CHAPITRE XXIV - L'OMBRE DE LA MORT
Le feu avait cessé sur la rive et John, qui gardait sa présence d'esprit, en vrai Anglo-Saxon flegmatique, comprit que, pour le moment du moins, il n'y avait plus de danger de ce côté. Jess restait immobile dans ses bras, la tête posée sur sa poitrine. Une idée horrible traversa le cerveau de Niel. Peut-être Jess avait-elle été atteinte! Peut-être était-elle morte!
«Jess, Jess», cria-t-il, à travers le tumulte de la tempête, «êtes-vous saine et sauve?»
Elle souleva un peu la tête et répondit: «Je le crois; que se passe-t-il?
--Dieu seul le sait! Ne bougez pas; tout s'arrangera.»
Mais, en lui-même, il se disait qu'ils étaient en danger imminent d'être noyés. Ils descendaient, dans un chariot, une rivière en furie; bientôt sans doute le chariot verserait et alors....
Un instant après, une roue frappa quelque chose; le chariot fit un grand bond, puis avança un peu, en grinçant sur le fond.
«Nous y voilà», pensa John, car l'eau envahissait le véhicule et le faisait pencher de côté.
Crac! Le brancard était brisé et le chariot tournait. Ils avaient touché, par le travers, une roche qui s'élevait du lit de la rivière et la force du courant avait entraîné les chevaux morts d'un côté, le chariot de l'autre. En conséquence ils se trouvaient, pour ainsi dire, à l'ancre sur la roche, les cadavres des chevaux faisant office d'ancres et les traits en cuir très épais remplaçant le câble. Aussi longtemps que les traits et le reste du harnachement tiendraient bon, ils seraient relativement en sûreté, mais ils ignoraient cela. Par le fait ils ne savaient plus rien. Au-dessus d'eux grondait l'orage, autour d'eux bouillonnaient les eaux et sifflait la pluie. Ils ne savaient rien, si ce n'est qu'ils étaient là, atomes vivants et sans ressources, ballottés sur les eaux furieuses, par une nuit épouvantable et menacés de mort de tous côtés. Étroitement enlacés, ils se laissaient bercer, lorsque brilla cet éclair terrible qui, à leur insu, frappa deux de leurs ennemis et qui, pour un instant, illumina, malgré le rideau de pluie, les tourbillons d'eau et les deux bords de la rivière.
Il leur fit voir la roche à laquelle ils étaient attachés, la tête de l'un des pauvres chevaux qui, secoué par le courant, semblait lutter contre la mort, et le corps de l'infortuné Mouti couché sur le visage, le bras pendant par-dessus le bord du chariot et laissant filtrer l'eau entre les doigts, comme font souvent (rapprochement ironique et sinistre) les passagers d'une barque de plaisance.
Tout cela disparut en un clin d'oeil; mais peu à peu l'orage s'éloigna et la lune se fit jour à travers les nuages. La pluie cessa enfin, la tempête se tut et l'on n'entendit plus que le murmure des eaux agitées.
«John, demanda Jess, pouvons-nous faire quelque chose?
--Rien, chère Jess.
--Échapperons-nous au danger?»
Il hésita.
«Nous sommes dans les mains de Dieu, chère enfant. Si le chariot verse, nous serons noyés. Savez-vous nager?
--Non.
--Si nous pouvons tenir jusqu'au jour, nous gagnerons peut-être la rive, à moins que ces démons ne tirent sur nous. Je ne crois pas que nous ayons grand'chance de leur échapper.
--Avez-vous peur de mourir, John?»
De nouveau il hésita.
«Je ne sais pas trop, ma chérie. J'espère mourir en homme.
--Dites-moi franchement ce que vous pensez. Nous reste-t-il quelque espoir?»
Nouveau silence. Il se demandait s'il devait dire toute la vérité; après réflexion il s'y décida.
«Je n'en vois aucun, Jess; si nous ne sommes pas noyés, nous serons certainement fusillés. Ils nous attendront jusqu'au matin sur la rive et, pour leur propre sécurité, ils n'oseront pas nous laisser vivre.»
Il ignorait que deux des assassins étaient morts et que le troisième avait fui terrifié.
«Chère Jess, reprit-il, à quoi bon mentir? Notre fin peut venir à tout instant; il semble impossible qu'elle ne vienne pas avant le lever du soleil.»
