CHAPITRE XIII
FRANK MULLER JETTE LE MASQUE
Quelques instants après, Muller se retourna et dit:
«Savez-vous pourquoi je vous ai conté tout cela, Om Silas?
--Non.
--Parce que je veux vous faire comprendre que vous et tous les Anglais, vous êtes ici dans une situation très dangereuse. La guerre est imminente et, quelle qu'en soit l'issue, vous en souffrirez. Vous autres Anglais, vous avez beaucoup d'ennemis. Vous avez tout le commerce et la moitié de la terre et vous défendez toujours les noirs que les Boers haïssent. Les temps seront durs pour vous, si la guerre éclate. On tirera sur vous, on brûlera vos maisons, et si vous êtes vaincus, ceux qui échapperont, devront fuir le pays. Alors le Transvaal sera pour ceux du Transvaal et l'Afrique pour les Africains.
--Eh bien! Frank Muller, si tout cela arrive, qu'en adviendra-t-il? Où voulez-vous en venir? Vous ne vous démasquez pas ainsi pour rien.»
Le Boer rit. «Non, bien entendu, Silas. Eh bien! si vous voulez le savoir, je vais vous dire à quoi j'en veux venir. Je veux vous dire que moi seul, si les mauvais jours arrivent, je peux vous protéger, vous, les vôtres et vos biens. J'ai plus d'influence dans le pays que vous ne le pensez. Peut-être même pourrais-je empêcher la guerre, et je le ferais, si j'y trouvais mon compte. En tout cas, je pourrais éloigner de vous le danger; mais j'y mets mon prix, Silas Croft, comme tout le monde, et c'est argent comptant qu'il faut payer; je ne fais pas crédit.
--Je ne comprends pas vos paroles mystérieuses, répliqua le vieillard, froidement. Je suis un homme droit et loyal, et si vous me dites ce que vous voulez, je vous répondrai.
--Très bien! Je vais vous dire ce que je veux. Je veux Bessie. J'aime votre nièce et je désire l'épouser; oui, je veux l'épouser et pour cela tous les moyens me seront bons. Or, elle ne veut pas m'entendre.
--Qu'y puis-je, Frank Muller? Elle s'appartient. Je ne peux pas disposer d'elle, quand même je le voudrais, comme d'un poulain ou d'un boeuf. Plaidez votre cause et acceptez sa réponse.
--J'ai plaidé ma cause, et j'ai reçu sa réponse, reprit le Boer, avec emportement. Ne comprenez-vous pas qu'elle ne veut pas entendre parler de moi? Elle aime ce damné Rooibaatje Niel, que vous avez amené ici. Elle l'aime, vous dis-je, et n'a pas un regard pour moi.
--Vraiment? répliqua Silas Croft, avec calme. S'il en est ainsi, elle prouve qu'elle a bon goût, car John Niel est un honnête homme, Frank Muller, ce que vous n'êtes pas. Écoutez-moi», poursuivit-il, avec une explosion soudaine de colère; «en vérité, je vous le dis, vous êtes un malhonnête homme et un coquin. Vous avez assassiné de sang-froid le père, la mère et l'oncle du Hottentot Jantjé, quand vous étiez encore presque un enfant. L'autre jour, vous avez essayé d'assassiner John Niel, sous prétexte que vous le preniez pour un jeune chevreuil. Et maintenant, vous qui avez pétitionné pour que la Reine prît ce pays, vous qui avez crié partout à haute voix votre loyalisme, vous venez me dire que vous conspirez pour faire éclater l'insurrection et la guerre, et vous me demandez Bessie pour prix de votre protection! Eh bien! moi, Frank Muller, je vous dis», ajouta le vieillard en se levant, les yeux flamboyants, redressant sa taille courbée et montrant la porte: «Sortez immédiatement par cette porte et n'en repassez jamais le seuil. Je m'en remets à Dieu et à la nation anglaise pour me protéger, non pas à vos pareils, et j'aimerais mieux voir ma chère Bessie dans son cercueil, que mariée à un misérable, un traître, un assassin tel que vous. Sortez!»
Le Boer devint livide de rage. Deux fois il essaya de parler; deux fois il n'y put parvenir et, quand il y réussit, ses paroles, étranglées par la fureur, étaient presque inintelligibles. Ces accès de colère en face de la contradiction étaient le côté faible de son caractère. Plus maître de lui, il eût été un coquin parfait et triomphant, tandis que ses audacieux et ténébreux projets, médités pendant des années, étaient souvent exposés à se voir déjoués par ces emportements soudains et irrépressibles.
