Acte III
Foyer de l’Opéra.
(Habits noirs et dominos circulent constamment.)
Jeanne Bijou, le Major, Friedmann
JEANNE
Eh bien ! major, j’apprends qu’il s’est passé des événements tragiques depuis quelques heures. On parle soufflets, duel, adultère, mort !
LE MAJOR
Pas tant que cela. Un valet de chambre de la comtesse de Morteroche assure qu’Albert a fait une scène bruyante à Gaston de Cléry. Jusqu’ici, il n’y a pas de soufflets en cause. De l’office au Boulevard, il n’y a pas loin, et le bruit court avec une rapidité vertigineuse. Au reste, les deux adversaires ne peuvent manquer de venir au bal de l’Opéra, et nous saurons bientôt…
FRIEDMANN
Je crains bien que nous ne sachions rien du tout.
JEANNE
Que si !
FRIEDMANN
Rien du tout.
JEANNE
Dussé-je me réconcilier avec M. de Cléry pour connaître l’histoire.
FRIEDMANN
Comment, vous êtes brouillés ?
JEANNE
Un peu ; je crois l’avoir mis à la porte il y a deux mois, dans un moment de… vivacité.
FRIEDMANN
Il vous avait donc blessée ! Je ne permettrai pas…
JEANNE
Laissez donc, c’est insupportable d’avoir sans cesse des défenseurs d’office.
LE BARON
D’office est bien dur, Jeanne !
JEANNE
Eh oui ! laissez-nous donc nous défendre nous-mêmes ; les hommes gâtent vraiment nos vengeances. L’un tue l’autre pour nous servir, et c’est presque toujours… l’autre que nous regrettons. N’ouvrez pas de grands yeux, baron, et surtout laissez-moi faire. Major, tâchez donc de me trouver Gaston de Cléry.
LE MAJOR
J’y vais, madame (Exit.)
FRIEDMANN (à Jeanne)
C’est un défi, vraiment !…
JEANNE
Là, là, encore de grands mots ! Mais au bal de l’Opéra il n’y a que les petits qui comptent, mon ami. On ne se fâche pas ici ; je désire parler à Gaston, ce n’est pas un péché ; cela vous déplaît-il ?
FRIEDMANN
Cela m’inquiète. Depuis que vous croyez que la comtesse Christine a Cléry pour amant, il me semble que vous voulez le lui prendre.
JEANNE
Tiens, tiens, tiens, en quelques heures vous avez vu cela ; mais, savez-vous bien que vous êtes très fort !
FRIEDMANN
Pendant le dîner vous parliez avec un tel dédain et une telle colère de la jeune comtesse…
JEANNE (à part)
Oh ! oui ! (Haut) N’ayez pas peur, cher ami, il n’y a aucun danger… pour aujourd’hui.
FRIEDMANN
Mais pour demain ?
JEANNE
Oh ! demain ! ce mot là, dit à une femme, est presque inconvenant d’indiscrétion.
FRIEDMANN (impatienté)
Vous me ferez perdre la tête.
JEANNE
Ne vous gênez pas. Voici Gaston.
FRIEDMANN
Je vous laisse.
JEANNE
C’est très beau de votre part. Je note, à l’actif.
JEANNE, GASTON.
GASTON
Le major Barine m’a dit que vous désiriez me voir, madame.
JEANNE
Oui, pour faire la paix. Voulez-vous ? il y a deux mois j’ai été vive…
GASTON (souriant)
Très vive.
JEANNE
Mais être mis à la porte par une femme, ce n’est pas un affront, n’est-ce pas ?
GASTON
C’est quelquefois un honneur.
JEANNE
Encore mauvais ! Décidément vous ne m’estimez pas du tout.
GASTON
Je n’ai pas dit cela.
JEANNE
Vous le prouvez ; chacune de vos paroles est une ironie, chacun de vos gestes un dédain. Si vous vouliez cependant, nous serions bons amis. Vous n’êtes pas bête comme les autres, vous !
GASTON (méfiant)
Merci beaucoup, mais être moins bête que les autres, ce n’est pas encore extraordinairement flatteur !
JEANNE
Prétentieux !
