IV. – La lettre de James Brown.
Pour la première fois, miss Jethro parut embarrassée de continuer son récit. Sa souffrance était visible.
» Enfin elle se leva et, ouvrant le tiroir de sa table à écrire, elle en retira une lettre qu’elle me tendit.
» – Veuillez lire ceci, me dit-elle ; c’est de la main du père d’Emily. Peut-être cette lettre vous semblera-t-elle plus explicite que mes propres paroles.
» Je copie la lettre. La voici :
« Vous m’avez déclaré, Sarah, que notre adieu d’hier est un adieu éternel. De nouveau vous avez refusé de devenir ma femme, et cela, dites-vous, dans l’intérêt de mon avenir et de mon repos.
» Eh bien, par pitié pour moi, je vous conjure de revenir sur cette décision qui me tue.
» Vous êtes, Sarah, la plus noble et la plus fière créature que je connaisse. Vous avez, autrefois, dans votre ignorance et dans votre confiance d’enfant, commis une faute, qui n’est même pas la vôtre, qui est celle du misérable qui vous a trompée. Cette faute, nul ne la connaît, que vous et lui. Vous pouviez la cacher, l’ensevelir à jamais dans la nuit du passé. Vous me l’avez loyalement avouée, à moi étranger, simplement parce que je vous aimais et pour me persuader de ne plus vous aimer.
» Cette magnanime confidence, loin de diminuer mon amour, l’a plutôt accru, si c’était possible. L’ombre qui pèse sur votre front si pur, je la pardonne, je l’oublie ; j’ai, ce me semble, en devenant votre mari, le droit de l’effacer, et je l’efface avec mes baisers. Elle n’est plus, puisque personne ne la connaît et ne la connaîtra jamais.
» A cela, que répondez-vous ? Que la tache, pour être ignorée, n’en est pas moins la tache ; qu’il reste et qu’il restera toujours de votre faute un témoin que vous ne pourrez ni aveugler, ni abolir, votre conscience ; que, pour vous, l’honneur ne consiste pas, comme pour le vulgaire, dans l’opinion et dans l’estime des autres, mais dans le témoignage intérieur de l’âme. Vous dites que l’homme qui a causé votre chute est encore vivant et que la seule pensée d’avoir appartenu à cet homme qui vous fait horreur vous empêche à jamais d’appartenir à un autre, fût-il le plus aimant et le plus aimé. Vous croyez enfin que, lorsque la passion qui m’entraîne sera satisfaite, le souvenir que je veux écarter aujourd’hui me reviendra malgré moi et gâtera mon bonheur, et me sera d’autant plus douloureux et cruel que je voudrai le cacher à vous et à moi-même.
» J’ai essayé de combattre toutes ces vaines objections et je n’y ai pas réussi. Mais j’ai pour moi les deux raisons qu’il vous est impossible de réfuter et de vaincre : « Sarah, vous m’aimez ! Sarah, je vous aime ! »
» Oui, vous m’aimez ! et, quoique vous vous en défendiez, vous m’en avez donné la preuve la plus forte et la plus évidente le jour où vous m’avez fait avec tant de grandeur la révélation dont vous aviez à rougir. L’auriez-vous faite, cette révélation, à quelqu’un qui vous eût été indifférent ? Non, certes, vous l’eussiez repoussé, cet importun, sur le premier prétexte venu. L’aveu de votre faute, Sarah, a été l’aveu de votre amour.
» Et moi, ma bien-aimée, je vous adore. Mon amour est doublé d’un respect, d’une admiration, d’une saine confiance que rien, rien au monde ne saurait altérer.
» Si vous me condamnez à vivre loin de vous, vous me condamnez du même coup à un désespoir que je n’aurai pas, je le sens, la force d’endurer.
» Ah ! songez, Sarah, à ce que pourraient être nos deux existences liées pour l’éternité.
» Je ne saurais écrire plus longuement.
» Une invincible langueur m’envahit et me paralyse. Le trouble, la confusion de mon esprit sont tels que parfois il me semble que je vous hais pour l’angoisse mortelle où vous me jetez. Mais bientôt je m’éveille de mon erreur et je sens que jamais femme n’a été aimée comme je vous aime.
» J’ai mis dans ces lignes suprêmes toute mon âme. Elle est maintenant dans vos mains.
» Quand vous recevrez cette lettre, vous serez encore à temps pour m’écrire par le courrier du soir. Je m’arrêterai à Zeeland demain, et je ferai prendre votre lettre au bureau de poste.
» Plus d’explications, plus d’excuses. Ce que j’attends de vous à présent, c’est un arrêt. Donnez-moi une réponse qui ne me laisse pas une seule minute en suspens.
» Une dernière fois je vous demande : « Voulez-vous être ma femme ? »
» Dites, simplement, oui ou non. »
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