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Chapitre 1

JOURNAL

DE

EUGÈNE DELACROIX

TOME PREMIER

1823-1850

PRÉCÉDÉ D'UNE ÉTUDE SUR LE MAITRE

PAR M. PAUL FLAT

NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS PAR MM. PAUL FLAT ET RENÉ PIOT

Portraits et fac-simile

PARIS

LIBRAIRIE PLON

PLON-NOURRIT ET Cie IMPRIMEURS-ÉDITEURS

8, RUE GARANCIÈRE--6e

1893

Le Journal d'Eugène Delacroix se compose de notes prises au jour le jour, écrites à bâtons rompus, où le grand artiste jetait chaque soir au courant de la plume, sans ordre, sans plan, sans transitions, toutes les idées, les réflexions, les théories, les extases, les découragements qui pouvaient traverser son esprit toujours en travail.

Commencé en 1823 par un jeune homme de vingt-deux ans, dans la fièvre d'une vie ardente et tourmentée, ce Journal a d'abord l'allure rapide et quelque peu décousue; à mesure que les années s'avancent, le sang s'apaise, l'esprit se mûrit et s'élève, l'expérience naît, l'horizon s'élargit, le style se précise et les aperçus succincts du début font place peu à peu à de véritables morceaux littéraires.

Ces notes qui n'étaient pas destinées à voir le jour et qui embrassent une période de plus de quarante années, se trouvent consignées sur une série de petits cahiers, de calepins et d'agendas portant chacun sa date.

L'existence de ce Journal était connue: des copies en furent prises; à la mort de Delacroix, elles demeurèrent entre les mains de l'élève le plus fidèle, du véritable disciple du maître, le peintre Pierre Andrieu, à qui nous devons rendre ici un sincère hommage. La vénération d'Andrieu pour Delacroix avait revêtu le caractère d'une véritable religion: dépositaire de la pensée du grand peintre, il résolut de la garder pour lui seul, et, tant qu'il vécut, il se refusa à publier ces pages qu'il relisait sans cesse.

Pierre Andrieu est mort l'an dernier. Sa veuve et sa fille n'ont pas cru devoir priver plus longtemps le public d'un document si précieux pour l'histoire de l'art, et elles nous ont confié la mission de le mettre au jour.

La publication actuelle est donc faite d'après les papiers remis à Pierre Andrieu. Mais pour écarter toute critique, éviter toute erreur et assurer à la pensée de l'écrivain toute son exactitude et toute son autorité, les éditeurs ont pensé qu'il était indispensable de contrôler ces notes, page par page, sur les manuscrits originaux. Le petit-neveu du grand peintre, M. de Verninac, sénateur du Lot, avec une bonne grâce et une courtoisie dont nous ne saurions trop le remercier, nous a permis de faire ce travail de vérification sur les originaux eux-mêmes, qu'il a bien voulu nous communiquer.

Si dans ce Journal certaines lacunes sont à constater, notamment pour la période de 1848, par contre nous avons eu la bonne fortune de retrouver certains carnets qu'on croyait égarés. Le fameux voyage au Maroc, dont la trace semblait perdue, appartient aujourd'hui à M. le professeur Charcot, qui nous a permis de reproduire cet épisode capital dans la carrière artistique du maître; nous sommes heureux de pouvoir lui adresser ici l'expression de notre gratitude.

Nous avons fait également appel au souvenir des anciens amis, des élèves et des admirateurs de Delacroix; tous se sont empressés de mettre à notre disposition les renseignements et les documents qu'ils pouvaient posséder. En nous accordant leur bienveillant concours, Mme Riesener, M. le marquis de Chennevières, MM. Robaut, Faure, Paul Colin, Maurice Tourneux, Monval, Bornot, le commandant Campagnac, nous ont aidés dans notre tâche, et c'est un devoir pour nous d'inscrire leurs noms en tête de cette publication.

Pour conserver au Journal son véritable caractère, les éditeurs ont scrupuleusement respecté les divisions du manuscrit, qu'ils publient tel qu'il a été conçu. À côté des aperçus philosophiques, des idées critiques les plus élevées, sur l'art, sur la peinture, la musique et la littérature, on trouvera une foule de notes personnelles qui nous font pénétrer dans la vie même de l'artiste; car Delacroix a consigné dans ces cahiers tous les détails de son existence, jusqu'aux incidents parfois infimes de sa journée, ses visites, ses promenades, voire même ses dépenses, le prix de vente de ses tableaux et les procédés techniques de sa peinture. Tous ces menus faits, dont quelques-uns pris isolément pourraient paraître quelquefois de peu de valeur, constituent, réunis, un document du plus haut intérêt: il en ressort un Delacroix intime, qu'on avait pu soupçonner déjà par la correspondance recueillie par Philippe Burty et par les notes fragmentaires déjà publiées, mais qui apparaît aujourd'hui dans ces pages avec un relief saisissant. A travers ces impressions personnelles, ces sensations, ces confidences, se dégage une âme, une intelligence, un caractère de qualité tout à fait supérieure.

Pendant plus d'un demi-siècle, Delacroix a été mêlé au mouvement intellectuel de son temps. Il a connu tous les hommes illustres de la monarchie de Juillet, de la République de 1848 et du second Empire. Si l'on excepte quelques compagnons de jeunesse et d'atelier, dont l'amitié est restée fidèle à Delacroix jusqu'à la fin, mais dont la notoriété s'est effacée depuis longtemps, on trouvera inscrits dans ce Journal les noms de la plupart de ceux qui, à un titre quelconque, ont marqué leur place dans le monde des arts, de la littérature et de la politique.

A ce point de vue, on peut donc dire que le Journal de Delacroix est en même temps l'histoire d'une époque.

E. PLON, NOURRIT ET Cie

15 avril 1893.

EUGÈNE DELACROIX

Delacroix écrit au cours de son Journal: «On ne connaît jamais suffisamment un maître pour en parler absolument et définitivement.» Un tel jugement, qui paraît au premier abord la condamnation de l'étude que nous entreprenons, deviendra facilement, si l'on y réfléchit, un argument en sa faveur. On peut objecter, sans doute, que l'historien d'un esprit péchera toujours par quelque lacune, provenant soit d'un défaut de compréhension qui lui est personnel, soit d'un manque de documents qu'on ne saurait lui reprocher; il n'en reste pas moins qu'en appliquant à la lettre, jusqu'à ses extrêmes conséquences, l'aphorisme du grand artiste, on aboutirait au néant, qu'il vaut mieux être incomplet que de n'être point du tout, enfin que l'autorité des documents sur lesquels il s'appuie contribue singulièrement à soutenir l'écrivain. Or, quels plus précieux documents pourraient exister que ceux qui sont offerts au public sur Eugène Delacroix? Quarante années de la vie d'un artiste, depuis l'origine de sa production jusqu'à ses derniers moments, non point complètes, il est vrai:--nous verrons plus tard quelles lacunes on y doit regretter;--mais quarante années durant lesquelles, avec la franchise et la sincérité qu'on ne saurait avoir qu'envers soi-même, l'homme s'explique en découvrant l'intimité de son être, le penseur expose les vues originales que lui ont suggérées les hommes et les choses; l'artiste enfin nous fait la confidence de ses plus chères théories d'art, de ses préférences et de ses antipathies, jugeant en toute impartialité ses contemporains, comme il a jugé les maîtres d'autrefois. Dire cela, c'est préciser en même temps les limites où nous devons nous tenir. Ce qui importe ici, en effet, ce n'est pas d'étudier son œuvre; la chose a été faite, et magistralement: il suffit de citer les noms de Théophile Gautier, de Paul de Saint-Victor, de M. Mantz, de Baudelaire surtout, pour rappeler aux lettrés, aux curieux, les beaux et nombreux travaux composés soit du vivant, soit après la mort du peintre, dans lesquels ces écrivains éminents ont analysé le génie d'Eugène Delacroix et marqué sa place dans l'histoire de l'Art. Recommencer sur ce terrain serait s'exposer à des redites, risquer en outre d'ajouter peu de chose à ce qui a été écrit. L'important est de reconstituer l'homme et le penseur, de montrer à l'aide de ces documents l'universalité de son intelligence, de réunir en un faisceau serré les éléments épars de son individualité, de justifier en un mot aux yeux du lecteur l'importance historique de ces notes journalières, comme Delacroix en marquait à son propre point de vue l'intérêt, lorsqu'il écrivait: «Il me semble que je suis encore le maître des jours que j'ai inscrits, quoiqu'ils soient passés; mais ceux que ce papier ne mentionne point, ils sont comme s'ils n'avaient point été.»

Il est une double manière pour un homme éminent de faire ses confidences à ceux qui viendront après lui: rédiger des Mémoires ou laisser un Journal. Les Mémoires offrent ceci de particulier qu'ils sont composés d'ordinaire vers la fin d'une carrière ou du moins dans la plénitude des forces intellectuelles, lorsque déjà l'écrivain a atteint un âge assez avancé pour pouvoir embrasser une longue période de sa vie passée et pour avoir acquis, ne fût-ce que vis-à-vis de lui-même, l'autorité nécessaire à ce genre de travail. C'est à la fois leur avantage et leur inconvénient: leur avantage d'abord, parce qu'ils présentent un ensemble soutenu, et, comme tout ouvrage subordonné à un plan, se font lire plus facilement, jusqu'au point où la lassitude commence à envahir l'écrivain; leur inconvénient enfin, parce qu'ayant été rédigés avec une pensée bien arrêtée de publication et n'étant en somme la plupart du temps qu'une biographie de leur auteur préparée par lui-même, il y a tout à parier qu'il n'y est point sincère en ce qui le concerne. Ce sont précisément les avantages et les inconvénients opposés qui caractérisent un Journal: la monotonie inévitable, conséquence de sa forme même, l'absence forcée de composition, le laisser-aller inhérent au genre, d'autant plus sensible que l'écrivain a été plus éloigné de toute arrière-pensée de publication, voilà des objections capitales pour certains esprits qui dans un livre prisent avant toute qualité l'ordre et la méthode. Est-il besoin d'ajouter qu'au regard du biographe, ces défauts, en admettant qu'il les reconnaisse pour tels, sont des motifs de s'intéresser à des pages dans lesquelles il cherchera de préférence, sinon exclusivement, la signification psychologique et l'affirmation d'une intense personnalité?

Que penser en particulier du Journal d'Eugène Delacroix? Chaque fois que l'on procède à une publication de cette nature, il convient, tout en conservant pieusement à l'œuvre son caractère d'intégralité, de se substituer dans la mesure du possible à l'artiste lui-même, et, par un effort d'imagination sympathique, de se demander comment il la ferait, vivant encore, ou même s'il la ferait. C'est là d'ailleurs un point de vue de pure curiosité qui, suivant nous, ne saurait avoir d'influence sur la présentation de l'ouvrage, car nous n'admettons pas qu'en cette matière, et d'autant mieux qu'il s'agit d'un très grand homme comme Eugène Delacroix, une main quelconque vienne, sous prétexte d'ordre ou de convenance, arranger et disposer à sa guise. De tels documents doivent être acceptés tels qu'ils sont: il faut les prendre ou les laisser, il n'est pas permis d'y toucher. Mais revenons à notre question: de la lecture de l'ensemble, il nous paraît résulter que Delacroix eût retouché et présenté peut-être de manière différente les premières années du Journal: on y trouve, en effet, des négligences de style qui n'étaient pas dans le génie du maître. Non qu'il fût de parti pris hostile aux écrits dépourvus de plan; bien au contraire, on lit dans une page de l'année 1850 ce curieux passage: «Pourquoi ne pas faire un petit recueil d'idées détachées qui me viennent de temps en temps toutes moulées et auxquelles il serait difficile d'en coudre d'autres?...» Faut-il absolument faire un livre dans toutes les règles? Montaigne écrit à bâtons rompus... Ce sont les ouvrages les plus intéressants.» Et plus tard, en 1853: «F... me conseille d'imprimer comme elles sont mes réflexions, pensées, observations, et je trouve que cela me va mieux que des articles ex professo.» Ces paroles ne suffiraient-elles pas à justifier, s'il en était besoin, le principe même d'une telle publication? Quant à la seconde partie du Journal, l'élévation constante de pensée, la préoccupation presque exclusive de l'art, enfin le souci de la forme, nous permettent d'avancer qu'il aurait eu bien peu de chose à faire pour la mener à perfection. À ce propos, nous tenons de Mme Riesener, veuve du peintre qui fut parent de Delacroix, un trait marquant à quel point il se souciait de l'effet que pourraient produire ses écrits. Un après-midi,--c'était dans les dernières années de la vie du maître,--Mme Riesener étant allée le voir à son atelier avec son mari, Delacroix leur montra un cahier manuscrit entrouvert: «C'est là-dessus, leur dit-il, que je note chaque jour mes impressions sur les hommes et les choses; j'ai une réelle facilité pour écrire, et d'ailleurs je fais grande attention, car, maintenant qu'on a la manie de garder, pour les publier plus tard, les moindres autographes des hommes en vue, je soigne même ma correspondance.» Il est manifeste qu'il existe une différence de forme entre les premières et les dernières années du Journal. Lorsque les lecteurs auront sous les yeux toutes les pièces du procès, ils pourront le juger et marqueront leur préférence. Pour nous, si nous reconnaissons la supériorité des dernières années au point de vue littéraire, nous ne saurions nous empêcher de professer à l'égard des premières une tendresse toute spéciale de pur psychologue.

Bien que le Journal et les papiers de famille consultés ne nous apprennent rien de nouveau sur l'enfance et la jeunesse d'Eugène Delacroix, nous ne pouvons négliger cette période de sa vie; à cet égard, d'ailleurs, les renseignements fournis par ses précédents biographes s'accordent complètement et laissent peu de points obscurs. Eugène Delacroix naquit à Charenton Saint-Maurice, près Paris, le 7 floréal an VI (26 avril 1798). Son père, Charles Delacroix, était alors ambassadeur de France en Hollande. La carrière politique et administrative de ce dernier fut assez brillante: il appartenait à cette catégorie d'esprits imbus des principes philosophiques du dix-huitième siècle, et qui rêvaient d'en tenter l'application à la société environnante; il avait été d'abord avocat au Parlement, puis secrétaire de Turgot: le département de la Marne l'envoya à la Convention nationale; il paraît n'y avoir joué qu'un rôle assez effacé, bien que l'ancien Moniteur contienne de lui des discours qui, selon M. Mantz, «ne semblent pas inspirés par une vive tendresse pour le clergé et les choses religieuses». Sa véritable voie était l'administration: il s'acquitta à son honneur de missions dans les Ardennes et dans la Meuse, et plus tard le Directoire lui confia le ministère des Affaires étrangères; il fut appelé à ce poste le 12 brumaire an IV et le conserva jusqu'en messidor suivant. Lorsqu'il le quitta, ce fut pour céder la place au prince de Talleyrand; il eut alors comme compensation l'ambassade de Hollande, puis, après l'organisation des préfectures, termina sa carrière en qualité de préfet de Marseille et de Bordeaux, où il mourut en 1805. Le trait saillant de son caractère paraît avoir été l'énergie; du moins est-ce celui qui ressort le plus clairement des renseignements fort rares que nous possédons sur son compte. Dans une note du Journal, Eugène Delacroix fait allusion à cette énergie en parlant d'une opération cruelle qu'il dut subir, et durant laquelle il montra un courage stoïque. Peut-être le fils hérita-t-il du père cette force morale qui se traduisit chez le peintre par une volonté indomptable pour tout ce qui concernait son art, par cette incroyable persévérance qui sut triompher de tous les obstacles accumulés devant lui. Quant à la mère de Delacroix, Victoire Oëbène, elle faisait partie d'une famille d'artistes, dont le peintre Riesener fut un des plus honorables représentants: elle était, disent ceux qui l'ont connue, d'une grande distinction physique et d'allures tout aristocratiques. Eugène Delacroix semble avoir eu pour elle une tendre vénération, bien qu'il n'ait pu en conserver qu'un souvenir d'enfant, puisqu'elle mourut en 1814, époque où il n'avait encore que seize ans.

Nous ne pouvons passer sous silence l'hypothèse suivant laquelle Eugène Delacroix serait le fils naturel du prince de Talleyrand. On sait comment se forment ces sortes de légendes, comment, avec le temps, elles prennent peu à peu de la consistance, et, nées d'un simple rapprochement ingénieux, finissent par acquérir un véritable crédit: l'esprit humain est ainsi fait qu'il adopte une croyance non point tant à raison de la valeur ou du nombre des arguments qu'on lui présente en sa faveur, qu'à raison de l'ingéniosité, de la séduction plus ou moins grande qu'elle offre par elle-même: il n'est donc pas surprenant que la réunion de ces deux noms: Talleyrand Delacroix ait trouvé un certain crédit. L'éloignement du père de Delacroix, à l'époque de la naissance de l'artiste, les relations qui existaient entre la famille et le prince de Talleyrand, ce fait que Charles Delacroix, aussitôt après avoir quitté le ministère des Affaires étrangères, fut envoyé en Hollande pour y représenter la France, enfin et surtout une prétendue ressemblance entre le peintre et le prince de Talleyrand, autant de causes qui, se surajoutant, se soudant les unes aux autres, amenèrent certains esprits à cette conviction intime qu'Eugène Delacroix était le fils naturel du grand diplomate: c'est ainsi que s'établissent la plupart des légendes, résultats d'ingénieuses hypothèses, qui, envisagées isolé, ne reposent sur aucune base solide, et dont le groupement seul fait la force; pourtant, à le bien prendre, elles ne peuvent avoir pour un esprit sérieux d'autre valeur que leur valeur individuelle, et c'est en les examinant séparément qu'il convient de les juger. Or il est une chose sûre, c'est que pas un de ces arguments n'offre un caractère de créance suffisant pour qu'on en tire une preuve. Sans aller aussi loin que M. Maxime du Camp, qui repousse avec indignation cette idée d'une filiation illégitime, et, se posant en véritable champion de l'honneur de la famille, présente encore moins d'autorité dans ses négations que les partisans de la descendance naturelle dans leurs ingénieuses allégations, sans dire comme lui «que rien dans ses habitudes d'esprit, dans sa vie parcimonieuse, dans sa sauvagerie, dans ses aspirations qui souvent répondaient mal à ses aptitudes, rien, ni dans l'homme intérieur, ni dans l'homme extérieur, ne rappelait le prince de Talleyrand», nous pensons qu'en dépit même des ressemblances, il n'y a là qu'une simple conjecture à laquelle on ne doit pas attacher plus d'importance qu'à une hypothèse non vérifiée.

Les dispositions artistiques de Delacroix se manifestèrent de très bonne heure; si l'on en croit ses notes mêmes, il était aussi bien doué pour la musique que pour le dessin. Il raconte qu'à l'époque où son père était préfet de Bordeaux, il avait étonné le professeur de musique de sa sœur par la précocité de ses aptitudes. Tout jeune encore, à neuf ans, il fut mis au lycée Louis-le-Grand. Il ne paraît pas qu'il y ait été un élève remarquable: il appartenait à cette classe d'esprits qui doivent se former seuls, vivent, bien qu'enfants, déjà repliés sur eux-mêmes, chérissent l'isolement, et attendent l'appel intérieur de la vocation. Philarète Chasles, qui fut son camarade de collège, nous a laissé dans ses Mémoires un portrait physique et moral d'Eugène Delacroix: l'étrangeté de sa physionomie, ce quelque chose de bizarre et d'inquiétant qui marque d'un signe certain les destinées supérieures, avait frappé son attention d'observateur, et lui avait permis de le distinguer dans la masse des intelligences vulgaires qui l'entouraient: il avait noté ses aptitudes extraordinaires pour le dessin: «Dès sa huitième et neuvième année, cet artiste merveilleux reproduisait les attitudes, inventait les raccourcis, dessinait et variait tous les contours, poursuivant, torturant, multipliant la forme sous tous les aspects avec une obstination semblable à de la fureur.» On trouvera peut-être surprenant que dans son Journal Delacroix ne se reporte presque jamais à cette époque de sa vie; sans doute, comme la plupart des natures délicates et originales, il avait conservé un mauvais souvenir de cette misérable existence du lycéen, assez voisine de l'enrégimentement par sa promiscuité, et, différant en cela de la majorité des hommes qui considèrent ces premières années comme les plus heureuses, il ne se les rappelait qu'avec déplaisir. Je ne sais s'il eût souscrit à l'énergique parole de Bossuet: «L'enfance est la vie d'une bête»; toujours est-il qu'il ne professait pas grand enthousiasme pour cette saison de la vie, et qu'il aboutit à une conclusion assez proche de celle de Bossuet, lorsque, exprimant son opinion sur la méchanceté de l'homme, il nous fait cette confidence:

«Je me souviens que quand j'étais enfant, j'étais un monstre. La connaissance du devoir ne s'acquiert que très lentement, et ce n'est que par la douleur, le châtiment, et par l'exercice progressif de la raison, que l'homme diminue peu à peu sa méchanceté naturelle.»

