Chapitre 16 Comment les aventures de Marat se trouvent mélées à celles d’un roi
« Mon plan, ou plutôt celui du brave homme qui m’avait sauvé, était tout fait. Bien qu’il me pressât de fuir, le piqueur avait compris que, blessé comme je l’étais, je ne pouvais fuir immédiatement, et il m’avait ménagé un repos.
« Une fois sorti de la ville, j’allais loger à une lieue de là, chez un de ses beaux-frères, charbonnier de son état, lequel me recevrait au seul énoncé du nom de Michel. Michel, j’ai oublié de vous le dire, était le nom du piqueur. Là, caché au milieu des bois, je me rétablissais et demeurais introuvable jusqu’au moment où je me sentais assez fort pour regagner la Prusse ou les Flandres, ou, mieux encore, pour m’embarquer à Dantzick et atteindre l’Angleterre.
« Mais ce je ne sais quoi qui préside à la destinée des hommes s’occupait, cette nuit-là, de déranger mes projets et ceux de bien d’autres ; ceci soit dit en passant pour que vous ne m’accusiez point de fatuité.
« Nous étions, vous le savez déjà, au dimanche, un dimanche de septembre, le premier ; c’est-à-dire au 3 septembre 1771. »
Marat s’arrêta, regardant Danton.
« Eh bien ? demanda celui-ci.
— Eh bien, est-ce que cette date-là ne vous rappelle rien ?
— Ma foi, non ! dit Danton.
— Elle me rappelle beaucoup, à moi, reprit Marat, et à toute la Pologne en même temps qu’à moi. »
Danton chercha, mais inutilement.
« Allons, dit Marat, je vois bien qu’il faut que je vienne à votre secours.
— Venez, dit Danton ; je ne suis pas fier.
— Vous qui savez tant de choses, continua le narrateur avec une légère teinte d’ironie, vous savez, sans doute, que le roi Stanislas avait pour ennemis politiques tous les dissidents de l’Église grecque, les luthériens et les calvinistes, dont les droits à un libre exercice de leurs cultes avaient été reconnus par les conférences de Kadan, en 1768 ?
— J’avoue, dit Danton, que je me suis peu occupé de religion, au point de vue de l’étranger surtout, ces questions ne m’ayant pas paru très intéressantes pour la France.
— C’est possible ; mais vous allez voir combien elles furent intéressantes pour un Français, répliqua Marat.
— J’écoute.
— Donc, le roi Stanislas avait reconnu les droits des dissidents ; mais à peine ces hérésiarques jouissaient-ils du libre exercice de leur religion, que certains évêques ultra-catholiques, et la noblesse avec ces évêques, formèrent en Podolie une ligue pour détruire les libertés religieuses ; et, comme Stanislas, honnête homme et roi généreux, tenait à sa parole et permettait aux dissidents de vivre tranquillement à l’ombre du trône, les confédérés de Podolie tramèrent contre ce prince une petite conspiration.
— Mais cela ressemble fort à ce qui arriva à Henri IV, fit Danton.
— Oui, sauf le dénouement… Je dis donc que les évêques Soltyk, de Cracovie, et Massalsky, de Vilna, conspirèrent à Bar, contre le roi tolérant, et voici qu’elle était la conspiration.
— J’écoute, pour juger les procédés insurrectionnels de MM. les Polonais, dit Danton.
— Oh ! le plan était simple, presque naïf : il fut décidé que Stanislas serait enlevé de Varsovie et séquestré jusqu’à ce qu’il eût promis de s’amender. Au cas où on ne pourrait l’enlever vivant, on l’enlèverait mort ; ce qui reviendrait à peu près au même, et ce qui, au dire de quelques-uns, serait encore plus sûr.
— En vérité, dit Danton, pour des Français du Nord, comme on appelle ces messieurs, c’était presque aussi galant que chez les Turcs ?
— Je le veux bien, car peu m’importe ! Mais jugez de la fatalité : ces gens-là s’étaient réunis au nombre de quarante et avaient nommé trois chefs ; ils choisirent, pour exécuter l’enlèvement, précisément le premier dimanche de septembre, troisième jour du mois, le même où le seigneur Obinsky s’était donné – il le croyait du moins – la satisfaction de me faire périr sous le knout. Il était dit que, ce jour-là, le roi dînant chez le prince Czartorisky, les conjurés l’attaqueraient à la sortie, dès que sa voiture se serait engagée dans cette grande rue déserte où je me trouvais. On se couche de bonne heure à Varsovie, le dimanche surtout. Le roi sortit de chez son hôte à dix heures ; il avait une petite escorte, et un aide de camp était près de lui, dans son carrosse.
