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PREMIÈRE PARTIE

LAMENNAIS: LA CRISE DE SA CHUTE

Dire qu’il est tombé, c’est trop vrai. Sa rupture avec l’Église ne peut s’appeler autrement qu’une chute: après cette catastrophe, il n’a plus rien fait qui vaille. Il s’est voué à une stérilité plus morte que la mort du sarment arraché du cep et qui sèche dans la poussière d’un grenier; car le sarment saura au moins nourrir le feu, chose de vie, chose joyeuse et sainte; tandis que les derniers ouvrages de Lamennais, l’Esquisse d’une philosophie, le Livre du peuple, sont frigides comme le prêche d’un pasteur anglais débité sur une banquise du pôle. Le bruit de sa chute fut énorme; nous en percevons, près d’un siècle après, le retentissement. Ses travaux antérieurs le mettaient, dans l’Église de France, dans l’essor de la pensée française, au premier plan. Il avait été l’apologiste ultramontain de la souveraineté du Saint-Siège; la condamnation des Paroles d’un croyant ruina l’espérance d’un accord possible entre les dogmes de l’Église et ceux de la Révolution. S’il n’avait pas été frappé, sa personne occuperait moins de place sur la scène de son temps. Les hommes raisonnables n’ont point d’histoire. La curiosité flaire, comme son vrai gibier, ce qui est excentrique, hétérodoxe, anormal. Nulle tragédie ne saisit le cœur autant que le spectacle d’un prêtre qui perd la foi; il semble qu’on assiste à l’écroulement d’un monde. L’âme de Lamennais fut une âme à spirales, à réduits secrets; les fanaux de l’analyse la scruteront indéfiniment sans en épuiser l’inconnu.

Un récent livre[2] ajoute de poignantes clartés à l’investigation de ces profondeurs; il suit les cheminements de la révolte, ses points d’arrêt, les réactions de la croyance, et l’historien conclut que le terme de la crise était évitable. M. Pierre Harispe, qui a mis en nobles vers, dans sa Divine tragédie, la théodicée catholique, veut, tout en défendant la sévère orthodoxie, rester un mennaisien fervent. D’après lui, sans les intrigues politiques qui enserraient la cour pontificale, sans la pression qu’exerçaient par leurs ministres le tsar de Russie, le roi de Prusse et surtout le prince de Metternich, la censure de Grégoire XVI eût été épargnée aux Paroles d’un croyant. La foi de Lamennais n’aurait peut-être pas succombé.

[2] Pierre HARISPE.--Lamennais, le Drame de sa vie sacerdotale (Casa éditorial, Paris, 1925).

Mais, depuis l’encyclique: mirari nos, elle vacillait. Avait-elle été jamais ferme et, si l’on peut dire, cubique, équilibrant les aspirations de l’amour avec les principes d’une forte théologie, percevant le surnaturel comme la chose la plus réelle de toutes et qui soutient toutes les autres, invisiblement immédiate, espérable et nécessaire?

Dans son enfance, il avait d’abord été pieux par élans, d’une dévotion naïve comme peut l’être celle d’un petit Breton. Il se plaisait à révérer des images, il restait, des heures entières, à genoux devant une statue de la Bienheureuse Vierge[3]; la forme céleste contemplée suppléait sa mère morte trop tôt, dont il se souvenait à peine. Enclin à la sauvagerie du plein air, courant le long des landes, au milieu des bois, il aurait pu dire déjà de lui-même, comme plus tard, Chateaubriand: «Je sens en moi l’impossibilité d’obéir.» Il aimait cependant l’atmosphère de l’église, la volupté du recueillement, la sujétion douce des offices. Il sera toujours, avec des contrastes maladifs, un tendre et un coléreux, un sentimental et un logicien à système, un visionnaire et un ironiste, quelqu’un de passif et d’indiscipliné, de contredisant, de contradictoire.

[3] V. Christian MARÉCHAL.--L’enfance et la jeunesse de Lamennais.

Comment n’aurait-il pas accueilli l’influence de Rousseau? Il était, à huit ans, une sorte de Jean-Jacques catholique. Son oncle des Saudrais, qui se chargea de son éducation, professait une doctrine directement issue de L’Émile. Son écrit: Le bon curé, copiait les formules du Vicaire Savoyard. «Si j’étais un curé, déclarait-il, je ferais aimer à mes paroissiens la concorde et l’égalité.»