Un de ses biographes s'est demandé avec candeur pourquoi Delacroix se fit peintre, et après avoir examiné successivement les différentes carrières qu'il aurait pu choisir, les emplois publics, l'industrie, le commerce, pour lesquels il lui semblait évidemment mal préparé, en vient à cette conclusion «qu'il ne lui restait plus qu'à s'abandonner à ses instincts d'indépendance». Sans insister sur le côté légèrement naïf de cette observation, nous ferons remarquer que son auteur touchait du doigt la vérité, et donnait, sans s'en douter, la cause intime et profonde de la vocation du futur artiste, comme de toute grande vocation. Dans un des premiers cahiers du Journal, Delacroix rend grâce au ciel «de ne faire aucun de ces métiers de charlatan qui en imposent au genre humain». Le secret de sa carrière d'artiste est tout entier dans cette phrase, qui explique en même temps ses aspirations d'indépendance et l'impuissance où demeurèrent toujours les artistes individuels et les écoles sur le développement de sa personnalité. Personne n'ignore que, par une étrange ironie du sort, il fut élève de Guérin. Gros le reçut également dans son atelier. Dirons-nous que ces influences furent vaines? Cela est trop évident: il obéissait à l'appel intérieur de la destinée et n'écoutait que son génie!

Si nous nous posons sur Delacroix la question que Sainte-Beuve considérait comme indispensable de résoudre dans l'étude biographique et critique d'un homme éminent: «Comment se comportait-il en matière d'amour? Comment en matière d'amitié?» le Journal du maître nous éclairera complètement. Les préoccupations amoureuses existent au début de sa carrière. Faut-il ajouter qu'elles sont sans conséquence? Il n'est jamais indifférent de savoir-si un homme, surtout un artiste, a connu le souci d'aimer; mais ce qui est capital, c'est d'être fixé sur ce point: quelle partie de son être a été atteinte? La tête, le cœur ou les sens? Suivant que l'amour de tête, l'amour-sentiment ou l'amour sensuel prédominera, l'être intellectuel se trouvera modelé différemment et la réaction amoureuse influera diversement sur les productions de son esprit. De cette vérité psychologique, Stendhal, pour ne citer qu'un nom, a fourni la plus saisissante démonstration, car il est bien certain que, si l'amour de tête et l'amour-sentiment n'avaient pas tenu dans sa vie la place que nous savons, nous n'aurions ni Julien Sorel, ni Mme de Rénal, ni Mathilde de la Môle, ni Clélia Conti. Or, pour en revenir à Delacroix, il ne paraît pas que l'amour ait jamais gravement atteint la tête ou le cœur: il semble s'être limité exclusivement aux sens et s'être manifesté chez lui de telle manière qu'il ne pouvait ni influer sur son travail, ni contribuer à l'en détourner. En examinant les différents épisodes amoureux dont il confie le secret à son Journal, nous ne saurions les envisager que comme des fantaisies d'un jour. Non qu'il méprisât la femme ou la traitât uniquement comme un instrument de plaisir: sa nature était trop délicate pour s'en tenir à une semblable philosophie; disons mieux: il était trop homme du monde, dans le sens supérieur du mot, pour méconnaître le rôle discret dévolu à l'élément féminin dans de certaines limites. Mais il demeura toujours à l'abri d'une passion par un double motif, à ce qu'il nous paraît: d'abord la banalité de ses premières liaisons: «Tout cela est peu de chose, écrit-il à propos de cette Lisette qui passe pour ne plus revenir. Son souvenir, qui ne me poursuivra pas comme une passion, sera une fleur agréable sur ma route ...» «Ce n'est pas de l'amour, note-t-il à propos d'une autre; c'est un singulier chatouillement nerveux qui m'agite. Je conserverai le souvenir délicieux de ses lèvres serrées par les miennes.» Et puis, en admettant même qu'il eût rencontré un véritable amour, ou plutôt la possibilité d'un amour, il n'est pas téméraire d'affirmer qu'il aurait eu garde de s'y abandonner, «Malheureux, écrit-il après une rencontre qui sans doute l'avait plus préoccupé qu'à l'ordinaire, et si je prenais pour une femme une véritable passion!» L'année 1824 contient une confidence bien significative sur l'innocuité de ses fantaisies amoureuses: «Quant aux séductions qui dérangent la plupart des hommes, je n'en ai jamais été bien inquiété, et aujourd'hui moins que jamais.» Ces influences extérieures tendent à disparaître complètement à mesure qu'il avance dans la vie, pour laisser place entière aux voluptés de l'imagination. À ce propos, il écrit une phrase que l'on croirait détachée de la correspondance de G. Flaubert: «Ce qu'il y a de plus réel en moi, ce sont ces illusions que je crée avec ma peinture, Le reste est un sable mouvant.»

On a dit que Delacroix avait réservé toute sa puissance d'affection pour le sentiment d'amitié. L'expression nous paraît singulièrement exagérée. Qu'on n'aille pas s'imaginer, d'ailleurs, que nous nous le représentions incapable d'en goûter dans leur plénitude les délicates jouissances. La vérité est que l'amitié ne s'offrit jamais à lui sous une forme et avec un caractère entièrement dignes de lui. On a beaucoup parlé des amis dont le nom revient souvent dans sa correspondance: Guillemardet, Soulier, Pierret, Leblond. Ils ne pouvaient satisfaire qu'une part de sa nature, la part affective; quant aux besoins intellectuels, ils demeurèrent impuissants à y répondre; or, chez des intelligences complètes comme celle de Delacroix, il ne peut exister de sentiment d'amitié complet que celui qui correspond à toutes les exigences de l'être. Nous inscrivions tout à l'heure le nom de Flaubert; Delacroix n'eut pas, précisément comme celui-ci, la rare fortune de rencontrer dans sa première jeunesse un de ces esprits, je ne dis pas égal au sien, mais véritablement frère du sien, tel que Flaubert les trouva en Bouilhet et Lepoittevin. Et ce n'est pas une conjecture que nous faisons ici; il y a un passage du Journal qui ne laisse aucun doute à cet égard: «J'ai deux, trois, quatre amis; eh bien, je suis contraint d'être un homme différent avec chacun d'eux, ou plutôt de montrera chacun la face qu'il comprend. C'est une des plus grandes misères que de ne pouvoir jamais être connu et senti tout entier par un même homme, et quand j'y pense, je crois que c'est la souveraine plaie de la vie.» Là encore, par conséquent, il ne devait pas goûter une satisfaction entière, et c'est dans la supériorité de sa nature qu'il en faut chercher la cause.

C'est que l'Art, et l'Art seul, pouvait satisfaire son esprit, en lui communiquant la plénitude de vie pour laquelle il était fait. Il appartenait à la famille des grands «Intellectuels», chez qui l'idée maîtresse atteint presque à la hantise d'une monomanie et devient à ce point absorbante qu'elle étouffe les tendances voisines. On l'a dit avec raison, précisément à propos d'Eugène Delacroix: il serait injuste d'appliquer à certains esprits les principes d'existence dont relèvent la plupart des hommes: ce qu'il y a d'anormal dans leur conformation spirituelle explique comme il justifie ce qu'il peut y avoir d'étrange dans leur vie. Suivez-le dans le premier développement de son existence d'artiste: vous trouverez chez lui cette impatience, cette impétuosité du créateur qui provient d'une surabondance de sève et du fourmillement des idées. Son intelligence est mobile parce que le nombre des points de vue la détourne en tous sens et l'empêche de se fixer; mais ce n'est là qu'une crise transitoire, sans inconvénient pour sa grandeur future, car il la constate lui-même, et, semblable à un malade qui serait son propre médecin, s'administre les remèdes appropriés. Il se tient constamment en garde contre lui; il se voit agir et penser; il se compare à ceux qui l'approchent, prend pour modèle ce qu'il trouve bon en eux, et conserve sa lucidité d'analyse au milieu des émotions les plus troublantes de sa carrière d'artiste. C'est là un des traits caractéristiques de son esprit que cette faculté de se replier sur lui-même, de s'observer: en cela il est bien moderne et nous apparaît comme un des nôtres: «Je serais un tout autre homme, écrit-il à vingt-quatre ans, si j'avais dans le travail la tenue de certains que je connais... Fortifie-toi contre ta première impression; conserve ton sang-froid.» Semblable par là à Stendhal, de qui Baudelaire le rapprochait, il comprend la nécessité d'une méthode, d'un ensemble de principes directeurs de la vie intellectuelle qui lui semblent la sauvegarde de toute existence vouée aux travaux de la pensée. Baudelaire le comparait à Mérimée et à Stendhal, et certes, s'il avait connu les premières années de ce Journal, il eût éprouvé cette jouissance particulière que goûte toujours un esprit inventif à constater la vérification d'une hypothèse: «L'habitude de l'ordre dans les idées est pour toi la seule route au bonheur, et pour y arriver, l'ordre dans tout le reste, même dans les choses les plus indifférentes, est nécessaire.» Cette phrase ne vous paraît-elle pas comme détachée de ces lettres intimes écrites à sa sœur dans lesquelles l'auteur de Rouge et noir faisait à cette amie ses confidences journalières, en lui donnant des conseils pour la poursuite de la vie heureuse?

Se défiant de lui-même, Delacroix se défiait aussi des autres et prenait à leur égard des résolutions dictées par la plus sage prudence. Il avait reconnu sans doute, en en faisant l'expérience lors des enthousiasmes irréfléchis de la première jeunesse, le danger de s'abandonner à la spontanéité d'une nature trop ardente en présence de tiers qui demeureront toujours impuissants à la comprendre et n'y verront le plus souvent que bizarre excentricité. On a dit qu'une des grandes préoccupations de sa vie avait été de «dissimuler les colères de son cœur et de n'avoir pas l'air d'un homme de génie». Je le croirais volontiers, surtout quand je lis cette phrase: «Sois prudent dans l'accueil que tu fais toi-même, et surtout point de ces prévenances ridicules, fruit des dispositions du moment.» Il fréquenta beaucoup de monde, trop peut-être pour sa santé; mais on peut affirmer que le monde n'eut aucune influence sur sa vie spirituelle, sur ses travaux d'artiste, car dès l'abord il en avait senti les dangers, et il lui fut trop constamment supérieur pour ne le point juger comme il mérite de l'être. Chaque fois qu'il en parle, c'est avec cet accent de haute supériorité qui vient de la conscience intime d'une valeur transcendante, par laquelle se manifeste le sentiment d'aristocratie intellectuelle: «Que peut-on faire de grand au milieu de ces accointances éternelles avec tout ce qui est vulgaire?» dit-il dans les premières pages du Journal; et plus tard, en 1853, lorsque, arrivé au faîte de sa réputation et pleinement maître de ses effets, il tente de résumer son impression sur la société moderne, son jugement pénètre jusqu'aux causes de son infériorité, ne se contentant pas de la constater: «Il n'est pas étonnant qu'on trouve insipide le monde à présent: la révolution qui s'accomplit dans les mœurs le remplit continuellement de parvenus. Quel agrément pouvez-vous trouver chez des marchands enrichis qui sont à peu près tout ce qui compose aujourd'hui les classes supérieures?» Quelquefois même il ira jusqu'à l'indignation, et vous sentirez une colère sourde l'envahir. En 1854, sortant d'un bal des Tuileries, il écrit: «La figure de tous ces coquins, de toutes ces coquines, ces âmes de valets sous ces enveloppes brodées, vous lèvent le cœur.» Voilà sans contredit une des notes les plus intéressantes du Journal, parce qu'elle est éminemment significative, parce que nulle autre part que dans des papiers intimes elle ne pouvait figurer, parce qu'enfin elle découvre et met à nu le révolté qui est au fond de tout homme de génie. C'est bien là l'expression d'une de ces «colères de cœur qu'il aimait à dissimuler»; mais il fallait qu'il se déchargeât, et son Journal lui permit de le faire.

De bonne heure, il comprit que l'homme est seul dans l'existence, d'autant plus seul qu'il est plus différent, car la société en cela nous paraît assez semblable à l'enfant, lequel se détourne avec crainte des figures qui ne lui sont pas familières. Il sentit que l'on ne doit compter que sur ses propres forces, que les sympathies apparentes dont nous sommes entourés ne sont en réalité que duperie, puisqu'elles cachent toujours un principe d'intérêt personnel, plus ou moins habilement dissimulé. Heureux encore l'artiste, lorsque la jalousie, l'envie de ceux qui l'approchent ne tentent pas de le décourager par de perfides insinuations! Il existe à cet égard une page curieuse: elle est de 1824, époque de ses premières luttes; il a déjà exposé la Barque du Dante, et l'on sait de quelle manière ce tableau fut accueilli. Il est en train de peindre les Scènes du massacre de Scio, il a esquissé la femme traînée par le cheval qui occupe le centre de cette admirable composition. Il montre son travail à quelques amis, à quelques parents: vous vous figurez comme on le juge; mais après leur départ, il se soulage et note sur son Journal cette exclamation indignée: «Comment! il faut que je lutte avec la fortune et la paresse qui m'est naturelle! il faut qu'avec de l'enthousiasme, je gagne du pain, et des bougres comme ceux-là viendront jusque dans ma tanière, glacer mes inspirations dans leur germe, et me mesurer avec leurs lunettes!» J'imagine que cette épreuve lui fut une rude leçon et ne contribua pas médiocrement à l'affermir dans ses idées de prudente réserve, d'autant mieux que s'il se défie du monde, il se défie encore plus des artistes; ce qui lui semble redoutable en eux, c'est cette envie qui lui fait l'effet d'un manteau de glace sur les épaules, et puis il a déjà conscience de l'infériorité des «spécialistes», des «gens de métier», car il écrit: «Le vulgaire naît à chaque instant de leur conversation.»

Voilà, dira-t-on, une conception singulièrement pessimiste de la vie! Sans doute, mais c'est la conception d'un sage, d'un homme qui entend n'aborder la lutte que bien armé, et prudemment se représente le monde plus médiocre encore et plus vulgaire qu'il n'est, pour éviter ce qu'il redoute par-dessus tout: être dupe! Nous avons parlé de ces principes directeurs de la vie qui doivent soutenir l'homme de pensée au milieu des perpétuels dangers qui le menacent, et qu'un écrivain comparait à des phares, ou à des barres lumineuses placées de distance en distance, destinés qu'ils sont à le préserver des écueils. Dans le Journal de Delacroix, comme dans les lettres de Stendhal, vous les trouverez en grand nombre, car il conçoit la vie comme un combat: «Il n'y a pas à reculer, écrit-il en 1852. Dimicandum! C'est une belle devise que j'arbore par force et un peu par tempérament. J'y joins celle-ci: Renovare animos. Mourons, mais après avoir vécu. Beaucoup s'inquiètent s'ils revivront après la mort, et ils ne vivent point dès à présent.»

Sa vie fut tout intérieure, comme celle des «Intellectuels»; les luttes qu'il eut à soutenir se livrèrent dans le vaste champ du cerveau. Pour le seconder, il eut deux adjuvants puissants: la solitude et le travail. La solitude d'abord: nous avons vu qu'il la constatait autour de lui, même dans le monde, disons: d'autant plus qu'il était dans le monde, au milieu de ses amis ou de ceux qui se prétendaient tels: c'est l'isolement forcé du grand esprit qui ne se voit pas d'égaux; mais à côté de celui-ci, il en est une autre, l'isolement volontaire, celui de l'homme qui vit dans sa tour d'ivoire. Après l'amour de la solitude, et comme conséquence directe, l'amour du travail. Quand il parle de sa vie intellectuelle, c'est avec l'enthousiasme d'une âme possédée par de hautes idées: «Je me le suis dit et ne puis assez me le dire, pour mon repos et pour mon bonheur,--l'un et l'autre sont une même chose,--que je ne puis et ne dois vivre que par l'esprit.»--Cette pensée reparaît à chaque instant; lorsqu'il souffre, c'est dans son art qu'il trouve l'oubli de ses souffrances; lorsqu'il éprouve un déboire, c'est par la production de nouvelles œuvres qu'il se console.

Tout jeune, son génie le torture: il est une cause de tourment, en ce sens que les idées affluent trop nombreuses, que son esprit, malgré les principes de méthode dont il ne se départira jamais, bouillonne trop fortement, que les images picturales s'accumulent dans son cerveau et qu'il n'est pas maître de ses sujets. Mais l'énergie productrice prend vite le dessus; il ne s'en tient jamais à la période de conception et de rêve, si pleine de délices, si féconde en illusions perfides. Un de nos écrivains qui le connut et s'entretint plusieurs fois avec lui nous a parlé du bouillonnement qui se faisait dans sa tête; il l'a représenté curieux de tout, s'intéressant à tout, suivant des cours de langues orientales, faisant de la botanique, bref, un des esprits les plus ouverts de ce siècle. La lecture complète du Journal est une vérification éclatante de son assertion. Dès les premières années, Delacroix vit dans une constante surexcitation. En 1822, il écrit: «Que de choses à faire! Fais de la gravure, si la peinture te manque, et de grands tableaux... Que je voudrais être poète!» Il s'échauffe à la fréquentation des écrivains, tient constamment présent à sa pensée le souvenir des précurseurs: la vie de Dante, celle de Michel-Ange le hantent et le soutiennent. La noblesse et la pureté de ces existences d'artistes lui sont comme un perpétuel incitamentum qui le pousse à la production et l'arrête sur les pentes dangereuses. Que de bouillonnement dans ce cerveau, mais aussi que de méthode! Que d'ardeur, mais que de sagesse! L'impression maîtresse qui demeure est celle d'une existence bien ordonnée, dans laquelle la raison et la volonté dominent toujours la passion et ne cèdent jamais pied!...

Si peu avancés que nous soyons dans l'analyse de cet esprit, nous y découvrons déjà les rudiments d'une philosophie, j'entends une conception d'ensemble de la vie. Le propre des cerveaux à tendances généralisatrices est de ne jamais s'en tenir aux événements et de considérer les phénomènes successifs dont ils sont les témoins comme autant de matériaux pour la construction d'idées. Delacroix est de ce nombre, la seule forme de son Journal suffirait à le démontrer. Il voit un écrivain, un artiste, un homme politique: peut-être bien la conversation n'a-t-elle été que médiocrement intéressante; une intelligence ordinaire n'eût rien trouvé à en tirer. Il est rare qu'il n'y rencontre pas l'occasion et le prétexte d'une note personnelle, presque toujours suggestive. De même et d'autant mieux s'il s'agit d'art, du sien en particulier: il visite une exposition, il entend une symphonie, il assiste à une représentation; ou bien, plus simplement, il a travaillé tout le jour à l'une de ses œuvres, tableau de chevalet, esquisse de peinture murale, décoration de la Chambre ou du Louvre; l'impression subie lui dictera quelque vue d'ensemble touchant aux plus hautes questions d'esthétique. C'est cette faculté généralisatrice, criterium de toutes les supériorités intellectuelles, et croissant avec son génie, qui communique un intérêt progressif à ces pages dans lesquelles il se raconte lui-même. Avec lui, vous ne sauriez vous heurter à l'une de ces étroites conceptions qui caractérisent les hommes de métier exclusif, et bornent fatalement leurs vues. Sans doute il peut se tromper; il se trompe quelquefois, mais ses erreurs ne trahissent jamais une lacune irrémédiable de l'esprit. Enfin, comme dans tous les développements bien ordonnés, l'évolution de sa pensée obéit à des lois régulières, ne subit pas de temps d'arrêt, et les approches de la vieillesse n'entraînent point avec elles cet affaiblissement des forces cérébrales dont le spectacle est une des plus attristantes réalités d'ici-bas!

Je ne sais plus quel écrivain, arrivé au faîte de la réputation, et jetant un regard en arrière sur sa vie, souhaitait pour ses fils une destinée différente. Si Delacroix avait été contraint à de semblables préoccupations, il eût probablement formulé un vœu analogue. Tout compte fait, nous plaçant non pas tant au point de vue de la qualité que de la somme de bonheur possible, il est évident que l'existence de l'homme ordinaire offre plus de garanties que celle de l'homme supérieur. Delacroix en fut un jour frappé, dans les premiers temps de sa carrière, et ne put s'empêcher de noter l'observation sur son Journal: «Les ignorants et le vulgaire sont bien heureux. Tout est pour eux carrément arrangé dans la nature. Ils comprennent ce qui est, par la raison que cela est.» Plus tard, à vingt-cinq années de distance, il revient sur cette idée et parle des souffrances de l'homme de génie, de cette réflexion et de cette imagination qui lui semblent de funestes présents. Après les luttes qu'il avait dû soutenir, les attaques dont il avait été l'objet, il écrivait: «Presque tous les grands hommes ont eu une vie plus traversée, plus misérable que celle des autres hommes.» La cause de leurs souffrances, Delacroix l'avait éprouvé, n'est pas seulement dans la difficulté d'imposer leur talent; elle est encore et surtout dans ce talent lui-même, dans la nature maladivement sensible qu'il implique, qui fait vibrer leurs nerfs frémissants à des contacts non ressentis par la plupart, et communique à tout leur être une hyperesthésie contre laquelle il n'est pas de remède.

