Chapitre 14
Au printemps de l’année 1930, Gladys rencontra Aldo Monti. Il était beau. Il avait le visage rasé, net, dur, la tête lourde et mâle, des yeux sans douceur. Ses traits avaient cette expression presque inhumaine de volonté, de contrôle de soi, que l’on ne retrouve plus sur les figures anglaises, mais seulement sur celles des étrangers qui les imitent. Toute sa vie Monti s’était efforcé de paraître Anglais dans ses paroles et dans ses actions. Il surveillait jusqu’à ses pensées, de peur qu’elles ne fussent assez pures, assez anglaises. Sa fortune était petite. Il l’administrait habilement, mais la vie devenait difficile.
Très vite, il songea à Gladys comme à une épouse possible. Elle était belle. Elle était extrêmement riche, d’une richesse honorable. Elle lui plaisait. Certes, elle avait eu des amants, il le savait, mais ses aventures n’avaient jamais été viles ou intéressées. Il la courtisa pendant quelques mois, avec ruse et précaution, puis lui demanda d’être sa femme.
Ils se trouvaient tous deux chez des amis italiens des Monti, qui habitaient Paris. C’était une belle journée d’automne, et le jardin était encore éclairé de soleil. On voyait sur le seuil de la maison une colonne de lumière dorée et douce comme du miel, à travers laquelle brillaient les robes claires des femmes.
Gladys portait une robe de mousseline et un chapeau de paille légère, presque transparente, qui couvrait à demi ses beaux cheveux. Sous la courte voilette blanche, les grands yeux inquiets regardaient rarement en face, et se dérobaient aussitôt sous les cils baissés. Elle marcha lentement auprès de Monti jusqu’à une fontaine de bronze où une grappe d’enfants nus était sculptée autour de la margelle. Elle s’y adossa et, distraitement, se mit à caresser les beaux petits corps froids et polis sous ses doigts.
— Gladys, chère, soyez ma femme… Je n’ai pas grand-chose à vous offrir, je le sais… Je suis pauvre, mais j’ai un des plus beaux, des plus vieux noms d’Italie et je serai fier de vous le donner… Vous m’aimez, n’est-il pas vrai, Gladys ?…
Elle soupira. Oui, elle l’aimait. Pour la première fois depuis de longues années, elle voyait en un homme autre chose qu’une aventure sans lendemain. Un homme, enfin, lui offrait de la garder éternellement, de la rassurer, de la défendre contre elle-même. Elle était mortellement lasse de cette poursuite amoureuse que sa vie était devenue. Compter anxieusement ses victoires, chaque jour plus précaires et plus difficiles, voir approcher chaque jour le moment de la vieillesse solitaire… quel cauchemar ! Enfin, elle serait cachée à l’abri de la vie, sur une chaude et dure poitrine d’homme, non pas liée pour un instant à un passant, mais ayant retrouvé un second Richard. Elle baissa le visage. Il regardait sa fine bouche, peinte, anxieuse, aux coins crispés. Elle ne répondait rien, pourtant. Il répéta :
— Nous serions heureux ensemble… Soyez ma femme…
— C’est une folie, dit-elle faiblement.
— Pourquoi ?
Elle ne répondit pas. Le mariage… Sa date de naissance… Il avait trente-cinq ans, et elle… Elle ne put même pas prononcer mentalement le chiffre exact. Une honte folle, douloureuse, l’envahissait. Non, jamais, jamais !… S’il l’épousait, malgré cela, comment se défendre de la pensée qu’il ne voulait que l’argent, qu’il la quitterait un jour, non pas demain peut-être, ni dans un an, mais dix ans encore passeraient… Cela passait si vite… Et alors… Il serait jeune alors, et elle… « Car enfin, c’est un sursis que Dieu m’accorde, c’est un miracle, songea-t-elle désespérément. Un jour de maladie, la fièvre, la fatigue, et je me réveillerai vieille, vieille, vieille… Et il le saura… »
— Non, non, dit-elle doucement, pas cela… Ne pouvons-nous pas continuer à nous aimer sans obligations, sans liens d’aucune sorte ?
— Si vous m’aimiez, dit-il froidement, ces liens vous paraîtraient doux et faciles. Il faut m’épouser, Gladys, si vous tenez à moi.
Elle songea alors qu’il était possible, avec de l’argent et en courant le risque du scandale et du chantage, de masquer sur ses papiers d’identité cette date qu’elle voyait pendant ses veilles, son sommeil et ses rêves… Elle était femme, elle n’avait jamais su voir plus loin que le lendemain.
Elle dit à Monti, avec son sourire ravissant et las :
— Je tiens à vous plus que vous ne le croyez, chéri…
Leurs fiançailles furent officielles et quelque temps après Gladys partit, retourna dans le pays où elle était née. Là, elle se procura une copie de son acte de naissance, gratta un chiffre sur une date, et, avec cette pièce maquillée, elle fit rectifier toutes celles qui lui avaient été délivrées pendant sa vie. Quand elle les eut toutes obtenues ainsi, elle revint dans la petite ville où elle était née et là un scribe complaisant accorda l’extrait de naissance aux autres papiers d’identité. Cela lui coûta une fortune mais, au printemps 1931, elle avait pu enfin se rajeunir officiellement de dix ans. Dix ans seulement, car il y avait un endroit au monde où la tombe de marbre d’une enfant portait une date mensongère, mais ineffaçable…
Dix ans. Elle pouvait avouer quarante-six ans, dix ans encore de plus que Monti. Cet âge, cette tare, ce crime la poursuivait encore. Pour cet homme qu’elle aimait, elle eût voulu être une enfant, de nouveau une faible et fragile enfant, serrée dans des bras forts. Il fallait être indulgente, maternelle, et elle voulait être aimée et admirée, préférée à toutes, non pas comme une amie, ni comme une épouse, mais comme une maîtresse, comme la radieuse jeune fille d’autrefois.
Elle n’eut jamais le courage d’épouser Monti.
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