C'EST MON PLAISIR.
La tour reçut alors et conserva depuis le nom de Qui-Qu'en-Grogne. Mais notre grande révolution martela l'inscription comme l'écusson, dont on ne distingue plus que le cartouche mutilé.
Le Château de Saint-Malo, bien que d'une utilité militaire contestable aujourd'hui, est un des plus beaux types de forteresse du moyen âge et de la Renaissance. On l'entretient avec soin et l'on a raison. Pour le curieux comme pour l'érudit, c'est un monument précieux. Nous sommes seulement surpris que, dans ses vastes et belles salles, on n'ait pas pensé à installer un musée. Celui de Saint-Malo est-il bien à sa place, dans ce pavillon étroit, obscur, incommode, qui lui a été assigné? Quant à nous, nous aimerions à le voir, ainsi que la bibliothèque, dans le Château.
Ce château, le populaire, toujours éloquent, toujours sans s'en douter docteur ès-tropes, dans son langage l'a d'un mot caractérisé: il l'appelle le Chariot.
Et c'est un vrai char de pierres! Caisse, roues, timon, strapontin, rien n'y manque. Des chevaux? Non. Mais ou vient d'y atteler la vapeur. La gare du chemin de fer est au bout du Sillon.
Imaginez un quadrilatère, sur un des petits côtés duquel s'appuie un triangle, voici l'ensemble, la caisse et le timon du char; quatre tours rondes, aux quatre angles du quadrilatère formeront les quatre roues,--roues de géant, à coup sûr;--et pour siège du cocher, un Gargantua quelconque, ledit cocher, je vous donnerai le Grand Donjon, solidement assis au beau milieu du quadrilatère, et le dominant d'une royale hauteur. De figure singulière, ce donjon. Il ressemble à une moitié d'oeuf: la partie cintrée regarde les champs, la mer, le port; elle est à créneaux, meurtrières et mâchicoulis; l'autre voudrait regarder la ville, mais n'y voit rien. C'est un mur perpendiculaire, tout d'une pièce, rectiligne à sa base, angulaire à son sommet, qu'on dirait avoir été dressé, de mauvaise grâce, pour masquer l'ouverture de ce demi-ovale, partagé comme d'un coup de tranchet.
Longtemps, le Grand Donjon fut à ciel ouvert. Vers le commencement du dix-huitième siècle, on lui posa un toit, que surmonte néanmoins, à son milieu, une tour carrée de moindre dimension, flanquée au nord et au sud par deux tourelles à encorbellement.
Un escalier, en colimaçon, mène au sommet de ces tourelles, d'où l'oeil embrasse un horizon immense, et à l'entre-deux desquelles s'élance un mât de signaux.
Si je ne me trompe, le Château eut autrefois deux portes: l'une à l'est sur la campagne, l'autre à l'ouest sur la ville. A présent il n'en a plus qu'une, celle de l'ouest.
Cette porte franchie, vous êtes dans la cour d'honneur; devant vous des bâtiments écrasés par la masse énorme du Grand Donjon. A droite, la tour la Générale, avec la fontaine; à gauche, Qui-Qu'en-Grogne, et le Petit Donjon avec des casernes et la chapelle du Château. Derrière, la maison du gouverneur, puis une douve profonde, puis un jardinet malingre, rachitique, la proie des sables et des vents; puis deux autres tours: la tour des Dames commandant la mer, la tour des Moulins défendant l'arrière-port; puis enfin, des casemates, des glacis, des braies et fausses braies, et la pointe du triangle dont j'ai parlé plus haut. Cette pointe est nommée pointe de la Galère. Tout cela sombre, rechigné, menaçant, humide, suintant, glacial, un sépulcre.
De nos jours, on arrive de plain-pied au Château. Jadis, le flot battait partout ses murs. Un pont en pierre, de trois arches, terminé par un pont-levis, le mettait alors en communication avec la ville.
Mais ses tours et ses courtines étaient moins élevées que maintenant. Ce ne fut qu'à partir de 1689 qu'elles reçurent les développements actuels.
La mer occupait, en grande partie, la belle place Chateaubriand, derrière la porte moderne Saint-Vincent. Toutefois, le parvis de la chapelle Saint-Thomas offrait comme une petite esplanade vis à vis des tours Qui-Qu'en-Grogne et la Générale.
