Chapitre 15 Histoire de l’esprit qui apparut à Dourdans
M. Vidi, receveur des tailles à Dourdans, écrivit à un de ses amis l’histoire d’une apparition singulière qui eut lieu dans sa maison en 1700. Cette lettre fut conservée par M. Barré, Auditeur des comptes, et publiée par Lenglet-Dufresnoy, dans son Recueil de Dissertations sur les apparitions. La voici :
« L’esprit commença à faire du bruit dans une chambre peu éloignée de celle où nous mettons nos serviteurs atteints de maladie. Notre servante entendait quelquefois auprès d’elle pousser des soupirs semblables à ceux d’une personne qui souffre ; cependant elle ne voyait ni ne sentait rien.
« Le malheur voulut qu’elle tomba malade. Nous la gardâmes six mois en cet état, et lorsqu’elle fut convalescente, nous l’envoyâmes chez son père pour respirer l’air natal : elle y resta environ un mois ; pendant ce temps elle ne vit et n’entendit rien d’extraordinaire. Étant revenue ensuite en bonne santé, nous la fîmes coucher dans une chambre voisine de la nôtre. Elle se plaignit d’avoir entendu du bruit, et deux ou trois jours après, étant dans le bûcher où elle allait chercher du bois, elle se sentit tirer par la jupe. L’après-dîner du même jour, ma femme l’envoya au salut : lorsqu’elle sortit de l’église, elle sentit que l’esprit la tirait si fort qu’elle ne pouvait avancer. Une heure après, elle revint au logis, et en entrant dans notre chambre, elle fut tirée d’une telle force, que ma femme en entendit le bruit ; et nous remarquâmes, lorsqu’elle fut entrée, que les agrafes de sa jupe étaient rompues. Ma femme voyant ce prodige en frémit de peur.
« La nuit du dimanche suivant, aussitôt que cette fille fut couchée, elle entendit marcher dans sa chambre ; et quelque temps après, l’esprit se coucha auprès d’elle, lui passa sur le visage une main très froide, comme pour lui faire des caresses. Alors la fille prit son chapelet qui était dans sa poche et le mit en travers de sa gorge. Nous lui avions dit, les jours précédents, que si elle continuait à entendre quelque chose, elle conjurât l’esprit de la part de Dieu, de s’expliquer sur ce qu’il demandait. Elle fit mentalement ce que nous lui avions recommandé, car l’excès de la peur lui avait ôté la parole. Elle entendit alors marmotter des sons non articulés. Vers les trois à quatre heures du matin, l’esprit fit un si grand bruit, qu’il semblait que la maison fût tombée. Cela nous réveilla tous en même temps. J’appelai une femme de chambre pour aller voir ce que c’était, croyant que la servante avait fait ce bruit, à cause de la peur qu’elle avait eue. On la trouva toute en eau. Elle voulut s’habiller ; mais elle ne put trouver ses bas. Elle vint dans cet état dans notre chambre. Je vis une sorte de brouillard ou de grosse fumée qui la suivait, et qui disparut un moment après. Nous lui conseillâmes de se mettre en bon état, d’aller à confesse et de communier, aussitôt que la messe de cinq heures sonnerait. Elle alla de nouveau chercher ses bas, qu’elle aperçut enfin dans la ruelle du lit, tout au haut de la tapisserie ; elle les fit tomber avec un long bâton. L’esprit avait aussi porté ses souliers sur la fenêtre.
« Lorsqu’elle fût remise de ses frayeurs, elle alla à confesse et communia. Je lui demandai à son retour ce qu’elle avait vu. Elle me dit que sitôt qu’elle s’était approchée de la sainte table pour communier, elle avait aperçu tout près d’elle sa mère qui était morte depuis onze ans. Après la communion, elle s’était retirée dans une chapelle, où elle ne fut pas plutôt entrée, que sa mère se mit à genoux devant elle, et lui prit les mains en lui disant : « Ma fille, n’ayez point de peur ; je suis votre mère. Votre frère fut brûlé par accident, pendant que j’étais au four à Ban d’Oisonville, proche d’Estampe. J’allai aussitôt trouver M. le curé de Garancières, qui vivait saintement, pour lui demander une pénitence, croyant que ce malheur était causé par ma faute. Il me répondit que je n’étais pas coupable, et me renvoya à Chartres au pénitencier. Je l’allai trouver ; et comme je m’obstinais à demander une pénitence, celle qu’il m’imposa fut de porter pendant deux ans une ceinture de crin ; ce que je n’ai pu exécuter, à cause de mes grossesses et autres maladies ; étant morte enflée sans l’avoir pu faire, ne voulez-vous pas bien, ma fille, accomplir pour moi cette pénitence ». La fille le lui promit. La mère la chargea encore de jeûner au pain et à l’eau pendant quatre vendredis et samedis, de faire dire une messe à Gomberville, de payer au nommé Lânier, mercier, vingt-six sous qu’elle lui devait pour du fil qu’il lui avait vendu, et d’aller dans la cave de la maison où elle était morte : « Vous y trouverez, ajouta-t-elle, la somme de sept livres, que j’y ai mises sous la troisième marche. Faites aussi un voyage à Chartres, à la bonne Notre-Dame, que vous prierez pour moi. Je vous parlerai encore une fois. » Elle fit ensuite beaucoup de remontrances à sa fille, lui disant surtout de bien prier la Sainte Vierge ; que Dieu ne lui refuserait rien ; que les pénitences de ce monde étaient aisées à faire ; mais que celles de l’autre étaient bien rudes.
« Le lendemain la servante fit dire une messe, pendant laquelle l’esprit lui tirait son chapelet. Il lui passa le même jour la main sur le bras, comme pour la flatter. Pendant deux jours de suite, elle le vit à côté d’elle.
« Je crus qu’il fallait qu’elle s’acquittât au plutôt de ce dont sa mère l’avait chargée ; c’est pourquoi, je l’envoyai, par la première occasion, à Gomberville, où elle fit dire une messe, paya les vingt-six sous qui étaient effectivement dus, et trouva les sept livres sous la troisième marche de la cave, comme l’esprit l’avait dit. De là, elle se rendit à Chartres, où elle fit dire trois messes, se confessa et communia dans la chapelle basse.
« Lorsqu’elle sortit, sa mère lui apparut pour la dernière fois et lui dit : « Ma fille, puisque vous voulez bien faire tout ce que je vous ai dit, je m’en décharge et vous en charge à ma place. Adieu : je m’en vais à la gloire éternelle. »
« Depuis ce temps, la fille n’a plus rien vu ni entendu. Elle porte la ceinture de crin nuit et jour ; ce qu’elle continuera pendant les deux ans que sa mère lui a recommandé de le faire.
q