Mais l'homme est aussi impuissant à modifier sa nature morale que son tempérament physique: il lui faut accepter l'existence avec les conditions dans lesquelles elle se présente; c'est cet asservissement aux lois implacables de la destinée qui amène la révolte en lui, bien qu'il en comprenne la nécessité. Sa raison lui démontre la loi, sa sensibilité s'insurge contre elle, dans une de ces heures où l'esprit, après avoir goûté, grâce aux délices du travail, cette illusion réconfortante qu'il est le maître et domine à son gré, reçoit un de ces vigoureux rappels à l'ordre qui lui remémorent son état d'irrémédiable esclavage: «O triste destinée! Désirer sans cesse mon élargissement, esprit que je suis, logé dans un mesquin vase d'argile.» Les mêmes motifs qui l'ont fait déplorer l'asservissement de l'être humain en apparence le plus détaché des liens de la matière, l'amènent à envisager avec une sorte de tristesse résignée la variabilité, l'incertitude de la production. Il compare entre eux ces enfants doués d'une imagination supérieure à celle des hommes faits, ces artistes qui ne peuvent travailler que sous l'influence de l'opium ou du haschisch;--il était ami de Boissard, le maître du salon où avaient lieu les séances du club des «Haschischins», si minutieusement décrites par Th. Gautier et rappelées dans la préface des Fleurs du mal, séances au cours desquelles, on s'en souvient, des écrivains et des artistes s'intoxiquaient de ces dangereuses substances, puis observaient sur eux-mêmes et leurs voisins l'effet produit. Pour d'autres, il remarque que la simple inspiration journalière suffit; peut-être songeait-il à Balzac qui avait toujours refusé de se soumettre à ces expériences, se contentant d'en noter le résultat sur autrui. En ce qui le concerne, Delacroix estime qu'une demi-ivresse lui est assez favorable. Là encore il constate que nous ne sommes que des machines, machines d'un ordre supérieur, munies de rouages plus délicats, plus compliqués que celles que nous inventons, mais dont le fonctionnement demeure un inquiétant et insoluble problème.

Delacroix, nous l'avons vu, était intimement convaincu de cette vérité que l'homme s'avance seul dans l'existence, livré à ses propres forces et muni des armes que la nature lui a départies. Il a des rapports sociaux une idée pessimiste, d'autant plus intéressante comme preuve de l'originalité de son esprit qu'elle va directement et contre les principes du dix-huitième siècle finissant, dans le respect desquels il avait dû être élevé, et contre les doctrines optimistes de l'époque où il atteignit sa maturité, doctrines avec lesquelles sa conception de la vie forme un contraste saisissant. Il eût volontiers, je crois, inscrit en lettres d'or la fameuse maxime de Hobbes: Homo homini lupus, car il estime que «l'homme est un animal sociable qui déteste ses semblables». Toutes ses réflexions sur la société, et elles sont nombreuses, de plus en plus nombreuses à mesure qu'il avance dans la vie, découlent de cette idée, toujours conséquentes avec elle. Lorsqu'il parle du «progrès», c'est toujours avec l'ironie mordante et détachée de l'observateur, assistant en philosophe convaincu de l'immutabilité des choses aux luttes tragiques et vaines de l'humanité pour améliorer sa condition misérable. Chaque fois qu'il se trouve en présence de ce qu'Edgar Poë appelait le ballon-monstre de la perfectibilité, il émet un doute, réserve son opinion et finalement écrit: «Je crois, d'après les renseignements qui nous crèvent les yeux, qu'on peut affirmer que le progrès doit amener nécessairement, non pas un progrès plus grand encore, mais à la fin négation du progrès, retour au point d'où on est parti.» Notez que cette phrase est de 1849, qu'elle emprunte par conséquent à sa date un caractère particulier d'intérêt, puisqu'elle se réfère à cette époque où tant d'âmes généreuses, mais peu éclairées, s'étaient abandonnées aux rêves illusoires d'un perfectionnement universel, de l'avènement d'une ère de bonheur général. La supériorité de son intelligence lui montre la vanité de tous ces rêves, et sur ce point l'amène à la certitude.

Il semble même, quand il touche à ces questions, qu'il soit un précurseur et qu'il écrive pour notre temps. Il eut sans doute à subir, dans les réunions qu'il fréquentait, dans ses causeries intimes avec George Sand, de longues et fastidieuses dissertations sur le problème social; nous en trouvons la trace dans ses notes journalières. Le rêve d'égalité qui, avec celui du progrès indéfini, hantait ces cervelles de travers, ne le trouvait pas plus indulgent; au lieu du progrès, c'est la dégénérescence qu'il constate, comme résultat de ces prétendus perfectionnements. Cette conception si haute et si philosophique de la société le conduit à étudier la question de la «philanthropie». Profondément convaincu que la véritable charité est celle qui agit individuellement, dans le silence et sans espoir de récompense, d'autant plus noble qu'elle est plus désintéressée, n'obéissant qu'au mobile supérieur de la sympathie humaine, il perce à jour les causes réelles de la philanthropie organisée; il en pénètre les secrets avec cette infaillible sûreté d'instinct qui sous les dehors trompeurs découvre les mobiles cachés, et quand il parle de ces entrepreneurs de charité, de ces philanthropes de profession, «tous gens gras et bien nourris», il semble prévoir dans toute son extension le charlatanisme dont nous sommes aujourd'hui les témoins.

Ces immortelles duperies sur lesquelles vit la société et qui font le succès de ceux qui savent à point les exploiter, l'amènent à examiner les conditions élémentaires de la vie heureuse. Partant de cette idée que l'homme ne place presque jamais son bonheur dans les biens réels, Delacroix en revient aux principes de sagesse de la philosophie antique, renouvelés par les sages des temps modernes, c'est-à-dire à l'acceptation des conditions de vie telles qu'elles nous sont imposées: d'une part, développement de notre être en conformité avec ses tendances, ce qui n'est autre chose que la doctrine de Gœthe; de l'autre, résignation aux nécessités inéluctables qui établissent les lois de la vie comme celles de la mort, «condition indispensable de la vie». Il reconnaissait d'ailleurs qu'une telle philosophie ne pouvait être à la portée du grand nombre, et pensait que le monde continuerait à se mouvoir dans le même cercle, impuissant qu'il demeurera toujours à se transformer dans son essence...

Esprit généralisateur, Delacroix fut également «universel», et par là nous n'entendons pas seulement qu'il fut universel comme peintre; nous voulons marquer que sa curiosité et sa compréhension d'artiste s'étendirent à toutes les manifestations de la beauté. Sa curiosité d'abord, car aucune de ces manifestations ne lui demeura indifférente: il s'intéressa à toutes; son intelligence, perpétuellement en éveil, ne manqua jamais une occasion de se développer, d'agrandir le champ de ses connaissances. Sa compréhension enfin le rendit apte, sinon à les juger toutes «absolument et définitivement», du moins, malgré les erreurs de détail qui peuvent entacher quelques-unes de ses appréciations, à en pénétrer l'esprit caché et l'intime signification. Montrer quel retentissement salutaire une pareille universalité peut exercer sur une âme d'artiste, ce serait presque une banalité, car il suffit d'émettre l'idée pour en faire toucher du doigt l'exactitude. Quant à l'influence bienfaisante dont elle favorisa le développement particulier du maître dont nous parlons, la lecture attentive de son Journal le prouverait, si la connaissance de ses innombrables productions n'en demeurait à tout jamais la démonstration la plus évidente. Lui-même, il avait examiné cette question d'universalité et s'est expliqué à cet égard avec une singulière netteté. Dans une page de l'année 1854, il observe «combien les gens de métier sont de pauvres connaisseurs dans l'art qu'ils exercent, s'ils ne joignent à la pratique de cet art une supériorité d'esprit ou une finesse de sentiment que ne peut donner l'habitude de jouer d'un instrument et de se servir d'un pinceau»; et il ajoute, toujours à propos des spécialistes: «Ils ne connaissent d'un art que l'ornière où ils se sont traînés, et les exemples que les écoles mettent en honneur. Jamais ils ne sont frappés des parties originales; ils sont, au contraire, bien plus disposés à en médire; en un mot, la partie intellectuelle leur manque complètement.» On ne pouvait mieux marquer la cause de l'insuffisance de tant d'artistes, de l'étroitesse de leurs vues, de ce qui fait qu'en somme ils ne sont, la plupart, comme on l'a écrit si justement, que «d'illustres ou obscurs rapins». Lorsque Delacroix parle ainsi, il exprime une opinion qui lui est chère, qui correspond bien à ses convictions intimes, car elle cadre avec toute sa vie. Peu importe qu'à une époque postérieure, dans une de ces boutades fréquentes chez les intelligences d'élite, parce qu'elles résultent d'un don particulier d'envisager les choses sous leurs différents points de vue, peu importe que Delacroix ait écrit «qu'un artiste a bien assez à faire d'être savant dans son art»; sans doute, en notant cette boutade, il songeait au danger inverse de celui qu'il avait indiqué plus haut, à l'inconvénient qui peut résulter pour un peintre d'une culture trop étendue, quand elle ne s'accompagne pas d'une faculté d'invention en harmonie avec elle. Peut-être même,--et les longs entretiens qu'on lira dans le Journal de 1854 confirmeront cette hypothèse,--pensait-il à Chenavard, dont il appréciait singulièrement l'érudition, mais à qui il reprocha toujours de n'être pas assez peintre. Il n'en reste pas moins certain qu'une culture complète de l'esprit lui paraît la condition indispensable de toute grande carrière d'artiste.

L'éternelle question du «Beau», qui a servi de thème aux discussions stériles de tant d'écrivains, cette question qui sous la plume des purs théoriciens ne peut guère être qu'un prétexte à déclamations creuses, mais qui, traitée par un artiste comme Delacroix, devient aussitôt d'un intérêt vivant et palpitant, devait le préoccuper et le préoccupa en effet. Sous ces deux titres: Questions sur le Beau et Variations du Beau, il l'examina dans ses détails, et dévoila la largeur de ses vues esthétiques. Ennemi des pures abstractions et des principes absolus, il arrive à cette conclusion notée par M. Mantz, «qu'il faut admettre pour le Beau la multiplicité des formes», «que l'art doit être accepté tout entier», et que «le style consiste dans l'expression originale des qualités propres à chaque maître». L'examen de ces problèmes d'esthétique revient souvent dans son Journal, aussi bien pendant les premières années de jeunesse, alors que ses convictions n'étaient pas encore solidement assises, qu'à l'époque de la pleine maturité et de la vieillesse commençante. En 1847, il écrit: «Je disais à Demay qu'une foule de gens de talent n'avaient rien fait qui vaille à cause de cette foule de partis pris qu'on s'impose ou que le préjugé du moment vous impose. Ainsi, par exemple, de cette fameuse question du Beau, qui est, au dire de tout le monde, le but des arts. Si c'est là l'unique but, que deviennent les gens qui, comme Rubens, Rembrandt, et généralement toutes les natures du Nord, préfèrent d'autres qualités?»

De telles paroles sont la condamnation même des principes absolus en matière esthétique, de même que cette idée émise plus loin: «Le Beau est la rencontre de toutes les convenances», nous semble la négation de l'idéal romantique. C'est qu'en effet, et nous touchons ici à l'une des faces les plus curieuses de son esprit, à celle peut-être qui se trouvera le plus complètement éclairée par l'œuvre posthume du maître, si l'on s'efforce de dégager à ce point de vue sa signification, on reconnaît combien grande était l'erreur de ceux qui s'obstinaient à le représenter comme un des chefs du romantisme militant. En cela, nous semble-t-il, ils furent les dupes d'une apparence trompeuse; ils ne virent que l'extrême fougue d'un tempérament excessif, sans vouloir tenir compte des facultés de réflexion, de repliement sur soi-même, de concentration voulue et préméditée, qui constituaient l'essence de son génie. Si Delacroix fut attentif à une chose, ce fut à ne s'affilier à aucune école, et, comme toutes les individualités très tranchées, à marcher seul dans sa carrière d'artiste. Les mêmes raisons qui firent que dans les premières années de son développement il demeura rebelle aux influences environnantes, que ni les écoles organisées, ni les artistes individuels n'eurent de prise sur son talent, l'empêchèrent toujours de se rattacher à aucune secte. Plus loin, quand nous examinerons les jugements qu'il porte sur les artistes d'autrefois, sur ses contemporains, écrivains, musiciens et peintres, nous trouverons la preuve irréfutable de ce que nous avançons; mais dès maintenant nous en savons assez pour marquer avec certitude combien son génie le différenciait du romantisme impénitent!

S'il ne fut pas toujours tendre au romantisme, il se montra constamment hostile aux doctrines du réalisme. La sévérité avec laquelle il juge Courbet, tout en proclamant ses merveilleuses aptitudes de peintre, prouve à quel point les tendances de cette école étaient opposées aux siennes. À ses yeux, l'imagination est le principal facteur de la production esthétique, et la réalité ambiante ne lui semble digne de devenir matière à œuvre d'art, qu'à la condition d'avoir été épurée, transfigurée en quelque sorte par sa toute-puissante influence. Dans un fragment de l'année 1853, à propos d'esquisses de la Sainte Anne, faites par lui à Nohant, il compare un premier croquis reproduisant servilement la nature, qui, dit-il, lui est insupportable, à une seconde esquisse dans laquelle ses intentions sont plus nettement marquées, et qui pour cette raison commence à lui plaire, tandis qu'il n'attribue guère au premier une importance plus grande qu'à une reproduction photographique. Sans cesse il insiste sur la prépondérance de l'imagination, et par imagination ce n'est jamais l'invention de toutes pièces qu'il entend, mais bien la faculté d'interpréter puissamment, de refléter suivant le tempérament individuel de l'artiste la nature qui pose devant lui. Pour Delacroix, imagination et idéalisation sont des termes égaux et réciproquement convertibles. Dans une page merveilleuse, tant par la beauté de la forme que par la hauteur de l'idée, il rapproche cette idéalisation de l'art de l'idéalisation du souvenir, résultat du travail psychologique dans les phénomènes de la mémoire: «J'admirais ce travail involontaire de l'âme qui écarte et supprime dans le ressouvenir des moments agréables tout ce qui en diminuait le charme, au moment où on les traversait. Je comparais cette espèce d'idéalisation,--car c'en est une,--à l'effet des beaux ouvrages de l'imagination. Le grand artiste concentre l'intérêt en supprimant les détails inutiles ou repoussants ou sots; sa main puissante dispose et établit, ajoute et supprime, et en use ainsi sur des objets qui sont siens; il se meut dans son domaine et vous y donne une fête à son gré.» Plus loin, à propos du dictionnaire, auquel il compare la nature, il écrit: «Un dictionnaire n'est pas un livre; c'est un instrument, un outil pour faire des livres.» Il faut rapprocher cette phrase,--et peut-être même l'exemple lui vint-il pour mieux affirmer son idée,--de la conversation rapportée par Baudelaire, dans laquelle il semble s'être efforcé de résumer sur ce point ses théories artistiques, en laissant percer une arrière-pensée de combattre les théories réalistes: «La nature n'est qu'un dictionnaire», répétait-il fréquemment. Pour bien comprendre l'étendue du sens implique dans cette phrase, il faut se figurer les usages ordinaires et nombreux du dictionnaire. «On y cherche des mots, la génération des mots, l'étymologie des mots; enfin on en extrait tous les éléments qui composent une phrase ou un récit; mais personne n'a jamais considéré le dictionnaire comme une composition, dans le sens poétique du mot.» Voilà qui nous apparaît net et tranché. Je ne sache pas de meilleur exemple pour rendre l'idée saillante et pour illuminer la pensée du maître.

Delacroix n'aimait pas les Écoles, avons-nous dit, car il les jugeait impuissantes à former de véritables artistes: il ne faisait en cela qu'insister sur une conviction intime et généraliser son cas. Il parlait en homme de génie qui ne conçoit pas d'autre éducateur que lui-même et le développement normal d'une intense personnalité. A toute grande manifestation artistique, quelque degré de raffinement qu'elle atteigne dans son expression, il estimait que la puissance du sentiment et la spontanéité devaient toujours présider; point d'œuvre d'art digne de ce nom qui ne dérive en dernière analyse de cette double origine. Tout le reste est à ses yeux pur métier, ou, si vous aimez mieux, rhétorique. La rhétorique, il la trouvait partout, non pas seulement dans les livres où elle différencie les gens de lettres et ceux qui écrivent parce qu'ils ont quelque chose à dire, mais encore dans la peinture, où elle remplace l'imagination du dessin et de la couleur par la reproduction servile de la nature; dans la musique enfin, où elle remplace les idées par des combinaisons d'harmonie plus ou moins habiles. C'est elle qui, d'une façon générale, se substitue à l'imagination chez les artistes dénués d'invention, c'est elle qui conduit à la «manière». Et ce n'était pas chez lui amour exagéré d'indépendance; c'était le résultat des exigences d'une personnalité absorbante; c'était aussi le fruit des observations qu'il avait faites sur les lois qui dirigèrent l'éducation des artistes fameux. Il trouvait la confirmation de ce qu'il avançait dans l'exemple de toutes les intelligences vouées aux travaux de la pensée; à l'appui de son dire, il aimait à citer Rubens, Titien, Michel-Ange. Ces illustres ancêtres étaient toujours présents à sa mémoire pour soutenir ses défaillances et relever son courage abattu. Tout grand esprit lui paraissait comme une force en mouvement qui brise les obstacles accumulés devant elle et sait se faire jour à travers tous les empêchements. Aussi la hardiesse était-elle la qualité qu'il appréciait le plus: hardiesse au début d'une carrière, parce qu'elle est synonyme de puissance; hardiesse après les premiers succès, parce qu'elle prouve l'effort constant de l'artiste; hardiesse encore en plein triomphe, parce qu'elle dénote l'amour désintéressé de l'art, la recherche inassouvie de formes nouvelles incarnant la beauté: «Être hardi, dit-il, quand on a un passé à compromettre, est le plus grand signe de la force.» Notons d'ailleurs que ces principes d'indépendance, qui pourraient sembler outrés, ne l'empêchaient pas de reconnaître et de proclamer le rôle de l'imitation, la nécessité pour l'artiste débutant de s'appuyer sur l'enseignement des maîtres. Lui-même, il avait donné l'exemple de cette discipline de l'esprit par son érudition, par la fidélité scrupuleuse avec laquelle, jusque dans les derniers temps de sa vie, il copia leurs œuvres pour s'assimiler leur génie. Le développement de l'artiste lui paraissait assez semblable à celui de l'enfant qui d'abord reproduit les mouvements imités de ceux qui l'approchent, puis arrive peu à peu à l'indépendance et à la spontanéité. Ainsi en va-t-il dans le domaine intellectuel, et il ne saurait exister de véritable maître en dehors de l'affranchissement. En 1855, il écrit à ce propos: «Il faut absolument qu'à un moment quelconque de leur carrière ils arrivent, non pas à mépriser tout ce qui n'est pas eux, mais à dépouiller complètement ce fanatisme presque aveugle qui nous pousse tous à l'imitation des grands maîtres et à ne jurer que par leurs ouvrages. Il faut se dire: Cela est bon pour Rubens, ceci pour Raphaël, Titien ou Michel-Ange. Ce qu'ils ont fait les regarde; rien ne m'enchaîne à celui-ci ou à celui-là. Il faut apprendre à se savoir gré de ce qu'on a trouvé; une poignée d'inspiration personnelle est préférable à tout.»

Jusqu'ici nous n'avons examiné que des principes d'esthétique générale; nous devons en venir maintenant à l'étude de l'esthétique spéciale de Delacroix en matière de peinture. Il est toujours intéressant d'entendre un artiste parler de son art et faire au public la confidence de ses pensées; cela est en tout cas singulièrement révélateur de l'esprit dans lequel il le pratique, des tendances qu'il y apporte, de la largeur ou de l'étroitesse de vues qu'il y manifeste. Lorsque cet artiste est un Fromentin, on reconnaît aisément à la façon dont il en parle, au parti pris de composition littéraire et d'ordonnance classique toujours saillant jusqu'en ses moindres analyses, une intelligence fine et distinguée, merveilleusement apte à comprendre certains talents d'ordre moyen comme Van Dyck ou certaines faces d'un talent supérieur comme celui de Rubens, mais mal préparé à pénétrer le génie mystérieux et souverain d'un Rembrandt; même dans ses appréciations techniques, le littérateur perce toujours chez lui, et l'on est forcé de conclure qu'il est plus écrivain que peintre. Quand cet artiste est un Couture, on peut trouver chez lui des recettes de métier, un souci constant de la technique, de précieux conseils pour les spécialistes; en revanche, dès qu'il tente de s'élever à des préoccupations plus hautes, dès qu'il aborde ce que Delacroix appelait la partie «intellectuelle» de l'art, on saisit tout de suite le danger que courent certains artistes en pénétrant dans un domaine qui leur demeurera à jamais inaccessible, car leur incompétence n'y a d'égale que leur désinvolture, laquelle, ainsi que l'écrivait M. Mantz à propos de ce même Couture jugeant Delacroix, «dépasse peut-être les limites du comique ordinaire». Chez l'artiste dont nous tentons d'analyser l'esprit, chez Delacroix, nous rencontrons le genre de mérite propre aux deux précédents sans apercevoir les lacunes ou les insuffisances que nous signalions. Chaque fois qu'il traite une question de métier, c'est avec la compétence d'un peintre de race; mais comme chez lui l'exécution est toujours subordonnée à l'idée, il reste constamment supérieur à son sujet par l'élévation et la diversité des points de vue; partout et toujours il demeure peintre, c'est-à-dire qu'en aucune circonstance il ne tente d'introduire dans son art des moyens qui lui soient étrangers; pourtant jamais en lui le peintre n'étouffe l'artiste, l'homme d'éducation générale et d'inspiration soutenue. Ajoutons que la plupart de ses réflexions sur la peinture ont été écrites après l'année 1850, alors qu'il était dans la pleine maturité du talent, et qu'elles empruntent à ce simple fait une autorité singulière.