Dans cet étroit espace se foulait une multitude avide et turbulente, le matin du 6 septembre 1534.
Les portes, les fenêtres et jusqu'aux toits des maisons étaient garnis de curieux. Une grave nouvelle circulait de proche en proche: les compagnons, mariniers de maître Jacques Cartier, avaient appréhendé, durant la nuit précédente, trois Tondeurs. L'un d'eux, assurait-on, était le chef de ces brigands; mais le fait n'était point du tout prouvé; généralement même son assertion ne rencontrait qu'incrédulité.
Aussi, lorsque, vers huit heures, on vit apparaître les trois prisonniers enchaînés et escortés par fine troupe de matelots, le désappointement fut-il universel. Ces deux pêcheurs, à la mine piteuse, et cet homme, la figure en sang, méconnaissable, l'air consterné, vêtu en garde de la ville, que pouvaient-ils avoir de commun avec les terribles Soudards, dont le nom seul faisait tout trembler à dix lieues à la ronde?
Cependant, à l'une des croisées ouvertes sur la place, pâle, inquiète, frémissante, se tenait Constance.
A travers les vagues tumultueuses de la cohue, elle aperçut les trois captifs. Elle devina son amant, malgré l'étrange déguisement qu'il avait pris. Une exclamation sourde jaillit de ses lèvres.
--Qu'as-tu donc, mon enfant? Sainte Vierge, comme tu frémis! s'écria dame Catherine, qui se trouvait près d'elle.
--Ce n'est rien, mère, rien! ne t'alarme pas, répondit la jeune fille en mordant fébrilement son mouchoir, pour ne pas éclater en sanglots.
--Ce spectacle te fait mal. Il faut fermer la fenêtre, reprit dame Catherine.
--Non, non; laisse-moi voir. Je veux voir.
--Quel bonheur que le brave Jean Morbihan se soit trouvé là, continua la femme de Cartier. Sans lui, ces misérables, le Seigneur leur pardonne! massacraient tout l'équipage, pour s'emparer du navire. Heureusement aussi que maître Jacques n'était pas à bord!... Si tu te sens mieux aujourd'hui, ma chère enfant, comme le temps promet d'être beau, nous irons, à marée basse, accomplir ce pèlerinage que nous avons promis à Sainte-Marie-du-Laurier.
--Oui, mère, oui, nous irons... quand vous voudrez, répliqua Constance, tout à fait inconsciente de ce qu'elle disait, car elle n'entendait ni les paroles de dame Catherine, ni les huées dont le peuple poursuivait les prisonniers.
Les yeux de Constance ne quittaient point le faux garde du port, qui, cependant, ne tourna pas la tête de son côté. La vie physique et intellectuelle de la jeune fille était concentrée sur lui.
Elle y demeura, quand le pont-levis du Château se fut redressé derrière les Tondeurs.
--Ah! voici ce bon père Jean qui rentre, dit au bout de quelques instants dame Catherine. Viens dans la salle, ma fille. Il nous fera beau récit de la prise qu'il a faite. Mais pourquoi restes-tu là, immobile? Te sentirais-tu plus mal?
--Point du tout, mère, répondit Constance, en essayant de sourire. Je te suis.
Les deux dames descendirent au rez-de-chaussée où une nombreuse compagnie d'amis, d'officieux et d'oisifs causaient avec Jacques Cartier des événements du jour.
Le vieux Jean Morbihan arrive. On l'entoure. Chacun veut savoir de sa bouche comment cela s'est passé. Et le brave timonier recommence, pour la vingtième fois dans cette matinée, la narration de sa capture.
--J'avais quelque chose là qui m'avertissait que nous serions attaqués dans la nuit, min Gieu, oui! dit-il en se frappant le front avec le pouce et l'index fermés. D'abord, j'avais remarqué, dans l'auberge A Monsieur Saint Anthoine, un particulier qui ne me revenait pas en tout. Avec son costume de pêcheur, il ressemblait à un pêcheur comme un requiem [26] à un sanglier de basse-cour. Aussi, quand je le vis détaler, en sournois, sans même demander son compte, je jugeai que mon gaillard complotait quelque méchante action. Je sortis à mon tour et allai tendre mon branle sous l'accastillage de la poupe de notre navire. Je veillai bien une heure ou deux, mais, ma foi, ne voyant rien venir, je m'endormis et dormais comme un loir, lorsqu'un bruit sourd m'éveilla... trop tard, hélas! Imbécile, bête brute, je m'en voudrai toute ma vie!...
