‹ Islam saharienChapitre 41 sur 41 · L’EXTASE

L’EXTASE

J’ai développé ce sujet au cours de l’ouvrage dont ces notes ne sont qu’un corollaire.

C’est en somme--que l’on n’en doute point--une crise de nerfs, provoquée par une tension de volonté éperdue. C’est une auto-suggestion, aidée d’une sorte d’hypnose qu’amène la répétition du nom d’Allah, pendant des heures de jour et de nuit, et qu’augmentent quelquefois les hallucinations du jeûne. Puis c’est un cri délirant: Lui! Lui!--appel vers la sensation inéprouvable, supplications sanglotantes qui ne parviennent pas toujours à franchir les diverses barrières séparant l’homme, créature d’argile, du parfait anéantissement, de la complète fusion dans le sein du Tout-Puissant.

Et quand ces barrières s’ouvrent enfin, l’une après l’autre, l’âme occupe progressivement un nouveau «degré» de l’extase jusqu’à la fena complète, en passant par le them ou prostration. Ajouterai-je que le nombre de ces degrés varie, et leur nom, et les cris d’appel à Dieu, et les moyens d’arriver au bonheur incomparable? Une seule théorie réellement commune à tous les mystiques me semble celle du nefs, esprit humain qui ne tient ni du corps ni de l’âme: forme, lumière, émanation propre à souffrir, à adorer, à jouir, et dont l’extériorisation se cherche par le vouloir--je dirai par un vouloir qui farouchement s’annihile, et qui met toute sa puissance à se détruire soi-même pour renaître plus fort dans le nefs, sous la forme de supérieure volupté... Et ceci rappelle un peu la méthode--européenne aujourd’hui--de l’extériorisation du corps astral.

«Je sens quelque chose qui sort de moi sans me quitter complètement.»--«Je sens la forme de mon corps à côté de moi.» Telles sont les phases que j’ai recueillies le plus souvent, quand les circonstances m’ont permis d’interroger des khouan sahariens. Ces circonstances sont assez rares. Les uns s’offusquent aux questions. Les autres se taisent. Certains sont trop simples pour pouvoir bien exprimer ce qu’ils ont ressenti. Plusieurs, trop habiles, seraient charmés de fournir (sciemment) des indications erronées.

La fièvre palustre saharienne, qui porte en arabe le nom de them comme un des degrés de l’extase, amène aussi la sensation d’extériorisation. J’en ai mon propre témoignage, et peut-être ce qu’on éprouva soi-même est-il ce qu’on reste le mieux en droit d’affirmer. Cet appoint morbide aux phénomènes de l’extase en expliquerait tout ensemble et la fréquence et la bonne foi--car si les Arabes sont moins ravagés que nos soldats par le paludisme, ils le sont encore assez pour s’affaiblir cependant, et pour se «détraquer».

Quoi qu’il en soit (et sauf en certains vieux ascètes chez qui la crise prend l’apparence cataleptique), l’extase musulmane saharienne se produit sous une forme sensuelle, allant du spasme doux et prolongé à la fureur érotique épileptiforme, selon les natures et les jours--selon, aussi, les procédés employés pour l’obtenir; car chez la plèbe vulgaire la pure adoration d’Allah ne suffit pas. Les adjuvants à la piété sont tolérés, nombreux et variés: danse frénétique des Aïssaoua; fumée du kief stupéfiant; balancements des Derkaouas, hurlements et tournoiements[43] de quelques ordres de basse mysticité. Et ce sont alors des désordres sur lesquels il est séant de jeter un voile...

[43] Ces dernières manœuvres sont extrêmement rares au Sahara, où les importèrent sans grand succès des khouan de Turquie ou d’Asie Mineure.

La plus spontanée, la plus rapidement obtenue d’entre ces extases est celle qui vient aux fidèles par le contact des saints tombeaux. Mais cette promptitude apparente résulte, je le répète, d’une longue auto-suggestion, d’une «certitude» que là, et non ailleurs, sera goûté le délire terrestre et super-terrestre, le brisant avant-propos des voluptés du Paradis, l’écroulement délicieux de toutes les forces spirituelles et sensuelles dans un gouffre de félicité.

