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Chapitre 98 M. d’Aiguillon prend sa revanche

Le lendemain du jour où le terrible arrêt du Parlement avait empli de bruit Paris et Versailles, lorsque l’attente était grande pour tout le monde de savoir quelle serait la suite de cet arrêt, M. le duc de Richelieu, qui s’était transporté à Versailles et avait repris sa vie régulière, vit entrer chez lui Rafté, tenant une lettre à la main. Le secrétaire flairait et pesait cette lettre avec un air d’inquiétude qui se communiqua promptement au maître.

— Qu’est-ce encore, Rafté ? demanda le maréchal.

— Quelque chose de peu agréable, j’imagine, monseigneur, et qui est enfermé là-dedans.

— Pourquoi imagines-tu cela ?

— Parce que la lettre est de M. le duc d’Aiguillon.

— Ah ! ah ! fit le duc, de mon neveu ?

— Oui, monsieur le maréchal. Au sortir du conseil du roi, un huissier de la chambre est venu et m’a remis ce pli pour vous ; voilà dix minutes que je le tourne et le retourne sans pouvoir m’empêcher d’y voir quelque mauvaise nouvelle.

Le duc étendit la main.

— Donne, dit-il, je suis brave.

— Je vous préviens, interrompit Rafté, que l’huissier, en me remettant ce papier, a ri jusqu’au fond du gosier.

— Diable ! voilà qui est inquiétant ; donne toujours, répliqua le maréchal.

— Et qu’il a ajouté :

» – M. le duc d’Aiguillon recommande que M. le maréchal ait ce message sur-le-champ.

— Douleur ! tu ne me feras pas dire que tu sois un mal ! s’écria le vieux maréchal en brisant le cachet d’une main ferme.

Et il lut.

— Eh ! eh ! vous faites la grimace, dit Rafté les mains derrière le dos, en observateur.

— Est-il possible ! murmura Richelieu poursuivant sa lecture.

— C’est sérieux, à ce qu’il paraît ?

— Tu as l’air enchanté ?

— Sans doute, je vois que je ne m’étais pas trompé.

Le maréchal reprit sa lecture.

— Le roi est bon, dit-il au bout d’un instant.

— Il nomme M. d’Aiguillon ministre ?

— Mieux que cela.

— Oh ! oh ! quoi donc ?

— Lis et commente.

Rafté lut à son tour ce billet ; il était écrit de la main même du duc d’Aiguillon et conçu en ces termes :

Mon cher oncle,

Votre bon conseil a porté ses fruits : j’ai confié mes chagrins à cette excellente amie de notre maison, Mme la comtesse Du Barry, qui a bien voulu déposer ma confidence dans le sein de Sa Majesté. Le roi s’est indigné des violences que me font MM. du Parlement, à moi qui me suis employé si fidèlement à son service, et, dans son conseil de ce jour même, Sa Majesté a cassé l’arrêt du Parlement et m’a enjoint de continuer mes fonctions de pair de France.

Je vous envoie, mon cher oncle, sachant bien tout le plaisir que vous fera cette nouvelle, la teneur de la décision que Sa Majesté a prise en conseil aujourd’hui. Je l’ai fait copier par un secrétaire, et vous en avez notification avant qui que ce soit au monde.

Veuillez croire à mon tendre respect, mon cher oncle, et me continuez vos bonnes grâces et vos bons conseils.

Signé : Duc d’Aiguillon.

— Il se moque de moi par-dessus le marché, s’écria Richelieu.

— Ma foi, je crois que oui, monseigneur.

— Le roi ! le roi ! qui se jette dans le guêpier.

— Vous ne vouliez pas le croire hier.

— Je n’ai pas dit qu’il ne s’y jetterait pas, monsieur Rafté, j’ai dit qu’il s’en tirerait… Or, tu vois qu’il s’en tire.

— Le fait est que le Parlement est battu.

— Et moi aussi !

— Pour le moment, oui.

— Pour toujours ! Hier, je le pressentais, et tu m’as tant consolé, qu’il ne pouvait manquer de m’arriver des désagréments.

— Monseigneur, vous vous découragez un peu tôt, ce me semble.