Écoutez-le quand il parle de la composition d'un tableau, de l'art de «conduire ce tableau depuis l'ébauche jusqu'au fini». On sait qu'il n'admettait pas qu'une composition fût faite autrement que par «masses marchant simultanément»: c'était là un des principes d'art qui lui tenaient le plus au cœur, et il lui paraissait aussi hostile à une saine méthode de travail de peindre par fragments isolés qu'il lui eût semblé contraire à une bonne discipline de l'esprit de traiter telle partie d'une composition littéraire sans obéir à un plan nettement délimité, sans avoir préparé par avance les développements avoisinants. Cette règle, qu'il considérait comme fondamentale, lui était apparue avec la lumière de l'évidence en constatant les inconvénients de la méthode contraire dans des tableaux qu'il avait vus en préparation, notamment à l'atelier de Delaroche dont il détestait d'ailleurs la facture; il comparaît ce genre d'ouvrage «à un travail purement manuel qui doit couvrir une certaine quantité d'espace en un temps déterminé, ou à une longue route divisée en un grand nombre d'étapes... Quand une étape est faite, elle n'est plus à faire, et quand toute la route est parcourue, l'artiste est délivré de son tableau.» Dans un fragment de l'année 1854 qui traite la question avec l'ampleur qu'elle comporte, voici ce qu'il écrit: «Le tableau composé successivement de pièces de rapport, achevées avec soin et placées à côté les unes des autres, paraît un chef-d'œuvre et le comble de l'habileté, tant qu'il n'est pas achevé, c'est-à-dire tant que le champ n'est pas couvert; car finir, pour ces peintres qui finissent chaque détail en le posant sur la toile, c'est avoir couvert cette toile. En présence de ce travail qui marche sans encombre, de ces parties qui paraissent d'autant plus intéressantes que vous n'avez qu'elles à examiner, on est involontairement saisi d'un étonnement peu réfléchi; mais quand la dernière touche est donnée, quand l'architecte de tout cet entassement de parties séparées a posé le faîte de son édifice bigarré et dit son dernier mot, on ne voit que lacunes ou encombrement, et l'ordonnance nulle part.»

A la suite de cette théorie, comme conséquence immédiate, nous trouvons celle des «sacrifices», cet art de mettre en lumière les parties saillantes et capitales de la composition par l'effacement voulu dans l'exécution des parties secondaires. Delacroix y voyait la suprême habileté du peintre, son plus difficile effort, un art qui ne peut être que le résultat d'une longue expérience. Lors-qu'il parle des «accessoires» en peinture, ce lui est une occasion nouvelle de développer sa théorie des sacrifices, car la manière de les traiter lui semble le critérium de l'habileté de l'artiste. Il y a deux choses qui selon lui caractérisent les mauvais peintres, et les empêchent d'atteindre au Beau: d'abord le défaut de conception d'ensemble, puis l'importance exagérée donnée à ce qui est éminemment relatif et secondaire. Ces idées d'unité dans la composition, de subordination des parties accessoires aux principales, le poursuivent et le hantent; nous y trouvons une preuve nouvelle de ce besoin d'ordre et de méthode caractérisant une des faces les moins connues de son esprit, qui pourtant ne saurait être omise sous peine de l'ignorer en sa complexité. Même dans l'ébauche, ou la première indication du peintre, on doit voir cette subordination, car «les premiers linéaments par lesquels un maître indique sa pensée contiennent le germe de tout ce que l'ouvrage présentera de saillant». Cette qualité le frappe surtout chez les artistes de pure imagination, chez ceux qui doivent leur maîtrise au sens intime de la composition, à l'idée qui soutient l'œuvre et la dirige, plutôt qu'aux qualités d'exécution: il cite comme exemples Rembrandt et Poussin. A cet égard, il distingue deux catégories d'artistes nettement différenciées: ceux chez lesquels l'idée prédomine, qui tirent tout d'eux-mêmes et sont le plus redevables à l'invention: Rembrandt pardessus tous; ceux, au contraire, qui excellent dans le rendu, et chez qui l'imitation de la nature joue un rôle plus marqué: Titien ou Murillo. «Ils arrivent par une autre voie à l'une des perfections de l'art.»

Delacroix se trouve ainsi conduit à examiner la question de l' «emploi du modèle». D'après lui, le modèle ne devrait être que le guide de l'artiste, quelque chose comme le dictionnaire auquel il se plaisait à comparer la nature qui pose devant l'œil du peintre: il serait fait uniquement pour soutenir les défaillances de l'exécution et lui permettre d'avancer avec assurance. A ce propos, il s'analyse lui-même et, faisant un retour sur son passé, reconnaît qu'il a commencé à se satisfaire le jour où il a négligé les petits détails pour subordonner ses compositions à l'idée d'ensemble, le jour où il n'a plus été poursuivi uniquement par l'amour de l'exactitude, où il a compris que la vérité résidait dans l'interprétation de la nature. C'est le contraire qu'il observe chez la plupart des peintres, précisément à cause de l'abus qu'ils font du modèle.

Ce qui s'impose toujours à lui, on le voit, c'est le souci de la composition, c'est la prédominance de l'idée sur l'exécution, c'est la prépondérance de la personnalité de l'artiste qui doit s'affirmer dans toutes ses œuvres, même dans celles qui au premier abord paraissent une reproduction fidèle de la nature; peut-être même serait-il exact de dire qu'elle doit s'affirmer d'autant mieux que le genre traité est plus proche de la nature. Delacroix pensait bien ainsi, et il émet cette idée dans les observations qu'il présente sur le «paysage». L'idéalisation, qui n'est autre chose que l'interprétation originale du peintre, lui semble d'autant plus indispensable dans le paysage que celui-ci s'y trouve en communication plus directe avec la réalité, que son œuvre en deviendra nécessairement la copie servile, s'il n'y apporte des qualités de vision personnelle et puissante. Il dit quelque part que «le paysage qu'il lui faut, ce n'est pas le paysage absolument vrai». Nous ne devons pas voir dans cette phrase la simple constatation de ses tendances particulières, qui le poussaient à ne pas envisager séparément ce genre de composition, à le considérer comme le décor mouvant au milieu duquel il plaçait ses inventions dramatiques; à ce point de vue, il nous semble bien le descendant des grands peintres décorateurs d'autrefois. Mais, abstraction faite des tendances de Delacroix, si nous nous arrêtons avec lui au genre tel que les paysagistes l'ont traité, nous voyons qu'il y affirme une fois de plus la nécessité de l'idéalisation: «Les peintres qui reproduisent simplement leurs études dans leurs tableaux ne donnent jamais au spectateur un vif sentiment de la nature. Le spectateur est ému parce qu'il voit la nature par souvenir, en même temps qu'il voit votre tableau.» Qu'est-ce autre chose, cette remarque, que la constatation du caractère suggestif de l'œuvre d'art, des conditions de son existence et de sa portée, puisqu'en dernière analyse elle n'agit sur notre âme qu'en ressuscitant, par l'intervention miraculeuse de la mémoire et de l'association des idées, les éléments de sensibilité que la vie antérieure y a accumulés?

Même en dehors de son art, Delacroix aimait à systématiser, à coordonner les pensées maîtresses que l'observation faisait naître en lui: l'esprit est un, en effet, et, semblable à un instrument d'optique complexe et fidèle, reflète avec des propriétés identiques les différents objets qui lui sont présentés. Les motifs qui l'avaient amené à examiner la peinture isolément, le poussent à l'envisager dans ses rapports avec les autres arts; il l'analyse comme moyen d'expression du sentiment, indépendamment de toute application pratique; il y était forcément conduit, et par la pente naturelle de son esprit et par sa culture même qui s'étendait, on le sait, à toutes les manifestations du Beau; également curieux de littérature, de musique, d'art dramatique, il se révèle bien dans son Journal l'intelligence la plus ouverte, la plus avide de jouissances qui ait jamais paru, car on trouverait difficilement, même dans la période de sa vie la plus absorbée par les grands travaux décoratifs, une semaine entière où ne fût point notée quelque réflexion venue à la suite de lectures, de représentations dramatiques ou d'auditions musicales. La poésie, tout d'abord: il y revient sans cesse, comme à la salutaire auxiliatrice de ses travaux, à la source vivifiante où il va puiser ses inspirations; les lecteurs du Journal verront, dans l'immense quantité de projets qu'il a notés, l'assiduité de ses fréquentations poétiques; de ces projets, il en exécuta un grand nombre: il eût fallu la vie de dix peintres pour les exécuter tous. A maintes reprises il émet le regret de n'être pas né poète, après avoir comparé dans leur puissance expressive les arts qui se meuvent dans le temps à ceux qui, comme la peinture, produisent une impression d'un bloc et simultanément. Delacroix en profite pour marquer la nécessité de bien comprendre les limites des différents arts: «L'expérience est indispensable pour apprendre tout ce qu'on peut faire avec son instrument, mais surtout pour éviter ce qui ne doit pas être tenté: l'homme sans maturité se jette dans des tentatives insensées; en voulant faire rendre à l'art plus qu'il ne doit et ne peut, il n'arrive pas même à un certain degré de supériorité dans les limites du possible.» Certains lui ont reproché de n'avoir pas toujours scrupuleusement obéi au principe qu'il pose ainsi et qu'il aimait à répéter; nous n'avons pas à examiner la question; mais en admettant que le reproche fût fondé, on ne saurait voir dans une pareille tendance que l'affirmation de son génie. Il aimait passionnément la peinture, et lorsqu'il en parle, il ne trouve pas d'expressions assez enthousiastes pour en décrire les délices. Une seule chose l'affligeait, c'était sa fragilité; en présence de ces toiles qui ne peuvent résister à l'action du temps, une indicible tristesse l'envahissait. Il reconnaissait la supériorité des conditions matérielles de l'œuvre écrite, qui traverse les siècles à l'abri de la destruction et n'a rien à craindre des injures du temps.

Attentif à toutes les productions de son époque, Delacroix avait assisté au développement de la forme romanesque, sans enthousiasme, il faut le dire. Il reprochait au roman moderne de s'appuyer sur de faux principes d'esthétique, d'abuser des descriptions de lieux, de costumes, de ne pas assez tenir compte de la psychologie des personnages. Ces objections qui se justifiaient pleinement quand il les adressait à des écrivains comme George Sand et Dumas, il eut le tort de les généraliser, et cela le rendit injuste à l'égard de Balzac, dont il ne comprit jamais le puissant génie. À vrai dire, le genre du roman n'était pas fait pour lui plaire: il est superflu d'en déduire les raisons. En revanche, l'art dramatique le prenait tout entier et faisait vibrer ses fibres les plus délicates. Ceux qui ont lu sa correspondance ont pu remarquer que, lors de son voyage à Londres, son admiration se partagea entre les peintures de l'école anglaise, pour laquelle il avait une prédilection particulière, et les représentations de Shakespeare, qu'il suivait assidûment. Le Journal ne nous apprend rien de nouveau en montrant avec quelle ardeur il lisait son théâtre; mais il éclaire d'une lumière singulièrement révélatrice une des faces de son esprit sur laquelle nous avons insisté déjà à propos du romantisme, en découvrant son admiration pour notre théâtre français du dix-septième siècle, admiration qui le pousse à mettre en parallèle le système dramatique de Racine et celui de Shakespeare. Ici encore il faudra beaucoup rabattre des opinions erronées que les partisans du romantisme avaient contribué à répandre sur lui, car on y verra, non sans surprise, la démonstration de ses tendances classiques.

Delacroix ne s'attachait pas seulement à la forme dramatique elle-même, mais encore à ses interprètes, et l'on conçoit en effet que le peintre de passions si multiples, l'artiste dans l'œuvre duquel le mouvement et le geste devaient tenir une place prépondérante, ait trouvé dans le jeu des grands comédiens, en outre d'une pure jouissance esthétique, un enseignement salutaire et de précieuses indications. Ses lettres de 1825 datées de Londres décrivent l'enthousiasme que suscita en lui le talent de Kean, de Young, les plus fameux interprètes de l'œuvre shakespearienne. En 1835, il écrivait à Nourrit pour le remercier du plaisir qu'il lui avait fait goûter et du talent dont il avait fait preuve en répandant de l'intérêt sur une pièce comme la Juive, «qui en a grand besoin, ajoute-t-il, au milieu de ce ramassis de friperie qui est si étranger à l'art». Le Journal contient des appréciations longues et détaillées sur les plus célèbres acteurs de l'époque: Rachel, Mlle Mars, la Malibran, Talma, et toujours dans ce qu'il écrit on voit percer le souci des rapports existant entre l'art du comédien et celui du peintre. Il consulte Talma, il interroge Garcia sur la Malibran, et arrive à cette conclusion que chez le peintre «l'exécution doit toujours tenir de l'improvisation, différence capitale avec celle du comédien».

Mais l'art qui semble l'occuper par-dessus tout, après la peinture, c'est la musique. A cet égard, il faut distinguer entre les jugements qu'il porte sur la pure musique et sur la musique dramatique. Sans doute, lorsqu'il parle de la première, on peut contester certaines de ses appréciations, notamment à propos de Beethoven, qu'il trouve souvent «confus», bien qu'il admire «la divine symphonie en la», à propos de Berlioz, dont il méconnut le talent:--rappelons, toujours dans le sens du préjugé romantique, que les critiques d'alors se plaisaient à associer leurs noms, et appelaient Berlioz le Delacroix de la musique.--Pourtant, si l'on songe à ce qu'était de son temps l'éducation musicale en France, si l'on réfléchit que le grand art allemand n'avait pas encore pénétré dans le public et n'était encore compris que de quelques rares élus, si d'autre part on abandonne le domaine de la pure musique pour aborder celui de la musique dramatique, on reconnaîtra que, loin d'être un retardataire, il fut plutôt un avancé. Ses aversions et ses préférences ne laissent pas d'être significatives: nous avons vu le jugement qu'il portait sur la Juive; il détestait Meyerbeer, dans les ouvrages duquel il notait une lourdeur et une vulgarité croissantes, ce qui n'est déjà pas si mal pour son temps: «L'affreux Prophète, que son auteur croit sans doute un progrès, est l'anéantissement de l'art.» En revanche, il ne se lassait pas du Don Juan de Mozart, et les œuvres de Glück lui inspiraient une admiration sans réserve. A leur sujet, il expose sur l'union de la déclamation et de la musique, sur la puissance expressive du son combiné avec la parole, des idées éminemment modernes: «Chez Viardot, musique de Glück... Le philosophe Chenavard ne disait plus que la musique est le dernier des arts. Je lui disais que les paroles de ces opéras étaient admirables. Il faut de grandes divisions tranchées; ces vers arrangés sur ceux de Racine, et par conséquent défigurés, font un effet bien plus puissant avec la musique. Chenavard convenait, sans que je l'en priasse, qu'il n'y a rien à comparer à l'émotion que donne la musique: elle exprime des nuances incomparables.»Enfin, à propos de certains opéras italiens qui alors étaient à la mode, il écrit ces lignes, qui sans doute eussent profondément stupéfié ses contemporains, s'ils les avaient connues: «Cette musique «mince» ne va pas aux temps héroïques. Le dialogue est bien puéril, et cependant, quand on l'interrompt pour intercaler un morceau de cette musique, on est dans la situation d'un voyageur qui fait une route insipide, mais qui voudrait n'arrêter qu'au bout de sa carrière: en un mot, c'est un «genre bâtard», bâtard quant au poème par la niaise imitation de mœurs qui ne nous touchent pas, bâtard par cette musique d'opéra-comique.»

Delacroix voyagea peu, ou du moins ne séjourna guère dans les pays qu'il visita. Si l'on excepte l'excursion au Maroc qui devait avoir une influence considérable sur son talent, il ne paraît pas qu'il soit demeuré longtemps dans les villes d'art qu'il traversa. Ainsi, à son retour du Maroc en 1832, il voit les musées de Séville, mais c'est à peine s'il y reste; en tout cas, il ne songe pas à s'y arrêter pour copier les maîtres. En 1850, après de longues hésitations, il se décide à partir en Belgique: il visite Bruxelles, Anvers, Malines, Coblentz, Cologne, puis revient à Bruxelles et de là rentre à Paris. Il ne pousse même pas jusqu'en Hollande et paraît impatient de reprendre ses travaux. Un séjour qui semble lui avoir été particulièrement agréable fut celui qu'il fit à Londres en 1825; mais il était dans les premières années de sa carrière de peintre, et n'avait pas encore cet impérieux besoin de production ininterrompue qui caractérise l'époque de sa maturité. Le pays qu'il regretta toujours de n'avoir pas vu, c'est l'Italie. A son ami Soulier qui se trouvait à Florence en 1821, il écrivait pour lui dire qu'il enviait son bonheur; mais comme il avait renoncé à «courir la chance du prix», et que ses modiques ressources ne lui permettaient pas de songer à un aussi long voyage, il se voyait contraint d'en détourner sa pensée; plus tard, alors qu'il eût pu mettre son projet à exécution, il en fut distrait par ses travaux; dans les dernières années de sa vie, l'idée d'un voyage à Venise le préoccupa encore: il fit des plans, prit des renseignements, mais finalement y renonça. Faut-il regretter, au point de vue de son œuvre, qu'il n'ait pas visité l'Italie? Nous ne le pensons pas: sans doute il eût gagné à ce voyage une connaissance approfondie des maîtres qu'il aimait, que l'on ne peut juger «définitivement» qu'en les voyant dans leur pays, dans leur cadre, avec le décor du milieu environnant. L'éducation de son esprit en eût été plus complète; son opinion sur certains artistes de la Renaissance aurait été modifiée en plusieurs points; il n'est pas probable que son œuvre en eût subi le contre-coup. La vérité nous paraît être que, semblable à tous les grands inventeurs, Delacroix était attaché au sol natal par l'impérieuse nécessité de la production; il n'avait pas trop de tout son temps pour exécuter les immenses projets qui fourmillaient dans son cerveau; il constate quelque part, avec terreur, mais aussi avec une fierté légitime, qu'il faudrait dix existences d'artiste pour les mener à bien; et de fait, lorsqu'on suit attentivement dans ce Journal la marche de sa pensée, lorsqu'on voit ce besoin incessant d'invention, cet amour absorbant du travail qui a dompté toute autre passion, on est amené à le rapprocher de ces grands maîtres du seizième siècle dont il apparaît, par l'énergie créatrice, le descendant incontestable.

Dans les jugements qu'il porte sur les peintres fameux de la Renaissance, et bien que ces jugements se ressentent souvent de l'incomplète connaissance qu'il en eut, Delacroix est toujours conséquent avec les principes d'esthétique exposés plus haut. On remarquera que pour certains son opinion se modifia avec l'âge, et subit l'influence de son éducation personnelle: la chose est frappante en ce qui concerne Michel-Ange et Titien. Les idées de Delacroix sur ces deux artistes diffèrent complètement à vingt années de distance, suivant que l'on consulte les premiers ou les derniers cahiers du Journal; cela tient à ce qu'il ne vit de leur œuvre que des exemplaires insuffisants pour les juger «absolument et définitivement»; cela tient aussi à ce qu'il ne les visita point dans leur patrie; cela tient enfin à ce que les points de vue se modifient avec l'âge, à ce que des qualités qui semblent prépondérantes au début d'une carrière prennent une importance moindre à l'époque de la maturité, tandis que d'autres occupent la première place: on ne saurait expliquer autrement ses variations à l'égard de ces deux grands hommes. Pourtant il est une chose certaine, c'est que les principes dominateurs de son esthétique demeurent le critérium de ses préférences. Nous avons vu à quel point il prisait la hardiesse d'invention, la prédominance de l'imagination: tel est le secret de son enthousiasme pour Rubens, sur le compte duquel il n'a jamais varié. Quelque partie du Journal que l'on examine, que l'on se réfère aux premières années, alors qu'il l'étudiait au Louvre, et faisait des copies de ses œuvres, à son voyage en Belgique, ou bien à la dernière période de sa vie, c'est toujours la même admiration et le même motif raisonné d'admiration. Il aime en lui la force, la véhémence, l'éclat, l'exubérance, la connaissance approfondie des moyens de l'art. Les dernières pages du Journal exaltent la vie prodigieuse des compositions de Rubens: «Il vous impose ces prétendus défauts qui tiennent à une force qui l'entraîne lui-même et nous subjugue, en dépit des préceptes qui sont bons pour tout le monde excepté pour lui.»