« Les conjurés, tous à cheval, se tenaient embusqués dans une ruelle par laquelle il fallait absolument que le roi passât pour gagner la grande rue.
« Connaissez-vous les détails ou seulement le fait de cet enlèvement ?
— Je connais le fait, voilà tout.
— Comme je fus à la fois victime du fait et des détails, je vais vous les raconter ; mais soyez tranquille, cela ne demandera qu’un temps à peu près égal à celui qu’il fallut pour qu’ils s’accomplissent.
« L’impatience des conjurés ne leur permit pas d’attendre que le roi eût atteint la grande rue ; d’ailleurs, la ruelle était plus favorable pour une embuscade. Ils débutèrent par ouvrir un feu roulant de pistolets sur le carrosse ; à ce début, l’escorte se dispersa et l’aide de camp fit le plongeon par la portière. Un seul heiduque, placé sur le siège du cocher, tint ferme, riposta aux assaillants et se fit cribler de balles. C’était le seul défenseur du roi ; aussi la lutte ne fut-elle pas longue.
« Les conjurés se précipitèrent sur la voiture, saisirent Stanislas au moment où il essayait de fuir, comme avait fait son aide de camp, et, le traînant par les cheveux et par les habits au galop de leurs chevaux, lui ouvrirent d’abord la tête d’un coup de sabre, lui brûlèrent le visage d’un coup de pistolet, et finirent par l’entraîner au-delà de la ville.
« Ce que souffrit le pauvre prince fait la matière d’un long poème que l’on chante en Pologne, comme on chantait autrefois l’Odyssée en Grèce, comme on chantait autrefois la Jérusalem délivrée à Venise, comme on chante aujourd’hui l’Orlando Furioso à Naples. Il y a, dans cette odyssée que l’on chante en Pologne, des détails qui vous feraient frémir d’horreur. Vous y verriez que Stanislas avait perdu sa pelisse, son chapeau, ses souliers, une bourse en cheveux à laquelle il tenait plus qu’à l’argent qui était dedans ; qu’il avait dix fois failli expirer de fatigue, dix fois changé de chevaux, dix fois reçu l’ordre de se préparer à la mort, et qu’enfin, tous ses ravisseurs s’étaient dissipés un à un comme des fantômes, excepté le chef, qui finit par demeurer seul avec son prisonnier : lui, vigoureux, intact, armé comme un arsenal ; le prisonnier, blessé, épuisé, désespéré.
« Alors, au moment où le prisonnier s’y attendait le moins, où une mort prompte était l’objet de son ambition la plus exagérée, le chef des révoltés avait, tout à coup, fléchi le genou devant le roi, avait demandé pardon à sa victime, et avait fini par se faire protéger de celui qui croyait n’avoir plus que Dieu pour protecteur… Mais tout cela vous paraîtrait bien un hors-d’œuvre, mon cher Danton ; je reviens donc à moi. Reportez les yeux à l’endroit où vous avez laissé votre serviteur ; je quitte le brave Michel, le sang coule toujours de ma plaie, la sueur m’inonde avec le sang, des vertiges font tourbillonner devant moi arbres et maisons, je ne me connais plus : je vacille, je chancelle et je roule à droite et à gauche, comme un homme ivre ; au fond de tout cela, l’instinct de la vie existe toujours, et, avec ce reste de force, j’essaye de suivre la voie qui m’a été indiquée.
« Tout à coup, j’entends des détonations d’armes à feu dans une ruelle que je viens de laisser à ma gauche ; j’entends des cris de menace mêlés à des cris d’effroi ! En outre, j’avais entendu un bruit de carrosse : il m’inquiétait, car, si je tenais le milieu de la rue, il pouvait m’écraser ; mais, au bruit des coups de feu, le carrosse s’arrête, les chevaux piétinent. Qu’est-ce que cela ?
