‹ Jean sans peurChapitre 9 sur 26 · IX – L’ERMITAGE DE BRUSCAILLE ET Cie

IX – L’ERMITAGE DE BRUSCAILLE ET Cie

Le duc de Bourgogne ayant donné l’ordre d’introduire ces saints personnages, le brave capitaine, de plus en plus goguenard, s’en fut les chercher et les poussa devant lui à grandes bourrades. Ils entrèrent par rang de taille, tâchant de prendre la même allure dégagée, conquérante que jadis, au temps de leur splendeur. Mais ils étaient si blêmes, si minables, si dépenaillés que le duc, d’abord, ne les reconnut pas. Puis, fronçant les sourcils, il gronda en fixant tour à tour chacun des trois ermites :

– Bruscaille !…

– Oui, monseigneur, et ce n’est pas ma faute si je ne suis pas mort !

– Bragaille !…

– Ressuscité bien malgré moi, monseigneur !

– Brancaillon !…

– J’avais soif, monseigneur, alors…

– Comment se fait-il que vous ne soyez pas morts ?

Brancaillon avança le pied et, avec sa majestueuse tranquillité, répondit :

– C’est que monseigneur nous a affirmé que nous étions les trois vivants. Alors…

Bragaille lui bourra les côtes : il était convenu que Bruscaille seul parlerait. Brancaillon rentra dans le rang. Le duc, l’un après l’autre, les saisit entre le pouce et l’index, d’un air très dégoûté.

– Capitaine, dit-il, regardez-moi ces mauvais garçons. D’où sortent-ils ? En quels bouges ont-ils été se rouler ? Sont-ils assez ignobles ? Et ils ont l’audace de se présenter ainsi à l’hôtel de Bourgogne !

Ils jubilaient tous trois. Ils s’attendaient à une plus terrible réception. Ils devinaient dans les injures que leur octroyait leur maître une joie secrète mais réelle. Faut-il le dire ? Oui, sans doute, car les personnages tout d’une pièce en beauté ou en laideur sont du domaine du rêve. Jean sans Peur eut une minute bienfaisante. Sa joie de revoir ces trois animaux domestiques fut exempte de tout calcul. Morts, il n’eût plus pensé à eux. Les retrouvant vivants, il s’avisa qu’il les avait regrettés et que leurs faces patibulaires, leurs gestes de matamores, leurs attitudes exagérément dévouées avaient manqué à sa vie ordinaire pendant ces quelques jours. Quand il les eut suffisamment injuriés, tournés, retournés, bourrés de coups, quand il se furent remis en ligne, la main à la garde absente d’une épée imaginaire, il s’assit comme un juge dans un grand fauteuil, allongea les jambes et se versa dans sa vaste coupe d’or une rasade d’hypocras sur laquelle les trois compères louchèrent fortement. Puis il dit :

– Racontez-moi comment vous vous êtes évadés du cachot de l’hôtel de Bourgogne.

– En dormant, monseigneur !

Ce fut au tour de Jean sans Peur d’être étonné : le mot lui parut tellement ironique. Pourtant, Brancaillon l’avait prononcé dans la sincérité de son âme.

– C’est bon ! dit brusquement le duc. Dites-moi ce qui vous est arrivé. Ne mentez pas.

Le moment était venu pour Bruscaille de déployer toute son ingéniosité de mensonge.

– Monseigneur, dit-il, pour vous mettre à même d’apprécier, je dois reprendre les choses au début.

– Ah ! fit Jean sans Peur, tâche d’être plus bref que les ermites !

– Les ermites ? fit Bruscaille interloqué.

– Eh, oui ! s’écria le capitaine avec un gros rire, les ermites ! Et vous aussi, n’êtes-vous pas des ermites ?

Jean sans Peur tressaillit. Il eut pour les trois compères un étrange regard qui contenait une idée.

– Des ermites, murmura-t-il. Pourquoi pas ?… Allons, raconte, Bruscaille, et sois bref.

– Eh bien, monseigneur, c’est difficile à croire, c’est terrible à dire, mais l’homme à qui nous avons eu affaire est mort ou vivant à son gré. Voilà où gît toute la diablerie qui nous a attiré votre magnanime colère.

Jean sans Peur pâlit un peu. Le capitaine se signa et dit :

– Le fait est que j’ai vu mort dans son sac le sire de Passavant, bien mort, je le jure !

