IV
Lors apparoissent figures étranges, improuvues et portenteuses; et ne sçauriez dire que ce fust hommes ou démons, ny que telle phrénésie fust effet de veille dormante ou de sommeil esveillé.
DE LANCRY.
Les promenades du Farnedo n’avaient pas discontinué; seulement madame Alberti avait soin de les commencer de bonne heure, et de rentrer dans Trieste avant le déclin du jour. La saison était ardente, et l’ombrage des chênes entretenait à peine assez de fraîcheur pour tempérer les ardeurs du soleil, quand le vent d’Afrique soufflait sur le golfe. Des nuages énormes d’un jaune terne, et cependant éblouissant, s’amassent dans une partie du ciel, roulent et tombent de leurs sommets gigantesques, comme des avalanches de feu, s’étendent, s’aplanissent et se fixent. Un bruit sourd les accompagne et cesse quand ils s’arrêtent: alors la nature entière reste enchaînée de terreur, comme un animal menacé de sa destruction, qui prend l’aspect de la mort pour lui échapper. Il n’y a pas une feuille qui frémisse, pas un insecte qui bruisse sous l’herbe immobile. Si l’on tourne les yeux vers l’endroit où doit être le soleil, on voit flotter dans une colonne oblique d’atomes lumineux la poussière impalpable que le sirocco a enlevée au désert, et dont on reconnaît l’origine à sa nuance d’un rouge de brique. Nul mouvement d’ailleurs qui se fasse apercevoir, si ce n’est celui du milan qui décrit, au haut du firmament, son vol circulaire, en marquant de loin, dans le sable, sa proie accablée sous le poids de cette atmosphère redoutable. Nulle voix qui se fasse entendre, si ce n’est le cri aigu et plaintif des animaux carnassiers, qui, remplis d’un instinct féroce, et se croyant au dernier jour du monde, viennent réclamer les débris des êtres créés qui leur ont été promis. L’homme lui-même, malgré sa puissance morale, cède à cette puissance contre laquelle il n’a jamais essayé ses facultés. Son noble front se penche vers la terre, ses membres faiblissent et se dérobent sous lui; sans courage et sans ressort, il tombe et attend, dans une langueur invincible, qu’un air plus doux le ranime, rende le mouvement à ses esprits, la chaleur à son sang, et la vie à la nature.
Mme Alberti se reposait souvent avec Antonia, sous un groupe d’arbres, dans un joli endroit d’où l’on découvre une partie de Trieste, jusqu’à l’église des Grecs, et où la terre est revêtue d’un gazon court et frais qui invite au sommeil. Antonia, dont les organes délicats ne résistaient pas à l’impression du sirocco, s’était endormie, et sa sœur se promenait à quelques pas, en lui faisant une guirlande de petites véroniques bleues, à la manière des filles d’Istrie, qui les tressent avec beaucoup d’art. Comme il lui en manquait quelques-unes pour la compléter, elle avait marché en divers sens hors de l’enceinte où Antonia reposait, et quand elle s’était aperçue qu’elle en était sortie, les efforts qu’elle avait faits pour la retrouver l’en avaient éloignée davantage. D’abord elle s’était amusée de son erreur, comme d’un accident sans conséquence, puis elle s’était un peu inquiétée; et son inquiétude, qui rendait sa démarche plus précipitée, la rendait aussi plus incertaine. Enfin, l’inquiétude avait fait place à un sentiment plus pénible, mais qui devait céder à la réflexion. Il y avait un moyen sûr de retrouver Antonia: c’était de l’appeler avec force; mais un cri aurait troublé son repos, et non pas sans danger pour cette organisation vive et sensible, que la moindre émotion inattendue offensait toujours. Quoi de plus naturel que de penser, au contraire, qu’Antonia, réveillée, appellerait sa sœur, avant de s’être effrayée de son absence! A cette idée, Mme Alberti, rassurée, s’assit et continua sa guirlande.