« Je m’oriente en écoutant, effrayé. Ce que c’était, vous le savez déjà, car je viens de vous le dire : ce sont les gens du roi, qui se sauvent à toute bride et dans toutes les directions. Deux ou trois prennent la rue que je suis ; un d’entre eux m’effleure en passant, et le vent de sa course suffit presque pour me renverser. Puis la voiture se remet en route, sous l’escorte des quarante-trois conspirateurs ; voiture et conspirateurs apparaissent au bout de la rue où j’étais, fondent comme un ouragan sur moi, qui m’affaisse à terre ; les chevaux, je ne sais comment, bondissent par-dessus moi sans me toucher ; et celui qui me foule aux pieds, c’est le pauvre roi Stanislas qu’on entraîne ! Puis chevaux, voiture où l’on a fait monter le prisonnier, conspirateurs au sabre nu et étincelant à travers la nuit, tout disparaît dans le lointain, et je reste étendu sur le sol, ne respirant plus, ne comprenant pas, et me recommandant à tout hasard à saint Paul, mon patron, pour qu’il me tire de ce nouveau malheur.
« Au bout de cinq minutes, silence parfait, nuit profonde, plus rien à l’horizon, tout s’est évanoui comme une fumée. Seulement quelques fenêtres ouvertes autour de moi au bruit de la galopade furieuse qui vient de passer, et qui se referment assez insoucieusement.
« Les habitants de Varsovie pardonnent aisément une rixe de soldats un dimanche : le tumulte a passé pour une rixe. Moi, pauvre inutile, je reste immobile, trop faible ou plutôt trop épouvanté pour essayer de me relever. Tout ce que je demande, c’est que nul ne soit assez curieux pour regarder dans la rue, c’est que nul ne soit assez charitable pour me porter secours.
« Une demi-heure s’écoule ainsi, pendant laquelle tous mes sens, presque anéantis par le danger passé, se réveillent peu à peu et commencent à pressentir le danger à venir. Pendant cette demi-heure, la fraîcheur a ranimé mes forces ; les muscles se détendent, les idées reviennent plus nettes à mon cerveau. Je me relève et tente de recommencer le voyage. Au moment où je m’appuie sur un genou, où je me soulève sur une main, un flambeau paraît à l’extrémité de la rue ; il est suivi de trois, de cinq, de vingt flambeaux ! Une nuée d’officiers, s’interrogeant, se hâtent sur les pas de deux serviteurs du roi ; ces gens, empressés, pâles d’angoisse, se heurtent au cadavre de l’heiduque, qui tient encore son sabre sanglant à la main.
« Alors, toute la troupe s’arrête, commente, délibère sur ce cadavre.
« Puis, comme tout cadavre veut une oraison funèbre, vingt voix s’écrient : “C’est un brave ! – Il a défendu son prince ! – Il a tué un ennemi ! – Il a reçu dix balles !” Et chacun de regarder le corps criblé, d’examiner la lame rougie, et de répéter en chœur, comme font les soldats d’Odin aux funérailles de leur chef : “C’est un brave ! c’est un brave !”
« On perd dix minutes à cet éloge ; pendant ces dix minutes, je suis parvenu à faire cent pas, et, comme les forces me reviennent avec la nécessité de les retrouver, dix minutes encore je serai hors de la ville, et je pourrai me jeter à droite ou à gauche dans la campagne.
« Tout à coup, une voix s’écrie : “Ils ont évidemment suivi cette rue, et ils sont sortis par cette porte. Gagnons la porte, une fois sur la route, nous trouverons la trace des chevaux, nous la suivrons, et nous atteindrons ces brigands !”
« Aussitôt ils se précipitent, tenant toute la rue comme des pêcheurs qui traînent une seine ; au bout de cent pas, ils me rencontrent, me prennent pour un fugitif, étendent les bras vers moi avec de grands cris.
« Je m’évanouis de frayeur…
« Quand je revins à moi – ce qui ne fût pas long –, on discutait sur moi et autour de moi.
« Interrogations et explications se croisaient.
« “Quel est celui-là ? est-il mort ? – Non, il n’est que blessé, sans doute… Ce n’est pas un homme au prince… Le connaît-on ? – Pas moi ! pas moi ! personne !… Alors, c’est un étranger, un des assassins du roi probablement, celui peut-être que le brave heiduque a blessé. Respire-t-il encore ? – Oui… non… si… – Tuons-le, alors ! coupons-le en morceaux !”