C'étaient là des paroles solennelles et terribles, et le lecteur le comprendra, s'il peut se rendre compte de la situation de nos deux personnages. Il est affreux de se sentir, en pleine force, en pleine jeunesse, face à face avec une mort violente, de savoir que l'on peut, d'un instant à l'autre, entrer dans cet inconnu, plus redoutable peut-être que la vie. John sentait son coeur défaillir devant cette force de la mort. Mais il est quelque chose de plus fort encore: c'est l'amour parfait d'une femme. Contre cela, la mort elle-même ne peut pas prévaloir. Au regard de John, répondait en ce moment le regard de Jess rempli d'une lumière surnaturelle. Elle ne craignait pas la mort, si elle allait au-devant d'elle avec son bien-aimé. La mort était son espoir et sa délivrance. Ici-bas, elle n'attendait rien; au delà elle pouvait trouver tout. Ses fers tombaient, brisés par une main toute-puissante. Le devoir était satisfait, sa mission remplie et elle était libre!... libre de mourir avec son bien-aimé. Oui, son amour était plus profond que la tombe et maintenant il se redressait dans toute sa force, prêt à s'élancer vers les régions de l'amour éternel.
«Vous êtes bien sûr, John? demanda-t-elle encore.
--Oui, chère; oui. Pourquoi me contraindre à vous le répéter? Je ne vois aucun espoir.»
Les bras de la jeune fille enlaçaient le cou de John; il sentait sur ses joues la caresse de ses boucles soyeuses et le souffle de son haleine.
«C'est que j'ai quelque chose à vous dire, John, et je ne peux vous le dire que si nous devons mourir. Vous savez ce que c'est, mais je désire que vous l'entendiez de mes lèvres, avant que je meure. Je vous aime, John, je vous aime, je vous aime! et je suis heureuse de mourir, parce que je peux mourir et quitter ce monde avec vous.»
Il entendit! Et si puisant était cet amour, que le sien, oublié dans la terreur du moment, se réveilla dans toute sa force et son ardeur; lui aussi oublia la mort imminente, pour ne penser qu'à sa passion refoulée jusque-là. Jess était dans ses bras, telle qu'il l'avait prise pour la protéger contre les balles; il baissa la tête pour la mieux regarder. La lune éclairait ce visage pâle et laissait voir dans ses yeux, ce dont aucun homme ne peut se détourner, quand il l'a vu. Une fois encore, même à cette heure et dans ce lieu, le sentiment de soumission complète à la douce tyrannie de Jess s'empara de lui, comme cet autre jour, dans la petite maison de Prétoria. Mais maintenant toute considération terrestre ayant disparu, il n'hésita plus à presser de ses lèvres les lèvres de la jeune fille. Jamais, peut-être, la lune n'avait éclairé scène d'amour aussi saisissante, aussi pathétique. Ces deux êtres goûtaient la joie la plus entière, la plus intense que la vie puisse offrir, tandis que sur eux planait l'ombre de la mort, et qu'à leurs pieds, à moitié caché par les eaux, se raidissait le cadavre du Zulu! Le chariot se balançait dans le courant de la rivière torrentueuse; les corps des chevaux morts plongeaient et reparaissaient selon les ondulations de l'eau, sur laquelle se jouaient les rayons de la lune. Au-dessus des deux amants, le ciel étendait ses profondeurs d'un bleu sombre et parsemées d'étoiles, que tout à l'heure, peut-être, leurs âmes franchiraient; à droite et à gauche, les rives indistinctes allaient se perdre dans l'ombre; mais ils ne voyaient rien de tout cela; ils ne se rappelaient rien, si ce n'est que leurs coeurs s'étaient rencontrés; ils étaient heureux d'un bonheur enivrant, que l'humanité goûte rarement. Le passé n'existait plus; l'avenir allait commencer et entre les deux planait leur passion sanctifiée par la fin prochaine.
Pourquoi les blâmerait-on? Ils avaient été fidèles à leurs promesses et suivi, en se sacrifiant, le chemin du devoir. Mais les engagements de la vie cessent avec elle, et maintenant que l'espérance était morte, que la dernière heure allait sonner, pourquoi auraient-ils refusé ce bonheur, avant d'entrer dans l'inconnu? Raisonnaient-ils ainsi? Raisonnaient-ils encore?