De même pour Rembrandt, dont il devait pénétrer le génie mystérieux mieux qu'aucun peintre de son temps. Il chérissait en lui le sens dramatique des choses, l'intuition profonde des âmes, cette étrange et douloureuse compréhension de la vie, par laquelle le grand artiste nous fait vibrer jusqu'aux profondeurs de notre être. Dans une page de l'année 1851, que Delacroix n'eût sans doute pas, à cette époque, livrée à la publicité, car il en comprenait la portée révolutionnaire, il compare Raphaël et Rembrandt, et confie à son Journal le secret de ses préférences: «Peut-être découvrira-t-on que Rembrandt est un beaucoup plus grand peintre que Raphaël. J'écris ce blasphème propre à faire dresser les cheveux de tous les hommes d'école, sans prendre décidément parti; seulement je trouve en moi, à mesure que j'avance dans la vie, que la vérité est ce qu'il y a de plus beau et de plus rare. Rembrandt n'a pas, si vous voulez, l'élévation de Raphaël. Peut-être cette élévation que Raphaël a dans les lignes, Rembrandt l'a-t-il dans la mystérieuse conception des sujets, dans la profonde naïveté des expressions et des gestes. Bien qu'on puisse préférer cette emphase majestueuse de Raphaël qui répond peut-être à la grandeur de certains sujets, on pourrait affirmer, sans se faire lapider par les hommes de goût, mais j'entends d'un goût véritable et sincère, que le grand Hollandais était plus nativement peintre que le studieux élève de Pérugin.»

Les maîtres vénitiens furent toujours chers à Delacroix. Ici encore il lui manqua de ne pas les avoir vus chez eux, d'autant mieux qu'il n'existe pas d'école tenant par des racines plus profondes au milieu d'où elle sortit, s'expliquant plus complètement par ce milieu. S'il les avait étudiés à Venise, il est probable que ses opinions à leur égard eussent été modifiées en certains points. Titien est celui sur lequel il insiste le plus volontiers; de tous les Vénitiens il est d'ailleurs celui qu'on peut le mieux connaître en dehors de Venise. Véronèse eut la plus salutaire et la plus constante influence sur le développement de son talent de coloriste. Delacroix allait l'étudier au Louvre, ne se lassant pas d'interroger ses œuvres dans lesquelles il cherchait à découvrir les secrets de la technique picturale. Le nom de Véronèse revient constamment dans le Journal, quand il parle de son métier, et c'est en s'appuyant sur ses exemples qu'il présente une défense en règle de la couleur; en réalité, c'est sa propre cause qu'il soutient; pour en bien comprendre l'importance, il faut se rappeler les attaques qu'il avait eu à supporter, la prépondérance que l'école d'Ingres attribuait au dessin, les reproches que vingt années durant on avait adressés à Delacroix de méconnaître le rôle de la ligne et d'avoir uniquement recours au moyen «matériel» de la couleur. Il s'insurge contre cette prétendue matérialité, et il est au moins curieux de le voir, alors qu'il l'avait surabondamment prouvé par les multiples exemples de ses œuvres personnelles, s'efforçant d'établir par le raisonnement, en 1857, que la couleur est tout aussi idéale que le dessin. Mais il est un autre peintre que Delacroix n'a jamais connu, parce qu'en dehors du Palais-Ducal et des églises de Venise on ne saurait avoir la moindre idée de son génie: c'est Tintoret. J'imagine que si dans les dernières années de sa vie, alors que les magnifiques compositions décoratives de la galerie d'Apollon, de l'Hôtel de ville, du Palais-Bourbon avaient solidement établi sa gloire, et lui avaient prouvé à lui-même ce dont il était capable, j'imagine que s'il avait mis à exécution son projet de voir Venise, il eût ressenti, au Palais-Ducal et à la Scuola de San Rocco, une des plus grandes émotions comme un des plus vifs bonheurs qu'il puisse être donné à un artiste de goûter, en découvrant chez un maître d'autrefois un génie frère du sien, et en retrouvant dans l'œuvre de peinture la plus sublime qui jamais ait été conçue un tempérament et des tendances identiques aux siennes. Devant ce prodigieux poème en peinture qui raconte depuis ses origines jusqu'à son aboutissement final la divine légende de Jésus, en face de cette surabondance de vie et d'invention, Delacroix aurait trouvé la confirmation d'une de ses plus chères idées: la supériorité de l'art décoratif, comme aussi l'exemplaire le plus tranché de la qualité qu'il admirait par-dessus tout: la puissance imaginative.

Nous arrivons au point le plus délicat du Journal, à celui sur lequel la curiosité du lecteur se porte toujours avidement dans des publications de cet ordre: les jugements sur les contemporains. Ils le savent bien et connaissent le parti qu'on en peut tirer, les écrivains qui, se souciant uniquement de bruit et de réclame, exploitent avec opiniâtreté cette tendance. Nous en avons eu des exemples fameux, récemment encore dans la publication d'un journal où il resterait sans doute assez peu de chose, si l'on en retranchait ce qui n'y devrait pas être. Dans l'œuvre qui nous occupe, disons-le bien haut pour la plus grande gloire de son auteur, il ne saurait être question de préoccupations semblables. Ceux qui y chercheraient, sur les hommes célèbres de son temps, des révélations intimes dictées à Delacroix par un parti pris de dénigrement, risqueraient fort d'être déçus. Non que l'artiste ait été dépourvu de cette lucidité d'analyse, de cette pénétration critique qui perce à jour les faiblesses communes à tous les hommes éminents; non qu'il se soit jamais départi de cette indépendance sans laquelle il n'est pas d'esprit supérieur. Nous l'avons déjà dit, et nous ne pouvons assez le répéter, l'intérêt de ces notes journalières est dans leur sincérité; on y découvre certaines faces de l'esprit du maître, certaines préférences et certaines antipathies qui sans elles seraient demeurées inconnues; il s'y trouve donc des jugements sévères, mordants quelquefois, mettant à nu les parties faibles d'un talent ou d'un caractère; mais la raison comme le bon goût s'y manifestent toujours et viennent atténuer ce que la passion exclusive pourrait avoir de trop ardent.

Presque tous les artistes célèbres de l'époque sont jugés dans le Journal de Delacroix. Nommons, pour n'en citer que quelques-uns, Charlet, Géricault, Gros, Girodet, Ingres, Delaroche, Flandrin, Couture, Corot, Rousseau, Chenavard, Meissonier, Gudin, Courbet, Millet, Decamps. Lorsque Delacroix est en présence d'un tempérament de peintre directement hostile au sien, on s'en aperçoit dès l'abord, car il ne cache pas son impression: Delaroche, par exemple. Il ne pouvait supporter ni sa méthode de composition, ni sa couleur, faite, comme disait Th. Gautier, «avec de l'encre et du cirage». Il se montre à son égard d'une sévérité extrême et compare ses tableaux «à la patiente récréation d'un amateur qui n'a aucune exécution comme peintre». De même pour Flandrin, dont il ne pouvait goûter, on le conçoit, la manière sèche et guindée, le parti pris d'affectation, le style froid et voulu. Delacroix aimait trop la vie, la spontanéité, tout cet ensemble de qualités originales dont nous l'avons vu faire l'éloge, pour être indulgent à cet art raide et maniéré. Le nom d'Ingres, est-il besoin de le dire? revient constamment sous sa plume: il suit ses expositions, note au retour l'impression reçue, tâche de se procurer, par tous les moyens possibles, des esquisses ou des dessins de son rival, les copie ou les calque, car il entend pénétrer ses secrets et ne le juger qu'en connaissance de cause. Néanmoins il semble à son égard d'une rigueur excessive, que certains trouveront assez voisine de l'injustice; il insiste avec complaisance sur ses défauts, ferme volontairement les yeux sur des qualités incontestables, que lui-même ne pouvait contester; il s'obstine à ne pas les voir et contre lui seul peut-être laisse percer une animosité manifeste. Cette animosité trouve sa cause, sinon son excuse, dans une parfaite réciprocité, et si l'on réfléchit à la violence, à l'âpreté des critiques qui furent dirigées contre ses œuvres au nom des théories artistiques chères à son illustre adversaire, on comprend qu'il ait été aveuglé sur sa réelle valeur, on comprend surtout qu'il ne faut pas demander à la générosité humaine plus qu'elle ne peut donner! L'impartialité de Delacroix est entière quand il juge des artistes dont les théories allaient contre les siennes, mais dans l'œuvre desquels il découvre un véritable talent: Courbet entre autres. Nous savons son opinion sur le réalisme, qu'il appelait: «l'antipode de l'art.» En visitant une des expositions de Courbet, il note la vulgarité de ses sujets, mais s'arrête étonné devant la vigueur de sa facture. Il rencontre Couture, constate sans en être surpris «qu'il ne voit et n'analyse comme tous les autres que des qualités d'exécution». Dans ce domaine restreint, Delacroix reconnaît son talent et fait du même coup le procès de tous les «gens de métier». Avec Millet, il s'entretient de Michel-Ange et de la Bible, plaisir qu'il goûte assez rarement avec les peintres, si l'on en croit son Journal; il remarque ses œuvres à une époque où elles étaient méconnues de tous, non sans lui reprocher la prétention affectée, la tournure ambitieuse de ses paysans. Quant à Corot, il salue en lui un véritable artiste. Les observations présentées plus haut sur le paysage, sur la manière dont il le comprenait, sur l'idéalisation qu'il y jugeait indispensable, suffisent pour expliquer son admiration à l'endroit de ce maître unique.

Pour en revenir au romantisme, il est au moins piquant de connaître son jugement sur les chefs incontestés d'un mouvement artistique auquel l'opinion publique le rattachait obstinément, car ce jugement est singulièrement significatif, s'il n'est pas équitable. Mais en fait, peut-on parler ici de justice ou d'injustice, quand il ne doit s'agir que de la manifestation d'une personnalité très tranchée et d'opinions cadrant avec cette personnalité? Il n'aimait pas le génie de Victor Hugo, qu'il trouvait incorrect. L'extraordinaire puissance de verbe du poète ne lui faisait pas pardonner son exubérance; entre eux d'ailleurs il y eut complète réciprocité d'antipathie: Victor Hugo ne comprit jamais le genre de beauté propre aux conceptions de Delacroix. La cause n'en est-elle pas que l'un fut toujours un grand poète en peinture, tandis que l'autre demeure le plus vigoureux peintre, le plus hardi sculpteur que nous avons en poésie? Les hardiesses de Berlioz dans le domaine symphonique lui furent également insupportables; on ne manquera pas de dire qu'il en faut chercher la raison dans une éducation musicale exclusivement italienne; nous ne le pensons pas, et s'il ne suffit point, pour établir le contraire, de rappeler le passage de cette étude dans lequel nous notions ses préférences et ses antipathies musicales, nous ajouterons que son admiration fut sans réserve à l'égard d'un compositeur tout aussi original que Berlioz, d un génie tout aussi inventif, quoique dans un genre différent: Chopin. On trouvera dans ses jugements sur les autres contemporains: Lamartine, G. Sand, Dumas, Th. Gautier, et tant d'autres moins célèbres, l'affirmation de ses goûts esthétiques: nous ne pouvons nous étendre sur ce sujet; contentons-nous de rappeler, pour conclure, cette idée précédemment émise, à savoir que Delacroix s'y manifeste comme un esprit d'allure plutôt classique.

En somme, et si l'on tente de résumer l'impression maîtresse qui se dégage de cette étude, si l'on s'efforce d'embrasser d'une vue d'ensemble les éléments fragmentaires de cette grande intelligence, telle qu'elle apparaît dans l'œuvre offerte au public, on doit penser que, loin d'être nuisible à la gloire de l'artiste, comme si souvent il arrive, une telle œuvre ne saurait que lui profiter, en éclairant d'une lumière complète les traits saillants de son génie. L'homme s'y révèle ce que lui-même ambitionnait d'être: discret dans ses allures, réservé dans ses rapports, subordonnant sa conduite à des principes de sage prudence que sa nature ne lui eût pas inspirés, mais dont l'expérience de la vie lui avait démontré la nécessité, et dans lesquels les envieux seuls ont pu voir un indice de sécheresse d'âme. Le penseur s'y montre avec la complexité de ses tendances, l'universalité de ses vues, son admirable aptitude à tout comprendre et à tout goûter de ce qui touche au domaine de l'esprit. L'artiste enfin, si grand qu'il nous soit déjà connu, en sort plus grand encore. En le suivant depuis l'origine de sa carrière jusqu'à sa mort, nous le voyons chérissant son art d'un amour fanatique, obéissant au seul mobile d'une destinée glorieuse, incapable de ces compromissions, fréquentes même chez les hommes de talent, et qui marquent leurs œuvres d'une tare souvent irrémédiable! Sans doute il eut des faiblesses: les plus illustres n'en sont pas exempts; mais elles n'étaient pas de nature à influer sur son génie et sur son œuvre: il ne fut pas insensible aux honneurs, et, quand il les ambitionna, dut se soumettre à des démarches quelque peu gênantes vis-à-vis de peintres dont il ne pouvait apprécier le talent. Qu'importe, après tout? Ce sont là bien petites choses quand il s'agit d'un si éminent esprit. Il demeurera l'un de nos plus glorieux artistes, à n'en pas douter le plus grand peintre de ce siècle, disons mieux, un des plus grands peintres qui aient jamais paru, un de ces anneaux imbrisables qui constituent la chaîne immortelle de l'Art!

Paul FLAT.

JOURNAL DE EUGÈNE DELACROIX

1822

Louroux, mardi 3 septembre 1822 [1].--Je mets à exécution le projet formé tant de fois d'écrire un journal. Ce que je désire le plus vivement, c'est de ne pas perdre de vue que je l'écris pour moi seul. Je serai donc vrai, je l'espère; j'en deviendrai meilleur. Ce papier me reprochera mes variations. Je le commence dans d'heureuses dispositions.

Je suis chez mon frère; il est neuf heures ou dix heures du soir qui viennent de sonner à l'horloge du Louroux. Je me suis assis cinq minutes au clair de lune, sur le petit banc qui est devant ma porte, pour tâcher de me recueillir; mais quoique je sois heureux aujourd'hui, je ne retrouve pas les sensations d'hier soir... C'était pleine lune. Assis sur le banc qui est contre la maison de mon frère, j'ai goûté des heures délicieuses. Après avoir été reconduire des voisins qui avaient dîné et fait le tour de l'étang, nous rentrâmes. Il lisait les journaux, moi je pris quelques traits des Michel-Ange que j'ai apportés avec moi: la vue de ce grand dessin m'a profondément ému et m'a disposé à de favorables émotions. La lune, s'étant levée toute grande et rousse dans un ciel pur, s'éleva peu à peu entre les arbres. Au milieu de ma rêverie et pendant que mon frère me parlait d'amour, j'entendis de loin la voix de Lisette[2]. Elle a un son qui fait palpiter mon cœur; sa voix est plus puissante que tous autres charmes de sa personne, car elle n'est point véritablement jolie; mais elle a un grain de ce que Raphaël sentait si bien; ses bras purs comme du bronze et d'une forme en même temps délicate et robuste. Cette figure, qui n'est véritablement pas jolie, prend pourtant une finesse, mélange enchanteur de volupté et d'honnêteté... de fille..., comme il y a deux ou trois jours, quand elle vint, que nous étions à table au dessert: c'était dimanche. Quoique je ne l'aime pas dans ses atours qui la serrent trop, elle me plut vivement ce jour-là, surtout pour ce sourire divin dont je viens de parler, à propos de certaines paroles graveleuses qui la chatouillèrent et firent baisser de côté ses yeux qui trahissaient de l'émotion; il y en avait certes dans sa personne et dans sa voix; car, en répondant des choses indifférentes, elle (sa voix) était un peu altérée et elle ne me regardait jamais. Sa gorge aussi se soulevait sous le mouchoir. Je crois que c'est ce soir-là que je l'ai embrassée dans le couloir noir de la maison, en rentrant par le bourg dans le jardin; les autres étaient passés devant, j'étais resté derrière, avec elle. Elle me dit toujours de finir, et cela tout bas et doucement; mais tout cela est peu de chose. Qu'importe? Son souvenir, qui ne me poursuivra point comme une passion, sera une fleur agréable sur ma route et dans ma mémoire. Elle a un son de voix qui ressemble à celui d'Élisabeth, dont le souvenir commence à s'effacer.

--J'ai reçu dimanche une lettre de Félix [3], dans laquelle il m'annonce que mon tableau a été mis au Luxembourg [4]. Aujourd'hui mardi, j'en suis encore fort occupé; j'avoue que cela me fait un grand bien et que cette idée, quand elle me revient, colore bien agréablement mes journées. C'est l'idée dominante du moment et qui a activé le désir de retourner à Paris, où je ne trouverai probablement que de l'envie déguisée, de la satiété bientôt de ce qui fait mon triomphe à présent, mais point une Lisette comme celle d'ici, ni la paix et le clair de lune que j'y respire.

Pour en revenir à mes plaisirs d'hier lundi soir, je n'ai pu résister à consacrer le souvenir de cette douce soirée par un dessin, que j'ai fait dans mon album, de la simple vue que j'avais, du banc où je me suis si bien trouvé. J'espère remonter le plus que je pourrai à mes idées et à mes jouissances intérieures..., mais au nom de Dieu, que je continue!--Me rappeler les idées que j'ai eues sur ce que je veux faire à Paris en arrivant pour m'occuper, et sur les idées qui me sont venues pour des sujets de tableaux.

--Faire mon Tasse en prison[5] grand comme nature.

· · ·

Jeudi 5 septembre.--J'ai été à la chasse avec mon frère par une chaleur étouffante; j'ai tué une caille, en me retournant, d'une manière qui m'a attiré les éloges du frère. Ce fut, au reste, la seule pièce de la chasse, quoique j'aie tiré trois coups sur des lapins [6].

Le soir on allait au-devant de Mlle Lisette, qui est venue raccommoder mes chemises. S'étant trouvée un peu en arrière, je l'ai embrassée; elle s'est débattue de manière à me faire peine, parce que j'ai vu résistance de son cœur. A une deuxième reprise, je l'ai retrouvée. Elle s'est nettement défaite de moi, en me disant que si elle le voulait, elle me le dirait tout de même. Je l'ai repoussée avec une humeur douloureuse et j'ai fait un tour ou deux dans l'allée, devant la lune qui se levait. Je la retrouve encore: elle allait prendre de l'eau pour le souper; j'eus envie de bouder et de n'y pas retourner; cependant je cédai encore... «Vous ne m'aimez donc pas?--Non!--En aimez-vous un autre?--Je n'aime personne», réponse ridicule, qui voulait dire assez. Cette fois j'ai laissé tomber avec colère cette main que j'avais prise et j'ai tourné le dos, blessé et chagrin. Sa voix a laissé expirer un rire qui n'était pas un rire. C'était un reste de sa protestation faite, à demi sérieuse. Mais que ce qu'il y a d'odieux lui en reste! Je suis retourné à mon allée et rentré en affectant de ne la point regarder.

Je désire vivement n'y plus penser. Quoique je n'en sois pas amoureux, je suis indigné et désire plutôt qu'elle en ait des regrets. Dans ce moment où j'écris, je voudrais exprimer mon dépit. Je me proposais auparavant de l'aller voir laver demain. Céderai-je à mon désir? Mais dès lors, tout n'est donc pas fini, et je serais assez lâche pour revenir? J'espère et désire que non.

--Causé tard avec mon frère.

L'anecdote du capitaine de vaisseau Roquebert qui se fait clouer sur une planche et jeter à la mer, bras et jambes emportés: sujet à transmettre et beau nom à sauver de l'oubli.

Quand les Turcs trouvent les blessés sur le champ de bataille ou même les prisonniers, ils leur disent: «Nay bos» (N'ayez pas peur), et leur donnant par le visage un coup de la poignée de leur sabre qui leur fait baisser la tête, ils la leur font voler.

--Peu de chose remarquable, hier 4... C'était avant-hier l'anniversaire de la mort de ma bien-aimée mère... [7]. C'est le jour où j'ai commencé mon journal. Que son ombre soit présente, quand je l'écrirai, et que rien ne l'y fasse rougir de son fils!

--J'ai écrit ce soir à Philarète [8].

--Cette idée ne s'était jamais présentée à moi comme hier, et elle m'a été suggérée par mon frère: nous venions de tuer un lièvre et, la fatigue disparue, nous en prîmes occasion d'admirer combien le moral a d'influence sur le physique. Je citais le trait de l'Athénien qui expira en apprenant la victoire de Platée (je crois), des soldats français à Malplaquet, et mille autres! C'est d'un grand poids en faveur de l'élévation de l'âme humaine, et je ne vois pas ce qu'on peut y répondre. Quelle exaltation les trompettes et surtout les tambours battant la charge!

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7 septembre.--J'ai lu dans le jardin des passages de Corinne[9] sur la musique italienne qui m'ont fait plaisir; elle décrit aussi le Miserere du vendredi saint:

«Les Italiens, depuis des siècles, aiment la musique avec transport. Le Dante dans le poème du Purgatoire rencontre un des meilleurs chanteurs de son temps; il lui demande un de ses airs délicieux, et les âmes ravies s'oublient en l'écoutant jusqu'à ce que leur gardien le rappelle» (sujet admirable de tableau)..........