« Et l’on s’apprêtait à faire ainsi qu’il était dit. Un des officiers leva son sabre. “Sta !” m’écriai-je. J’avais réfléchi, pendant ces quelques secondes : la blessure qui me sillonnait le dos, et qui mettait mes os à l’air, ressemblait assez à l’empreinte d’une roue de voiture. “Je ne suis pas un assassin, continuai-je, toujours en latin ; je suis un pauvre étudiant ; j’ai été enveloppé par les ravisseurs du roi, renversé, foulé aux pieds, et le carrosse de Son auguste Majesté m’a fait l’honneur de me passer sur le corps.”
« C’était possible, à tout prendre ; aussi cela suffit-il pour me donner un instant de répit.
« “Messieurs, reprit un des officiers, ce que cet homme dit n’est pas probable, et je maintiens que nous avons affaire à l’un des assassins du roi ; mais tant mieux, s’il en est ainsi : la Providence permet qu’il vive encore, et qu’il ne paraisse pas blessé mortellement ; gardons-le, il parlera, et, s’il refuse de parler, on trouvera moyen de lui délier la langue ; ainsi, on connaîtra les auteurs de cet infâme complot.”
« La motion eut un succès d’enthousiasme ; dès lors, puisqu’on me tenait, puisqu’on comptait par moi avoir des renseignements, personne ne se crut obligé d’aller plus loin ; une voix cria : “Au palais !” toutes les voix répétèrent : “Au palais !”
« On me prit à quatre, on m’emporta, non par pitié, mais parce qu’on avait peur, sans doute, qu’en marchant à pied, je ne me sauvasse.
« Cinq minutes après, je faisais mon entrée triomphale au palais, escorté par cinq cents personnes, lesquelles malgré l’heure avancée, avaient tenu à savoir quel était ce bandit qui mettait toute la ville en rumeur. – Qu’en pensez-vous, Danton ? est-ce une aventure, celle-là ? Voyons un peu votre avis.
— Ma foi ! dit Danton, j’avoue que vous venez de me dérouler un merveilleux assortiment de circonstances ! Vous êtes prédestiné, mon cher monsieur Marat… Mais continuez, je vous en supplie ; je ne sais pas si les aventures du jeune Potocky sont amusantes ; ce que je sais, c’est qu’elles m’intéressent.
— Je le crois pardieu bien ! dit Marat ; et, s’il en était autrement, je déclare, en ma qualité de héros de l’aventure, que vous seriez trop difficile, et je renoncerais à vous contenter. »
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Marat continua :
« Je vous ai dit, je crois, que Stanislas avait pardonné au chef des conspirateurs, qui avait imploré son pardon.
— Et je crois que le roi fit bien, dit Danton, car, s’il n’eût point pardonné à cet homme, le désespoir d’être en disgrâce eût pu pousser cet homme à achever de fendre l’auguste tête de Stanislas, qui était déjà entamée.
— Vous avez, ma foi, raison, dit Marat, et vous me faites envisager la clémence de Sa Majesté sous un nouvel aspect… Enfin, on lui pardonna ; quant aux autres chefs, j’ai su, depuis, qu’ils avaient été pris par les Russes, et décapités, et, cela, sans jugements, sans sursis, probablement dans la crainte qu’ils ne parlassent trop franchement des intentions de Sa Majesté Catherine II, à l’égard de son ami vassal le roi de Pologne.
« Mes interrogatoires continuèrent ; je m’en tins à mon premier dire, que l’on traita d’obstination ; enfin, à travers cette obstination, mes juges, qui étaient des gens fort clairvoyants, découvrirent que je n’étais certes pas un des chefs du complot, mais que j’étais purement et simplement un conjuré subalterne.
— Et vous ne protestâtes point ? demanda Danton.
— Je vous trouve encore plaisant ! Voilà ce que vous auriez fait, vous ? Mais, pour protester, mon cher, il me fallait dire qui j’étais : il me fallait rafraîchir à mon endroit la mémoire de M. le comte Obinsky et de mademoiselle Obinska. Stanislas, qui avait pardonné à un des principaux chefs de la conspiration, pouvait être clément pour un conjuré subalterne comme moi, c’était une chance ; mais clément, M. le comte Obinsky ? mais clémente, mademoiselle Obinska ? Jamais !