GASTON
Donc, nous faisons la paix, comme cela, tout simplement ?
JEANNE
Mais oui, vous souperez avec moi.
GASTON
Et le baron Crésus ?
JEANNE
Non, nous deux, avec Albert de Morteroche, si vous voulez !
GASTON
Avec monsieur de Morteroche, c’est difficile.
JEANNE (naïvement)
Pourquoi ?
GASTON (embarrassé)
Mon Dieu, je ne sais ; l’histoire est un peu longue…
JEANNE
Ah ! il y a une histoire, dites-la moi ! oh ! dites-la moi !
GASTON
C’est la suite de ce que vous me disiez, il y a deux mois, vous savez… le bruit qui court…
JEANNE
Eh bien ?
GASTON
Eh bien ! à force de courir, il a pris le mors-aux-dents, et Albert l’a reçu dans les jambes.
JEANNE
Et vous sur la joue !
GASTON (stupéfait)
Quoi ! vous saviez !
JEANNE
Non, j’ai deviné, mais je voulais apprendre de vous le détail. Vous vous taisez ?
GASTON
Puisque vous connaissez l’histoire ; sauf le soufflet, elle est vraie.
JEANNE
Alors, vous l’aimez beaucoup, la petite comtesse ?
GASTON
Beaucoup.
JEANNE
Et vous allez l’enlever ?
GASTON
Que non ! d’abord on n’enlève pas les femmes ; ce sont presque toujours elles qui commandent la voiture !
JEANNE
Le souper tient-il ?
GASTON
Sans le comte.
JEANNE
En tête à tête, à nous deux.
GASTON
Et des écrevisses ?
JEANNE
Sans le moindre Coquelin. Est-ce dit ?
GASTON
Oh ! dit !
JEANNE
Et fait ?
GASTON (silence. Regarde un domino qui s’approche. Jeu de scène)
C’est dit et fait. À tout à l’heure (Exit Jeanne).
CHRISTINE (masquée), GASTON
GASTON
Vous ici ?
CHRISTINE (se démasquant)
Oui, qu’allez-vous faire ? Avez-vous vu mon mari ?
GASTON
Pas encore. Ce que je vais faire, c’est à vous de me l’ordonner, Christine.
CHRISTINE
Quelle était cette femme à qui vous parliez ?
GASTON
Ce n’était pas une femme, ce n’était qu’un domino.
CHRISTINE
Qui se nomme ?
GASTON
Père et mère inconnus. Mais il ne s’agit pas d’elle. Dites moi vite, qu’allons-nous faire ? Vous avez frappé un coup terrible. J’ai suivi le courant où vous m’entraîniez, je me livre à vous ! Cette scène qui me fait rougir, on sait qu’elle a eu lieu.
CHRISTINE
Mon Dieu !
GASTON
Un valet a vu, a entendu, a parlé : à l’heure qu’il est, sans en être sûr, on ne conte que cela dans le bal ; aujourd’hui l’on bavarde ; demain l’on s’étonnera s’il n’y a pas de dénouement. Tous les drames ont cela — même les comédies.
CHRISTINE (effrayée)
Comment ! un dénouement ?
GASTON
Pauvre naïve ! Vous oubliez les barbaries de notre monde !
CHRISTINE
Vous allez provoquer Albert ?
GASTON
Lui me provoquera.
CHRISTINE
Mais vous ne pouvez pas vous battre ; c’est de la folie ; Gaston, je vous en supplie, aidez-moi, trouvons un moyen, une idée ; je ne veux pas que vous vous battiez, je ne veux pas, je ne veux pas !
GASTON (vivement)
Masquez-vous vite, on vient. (Christine se dérobe.)
Le major, FRIEDMANN, GASTON
FRIEDMANN (à Gaston)
Encore en bonne fortune. Quel est ce joli masque ?
GASTON
Connais pas.
LE MAJOR
Cachotier !
GASTON
Décachotier !
FRIEDMANN
Ça se prononce indiscret. Je saurai bien trouver moi-même. (Il va pour suivre Christine.)
GASTON (le retenant par la manche)
Non, baron, inutile.
FRIEDMANN (se dégageant)
Comment inutile ! Mais laissez-moi donc !