– Brancaillon l’avait assommé d’un seul coup de poing, affirma Bruscaille en levant la main.

– Après ? dit Jean sans Peur.

– Après, nous portâmes donc le sac au bord de l’eau, selon les ordres. Une pierre au cou, une pierre aux pieds, nous le mîmes dans la barque. C’est ici, monseigneur, que commence notre mensonge. Nous n’avons pas jeté le cadavre dans l’eau. Mais nous avons une excuse : au moment où Bragaille et Brancaillon se baissaient pour le saisir et le précipiter, le cadavre se mit debout, oui, monseigneur, debout dans son sac, et je vous jure que j’aimerais mieux regarder en face la potence où je vais être accroché que de revoir ce sac debout, silencieux, fantôme qui nous glaçait d’horreur…

– Vous avez eu peur, dites-le ! ricana le capitaine, très peu rassuré, d’ailleurs.

– Peur ? Oui, par la Croix-Dieu ! Et vous-même, capitaine, tout brave que vous êtes, vous eussiez tremblé en voyant ce sac se déchirer de haut en bas… Le mort vivait, monseigneur, et je ne sais ce que vous auriez fait à notre place, mais nous, sans songer, nous piquâmes dans le fleuve. Quand nous fûmes au bord, nous regardâmes vers le milieu de la Seine : bah ! cadavre, sac, barque, tout avait disparu. C’est pour cela que nous avons été mis au cachot.

Le capitaine ne ricanait plus. Le duc était sombre. Sûr d’avoir produit son effet, Bruscaille reprit :

– Au cachot, monseigneur ne l’ignore pas peut-être, nous sommes tombés dans un profond sommeil. Quand nos yeux se sont ouverts, nous étions chez le sorcier du diable.

Les trois se mirent à trembler, et Brancaillon hurla :

– Nous sommes vivants !

– Sur la table, dit Bruscaille en grelottant, sur la table de mort, nous avons vu le mort. Et nous, monseigneur, nous étions des enfants enchaînés. Que voulait faire le démon ? Je l’ignore. Mais lorsqu’il a voulu faire la chose…

– La chose ? gronda Jean sans Peur tout pâle.

– Je ne sais laquelle ! Mais lorsqu’il a voulu la faire, le mort était vivant… Le chevalier de Passavant nous a délivrés. Voilà, monseigneur. Depuis, nous mourons de faim…

– Et de soif, dit Brancaillon.

– Tuez-nous, monseigneur. Nous aimons mieux cela que d’errer comme des loups. Vous le disiez : nous sommes trois bons vivants, et…

– Vous êtes, dit Jean sans Peur en se levant, vous êtes trois fieffés imposteurs. Qu’on les conduise aux fourches de l’arrière-cour !

En même temps, le duc dit quelques mots à l’oreille du capitaine qui disparut. Bruscaille, Bragaille et Brancaillon se regardaient piteusement. La fin de leur noble carrière était proche. Ce n’était pas sans regret, nous devons le dire, qu’ils s’apprêtaient à quitter cette vallée de douleurs où pourtant ils avaient trouvé quelques bons moments. Bruscaille pleurait, Bragaille soupirait. Brancaillon s’était mis à chanter à tue-tête, et, comme le duc s’éloignait, il remplit la coupe d’or et la vida d’un trait.

– Voilà du fameux, dit-il en suçant le bout de ses moustaches. Je consens à être pendu tous les matins si on veut m’en donner autant, et du pareil.

A ce moment, les gardes faisaient irruption dans la salle. Les trois pauvres diables furent entourés, poussés au dehors, conduits avec force horions jusqu’à l’arrière-cour où ils virent trois nœuds coulants accrochés aux fourches, et l’exécuteur du duc de Bourgogne qui, en sifflant un air joyeux, graissait convenablement les cordes.

– Haut et court ! cria le capitaine. Haut et court !

– Allons, dit le duc qui entrait dans la cour, qu’on fasse vite ! Ces dignes ermites consentent à confesser les trois drôles. J’accorde cinq minutes pour la confession.

Pierre Tosant et Martin Lancelot s’approchaient.

– Je n’ai rien à dire, fit brusquement Brancaillon.