Pendant ce temps-là, Antonia s’était réveillée en effet. Un bruit léger qui se faisait entendre en face d’elle, dans le feuillage, avait interrompu son sommeil, et sa paupière s’était à demi soulevée sous celui de ses bras qui enveloppait sa tête. A travers les boucles de ses cheveux, qui couvraient une partie de son visage, elle avait aperçu, mais d’une manière que la faiblesse de sa vue rendait plus vague et plus alarmante, deux hommes qui la regardaient attentivement. L’un d’eux, comme voilé d’un large panache qui retombait sur sa figure, s’appuyait sur l’autre, qui était agenouillé à ses pieds, les jambes croisées sous lui, dans l’attitude des Ragusains en repos. Antonia, saisie de crainte, referma les yeux et retint sa respiration, pour ne pas laisser reconnaître l’agitation qu’elle éprouvait, au mouvement de son sein.
« La voilà, — dit un de ces inconnus, — voilà la fille de la casa Monteleone, qui a fixé le sort de ma vie.
— Maître, — lui répondit l’autre, — vous en disiez autant de la fille du bey des montagnes, à qui nous avons tué tant de monde, et de l’esclave favorite de ce chien de Turc, qui nous a fait payer si cher la forteresse de Czetim. Par saint Nicolas, si nous avions voulu en faire autant pour réduire la Valachie, vous seriez maintenant hospodar, et nous n’aurions pas besoin...
— Tais-toi, Ziska, — reprit celui qui avait parlé le premier, — tes ridicules exclamations la tireront de son sommeil, et je serai privé du bonheur de la voir, dont je ne jouirai peut-être plus. Prends garde d’agiter l’air qui circule autour d’elle, car je te punirais jusque sur ton vieux père, qui pleure si amèrement de t’avoir enfanté. Tu ris, Ziska... Conviens cependant que mon Antonia est belle...
— Pas mal, — dit Ziska, — mais pas assez pour efféminer un cœur d’homme, et pour arrêter une troupe de braves dans une forêt de plaisance, où il n’y a pas de l’eau à boire. Maître, — continua-t-il en se relevant, — où voulez-vous que je porte cet enfant? »
Antonia trembla, et, malgré elle, son bras retomba sur son sein.
« Misérable! — reprit d’une voix sourde le maître de Ziska, — qui t’a demandé tes exécrables services? Sais-tu que cette fille est mon épouse devant Dieu, et que j’ai juré que jamais une main mortelle ne détacherait un seul fleuron de sa couronne de vierge, pas même la mienne, Ziska? Non, je n’aurai jamais un lit commun avec elle sur la terre... Que dis-je? ah! si je savais que mes lèvres profanassent un jour ces lèvres innocentes, qui ne se sont entr’ouvertes qu’aux chastes baisers d’un père, je les brûlerais avec un fer ardent. Notre jeunesse a été bercée dans des idées violentes et farouches; mais cette jeune fille est sacrée pour mon amour, et je veille à la conservation du moindre de ses cheveux... Mon âme s’attache à elle, plane sur elle, vois-tu, et la suit à travers cette courte vie, au milieu de toutes les embûches des hommes et de la destinée, sans qu’elle m’aperçoive un moment. C’est ma conquête de l’éternité; et puisque j’ai perdu mon existence, puisqu’il m’est défendu de la faire partager à une créature douce et noble comme celle-ci, je m’en empare pour tout l’avenir. Je jure, par le sommeil qu’elle goûte maintenant, que son dernier sommeil nous réunira, et qu’elle dormira près de moi jusqu’à ce que la terre se renouvelle. » Le trouble d’Antonia n’avait cessé de s’augmenter, mais il commençait à se mêler de curiosité et d’intérêt. Elle voulut regarder, sa vue trop faible la servit mal; elle souleva doucement sa tête, les inconnus s’éloignèrent. Elle se leva tout à fait, et fixa ses yeux sur l’endroit où elle les avait entendus; il n’en restait qu’un seul qui se glissait courbé sous les buissons: il était hideux.
Les inconnus avaient à peine disparu, que madame Alberti, avertie par quelque bruit, arriva au pied du chêne sous lequel Antonia s’était endormie. Elle écouta son récit sans y croire. Antonia lui avait donné trop de preuves de la faiblesse de sa raison, pour qu’elle soupçonnât autre chose qu’une vision ou l’illusion d’un songe dans ce qu’elle racontait; mais comme cette idée même lui inspirait un attendrissement remarquable, sa sœur se trompa sur la nature de son émotion; elle attribua à la compassion qu’excite un grand péril la pitié que fait naître un grand égarement d’esprit. Elle se livra avec abandon aux idées qu’elle avait conçues, et cette préoccupation habituelle prit, autant qu’elle pouvait le prendre, le caractère d’une manie. « Eh quoi! pauvre infortunée, — s’écria enfin madame Alberti. — de qui te persuades-tu que tu sois aimée? D’un des lieutenants de Jean Sbogar, Dieu me pardonne !
