», à la mode de Normandie, mais «Madame», ce qui est de meilleur ton, et il semblait vraiment son page.

Le petit Jean de Néville s'intéressait aux histoires et aux légendes de sa famille. Mme de Troène lui en conta quelques-unes, qu'en son enfance on lui avait dites et apprises, telles que des fables, mais lorsque Jean parla de la «marguerite rouge», elle ne sut que répondre.

--C'est pourtant, reprit Jean, la grande légende des Diercourt, dont vous descendez directement par les femmes. Et moi aussi, j'en suis, ajouta-t-il fièrement, et la légende, je vais vous la dire.

--Dites, mon page.

--C'était au temps que l'inquisiteur Springer brûlait les sorcières en Allemagne. Catherine de Diercourt, femme du mestre de camp qui servait alors en ce pays, fut emprisonnée, non précisément comme sorcière, mais comme protectrice des sorcières. Ainsi que les autres, on la mit nue et on la tortura. Dès que le brodequin de bois, serré par de puissantes vis, eut mordu sur sa jambe, elle avoua ce qu'on lui demandait. On la condamna au bûcher: alors, elle se déclara enceinte. Springer ordonna de surseoir, mais, destinée au feu, elle fut stigmatisée de la marque des «vouées», qui était une sorte de marguerite à treize pétales que l'on imprimait au fer rouge sous le sein droit. Catherine de Diercourt avait dit vrai. Elle accoucha en prison et fut brûlée, trois semaines plus tard, avec soixante de ses amies.

L'enfant, une fille, fut remise à M. de Diercourt; le stigmate avait passé mystérieusement de la mère à la fille: la seconde Catherine était marquée de l'effroyable marguerite rouge. Et voilà où commence la légende, continua Jean de Néville: on dit que toutes les femmes du sang des Diercourt, descendantes de la protectrice des sorcières, ont au sein cette même marque, indélébile et héréditaire; on dit encore qu'elles ne doivent aimer et être aimées qu'une fois,--et que celui-là qu'elles aiment et qui les aime est voué à une mort prompte. J'ai cherché dans l'histoire des familles issues des Diercourt femmes, eh! bien,--c'est vrai!

--Quel conte! dit en s'efforçant de rire Mme de Troène. On ne m'en a jamais parlé, pas même ma mère,--et je suis bien sûre que moi, cette marque, je ne l'ai pas... Mais je ne ma suis jamais regardée... Fi! se contempler dans les glaces, mettre sa pudeur à nu--devant cette autre femme, image ironique, qui vous fixe et vous sourit vilainement! Fi!

Jean de Néville, les joues un peu rosées, la respiration un peu haletante, ses beaux yeux grands ouverts et un peu vagues, tremblait, les poignets chargés, comme de chaînes, de l'écheveau de soie qu'il embrouillait. Tout d'un coup, et après un silence, un terrible silence pendant lequel des images et des idées avaient effleuré d'invisibles caresses la marquise et le page adolescent, tout d'un coup Mme de Troène pencha la tête vers Jean agenouillé à ses pieds et, les mains sur les épaules de l'enfant, elle lui baisa la bouche.

Quand ils se relevèrent, initiés, la nuit tombait et on apportait les lampes. Mme de Troène frémit délicieusement; elle regarda Jean, qui était tout pâle et comme écrasé. Ils ne trouvèrent rien à se dire: ils étaient submergés sous des océans d'émotions. Enfin, elle murmura, épuisée de délices:

--Va-t'en!

Le lendemain. Mme de Troène apparut si défaite et la figure si bouleversée, que tout le monde s'inquiéta. Elle donna une cause à son malaise, mais dès qu'elle fut seule avec Jean, elle toucha son corsage et dit:

--La marguerite rouge! Je l'ai, la marguerite rouge!

--Tant mieux, dit Jean, avec la simplicité et la noblesse d'un amant héroïque; je vous aime tant que je veux bien mourir de votre amour.

Ensuite, d'obscures et silencieuses nuits de joie leur furent données. Jean cherchait avec sa main, le stigmate, non plus des «vouées», mais le stigmate qui le vouait, lui, à la mort. Un soir, Mme de Troène permit que la veilleuse restât allumée, et Jean vit le signe, et, avec une étrange frénésie, avec une précoce perversité, il baisa, inlassé, jusqu'au matin, la diabolique marguerite rouge.

Cela dura deux mois. Jean partit, retournant à ses études, à sa dernière année de collège. Il avait promis d'écrire: nulle lettre; elle écrivit, discrètement: il ne répondit pas. Elle alla le voir. Elle le vit mourant, sans regard, sans souvenir, mourant de ses deux mois d'amour, mourant d'avoir aimé la marguerite rouge!

Mme de Troène prit le deuil et orgueilleusement, sans daigner répondre aux questions, le conserva jusqu'à sa mort, qui ne tarda guère. Elle cessa d'être dévote, sans cesser d'être religieuse, mais sa religion avait quelque chose de farouche; elle se martyrisait; elle resta une fois agenouillée à l'église pendant huit heures de suite, sans bouger plus que le saint Jean de pierre qu'elle fixait comme en extase; elle se commanda des jeûnes qui eussent effrayé les anachorètes. Son suicide dura trois ans.

Comme, malgré son évidente piété, elle ne se confessait jamais, le curé, un jour, l'interrogea. Elle répondit durement, retrouvant d'un coup l'insolence des Diercourt et leur haine de l'Eglise:

--Monsieur, les secrets d'une marquise de Troène, cela ne regarde que Dieu.

A son agonie, quand le prêtre redoublait ses objurgations, elle demeura muette,--et elle mourut, drapée, comme dans un linceul, dans l'impertinence de son silence absolu; elle mourut le doigt sur son secret, le doigt sur l'heure inoubliée de joie humaine que le Maudit lui avait donnée, le doigt sur la marguerite rouge.

LA SOEUR DE SYLVIE

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