« Et la preuve que j’avais cent fois raison de me taire, c’est que je fus condamné à travailler toute ma vie aux fortifications de Kaminiec, et que l’auguste souverain n’en exigea point davantage.
— Vous fûtes sauvé, alors ?
— C’est-à-dire que je fus envoyé au bagne ! Si vous appelez cela être sauvé, soit, je fus sauvé, je n’en disconviens pas. Je partis pour ma destination ; malheureusement ou heureusement, à peine étais-je arrivé à Kaminiec, que la peste, qui n’attendait que moi, à ce qu’il paraît, y arriva à son tour ! J’étais à peu près guéri de mes coups de knout, ou de ma roue de voiture, comme vous voudrez ; la surveillance était molle ; je trouvai une facilité de m’enfuir chez Sa Majesté l’impératrice de toutes les Russies… et je m’enfuis !
« La Russie, d’après ce que j’en avais entendu narrer de merveilles, était, depuis longtemps, mon eldorado, et, si je n’eusse pas été arrêté en Pologne par les offres gracieuses du comte Obinsky, mon intention, tout d’abord, était de gagner les États de la Sémiramis du Nord, comme l’appelait l’auteur de la Henriade.
« Là, me disais-je, les savants sont honorés : M. Diderot reçoit, tous les jours, des galanteries de l’impératrice, M. de la Harpe est en correspondance avec elle, M. de Voltaire n’a qu’à souhaiter pour qu’elle lui envoie des diamants et des bibliothèques : moi, qui suis modeste, je me contenterais d’une petite pension de dix-huit cents livres.
« Vous savez que c’était mon chiffre.
— Et eûtes-vous votre pension ? demanda Danton.
— Vous allez voir… À peine entré sur le territoire russe, je fus arrêté comme espion.
— Bon ! s’écria Danton ; mais, cette fois, vous vous expliquâtes, j’espère ?
— Peste ! je le crois bien ! Comme je savais que l’enlèvement du roi était un coup monté par le gouvernement russe, et que j’ignorais complètement la décollation des quarante-deux chefs polonais, je racontai, avec tous les détails possibles, que j’avais eu l’honneur de prendre part à l’enlèvement du roi Stanislas. Nul doute, me disais-je, que les autorités russes, après un tel récit, ne m’élèvent des arcs de triomphe pour entrer à Pétersbourg.
— C’était puissamment raisonner ! s’écria Danton en éclatant de rire. Bon ! je prévois ce qui va arriver : vous fûtes arrêté et conduit en prison ?
— Parfaitement ! L’officier qui m’interrogeait était un sous-gouverneur de province ; il dressa l’oreille au nom de Stanislas, me regarda de travers, et comme, en ce moment, on craignait, en Russie, les Polonais comme la peste, et la peste comme les Polonais, le gouverneur m’expédia immédiatement dans une forteresse dont il dit le nom tout bas, afin que je ne susse pas même le nom de la forteresse où il m’expédiait, et qui était située au milieu d’un fleuve appelé je ne sais comment.
— Allons donc ! dit Danton, est-ce possible ?
— C’est invraisemblable, je le sais bien, dit Marat, et, cependant, c’est vrai ; vous savez, il y a un vers de Boileau là-dessus… Depuis, j’eus tout lieu de penser que le fleuve, c’était la Dvina, et cette forteresse, celle de Dunabourg ; mais je n’oserais en répondre. Ce que je puis affirmer, par exemple, c’est que j’entrai là dans un cachot au niveau du fleuve, à peu près ; de même que la peste n’attendait que mon arrivée à Kaminiec pour m’y rendre visite, le fleuve n’attendait que mon entrée au cachot pour déborder. En conséquence, mon cachot commença de se remplir : en huit jours l’eau monta, de deux pouces, à trois pieds.
— Pauvre Marat ! fit Danton, qui commençait à comprendre que les pires souffrances de son compagnon ne lui étaient pas encore racontées.
