Chapitre 10
Un jour qu’il revenait chez lui, il vit quelques-uns de ses soldats qui entraînaient vers le presbytère une pauvre femme tout éplorée. Deux enfants de dix à douze ans s’acharnaient autour des hommes d’armes, comme des jeunes tigres blessés ; ils sanglotaient dans leur colère, s’accrochaient aux habits des Anglais, leur sautaient au visage, les déchiraient de leurs ongles et criaient à moitié suffoqués : – Rendez notre mère ! rendez notre mère ! – Et pendant que la pauvre captive essayait de les calmer, les soldats les repoussaient à grands coups de pied et de crosse de fusil.
En apercevant le lieutenant, les deux petits vinrent se jeter à ses pieds, criant toujours : – Monsieur George ! monsieur George ! pourquoi ces gens-là ont-ils pris notre mère ? Vous êtes bon, vous, vous savez bien qu’elle n’a rien fait de mal !
— Halte là ! fit monsieur George à ses gens ; qui vous a dit d’arrêter cette femme ? Pourquoi la traitez-vous si brutalement ?
— Il paraît que ces vauriens n’ont pas fourni de bois à la garnison : le sergent nous a commandé d’aller en prendre chez eux.
— Vous avait-il dit de prendre aussi la mère et les enfants de la maison pour les brûler ?…
— Non, mais comme nous n’avons trouvé au logis que cette femme et ses deux gars, et qu’avec son baringouin inintelligible la vieille n’a pu nous donner ni une bonne raison, ni nous montrer un fagot, nous avons pris le parti de briser les portes et les fenêtres pour les emporter, comme l’ordonne notre gouverneur.
— Oui, je le sais, vous avez le droit d’être lâches et vous en profitez ; mais cette femme, cette pauvre femme, pourquoi la traîner et la rudoyer ainsi ?
— Oh ! c’est que nous n’avons pu toucher à rien, sans que la sorcière et ses deux diablotins n’aient fait un train d’enfer ; ils se ruaient au devant de nous, s’attachaient à tout et il nous aurait fallu les tuer avant de pouvoir nous emparer de quelque chose ; nous les conduisons au violon, cela les calmera peut-être, et après…
— Et après, on vous y conduira vous-mêmes, vils bourreaux ! interrompit le lieutenant. Relâchez cette pauvre créature et retournez à la caserne ; je comprends son baringouin, moi, et je sais d’avance qu’elle va me donner assez de raisons pour vous mériter cinq cents coups de fouet, à chacun !
Pendant ces paroles, les deux enfants, qui jugeaient à la voix et à l’expression de l’officier, que leur cause était gagnée, avaient saisi sa main et ils l’embrassaient en regardant leur protecteur avec des yeux tout illuminés de bonheur. Aussitôt qu’ils virent leur mère libre, ils s’élancèrent pour enlacer son cou et l’accabler de caresses : l’un essuyait ses larmes, l’autre rajustait ses cheveux épars, ses habits déchirés ; elle tressaillit d’abord sous leurs baisers, mais en fixant son regard sur eux, elle resta navrée… ses chers enfants, ils faisaient pitié à voir : leurs visages lacérés étaient souillés de sang ; leurs corps contusionnés se soutenaient à peine ; ils parlaient étouffés ; ils marchaient chancelants, haletants ; ils ne se tenaient debout que pour supporter leur mère.
Le lieutenant, tout ému, détourna la tête pour laisser tomber quelques larmes ; puis, ne voulant pas donner le temps et la fatigue à ces infortunés de venir lui exprimer leur reconnaissance, il s’avança vers eux en disant : – Mes hommes vous ont fait bien du mal, brave femme ; je vous en demande pardon et je vais faire en sorte qu’ils n’y reviennent plus. Laissez-moi vous aider à gagner votre maison ; quand nous serons rendus, vous me direz toutes vos plaintes ; et si je puis quelque chose ici, on vous fera justice.