— De Jean Sbogar, — reprit Antonia en reculant, comme si elle avait marché sur une vipère... — Cela est probable! »
Il était impossible, d’après cela, de retourner au Farnedo. Antonia ne sortait presque point de la maison; seulement quand son esprit plus calme n’avait pas été troublé par quelques-unes de ces terreurs dont l’objet passait pour imaginaire, elle allait, seule, respirer sur le port la brise fraîche du soir. Quelquefois elle s’arrêtait sous les murs du palais Saint-Charles, et elle cherchait à découvrir, de là, ce château de Duino, dont son père et sa sœur lui avaient parlé si souvent. Arrivé au môle qui s’en rapproche, elle s’avançait machinalement le long de la chaussée, jusqu’à l’endroit où elle se termine par un petit ouvrage élevé, revêtu, du côté de la mer, d’un banc étroit, qui ne peut recevoir commodément qu’une seule personne. Cette solitude, placée entre une ville habitée et la mer déserte, plaisait à son imagination et ne l’effrayait pas. Elle aimait à voir, après une journée nébuleuse, le flux sensible du golfe, quand sa face ardoisée se rompt tout à coup d’espace en espace, que les bancs écumeux se précipitent l’un sur l’autre vers le rivage, que la vague monte, blanchit et retombe sous la vague qui la suit, qui l’enveloppe et l’entraîne dans une vague plus éloignée; tandis que les goélands s’élèvent à perte de vue, redescendent en roulant sur eux-mêmes, comme le fuseau d’une bergère échappé à sa main, effleurent l’eau, la soulèvent de l’aile, ou semblent courir à sa surface. Un soir qu’elle y avait demeuré plus longtemps que de coutume, retenue par le charme de la nuit, qui n’avait jamais été d’une sérénité plus pure et qu’éclairait une lune resplendissante, elle prenait plaisir à voir la lumière de cet astre paisible s’étendre du haut des montagnes en nappes argentées, lavées d’une légère teinte bleuâtre, et marier la terre, la mer et le ciel, inondés de sa clarté immobile. Le silence de la côte, interrompu seulement d’heure en heure par les signaux des gardes-marine, laissait entendre le frémissement de l’eau qui venait mourir devant Antonia, et le battement d’une petite barque attachée à l’extrémité du môle, que le flot repoussait à intervalles égaux contre le pied de la chaussée. Sa pensée, plongée dans un vague infini, comme l’élément qui s’offrait à ses yeux, avait perdu de vue le monde, quand une subite impression d’effroi la rendit à toutes ses alarmes. Cette sensation, rapide comme l’éclair, déterminée par une liaison inexplicable d’idées, c’était le souvenir de ce qui lui était arrivé dans sa dernière promenade au Farnedo, de l’incompréhensible apparition de cet homme qui s’était arrogé un pouvoir absolu sur sa vie. Tel est l’empire de l’imagination, qu’elle se représenta sur-le-champ cette scène, et qu’au bout d’un montent, tous ses sens, également trompés, se livrèrent à l’illusion la plus complète. Elle crut encore voir et entendre. Une vive lumière, partie de Duino, et suivie d’une explosion sourde, détruisit le prestige, mais l’impression subsistait. Le cœur d’Antonia battait avec violence; une sueur froide coulait sur son front; son regard inquiet cherchait à droite et à gauche un objet qu’elle craignait de voir; son oreille écoutait dans le silence, et s’impatientait de sa continuité désolante. Elle aurait voulu être distraite de cette terreur sans objet par une cause raisonnable de crainte. A force d’attention, elle crut remarquer qu’on parlait à demi-voix auprès d’elle: elle se leva et se rassit; ses jambes tremblaient. Les voix prirent un peu plus de force; mais elles s’approchaient davantage. Elle crut reconnaître l’accent de ce Ragusain qui avait proposé de l’enlever de la forêt: Où voulez-vous que je porte cet enfant? et au même instant il lui sembla qu’on prononçait à peu près les mêmes paroles. Elle avait peine à se persuader elle-même que ses sens ne fussent pas trompés par un songe: elle se pencha pour entendre mieux; ces mots n’étaient pas achevés, ou bien on les répétait. Ils frappèrent distinctement son oreille.