— Mon dos, plaie mal cicatrisée, continua Marat sans s’arrêter à la pitié de Danton, s’ouvrit à l’humidité ; mes jambes se glacèrent dans ce bain perpétuel, et, de droites qu’elles étaient, devinrent tordues ; mes épaules, jadis dégagées, se courbèrent sous la pression aiguë de la douleur ! Dans cette caverne, mes yeux se sont éteints, mes dents sont tombées ; mon nez, dont la courbe avait une certaine noblesse aquilin, s’est déjeté, et tous les os de mon corps ont suivi son exemple ! dans cette caverne, je suis devenu laid, livide, honteux ; dans cette caverne, j’ai pris l’habitude des ténèbres ; depuis ce temps-là, mon œil peureux craint le jour ; depuis ce temps-là, les caves, pourvu qu’elles ne soient pas trop inondées, je les aime, parce que j’y ai blasphémé à mon aise contre les hommes, contre Dieu, et que Dieu ne m’a pas foudroyé, que les hommes ne m’ont pas percé la langue, comme avait ordonné que l’on fît aux blasphémateurs le saint roi Louis IX ; j’aime les caves, enfin, parce que je suis sorti de celle-là, convaincu de ma supériorité sur les hommes et sur Dieu !
« Eh bien, maintenant voici la morale de tout cela.
« Je suis devenu méchant parce que le châtiment ne m’a point paru proportionné au crime ; parce que surtout ce châtiment n’était pas le châtiment logique du crime ; parce que j’eusse trouvé naturel que M. Obinsky me poignardât ou me fît expirer sous le knout ; mais je trouve absurde, stupide, brutalement inepte, que, par suite de ce crime, on m’ait pris pour un des assassins de Stanislas, puis pour un espion polonais, et qu’en fait, il est aussi bête, aussi illogique, aussi injuste, que, sauvé après tant de souffrance, c’est-à-dire ayant payé ma dette, j’ai subi le nouveau supplice du froid, de la captivité, de la faim et de l’eau, dans cette prison du gouverneur, mon dernier juge. Je suis donc méchant, Danton, oui, je l’avoue ; et, si vous me répondez, par hasard, que c’est Dieu qui m’a puni par tous ces supplices exagérés, je vous répondrai en simple algébriste.
« Soit, faisons la proportion : Dieu a voulu me punir, mais c’est Dieu aussi qui a voulu me faire méchant ; mon supplice eut le résultat qu’il s’était proposé, car, en me faisant méchant, il est la cause de mon crime, et mon crime est la cause de mon supplice ; les supplices que je ferai endurer à mes ennemis, quand je serai le plus fort, si jamais je suis le plus fort, il en sera encore le principe.
« Maintenant, s’il n’y a pas un grand résultat caché au fond de cette énigme, si le mal particulier ne concourt pas d’une façon invisible au bien général, avouez que les Indous ont bien raison d’adopter un bon et un mauvais principe, et d’admettre le triomphe fréquent du mauvais sur le bon. »
Danton baissa la tête devant cet effroyable raisonnement ; il ne savait pas encore, cependant, jusqu’où les événements pousseraient la déduction des conséquences.
Marat but un grand verre d’eau pour étouffer la bile que tant de souvenirs avaient soulevée de son cœur à son gosier brûlant.
« Tout cela ne me dit pas, reprit Danton, que ce silence gênait, parce qu’il ne savait que répondre au raisonnement qui l’avait amené, tout cela ne me dit pas comment, après avoir échappé au knout du bourreau de M. Obinsky, aux épées des officiers de Stanislas, aux fortifications de Kaminiec, et à la peste, qui était venue les visiter à votre intention, vous avez échappé aux lacs souterrains de cette fameuse prison que vous croyez être la forteresse de Dunabourg, mais dont vous ne sauriez me dire précisément le nom. Si Dieu vous perd quelquefois, avouez qu’il vous sauve toujours ; si les hommes vous persécutent, avouez qu’ils vous servent aussi ! Un comte palatin, un staroste qui a droit de justice basse et haute sur sa maison, vous condamne à mort ; un pauvre piqueur, un domestique, un laquais, un esclave vous sauve ; un gouverneur qui a des ordres de rigueur à l’endroit d’un événement dont vous vous accusez vous-même d’être complice, vous envoie dans un cachot où l’eau pénètre, où l’on ne saurait rester sans mourir ; vous y tombez malade, vous vous y déjetez, vous vous y déformez, soit ; mais, enfin, vous n’y mourez pas, puisque vous voici. Un homme a donc été suscité pour votre délivrance, comme un homme avait été suscité pour votre emprisonnement, vous le voyez bien ; l’humanité de celui-ci compense la cruauté de celui-là.
