‹ Jeunes MadamesChapitre 18 sur 19 · VI

VI

MADELEINE, costume tout blanc, béret idem.

SUZANNE, costume serge, bleu presque noir, chemisette soie jaune, chapeau marin, voile bleu. Sur la plage; elles dessinent.

NOVION, leur ami, tient un parasol.

MADELEINE.--C’est une fière idée que le docteur a eue de nous envoyer à la mer, nous en avions assez, des ombrages séculaires.

SUZANNE.--Au moins, ici, on a quelque chose à observer.

NOVION.--Et qu’est-ce que vous observez, mademoiselle Suzanne?

SUZANNE.--L’espèce humaine, mon cher monsieur, l’espèce humaine; je fais mon petit Barrès!

NOVION.--Voyons, mademoiselle Suzanne, qu’est-ce que vous savez de Barrès?

SUZANNE.--On sait ce qu’on sait. Hein, est-il campé, mon bonhomme?

NOVION.--C’est qu’il pose avec résignation.

SUZANNE.--Avec résignation, essayez-donc, vous! Dieu, est-ce laid, un homme!

NOVION.--C’est flatteur, ce que vous dites-là.

SUZANNE.--Flatteur, pour qui? Auriez-vous des prétentions à la beauté?

MADELEINE.--Novion n’est pas plus mal qu’un autre.

NOVION.--Merci, mademoiselle Madeleine.

SUZANNE.--Oui, c’est laid. J’ai peint tout l’hiver d’après le modèle vivant, je sais ce que je dis.

NOVION.--Je trouve cela inconvenant.

SUZANNE.--Peut-être, mais c’est comme ça: au jour d’aujourd’hui, nous faisons de l’art; avez-vous vu mon musicien, Novion?

NOVION.--Vous ne me l’avez pas montré.

SUZANNE.--Tant pis! c’est mon chef-d’œuvre, il en avait une tignasse, ce modèle-là, et noire et épaisse et frisée; Geneviève croyait que c’était une perruque, et, avec cela, un cou tout blanc.

MADELEINE.--Tais-toi, tu choques Novion.

SUZANNE.--Je le montre bien, moi, mon cou, et mes épaules avec, ça ne choque pas sa pudeur que je sache; est-ce que vous croyez que je peins d’après le mannequin?

NOVION.--Il y a des limites.

SUZANNE.--D’accord; moi, la vue de la poitrine de chimpanzé d’un vieux modèle que nous avions, cela me faisait faire des réflexions philosophiques.

NOVION.--Peut-on les savoir?

SUZANNE.--Non, je les garde pour moi. Regarde-les donc, là-bas, Madeleine, qui le font à la pose.

NOVION.--Qui?

SUZANNE.--Les baigneurs; c’est étonnant comme peu d’hommes ont du mollet en maillot, ils ne valent seulement pas nos modèles.

NOVION.--Est-ce que madame Lardinois connaît la nature de vos observations?

SUZANNE.--Parfaitement, et ma famille aussi; on sait que je n’ai pas d’illusions.

MADELEINE.--Ce n’est pas Suz et moi qui gobons les ténors de quarante-cinq ans; voilà l’avantage d’avoir de l’œil.

SUZANNE.--Ils ne feraient pas de belles académies, pour sûr.

NOVION.--Vous êtes effrayante!

SUZANNE.--Vous n’en pensez pas un mot, je vous amuse, voilà la vérité, mais ça m’est égal; quand elle a vous vu arriver, maman s’est alarmée, je l’ai rassurée. Novion sait bien que nous ne l’épouserons pas, mais cela lui donne un petit chic de nous faire la cour; est-ce pas vrai?

NOVION.--Je n’ai pas d’arrière-pensée, moi.

MADELEINE.--Un impressionniste, quoi! Dites un peu comment vous trouvez mon ciel?

NOVION.--Très bien; vous avez joliment raison de faire du paysage.

MADELEINE.--Qu’est-ce que vous voulez? moi, les académies me font mal au cœur.

SUZANNE.--Tu n’as pas le feu sacré!

MADELEINE.--Et puis, ça m’ennuie de me lever de bonne heure, je ne sais pas comment Suz fait, elle n’a jamais envie de dormir.

SUZANNE.--Ça rend bête, et ça engraisse de trop dormir; regarde celles qui font des passions à cinquante ans, elles se lèvent tôt; et moi je veux y aller aussi de ma petite conquête dans trente ans d’ici; il ne faut pas s’écouter, parce qu’une fois qu’on a commencé, ça ne finit plus; la santé est une affaire de volonté.

MADELEINE.--Tu en parles à ton aise, attends d’avoir un bon rhume de cerveau.

SUZANNE.--N’est-ce pas, Novion, que j’ai raison? à preuve: les princesses, elles ne sont pas autrement faites que nous, et elles vont toujours; la pluie, le brouillard, rien ne leur fait, elles marchent quand même; la vieille reine d’Angleterre roule comme ça depuis cinquante ans. Bien se nourrir, de l’exercice, de l’argent pour ne pas être embêté, c’est ce que j’appelle l’hygiène!

NOVION.--Et, le cœur content, le pauvre petit cœur? qu’est-ce que vous en faites?

SUZANNE.--Du sentiment, maintenant? mais nous parlons raison, voilà qui vous démolit une femme, le cœur. Celles qui vivent de cette herbe-là ont l’air de noyées, à trente ans. Nos malheureuses mères ont été déformées par leur éducation: à la moindre contrariété, crac! du drame, pas de sang-froid pour deux sous; les hommes en ont joliment profité; nous avons un peu plus d’entente, je vous en réponds.

MADELEINE.--Nous saurons nous faire la vie bonne, si je me décide à me marier l’hiver prochain; vous verrez cela, Novion!

NOVION.--Moi, je suis décidé à vous adorer toujours.

SUZANNE.--Ne contrariez pas votre manie; allons grimper sur la falaise, venez avec nous, je dirai à Lardinois qu’on peut faire de mauvaises rencontres.

NOVION.--Madame Lardinois sait bien que je donnerais ma vie pour elle.

SUZANNE.--Allons, en avant! prenez les pliants, au moins il faut que Novion nous serve à quelque chose.

FIN

TABLE

JEUNES MADAMES

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