— Maître Rafté, vous êtes un niais. Je suis battu et je paierai l’amende. Vous ne comprenez peut-être pas tout ce qu’il y a de désagréable pour moi à être la risée de Luciennes ; à l’heure qu’il est, le duc me raille dans les bras de Mme Du Barry. Mlle Chon et M. Jean Du Barry font des gorges chaudes à mon endroit ; le négrillon se bourre de bonbons en me faisant la nique. Corbleu ! j’ai bon caractère, mais tout cela me rend furieux.

— Furieux, monseigneur ?

— J’ai dit le mot, furieux !

— Alors il ne fallait pas faire ce que vous avez fait, répliqua philosophiquement Rafté.

— Vous m’y avez poussé, monsieur le secrétaire.

— Moi ?

— Oui, vous.

— Eh ! qu’est-ce que cela me fait, que M. d’Aiguillon soit ou ne soit pas pair de France ? Je vous le demande, monseigneur. Votre neveu ne me fait pas tort, ce me semble.

— Monsieur Rafté, vous êtes un impertinent !

— Il y a quarante-neuf ans que vous me le dites, monseigneur.

— Et je vous le répéterai encore.

— Pas quarante-neuf ans, voilà qui me rassure.

— Rafté, si c’est comme cela que vous prenez mes intérêts !…

— Les intérêts de vos petites passions, non, monsieur le duc, jamais… Vous faites, tout homme d’esprit que vous êtes, des sottises que je ne pardonnerais pas à un cuistre tel que moi.

— Expliquez-vous, monsieur Rafté, et, si j’ai tort, je l’avouerai.

— Il vous a fallu hier une vengeance, n’est-ce pas ? Vous avez voulu voir l’humiliation de votre neveu, vous avez voulu apporter en quelque sorte l’arrêt du Parlement et compter les tressaillements et les palpitations de votre victime, comme dit M. de Crébillon le fils. Eh bien ! monsieur le maréchal, ces spectacles-là se paient gros ; ces satisfactions-là coûtent cher… Vous êtes riche, payez, monsieur le maréchal, payez !

— Qu’eussiez-vous fait à ma place, vous, monsieur le bel esprit ? Voyons.

— Rien… J’eusse attendu sans donner signe de vie ; mais il vous démangeait d’opposer le Parlement à la Du Barry, du moment où la Du Barry trouvait M. d’Aiguillon plus jeune que vous.

Un grognement du maréchal fut sa réponse.

— Eh bien ! poursuivit Rafté, le Parlement était assez soufflé par vous pour faire ce qu’il a fait ; l’arrêt lancé, vous offriez vos services à votre neveu, qui ne se fût douté de rien.

— Cela est bel et bon, et j’admets que j’aie eu tort ; mais alors vous deviez m’avertir.

— Moi, empêcher de faire le mal ?… Vous me prenez pour un autre, monsieur le maréchal ; vous répétez à tout venant que je suis votre créature, que vous m’avez dressé, et vous voudriez que je ne fusse pas ravi de voir se faire une sottise ou arriver un malheur ?… Allons donc !

— Il arrivera un malheur, alors, monsieur le sorcier ?

— Certainement.

— Lequel ?

— C’est que vous vous entêterez, et que M. d’Aiguillon prendra le joint entre le Parlement et Mme Du Barry ; ce jour-là, il sera ministre, et vous, exilé… ou à la Bastille.

Le maréchal renversa de fureur tout le contenu de sa tabatière sur le tapis.

— À la Bastille ! dit-il en haussant les épaules : est-ce que Louis XV est Louis XIV ?

— Non ; mais Mme Du Barry, doublée de M. d’Aiguillon, vaudra Mme de Maintenon, prenez-y garde ! et je ne sache pas aujourd’hui de princesse du sang qui vous y aille porter des bonbons et la petite oie.

— Voilà bien des pronostics, répliqua le maréchal après un long silence… Vous lisez dans l’avenir ; mais, pour le présent, s’il vous plaît ?

— M. le maréchal est trop sage pour qu’on lui donne des conseils.

— Dis donc, monsieur le drôle, ne vas-tu pas aussi te moquer de moi ?…

— Faites attention, monsieur le maréchal, que vous confondez les dates ; on n’appelle plus drôle un homme passé quarante ans ; j’en ai soixante-sept.

— N’importe… sors-moi de là, et… vite !… vite !…

— Par un conseil ?

