Chapitre 10
Marie tenait toujours le vieillard embrassé, quand tout à coup elle sentit qu’il pesait de tout son poids sur elle.
— Vous faiblissez, lui dit-elle effrayée ; seriez-vous plus mal ?
Pour toute réponse, il s’affaissa sur son lit, et on l’entendit murmurer d’une voix qui s’éteignait :
— Mon Dieu, mon Dieu ! vous l’avez donc voulu !… Pas un pied de terre ne restera à la France pour recouvrir mes os !… À quatre-vingt-dix ans, changer de patrie, oh ! c’est bien dur !… Il me semblait que c’était une sainte chose que l’amour de la France, et que vous ne l’aviez pas mis dans mon cœur pour l’arracher, pour l’outrager, pour le punir !…
Il se tut. Le Père de la Brosse s’approcha, lui prit la main et resta lui-même silencieux ; et malgré qu’il fit tous ses efforts pour ne rien laisser paraître de son trouble, il fut saisi d’une pâleur mortelle en constatant une perturbation fatale dans toute l’organisation de son patient : des commotions nerveuses agitaient toutes ses extrémités, ses lèvres et ses narines étaient violemment contractées. Jacques et Marie, penchés sur son front, dans une angoisse cruelle, suivaient tous les mouvements de sa figure, épiant une révolution salutaire, un retour de la parole qui semblait pour toujours envolée.
— Priez avec moi, dit le prêtre.
Les fiancés tombèrent à genoux, le Père de la Brosse continua à suivre les phases de la crise, tout en faisant quelques pieuses invocations.
Après quelques minutes, la parole commença à manifester son retour par des balbutiements inintelligibles, puis par des phrases incohérentes et détachées ; enfin elle s’échappa avec abondance, comme un torrent débordé ; mais c’était le délire, un délire affreux qui peignait l’état où s’était abîmée son âme :
— C’est bien ! disait-il, c’est bien, mon Dieu ! vous êtes juste, je vous remercie… Ah ! je vous vois enfin, Lawrence, Murray, Winslow, Butler !… Vous êtes bien là, dans ce feu, emportés comme un vent sur une mer de larmes… Vous avez soif, et les démons vous plongent dans cet abîme amer et vous obligent de boire, de boire toujours des larmes… au milieu d’une tempête de malédictions que vous lancent des nuées de victimes… Buvez, l’éternité ne vous rassasiera pas, allez !… Il y a là des mères, des jeunes enfants, des vieillards, tous vous arrêtent quand vous passez, vous déchirent le visage de leurs ongles, vous arrachent les cheveux, et vous crient de leurs gosiers étranglés : « Rendez-nous nos enfants ! rendez-nous nos pères, nos mères, nos maisons, nos terres, nos églises, rendez-nous notre Acadie, et tout notre bonheur ! » Mais ce ne sont pas là nos femmes, nos enfants, nos frères, ce sont d’autres démons qui ont pris leurs figures pour vous tourmenter… Nos parents, Dieu les a pris dans son ciel, pour sécher leurs larmes, pour remplir encore leurs cœurs d’amour ; ils nous appellent dans notre exil…
Peu à peu les paroles du malade se ralentirent, une sueur abondante couvrit son corps, sa figure prit une expression plus calme ; alors le religieux, se baissant à son oreille, lui dit doucement :
— Il faut mourir sans haine, il faut pardonner…
— Pardonner !… s’écria le vieillard, sortant soudain de son épuisement comme par l’effet d’un puissant réactif, et se soulevant à demi. Pardonner, les miens dans les bois et sur les mers, ils les ont jetés en pâture aux bêtes féroces et aux poissons, ils ont mêlé leurs cendres à toutes les terres étrangères, ils ont voulu les vendre comme des esclaves, et ils sont restés triomphants dans leur crime ! Et leur pardonner ?… Non, jamais, jamais !
— Dieu le veut, mon cher frère.
— Il ne leur pardonnera pas, Lui !
— Quand il était sur le calvaire, il a pardonné aux Juifs.
— Oui, mais il gardait son éternité de justice pour les punir.
— Pauvre infortuné, ah ! ne parlez pas ainsi ; ne savez-vous pas qu’en cessant d’être homme et malheureux, vous aurez aussi l’éternité de la justice divine pour venger votre innocence ? La vie de Jésus-Christ n’a été sur la terre qu’un holocauste d’expiation ; si, en mourant, il lui restait une éternité de toute-puissance pour châtier ses bourreaux, il leur laissait éternellement son sang pour laver leur crime et mériter sa miséricorde ! Dieu n’est venu donner aux hommes qu’une loi d’amour, il ne leur a pas laissé le droit de haïr et de juger pour l’éternité ; c’est un droit réservé à sa souveraine justice ; il est venu apprendre aux faibles, aux dépossédés de la terre, à ceux qui ont souffert, à tous les hommes enfin, comment il faut vivre et mourir ; il se réserve de vous dire, là-haut, comment il faut juger !…
Le père Hébert s’était d’abord levé jusque sur ses genoux, comme pour se roidir contre cette nécessité du pardon suprême imposé par la religion ; il tenait les mains jointes, son regard enflammé se tournait vers le ciel ; mais peu à peu les paroles du prêtre firent courber son front, ébranlèrent tout son être ; il trembla, et quand il n’entendit plus parler, il articula lentement ces mots d’une voix déchirante :
— Ma sainte femme, mes enfants, mes petits-enfants, qui êtes aux cieux, vous savez par vos yeux de bienheureux si mon cœur est encore rempli de vos douleurs et des injustices que vous avez souffertes ; eh bien ! entendez-moi devant Dieu : je pardonne aux Anglais, pour vous et pour moi.
— Et moi, dit le religieux, je vous bénis au nom de Jésus-Christ.
Le dernier effort de cette vigoureuse existence était accompli : c’était le plus difficile que la Providence avait exigé du vieillard ; à peine l’eut-il fait, qu’il tomba dans les bras de ses enfants, qui recueillirent dans un tendre embrassement son dernier soupir.
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