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Chapitre 3

Quelque temps après, au hasard d’un voyage, Gladys revit le comte Tarnovsky, le jeune Polonais qui lui avait plu à Londres, un soir de bal. Elle l’épousa et vécut deux ans avec lui. Il était beau et vain de sa beauté comme une fille ; il était inconstant, menteur, tendre et faible. La vie commune, entre eux, fut intolérable, car ils usaient l’un envers l’autre d’armes pareilles, d’armes féminines, mensonges, ruses et caprices. Plus tard, elle ne put lui pardonner d’avoir souffert par lui ; elle détestait la souffrance ; comme les enfants, elle attendait et exigeait le bonheur.

Après leur séparation elle rencontra Richard Eysenach, financier fameux, d’origine incertaine, le président de la Mexican Petroleum Co., un homme redouté pour son intelligence froide et aiguë. Il était laid, le torse lourd et puissant, les bras noueux, le front bas, caché à demi par de gros cheveux noirs. Sous ses sourcils épais, ses yeux verts et perçants, quand ils s’abaissaient sur un rival, le scrutaient avec une tolérance amusée et méprisante. Les femmes, pour lui plaire, devaient être belles, dociles et se taire. Il dressa Gladys à lui obéir, à paraître gaie et heureuse sur un signe de lui, à ne se soucier au monde que de sa beauté et du plaisir. Il ne se lassait pas de la regarder s’habiller, choisir longuement entre deux parures, contempler ses traits dans son miroir. Il éprouvait une jouissance aiguë, sensuelle, à la traiter en enfant. Quand elle se blottissait dans ses bras, quand elle murmurait : « Je suis si petite auprès de vous, Dick, si faible… » quand elle le regardait ainsi, levant vers lui son doux visage moqueur, un éclair de désir et presque de folie passait sur sa figure froide et fermée. Il se jetait sur elle et lui mordait la bouche avec emportement, en l’appelant : « Ma petite fille, mon enfant chéri, ma petite enfant… »

Ce vice inavoué qu’il trompait avec elle était la source de leur plaisir, et, pour Gladys, le secret du pouvoir qu’elle exerçait sur lui et sur d’autres. Elle aimait ses caresses rudes et sauvages. Plus tard, les hommes qui lui plurent ressemblèrent tous par quelque côté à Richard. Elle garda longtemps un amant, Sir Mark Forbes, l’homme d’État anglais qui eut son heure de gloire avant la guerre. Il était dur et ambitieux, façonné par l’habitude et l’amour du pouvoir, et, avec elle seule, faible et désarmé. C’était cela qu’elle aimait, c’était cela qui l’irritait ; il lui fallait constamment se prouver à elle-même son empire sur les hommes.

Dans les années qui précédèrent la guerre, sa beauté atteignit à ce point de perfection que le bonheur seul, la satisfaction de tous les désirs donne aux femmes. Olivier Beauchamp, le fils de Claude et de Teresa, presque adolescent encore, et qui fut reçu chez elle, lorsqu’elle traversa Paris, en 1907, vit une femme, dont le visage et le corps étaient aussi beaux qu’à vingt ans, mais qui respirait l’assurance et la paix du bonheur. Elle était entourée d’hommes amoureux. Les serments, les supplications, les larmes, elle y était accoutumée comme un ivrogne l’est au vin ; elle n’en était pas rassasiée, mais leur doux poison lui était nécessaire comme le seul aliment qui l’eût fait vivre. Elle ne s’en cachait pas. Elle pensait qu’une femme n’est jamais blasée, qu’elle est un petit animal infatigable, qu’un ambitieux peut se lasser des honneurs et un avare de l’or, mais que jamais une femme ne renonce à son métier de femme ; quand elle pensait à la vieillesse, elle lui paraissait si lointaine encore qu’elle la regardait en face sans trembler, s’imaginant que la mort viendrait pour elle avant la fin du plaisir.

Auprès d’elle, cependant, grandissait sa fille, la petite Marie-Thérèse. C’était une belle petite fille, la peau fraîche et pâle, avec de longs et raides cheveux blonds, et la grâce émouvante de cet âge où la beauté ne réside pas encore dans l’expression mais dans le modelé des traits, le grain de la peau, et où, pourtant, palpite dans le regard, autour des lèvres entrouvertes, l’éveil, le pressentiment de l’émotion plutôt que l’émotion elle-même. On disait d’elle : « Jamais elle ne ressemblera à sa mère… Jamais elle n’égalera sa mère… » Elle vivait dans le sillage de cette mère si belle et, comme tous ceux qui entouraient Gladys, elle ne souhaitait que lui plaire, la servir et l’aimer.

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