[Note 26: Requin. Autrefois on l'appelait requiem (d'où requin), sans doute parce que la vue de ce monstre était un signe de mort.]
--Comment donc, mon pauvre Jean! mais il n'y il pas de ta faute, lui dit affectueusement Cartier.
--Pas de ma faute! Maître, vous dites qu'il n'y a pas de ma faute! s'écria le vieux Morbihan. Sauf votre respect! ce n'est pas mon opinion, à moi. Je ne suis qu'un nigaud, un misérable, un assassin! un assassin, le meurtrier de mon semblable, da oui!
--Allons, allons, calme-toi! reprit Cartier. N'as-tu pas sauvé le navire? et sauvé peut-être vingt hommes de la mort?
--Ça c'est vrai, maître; mais ça n'est pas une raison, non plus, pour m'être laissé aller au sommeil comme un ivrogne. Je suis un maudit. Si j'étais resté l'oeil ouvert, ce pauvre Yvon, le bon Gieu ait son âme! n'aurait pas été tué comme un chien, par ce brigand de brigand... Maître, vous me retiendrez la moitié de ma paie, pendant notre dernier voyage, pour lui faire dire des messes, à Yvon...
--C'est à mes frais, mon brave Jean, qu'on les dira, ces messes; je m'en charge; continue, dit Cartier.
--Enfin, poursuivit le timonier, je saute à bas de mon branle. J'aperçois sur le pont le corps d'Yvon. Il râlait son dernier soupir. Et près de lui se tenait une espèce de garde de contrebande. J'empoigne mondit garde par le cou, et je serre. Il se débat. Sans mot souffler, nous nous roulons sur le tillac. Le vacarme fait lever nos hommes couchés dans la batterie. Ils arrivent, en même temps qu'une demi-douzaine de gredins tombaient sur moi. Ah! si le scélérat que j'aurais dû étrangler ne m'avait blessé avec son stylet, il ne s'en serait pas échappé un seul...
--Tu es blessé! s'écria Cartier avec un accent de vive sympathie.
--Rien! maître, rien! une égratignure. L'arme a glissé sur les côtes.
--Jésus Sauveur! il faudrait vous soigner, appeler un physicien, Jean! dit dame Catherine d'un ton douloureusement ému.
--Peuh! on en a vu bien d'autres! siffla le timonier.
--De façon que, sur six ou sept, vous n'avez pu en prendre que trois! interrogea un des auditeurs.
--Min Gieu, oui! soupira Morbihan. Il faisait de la brume. Les autres ont sauté par-dessus la lisse et se sont enfuis dans leur barque.
--Et tu crois que ce sont des Tondeurs? demanda Cartier.
--J'en répondrais sur ma vie, maître. Je crois bien mieux, ajouta Jean en cherchant des yeux Constance, qui écoutait, silencieuse, derrière un groupe.
--Que crois-tu donc?
--Eh! eh! répliqua le vieux marin; je crois, sauf votre respect, que l'un des prisonniers, l'assassin d'Yvon, est le capitaine de ces bandits.
--Bah! fit Cartier, en hochant dubitativement la tête.
Plusieurs personnes exprimaient des doutes. Le visage de Constance s'altérait.
--Enfin, reprit le père Jean, que ce soit lui ou un autre, on le saura bientôt. Une fois ces hérétiques domptés, on vous leur a solidement amarré les poignets et les chevilles avec un bon morceau de tanin et on vous les a affalés dans la fosse aux lions, da oui... Ah! si je m'étais éveillé rien qu'une minute plus tôt!... Pauvre Yvon, va!...
--Tu as conduit les malfaiteurs au Château? s'enquit Cartier.
--Oui, maître Jacques. Oh! ils sont en sûreté. On en a logé deux dans la tour des Moulins, et le troisième, mon gredin à moi, dans Qui-Qu'en-Grogne.
--Leur chef? questionna involontairement Constance.
--Min Gieu, oui; leur monstre de chef, répondit Jean Morbihan, en adressant à la jeune fille un regard tout à la fois attristé et colère.
--Tant mieux, si tu dis vrai, reprit Cartier. De toute manière, mon homme, tu peux compter sur une belle récompense. Mais, pour l'instant, soyons à nos affaires et allons décharger la cargaison du brig, car je me propose de partir, dans quelques jours, pour Paris, rendre compte de mon voyage à notre honoré sire, le roi.
