Chapitre 8 La substitution
La princesse Varvara était malade ; si malade, que personne n’approchait plus de sa chambre, ne la voyait plus, ne lui parlait plus ; elle fût tombée dans la pièce d’eau et s’y fût noyée, qu’elle n’eût pas été plus absente du château qu’elle ne paraissait l’être. Seulement, on racontait qu’elle voulait absolument partir pour Memel, où était son mari, mais que le prince Alexis s’opposait positivement à ce voyage.
Il y avait, parmi les domestiques du prince, un certain Grinschka Chatoune, lequel avait, pour se soustraire au service militaire, passé dix années de sa jeunesse avec cette bande de pirates d’eau douce qui croisaient, vers la fin de l’autre siècle, sur la Volga, s’emparant des bâtiments, pillant les marchandises, rançonnant les voyageurs.
Un beau jour, il s’était lassé de cette vie et était venu, en confessant tout au prince, lui demander sa protection, c’est-à-dire l’impunité. Le prince aimait fort à se mettre en travers de la justice des gouverneurs ; cela lui donnait à lui-même une idée de son pouvoir et satisfaisait son orgueil. Il reçut donc Grinschka au nombre de ses domestiques, peu à peu lui accorda sa confiance, et finit par lui donner un libre accès auprès de sa personne. En reconnaissance de cette protection, Grinschka s’était fait le mouchard du prince : par Grinschka, celui-ci savait tout ce qui se passait dans ses propriétés, si bien que tout le monde craignait et détestait Grinschka et qu’on allait jusqu’à dire que, lorsqu’il faisait partie des pirates de la Volga, il avait, une nuit, vendu son âme au diable dans la forêt de Saratof, et que, depuis ce temps, il se livrait à la sorcellerie et à toute sorte d’autres pratiques abominables.
Or, Grinschka parvint un jour à s’emparer d’une lettre que la princesse Varvara écrivait à son mari pour se plaindre à lui de son beau-père. Quelle accusation portait-elle contre le prince Alexis, personne ne le sut jamais ; mais ce qu’il fut facile de voir, c’est qu’après avoir lu cette lettre, le prince tomba dans de sombres réflexions, erra toute la journée dans les vastes appartements du château, tenant ses mains derrière son dos et sifflotant la Marche des Strélitz, ce qui était toujours chez lui la marque d’une profonde préoccupation.
Le lendemain, cette préoccupation redoubla après qu’il eut reçu une lettre du secrétaire du gouverneur de Kazan : cet homme, qui lui était tout dévoué, l’invitait à se tenir sur ses gardes, attendu que le gouverneur de Kazan, bien qu’il fût de ses amis, ne pouvait se dispenser de faire une descente chez lui et de s’y livrer à une enquête, et cela par suite d’une lettre qu’il avait reçue de la princesse Varvara ; seulement, le secrétaire ajoutait qu’il s’arrangerait, lui, de manière que la visite n’eût lieu que dans quatre ou cinq jours, afin que, s’il existait quelque preuve de culpabilité, on eût le temps de la faire disparaître.
Le prince, après avoir pris connaissance de cette lettre, se promena dans ses appartements, bien autrement sombre et bien autrement pensif que la veille.
De toute la journée, il ne but ni ne mangea ; il semblait un nuage noir près de lancer la foudre et les éclairs ; aussi personne de nous n’osait-il se trouver sur son passage.
Le soir venu, il fit appeler son âme damnée, Grinschka Chatoune, et resta enfermé avec lui jusqu’au jour.
Se livrèrent-ils ensemble à quelque diabolique sorcellerie, c’est ce que personne ne peut dire, le Seigneur Dieu seul ayant su ce qui s’était passé entre eux deux.
Le matin venu, le prince Alexis donna l’ordre de préparer tout ce qui était nécessaire pour le voyage de la princesse Varvara, laquelle allait rejoindre son mari à Memel ; la journée se passa en dispositions, et, le soir, une voiture s’arrêta devant le perron.
On vit alors la princesse Varvara, le visage pâli par la maladie et les souffrances morales, descendre le grand escalier du château, et s’avancer jusqu’à la balustrade extérieure. Là, elle fit ses adieux à tout le monde, s’approcha respectueusement du prince Alexis, mais se borna à lui baiser la main sans prononcer une seule parole ; seulement, tout le monde put remarquer qu’en touchant la main du prince, elle tressaillit convulsivement de tout son corps, et faillit tomber à la renverse sur les dalles du perron.
— Allons, allons, Dieu te garde, belle-fille ! lui dit le prince Alexis.
Puis, se tournant vers les femmes :
— Qu’on la mette dans le carrosse, dit-il.
On aida, en effet, la princesse Varvara à monter dans le carrosse. Sur le siège, près du cocher, s’assit Chatoune, et, derrière la princesse, montèrent dans la voiture avec elle Ouliachka et Vasilika, c’est-à-dire ces mêmes femmes qui, un mois auparavant, lui avaient lié les mains.
Les domestiques, en voyant cela, échangèrent un regard plein de tristesse ; car chacun pensait en soi-même que cet entourage n’annonçait rien de bon, et qu’il se préparait quelque grand malheur.
À onze heures du soir, le prince Alexis sortit tout seul du château, descendit dans le jardin, et se rendit droit au pavillon rose, où il passa une partie de la nuit. À cinq heures du matin, il en sortit, ferma la porte avec le plus grand soin, et jeta la clef dans la pièce d’eau.