« Plutôt mourir! » répondit une voix plus élevée, qui était d’ailleurs plus rapprochée d’elle. Elle jugea qu’elle n’était séparée de l’homme qui parlait que par l’angle étroit que la muraille projetait sur la chaussée: un peu plus, elle aurait senti l’air agité par son souffle. Elle se reporta rapidement à l’autre extrémité du banc; et, pendant ce mouvement, elle vit deux hommes qui s’élançaient dans la petite barque, et qui s’éloignaient à force de rames. La lune était cachée derrière des nuages d’un gris-perle, qui se déchiraient peu à peu en épais flocons. Un de ses rayons tomba sur la nacelle, et éclaira une plume blanche abandonnée aux vents, qui ombrageait le chapeau d’un des voyageurs. Antonia ne distinguait presque plus rien. Empressée de regagner la ville, elle parcourut en deux ou trois minutes la longueur de la chaussée, et passa comme une ombre à côté du factionnaire qui se reposait sur son escopette.
« Dieu vous garde, signora, — lui dit-il. — Il se fait tard pour les jeunes filles.
— Je croyais être seule sur le môle,— répondit-elle.
— Aussi y étiez-vous seule, — reprit le soldat; — et depuis une heure, âme qui vive ne s’en est approchée, à moins que ce ne soit le démon ou Jean Sbogar.
— Le ciel nous préserve de Jean Sbogar! — s’écria Antonia.
— Dieu vous écoute! » dit le soldat en se signant.
Au même instant le canon retentit pour la seconde fois du côté de Duino.
Ce nouveau récit d’Antonia ne fut pas accueilli avec plus de confiance que le premier. Il était trop visible que l’attention compatissante et douloureuse qu’on feignait de lui accorder n’avait rien de commun avec l’intérêt de la conviction. Frappée de cette idée, elle insista avec un calme noble qui étonna madame Alberti, mais qui ne la persuada pas. Antonia, restée seule, couvrit ses yeux de ses mains, et réfléchit sur sa situation avec une profonde amertume. L’opinion qu’elle s’était faite, dès l’enfance, de la singularité de son organisation et de l’état de disgrâce dans lequel la nature l’avait fait naître, confirmée par le sentiment qu’elle excitait autour d’elle, se fixa devant son esprit, et développa au plus haut degré cette disposition extrême à la défiance et à la crainte, qui faisait le fond de son caractère. Sa faiblesse était une espèce de maladie morale, qui n’est pas difficile à guérir avec les soins et les ménagements dont madame Alberti était capable; mais celle-ci y voyait autre chose, et sa prévention s’était augmentée à cet égard de tous les efforts qu’elle avait faits pour la vaincre. Antonia était son unique pensée, l’espérance, l’amour et le but de sa vie. Perdre cette fille chérie par la mort, ou la voir ravie aux projets qu’elle avait fondés sur elle par un égarement incurable d’esprit, c’était à peu près la même chose; et quand elle avait eu lieu de redouter ce dernier malheur, elle avait tout fait pour se persuader qu’il était impossible. Dans la funeste erreur de sa tendresse, elle repoussait bien le soupçon qui l’obsédait, parce qu’il l’aurait tuée; mais il y avait trop de danger à le considérer en face, à le discuter froidement, à s’en rendre compte enfin, pour qu’elle osât l’entreprendre. Elle était parvenue à s’en distraire, et non pas à le chasser. Son imagination vive et absolue d’ailleurs dans toutes les idées qu’elle se faisait des choses, et qui s’attachait, par une préférence involontaire et invincible, à celles qui étaient les plus pénibles à croire, ne modifiait presque jamais l’aspect sous lequel elle les avait vues une fois. Les deux sœurs se regardaient donc avec un attendrissement mutuel, provenant dans l’une d’un excès de timidité, dans l’autre d’un excès de sollicitude qui les rendaient également malheureuses.