LIV - LV
LE ROSEAU
Lorsqu’il eut dans la main le roseau dérisoire Et sur le front l’affreux diadème sanglant, Tous riaient, lui disant: «O roi brillant de gloire, Ton peuple prosterné te salue en tremblant.»
--«Les peuples et les rois ont une même mère, Leur dit-il. L’esprit seul est durable et seul fort; La couronne des rois n’est qu’un signe éphémère, Et mon faible roseau va défier la mort.»
LA CROIX
--«Ta croix? Elle est encor chez l’ouvrier; pas prête. Nous la prendrons, au bas de la côte, en passant.» Et Jésus chemina, levant sa blonde tête Sous la couronne affreuse où l’on voyait du sang.
Au pied du Golgotha, dans sa boutique étroite, Le charpentier se hâte:--«Encor deux ou trois clous,» Grognait-il. Et Jésus regardait d’un œil doux Cet homme qui frappait les clous de sa main droite.
--«Bon ouvrier, dit-il, te voilà bien pressé! Livre toujours, ami, ton œuvre à l’heure dite... Surtout ne gâte rien jamais, pour faire vite... Le mal présent est fait de tout le mal passé.»
Le peuple s’étonnait de sa bonté tranquille. Lui, quand l’homme eut fini, prit sa croix sur son dos; Il sentit sous le faix craquer ses pauvres os, Mais il disait: «L’esprit soutient la chair fragile.»
Et comme il s’éloignait: «Il faut, dit-il encor, Que le forgeron forge et que le faucheur fauche... Sois, pauvre charpentier, béni dans ta main gauche, Celle qui n’a jamais compté l’argent ni l’or.»