Scène XI
Les mêmes, MARCELLE
Marcelle, entrant en coup de vent. — Qu’est-ce que la cuisinière me dit, que tu l’as mise à la porte ?
Follbraguet, exaspéré. — Ah ! fiche-moi la paix, toi !… (S’apercevant que dans son mouvement il a éraflé la bouche de Vildamour avec son instrument toujours en rotation.) Pardon (À sa femme.) Je suis occupé, je te prie de me laisser travailler.
Marcelle. — Oui, eh bien ! je n’admets pas que tu mettes Noémie à la porte, attendu que je n’ai jamais eu qu’à me louer d’elle.
Follbraguet. — Et moi, quand la cuisinière me parle grossièrement, je la fiche dehors ! Et puis, en voilà assez ! Je suis avec un client, je te prie de me laisser.
Marcelle. — C’est bon !… (À Vildamour.) Pardon, monsieur. (À Follbraguet.) Nous reparlerons de ça tout à l’heure.
Elle sort par le fond gauche.
Follbraguet. — C’est insensé !… C’est insensé, monsieur ! Depuis ce matin, monsieur, c’est comme ça !… Oh !… Ouvrez la bouche !…
Il se remet à travailler.
Marcelle, à la cantonade. — Mais vous n’avez pas à vous faire de mauvais sang, ma fille, Monsieur n’est pas dans son état normal, il n’y a qu’à ne pas y faire attention ! (Follbraguet, qui entend tout, a peine à se contenir.) Il ne se formalise pas pour sa femme, mais il sait bien se formaliser pour lui. (Id. chez Follbraguet.) En tout cas, moi je vous dis que vous resterez ! Je suppose que je suis la maîtresse ici ! Si quelqu’un commande, c’est moi.
Follbraguet, posant son instrument avec violence sur la tablette, et se précipitant dans l’antichambre en refermant la porte sur lui, ce qui n’empêche pas de tout entendre. — Pardon, avant toi, il y a moi !
Marcelle. — Toi ! ah ! la la !
Follbraguet. — Il n’y a pas d’ah ! la la ! Tu n’as d’autorité ici que celle que je t’ai laissé prendre, mais tu oublies que le seul maître, c’est moi, et la preuve, c’est que j’ai mis ta cuisinière à la porte, et qu’elle va déguerpir à l’instant même.
La Cuisinière. — Mais, monsieur, c’est pas ma faute.
Follbraguet. — Oui, eh bien, vous vous en irez tout de même !
Marcelle. — Mais laissez-le donc… il est fou !
Follbraguet. — C’est possible, mais j’entends être obéi ! et en voilà assez ! Ah ! mais ! (Il rentre en faisant claquer la porte ; et redescend vers Vildamour.) Ouvrez la bouche !… Elle m’embête, à la fin… (Tendant machinalement le verre à Vildamour.) Tenez ! (Entendant le colloque qui continue derrière la porte, s’élançant vers la porte qu’il ouvre.) Et puis je vous réitère d’avoir à vous en aller d’ici !… J’en ai assez de vos discussions ! Allez vous-en !
Voix de Marcelle. — Ah ! mais, dis donc !
Follbraguet. — J’ai dit ! obéissez ! (Il referme la porte sur lui et redescend.) Qu’est-ce qui m’a donné… (Sans transition, à Vildamour.) Crachez !…
Vildamour obéit.
Voix de Marcelle. — Oh ! mais — j’en ai assez ! je quitterai la maison !
Follbraguet, ouvrant la porte. — Mais quitte-la, la maison ! Tu le répètes tout le temps, et tu ne t’en vas jamais ! Quitte-la !
Voix de Marcelle. — Parfaitement, je la quitterai.
Follbraguet. — Eh bien ! ce sera pain bénit ! (En refermant la porte sur lui.) Oh ! quel choléra !
Marcelle, rouvrant vivement la porte. — Qu’est-ce que tu as dit ?
Follbraguet, la faisant virevolter et l’envoyant dehors. — Eh ! va au diable !
Il referme la porte et met le verrou.
Marcelle, derrière la porte, la secouant pour ouvrir. — Veux-tu ouvrir ? Veux-tu ouvrir ?
Follbraguet. — Zut !… (À Vildamour.) Je vous demande pardon de cet intermède grotesque.
Vildamour, indulgent. — Oh !
Marcelle, surgissant du fond droit, et descendant à Vildamour. — Monsieur ! vous êtes témoin !… Vous êtes témoin qu’il m’a appelé choléra !
Vildamour, sous le bâillon. — Mais, madame !…
Marcelle. — Vous êtes témoin qu’il me chasse de chez lui ! qu’il m’a dit de quitter la maison.
Follbraguet. — Ah ! oui, alors ; ah ! oui !
Marcelle. — Oui ? eh bien, non, je ne m’en irai pas ! Tu oublies que tu as mis le bail à mon nom… à cause de tes créanciers… Je suis ici chez moi ! C’est à toi d’en sortir !
Follbraguet. — Oui ? Eh bien, je te prends au mot ! Je la quitte, la maison ! je suis bien bête de me crever à travailler pour toi ! Tu veux avoir tous les droits ? Eh bien ! à toi aussi les charges ! Tiens, voilà mes instruments, voilà mon client, moi je donne ma démission. Va ! Va ! travaille à ma place !…
Marcelle. — Moi !
Vildamour, terrifié par la perspective. — Oh ! non !
Marcelle. — Plus souvent ! C’est bon pour toi ! Aller fourrer mes doigts dans n’importe quelle bouche dégoûtante, ça me répugnerait trop !
Follbraguet, tout en enlevant rageusement son veston de travail qu’il remplace par son veston de ville, qu’il décroche d’un placard, ainsi que son chapeau.) Oui, n’empêche que c’est grâce à ces bouches dégoûtantes (instinctivement il indique Vildamour) dans lesquelles je fourre mes doigts, que je peux te payer des toilettes et des « tulle, tulle, tulle ». Désormais, tu t’arrangeras pour gagner ça toi-même, moi, je tire ma révérence !
Marcelle. — À ton aise ! Seulement, je t’avertis, ce soir tu ne me retrouveras pas à la maison !
Follbraguet. — Et moi non plus ! Adieu !
Il sort par le fond.
Marcelle. — Adieu !
Elle sort de gauche.
Vildamour, qui a suivi avec angoisse toute cette fin de dialogue, se levant, et tout affolé de se voir abandonné à lui-même avec tout cet attirail dans la bouche. — Eh ben !… eh ben !… Eh ben !…
RIDEAU