Et il reprit sa chanson qui faisait rougir les deux révérends. Quant à Bragaille et à Bruscaille, de bonne volonté, ils commencèrent à se confesser, le premier parce qu’il croyait à l’efficacité de cette cérémonie, l’autre parce qu’il espérait retarder le moment fatal. Or, pensait-il, tant qu’on a les yeux ouverts, tant qu’on respire, fût-ce au bout d’une corde, il y a de la ressource. Le hasard est si capricieux !

Tosant eut donc Bruscaille. Lancelot prit Bragaille. Les cinq minutes s’écoulèrent, et le capitaine cria :

– C’est assez ! Qu’on leur mette la corde au cou !

– Mais, protesta Bruscaille, j’ai à peine commencé. Grâce à Monseigneur, j’en ai long à dire à ce saint homme. Je veux bien être pendu, mais je dois songer à mon âme, par les pieds fourchus de Satan !

Bref, cinq nouvelles minutes furent accordées, au bout desquelles, malgré les cris, les larmes, les supplications, l’exécuteur de l’hôtel leur passa le nœud coulant autour du cou.

A l’autre extrémité de chacune des trois cordes deux aides, deux solides gaillards s’apprêtaient à tirer pour guinder en l’air les condamnés. La terrible minute était arrivée. Brancaillon ne chantait plus. Bragaille récitait une dernière prière. Bruscaille grommelait des jurons. Tous trois étaient livides.

– Attention ! cria joyeusement l’exécuteur, de l’ensemble, et du cœur au travail. Une, deux, trois, tirez ! Tirez ferme !…

Les six aides, deux par deux à chaque corde, se mirent à tirer.

Les nœuds coulants se serrèrent. Brancaillon tira la langue, et Bruscaille, de son accent gouailleur, lui cria : « Pas encore, animal ! Tu auras le temps tout à l’heure. » Les aides tirèrent encore et les trois malheureux commencèrent à perdre pied… C’était la fin ; ils eurent le frisson de la mort et fermèrent les yeux.

– Arrêtez ! dit Jean sans Peur.

Les nœuds coulants se détendirent. Brancaillon murmura : « Pourquoi arrêter ? Je n’y comprends rien. » Bragaille palpitait. Bruscaille ouvrit un œil, regarda le duc et jubila : « Je le savais bien, moi ! »

– Voyons, dit le duc, vous repentez-vous ?

Un triple rugissement qui était une protestation fervente de dévouement lui répondit.

– Eh bien, reprit le duc, je consens à vous faire grâce de la vie, mais à une condition : vous vous ferez ermites.

– Ermites ! Frocards ! Evêques ! Papes ! Tout ce que vous voudrez, monseigneur !

Quelques minutes plus tard, les trois compères se retrouvaient dans les cuisines de l’hôtel.

– Qu’on leur donne à manger, avait dit le duc, qu’on les habille convenablement, qu’on les laisse dormir jusqu’à demain, et puis nous verrons.

– Voilà de généreux ordres et plaisants à entendre, murmurait Bruscaille. Mais pourquoi diable devons-nous nous faire ermites ?

Ce fut une ripaille monstrueuse, et il fallait être les gens qu’ils étaient pour passer avec une telle désinvolture de la potence à table. Pour finir, ils furent portés ivres-morts dans leur dortoir où, le lendemain matin, ils trouvèrent chacun un équipement complet qui ne laissa pas de les étonner.

– Qu’est-ce que cela ? fit tout à coup Bruscaille.

– Que signifient de telles hardes ? ajouta Bragaille.

– Du diable si j’y comprends goutte ! affirma Brancaillon.

Ces équipements dont nous parlons, c’étaient, en effet, des équipements de moines, y compris le froc à capuchon, la corde pour ceindre les reins, le chapelet.

– C’est vrai, reprit Bruscaille sérieusement étonné, nous devons nous faire ermites. Mais pourquoi ermites ?

Quoi qu’il en fût, ils commencèrent à revêtir les vêtements de dessous, que devait couvrir le froc.

– Oh ! fit soudain Brancaillon, une dague !

– Moi aussi ! dit Bragaille.

– Moi aussi ! fit Bruscaille. Ah ! ah ! nous ne serons donc qu’à moitié ermites ? De bonnes dagues, courtes, solides, faciles à la main… Allons, compères les beaux jours ne sont pas finis !

Il y eut un éclat de rire terrible. Ils se retrouvaient, les sacripants, prêts à en découdre, prêts à foncer sur l’ennemi qu’on leur désignerait. Et ce fut joyeusement qu’ils endossèrent les frocs sous lesquels se cachaient les dagues.