— Par ce que tu voudras.

— Il n’est pas temps encore.

— Décidément, tu fais le plaisant.

— Plût à Dieu !… Si je faisais le plaisant, c’est que la circonstance serait plaisante… et malheureusement, elle ne l’est pas.

— Qu’est-ce que cette défaite : il n’est pas temps ?

— Non, monseigneur, il n’est pas temps. Si la notification de l’arrêté du roi était parvenue à Paris, je ne dis pas… Voulez-vous que nous expédions un courrier à M. le président d’Aligre ?

— Pour qu’on se moque plus tôt de nous !…

— Quel amour-propre ridicule, monsieur le maréchal ! vous feriez perdre la tête à un saint… Tenez laissez-moi finir mon plan de descente en Angleterre, et achevez de vous noyer dans votre intrigue de portefeuille, puisque la besogne est à moitié faite.

Le maréchal connaissait les humeurs noires de M. Rafté ; il savait qu’une fois sa mélancolie déclarée, le secrétaire n’était plus bon à toucher avec des pincettes.

— Voyons, ne me boude pas, dit-il, et, si je ne comprends pas, fais-moi comprendre.

— Alors, Monseigneur veut que je lui trace un plan de conduite ?

— Certainement, puisque tu prétends que je ne sais pas me conduire moi-même.

— Eh bien ! soit ! écoutez donc.

— J’écoute.

— Vous enverrez à M. d’Aligre, dit Rafté d’un ton bourru, la lettre de M. d’Aiguillon, vous y joindrez l’arrêté pris par le roi en son conseil. Vous attendrez que le Parlement se soit assemblé là-dessus et en ait délibéré, ce qui arrivera immédiatement ; ensuite de quoi, vous monterez en carrosse et irez rendre une petite visite à votre procureur, maître Flageot.

— Plaît-il ? s’écria Richelieu, que ce nom fit bondir comme la veille. Encore M. Flageot ! que diable maître Flageot a-t-il à faire en tout ceci, et qu’irai-je, moi, faire chez un maître Flageot ?

— J’ai eu l’honneur de vous dire, monseigneur, que maître Flageot était votre procureur.

— Eh bien ! après ?

— Eh bien ! s’il est votre procureur, il a des sacs à vous… des procès quelconques… vous irez lui demander des nouvelles de vos procès.

— Demain ?

— Oui, monsieur le maréchal, demain.

— Mais c’est votre affaire, cela, monsieur Rafté.

— Non pas, non pas… Bon quand maître Flageot était un simple gratte-papier ; alors je pouvais traiter d’égal à égal avec lui ; mais, comme à partir de demain, maître Flageot est un Attila, un fléau des rois, ni plus ni moins, ce n’est pas trop d’un duc et pair, maréchal de France, pour conférer avec ce tout-puissant.

— Tout cela, est-ce sérieux, ou jouons-nous la comédie ?

— Vous verrez demain si c’est sérieux, monseigneur.

— Mais encore, dis-moi ce qui m’arrivera chez ton maître Flageot ?

— J’en serais bien fâché… vous voudriez me prouver demain que vous aviez deviné d’avance… Bonsoir, monsieur le maréchal. Rappelez-vous ceci : un courrier à M. d’Aligre tout de suite, une visite à maître Flageot demain. Ah ! l’adresse… le cocher la sait, il m’y a conduit assez de fois depuis huit jours.

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Le lecteur nous demandera sans doute pourquoi maître Flageot, qui va jouer un si majestueux rôle, était appelé procureur au lieu d’avocat ; le lecteur ayant raison, nous ferons droit à sa requête.

Les vacances étaient depuis quelque temps réitérées au Parlement, et les avocats plaidaient si peu, que ce n’était pas la peine d’en parler.

Maître Flageot, prévoyant le moment où on ne plaiderait pas du tout, fit quelques arrangements avec maître Guildou, le procureur, qui lui céda son étude et sa clientèle moyennant la somme de vingt-cinq mille livres une fois données. Voilà comment maître Flageot se trouva être procureur. Que si on nous demande maintenant comment il paya les vingt-cinq mille livres, nous répondrons que ce fut en épousant Mlle Marguerite, à qui cette somme échut en héritage vers la fin de l’année 1770, trois mois avant l’exil de M. de Choiseul.