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LES ORAISONS

La prière en soi--c’est-à-dire l’élan de celui qui croit vers le Souverain Bien auquel il croit--me semble la plus belle, la plus haute chose du monde, et la plus respectable. Aussi voudrais-je, en indiquant quelques-unes des invocations spéciales aux confréries musulmanes, qu’on ne vît pas dans mes phrases du dénigrement ni de l’ironie; plutôt de l’inquiétude, analogue à celle qu’inspire toute grande force mystérieuse et de perpétuelle menace--par exemple, la proximité d’un volcan.

Les puissances de la Nature sont belles aussi, et très augustes--mais elles enferment les cataclysmes, les dangers latents d’effrayante mort...

Ceci posé, j’entre aux explications sur le dikhr, l’ouerd, l’oudifa, et la tarika qui comprend le tout. La tarika, c’est la «Voie» dont j’ai parlé si souvent au cours de ce livre; c’est l’ensemble des moyens spirituels pour obtenir le «rapprochement» de Dieu, autrement dit l’extase; et ces moyens, en dehors de la sacro-sainte «aumône»,--inévitable et indispensable--se rattachent soit à l’ardeur mystique, au jeûne (rare aujourd’hui, du moins volontairement), soit à la prière de forme particulière, surajoutée aux devoirs pieux de tout musulman, et qui prépare au grand élan vers la fusion en Dieu.

Lorsque cette prière consiste en une oraison qu’on prononce «une seule fois à la fois», elle se nomme oudifa. Lorsqu’elle prend au contraire le caractère d’une formule répétée quantité de fois sans interruption, par nombres précisés, elle porte le titre d’ouerd (rose ou fleur) et se récite en suivant des doigts le dikhr ou chapelet, dont les grains sériés correspondent, pour chaque ordre, aux combinaisons de son ouerd. Les populations sahariennes--chez lesquelles les confusions de mots sont une habitude ancienne qui fait le désespoir des philologues--résument souvent tous ces termes en celui seul de dikhr, y mettant jusqu’à l’idée générale de la Voie, ou tarika. Même la conception abstraite de la baraka du chériff, étincelle divine héréditaire, se mêle au sens de la syllabe dikhr pour ces esprits simplificateurs. Et le joli terme de fleur--la «rose» des mystiques chrétiens, celle aussi du primitif rosaire--n’est guère employé que par des fidèles très instruits.

Quand le moudden ou muezzen appelle à la prière, cinq fois par jour; quand sa voix suavement modulée se mêle à la tendresse des aubes (es-salat-el-Fedjeur), à l’ardeur farouche des midis (es-salat-ed-D’ohor), à la torpeur plus quiète des heures suivantes (es-salat-el-Aasser), puis à la magique splendeur du couchant (es-salat-el-Moghreb) et finalement à la nuit calmée, mais dont l’ombre fait peur (es-salat-el-Aâcha), les khouan récitent d’abord les prières régulières de la religion musulmane, la fatah ou fatihah, premier chapitre du Koran, qu’on nomme aussi el-Sourat-el-Kafiyé, la sourate suffisante, parce que sa récitation suffit pour être sauvé. Puis vient l’oraison liturgique propre à chaque heure du jour. Et c’est ensuite, seulement, qu’interviennent les prières spéciales à l’ordre, les prières par lesquelles le disciple suit la Voie de son Saint.

L’oudifa isolée[44] se prononce le plus souvent à volonté, selon le besoin d’effusion. Elle gagne aux fidèles des joies supplémentaires dans les futurs Jardins--ou encore l’inscription, sur le livre du ciel, de bonnes actions bien qu’on ne les ait pas faites, et l’«effaçage» de mauvaises actions qu’on a pourtant commises. Car toute «écriture» passée par l’ange-scribe aux feuillets «Doit» du Registre Évident amène sa contre-partie dans les feuillets «Avoir».

[44] Comme je l’expliquais déjà au sujet des titres hiérarchiques, il arrive que les termes désignant les variétés d’oraisons reçoivent une modification d’un ordre à l’autre.