«La gaieté même que la musique bouffe sait si bien exciter n'est point une gaieté vulgaire qui ne dit rien à l'imagination; au fond de la joie qu'elle donne, il y a des sensations poétiques, une agréable rêverie que les plaisanteries parlées ne sauraient jamais inspirer. La musique est un plaisir si passager, on le sent tellement s'échapper à mesure qu'on l'éprouve, qu'une impression mélancolique se mêle à la gaieté qu'elle cause. Mais aussi quand elle exprime la douleur, elle fait encore naître un sentiment doux, le cœur bat plus vite en l'écoutant; la satisfaction que cause la régularité de la mesure, en rappelant la brièveté du temps, donne le besoin d'en jouir.»

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12 septembre.--L'oncle Riesener et son fils [10], avec Henri Hugues [11], sont venus nous surprendre ici, et je passe des journées amusantes. J'ai été ému d'un grand plaisir, quand, nous trouvant à dîner chez le curé voisin, on est venu nous annoncer qu'ils étaient là.

J'ai pris ces jours-ci la résolution d'aller chez M. Gros [12], et cette idée m'occupe bien fortement et agréablement.

--Nous avons parlé ce soir de mon digne père... [13].

Me rappeler plus en détail les différents traits de sa vie: mon père en Hollande, surpris dans un dîner avec les directeurs par les conjurés excités par le gouvernement lui-même; il harangue les soldats ivres et brutaux, sans la moindre émotion. Un d'eux le met en joue, et le coup est détourné par mon frère. Il leur parlait en français, à ces brutaux de Hollandais. Le général français, de connivence avec les insurgés, veut lui donner une escorte; il répond qu'il refuse l'escorte des traîtres.

L'opération [14]--faisant déjeuner auparavant ses amis et les médecins, donnant l'ouvrage à ses ouvriers. L'opération se fit en cinq temps. Il dit, après le quatrième: «Mes amis, voilà quatre actes, que le cinquième n'en fasse pas une tragédie.»

Je veux, l'année prochaine, en revenant, copier ici le portrait de mon père.

--Un homme célèbre dit à un fanfaron jeune et impertinent, qui se vantait de n'avoir jamais eu peur de rien: «Monsieur, vous n'avez donc jamais mouché «la chandelle avec vos doigts!»

--Pense à affermir tes principes.--Pense à ton père et surmonte ta légèreté naturelle; ne sois pas complaisant avec les gens à conscience souple.

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13 septembre.--Voilà la lettre que j'écris à ma sœur [15] la veille au soir de mon départ du Louroux:

«J'ai tardé jusque ce jour à te répondre, parce que je comptais t'aller voir. Maintenant que je vais retourner à Paris pour des choses importantes qui regardent ma peinture, je te transmets des renseignements donnés par Félix. Comment que tu interprètes ma conduite, sois persuadée que mes sentiments n'ont point changé; j'espère te le prouver, quand je te verrai. Je veux seulement que notre amitié soit de plus fondée à l'avenir sur l'intelligence claire de nos droits respectifs... Je vais donc très incessamment retourner à Paris, où je te retrouverai à la fin de ce mois, si tu ne changes pas d'avis. J'ai été bien peiné de voir que tu n'aies pas cru devoir répondre à la lettre que mon frère t'avait écrite, en même temps que moi. J'en avais espéré un retour et une réconciliation, qui aurait fait mon plus grand bonheur. Adieu, etc.»

--J'ai reçu ce soir une lettre de Piron [16] et de Pierret [17]: j'ai pris subitement le parti de retourner à Paris. Il me semble, en partant ainsi sans avoir le temps de me reconnaître, que je ne goûterai pas assez d'avance le plaisir de revoir mes bons amis. Pierret, dans sa lettre, me parle de ce que Félix m'avait touché dans sa dernière. Je me trouve calmé sur tous ces articles, et je m'abandonne un peu à ce que m'amèneront les circonstances. Je ne puis décidément renoncer à ma sœur, surtout lorsqu'elle est abandonnée et malheureuse; je pense que je n'aurai rien de mieux à faire que de confier ma position à Félix et de le prier de m'indiquer un homme de loi, honnête avant tout, pour avoir l'œil à mes affaires et à celles de mon frère.

--Je pars emportant des impressions pénibles sur la situation de mon frère [18]. Je suis libre et jeune, moi; lui si franc et loyal, et que le caractère dont il est revêtu devait placer au premier rang des hommes estimables, vit entouré de brutaux et de canailles... Cette femme a bon cœur, mais est-ce là seulement ce qu'il devait espérer pour donner la paix à la fin de sa carrière agitée? Henri Hugues m'a présenté sa position d'une manière que j'avais toujours sentie ainsi, mais dont le sentiment s'était émoussé par l'habitude; je n'ose prévoir qu'avec déchirement l'avenir qui l'attend... Quelle triste chose que de ne pouvoir avouer sa compagne en présence des gens bien nés, ou d'être réduit à se faire de ce malheur une arme à braver ce qu'il arrive à nommer des préjugés!... Il y a eu avant-hier une espèce de bal précédé d'un dîner qui a mis en lumière à mes yeux tout le désagrément de sa position.

Ce matin l'oncle Riesener et son fils Henry sont partis. Cette séparation, qui doit cependant être courte, m'a été pénible. Je me suis attaché à Henry. Il est quelque peu ricaneur, d'une façon qui le fait juger peu favorablement au premier abord, mais c'est un honnête homme. Hier soir, cette veille de séparation, qui devait être sensible surtout à mon frère, nous avons dîné tard et avec expansion. Avant-hier, jour de ce dîner, je me suis raccommodé avec Lisette et ai dansé avec elle assez avant dans la nuit, me trouvant avec la femme de Charles, Lisette et Henry: j'ai éprouvé de fâcheuses impressions. J'ai du respect pour les femmes; je ne pourrais dire à des femmes des choses tout à fait obscènes. Quelque idée que j'aie de leur avachissement, je me fais rougir moi-même, quand je blesse cette pudeur dont le dehors au moins ne devrait pas les abandonner. Je crois, mon pauvre réservé, que ce n'est pas la bonne route pour réussir auprès d'elles...

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Paris, mardi 24 septembre.--Je suis arrivé hier dimanche matin. J'ai fait un voyage désagréable sur la banquette et sur l'impériale par un froid désagréable et une pluie battante. Je ne sais pourquoi le plaisir que je me promettais à revoir Paris s'affaiblissait à mesure que j'approchais. J'ai embrassé Pierret, et je me suis trouvé triste: les nouvelles du jour en sont la cause. J'ai été dans la journée voir mon tableau au Luxembourg et suis revenu dîner chez mon ami. Le lendemain, j'ai vu Édouard [19] avec bien du plaisir; il m'a appris qu'il cherchait avec ardeur d'après Rubens. J'en suis enchanté. Il lui manquait surtout de la couleur, et je me suis réjouis de ces études qui le conduiront à un vrai talent et à des succès que je désire si fort lui voir obtenir. Il n'a rien obtenu au Salon: c'est pitoyable! Nous nous sommes promis de nous voir cet hiver.

Sortant de chez lui, j'ai rencontré Champion [20], je l'ai revu avec un vrai plaisir; puis j'ai revu Félix; nous nous sommes embrassés bien tendrement.

Le soir au concours de l'académie.

--J'ai fait mes adieux à mon frère, le vendredi à deux heures environ, près du bourg de Louans. J'étais très ému, il l'était aussi. J'ai plus d'une fois tourné la tête; je me suis assis plus loin sur des bruyères, l'âme remplie de sentiments divers. J'ai passé une soirée assez ennuyeuse à Sorigny, en attendant la diligence, qui n'a passé que fort tard.

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Paris, 5 octobre.--Bonne journée. J'ai passé la journée avec mon bon ami Édouard.

Je lui ai expliqué mes idées sur le modelé: elles lui ont fait plaisir.

Je lui ai montré des croquis de Soulier [21].

J'avais été le matin avec Fedel [22] voir mon oncle Riesener, qui m'a invité à dîner lundi prochain avec la famille. Je m'en promets du plaisir.

Nous avons été tous trois et Rouget [23], que nous avons pris chez lui, voir d'abord les prix exposés. Le torse et le tableau de Debay [24], élève de Gros, élève couronné, m'ont dégoûté de l'école de son maître, et hier encore j'en avais envie!...

Mon oncle a paru touché et charmé de mon tableau. Ils me conseillent d'aller seul, et je m'en sens aujourd'hui une grande envie.

Chose unique, qui m'a tracassé toute la journée, c'est que je pensais toujours à l'habit que j'ai essayé le matin et qui allait mal; je regardais tous les habits dans les rues. Je suis entré avec Fedel à la séance de l'Institut, où l'on a couronné les prix. Je suis revenu en hâte dîner et ai retrouvé Édouard.

--J'aime beaucoup Fedel. Je regrette qu'il ne travaille pas plus activement.

--Mon oncle m'a proposé de me mener chez M. Gérard, faire une aquarelle d'après le Paysage d'hiver, d'Ostade, et le Peintre dans son atelier, de je ne sais qui, et quelques autres petits Flamands encore.

--Voir à la poste pour étudier les chevaux.

--Le roi Balthazar, fils de Nabuchodonosor, profane dans un grand festin les vases sacrés enlevés à Jérusalem par son père... Au milieu de ce festin sacrilège, parut une main qui écrivit en caractères mystérieux et inintelligibles l'arrêt de ce prince, qui lui fut expliqué par le prophète Daniel [25].

--Gédéon défait les Madianites en faisant prendre à trois cents de ses soldats des trompettes et des lampes renfermées dans des vases de terre. Il entre la nuit au milieu de leur camp et donne lui-même le signal avec une trompette; ses soldats firent retentir le son de leurs trompettes dans tout le camp des Madianites qu'ils entouraient. En même temps ils brisèrent les vases de terre qu'ils avaient dans l'autre main et ils élevèrent la lampe qu'ils y avaient cachée. À cet éclat et à leurs acclamations, les Madianites furent saisis d'épouvante et, tournant leurs épées contre eux-mêmes, s'entre-tuèrent.

--Pharaon fait jeter dans le Nil les enfants mâles des Hébreux.

--Booz amène Ruth, qui glanait auprès des moissonneurs qui se reposaient et prenaient leur repas.

--Une jeune Canadienne traversant le désert avec son époux est prise par les douleurs de l'enfantement et accouche; le père prend dans ses bras le nouveau-né [26].

--Le comte d'Egmont conduit au supplice. Tout ce peuple qui l'aime se tait par peur. Le duc d'Albe, avec sa tête longue et sèche, peut être là. L'échafaud de loin tendu de noir et les cloches en branle.

--Alqernon Sidney condamné à mort.

· · ·

Mardi 8 octobre.-Édouard me dit qu'il avait trouvé dans la même maison deux ateliers qui pourraient nous convenir [27]. J'ai passé ma journée dans les plus tristes quartiers du monde. J'étais tout trempé de mélancolie.

J'ai vu Pierret le soir et j'ai pu apprécier plus à mon aise les charmes de sa jolie bonne.

J'ai dîné, hier 7, chez mon oncle Riesener avec l'oncle Pascot [28], la tante, Hugues, etc. Bonne journée.

Le dimanche 6, travaillé chez Champion, où je me congelais. Allé avec lui dîner à Neuilly. Bonne partie, dont je conserverai agréable souvenir. Champion est bon, malgré ses travers; il a bon cœur, et je désire vivement le voir sortir de son bourbier.

Jeudi dernier, j'avais vu Tancrède[29] pour la troisième fois. J'y ai éprouvé bien du plaisir. Mes douces impressions ont été gâtées par une lettre de mon frère, que j'ai trouvée à mon arrivée. Le souvenir m'en contrarie à tel point que je ne veux pas me rappeler ce que j'ai éprouvé, ni étendre ici ce qu'il m'a dit.

--Il ne faut pas croire que parce qu'une chose avait été rebutée par moi dans un temps, je doive la rejeter aujourd'hui qu'elle se présente. Tel livre où on n'avait rien trouvé d'utile, lu avec les yeux d'une expérience plus avancée, portera leçon.

J'ai porté ou plutôt mon énergie s'est portée d'un autre côté; je serai la trompette de ceux qui feront de grandes choses.

Il y a en moi quelque chose qui souvent est plus fort que mon corps, souvent est ragaillardi par lui. Il y a des gens chez qui l'influence de l'intérieur est presque nulle. Je la trouve chez moi plus énergique que l'autre. Sans elle, je succomberais..., mais elle me consumera (c'est de l'imagination sans doute que je parle, qui me maîtrise et me mène).

Quand tu as découvert une faiblesse en toi, au lieu de la dissimuler, abrège ton rôle et tes ambages, corrige-toi. Si l'âme n'avait à combattre que le corps! mais elle a aussi de malins penchants, et il faudrait qu'une partie, la plus mince, mais la plus divine, combattît sans relâche. Les passions corporelles sont toutes viles. Celles de l'âme qui sont viles sont les vrais cancers: envie, etc.; la lâcheté est si vile, qu'elle doit participer des deux.

Quand j'ai fait un beau tableau, je n'ai point écrit une pensée... C'est ce qu'ils disent!... Qu'ils sont simples! Ils ôtent à la peinture tous ses avantages. L'écrivain dit presque tout pour être compris. Dans la peinture, il s'établit comme un point mystérieux entre l'âme des personnages et celle du spectateur. Il voit des figures de la nature extérieure, mais il pense intérieurement de la vraie pensée qui est commune à tous les hommes, à laquelle quelques-uns donnent un corps en l'écrivant, mais en altérant son essence déliée; aussi les esprits grossiers sont plus émus des écrivains que des musiciens et des peintres. L'art du peintre est d'autant plus intime au cœur de l'homme qu'il paraît plus matériel, car chez lui, comme dans la nature extérieure, la part est faite franchement à ce qui est fini et à ce qui est infini, c'est-à-dire à ce que l'âme trouve qui la remue intérieurement dans les objets qui ne frappent que les sens.

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Paris, 12 octobre.--Je rentre des Nozze[30] tout plein de divines impressions.

--J'ai vu M. H*** ce matin; je suis toujours troublé comme un faible enfant. Quelle mobilité que celle de mon esprit! Un instant, une idée dérange tout, renverse et retourne les résolutions les plus avancées... Par un sentiment intérieur de bonne foi, je ne voudrais pas paraître mieux que je ne suis, mais à quoi bon? Chaque homme s'inquiète bien plus de la moindre de ses misères que des plus insignes calamités d'une nation tout entière.

--Ne fais que juste ce qu'il faudra.--Tu t'es trompé: ton imagination t'a trompé.

--Cette musique m'inspire souvent de grandes pensées. Je sens un grand désir de faire, quand je l'entends; ce qui me manque, je crains, c'est la patience. Je serais un tout autre homme, si j'avais dans le travail la tenue de certains que je connais; je suis trop pressé de produire un résultat.

--Nous avons dîné ensemble, Charles et Piron; puis aux Italiens. Comme toutes ces femmes m'agitent délicieusement! Ces grâces, ces tournures, toutes ces divines choses que je vois et que je ne posséderai jamais me remplissent de chagrin et de plaisir à la fois [31].

--Je voudrais bien refaire du piano et du violon.

--J'ai repensé aujourd'hui avec complaisance à la dame des Italiens.

Même soir, une heure et demie de la nuit.--Je viens de voir au milieu de nuages noirs et d'un vent orageux briller un moment Orion dans le ciel. J'ai d'abord pensé à ma vanité, en comparaison de ces mondes suspendus; ensuite j'ai pensé à la justice, à l'amitié, aux sentiments divins gravés au cœur de l'homme, et je n'ai plus trouvé de grand dans l'univers que lui et son auteur. Cette idée me frappe. Peut-il ne pas exister? Quoi! le hasard, en combinant les éléments, en aurait fait jaillir les vertus, reflets d'une grandeur inconnue! Si le hasard eût fait l'univers, qu'est-ce que signifieraient conscience, remords et dévouement? Oh! si tu peux croire, de toutes les forces de ton être, à ce Dieu qui a inventé le devoir, tes irrésolutions seront fixées. Car, avoue que c'est toujours cette vie, la crainte pour elle ou pour son aise, qui trouble tes jours rapides, qui couleraient dans la paix, si tu voyais au bout le sein de ton divin Père pour te recevoir!

Il faut quitter cela et se coucher: mais j'ai rêvé avec grand plaisir...

--J'ai entrevu un progrès dans mon étude de chevaux.

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Mardi, 22 octobre.--J'ai passé la soirée chez Félix, où j'ai dîné. J'éprouve de la gêne avec mon neveu, surtout quand je me trouve avec deux autres amis.

--En accompagnant Pierret chez lui pour son mal au genou, je me suis reposé un moment; je voyais sa bonne de profil presque perdu: il est d'une pureté, d'une beauté charmantes. Qu'un nez droit de cette façon est contrastant avec un nez retroussé de la manière de sa femme! Il fut un temps où au nombre de mes faiblesses était d'estimer comme dispartagés de la nature les nez retroussés: le nez droit était une compensation à beaucoup de désavantages. Il est de fait qu'ils sont fort laids; c'est un instinct.

--Maintenant mon exiguïté corporelle me chagrine, comme toujours. Je ne vois pas sans un sentiment d'envie la beauté de mon neveu... [32]. Je suis ordinairement souffrant; je ne peux pas parler longtemps.

--J'ai admiré de nouveau ce soir le petit portrait de Félix, de Riesener: il me fait envie. Je ne voudrais pourtant pas changer ce que je peux faire pour cela, mais je voudrais avoir cette simplicité. Il me semble si difficile, sans un travail tendu, de rendre ces yeux, cet intervalle entre la paupière supérieure et ce qui la sépare du sourcil!

--Mardi dernier, c'était le 15, une petite femme, de dix-neuf ans, appelée Marie, est venue le matin chez moi pour poser.

Je fus voir le soir Henri Hugues. J'ai lu avec lui la prise de Constantinople, admiré l'héroïque courage de l'empereur Constantin dernier.

--Le mercredi, lendemain, j'ai eu mes amis le soir. Nous avons bu eau-de-vie brûlée et vin chaud.

--Je veux faire, pour la Société des Amis des arts, Milton soigné par ses filles[33].

--J'ai dîné dimanche, avant-hier, chez M. de Conflans, que j'avais été consulter quelques jours avant; je m'y suis amusé. Nous avons chanté la partition des Nozze.

--J'ai acheté Don Juan. J'ai repris mon violon.

--Je me laisse toujours aller à changer de couleur; je n'ai pas non plus le sang-froid nécessaire. Je souffre pour le modèle; je n'observe pas assez avant de rendre.

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Dimanche 27 octobre.--Mon cher *** est de retour: je l'ai embrassé aujourd'hui; le premier moment a été tout au bonheur de le revoir. J'ai senti ensuite un serrement pénible. Comme je me disposais à le faire monter dans ma chambre, je me suis souvenu d'une maudite lettre dont l'écriture eût pu être reconnue... J'ai hésité... Cela a déchiqueté le plaisir que j'avais à le revoir: j'ai usé de subterfuges; j'ai feint d'avoir perdu ma clef, que sais-je? Enfin, j'ai remis ordre. Il m'a quitté pour me reprendre le soir. Nous avons été faire une promenade. J'espère que mon tort envers lui n'influera pas sur ses relations avec.... Dieu veuille qu'il l'ignore toujours!

Et pourquoi, dans ce moment même, sens-je quelque chose comme de la vanité satisfaite? S'il apprenait quelque chose, il serait désolé.

Il s'occupe de musique; cela me fait plaisir. Je me promets de bonnes soirées. J'avais remarqué qu'il était difficile que des bonheurs sentis vivement se reproduisissent avec les mêmes circonstances et les mêmes personnes. Je ne vois pourtant pas ce qui empêcherait le retour de ces charmantes intimités passées avec lui et dont j'ai si bien conservé la mémoire. J'éprouve cependant une sorte de tristesse. Il est dans une classe d'hommes qui ne sont pas miens. Je sais bien aussi ce qui me tracasse sourdement, quand je me sens près de lui. C'est ce pourquoi je me suis prononcé et dont je ne veux plus que le moins possible... J'en ai parlé hier à X...; il pense comme moi: il y a de la duperie. Il nous considère comme libres. Depuis cette conversation avec lui, je suis plus libre de soucis.

J'ai dîné avec lui; puis Mme Pasta [34] dans Roméo[35], que j'ai revu avec bien du plaisir.

--Hier, j'ai vu Édouard et Lopez [36] à l'atelier de Mauzaisse [37]. Superbe atelier. Il m'est venu à l'idée qu'il n'y avait pas besoin d'en avoir de si beau pour faire de bonnes choses...; peut-être le contraire!

--J'étais encore à balancer ces jours-ci si j'irais voir la Dame des Italiens; toutes les fois que j'y vais, j'y pense avec délices; j'en rêve. C'est pour moi comme ces bonheurs impossibles à obtenir, et qu'on n'a qu'à rêver, un souvenir de l'autre vie. Ce bonheur était peu vif quand je le possédais, aujourd'hui il se colore par mon imagination; c'est elle qui fait mes douleurs et mes joies.