Maître Flageot depuis longtemps s’était fait remarquer par sa persévérance à tenir le parti de l’opposition. Une fois procureur, il redoubla de violence, et à cette violence gagna quelque célébrité. Ce fut cette célébrité, jointe à la publication d’un mémoire incendiaire sur le conflit de M. d’Aiguillon avec M. de la Chalotais, qui attira l’attention de M. Rafté, lequel avait besoin de se tenir au courant des affaires du Parlement.

Mais, malgré sa dignité nouvelle et son importance croissante, maître Flageot ne quitta pas la rue du Petit-Lion-Saint-Sauveur. Il eût été trop cruel à mademoiselle Marguerite de ne pas s’entendre appeler Mme Flageot par les voisines, et de ne pas être respectée par les clercs de maître Guildou, passés au service du nouveau procureur.

On devine ce que M. de Richelieu souffrait en traversant Paris, le Paris nauséabond de cette zone pour aborder à ce trou punais que l’édilité parisienne décorait du nom de rue.

Devant la porte de maître Flageot, le carrosse de M. de Richelieu fut arrêté par un autre carrosse qui s’arrêtait aussi.

Le maréchal aperçut une coiffure de femme qui descendait de cette voiture, et, comme ses soixante-quinze ans ne l’avaient pas rebuté du métier de galant, il se hâta de plonger ses pieds dans la boue noire pour aller offrir la main à cette dame qui descendait seule.

Mais, ce jour-là, le maréchal jouait de malheur : une jambe sèche et rugueuse qui s’allongea sur le marchepied, trahit une vieille femme. Un visage ridé, tanné sous une ligne de rouge, acheva de lui prouver que cette femme était non seulement vieille, mais décrépite.

Il n’y avait cependant pas à reculer, le maréchal avait fait le mouvement et le mouvement avait été vu ; d’ailleurs, M. de Richelieu n’était pas jeune. Cependant la plaideuse, car quelle femme à voiture fût venue en cette rue, si elle n’eût été une plaideuse ? cependant, disons-nous, la plaideuse n’imita point l’hésitation du duc ; elle déposa avec un horrible sourire sa patte dans la main de Richelieu.

« J’ai vu cette figure-là quelque part », dit tout bas le maréchal.

Et, tout haut :

— Est-ce que Madame monte aussi chez maître Flageot ? demanda-t-il.

— Oui, monsieur le duc, répliqua la vieille.

— Oh ! j’ai l’honneur d’être connu de vous, madame ? s’écria le duc, désagréablement surpris, en s’arrêtant sur le seuil de l’allée noire.

— Qui ne connaît M. le maréchal duc de Richelieu ? fut-il répondu. Il faudrait ne pas être femme.

« Cette guenon croit donc qu’elle est une femme ? » murmura le vainqueur de Mahon.

Et il salua le plus gracieusement du monde.

— Si j’osais demander à mon tour, ajouta-t-il, à qui j’ai l’honneur de parler ?

— Je suis la comtesse de Béarn, votre servante, répondit la vieille en faisant une révérence de cour sur le plancher boueux de l’allée, à trois pouces d’une trappe de cave ouverte, dans laquelle le maréchal s’attendait méchamment à la voir disparaître à son troisième plié.

— Enchanté, madame, ravi, dit-il, et je rends mille grâces au hasard. Vous avez donc aussi des procès, madame la comtesse ?

— Eh ! monsieur le duc, je n’en ai qu’un ; mais quel procès ! Il n’est pas que vous n’en ayez ouï parler ?

— Fort bien, fort bien ; ce grand procès… c’est vrai, pardon. Comment diable avais-je oublié cela ?

— Contre les Saluces.

— Contre les Saluces, oui, madame la comtesse ; ce procès sur lequel on a fait cette chanson…

— Une chanson !… dit la vieille piquée, quelle chanson ?

— Prenez garde, madame, il y a ici un renfoncement, dit le duc, qui vit que décidément la vieille ne se jetterait pas dans le trou ; prenez la rampe, c’est-à-dire la corde.

La vieille monta les premières marches. Le duc la suivit.

— Oui, une chanson assez drôle, dit-il.

— Une chanson assez drôle sur mon procès ?…

— Dame ! je vous en fais juge… Mais vous la connaissez peut-être ?…

— Pas du tout.