A ces mots, Morbihan se mit à gronder entre ses dents. Puis, tandis que les étrangers quittaient le logis de Cartier, il s'approcha de Constance et lui dit:
--Petiote, je veux te parler, moi. Cela ne te convient pas, hein?
--Mais si, mais si, répondit-elle en affectant une gaieté loin de son esprit.
Le vieux marin et la jeune fille montèrent dans la chambre de celle-ci.
C'était une grande pièce bien froide, bien vide à la mode du temps. Excepté le vaste lit-clos, ciré, luisant comme une glace, et deux bahuts, les meubles étaient rares contre les murailles lavées à la chaux. La cheminée faisait face au lit. Elle ressemblait par ses dimensions et sa profondeur à l'orifice d'une caverne. Aussi l'air, en s'y engouffrant, y psalmodiait-il incessamment un chant lamentable. Des sculptures, grossières imitations de fruits, essayaient de décorer le manteau de cette cheminée. Un luth, quelques romans de chevalerie et livres de piété sur une étagère, un miroir en fer bruni, une demi-douzaine d'escabelles complétaient, avec un prie-Dieu gothique, le mobilier de cette chambre, dont un lacis de solives enjolivées de peintures composait le plafond. Un carrelage de faïence, blanche et bleue, tenait lieu de parquet. Trois ou quatre pots de fleurs tentaient vainement de combattre la nudité du local, mais en rompaient cependant l'uniformité.
En entrant, le vieux Morbihan se jeta sur un siège. Constance sauta sur ses genoux avec la souplesse d'une chatte et lui passa un bras autour du cou.
--Qu'est-ce que vous avez contre moi, père? dit-elle en le câlinant du regard et du geste.
Jean ne s'attendait pas à ces caresses. Il en fut désarmé.
Brusquement, toutefois, il s'écria, après quelques moments de silence:
--J'ai, min Gieu... j'ai... j'ai que je ne suis pas content de toi, petiote... Non, pas content, en tout.
--Parlez, que vous ai-je fait? demanda Constance, s'amusant, comme une enfant, à tresser en nattes les longs cheveux du marin.
--Ce que tu m'as fait, ce que tu m'as fait... tu es une cajoleuse!
--Après? dit-elle souriante.
Jean Morbihan se morigénait intérieurement de sa faiblesse. Il prit son courage à deux mains et, enlevant Constance de dessus ses genoux, il la plaça sur une escabelle, à quelques pas de lui, pour ne point se laisser «ensorceler par ses minauderies.»
--Ma fille, ta conduite est répréhensible, très-répréhensible dit-il de son ton le plus sévère. Elle offense le bon Gieu et elle afflige ceux qui t'aiment. Moi, le premier, moi qui t'ai élevée avec cette brave Manon, après t'avoir rapportée de la Terre Neuve...
--Mais, enfin, quelle faute ai-je commise? s'écria Constance d'un ton impatient.
--Tu le sais bien, da oui, tu le sais! tu sais ce que je veux dire. N'es-tu pas éprise du bandit qui a tué Yvon?--ce que je ne me pardonnerai jamais...non da, jamais!
--Moi! dénia l'impudente, en riant aux éclats.
Le front du vieux Jean se plissa. Sa voix se fit grave, presque dure quand il prononça ces mots:
--Ma fille, il ne faut pas mentir. J'excuserais tout de toi, car je t'aime presque à la déraison; mais pas de mensonge. Je le déteste, le mensonge! C'est la porte de derrière des mauvaises actions. Malheur à ceux qui s'en servent! Ils se condamnent à n'être pas absous de leurs péchés. Je préférerais te savoir morte, plutôt que délibérément menteuse!
--Mon Dieu! comme vous me dites cela, Jean! sanglota Constance.
Le bonhomme fut aussitôt gagné. Il se reprocha sa raideur. Et, pour l'atténuer, il alla prendre la jeune fille tout en larmes et la remit sur ses genoux.
--Voyons, voyons, disait-il d'un ton mouillé; ne pleure pas comme ça, ou mes yeux vont ruisseler comme des fontaines. Je n'ai pas voulu te gronder, mais seulement t'avertir. Avoue que tu es amoureuse de... Je vous ai surpris un jour causant derrière le pignon... da oui...