C'est ainsi qu'il s'était laissé entraîner à assaillir John et l'avait mis en garde contre lui.
«Fort bien, Silas Croft, dit-il enfin; je pars, mais je reviendrai, n'en doutez pas, et quand je reviendrai, ce sera avec des hommes armés de fusils. Je brûlerai votre jolie demeure, dont vous êtes si fier, je vous tuerai, vous et votre ami l'Anglais. J'emmènerai Bessie et elle sera trop heureuse d'épouser Frank Muller, s'il veut l'épouser; mais il ne le voudra plus, quand même elle le lui demanderait à genoux, je vous en réponds. Nous verrons alors ce que Dieu et la nation anglaise feront pour vous protéger. Appelez-en aux moutons et aux chevaux, aux rochers et aux arbres; ils vous répondront mieux que votre Dieu et votre nation anglaise!
--Sortez! répéta le vieillard, d'une voix tonnante, ou par le Dieu que vous blasphémez, je vous envoie une balle (il saisit une carabine placée au-dessus de la cheminée), à moins que je ne vous fasse chasser à coups de fouet par mes Cafres.»
Frank Muller n'attendit pas davantage. Il sortit. L'obscurité était venue, mais il y avait encore de la lumière dans le ciel, au bout de l'avenue des Gommiers, et il aperçut la svelte et gracieuse silhouette de Bessie, qui se détachait doucement sur le crépuscule. John l'avait quittée, pour aller voir quelque chose à la ferme et elle rentrait lentement, tout entière à sa joie nouvelle, redoutant de rompre le charme, si elle reprenait trop vite la routine de ses occupations.
Elle apparaissait là comme le type et le symbole de ce qu'il y a de plus beau et de plus gracieux en ce monde grossier, le coeur plein de reconnaissance pour Celui qui nous donne tout ce qui est bon; les yeux brillants d'une lumière nouvelle, douce, heureuse et charmante, incarnation de pureté, de joie et de grâce.
Tout à coup, elle entendit les pas du cheval et leva la tête; la faible lumière frappa en plein son visage, dont elle idéalisa la beauté émue par la passion, et l'enveloppa d'un reflet vraiment céleste. Il y avait en elle, ce soir-là, un quelque chose indéfinissable, une splendeur dont l'amour seul empreint l'humanité, et le coeur même de l'homme sauvage et mauvais, qui l'adorait avec toute la violence d'une nature terrible, en fut pénétré.
Il s'arrêta un instant, partagé entre la crainte et le regret.
Était-il sage de méditer sa ruine et celle de tous ceux qu'elle aimait? Ne ferait-il pas mieux de la fuir, de la laisser vivre en paix? Était-ce bien une femme qu'il voyait là, ou un être d'un monde supérieur? Les natures puissantes, mais indisciplinées, telles que celle de Frank Muller, sont généralement superstitieuses, sans religion, et en ce moment cet instinct prit le dessus. N'existerait-il pas, quelque part, un juge pour punir celui qui jetterait cette fleur dans la boue mêlée peut-être au sang des siens?
Pendant quelques secondes, il hésita. S'il renonçait à tout cela? s'il abandonnait la rébellion à elle-même? s'il épousait une des filles de Hans Coetzee et s'en allait au Cap, ou ailleurs? Il serra la bride comme pour faire tourner son cheval à gauche et, par ce moyen, éviter Bessie; mais tout à coup le souvenir de son rival heureux lui traversa l'esprit avec la rapidité de l'éclair. La laisser à cet homme? Jamais! Il la tuerait plutôt de sa propre main! En un clin d'oeil, il mit pied à terre et se trouva face à face avec Bessie, avant même qu'elle l'eût reconnu.
«Ah! je me doutais bien qu'il venait pour Missie», se dit Jantjé, qui rôdait autour de la maison, en se cachant dans les hautes herbes. «Que va dire Missie maintenant?»
«Comment vous portez-vous, Bessie?» dit Muller, d'une voix qu'il s'efforçait de rendre calme.
En le regardant, la jeune fille comprit que la voix mentait. Toutes ses passions se reflétaient sur son visage, dont la beauté réelle ne servait qu'à rendre cette expression plus frappante.