--C'est, je crois, vendredi dernier que j'ai dîné chez l'oncle Pascot; je n'avais pas bu beaucoup, mais assez pour être étourdi: c'est un doux état, quoi que puissent dire les sévères. Félix y était; Henri y est venu.

[1] Eugène Delacroix était venu passer ses vacances au Louroux, près de Louans, dans l'arrondissement de Loches, en Touraine, chez son frère aîné le général Charles Delacroix, ancien aide de camp du prince Eugène, qui avait hérité de cette propriété de famille.

[2] A propos de cette «Lisette» qui occupait l'attention du jeune peintre, Delacroix écrivait à son ami Pierret, le 18 août 1822: «Je t'écris à une toise et demie de distance de la plus charmante Lisette que tu puisses imaginer. Que les beautés de la ville sont loin de cela! Ces bras fermes et colorés par le grand air sont purs comme du bronze; toute cette tournure est d'une chasseresse antique. Dis à notre ami Félix (Guillemardet) que malgré son antipathie pour les bas bleus, je crois qu'il rendrait les armes à Lisette. Et, du reste, ce n'est pas la seule; toutes ces paysannes me paraissent superbes. Elles ont des têtes et des formes de Raphaël, et sont bien loin de cette fadeur blafarde de nos Parisiennes. Mais, hélas! malgré quelques larcins, mes affaires ont bien de la peine à avancer auprès de ma Zerlina! Sævus amor.» (Corresp., t. I, p. 89.)

[3] Félix Guillemardet, un des amis les plus intimes de Delacroix. Son nom revient presque à chaque page, au commencement de ce journal.

[4] Le Dante et Virgile, exposé au Salon de 1822, a été au Luxembourg et est maintenant au Louvre. Il fut acheté par l'État 1,200 francs. Delacroix fut mis en relation avec le comte de Forbin, alors directeur général des Musées royaux, pour la vente de ce tableau. Il lui écrivait à ce propos: «Je désirerais en avoir 2,400 fr. Si cependant vous trouviez ma demande exagérée, je m'en rapporte entièrement a ce que vous jugerez convenable et possible en cette circonstance. J'ai trop à me louer de votre active bonté pour récuser votre propre jugement sur le prix d'un ouvrage que vous voulez bien voir avec intérêt et que vous avez distingué de la foule.» (Corresp., t. I, p. 87.)

[5] Cette idée l'a poursuivi longtemps et à plusieurs reprises. Dès 1819, dans une lettre à Pierret, le malheur du Tasse le passionne.

Voici les différents tableaux qu'il fit sur ce sujet:

En 1824, il compose le premier qu'il finit et signe en 1825 pour M. Formé. Il l'exposa au Salon de 1839 et à l'Exposition universelle de 1855. Vente Dumas fils, 1865, 14,000 fr.; vente Khalil-Bey, 1868, 16,500 fr.; vente Carlin, 1872, 40,000 fr.

Un dessin, signé et daté 1825, parut à l'Exposition posthume de Delacroix, au boulevard des Italiens.

En 1827, il reprend le même sujet en changeant la composition; ce tableau a été refusé au Salon de 1839. (V. Catalogue illustré Robaut.)

[6] Avec sa fougue ordinaire, Delacroix s'était tout d'abord pris de passion pour la chasse. «Je me plais beaucoup à chasser. Quand j'entends le chien aboyer, mon cœur palpite avec force, et je cours après mes timides proies avec une ardeur de guerrier qui franchit les palissades et s'élance au carnage... Rien qu'en voyant tomber un oisillon, on se sent ému et triomphant comme celui qui découvre dans l'instant que sa maîtresse l'aime.» Mais cet enthousiasme dura peu. L'année suivante (1819), il écrivait: «Décidément la chasse ne me convient pas... Il faut se traîner et avec soi une arme lourde et incommode à porter à travers les ronces... Il s'agit d'avoir pendant des heures qui n'en finissent pas l'esprit dirigé vers un objet qui est d'apercevoir le gibier.» Mais le découragement du chasseur n'éteint pas la flamme de l'artiste: «Il y a bien à tout cela des compensations telles que l'occasion saisie, le soleil levant et le plaisir enfin de voir des arbres, des fleurs et des plaines riantes au lieu d'une ville malpropre et pavée.» (Corresp., t. I, p. 17 et 40.)

[7] Victoire Œben, femme de Charles Delacroix, était la fille de l'ébéniste Œben, qualifié de fameux dans les catalogues des grandes ventes du siècle dernier.

Eugène Delacroix n'avait que quinze ans quand il perdit sa mère. Il ne parlait d'elle qu'avec une tendre et pieuse admiration: «J'ai perdu ma mère sans la payer de ce qu'elle a souffert pour moi et de sa tendresse pour moi.» (Corresp., t. I, p. 46.)

[8] Philarète Chasles, le brillant et inconsistant journaliste, le collaborateur fécond des Débats, de la Revue des Deux Mondes et de la Revue de Paris, avait été le condisciple de Delacroix au lycée Louis-le-Grand. Il nous a laissé du peintre, dans ses Mémoires, cette rapide esquisse: «J'étais au lycée avec ce garçon olivâtre de front, à l'œil qui fulgurait, à la face mobile, aux joues creusées de bonne heure, à la bouche délicatement moqueuse. Il était mince, élégant de taille, et ses cheveux noirs abondants et crépus trahissaient une éclosion méridionale... Au lycée, Eugène Delacroix couvrait ses cahiers de dessins et de bonshommes. Le vrai talent est chose tellement innée et spontanée, que dès sa huitième et neuvième année, cet artiste merveilleux reproduisait les attitudes, inventait les raccourcis, dessinait et variait tous les contours, poursuivant, torturant, multipliant la forme sous tous les aspects, avec une obstination semblable à de la fureur.» (Mémoires de Philarète Chasles, t. I, p. 329.)

[9] Dès les premières années de son développement, Delacroix consacrait à la lecture tout le temps que ses travaux lui laissaient libre. Dans une lettre à Pierret du 30 août 1822, il écrivait: «Je n'ai jamais autant qu'à présent éprouvé de vifs élans à la lecture des bonnes choses; une bonne page me fait pour plusieurs jours une compagnie délicieuse.» (Corresp., t. I, p. 90.)

[10] Henri-François Riesener, peintre miniaturiste, élève de Hersent et de David, était fils de Jean-Henri Riesener, l'ébéniste célèbre par ses beaux meubles en marqueterie. Il eut lui-même un fils, Léon Riesener, cousin germain par conséquent d'Eugène Delacroix, peintre d'histoire, auquel Delacroix laissa par testament sa maison de campagne de Champrosay avec ses dépendances et les meubles qui la garnissaient.

Riesener encouragea son neveu Eugène Delacroix à ses débuts. Ce fut lui qui lui conseilla l'atelier de Guérin.

[11] Henri Hugues était un cousin de Delacroix; son nom reparaîtra à maintes reprises dans le cours du Journal. Il existe de lui un très beau portrait peint par Delacroix, dans la manière flamande, mais ébauché seulement par parties. Ce portrait appartient actuellement à madame Léon Riesener; il avait été offert par son mari au Louvre, qui, nous ne savons pour quelle raison, le refusa.

[12] Dans le volume tiré à un petit nombre d'exemplaires et qui contient les œuvres critiques d'Eugène Delacroix, on trouve ce fragment extrait du cahier manuscrit dont nous avons parlé plus haut: «J'idolâtrais le talent de Gros, qui est encore pour moi, à l'heure où je vous écris, et après tout ce que j'ai vu, un des plus notables de l'histoire de la peinture. Le hasard me fit rencontrer Gros qui, apprenant que j'étais l'auteur du tableau en question (Dante et Virgile), me fit avec une chaleur incroyable des compliments qui, pour la vie, m'ont rendu insensible à toute flatterie. Il finit par me dire, après m'en avoir fait ressortir tous les mérites, que c'était du Rubens châtié. Pour lui qui adorait Rubens, et qui avait été élevé à l'école sévère de David, c'était le plus grand des éloges...» (EUGÈNE DELACROIX, Sa vie et ses œuvres, Jules CLAYE, 1865, p. 52.)

[13] Voir Introduction, p. VI et VII.

[14] Delacroix fait allusion à une opération cruelle que son père dut subir et durant laquelle il montra une énergie stoïque: c'était une opération de «sarcocèle», d'autant plus redoutable qu'à cette époque on ne la pratiquait que très rarement. Une plaquette, aujourd'hui presque introuvable, contient le récit de cette tentative chirurgicale. Nous avons pu mettre la main sur un exemplaire et nous en avons transcrit le titre: Opération de sarcocèle, faite le 27 fructidor an V, au citoyen Charles Delacroix, ex-ministre des relations extérieures, ministre plénipotentiaire de la République française près celle Batave, par le citoyen A.-B. Imbert-Delonnes, officier de santé... Publié par ordre du Gouvernement, à Paris, à l'Imprimerie de la République. Frimaire an VI.

[15] Sa sœur Henriette Delacroix, plus âgée que lui de vingt ans, avait épousé M. de Verninac Saint-Maur, ambassadeur de France à Constantinople.

Cette lettre a trait à des difficultés qui s'étaient élevées entre Charles, Eugène et M. de Verninac au sujet de leurs droits respectifs dans la succession de leur mère.

[16] Piron était un des ami les plus intimes de Delacroix. Il fut administrateur des Postes, et à raison de son entente des affaires, Delacroix devait l'instituer son légataire universel et le charger de l'exécution de ses dernières volontés. Ce fut par ses soins que se trouvèrent réunies en un volume tiré à un petit nombre d'exemplaires et publié chez J. Claye, sous le titre: EUGÈNE DELACROIX, sa vie et ses œuvres, les œuvres critiques de Delacroix, parues à la Revue des Deux Mondes, à l'Artiste et à la Revue de Paris.

[17] Il nous paraît utile de rappeler, au début de ce Journal, les liens d'étroite affection qui unissaient Eugène Delacroix à Pierret. La lecture du premier volume de la correspondance a pu édifier sur ce point les fervents du maître; c'est ainsi que la plupart des lettres de l'année 1832, pendant laquelle Delacroix fit son voyage au Maroc, sont adressées à l'ami qui avait été son camarade d'enfance; tout ce qui présente un caractère de confidence et d'intimité, le récit de ses premières amours, de ses tentatives d'artiste, de ses déboires et des luttes qu'il soutient, il l'adresse à Pierret.

Pierret était le secrétaire de Baour-Lormian, et Delacroix, dans maints passages de sa correspondance, parle avec émotion de cette intimité: «Oui, j'en suis sûr, lui écrit-il, en 1818, la grande amitié est comme le grand génie, le souvenir d'une grande et forte amitié est comme celui des grands ouvrages des génies... Quelle vie ce doit être que celle de deux poètes qui s'aimeraient comme nous nous aimons!»

Pierret mourut en 1854.

[18] Il s'agit ici du général Delacroix, qui avait vingt ans de plus que le peintre. Ce passage serait incompréhensible, si l'on n'y ajoutait, en manière d'éclaircissement, que l'artiste fait allusion a une liaison douteuse, qu'il jugeait regrettable et peu digne de son frère.

[19] Probablement Édouard Guillemardet, frère de Félix Guillemardet.

[20] Champion, camarade d'atelier de Delacroix, resté inconnu. Il ne devait pourtant pas être sans valeur comme peintre, car nous trouvons dans les notes de Léon Riesener sur son cousin ce passage: «Delacroix m'a parlé de l'influence qu'un certain Champion avait eue sur le talent de Géricault lui-même et sur tous les élèves de l'atelier Guérin.»

[21] Soulier fut, avec Pierret et Félix Guillemardet, l'ami le plus intime de Delacroix. Il le connaissait depuis 1816 et correspondait assidûment avec lui. Ils avaient fait de la peinture ensemble, on plutôt de timides essais. M. Burty reproduit dans une note placée au bas de la première lettre de Delacroix à Soulier, cette indication biographique donnée par Soulier lui-même: «Mes soirées étaient consacrées à réunir quelques jeunes gens dans mon humble chambrette, la plus haute de la place Vendôme, à l'hôtel du Domaine extraordinaire, où j'étais surnuméraire et secrétaire de l'intendant, le marquis de la Maison fort. Horace Raisson était dans mon bureau au secrétariat, et ce fut lui qui m'amena Eugène Delacroix.» Il resta en relations suivies avec Delacroix jusqu'à la mort du peintre: une lettre de 1862, adressée par Delacroix à Soulier, montre ce qu'étaient leurs relations: «Je pense, lui écrit Delacroix déjà gravement malade, aux moments heureux où nous nous sommes connus et à ceux où nous avons joui si pleinement de la société l'un de l'autre.»

[22] Fedel, architecte de grand mérite. «C'était un homme très actif, très passionné en faveur de toute la jeunesse romantique et qui se faisait le lien vivant, le trait d'union empressé, chaleureux, dévoué, des artistes entre eux et des artistes avec les amateurs.» (Ernest CHESNEAU, Peintres et sculpteurs romantiques, p. 82.)

[23] Georges Rouget, né en 1784, mort en 1869, élève de David, qu'il aida même, dit-on, dans l'exécution de quelques-uns de ses grands tableaux. Il avait débuté au Salon de 1812. Son œuvre assez importante se compose principalement de grandes compositions historiques et de portraits. En 1849, il posa, en même temps que Delacroix, sa candidature à l'Académie des beaux-arts pour succédera à Garnier. Ce fut Léon Cogniet qui fut élu.

[24] Peintre et sculpteur, né à Nantes, en 1804, Debay remporta le grand prix de peinture en 1824. L'opinion de Delacroix sur lui semble s'être modifiée avec le temps, car il écrit en 1857: «Quoique j'eusse désigné dans ma pensée un candidat que j'aurais désiré que l'on choisît, je n'en aurais pas moins fait tous mes efforts pour que l'on rendit à M. Debay une justice provisoire, en le plaçant avantageusement sur les listes. Son mérite comme sculpteur et les qualités qui distinguent son caractère l'auront, je n'en doute pas, mis en évidence.» (Corresp., t. II, p. 118.)

[25] Dans tout le court de son Journal, Delacroix note à la suite de ses lectures tous les sujets qui l'intéressent. Beaucoup de ces sujets n'ont jamais été traités par lui.

[26] C'est le sujet du tableau «Les Natchez» commencé à cette époque et qui ne parut qu'au Salon de 1835. Il fut mis en loterie à Lyon au profit d'une œuvre de bienfaisance en 1838. (V. Catalogue Robaut, n° 108.)

[27] Vert 1820, Delacroix avait établi son atelier, 22, rue de la Planche, aujourd'hui rue de Varenne. Il ne quitta cet atelier qu'en octobre 1823, pour s'installer rue Jacob.

[28] Charles Pascot, négociant, puis intendant de la duchesse de Bourbon, avait épousé Adélaïde-Denise Œben, sœur cadette de la mère d'Eugène Delacroix.

[29] Tancrède opéra italien de Rossini.

[30] On sait quelle admiration Delacroix professait pour le génie de Mozart. Cette reprise des Noces le préoccupait, et il l'attendait avec impatience, car le 30 août 1822, il écrivait à Pierret: «Dis-moi si tu sais qui fait le rôle de la comtesse dans les Nozze di Figaro que l'on joue à présent, depuis que Mme Mainvielle n'y est plus.» M. Burty ajoute en note: «Les Nozze furent données du 27 juillet au 14 septembre, quatre fois avec cette distribution: Almaviva, Levasseur; Figaro, Pellegrini; Bartolo, Profeti; Bazilio, Deville; Antonio, Auletta; Comtessa, Bonini; Suzanna, Naldi; Cherubino, Cinti; Marcelina, Goria; Barberina, Blangy.» (Corresp., t. I, p. 91.)

[31] Ces préoccupations amoureuses le hantaient depuis sa première jeunesse. On pourrait rapprocher ce passage d'un fragment de lettre adressée à Pierret le 21 février 1821: «Je suis malheureux, je n'ai point d'amour. Ce tourment délicieux manque à mon bonheur. Je n'ai que de vains rêves qui m'agitent et ne satisfont rien du tout. J'étais si heureux de souffrir en aimant! Il y avait je ne sais quoi de piquant jusque dans ma jalousie, et mon indifférence actuelle n'est qu'une vie de cadavre.» (Corresp., t. I, p. 75.)

[32] Son neveu, Charles de Verninac, fils unique de sa sœur Henriette, fut envoyé comme consul en Amérique et mourut en cinquantaine à New-York, en 1834, des suites de la fièvre jaune qu'il avait contractée à Vera-Cruz, à son retour de Valparaiso.

Charles de Verninac ressemblait à sa mère, qui était très belle et d'une grande distinction. Eugène Delacroix, au contraire, était d'une constitution délicate, et cet état de santé qui a commencé par de longues fièvres, en 1820, a beaucoup influé sur l'ensemble de ses idées pendant le cours de sa vie.

[33] Ce tableau fut, en effet, exposé à la Société des Amis des arts et au Salon de 1827. Il fut acheté par le duc de Fitz-James et passa en Angleterre. (Voir le Catalogue Robaut.)

[34] «... Que ces Italiens me plaisent! Je me consume à écouter leur belle musique et à dévorer des yeux leurs délicieuses actrices. Nous avons une espèce de Ronzi à ce théâtre, qui est venue fort à propos remplacer la nôtre, cette chère petite folle que j'ai bien regrettée, c'est Mme Pasta. Il faut la voir pour se figurer sa beauté, sa noblesse et son jeu admirable.» (Corresp., t. I, p. 86.)

[35] Roméo e Giuletta, opéra italien de Zingarelli.

[36] Lopez ou Lopès, peintre, demeuré inconnu. On trouve mentionné dans les catalogues des Salons de 1833 et 1835 le nom d'un Lopès, élève de......y qui doit être le même que le peintre en question, ami de jeunesse de Delacroix.

[37] Jean-Baptiste Mauzaisse, peintre de portraits et lithographe, élève de Vincent, né en 1784, mort en 1844.

1823

Paris, mardi 15 avril 1823 [38].--Je reprends mon entreprise après une grande lacune: je crois que c'est un moyen de calmer les agitations qui me tourmentent depuis beaucoup de temps. Je crois voir que, depuis le retour de ***, je suis plus troublé, moins maître de moi. Je m'effarouche comme un enfant; tous les désordres s'y joignent, celui de mes dépenses aussi bien que l'emploi de mon temps. J'ai pris aujourd'hui plusieurs bonnes résolutions. Que ce papier, au moins, à défaut de ma mémoire, me reproche de les oublier, folie qui n'eût servi qu'à me rendre malheureux.

Si on ne remédie pas d'une manière à la position de ma sœur, je me loge avec elle et vis avec elle. Ce que je demande le plus au ciel, c'est de donner à mon neveu une grande ardeur pour le travail et cette résolution extrême qu'inspire une position malheureuse et gênée. D'ici à ce que cela se décide, je veux faire des armes; cela contribuera à régler ma vie habituelle.

--J'ai aujourd'hui bien admiré la Charité d'André del Sarte. Cette peinture, en vérité, me touche plus que la Sainte Famille de Raphaël. On peut faire bien de beaucoup de façons... Que ses enfants sont nobles, élégants et forts! Et sa femme, quelle tête et quelles mains! Je voudrais avoir le temps de le copier; ce serait un jalon pour me rappeler qu'en copiant la nature sans influence des maîtres, on doit avoir un style bien plus grand.

--Il faut absolument se mettre à faire des chevaux, aller dans une écurie tous les matins; se lever de bonne heure et se coucher de même.

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«Je ne devais pas vous revoir, et tout s'est réveillé en moi! Par bonté, vous ne m'avez pas reçu avec froideur. Que peut-il en arriver des tourments infinis qui ont déjà commencé pour moi? Un partage! Quels que soient vos sentiments pour un autre, il est votre ami et celui de votre famille. Mais me promènerai-je sous vos fenêtres pendant qu'il sera près de vous?... J'avais compté sur ma fermeté, et vous avez tout détruit. N'importe! Privé de vous voir, je conserverai bien chèrement le souvenir de votre dernier adieu. Souvenez-vous aussi d'un tendre ami.»

«Que prétendez-vous en m'accueillant comme vous avez fait? Me rendre ma folie!»

[38] Delacroix, dans sa jeunesse, écrivait son journal d'une manière intermittente. Le décousu de sa vie, ses préoccupations d'art, un labeur incessant et concentré absorbaient ses loisirs et sa pensée. De là des lacunes fréquentes dans les notes qui se rapportent à cette période.

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Vendredi 16 mai.--C'est samedi 10 que je l'ai revue; je ne mettrai pas comment elle m'a reçu: je m'en souviendrai. Cela m'a troublé...

Je suis maintenant tout à fait calme. La jalousie commençait à gronder. J'ai le jour même dîné avec Pierret.

--Le lendemain matin, Bompart vient m'entretenir du concours projeté qu'il m'a présenté sous les plus belles couleurs du monde.

Aujourd'hui, vendredi, 16 mai, j'ai vu Laribe et lui ai porté la rédaction que j'avais tirée de l'histoire de France. Ce que je prévoyais arrive; on retardera, on amoindrira l'idée, et on élaguera parmi les concurrents. Je lui ai parlé sans façon, peut-être trop. Je me suis rejeté sur la promesse de commande pour une église, mais en homme qui n'y compte guère; il m'a répondu en homme qui ne veut guère faire de même.