Jess avait posé sa tête sur le coeur de son ami, dans ce muet abandon d'adoration, si rare en ce monde et si supérieur à la passion vulgaire. En plongeant au plus profond des yeux de Jess, Niel était heureux d'avoir vécu et d'arriver ainsi à la mort. Quant à elle, perdue dans l'immensité de son amour, elle soulageait son coeur par des sanglots.
Et les longues heures passaient, sans qu'ils y prissent garde, lorsqu'enfin un air plus froid vint leur annoncer l'approche de l'aube. La mort qu'ils attendaient n'était pas encore venue; elle ne devait pas être loin désormais.
«John, murmura Jess, croyez-vous qu'ils nous tueront avec leurs carabines?
--Oui, répondit-il, d'une voix étranglée; il le faut pour leur propre salut.
--Je voudrais que ce fût fini.»
Tout à coup elle s'arracha du ses bras avec un petit cri, et le chariot oscilla violemment.
«J'oubliais, dit-elle; vous savez nager; pourquoi ne gagneriez vous pas la rive et ne vous sauveriez-vous pas à la faveur de l'obscurité? Il n'y a pas plus de cinquante mètres et le courant n'est plus aussi rapide.»
L'idée de se sauver sans Jess n'était même pas venue à John, et lui parut si absurde, qu'il se mit positivement à rire.
«Ne dites pas d'enfantillages, Jess.
--Mais je le veux. Partez! Il le faut. Qu'importe que je meure maintenant! Je sais que vous m'aimez et je peux mourir heureuse. Je vous attendrai. Oh! John, n'importe où je serai, si je vis et si je me souviens, je vous attendrai, ne l'oubliez jamais. Et maintenant partez, je l'exige; je vous défends de me désobéir; je me jetterai plutôt dans la rivière. Oh! le chariot verse!
--Cramponnez-vous! Tenez-ferme! cria John; les traits sont brisés!»
Il ne se trompait pas; le cuir épais était enfin usé par la friction continuelle sur le roc. Le chariot tourna sur lui-même, puis s'inclina de telle sorte que le cadavre du pauvre Mouti glissa et disparut dans la rivière. Le chariot, allégé de ce poids, reprit un instant l'équilibre, mais n'étant plus soutenu par les corps des chevaux et la force du vent, il se remplit d'eau peu à peu et s'enfonça en tournant sur lui-même. John comprit que tout était perdu et que la mort serait certaine, s'ils restaient dans le véhicule, car ils seraient maintenus sous l'eau par la couverture de toile. Avec une prière muette, il saisit Jess par la taille et sauta dans la rivière; au même instant le chariot sombra.
«Ne bougez pas, au nom du ciel!» cria-t-il, quand il revint sur l'eau.
A la lueur incertaine de l'aube naissante, il pouvait distinguer la rive gauche du Vaal, par laquelle ils étaient entrés dans la rivière le soir précédent. Elle semblait être à une quarantaine de mètres, mais la vitesse du courant était au moins de six noeuds et il comprit qu'avec son fardeau il lui serait impossible d'atteindre le bord. La seule chose à faire était de se maintenir sur l'eau; heureusement elle n'était pas froide et John était un nageur vigoureux. Bientôt il aperçut, à cinquante pas environ, de larges roches éparses dans le lit du Vaal. Alors, saisissant Jess par les cheveux, il fit un effort désespéré. L'eau écumait furieuse autour des roches. A un certain moment, il sentit qu'il avait pied, mais cela ne dura pas et tout à coup il fut emporté et roulé au fond de la rivière, sur de gros galets ronds, qui le contusionnaient douloureusement. Sans savoir comment, il se releva, tenant toujours Jess; deux fois encore il en fut de même. Enfin l'eau ne lui vint plus que jusqu'aux hanches, mais il lui fallait porter Jess dans ses bras. En la soulevant, il éprouva une défaillance qui lui parut mortelle; néanmoins il tint bon et enfin tous deux tombèrent comme une masse sur une large roche plate, où John perdit connaissance.
Lorsqu'il reprit ses sens, il aperçut Jess qui, revenue à elle plus promptement, essayait de lui réchauffer les mains. Il comprit que son évanouissement avait dû être assez long, car le soleil était levé. Se redressant avec peine, il se secoua; il n'avait que des contusions.