«Je vais très bien, merci, monsieur Muller», répondit-elle, en essayant de continuer sa route, car elle se sentait grand'peur, ainsi isolée. Elle connaissait assez son admirateur pour redouter de se trouver seule avec lui, si loin de tout secours; personne aux environs et la maison à trois cents mètres au moins!
Il se plaça devant elle, de telle sorte qu'elle ne pouvait passer sans le repousser.
«Pourquoi êtes-vous si pressée? demanda-t-il; vous étiez immobile tout à l'heure.
--Il est temps que je rentre et que je m'occupe du souper.
--Le souper peut attendre un instant, Bessie, et moi, je ne le puis. Je pars demain matin pour Paarde Kraal et je veux vous dire adieu.»
Elle lui tendit la main.
«Adieu», dit-elle, plus effrayée que jamais de son attitude contrainte.
Il prît sa main et la garda.
«Laissez-moi passer, je vous prie, monsieur Muller.
--Pas avant que vous ayez entendu ce que j'ai à vous dire. Je vous aime de toute mon âme, Bessie. Vous croyez, je le suis, que je suis un simple Boer; mais je suis plus que cela. Je suis allé au Cap. J'ai vu le monde. J'ai une intelligence, je vois et je comprends bien des choses, et si vous consentez à m'épouser, je vous ferai une belle place. Vous serez une des plus grandes dames de l'Afrique australe, quoique je sois tout simplement Frank Muller, aujourd'hui. De grands événements se préparent en ce pays, et je serai l'un des chefs du mouvement politique. Non; n'essayez pas de m'échapper. Je vous dis que je vous aime, et vous ne savez pas à quel point. J'en meurs. Oh! ne pouvez-vous me croire, ma bien-aimée, mon adorée! Un baiser! Je veux un baiser!» Et dans un paroxysme de passion, que la résistance enflammait davantage, il jeta ses bras robustes autour de la jeune fille et l'attira malgré ses efforts, sur sa poitrine.
Mais, à ce moment, se produisit une diversion inattendue, grâce à l'invisible Jantjé. Voyant que les choses se gâtaient et n'osant se montrer, de peur que Muller ne le tuât sans hésiter, il trouva un autre expédient dans le talent de ventriloque qu'il possédait, comme un grand nombre de ses compatriotes. Subitement le silence fut troublé par un long et terrible gémissement qui parut planer au-dessus de la tête de Bessie, pendant qu'elle se débattait, puis bientôt on put distinguer le mot Frank. L'effet produit sur Muller fut magique.
«Dieu tout-puissant! s'écria-i-il, en levant les yeux; c'est la voix de ma mère!
--Frank», gémit de nouveau la voix.
Muller, rempli d'étonnement et de crainte, lâcha Bessie et se retourna pour essayer de découvrir d'où venait le son. Bessie en profita aussitôt pour s'enfuir.
«Frank, Frank, Frank!» reprit la voix, gémissant et hurlant, tantôt en haut, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, sous la voûte sombre des Gommiers, jusqu'à ce que Muller, mystifié et terrifié, se précipitât vers son cheval qui s'ébrouait et tremblait de tous ses membres. Il est presque aussi facile d'agir sur la crainte superstitieuse d'un chien ou d'un cheval, que sur celle d'un homme. Mais Muller ignorait cela, et l'état de sa monture fut pour lui la preuve de la nature surhumaine de la voix. D'un bond il sauta en selle et au même instant la voix de femme gémit: «Frank, tu mourras dans le sang, comme moi, Frank!»
Muller devint blême et une sueur froide inonda son visage. C'était cependant un homme brave et hardi, mais l'épreuve était trop forte pour ses nerfs.
«C'est la voix de ma mère et ce sont ses propres paroles», s'écria-t-il; alors, enfonçant ses éperons dans les flancs de son cheval, il s'enfuit comme un éclair, de ce lieu maudit, et ne s'arrêta que chez lui, à dix milles de là.
Quand le bruit des sabots du cheval se fut presque éteint, Jantjé sortit d'une de ses cachettes, se jeta de tout son long au milieu du chemin poudreux, et se roula avec délices, en proie aux transports d'une joie intense, que sa prudence de sauvage ne lui permettait pas d'exhaler à haute voix.
«La voix de sa mère! Les paroles de sa mère! se répétait-il. Comment saurait-il que Jantjé se rappelle la voix de la vieille dame, et les paroles prononcées par le démon qui la possédait, Hi! hi! hi!»