«Dans mes instructions je m’attacherais moins à l’esprit de l’Église qu’à l’esprit de l’Évangile, où le dogme est simple et la morale sublime, où l’on voit peu de pratiques religieuses et beaucoup d’œuvres de charité.»

En même temps il enseignait à son neveu l’horreur du despotisme. Voilà le vrai fond doctrinal, très simpliste, de Lamennais. C’est Rousseau qui l’a formé. Toutes les influences qui le traversèrent n’auront sur son âme qu’une emprise passagère; il se retrouvera jusqu’au bout disciple de Rousseau.

A seize ans, il avait délaissé les pratiques religieuses; il cédait à des imaginations sensuelles ou il se complaisait dans un pessimisme factice et, littérairement, l’abrégeait en cette boutade: «Problème à résoudre: accumuler dans un temps donné la plus grande somme de maux possible. Solution: la vie humaine.»

La Terreur dégoûta cependant son oncle et lui des philosophes. Il revint à Pascal, une des admirations de M. des Saudrais. L’Essai sur l’indifférence reprendra, pour l’éclaircissement des grandes énigmes, la méthode pascalienne, les phrases de Pascal que l’oncle lui avait inculquées dans la mémoire. Félicité lut, aussitôt paru, le Génie du christianisme. Il regarda vivre son frère Jean-Marie qui s’acheminait au sacerdoce. Jean-Marie le dominait par une fermeté persuasive et tendre. Le meilleur des idées de Lamennais lui vint, semble-t-il, de son frère. Ardent à imaginer, mais, dans le domaine des concepts, recevant plus qu’il ne créait, il ébaucha aussitôt les lignes d’un vaste ouvrage d’apologétique issu tout ensemble de Pascal et de Chateaubriand.

Un dogme néanmoins le rebutait; chez un familier de Rousseau peut-on en être surpris? Il trouvait dur d’admettre que l’Église exigeât l’obéissance du sentiment personnel à l’autorité de ses Docteurs et à la tradition. Jean-Marie mobilisa, pour justifier ce magistère, toute une cohorte d’arguments. Comme il voyait Félicité encore indécis, il osa tout d’un coup lui dire:

«Confesse-toi.»

Félicité s’agenouilla devant son frère; il se fit humble, dans la douceur des aveux et un abandon de soi-même où l’évidence de sa faiblesse devenait un principe de force. En se relevant, il dit à Jean-Marie:

«J’ai la foi et je suis étonné de n’avoir pas compris ce que tu m’exposais tout à l’heure.»

L’amour vainquit la fausse logique; l’ascendant d’une volonté plus droite que la sienne, l’empire de la grâce avaient brisé ses résistances.

Sa conversion fut-elle suffisamment décisive? Demeurer imparfait, jouir de l’être, c’est le plus grave des risques pour une âme que la sainteté presse de son appel. Lamennais n’éliminera jamais de sa vie profonde, avec une secrète vanité de littérateur, une indulgence pour l’exaltation libertaire de son Moi. Peut-être aussi restait-il avec la faim des bonheurs terrestres qu’il n’avait pas goûtés.

Il aura beau se pénétrer des conseils de l’Imitation, du livre dont il faisait ses délices; il n’arrivera pas à se rabaisser, comme disait Marguerite-Marie, «au centre de son néant». Il écrivait à son frère:

«Comment donc se fait-il que tout m’ébranle, que tout m’entraîne, que tout me pousse hors de ce centre où la main de notre bon Maître cherche à me fixer dans un délicieux repos?»

Il se crut, un moment, attiré vers le cloître; il rêvait d’entrer dans une Trappe. Jean-Marie l’en détourna, discernant en cette recherche d’une vie solitaire un piège de l’amour-propre. Au temps même où Félicité se voyait, en imagination, trappiste, il se préoccupait d’une combinaison commerciale, d’un système d’assurance qui lui permettrait, avec quinze cents francs, d’en gagner deux mille cinq cents. A la veille de recevoir les Ordres mineurs, il se demandait «s’il ne ferait pas mieux en telle autre situation». Il semblait désabusé de la vie sacerdotale, avant de s’y enchaîner.