— C’est sur l’air de La Bourbonnaise ; il y est dit :

Mme la comtesse,

Faites-moi politesse,

Je suis dans l’embarras.

» C’est Mme Du Barry qui parle, vous entendez.

— C’est impertinent pour elle…

— Que voulez-vous ! les chansonniers… ils ne respectent rien. Dieu ! que cette corde est grasse ! Alors vous répondez ceci :

Je suis vieille et têtue ;

Un gros procès me tue ;

Qui me le gagnera ?

– Eh ! monsieur, c’est affreux ! s’écria la comtesse ; on n’outrage pas ainsi une femme de qualité !

— Madame, excusez-moi si j’ai chanté faux ; cet escalier m’échauffe… Ah ! nous voici arrivés ; permettez que je tire le pied de biche.

La vieille laissa passer en grommelant le duc devant elle.

Le maréchal sonna, et Mme Flageot, qui, pour être devenue procureuse, n’avait pas cessé d’être portière et cuisinière, vint ouvrir la porte.

Les deux plaideurs, introduits dans le cabinet de maître Flageot, trouvèrent un homme furieux qui s’escrimait, la plume aux dents, à dicter un factum terrible à son premier clerc.

— Mon Dieu, maître Flageot, qu’y a-t-il donc ? s’écria la comtesse, dont la voix fit se retourner le procureur.

— Ah ! madame, serviteur de tout mon cœur. Un siège à Mme la comtesse de Béarn. Monsieur est avec vous, madame ?… Eh ! mais je ne me trompe pas, M. le duc de Richelieu chez moi !… Un autre siège, Bernardet, un autre siège.

— Maître Flageot, dit la comtesse, où en est mon procès, je vous prie ?

— Ah ! madame, justement je m’occupais de vous à cette heure.

— Fort bien, maître Flageot, fort bien.

— Et d’une façon, madame la comtesse, qui fera du bruit, je l’espère.

— Hum ! prenez garde…

— Oh ! madame, il n’y a plus rien à ménager…

— Si vous vous occupez de moi, alors vous pouvez donner audience à M. le duc.

— Monsieur le duc, excusez-moi, dit maître Flageot ; mais vous êtes trop galant pour ne pas comprendre…

— Je comprends, maître Flageot, je comprends.

— Maintenant, je suis tout à vous.

— Soyez tranquille, je n’abuserai pas : vous savez ce qui m’amène.

— Les sacs que M. Rafté m’a remis l’autre jour.

— Quelques pièces relatives à mon procès de… à mon procès du… Que diable ! vous devez savoir de quel procès je veux parler, maître Flageot.

— De votre procès de la terre de Chapenat.

— Je ne dis pas non, et me ferez-vous gagner ?… Voyons. Ce serait bien gracieux de votre part.

— Monsieur le duc, c’est une affaire remise indéfiniment.

— Bon ! pourquoi ?

— Cela ne se plaidera pas avant un an, au moins.

— La raison, s’il vous plaît ?

— Les circonstances, monsieur le duc, les circonstances… Vous connaissez l’arrêté de Sa Majesté ?…

— Je crois que oui… Lequel ? Sa Majesté rend beaucoup d’arrêtés.

— Celui qui annule le nôtre.

— Très bien. Après ?

— Eh bien ! monsieur le duc, nous y répondrons en brûlant nos vaisseaux.

— En brûlant vos vaisseaux, mon cher ? vous brûlerez les vaisseaux du Parlement ? Voilà qui n’est pas parfaitement clair et j’ignorais que le Parlement eût des vaisseaux.

— La première Chambre refuse d’enregistrer peut-être ? demanda Mme de Béarn, que le procès de M. de Richelieu ne distrayait en aucune façon du sien.

— Mieux que cela.

— La seconde aussi ?

— Ça ne serait rien… Les deux chambres ont pris la résolution de ne plus rien juger avant que le roi ait retiré M. d’Aiguillon.

— Bah ! s’écria le maréchal en frappant des mains.

— Ne plus juger… quoi ? demanda la comtesse émue.

— Mais… les procès, madame.

— On ne jugerait pas mon procès, à moi ? s’écria Mme de Béarn avec une terreur qu’elle ne cherchait pas même à dissimuler.