La demeure de la mère Trahan n’était pas éloignée, et grâce aux soins et aux bonnes paroles de monsieur George, la malheureuse famille fut bientôt arrivée. L’assurance qu’elle venait de recevoir d’une puissante protection lui avait rendu les forces ; mais quand elle aperçut le dégât fait dans son logis, ce fut un nouveau chagrin. Des meubles étaient en pièces, la porte enfoncée, deux châssis brisés. – Pauvre mamselle Marie ! se répétaient entre eux la mère et les enfants, chère mamselle Marie, quesqu’elle va dire ?… elle qui aimait tant sa petite maison !… sa table que voilà éhanchée !… sa bergère qu’ils ont éreintée !… Et les larmes leur revenaient, ils oubliaient la présence de leur libérateur, qui, de son côté, restait absorbé dans la contemplation de cet intérieur désolé. Cependant ce n’était pas le désordre qui le frappait autant que l’apparence d’aisance, d’ordre, de propreté qui régnait partout et qui semblait annoncer plus de fortune que n’en possédaient évidemment ses protégés. Mais quand il s’aperçut de leur nouvelle angoisse, il se hâta de dire que tout le dommage serait bientôt réparé, et qu’il ne leur en coûterait rien.
— Ah ! que vous nous faites du bien, monsieur l’officier ! s’écria la mère ; tenez, j’aurais mieux aimé me faire trépaner plutôt que de voir un brin de tout cet avoir enlevé sous mes yeux. Ah ! si le bien avait été le mien, pour le sûr que je n’en aurais pas soufflé un mot à vos soldats ; et je me serais dit, en les voyant tout enlever : Que le bon Dieu soit béni ; il connaît les coupables, lui ; mais on ne peut pas laisser prendre ce qui n’est pas à soi, quand on en a la garde. Ce n’est pas que mamselle Marie soit incapable de payer le dégât : son père est un richard qui ne lui refuse rien ; mais ce qui nous chagrinait, c’était que le mal se faisait chez nous… Notre maîtresse est si bonne ! Ah ! si vous la connaissiez ! Tenez si nous ne l’avions pas eue, nous serions à la merci d’un chacun, je sais bien qu’on ne laisse pas pâtir le pauvre monde, ici, mais c’est bien triste de n’avoir pas de chez-soi ! Mon défunt mari était pourtant un bon et honnête homme, que les grosses gens respectaient comme un monsieur ; qui travaillait tant qu’il pouvait ; mais il n’était pas chanceux, – tout le monde ne l’est pas ; souvent des malheurs, des pertes de bétail ; surtout il n’avait pas de talent pour les vaches ; malgré tous ses soins, il en perdait toujours quelques-unes ; et puis, mon bon monsieur, il était battu du mal d’estomac, ce qui fait qu’il en est trépassé, que Dieu ait pitié de son âme !… Il m’a laissée avec six enfants, dont quatre sont morts de son mal, et ces deux gars, deux bessons, comme ça se voit, qui se portent bien et m’aident à faire des rentes à mamselle Marie. Elle les aime bien aussi, la maîtresse ; et eux !… si vous les aviez vus tantôt comme ils se battaient pour elle ! Ah ! ce n’est pas par malice s’ils ont tant égratigné vos soldats. Je vous assure, ils n’ont jamais frippé de la douceur à personne : vous leur pardonnerez, n’est-ce pas monsieur George ?…
— Très volontiers, d’autant plus que je vais en faire donner bien davantage à mes brutes.
— Ah ! quel bon Anglais vous êtes, monsieur l’officier ; mais mamselle Marie, qu’est-ce qu’elle va penser de nous quand elle apercevra sa maison ?… Et pourtant, ce n’est pas nous autres qui lui avons attiré ça ; nous ne comprenions rien à ce que nous demandaient ces hommes, et ils ne voulaient pas nous permettre d’aller chercher notre maîtresse, elle qui devine tout. Ils se sont mis de suite à faire le sabbat. Tenez, vous me croirez si vous voulez, mais je vais vous conter toute la chose, exactement comme elle s’est passée.
Le lieutenant, connaissant d’avance à peu près tout ce qui s’était passé à la ferme, songea de suite au moyen d’éviter le menaçant récit. Il lui dit qu’elle était épuisée, et qu’une pareille narration ne pourrait que renouveler ses douleurs ; que dans ce moment elle devait songer surtout à prendre du repos ; puis il promit de revenir le lendemain. Si cette pauvre Didon n’avait pas voulu écouter davantage Énée, il est probable qu’elle n’aurait jamais été surprise par ce gros orage qui faillit lui être si funeste.