«Êtes-vous blessée?» demanda-t-il à Jess qui pâle, faible et meurtrie, les vêtements déchirés par les balles et les roches et ruisselants d'eau, présentait un spectacle vraiment digne de compassion.
«Non, répondit-elle faiblement, pas beaucoup.»
Tous deux, tremblant de froid, s'assirent en plein soleil.
«Que faire? dit John.
--Mourir, répliqua-t-elle farouche. Je voulais mourir; pourquoi m'en avez-vous empêchée? Il est des situations dont on ne sort que par la mort; la nôtre est du nombre.
--Ne craignez rien, dit-il; votre désir sera vite satisfait; les assassins nous poursuivront sans tarder.»
De légères couches de brouillard couvraient le lit et les bords de la rivière, mais elles s'élevaient à mesure que le soleil montait dans le ciel. L'endroit où ils avaient atterri, se trouvait à trois cents mètres en aval de celui où la foudre avait frappé les deux Boers et leurs chevaux. Voyant le brouillard s'élever, John insista pour que Jess se blottît avec lui derrière une roche, afin de pouvoir observer la rive, sans être découverts. Peu après, ils distinguèrent, à deux cents mètres, deux chevaux qui paissaient tranquillement.
«Ah! je m'en doutais, dit John; les bandits ont mis pied à terre là-bas. Dieu merci! j'ai encore mon revolver et les cartouches ne sont pas mouillées. J'ai l'intention de vendre chèrement nos vies.
--Mais, John», s'écria Jess, qui suivait le mouvement de son bras étendu vers la rive, «ce ne sont pas les chevaux des Boers; ce sont nos deux chevaux de volée qui se sont détachés dans l'eau; voyez, ils ont encore leur collier.
--Par Jupiter! ce sont eux. Si nous pouvons seulement les attraper sans être pris nous-mêmes, nous sortirons peut-être d'ici.
--Il n'y a aucun abri aux environs, reprit Jess, et je ne vois pas apparence de Boers. Ils auront cru nous avoir tués et seront partis.»
John porta ses regards alentour et, pour la première fois, un rayon d'espoir se glissa dans son coeur. Ils survivraient peut-être, après tout!
«Allons voir, Jess; à quoi bon rester ici? Il faut que nous cherchions à manger quelque part; je suis d'une faiblesse indicible.»
Elle se releva sans un mot, prit la main qu'il lui tendait et ils se mirent en marche le long de la rive.
Ils n'avaient guère fait que trente pas, lorsque John poussa un cri de joie et se précipita vers quelque chose de blanc, qui s'était pris dans les roseaux. C'était le panier de provisions que la femme de l'aubergiste leur avait donné à Heidelberg. Il avait été enlevé par l'eau et, comme le couvercle était bien attaché, rien ne s'était perdu. John l'ouvrit et retrouva la bouteille d'eau-de-vie, presque tous les oeufs, la viande et le pain; ce dernier en bouillie, par exemple. Il se hâta de déboucher la bouteille, remplit à moitié, avec de l'eau, un verre cassé au fond du panier, ajouta la même quantité d'eau-de-vie et fit boire le tout à Jess qui, en conséquence, ressembla bientôt un peu moins à un cadavre. Il répéta la même cérémonie pour son propre compte et il lui sembla qu'une vie nouvelle s'infiltrait en lui. Après cela ils avancèrent prudemment.
Les chevaux se laissèrent prendre sans peine, ne paraissant pas avoir souffert de l'aventure, quoique l'un d'eux eût été égratigné par une balle.
Il y a un arbre là-bas, ou la berge surplombe; nous ferons bien d'y attacher les chevaux, de procéder à notre toilette et de déjeuner, dit John presque gaiement.
Ils se dirigèrent donc vers l'arbre.
Tout à coup, John, qui marchait le premier, recula en poussant un cri de frayeur et les chevaux devinrent rétifs; devant eux, raidis par la mort et déjà gonflés et décomposés, comme il arrive parfois aux gens foudroyés, leurs carabines tordues dans leurs mains, leurs vêtements hachés et enlevés par l'explosion des cartouches, étaient étendus les corps des deux Boers; spectacle terrifiant et de nature à faire réfléchir les plus sceptiques!
«Et il se trouve des gens pour prétendre qu'il n'y a ni Dieu, ni châtiment pour les coupables!» s'écria John.