‹ J’accuse !Chapitre 14 sur 17 · GORGULOFF EST UN BLANC

GORGULOFF EST UN BLANC

Le 6 mai 1932, GORGULOFF, GARDE-BLANC BIEN CONNU DE LA POLICE FRANÇAISE, approchait sans la moindre difficulté, à une cérémonie, le président Doumer, qui n’était nullement gardé, et, à bout portant, déchargeait sur lui son revolver, le blessant mortellement. Un témoin, un journaliste bien connu, Jacques Mortane, a déclaré formellement qu’il s’était passé un très long temps — de 10 à 15 secondes — entre le premier et le deuxième coup de pistolet. Mme Claude Farrère avait signalé à M. Guichard la nervosité et les allées et venues bizarres de Gorgulov, dont un autre assistant avait également fait remarquer l’allure suspecte. M. Guichard s’était abstenu de s’assurer du personnage, sans doute parce qu’il le connaissait. Il s’était placé en avant du président pour fendre la foule qui, cela a été attesté, était peu nombreuse. Il est notoire, il est patent que les précautions indispensables de sécurité que la police sait si bien prendre quand elle le veut n’ont pas été prises.

La première déclaration qu’a faite l’assassin après son lâche attentat a été : « Je voulais forcer la France à entrer en collision avec la Russie ». Naturellement, nous trouvons dans ces paroles l’écho exact de la propagande répandue à profusion depuis longtemps dans les journaux des Blancs.

Mais pour que l’acte de Gorguloff atteignît un résultat utile, il fallait qu’à tout prix on fasse passer l’assassin pour un bolchevik ou un bolchevisant. Une première indication formulée dans le sens de ce travestissement ignoble de la vérité a été donnée par le premier communiqué officiel de TARDIEU.

Insistons sur l’ensemble de faits équivoques, inadmissibles, accablants qui se sont produits.

Donc, les premières déclarations de l’assassin étaient formelles, et du reste parfaitement normales. Elles sont enregistrées dans les premières éditions des journaux du soir, le vendredi 6 mai, et même dans certains journaux parus le lendemain matin.

Puis, MOT D’ORDRE MANIFESTE D’EN HAUT s’attachant à utiliser et à exploiter l’acte de Gorguloff pour une répercussion précise : l’incident diplomatique et les complications pouvant aboutir à la campagne antisoviétique et, qui sait — on peut tout espérer — à la guerre.

C’est pourquoi Tardieu conçut une grande colère contre les précisions des premières informations de presse et tança notamment un journaliste important qui avait commis la faute de dire la vérité. Les journalistes furent éliminés soigneusement des locaux policiers où on les avait laissés imprudemment entendre ou connaître les premiers interrogatoires. La première communication du ministre de l’Intérieur, sans tenir nullement compte des aveux explicites de l’accusé, le présentait comme un anarchiste ne jouissant pas de la plénitude de ses facultés. Dans la soirée même, autre note, inopinée. Tardieu lance en contradiction flagrante avec les déclarations, les antécédents et les attaches du meurtrier : Gorguloff est un néo-bolchevik.

Cette campagne de calomnies à trame grossière reprend avec un touchant ensemble dans certaine presse : « La Révolution en action », écrit la Liberté, en manchette. Millerand le renégat et le traître par excellence, une des figures les plus méprisables qui s’agitent sur la scène politique actuelle, fait dire avec une haute et cynique fantaisie : « Les renseignments personnels que j’ai reçus me permettent d’affirmer que l’assassin appartient aux groupes réguliers bolcheviks (Intransigeant du samedi soir, 7 mai).

Le Times, le grand journal anglais, peu suspect de sympathies révolutionnaires, écrit : « L’assassin a déclaré être un fasciste russe, mais comme la France est dans une période d’élections, plusieurs journaux veulent le présenter comme communiste pour indisposer la population contre ce parti ». Il y a du vrai dans cette mise au point d’une série de mensonges, mais le but de l’impérialisme et de ses agents gouvernementaux dépasse considérablement le fait électoral.

La légende mensongère suit son cours, malgré Gorguloff qui n’a jamais varié dans ses déclarations (à tel point que l’Echo de Paris les enregistrait encore le lendemain matin : « Si j’ai tiré, c’est parce que la France était l’allié des bolcheviks ».

Et le vil Gustave Hervé qui, après avoir mis le drapeau le fumier, s’y est mis lui-même, écrit dans la Victoire : « C’est notre lâcheté à tous devant les crimes de Moscou dont le pauvre hère aurait voulu punir le représentant officiel de la République Française ».

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