Dans ce moment George ne s’intéressait plus qu’à une seule chose : à savoir mamselle Marie, la petite maîtresse si bonne, la fille du richard, qui devinait tout. Il n’avait déjà plus conscience de la bonne action qu’il venait de faire. Il l’avait cependant accomplie par l’impulsion sincère et spontanée de son cœur, mais, surtout, parce qu’il l’avait trouvée sur son chemin. Je crois bien qu’il n’aurait jamais reculé devant un acte de dévouement à faire ; mais soit éducation, soit caractère, il ne courait pas après, et dans ce moment-ci, ayant décidé d’infliger une bonne bastonnade à ses vauriens et de bien payer leur saccage, il n’y songeait plus, se souciant peu de verser encore quelques larmes sur cette affaire, et il laissait son esprit léger courir comme un follet sur les pas de mamselle Marie.
— Mamselle Marie… pensait-il en lui-même, mais il me semble qu’on ne me l’a jamais montrée celle-là ; je dois pourtant avoir vu toutes les filles du district : ça doit être quelque bonne, laide, vieille fille, sur la soixantaine, qui se fait aimer des veuves et des orphelins avec son argent, parce qu’elle n’a jamais pu s’en attacher d’autres autrement, et qui visite ses pauvres après soleil couché… Cependant elle a encore son père… mais on vit si vieux, ici… Pourquoi n’est-elle pas dans cette maison ?… Est-ce qu’elle n’y reste pas ?… Voilà une heure que je l’attends.
Puis reprenant tout haut : – Je**comprends votre situation, bonne mère : étant restée veuve et dans la misère, vous avez rencontré une personne âgée et sans enfant, qui a bien voulu vous prendre avec elle pour soigner la maison pendant qu’elle va causer chez les voisines et faire des charités…
— Une vieille fille ! vous dites, mais il n’y en a jamais eu à Grand-Pré ; on ne connaît pas encore ça ! Oh ! monsieur l’officier je vous en souhaite des vieilles filles comme celle-là ! Excusez un peu ! Si elle n’était pas promise ; si elle ne s’entêtait pas à rester constante pour ce pauvre Jacques Hébert, qui ne revient plus ; si on pouvait prendre plusieurs hommes, elle aurait de quoi choisir car les cavaliers, ça pleut chez elle ; mais c’en est merveilleux comme elle n’est pas marieuse ! Elle ne veut plus même danser, pas plus avec ses cousins Leblanc qu’avec les autres ; et si elle va chez les voisins, ce n’est pas pour s’amuser, la pauvre belle ! Elle vient ici, le matin ou l’après-midi, fait son petit tour partout et elle s’en retourne à la brunante, tout droit chez elle. Mais ce soir… son heure est passée… elle a peut-être eu un pressentiment qui l’a empêchée de partir… Chère petite maîtresse ! comme ça lui aurait crevé le cœur de voir ce saccage !
À peine la veuve avait-elle terminé cette phrase, que Marie entra précipitamment, toute troublée, suivie de son plus jeune frère ; elle alla se jeter dans les bras de la malheureuse mère, l’embrassa avec pitié. – Pauvre fermière, lui dit-elle, on vient de tout me raconter ; je ne croyais pas venir ce soir, j’étais chez l’oncle Leblanc, qui est malade ; mais j’accours. Ils vous ont fait bien du mal, n’est-ce pas ?… Comme vous voilà défaite !… et toi, mon Janot, dans quel état tu as la figure !… Les méchantes gens !
— Et votre maison ! votre ménage ! dirent les deux enfants, pleurant en se joignant les mains.
— Oh ! cela n’est rien, mes amis ; et c’est un peu ma faute. Cet étourdi d’Antoine avait livré l’autre jour, à la caserne, la contribution de bois imposée sur cette ferme, avec celle que notre père envoyait pour sa propre terre, et il avait oublié d’en faire la remarque au sergent. Depuis, j’ai négligé moi-même de l’informer de cet oubli, ne m’attendant pas à tant de rigueur : voilà pourquoi vous avez été tant maltraités. Mais vous ne souffrirez pas davantage ; demain, tout sera réparé ; vous serez mieux qu’avant, et personne ne viendra vous inquiéter.