Malgré tout, Saint-Sulpice, par son frère, l’avait conduit à fréquenter Bossuet. Il lisait Bonald et, à sa suite, réprouvait les impuissances du sentiment, les chimères de Rousseau. Le futur apôtre de là démocratie jugeait, d’après Bonald, cette tendance politique liée à une philosophie sensualiste et grossière: «tandis qu’une métaphysique erronée soumettait l’âme aux sens, la volonté aux organes, l’être simple à l’être multiple et composé, une absurde et coupable politique assujettissait le souverain au peuple, le pouvoir au sujet, et le chef ou l’âme de la société au corps de la société[4]».

[4] Réflexions sur l’état de l’Église, p. 57.

Il apercevait le péril social de l’erreur et déclarait, tendant les cordes, sans le savoir, à ceux qui devaient un jour flageller ses propres écrits:

«L’erreur n’est si dangereuse que parce qu’on en tire nécessairement, un peu plus tôt, un peu plus tard, toutes les conséquences[5].»

[5] Id., p. 54.

Il reçut la tonsure et le sous-diaconat. Son frère et un ami, l’abbé Brute, avaient obtenu de lui cette décision. Fut-elle voulue ou subie? Il s’y jeta, dans un enthousiasme fiévreux, comme pour se convaincre qu’elle partait bien de lui-même.

Il préludait par l’agitation à la paix intérieure qu’il croyait acquise à jamais, mais il avouait ensuite:

«Je me suis trouvé deux ou trois jours dans un état d’affaissement qui ne me permettait pas même de lire une lettre[6].»

[6] V. MARÉCHAL, op. cit., p. 295.

Il se désolait de son aridité; sa grande misère était de chercher en Dieu la jouissance de sentir. Si le bien-être spirituel se retirait, il jugeait tout perdu.

Ces alternatives d’exaltation et d’accablement avaient des causes mystiques; elles tenaient aussi à son état maladif. Lamennais sera, jusqu’en son âge mûr, la proie d’une folle nervosité. Un besoin furieux de mouvement le précipitait hors de sa chambre. Il courait au hasard dans la campagne; il ne s’arrêtait qu’épuisé, tombait au pied d’un arbre. A de certains moments, son rire saccadé faisait craindre une pointe d’hystérie; ou des colères d’épileptique le secouaient. Il payait ses excès de travail par des prostrations désolantes. Au bout d’une crise de spasmes, il tombait en syncope. Chétif de taille, gringalet, gauche de tournure, il eût évoqué ces petits pommiers broussailleux que le vent d’Ouest, en Bretagne, tord et couche, sans les abattre, sur la face des guérets. Mais l’arbre doit sa force à son humilité; les bourrasques le ploient; ferme sur ses racines, il se redresse toujours. Chez Lamennais, le tumulte vient du dedans. Ses portraits confessent un déséquilibre natif: le visage est asymétrique, un peu comme celui d’Edgar Poë; une ride se crispe entre les yeux; d’autres pincent les joues; les plis tourmentés des lèvres combinent la tendresse et l’ironie. Le regard se trahit inquiet, plus inquiétant encore; il a quelque chose d’en-dessous, je ne veux pas dire de faux; scrutateur, méfiant, visionnaire, chimérique, au lieu d’appréhender simplement les objets, il voit au delà ou à côté. Ce n’est pas le regard d’un homme que l’expérience pourra convaincre; il raille ceux qui le contrediront; il les défie; il les enveloppe néanmoins d’une fine séduction. L’ensemble des traits atteste plus d’entêtement que de volonté; sous l’onction ecclésiastique on discerne des appétits mal domptés qui se débattent entre eux dans une amère incertitude.

Sans être sûr de sa vocation, Lamennais se laissa conduire au sacerdoce; il s’y résigna, comme à regret; quand il célébra, aux Feuillantines, sa première Messe, les assistants remarquèrent «sa pâleur livide»... Il entendit très distinctement une voix qui lui disait: «Je t’appelle à porter ma croix, rien que ma croix, ne l’oublie pas[7].»

[7] V. MARÉCHAL, op. cit., p. 530.

Cette croix, il avait besoin, pour la porter, d’allégresse. Or, peu de mois après[8], il jetait à la fin d’une lettre ces confidences:

[8] 25 juin 1816.