A ce moment, Tosant et Lancelot entrèrent dans le dortoir.

– Ventre du pape ! Venez-vous nous confesser encore ? cria Bruscaille.

– Non, mes frères, dit Tosant, nous venons vous apprendre le métier.

– Le métier ? Eh ! mort du diable, quel métier vaut le nôtre ?

– Le métier d’ermite, dit Lancelot. Il faut que vous appreniez à exorciser.

– Bah ! fit Bragaille goguenard en touchant sa dague, nous avons là de quoi exorciser tous les possédés de Paris. Laissez faire, mes révérends. Le métier, nous le connaissons, oui !

– Il faut que vous appreniez les paroles et les gestes. Ecoutez bien, et retenez.

Malgré leur répugnance, les trois sacripants durent écouter la leçon qui leur fut faite, et qui dura jusqu’au soir, interrompue seulement par un plantureux dîner auquel Tosant et Lancelot prirent part.

Pendant ce temps, ceci est à noter, le duc de Bourgogne était à l’Hôtel Saint-Pol, en grande conférence avec la reine Isabeau de Bavière.

Sur le soir, donc, Jean sans Peur revint à son hôtel.

Il se fit amener Bruscaille, Bragaille et Brancaillon qu’escortaient toujours Tosant et Lancelot.

– Savent-ils le métier d’ermite ? demanda le duc.

– Presque aussi bien que nous, répondit Lancelot dont les idées n’étaient plus très nettes.

– Sont-ils capables d’exorciser le possédé qu’il s’agit d’arracher au diable ?

– Ils savent faire les gestes, dit Tosant. Mais quant aux paroles sacrées…

– Les paroles importent peu, gronda Jean sans Peur d’un accent terrible. S’ils savent les gestes…

Bruscaille écoutait avec une attention passionnée. La voix rauque, âpre et funèbre du maître lui donnait l’ardeur de la bataille.

– Les gestes, dit-il, nous les savons tous, monseigneur, oui… tous !

L’œil de Jean de Bourgogne se fit sanglant. Sourdement, il murmura :

– Tous ?…

– Oui, dit Bruscaille froidement. Et si les gestes de ces révérends ne suffisent pas pour exorciser le possédé en question, il en est un que nous savons, dès longtemps, monseigneur…

Il frappa sur sa dague et du regard, interrogea le maître. Jean sans Peur eut une courte hésitation, et enfin, dans un souffle :

– Oui ! dit-il.

Bruscaille, Bragaille et Brancaillon frémirent. Quelqu’un était condamné. Qui ?

– Monseigneur, dit Bruscaille, il nous reste à apprendre le nom du possédé…

– Vous le saurez, fit Jean sans Peur plus sombre. Le possédé demeure dans votre ermitage.

– Notre ermitage ?…

– Oui. L’ermitage que vous allez habiter. Venez. Je vais vous y conduire !

Six heures du soir venaient de sonner. La nuit était noire, mais les neiges accumulées sur les chaussées, accrochées à toutes les arêtes, réverbéraient des clartés blanches. Le froid était violent, l’air cinglait.

Or, par les rues, s’acheminait une bande que quelques bourgeois, à l’abri derrière leurs vitres épaisses, regardaient passer avec étonnement. C’étaient cinquante cavaliers marchant au pas, enveloppés jusqu’au nez de leurs manteaux fourrés sous lesquels les mêmes bourgeois, à certains mouvements pouvaient voir briller les cuirasses et les dagues. Les manteaux portaient sur l’épaule gauche la croix rouge de Saint-André, et les bourgeois pensaient :

– C’est Mgr le duc de Bourgogne qui s’en va faire visite à quelque haut baron…

C’était Jean sans Peur, en effet.

Il marchait à plus de vingt pas en avant de son escorte, afin qu’on ne l’entendît pas parler. Et il parlait à trois révérends qui, montés sur des mules, cheminaient près de lui.

C’était Jean sans Peur qui donnait ses dernières instructions à Bruscaille, Bragaille et Brancaillon.

On arriva à l’ermitage !

L’escorte mit pied à terre. Jean sans Peur donna du cor. Un pont-levis s’abaissa… le pont-levis de l’ermitage où Bruscaille, Bragaille et Brancaillon allaient faire les gestes d’exorcisme… le geste !

Cet ermitage, c’était l’Hôtel Saint-Pol.

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