Enfin, il en releva pour aller souper d'un morceau de boeuf qu'il avait coupé sur un infortuné animal, mort le matin de maladie mystérieuse. Jantjé était heureux! Il n'avait pas venu en vain, ce jour-là!
Bessie courut sans s'arrêter, jusqu'aux orangers plantés devant la véranda; là, rassurée par les lumières qui brillaient aux fenêtres, elle voulut réfléchir. Non qu'elle fût préoccupée des mystérieux gémissements de Jantjé; dans sa frayeur, elle n'y songeait même pas. Ce qu'elle se demandait, c'était de décider si elle parlerait de sa rencontre avec Frank Muller. Pourquoi exciter inutilement la colère, et qui sait? peut-être la jalousie de John? Après tout, Muller n'avait pas réussi à prendre ce baiser si violemment demandé. Bessie, en personne pratique, résolut de ne rien révéler à son fiancé et d'en dire juste assez à son oncle, pour qu'il fermât sa maison à Frank Muller, ce qui était déjà fait, comme nous l'avons vu. Ensuite, elle cueillit une branche de fleurs d'oranger qu'elle mit à son corsage, s'assura qu'aucun désordre ne régnait dans sa toilette, et, grâce à sa nature fort peu nerveuse, se calma complètement et rentra dans la maison, comme s'il ne lui fût rien arrivé. La première personne qu'elle rencontra, fut John, qui revenait de l'autre côté de l'habitation. Il la complimenta en riant de son bouquet symbolique et se préparait à commettre le larcin essayé par Muller, lorsque l'oncle Silas ouvrit tout à coup la porte du salon et se trouva en face de ce charmant et sentimental tableau.
«Eh bien! eh bien! que signifie ceci, Bessie?» demanda le vieillard.
Que faire, sinon entrer dans le salon et raconter exactement les choses? Ce fut le parti que prit John, avec une gaucherie fort divertissante, tandis que Bessie, plus rose qu'une rose épanouie, se tenait près de lui, la main sur son épaule.
Le vieil oncle écouta sans interrompre, avec un sourire sur les lèvres, et un petit clignement d'yeux plein d'indulgence.
«Ainsi, jeunes gens, dit-il, quand John eut fini, c'est à cela que vous avez passé votre temps, eh? Vous désirez avoir un intérêt plus considérable dans la ferme, n'est-ce pas, John? Sur ma parole, je ne vous blâme pas; vous auriez pu chercher plus loin, à moins bon escient. Il paraît que ces choses-là viennent toujours par séries. Une autre personne m'a demandé votre main aujourd'hui, Bessie; ce coquin de Frank Muller, par ma foi! (En prononçant ce nom, son visage s'assombrit.) Je l'ai reçu de la belle manière, je vous en réponds! Si j'avais su ce que je sais maintenant, je l'aurais adressé à John. C'est un mauvais homme et un homme dangereux; ne parlons plus de lui. Il est en train de faire la corde avec laquelle on le pendra. Mes chers enfants, vous m'apportez la meilleure nouvelle que j'aie reçue depuis bien des années. Il est temps de vous marier tous deux; il n'est bon ni pour l'homme, ni pour la femme, de vivre seul; c'est ce que j'ai fait et c'est la conclusion à laquelle je suis arrivé après cinquante années de réflexion. Oui, vous avez mon consentement et en outre ma bénédiction, et vous aurez quelque chose de plus, avant qu'il soit longtemps. Prenez-la, John, prenez-la. Malgré la vie assez rude que j'ai menée, je connais un peu les femmes et je vous le dis en vérité: il n'en est pas une, dans toute l'Afrique australe, qui soit plus charmante, plus jolie, ou meilleure que Bessie Croft; en la choisissant, vous avez fait preuve de bon sens et de bon goût. Que Dieu vous bénisse! mes chers enfants; et maintenant, Bessie, venez embrasser votre vieil oncle. Tout ce que j'espère, c'est que vous ne permettrez pas à John de me chasser de votre coeur, car, voyez-vous, ma chérie, n'ayant pas d'enfants à moi, je vous ai aimée tendrement depuis douze ans.»
Bessie s'approcha du vieillard et l'embrassa de tout son coeur.
«Non, mon oncle, dit-elle; ni John, ni personne, ni rien au monde ne pourrait faire cela!» Il suffisait de la voir et de l'entendre pour être persuadé qu'elle sentait comme elle parlait. Bessie avait le coeur trop large pour que personne, en effet, pût prendre la place qu'y occupait son oncle et bienfaiteur.