«Je suis et ne puis qu’être désormais extraordinairement malheureux... Tout ce qui me reste à faire est, s’il se peut, de m’endormir au pied du poteau où l’on a rivé ma chaîne; heureux si je puis obtenir qu’on ne vienne point, sous mille prétextes fatigants, troubler mon sommeil.»

La nostalgie d’un bonheur impossible ne cessera jamais de le tourmenter. Seulement, son intelligence acceptait, alors, des directions droites. En travaillant il trompait, anesthésiait ses anxiétés secrètes. Mais les plus beaux essors de sa pensée apologétique procéderont moins d’une vue exacte du vrai que d’une impulsion de sentiment. Pourquoi son frère l’engagea-t-il sans peine dans un système ultramontain? La tyrannie de Napoléon indignait Félicité; contre l’absolu des prétentions temporelles il se plut à dresser l’absolu du pouvoir spirituel. Dans sa théorie du consentement général, exigé comme un signe de vérité, nous retrouvons une des marottes de Rousseau, le système de la souveraineté collective: c’est le suffrage universel appliqué aux certitudes métaphysiques!

Alors même qu’il dogmatisait dans un sens orthodoxe, Lamennais ne savait point s’affranchir des idées libérales où il avait été nourri. Par suite, quand la chute de la Restauration s’annonça comme probable, il reprit sa pente naturelle, il s’abandonna au fil du courant: si les peuples s’élançaient vers la liberté, pouvaient-ils avoir tort? Entre le christianisme et la démocratie l’alliance était nécessaire. Parce que le Christ apporte aux hommes la liberté de l’Esprit, il tendait à conclure qu’en politique toutes les libertés sont bonnes et saintes, qu’au bout des Révolutions doit surgir spontanément une ère de bonheur, une paix merveilleuse.

Au fond, il donnait, comme la plupart des illuminés modernes, dans la vieille rêverie millénariste: le Paradis terrestre serait devant nous, et non derrière. L’humanité n’a qu’à marcher où l’emportent ses impulsions; elle ne peut errer en ses voies; le Progrès est certain. Il oubliait que les rares intervalles de lumière et de paix, dans le chaos des siècles, furent le prix de luttes héroïques, et qu’il suffira de laisser le monde suivre ses instincts pour que tout retombe à une barbarie sans nom.

Libertaire, Lamennais détesta logiquement l’autorité. Elle est, par essence, une digue, une barrière immobile. Or, son illusion, c’était la fatalité du changement:

«Apporté ici par une vague, j’y reste jusqu’à ce qu’une autre vague me reprenne pour me jeter ailleurs. Ainsi me laissé-je aller en attendant le dernier flot qui me déposera sur le rivage éternel[9].» Penchants instables de Celte nomade, réminiscences de lieux communs qu’avait semés dans l’air Chateaubriand et Lamartine? Ce qui dure sans changer lui semblait un défi à la loi divine du mouvement; ce qui commande, une contrainte inique et qu’on doit briser.

[9] Lettre à la baronne Cottu, du 26 mai 1833.

Cette aversion, il la limita d’abord au domaine temporel. Il voyait dans la monarchie le rempart des oppressions, une forme de pouvoir morne, branlante et caduque. Le spectacle de la Pologne martyrisée justifiait à ses yeux l’extermination des tyrans qu’il confondait avec les rois.

Mais lorsqu’il vit le Saint-Siège blâmer les évêques polonais d’avoir soulevé les fidèles contre la tyrannie tsariste, il fut tenté d’envelopper le Pape dans la même réprobation que les rois. Il généralisait en sentimental et en faux logicien. Son naïf simplisme posait, d’un côté, comme dans une parabole du jugement dernier, le passé cadavéreux, méprisable ou atroce, et, de l’autre, le jeune avenir, les peuples libérés, fraternels, justes et heureux. Chimère que lui emprunteront le Lamartine de la Chute d’un ange, le Victor Hugo des Misérables et de la Légende des Siècles.