GASTON
Que non, je vais vous dire qui c’est.
FRIEDMANN
Bon, je l’ai perdue de vue !
GASTON (à part)
J’y compte bien.
LE MAJOR
Eh bien, c’est ?
FRIEDMANN
C’est ?
GASTON (emphatiquement)
« N’avez-vous pas remarqué que ce doit être une grande dame ? »
LE MAJOR
Comme dans la Tour de Nesle.
GASTON (au major)
« Avez-vous vu dans vos amours de garnison beaucoup de mains aussi blanches, beaucoup de sourires aussi froids ? »
FRIEDMANN
Farceur ! elle avait un masque et des gants !
GASTON
C’est vrai, « Avez-vous vu ces riches habits, avez-vous entendu cette voix si douce, c’est une grande dame, une très grande dame, je vous le répète. »
FRIEDMANN
Tout le rôle de Buridan, alors ? Je crois que vous vous moquez agréablement de nous, monsieur le séducteur !
GASTON (à part)
Tiens, il a vu cela ! (Haut.) Agréablement, certes.
FRIEDMANN
Voyons, qui est-ce ?
GASTON (grosse voix)
C’est Marguerite de Bourgogne ! (il s’enfuit en riant aux éclats)
FRIEDMANN, Le Major
FRIEDMANN
Qu’il aille au diable ! Il n’y a même pas moyen de se fâcher Il vous dit tout cela si drôlement.
LE MAJOR
Nous sommes roulés.
FRIEDMANN
Je suis de votre avis, mais il me le paiera cher, le Gaston !
LE MAJOR
Et l’affaire de ce matin ?
FRIEDMANN
J’espérais obtenir un mot de ce gaillard, mais il nous a à peine laissé le temps de respirer ; l’affaire est… enfin elle est mystérieuse. Si Jeanne était ici, elle nous expliquerait.
JEANNE (entrant)
Me voici, messieurs, comme sortie d’une boîte à surprise.
LE MAJOR
Àsurprise agréable, belle dame.
JEANNE
Et l’on parlait de moi ?
LE MAJOR
De qui parlerait-on, sinon…
JEANNE
Oui, je connais la suite. Et vous disiez ?
FRIEDMANN
Nous disions que vous alliez prendre place dans ce canapé, que vous alliez faire votre plus joli sourire, et nous conter les incidents qui ne peuvent manquer d’être tombés dans votre oreille mignonne.
JEANNE
Ah ! des indiscrétions ; un petit récit bien corsé avec les noms en blanc.
FRIEDMANN
Oh ! en blanc ! ce n’est pas nécessaire.
JEANNE
Avez-vous vu Gaston de Cléry ?
LE MAJOR
Il sort d’ici.
JEANNE
Il ne vous a rien raconté ?
FRIEDMANN
Si : la Tour de Nesles.
JEANNE
Ah ! pour vous distraire ?
FRIEDMANN
Non, pour ne rien dire.
JEANNE
Il est discret ; c’est une leçon ; j’en profite.
FRIEDMANN
Ah ! c’est trop fort ! (suppliant) Mais c’est le secret de Polichinelle.
JEANNE (ironiquement)
Et vous ne le savez pas !
FRIEDMANN
Par hasard, mais demain les journaux en seront pleins !
JEANNE (riant)
Eh bien, lisez-les !
LE MAJOR
Nous nous jetons à vos pieds.
JEANNE
Restez à mes pieds, cher major, mais comme je n’ai pas envie de les laisser là, demandez au baron de vous prêter les siens ! (Elle fuit en riant).
FRIEDMANN (riant)
Et de deux ; décidément nous n’avons pas de chance ce soir.
JEANNE, GASTON
(Jeanne a été arrêtée au fond du théâtre par Gaston qui la ramène, après s’être un instant caché).
GASTON
Laissons-les partir, je voudrais vous parler. (À part) Attends-toi, c’est mon tour !
(Le major et Friedmann se retirent. — Jeu de scène).
JEANNE
Je vous écoute, vous ne craignez pas le monde ?