— Et c’est monsieur qui se charge de tout payer, interrompit Pierriche en montrant, tout triomphant, l’officier que la jeune fille n’avait pas encore aperçu dans la pénombre de l’appartement, occupée qu’elle était à consoler son monde.
— Marie ne put retenir une exclamation de surprise à la vue du militaire ; elle fit un pas en arrière, rougit et se sentit muette.
George s’était tenu immobile, absorbé tout entier par le charme que donnait à cette nouvelle scène la douce et gracieuse petite maîtresse ; la terrible apostrophe de Pierriche, tout en offrant un excellent à-propos pour faire la connaissance d’un propriétaire lésé, ne lui fit qu’un demi-plaisir, en le mettant en évidence. Il aurait voulu rester spectateur plus longtemps. Mais quand il vit le trouble de la jeune fille, il s’empressa de lui dire, sur le ton le plus rassurant :
— Oui, mademoiselle, c’est à nous à réparer le tort que vous a causé la brutalité de nos soldats ; je me charge de remettre tout à neuf et de plus, Janot viendra chercher, au presbytère, certains remèdes excellents qui guérissent infailliblement les contusions que reçoivent les enfants braves et dévoués comme lui et son frère.
— Mais ce n’est pas tout, dit encore Pierriche, c’est que monsieur nous a dit qu’il ferait donner cinq cents coups de fouet à chacun de ses brigands !…
— Cinq cents coups de fouet ! exclama Marie ; ah ! mais ce serait aussi cruel !. . . .
— Oui, répond George, cinq cents… six cents… sept cents… – et il est probable qu’il ne se serait arrêté qu’à mille, tant il se sentait le cœur aux réparations devant les beaux yeux si compatissants de la petite maîtresse. Mais celle-ci l’interrompit : – Ah ! monsieur le capitaine, vous ne serez pas si rigoureux : il y a aussi de notre faute.
— De votre faute ?… mais ne pouvaient-ils pas attendre une explication, les brigands ?
— C’est vrai, mais il me semble que trois cents coups sont déjà beaucoup trop ; je vous demande grâce pour le reste : c’est si horrible de battre ainsi des hommes !
— Ils ont bien battu une femme et deux enfants, les scélérats !
— C’est vrai, monsieur le capitaine, mais trois cents coups de fouet comptés sur les épaules, songez donc que cela doit être bien long ! D’ailleurs, les malheureux se croyaient bien autorisés par l’ordre du gouverneur…
— Eh bien ! pour vous, mademoiselle, j’en retranche deux cents.
— Grâce pour une autre centaine… c’est toujours bien nous qui avons plus le droit de nous plaindre.
— Ils ne vous en tiendront pas compte, soyez-en sûre. Enfin, puisque vous le voulez encore, soit, deux cents, mais…
— Mais, si un cent suffisait pour satisfaire à la discipline militaire… pourquoi pas un cent, puisque vous êtes si bon ?…
— C’est bien, mais à une condition : c’est que la bouche charmante et miséricordieuse qui m’implore pour ses persécuteurs ne s’ouvrira plus pour me demander des grâces, mais pour m’en accorder.
Marie fut complètement décontenancée par cette période galante. Bouche charmante et miséricordieuse :cela était beaucoup trop énergique pour une première entrevue ; et comme l’humble fille ne savait pas quelles grâces pouvaient attendre d’une petite villageoise ces superbes messieurs anglais qui n’avaient pas l’habitude d’en demander aux personnes de son village, elle crut rêver et resta muette.
Ce qui fit que les soldats reçurent au moins cent coups de fouet. Car il est probable que sans la phrase ébouriffante et malencontreuse, la bouche miséricordieuse aurait continué d’intercéder pour eux, et en allant comme elle était partie là, elle aurait pu certainement amener monsieur George à distribuer des bonbons à ses soldats. Aussi, Pierriche, qui faisait souvent des réflexions, se disait-il à part, à la fin de ce dialogue : – Véritablement, si cette petite maîtresse s’en mêlait, elle empêcherait le bon Dieu de faire brûler le diable. Quatre cents coups de moins sur le dos de ces assassins, c’est beaucoup trop obtenir !…
Le lieutenant, sentant qu’il n’était plus qu’un embarras dans cette maison, assez confus lui-même, sonna la retraite et se hâta de rentrer au presbytère.
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