Au contraire, les récitations de l’ouerd sont réglées par une stricte discipline. Certains ordres le prescrivent après chacune des cinq prières orthodoxes quotidiennes; d’autres ne l’exigent qu’à la prière d’El-Fedjeur (aurore) et à celle d’El-Moghreb (couchant); d’autres, encore, permettent de le réciter un nombre de fois déterminé «entre l’aube et le crépuscule», mais à des heures variées selon les occupations; certains, enfin, les plus ascétiques, commandent de le réciter la nuit, «si l’on possède un esclave qui vous puisse réveiller[45]»--sinon, le fidèle «accomplira ce devoir l’instant avant de s’endormir par la grâce du Clément et du Miséricordieux[46]».

[45] Snoussïa.

[46] Tidjanïa.

Les mokaddèmes[47] sont chargés d’apprendre aux futurs affiliés ces diverses oraisons, qui doivent se garder secrètes. Quand le postulant les sait, seulement alors, on lui donne l’initiation, soit sur place, soit lors qu’il vient en pèlerinage à la zaouïa-mère--et la remise solennelle du dikhr ou chapelet s’opère en même temps. D’ailleurs, on vend les chapelets (différents pour chaque confrérie) aux marchés de nomades; et, plus d’une fois, un khouan ou un chériff a fait don d’un de ces rangs de perles à tel ou tel Européen, sans que la portée du cadeau dépasse celle d’une politesse. Il n’y a rien de plus dans les soi-disant «agrégations» de certains voyageurs. Le chapelet n’est qu’un objet, une chose de peu; l’ouerd mystique et mystérieux est beaucoup plus, et les instructions secrètes qui se joignent à la tarika, les «directions» socialo-politiques, sont davantage encore.

[47] Voyez note 13.

Lorsqu’ils enseignent aux fidèles les règles de la tarika, les mokaddèmes leur communiquent aussi maints détails utiles: le nombre de génuflexions pendant les prières, la façon de prononcer le nom d’Allah, en appuyant plus ou moins sur les syllabes; le meilleur moyen de l’invoquer, en criant Hou! (pour certains ordres) ou en balbutiements rapides, à peine proférés, au moment où l’on sent venir l’extase. Ils préconisent aussi les litanies du saint fondateur de l’ordre, très salutaires en ce qu’elles mettent davantage le disciple sous la bonne influence de la baraka du ouali.

Voici quelques mots de litanies recueillies par moi à des réunions de khouan Khadrïa:

O Chose d’Allah! O Lumière d’Allah! O Sabre d’Allah! O Argument d’Allah! O Sultan des Saints, Toi qui montais une jument rouge, Toi le chéri du Seigneur, Fais-lui passer notre prière!

L’ordre des Aroussïa-Selamïa, au lieu de la louange de son «saint», célèbre en ces litanies le Seigneur lui-même:

Sois glorifié! ô Dieu Unique! Sois glorifié! ta promesse est vraie! Sois glorifié! tu es notre courage! Sois glorifié! tu fortifies notre bras! Sois glorifié! tu nous assures la victoire! Sois glorifié! tu nous délivres des Infidèles!... O Dieu Unique!

Et longtemps, longtemps continue cet appel un peu menaçant, parmi le bourdonnement musical et scandé de la mélopée bizarre:

Tu nous délivres des Infidèles! Sois glorifié!

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OUERD OU DIKHR DES SNOUSSIA

La variété du dikhr ou chapelet est grande d’une confrérie à l’autre, surtout dans les nombres. Certaines confréries préfèrent le rythme par 100. D’autres comptent par 70 et par 30, ce qui fait 100 tout de même. Il y a des dikhr par 7; et certains sont très variés, le long d’un même ouerd.

D’autre part, cette prière du dikhr est tantôt modulée en chant, comme chez les Khadrïa, tantôt récitée «par les lèvres du cœur», c’est-à-dire à la muette, comme chez les Tidjanïa et les Snoussïa dont les doctrines offrent une grande ressemblance, malgré leur rivalité grinchue.