Un séjour à Rome troubla profondément sa foi en la Papauté. La condamnation du journal l’Avenir, les menaces coalisées autour des œuvres de son frère parce qu’elles étaient aussi les siennes, ses déboires financiers, vraiment inouïs[10], l’espionnage qui l’enserra, toutes ces épreuves dont un Saint fût sorti plus fort et plus grand, achevèrent de l’aigrir contre les choses existantes; il se réfugia plus âprement dans ses rêves humanitaires. De cet état d’esprit allaient naître les Paroles d’un Croyant, poème composite où les prophètes, l’Évangile, l’Apocalypse, Dante, Ballanche, Mickiewicz ont collaboré avec Rousseau.

[10] «Il s’était intéressé, dit M. Harispe (p. 14), à une librairie. Il y avait englouti 120.000 francs; il avait répondu pour une somme égale auprès d’un banquier ami, M. Cor, qui lui fit signer, en surprise, un écrit par lequel il répondait de toutes les dettes de la librairie et même de celles de M. de Saint-Victor, qui l’y avait engagé. Il avait apuré, un peu plus tard, le passif intégral de la librairie, mais il avait oublié l’écrit de son engagement entre les mains de M. Cor. Le banquier Cor, à son tour, s’étant mis en liquidation, l’engagement tomba entre les mains de M. de la Bouillerie, qui lui en réclama d’urgence le remboursement, comme s’il n’avait rien payé du tout... M. de la Bouillerie poursuivit Lamennais et obtint, en première instance, sa condamnation avec contrainte par corps. Mais ses amis s’interposèrent, parmi lesquels Montalembert.» Lamennais se vit néanmoins forcé de payer à M. de la Bouillerie 62.000 francs qu’il ne devait pas.

Lamennais se trouvait alors en une disposition plutôt moderniste que nettement hérétique. Il avait écrit au Père Ventura:

«Votre foi dans le Saint-Siège et dans les éclatants privilèges de la Papauté est entière et inébranlable... La mienne, je le confesse, s’y refuse invinciblement[11].»

[11] Lettre du 8 mai 1833.

Néanmoins, il restait et voulait rester prêtre.

Deux mois plus tard (le 15 juillet) il annonçait à Rohrbacher:

«J’irai certainement à la retraite (ecclésiastique).»

Et l’on doit admettre comme sincère son intention. Il ne cessera tout à fait de dire sa messe que devant l’évidence de sa foi perdue. Mais la foi n’est pas simplement l’adhésion de l’intellect à des principes surnaturels. C’est tout l’homme qui croit. L’effusion divine a pénétré sa substance; elle ne s’en retire que par degrés, elle ne meurt qu’à la surface; elle revit brusquement, surtout chez un prêtre saturé d’une onction sainte, établi médiateur entre Dieu et ses frères, et qui ne peut, sans déchirement, renoncer à d’inestimables privilèges.

Autour de Lamennais, Jean-Marie, des amis tels que Gerbet ou Montalembert s’efforçaient de le retenir dans l’axe de la discipline catholique. Son indécision naturelle le détournait d’une franche rupture. Il écrira un jour, en prison à Sainte-Pélagie:

«Comme mes pensées flottaient mollement dans le vague de l’âme assoupie!»

Phrase élégiaque où il faut reconnaître autre chose que de la rhétorique. Sa complexion mentale serait assez bien figurée par la structure de ces gros crabes, appelés tourteaux, qu’on pêche sur les côtes bretonnes: leur carapace brune est dure comme du grès; mais elle couvre une chair flasque, inconsistante. Il sentait ses incertitudes et ses contradictions; il n’en faisait point, comme Renan, ses délices; même il en souffrait. Cependant, il ne voulait pas voir jusqu’où elles l’entraîneraient.

On s’est indigné parce qu’étant déjà en esprit, hors de l’Église, il continua, plusieurs mois, à célébrer. Mais qui peut être juge des sentiments vrais d’un homme[12]? Il croyait encore, puisqu’il se confessait à Jean-Marie. Se fût-il révolté, si les vexations atroces, les campagnes de presse, l’hypocrisie ou la fureur démesurée des attaques n’avaient exacerbé son amour-propre et froissé, en lui, le sens de la justice? Il se laissa, peu à peu, glisser vers cette dangereuse conclusion: La vérité n’est pas avec mes ennemis, elle est avec moi.

[12] «L’homme qui, même de bonne foi, dit: «Je ne crois point», se trompe souvent. Il y a bien avant dans l’âme, jusqu’au fond, une racine de foi qui ne sèche point.» (Paroles d’un croyant, ch.

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