Et dans la nuit d'avant-hier, pas plus tard, comme nous venions de débarquer, est-ce que je ne l'ai pas vu qui sautait par la fenêtre, hein? Si je ne savais que la vieille Manon était là, terr i ben! Ah! tu as du bonheur, toutefois, que maître Jacques ne l'ait pas aperçu!... Ma pauvre fille, il n'aurait pas pris la chose comme moi, lui! Mais tu ne peux épouser un... enfin, tu diras ce que tu voudras, c'est un brigand... un meurtrier... Encore si je m'étais éveillé une minute plus tôt, j'aurais pu douter... Min Gieu, oui! Mais là je l'ai vu, vu comme je te vois, il a égorgé...
--Êtes-vous sûr que ce soit lui?
--Sûr! repartit Jean Morbihan, en levant ses regards au ciel: Ah! que trop sûr! que trop sûr!
--Et vous dites que vous l'avez vu assassinant Yvon? reprit fermement la rusée créature.
--Vu assassinant! répéta Jean, vu assassinant!... pour ça, non. Mais quand je l'ai pris, Yvon était mort, et pas un autre que ce Soudard...
--Enfin, vous ne pouvez jurer que c'est lui l'assassin?
Morbihan se gratta le front. Cette logique l'embarrassait.
--Non, tu as raison, dit-il au bout d'un instant. Cependant, tout prouve...
--Eh bien, interrompit la jeune fille, enhardie par son premier succès, vous ne devez pas, sur une présomption légère, accuser peut-être un innocent.
La réponse alla droit au coeur du vieux marin.
--Un innocent! s'écria-t-il; un innocent! Il avait encore son stylet à la main. Non, il n'est pas innocent! Non, ce chef de...
--Qui vous a dit que c'était le chef?...
--Je l'ai reconnu, repartit Morbihan en haussant les épaules. Il s'appelle ici, pour toi comme pour d'autres, Georges de Maisonneuve...
Constance tressaillit et promena un regard inquiet dans la chambre.
--Oh! Jean, mon protecteur, mon père chéri, ne le perdez pas; si vous m'aimez, ne le perdez pas... Sa mort serait la mienne! proféra la jeune fille, en se glissant aux pieds du marin, qu'elle arrosa de pleurs.
--Mourir! toi! qu'est-ce que cela? que dis-tu? reprit-il tout ému, en l'entourant de ses bras, comme pour la défendre d'un ennemi.
--Je dis que s'il meurt je mourrai, répliqua Constance avec une sombre énergie.
--Mais tu voudrais donc l'épouser? fit le père Jean d'un ton stupéfait.
--Il ne s'agit pas de cela; il s'agit de le sauver. Promettez-moi de m'aider?
--Impossible, petiote! un criminel, un pirate, le meurtrier de...
--Vous voulez donc ma mort!
--Ta mort! Terr i ben! tais-toi. Que je n'entende plus ce mot-là!
--Alors, aidez-moi à le sauver!
--Le sauver! mais comment?...
--Ah! Jean, mon ami, mon père adoré, que vous êtes bon! Vous cesserez de dire que vous l'avez reconnu...
D'ailleurs, en êtes-vous certain? Vous ne le chargerez plus d'un meurtre qu'il n'a peut-être pas commis... et vous ne vous exposerez pas à des remords éternels... car s'il n'était pas coupable!... Me promettez-vous tout cela? Vous n'êtes pourtant pas méchant! vous m'aimez pourtant!
--Et tu l'épouserais? fit-il à demi vaincu.
--J'ai votre parole, n'est-ce pas? dit Constance, redoublant ses caressantes supplications.
--Oui, si tu fais serment de ne pas l'épouser... Ah! l'enjôleuse, elle...
--Tout ce qui vous plaira!
--Que pensera de moi maître Jacques?
--Maître Jacques ne sait pas que c'est lui! riposta vivement Constance.
--Je l'ai donné à entendre....
--Mais on doute.
--Min Gieu, est-ce que tu vas m'apprendre à mentir? s'écria le père Jean, dont la conscience honnête se débattait impuissante dans le réseau de tendres arguties dont la jeune fille l'avait enveloppée.
Pour toute réponse, Constance s'enfuit dans une pièce voisine en criant:
--Merci, mon bon ami Jean, j'ai votre parole!