À partir de la même matinée, toutes les portes qui donnaient accès au jardin furent fermées et condamnées, et il fut sévèrement défendu à tous d’y pénétrer ni même d’en approcher.
La même nuit où le prince sortit du château pour aller s’enfermer dans le pavillon rose, il arriva un autre événement fort bizarre.
Aringa, la fille du palefrenier Nikisof, disparut sans qu’on eût d’elle ni nouvelles ni traces ; elle souffrait depuis quatre semaines d’une forte fièvre intermittente, et il est difficile d’admettre qu’elle fut violentée par quelqu’un à cause de ses charmes, étant déjà fort peu attrayante lorsqu’elle jouissait de toute sa santé. – Cette singulière disparition intriguait fortement tout le monde, mais personne n’osait dire ce qu’il pensait à cet égard.
Quinze jours plus tard, Chatoune revint au château avec les deux femmes qui avaient accompagné la princesse Varvara dans son voyage. Ils racontèrent que, la princesse devenant de plus en plus malade à mesure qu’elle s’éloignait du château, cette maladie avait fini par s’aggraver tellement, que la pauvre jeune femme avait dû s’arrêter dans un petit village ; elle avait alors fait appeler un médecin pour la soigner ; mais ces soins, sans doute, avaient été impuissants, car la princesse était morte à la fin de la troisième journée de sa halte dans le village.
Chatoune remit au prince Alexis les papiers qui constataient ce triste décès ; ces papiers étaient les certificats délivrés par le gouverneur de la ville voisine de l’endroit où mourut la princesse, par le médecin qui l’avait soignée avant sa mort et par le pope qui avait présidé à son enterrement.
Le prince Alexis prit tous ces papiers, et, après les avoir lus, il les serra soigneusement dans son secrétaire.
Maintenant, est-il besoin de te dire, mon petit père Ivan-Andréovitch, que la princesse Varvara, après un détour, avait été ramenée au pavillon rose ; que le prince Alexis, aidé par ce démon de Chatoune et par ses deux dignes acolytes Vasilika et Ouliachka, avait muré la princesse Varvara dans la chambre où l’on a retrouvé son corps, tandis qu’à sa place avait été mise, dans la voiture qui devait conduire la princesse à son mari, la fille du palefrenier Nikisof, malade de la fièvre, laquelle mourut en route et fut enterrée sous le nom et à la place de la princesse Varvara ?
Au reste, toutes les traces de cette malheureuse affaire ne tardèrent pas à être complètement effacées. Chatoune et ses deux complices ne demeurèrent pas longtemps de ce monde : le surlendemain de leur retour à Groubenski, le prince Alexis leur ordonna de quitter immédiatement le château et d’aller demeurer dans l’une de ses fermes de l’autre côté de la Volga ; c’était en automne, le fleuve charriait des glaçons qui rendaient sa traversée fort dangereuse ; Chatoune et les deux femmes obéirent néanmoins, car nul n’eût osé résister aux ordres du prince Alexis ; mais ils n’étaient pas encore au milieu du fleuve, que la frêle embarcation qu’ils montaient fut renversée par les glaces, de sorte que ceux qui la montaient disparurent au milieu des flots et furent perdus sans aucun moyen de salut.
Au bruit qui se répandit que quelques-uns de nos gens se noyaient dans la Volga, nous courûmes vivement au fleuve, et nous vîmes le prince Alexis debout sur un rocher escarpé et tenant ses mains derrière son dos ; le vent lui avait arraché son bonnet, qui gisait à terre à une dizaine de pas de lui, et, ses cheveux gris agités par l’ouragan, il contemplait tranquillement et sans les quitter des yeux les trois corps que le fleuve emportait dans sa course rapide et qui de temps en temps reparaissaient à la surface.
Quand tout fut complètement englouti, et les trois corps humains et la frêle embarcation qui les avait emportés sans pouvoir les défendre, le prince Alexis se signa dévotement, car il récitait sans doute une prière pour le repos de l’âme de ceux qui venaient de périr sous ses yeux ; puis il ramassa son bonnet, et se dirigea vers sa demeure.
C’est ainsi que toutes les traces de cette triste affaire furent perdues à jamais, jusqu’au jour où l’on retrouva le corps ou plutôt les ossements de la princesse Varvara dans le pavillon rose ; si bien que, non seulement les gouverneurs de Kazan, mais tous ceux de la Russie eussent pu faire vingt perquisitions et autant d’enquêtes sans rien découvrir.
Seulement, de même qu’au fond du fleuve gisent les cadavres que le fleuve a engloutis, de même, au fond du cœur du prince, gisait le remords.
Aussi, lorsqu’il crut que l’heure de sa mort lui était annoncée par les hurlements d’Arabka, le secret terrible se fit jour, et il n’eut de repos que lorsqu’il m’eut tout raconté.
Il est vrai que, deux heures après, quand l’orage fut évanoui, quand le soleil eut reparu, quand on vint dire au prince qu’il y avait cinq ou six sangliers détournés, celui-ci, transformé tout à coup, oubliant ou faisant semblant d’oublier ce qui s’était passé, bondit comme un cheval de guerre qui entend la trompette. Et, sortant de son pavillon avec la vivacité d’un jeune homme de vingt-cinq ans :
— À cheval ! à cheval ! cria-t-il de sa voix la plus sonore.
Et, sautant en selle, il partit au grand galop, à peine vêtu et sans avoir fait ses adieux à son exécuteur testamentaire Mouransky.
Quand à nous, nous nous élançâmes sur ses traces en nous dirigeant, de toute la vitesse de nos chevaux, vers la forêt d’Uraginski.
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