— Ah ! voilà bien ce qui vous trompe, mon cher ! Vous croyez que celui qui m’a sauvé de la prison m’a, comme le pauvre Michel, qui, peut-être, a payé sa bonne action de sa vie, sauvé par humanité ? Ah bien, oui, détrompez-vous : celui qui m’a sauvé de la prison m’a sauvé par égoïsme.
— Peut-être, dit Danton. Comment voulez-vous savoir cela ? Celui-là seul que vous niez lit au fond des cœurs.
— Bon ! vous allez voir si je me trompe, dit Marat. J’avais naturellement un geôlier qui m’apportait ma maigre pitance de chaque jour ; c’était un gaillard logeant avec toute sa famille dans une espèce de four bien chaud, et qui aimait ses aises. Tout alla bien tant que le fleuve demeura dans son lit, mais, quand les inondations arrivèrent, et que, pour venir à moi, cet homme fut forcé d’abord de barboter dans mon marécage, et ensuite de traverser mon lac, il poussa, en russe, une série de jurons progressifs, capables de faire reculer le fleuve, si le fleuve eût eu des flots aussi timides que ceux qui s’épouvantèrent à la vue du monstre envoyé par Neptune pour effrayer les chevaux d’Hippolyte ! Le fleuve ne tint donc aucun compte des jurons de mon geôlier, et continua de monter ; de sorte que bientôt il ne s’agit plus, pour le brave homme, de se mouiller simplement les pieds, mais il lui fallut entrer dans l’eau jusqu’aux genoux, et, enfin, jusqu’à mi-corps !
« Le gaillard y renonça ; il déclara au gouverneur que ce séjour était inhabitable pour des geôliers ; que, quant aux prisonniers, c’était une affaire bien réglée, puisque le limon et l’eau du fleuve amenaient une quantité suffisante de rats et d’anguilles pour dévorer non seulement un prisonnier, mais encore dix prisonniers.
« Il n’y avait donc qu’à me laisser mourir de faim : les rats et les anguilles feraient le reste.
« Le gouverneur ne répondit rien aux plaintes du geôlier, qui continua, bien à contrecœur, de prendre son bain d’eau froide une fois par jour.
« Le geôlier, alors, résolut de mettre son projet à exécution, et de me laisser mourir de faim. Il fut deux jours sans m’apporter à manger.
« Quoique la vie ne fût pas pour moi une douce chose, je ne voulais pas mourir. Le second jour, comprenant que c’était une résolution prise, je poussai donc des hurlements ; j’ai la voix forte, ainsi que vous avez pu en juger hier ; ces hurlements furent entendus du geôlier. Comme ils pouvaient être entendus par d’autres, et qu’accusé d’outrepasser ses pouvoirs, le geôlier risquait de perdre sa place, il prit un parti qui, vous allez le voir, faisait le plus grand honneur à son imagination.
« D’abord, il accourut à mes cris. “Que diable avez-vous donc ?” me demanda-t-il en ouvrant ma porte. “Pardieu ! ce que j’ai ! répondis-je ; j’ai que j’ai faim.”
« Il vint à moi et me donna ma nourriture.
« “Écoutez, me dit-il pendant que je dévorais l’ignoble pitance, il paraît que vous êtes las d’être mon prisonnier ?
« – Je le crois bien ! répondis-je.
« – Eh bien !, moi, je ne le suis pas moins d’être votre gardien.
« – Vraiment !”
« Je le regardai.
« “De sorte que, si vous voulez être sage et promettre de ne pas vous laisser reprendre, cette nuit… – Eh bien, cette nuit ? – Vous serez libre. – Moi ? – Oui, vous ! – Et qui me donnera la liberté ? – Est-ce que je n’ai pas les clefs de votre chaîne et de votre cachot ?… Allons, mangez tranquille, et attendez-moi ; cette nuit, vous quitterez la forteresse. – Mais, quand on s’apercevra que je me suis évadé, qu’arrivera-t-il de vous ? – On ne s’en apercevra pas. – Comment vous arrangerez-vous donc, alors ? – Bon ! cela me regarde !”