— Pas plus le vôtre, madame, que celui de M. le duc.

— Mais c’est inique ! c’est de la rébellion aux ordres de Sa Majesté, cela.

— Madame, répliqua le procureur majestueusement, le roi s’est oublié… nous nous oublions aussi.

— Monsieur Flageot, vous vous ferez mettre à la Bastille, c’est moi qui vous le dis.

— J’irai en chantant, madame, et, si j’y vais, tous mes confrères m’y suivront en portant des palmes.

— Il est enragé ! dit la comtesse à Richelieu.

— Nous sommes tous comme cela, répliqua le procureur.

— Oh ! oh ! fit le maréchal, cela devient curieux.

— Mais, monsieur, vous m’avez dit tout à l’heure que vous vous occupiez de moi, reprit Mme de Béarn.

— Je l’ai dit, et c’est vrai… Vous êtes, madame, le premier exemple que je cite dans ma narration ; voici le paragraphe qui vous concerne.

Et il arracha des mains de son clerc le factum commencé, pinça son nez avec ses lunettes et lut avec emphase :

Leur état perdu, leur fortune compromise, leurs devoirs foulés aux pieds... Sa Majesté comprendra combien ils ont dû souffrir... Ainsi, l’exposant détenait entre ses mains une importante affaire de laquelle dépend la fortune d’une des premières maisons du royaume ; par ses soins, par son industrie, par son talent, il ose le dire, cette affaire marchait à bien, et le droit de très haute et très puissante dame Angélique-Charlotte-Véronique, comtesse de Béarn, allait être reconnu, proclamé, lorsque le souffle de la discorde... s’engouffrant...

— J’en suis resté là, madame, dit le procureur en se rengorgeant, et je crois que la figure sera belle.

— Monsieur Flageot, dit la comtesse de Béarn, il y a quarante ans que je fis officier pour la première fois M. votre père, digne homme s’il en fut ; je vous continuai ma clientèle ; vous avez gagné dix ou douze mille livres avec mes affaires ; vous en eussiez gagné autant encore, peut-être.

— Écrivez, écrivez tout cela, dit vivement Flageot à son clerc, c’est un témoignage, c’est une preuve : on l’insérera dans la confirmation.

— Or, interrompit la comtesse, je vous retire mes dossiers ; à partir de ce moment, vous avez perdu ma confiance.

Maître Flageot, frappé de cette disgrâce comme d’un coup de foudre, resta un moment stupéfait ; mais, se relevant sous le coup comme un martyr qui confesse son Dieu :

— Soit ! dit-il ; Bernardet, rendez les dossiers à Madame, et vous consignerez ce fait, ajouta-t-il, que l’exposant a préféré sa conscience à sa fortune.

— Pardon, comtesse, glissa le maréchal à l’oreille de Mme de Béarn, mais vous n’avez pas réfléchi, ce me semble.

— À quoi, monsieur le duc ?

— Vous retirez vos dossiers à ce brave protestant ; mais pourquoi faire ?

— Pour les porter à un autre procureur, à un autre avocat ! s’écria la comtesse.

Maître Flageot leva les yeux au ciel avec un funèbre sourire d’abnégation, de résignation stoïque.

— Mais, continua le maréchal, toujours parlant à l’oreille de la comtesse, puisqu’il est décidé que les chambres ne jugeront rien, ma chère madame, un autre procureur n’occupera pas plus pour vous que maître Flageot…

— C’est donc une ligue ?

— Pardieu ! croyez-vous maître Flageot assez bête pour se faire protestant tout seul, pour perdre son étude tout seul, si ses confrères ne devaient pas faire comme lui, et, par conséquent, le soutenir ?

— Mais vous, monsieur, que faites-vous ?

— Moi, je déclare que maître Flageot est un fort honnête procureur, et que mes dossiers sont aussi bien chez lui que chez moi… en conséquence, je les lui laisse tout en le payant, bien entendu, comme s’il poursuivait.

— On dit avec raison, monsieur le maréchal, que vous êtes un esprit généreux, libéral ! s’écria maître Flageot ; j’en propagerai la renommée, monsieur le duc.

— Vous me comblez, mon cher procureur, répondit Richelieu en s’inclinant.