Le dikhr se récite agenouillé dans beaucoup d’ordres; en quelques-uns les mains levées, en plusieurs les mains tombantes. Chez les Snoussïa, le dikhr s’accompagne de postures variées selon l’heure. Le soir et à l’aube, le fidèle peut rester couché, allongé sur le flanc droit, la tête appuyée dans la main droite, tandis que la main gauche égrène le chapelet. Alors il dit rapidement (car la hâte des phrases aide l’approche céleste):

100 fois: J’ai recours à Dieu!

100 fois: Il n’y a de Dieu que Dieu!

100 fois: O mon Dieu, répands tes grâces sur Notre-Seigneur Mohammed, le Prophète Illettré[48], ton envoyé, et sur tous les siens, et accorde-leur la paix!

[48] Il est admis, surtout chez les nomades, que Mahomet ne savait pas lire. Car un jour l’ange Gabriel lui dit: «Lis!» et il répondit: «Sidi, comment ferai-je?»

40 fois: O mon Dieu, bénis-moi au moment de la mort et dans les épreuves qui suivent la mort.

100 fois de nouveau: J’ai recours à Dieu!

7 fois: Que Dieu soit glorifié!

7 fois: Dieu est grand!

30 fois: Il n’y a de puissance qu’en Dieu, l’élevé, l’impondérable.

Puis vient ensuite l’oudifa ou prière, ardemment mystique:

Que Dieu répande ses bénédictions, en quantité aussi incommensurable que l’horizon de son divin amour...

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OUERD OU DIKHR DES TIDJANIA

100 fois: Que Dieu pardonne!

30 fois: Que Dieu l’immense, celui qui est le seul Dieu, le vivant, l’éternel, pardonne!

70 fois: O Dieu, la prière soit sur Notre-Seigneur Mohammed qui a ouvert tout ce qui était fermé; qui a mis le sceau à ce qui a précédé, faisant triompher le droit par le droit; qui a conduit dans une voie droite et élevée. Sa puissance et son pouvoir ont pour base le droit.

100 fois: Il n’y a de Dieu que Dieu!

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OUDIFA DES FIDÈLES DE BOU-AMAMA

O notre Dieu, fais frissonner mon cœur du bonheur de t’aimer!

Accorde-moi dans ta miséricorde, ô Miséricordieux, le moyen de te rejoindre!

Consume-moi d’amour, fonds-moi comme la cire molle au soleil de ta bonté!

O Dieu inaccessible!

Mais le vieux renard sait ajouter, aux éloges d’Allah, sa propre louange:

O notre Dieu, je t’invoque par ton ami (Bou-Amama)!

Et tu as dit, ô Dieu, que par ce saint nous irions à toi!

Celui qui nous montre ta Voie est comme un Roi de gloire!

Il baigne ses fidèles de la lumière de sa grandeur!

Sa doctrine lui est transmise depuis le Prophète!

Que par lui mon cœur aille à toi, ô notre Dieu!

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CHANTS PIEUX

Voici un article délicat. Si vous interrogez quelque taleb d’une zaouïa sainte, il vous répondra, surtout en certains ordres, que la musique instrumentale ou vocale est défendue par de sévères règlements, conformes du reste cette fois à la doctrine du Prophète[49].

[49] «Ceux qui n’auront jamais fait ni écouté de musique en ce bas monde auront aux Jardins futurs des bonheurs supplémentaires indicibles (Hadits).»

«Les chanteurs et joueurs d’instruments auront à supporter d’affreux supplices dans les sept enfers (Hadits).»

«Sont réputés couverts d’opprobre et récusés comme témoins les chanteurs d’habitude (Code de justice malékite).»

Mais il existe avec tous les cieux quelques accommodements: et, certes, on a l’occasion d’entendre souvent des chants religieux ou dévots sans qu’il en résulte aucun scandale. Les tolba, pour tout arranger, trouvent un compromis: ils assimilent les cantiques des ziars ou pèlerins, par exemple, au seul hymne dûment permis, el-telbïé, qui se psalmodie pour l’entrée à la Mecque; ils font aussi, parfois, de ces chants populaires, le symbole des sons divins que profèrent les chœurs d’anges, quand ceux-ci s’avancent chaque vendredi jusqu’au trône septante-sept mille fois splendide d’Allah miséricordieux. Rapprochement de comparaison très goûté des fidèles, et très flatteur, évidemment, pour la vanité du chériff qu’on vient visiter.