« Et il referma ma porte.
« J’avais bien faim encore, et, cependant, cette nouvelle me coupa l’appétit : je savais que, dans tous les pays du monde, les geôliers ont les prisonniers en compte, et qu’un prisonnier ne disparaît pas ainsi, sans qu’il y ait un peu de trouble dans la prison.
« J’attendis donc, plus effrayé que joyeux du bonheur qui m’était promis.
« Je vis baisser le jour, je vis venir la nuit, je vis s’épaissir l’obscurité, j’entendis sonner dix heures à l’horloge de la forteresse.
« Presque au même instant, ma porte s’ouvrit, et j’aperçus mon geôlier. Il tenait une lanterne de la main gauche, et, sur son épaule droite, il portait un fardeau sous le poids duquel il chancelait.
« Ce fardeau avait une si singulière forme, que mes yeux se fixèrent dessus, et ne surent plus s’en détacher. À quinze pas, c’était un sac ; à dix, c’était un homme ; à cinq, c’était un cadavre.
« Je jetai un cri de terreur.
« “Qu’est-ce que cela ? demandai-je à mon geôlier. – Votre successeur, me dit-il en riant. – Comment, mon successeur ? – Oui… Comprenez-vous, j’ai deux prisonniers dont j’ai particulièrement soin ; il y en a un dans un cachot bien sec, sur un bon lit de paille ; il y en a un autre dans une cave, et ayant de l’eau jusqu’au cou… Lequel des deux doit mourir ? Celui qui est le plus mal, naturellement. Ah bien, oui, les prisonniers, ç’a été fait pour la damnation des geôliers ! il y en a un qui meurt, c’est celui qui est bien ; il y en a un autre qui s’obstine à vivre, c’est celui qui est mal ! Parole d’honneur, c’est à n’y plus rien comprendre… Allons, tenez votre camarade.”
« Il me jeta le cadavre dans les bras.
« Je ne savais pas encore quelle était son intention ; cependant, je pressentais vaguement que mon salut était dans ce cadavre.
« Je fis un effort, et, si faible, si épouvanté que je fusse, je le retins dans mes bras. “Là !… Maintenant, dit le geôlier, tâchez de tirer votre jambe de l’eau… celle où il y a un carcan de fer.”
« Je tirai ma jambe en m’appuyant, pour me maintenir debout, contre un des piliers qui soutenaient la voûte.
« L’opération fut longue : l’eau avait rouillé le cadenas, la serrure ne voulait plus jouer.
« Le geôlier jurait comme un païen, et s’en prenait à ma mauvaise volonté de ce que la clef ne mordait pas.
« Enfin, le cercle de fer qui, depuis trois mois, m’étreignait la jambe, s’ouvrit. J’avais reconquis la première partie de la liberté !
« La seconde partie, c’était d’être hors du cachot ; la troisième, c’était d’être hors de la forteresse.
« “Maintenant, dit le geôlier, donnez-moi la jambe de l’autre. – Vous allez donc le mettre à ma place ? – Parbleu ! Oh ! soyez tranquille ! demain, on ne saura plus si c’est vous ou lui : les rats ou les anguilles en auront fait un squelette, et bonsoir ! il n’y aura eu qu’un mort, et je serai débarrassé de deux prisonniers… Ce n’est pas mal joué, hein ?”
« Je compris tout à fait, et trouvai non seulement que ce n’était pas mal joué, mais encore que c’était joué de première force.
« Je le félicitai très sincèrement sur son invention.
« “Bon ! dit-il, croyez-vous qu’on soit bourreau de son corps à ce point-là ? Il y avait de quoi attraper une pleurésie à vous apporter à manger comme cela une fois tous les jours !”
« S’il y avait de quoi attraper une pleurésie pour le gardien qui venait, une fois par jour, dans le cachot, jugez ce que devait attendre le prisonnier qui y demeurait toute la journée ! Vous le voyez, mon cher, ce que devait attendre le prisonnier, c’était de devenir ce que je suis. »
Et Marat éclata de rire.
Danton n’était pas facile à impressionner, et, cependant, il frissonna à ce rire de Marat.
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