— Bernardet ! cria le procureur enthousiasmé à son clerc, vous insérerez à la péroraison l’éloge de M. le maréchal de Richelieu.

— Non, non pas ! maître Flageot, je vous en supplie… répliqua vivement le maréchal. Oh ! diable, qu’allez-vous faire là ? J’aime le secret pour ce qu’on est convenu d’appeler une bonne action… Ne me désobligez pas, maître Flageot ; je nierais, voyez-vous, je démentirais : ma modestie est susceptible… Voyons, comtesse, que dites-vous ?

— Je dis que mon procès sera jugé… qu’il me faut un jugement, et je l’aurai.

— Et moi, je dis que, si votre procès est jugé, madame, c’est que le roi aura envoyé les Suisses, les chevau-légers et vingt pièces de canon dans la grande salle, répondit maître Flageot d’un air belliqueux qui acheva de consterner la plaideuse.

— Vous ne croyez pas, alors, que Sa Majesté puisse sortir de ce pas ? dit tout bas Richelieu à Flageot.

— Impossible, monsieur le maréchal ; c’est un cas inouï. Plus de justice en France, c’est comme s’il n’y avait plus de pain.

— Croyez-vous ?

— Vous verrez.

— Mais le roi se fâchera.

— Nous sommes résolus à tout !

— Même à l’exil ?

— Même à la mort, monsieur le maréchal ! parce qu’on porte une robe, on n’a pas moins un cœur.

Et M. Flageot frappa vigoureusement sa poitrine.

— En effet, dit Richelieu à sa compagne, je crois, madame, que voilà un mauvais pas pour le ministère.

— Oh ! oui, répondit après un silence la vieille comtesse, et il est bien triste pour moi, qui ne me mêle en rien à tout ce qui se passe, de me trouver prise dans ce conflit.

— M’est avis, madame, dit le maréchal, qu’il existe de par le monde quelqu’un qui vous aiderait en cette affaire, quelqu’un de bien puissant… Mais cette personne voudra-t-elle ?

— Est-ce trop de curiosité, monsieur le duc, que de vous demander le nom de cette puissance ?

— Votre filleule, dit le duc.

— Oh ! oh ! Mme Du Barry ?

— Elle-même.

— Au fait, c’est vrai… vous me donnez une idée.

Le duc se mordit les lèvres.

— Vous irez à Luciennes ? dit-il.

— Sans balancer.

— Mais la comtesse Du Barry ne brisera pas l’opposition du Parlement.

— Je lui dirai que je veux voir mon procès jugé, et, comme elle ne peut rien me refuser après le service que je lui ai rendu, elle dira au roi que la chose lui plaît. Sa Majesté parlera au chancelier, et le chancelier a le bras long, monsieur le duc… Maître Flageot, faites-moi le plaisir de bien étudier mon affaire ; elle arrivera au rôle plus tôt que vous ne croyez : c’est moi qui vous le dis.

Maître Flageot tourna la tête avec une incrédulité qui ne fit pas revenir la comtesse.

Pendant ce temps, le duc avait réfléchi.

— Eh bien ! puisque vous allez à Luciennes, madame, voudrez-vous bien y présenter mes très humbles respects ?

— Très volontiers, monsieur le duc.

— Nous sommes compagnons d’infortune ; votre procès est en souffrance, le mien aussi ; en priant pour vous, vous feriez pour moi… En outre, vous pourriez témoigner là-bas du déplaisir que me causent ces têtes carrées du Parlement ; vous ajouteriez que c’est moi qui vous ai donné le conseil de recourir à la divinité de Luciennes.

— Je n’y manquerai pas, monsieur le duc. Adieu, messieurs.

— Faites-moi l’honneur d’accepter ma main pour rejoindre votre carrosse. Encore une fois, adieu, maître Flageot, je vous laisse à vos occupations…

Le maréchal conduisit la comtesse à sa voiture.

« Rafté avait raison, dit-il, les Flageot vont faire une révolution. Dieu merci, me voici étayé des deux côtés… Je suis de la Cour, et je suis parlementaire. Mme Du Barry va s’engager dans la politique et tomber toute seule ; si elle résiste, j’ai ma petite mine de Trianon. Décidément, ce diable de Rafté est de mon école et j’en ferai mon chef de cabinet le jour où je serai ministre. »

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