GASTON
Non ; puis, vous pourrez toujours vous masquer. J’ai beaucoup pensé à notre conversation de tout à l’heure. Je ne sais pas ce que vous voulez de moi, mais il y a au fond de votre esprit quelque chose que vous ne dites pas, qui me trouble et que je ne puis saisir.
JEANNE
Ah !
GASTON (s’approchant)
Oui, vous me parliez plus doucement et il me semblait…
JEANNE
Il vous semblait ?
GASTON
Que sous votre froideur il y avait un peu de bienveillance ; vous ne me traitez pas comme les autres…
JEANNE
Je vous ai dit pourquoi.
GASTON
Vous m’avez dit aussi : soyons camarades. C’est si difficile d’être camarade, avec vous !
JEANNE
Tiens, mais c’est une déclaration. Gare à l’homme d’esprit ! (À ce moment entre Albert qui reste caché derrière un bouquet de palmiers.)
ALBERT, (à part, effaré)
Jeanne Bijou !
GASTON (à Jeanne)
Il n’y a pas d’homme d’esprit, il y a un homme qui vous aimait au point de vous détester, qui se mentait à lui-même et qui se rend aujourd’hui, vaincu !
JEANNE
Que dirait la comtesse de Morteroche si elle vous entendait ?
GASTON
Ne parlons pas de la comtesse, je ne l’ai jamais aimée, parlons de nous-mêmes ; laissez-moi vous aimer, Jeanne, pensez que vous n’avez aimé personne jusqu’ici ; oubliez que le passé existe…
JEANNE
Mais vous parlez comme un collégien !
GASTON
Eh bien, oui, si vous voulez ! je parle comme je sens, comme je puis, écoutez-moi.
JEANNE
Je veux bien vous écouter, mon ami, mais notre souper… de garçons ?
GASTON (se penchant vers elle)
De garçons ? pas trop n’est-ce pas ? (ils sortent)
ALBERT (sortant de sa cachette)
J’étais fou, j’étais fou de la soupçonner. Et lui qui acceptait la dangereuse complicité de Christine et qui ne disait rien, pour lui obéir. Tout cela n’était qu’une épreuve pour me punir ; mais elle reviendra, elle pardonnera, je le sens, j’en suis sûr.
Le même, le major (dans le fond, Christine masquée au bras de Friedmann).
LE MAJOR (à Albert)
Ce don Juan de Friedmann a des chances étonnantes, mon cher. Il vient de lever une petite femme exquise ; non, mais regardez-moi cela. Si Jeanne Bijou les rencontrait !
ALBERT (très gai)
Jeanne Bijou s’en moque un peu, major ! elle est… en lecture.
CHRISTINE, FRIEDMANN, ALBERT (Christine, au bras de Friedmann, s’approche ; aussitôt qu’elle a parlé, Albert la reconnaît).
CHRISTINE (continuant une conversation)
Eh bien, baron, puisque vous le voulez, je vais vous la dire cette chose extraordinaire : figurez-vous que j’ai vu ce soir, au bal de l’Opéra, une grande dame qui avait perdu son mari depuis deux mois, et cette perte l’ennuyait beaucoup.
FRIEDMANN
Cela m’étonne.
CHRISTINE
Moi aussi. (À la cantonnade) Et vous, messieurs ?
ALBERT
Certes, d’autant plus que j’ai précisément rencontré, moi, le mari de la dame en question qui faisait la même recherche et la même trouvaille.
FRIEDMANN
Ce qui fait qu’ils sont contents tous deux ?
CHRISTINE
Non.
FRIEDMANN
Je ne comprends pas !
CHRISTINE
Voilà : la jeune femme ne veut pas faire le premier pas ; oh ! elle a un orgueil invraisemblable.
ALBERT
Eh bien, cela s’arrange à merveille. Le mari, qui est la docilité même, est disposé à faire un, deux, trois, mille pas ; il m’a soumis son programme ; il s’approchera ainsi, (jeu de scène) prendra la main de sa femme ainsi, et lui dira d’une voix qu’il tâchera de rendre très douce : « Veux-tu me pardonner, je t’aime ». Elle lui tendra la main qu’il baisera, puis…
CHRISTINE
Puis elle prendra son bras (regardant Friedmann et se démasquant) et le baron finira peut-être par comprendre !