J’ai noté sur le vif quelques-uns de ces couplets. En voici qui sont chantés par des fidèles de l’Ordre des Khadrïa[50], originaires d’Ouargla:

[50] Les Khadrïa sont moins rebelles au bruit chanté.

La profession de foi[51] est belle, Et Lui est beau, sublime, Baba[52] Abd-el-Khader!

Il est le Briseur de cœurs d’infidèles, Le Lieutenant d’Allah, le Maître de la piété, Baba Abd-el-Khader!

Musc précieux qui ranimes les morts, Couvre-moi de ton beurnouss, moi qui suis tien à jamais, Baba Abd-el-Khader!

Et je dirai: Mon m’raboth m’a accordé la Voie du Salut. Que le bonheur soit sur qui t’a bien prié, Baba Abd-el-Khader!

Que ton fidèle soit heureux comme celui qui l’hiver Est près d’un bon feu, avec du bon bois en provision, Baba Abd-el-Khader!

Ou comme celui qui respire les roses au printemps, Ou comme celui qui mange de bons fruits à l’automne, Baba Abd-el-Khader!

La baraka descendra sur tous les khouan Qui marchent derrière toi dans la Voie, Baba Abd-el-Khader!

[51] Profession ou chahada: c’est la célèbre phrase:--Il n’y a de Dieu que Dieu, et Mahomet est le prophète de Dieu.--La illah, ill’ Allah, ou Mohammed Ressoul Allah. Cette phrase, dite avec foi, suffit à faire d’un infidèle un musulman. Prononcée à l’agonie, même ébauchée, elle est la sûre clef du paradis.

[52] Baba, père en langage familier, montre la confiance des fidèles en leur saint, le fameux Sidi-Abd-el-Khader-ed-Djilani, de Bagdad.

Signalerai-je spécialement, à cause de l’aveu naïf qu’elle renferme, une des dernières strophes de la longue mélopée:

Tu es puissant près d’Allah, Tu nous aides à faire passer les mauvaises pièces, Baba Abd-el-Khader!

Et l’on se demande, entendant ces paroles, si parmi les dons de ziara il ne se trouvera pas un certain nombre de «mauvaises pièces», subrepticement glissées au Saint lorsqu’elles «passeront» mal ailleurs, faute d’avoir cours ou d’avoir poids. Mais non. Ce serait un sacrilège de la part des khouan pleins d’ardeur. La familiarité de leurs cantiques n’ôte rien à leur vénération pour les Chériffs de Lumière. Elle nous révèle seulement, cette familiarité, le troupeau des affiliés sous son réel jour: puéril, gai, roublard (qu’on me pardonne l’expression), épris de satisfactions sensuelles qu’un grain de poésie relève parfois--fort éloigné, au résumé, de l’extase mystique telle que la concevaient les anciens soufis.

Ces mêmes Khadrïa ont des prières plus spiritualistes. Voici un fragment de leur oudifa:

O Notre Dieu, nous invoquons ton assistance, nous implorons ton pardon, nous croyons en toi, nous nous confions en toi, nous nous résignons à ta volonté! Place-nous au rang des parfaits, des purs! Fais que nous mourions avec la chahada sur les lèvres!

Du reste, le chant populaire religieux, dans d’autres ordres, est d’inspiration très haute. Par exemple, le cantique «d’entrée» des Snoussïa, quand ils se rendent à la zaouïa-mère de Koufra:

Nous venons à toi, ô Allah, Nous venons à toi par ton ami Le Saint qui t’aime comme l’enfant sa mère. Il nous fera te rejoindre, ô Introuvable! Il nous fera te toucher, ô Impondérable! Il nous fera te saisir, ô Insaisissable! Il nous fera te pénétrer, ô Impénétrable! Et te connaître, ô Inconnu!

Et ce chant jaillit des humbles gosiers comme une chose comprise, un appel senti, avec le râle instinctif de la volupté...

TOURS

IMPRIMERIE DESLIS FRÈRES

6, RUE GAMBETTA, 6

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