--Fortifie-toi contre la première impression; conserve ton sang-froid.

Ni les promesses brillantes de tes meilleurs amis, ni les offres de service des puissants, ni l'intérêt qu'un homme de mérite te témoigne ne doivent te faire croire à rien de réel dans tout ce qu'ils te diront; quant à l'effet, j'entends, parce que beaucoup de prometteurs ont de bonnes intentions en vous parlant, comme les faux braves, ou les gens qui se mettent en colère à la manière des femmes, et dont toute l'effervescence se calme considérablement à l'approche de l'action. De ton côté, sois prudent dans l'accueil que tu fais toi-même, et surtout point de ces prévenances ridicules, fruits seulement de la disposition du moment.

--L'habitude de l'ordre dans les idées est pour toi la seule route au bonheur; et pour y arriver, l'ordre dans tout le reste, même dans les choses les plus indifférentes, est nécessaire.

--Que je me sens faible, vulnérable et ouvert de tous côtés à la surprise, quand je suis en face de ces gens qui ne disent pas les paroles par hasard, et dont la résolution est toujours prête à soutenir le dire par l'action!... Mais y en a-t-il, et ne m'a-t-on pas pris souvent pour un homme ferme?

Le masque est tout. Il faut convenir que je les crains; et est-il rien de plus flétrissant que d'avoir peur? L'homme le plus ferme par nature est poltron, quand ses idées sont flottantes; et le sang-froid, la première défense, ne vient que de ce que la surprise n'a point d'accès dans une âme qui a tout vu d'avance. Je sais que cette détermination est immense, mais à force d'y revenir, on fait naturellement une grande partie du chemin.

--J'ai vu mardi dernier Sidonie. Il y a eu quelques moments ravissants. Qu'elle était bien, nue et au lit! Surtout des baisers et des approches délicieuses...

Elle revient lundi.

--Géricault est venu me voir le lendemain mercredi. J'ai été ému à son abord [39]: sottise! De là au manège royal, dont je n'attends pas grand fruit; puis été voir Cogniet.

--Le soir chez les Fielding [40].

--Hier jeudi, Taurel [41] venu me voir; il m'a donné envie de l'Italie et longue conversation à Monceaux et au retour. Quelques-unes des idées ci-dessus en sont le fruit.

--Aujourd'hui, reçu une lettre de Philarète, qui a couru après moi.

--Voici quelques-unes des folies que j'écrivais, il y a quelques jours, au crayon, tout en travaillant à mon tableau de Phrosine et Melidor.[42] C'était à la suite d'une narration de jouissances éprouvées qui m'avait donné une dose passable de mauvaise humeur.

«Pourquoi ne m'avez-vous pas reçue froidement comme vous m'aimez? Quels droits ai-je sur vous? Pourquoi avoir demandé de m'amener? Vous me dites de vous aller voir! Quel partage, ô ciel! Quelle folie! en sortant de vous voir, je me suis flatté que vos yeux m'avaient dit vrai. Il fallait me traiter en ami: c'était bien le moins. D'ailleurs qu'ai-je demandé? Je serais un misérable, si j'étais revenu chez vous avec l'espoir de vous aimer et d'être aimé. Je croyais avoir tout surmonté; je comptais surtout sur votre aide. Qu'est-ce qu'ont voulu dire vos yeux? Vous avez eu la cruauté de me donner un baiser! Pensez-vous que je vivrai avec cet homme, si je me mets à vous aimer?... et que je le souffrirai près de vous? Ou par pitié, sans doute, vous lui accorderez tout? Cette pitié-là n'accommode pas un cœur aimant... mon cœur n'est pas si compatissant... Vous me méprisez donc?...»

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Ici je ne suis plus fou.--Socrate dit qu'il faut combattre l'amour par la fuite.

--Il faudrait lire Daphnis et Chloé: c'est un des motifs antiques qu'on souffre le plus volontiers.

--Ne pas perdre de vue l'allégorie de l'Homme de génie aux portes du tombeau, et de la Barbarie qui danse autour des fagots, dans lesquels les Omar musulmans et autres jettent livres, images vénérables et l'homme lui-même. Un œil louche l'escorte à son dernier soupir, et la harpie le retient encore par son manteau ou linceul. Pour lui, il se jette dans les bras de la Vérité, déité suprême: son regret est extrême, car il laisse l'erreur et la stupidité après lui, mais il va trouver le repos. On pourrait le personnifier dans la personne du Tasse: ses fers se détachent et restent dans les mains du monstre. La couronne immortelle échappe à ses atteintes et au poison qui coule de ses lèvres sur les pages du poème.

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Samedi, mai 1823.--Je rentre d'une bonne promenade avec mon cher Pierret; nous avons bien parlé de toutes ces bonnes folies qui nous occupent tant. Je suis possédé à présent de la fine tournure de la camériste de Mme ***. Depuis qu'elle est installée dans la maison, je la saluais amicalement. Avant-hier soir, je la rencontrai sur le boulevard; je venais de faire des visites infructueuses; elle donnait le bras aune femme en service aussi chez sa maîtresse. Il me prit une forte tentation de les prendre sous le bras. Mille sottes considérations se croisaient dans ma tête, et je m'éloignais toujours d'elles, en me disant que j'étais un sot et qu'il fallait profiter de l'occasion... lui parler un peu, prendre les mains, que sais-je?... Enfin faire quelque chose... Mais sa camarade..., mais deux femmes de chambre sous le bras... Je ne pouvais guère les mener prendre des glaces chez Tortoni. Je marchai néanmoins d'un pas plus précipité jusque chez M. H***, où je m'informai de son retour; puis enfin..., quand il n'était plus temps de les retrouver, je courus sur leurs traces et parcourus inutilement le boulevard.

--Hier, je fus avec Champmartin [43] étudier les chevaux morts.

En rentrant, ma petite Fanny était chez la portière; je m'installe, je cause une grande heure et je m'arrange pour remonter en même temps qu'elle. Je sentais par tout mon cœur le frisson favorable et délicieux qui précède les bonnes occasions. Mon pied pressait son pied et sa jambe. Mon émotion était charmante. En mettant le pied sur la première marche de l'escalier, je ne savais encore ce que je dirais, ce que je ferais, mais je pressentais qu'il y aurait quelque chose de décisif; je la pris doucement par la taille. Arrivé sur son palier, je l'embrassai avec ardeur et je pressai sur ses lèvres; elle ne me repoussa point. Elle craignait, disait-elle, d'être vue. Aurais-je dû pousser plus avant? Mais que les mots sont froids pour peindre les émotions! Je la baisais et la rebaisais, je la tirais sans cesse à moi; enfin je l'abandonnai me promettant de la revoir le lendemain. Hélas! c'est aujourd'hui, je n'ai eu tout le jour que cette pensée; je l'ai vue, je ne sais où elle veut en venir. Elle a paru se dérober à moi ou feindre de ne pas me voir... Ce soir, dans ce moment, ma porte est entr'ouverte... J'espère je ne sais quoi,... ce qui peut arriver. J'entrevois une infinité d'obstacles. Mais que ce serait doux!... Ce n'est pas de l'amour. Ce serait trop pour elle; c'est un singulier chatouillement nerveux qui m'agite, quand je pense qu'il est question d'une femme, car elle n'est vraiment pas séduisante... Je conserverai cependant le souvenir délicieux de ses lèvres serrées par les miennes.

Je veux lui écrire un petit billet qui nécessite une réponse, puis un autre; il ne faut rien écrire qu'elle puisse prendre au sérieux. Je lui dirai simplement, vu les rares occasions que nous avons, de m'écrire quand je pourrai voir ce portrait qu'elle a promis de me faire voir. O folie! folie! folie qu'on aime et qu'on voudrait fuir. Non! ce n'est pas le bonheur! C'est mieux que le bonheur, ou c'est une misère bien poignante. Malheureux! Et si je prenais pour une femme une véritable passion! Mon lâche cœur n'ose préférer la paix d'une âme indifférente à l'agitation délicieuse et déchirante d'une passion orageuse. La fuite est le seul remède. Mais on se persuade toujours qu'il sera temps de fuir, et l'on serait au désespoir de fuir, même son malheur.

--J'ai été le soir avec Pierret retoucher un tableau de famille que le pauvre père Petit finissait en mourant. J'ai éprouvé un sentiment pénible au milieu de ce modeste asile d'un pauvre vieux peintre qui ne fut pas sans talent et à la vue de ce malheureux ouvrage de sa vieillesse languissante.

--Je me suis décidé à faire pour le Salon des scènes du Massacre de Scio[44].

[39] Delacroix a retracé d'autre part, dans le cahier manuscrit dont nous avons déjà parlé, le caractère de ses relations avec Géricault: «Quoiqu'il me reçût avec familiarité, la différence d'âge et mon admiration pour lui me placèrent, à son égard, dans la situation d'un élève. Il avait été chez le même maître que moi, et, au moment où je commençais, je l'avais déjà vu, lancé et célèbre, faire à l'atelier quelques études. Il me permit d'aller voir sa Méduse pendant qu'il l'exécutait dans son atelier bizarre près des Ternes. L'impression que j'en reçus fut si vive qu'en sortant je revins toujours courant et comme un fou jusqu'à la rue de la Planche que j'habitais alors.» (EUGÈNE DELACROIX, Sa vie et ses œuvres, p. 61.)

[40] Il s'agit ici des quatre Anglais, les frères Fielding, Théodore, Copley, Thalès et Nathan, tous artistes, aquarellistes de talent. Le plus célèbre est Copley. Ce fut Thalès Fielding qui se lia le plus intimement avec Delacroix, pendant un séjour qu'il fit à Paris en 1823. M. Léon Riesener, dans ses notes sur Delacroix, donne des détails assez piquants sur la communauté d'existence des deux artistes: «Pour faire du café le matin, on ajoutait de l'eau et un peu de café sur le marc de la veille, dans l'unique bouilloire, jusqu'à ce qu'on fût forcé de la vider. De temps en temps on avait un gigot en provision, dans l'armoire, auquel on coupait des tranches pour les rôtir dans la cheminée. Mais un jour les deux amis, partageant ce déjeuner, se fâchèrent. Fielding disait très sérieusement qu'il descendait du roi Bruce. Delacroix l'appelait «Sire». Mais Fielding ne pouvait sur ce sujet admettre la plaisanterie et se fâcha pour toujours.» (Corresp., t. I, p. 23.)

[41] François Taurel, peintre de marines, né à Toulon en 1787, mort à Paris en 1832.

[42] Le tableau dont parle ici Delacroix est sans doute resté inachevé, car il ne se retrouve pas dans l'œuvre du maître et ne figure pas au catalogue Robaut.

Sous ce même titre, Prud'hon exposa au Salon de l'an VI une gravure célèbre, dont la composition dramatique peut avoir tenté l'imagination toujours en éveil de Delacroix. Phrosine et Melidor est également le titre d'un opéra-comique en trois actes, de Méhul, dont le poème fort médiocre est d'Arnault, et qui fut représenté pour la première fois en 1794. Il se peut qu'après avoir vu jouer cette pièce, Delacroix ait songé à en tirer un sujet de tableau.

En l'absence de tout document, il est impossible de se prononcer entre ces deux hypothèses.

[43] Peintre de portraits, né à Bourges en 1797, élève de Guérin. Ce fut à l'atelier de Guérin que Delacroix se lia avec Champmartin.

[44] Ici apparaît pour la première fois l'idée de ce tableau, il fut exposé au Salon de 1824, acheté par l'État 6,000 francs; il reparut à l'Exposition universelle de 1855. Il appartient maintenant au Musée du Louvre.

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Lundi 9 juin.--Pourquoi ne pas profiter des contrepoisons de la civilisation, les bons livres? Ils fortifient et répandent le calme dans l'âme. Je ne puis douter de ce qui est véritablement bien, mais au milieu des fanatiques et des intrigants, il faut de la réserve.

--On se reproche trop souvent d'avoir changé: c'est la chose qui a changé. Quelle chose plus désolante? J'ai deux, trois, quatre amis: eh bien! je suis contraint d'être un homme différent avec chacun d'eux, ou plutôt de montrer à chacun la face qu'il comprend. C'est une des plus grandes misères que de ne pouvoir jamais être connu et senti tout entier par un même homme; et quand j'y pense, je crois que c'est là la souveraine plaie de la vie: c'est cette solitude inévitable à laquelle le cœur est condamné. Une épouse qui est de votre force est le plus grand des biens. Je la préférerais supérieure à moi de tous points, plutôt que le contraire.

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Dimanche 9 novembre.--Revu l'amie. Elle est venue à mon atelier; je suis bien plus tranquille et pourtant bien délicieusement atteint. Je lui suis médiocrement cher (comme amant s'entend), car je suis convaincu qu'elle a pour moi presque tout le tendre attachement que j'ai pour elle. Singulière émotion! Chère femme, au moins ne réveille pas dans mon cœur de nouveaux tourments... Je trouvai tant de choses à lui dire, quand je ne l'eus plus. Il m'a semblé qu'avec le secret tout était dit, puisqu'il s'agit de ne plus faire un malheureux. Mais je ne veux plus qu'on me dise qu'on m'aime et qu'on ait en même temps des procédés pour un autre... J'ai vu Piron également ce soir-là... Je la reverrai jeudi.

Dieu! que de choses en arrière! Et ma petite Émilie [45]... Elle est déjà oubliée, je n'en ai pas fait mention; j'y ai trouvé de doux moments...

C'est lundi dernier que j'avais été chez elle: ce jour, j'avais été voir Regnier [46], chez qui j'ai revu une esquisse de Constable [47]: admirable chose et incroyable!

--J'ai arrêté cette semaine une composition de Scio et presque celle du Tasse.[48]

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10 novembre.--«Je voudrais qu'une femme ait la franchise, avec un homme qui est son ami, de s'expliquer comme le font deux hommes ensemble. Pourquoi êtes-vous venue rue de Grenelle? C'est plus que des procédés. Ce que je hais le plus, c'est l'incertitude. Dis-moi, chère amie, que nous te sommes également chers. Et pourquoi rougir? La femme est-elle autrement faite que nous? Est-ce que nous nous faisons grand scrupule de faire notre cour à un objet qui nous captive momentanément? Enfin, fais ta profession d'amour. Dis que ton cœur est assez vaste pour deux amis, car ni l'un ni l'autre n'est amant; je ne serai pas jaloux, et je ne me regarderai pas comme coupable en te possédant. C'est de toutes les manières que je voudrais m'emparer de toi. Avec quelles délices je t'ai pressée sur mon cœur! Toi-même, tes accents étaient vrais. Tu me dis: «Qu'il y a longtemps, cher ami, que je ne t'ai vu ainsi!» Mais quoi, ne jamais te voir! Ne pourrai-je, du moins, si tu es malade, aller moi-même savoir de tes nouvelles? N'y a-t-il pas quelque moyen?.....»

Et toi, mon pauvre ami? tu es à plaindre. On n'éprouve pas ce que tu éprouves... Je crois être plus heureux, parce que je me contente de moins... Elle ne nous voit pas coupables du tout en nous abandonnant l'un à l'autre. «Je me mets à votre discrétion», a-t-elle dit.

Ce que je désire vivement, c'est qu'il puisse cesser de l'aimer. Ce jeudi, je l'attends avec bien de l'impatience; mais après, il n'y en aura plus; mais elle-même, elle se résout bien facilement à se passer de moi! Qu'elle me le dise elle-même, et je serai tranquille.

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Même jour.--«Bonne et chère J..., j'use de tous les privilèges de mes vacances pour me donner la consolation de vous écrire, en attendant celle de vous voir. Ce jeudi, j'y pense beaucoup trop pour un homme qui n'en veut pas souvent de semblables. Quels doux et cruels moments pour moi, bonne amie! Il me semble que ma lettre va vous ennuyer. N'imaginez pas que je ne vous écrive que pour envoyer mes rêveries, bien tristement (dans tout cela, ma tristesse vient de ce que, comme son véritable ami avant tout, je ne puis la voir, etc.) et chèrement méditées, hélas! à cette même place où je vous ai vue hier si bonne pour moi. Je veux vous demander une chose sur laquelle je n'ai pas insisté. Soyez assez bonne pour venir demain...

«Je suis un grand et indigne indiscret: mais pensez que vous devez m'oublier après ce jeudi..... Ah! pourquoi, bonne J..., n'être pas entièrement franche avec moi? Pourquoi n'être pas tout à fait l'amie de celui dont le cœur sera toujours plein de votre chère image, et qui donnerait tout pour vous? Quel doux sentiment vous m'inspirez! Mais n'appuyons pas sur tous ces sentiments-là. Il y a tant d'affections délicates dans tout, et singulières dans tout ceci, que la tête s'y perd, quand on veut s'en rendre compte: il n'y a que le cœur dont l'instinct soit sûr; il ne m'a jamais trompé sur le degré d'intérêt qu'on me porte.

«Adieu! Adieu donc! Je compte beaucoup sur vos bontés: vous savez aussi que nous avons des articles à dresser, puis mille choses à nous dire, dont je ne me suis souvenu qu'au moment où je vous ai quittée. Tout cela demande bien du temps.

«Mes sottises me font rougir de pitié... Que cette vie est triste! toujours des entraves à ce qui serait si doux! Quoi! si vous tombiez malade, je ne pourrais aller moi-même vous demander de vos nouvelles et vous voir à votre chevet! Enfin! il en est ainsi... et adieu encore une fois, et la plus tendre et la plus sûre amitié pour la vie.»

[45] Émilie Robert était son modèle favori qui posa pour le torse de la femme traînée par le giaour à la queue de son cheval dans le Massacre de Scio.

[46] Peintre, camarade d'atelier de Delacroix, demeuré inconnu.

[47] L'admiration de Delacroix pour Constable se maintint égale dans tout le cours de sa carrière. Dans une très belle lettre sur l'École anglaise de peinture, adressée à Th. Silvestre, et datée de 1858, l'artiste écrivait: «Constable, homme admirable, est une des gloires anglaises. Je vous en ai déjà parlé et de l'impression qu'il m'avait produite au moment où je peignais le Massacre de Scio. Lui et Turner sont de véritables réformateurs. Ils sont sortis de l'ornière des paysagistes anciens. Notre école, qui abonde maintenant en hommes de talent dans ce genre, a grandement profité de leur exemple. Géricault était revenu tout étourdi de l'un des grands paysages qu'il nous a envoyés.» (Corresp., t. II, p. 193.)

[48] Le Journal marque suffisamment l'intérêt qu'il prenait à cette composition du Tasse. Dès 1819 il écrivait à Pierret: «N'est-ce pas que cette vie du Tasse est bien intéressante? Que cet homme a dû être malheureux! Qu'on est rempli d'indignation contre ces indignes protecteurs qui l'opprimaient sous le prétexte de le garantir contre ses ennemis, et qui le privaient de ses chers manuscrits!... On pleure sur lui. On s'agite sur sa chaise en lisant cette vie: les yeux deviennent menaçants, les dents se serrent de colère!» (Corresp., t. I, p. 42.)

Voir le Catalogue Robaut, n° 88.

17 décembre.--«Je n'ai reçu qu'à présent votre lettre. Depuis quelques jours je me tenais chez moi et n'étais pas allé à mon atelier. Oui, votre souvenir me sera toujours cher, et ce que vous souffrez, je le souffre avec vous; j'ai aussi mes ennuis et une lutte à souffrir contre des adversités de plus d'une espèce. Le temps, la nécessité, tout me presse et me harcèle: Ne joignez pas à ces maux celui de croire que je suis indifférent à ce qui vous touche. Vous avez bien voulu dernièrement vous intéresser à moi, quoique infructueusement. J'aurais été vous voir si je n'avais craint qu'à cette occasion vous ne preniez ma visite pour un simple acte de politesse, comme tout le monde s'en rend. Ici je peux en remercier de tout mon cœur une amie. Vous pouvez croire que je n'ai pas attendu votre lettre pour savoir de vos nouvelles. Votre pauvre enfant! Je vous plains bien! Adieu! Ma triste figure ne serait guère pour vous apporter quelques consolations. Adieu et tendre attachement.»

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22 ou 23 décembre, mardi, à minuit.--Je rentre chez moi dans des sentiments de bienveillance et de résignation au sort. J'ai passé la soirée avec Pierret et sa femme au coin de leur modeste feu. Nous prenons notre parti sur notre pauvreté: et au fait, quand je m'en plains, je suis hors de moi, hors de l'état qui m'est propre. Il faut, pour la fortune, une espèce de talent que je n'ai point, et quand on ne l'a point, il en faudrait un autre encore pour suppléer à ce qui manque.

Faisons tout avec tranquillité; n'éprouvons d'émotions que devant les beaux ouvrages ou les belles actions... Travaillons avec calme et sans presse. Sitôt que la sueur commence à me gagner et mon sang à s'impatienter, tiens-toi en garde: la peinture lâche est la peinture d'un lâche.

--Je vais demain chez Leblond [49], le soir. J'aime bien ces soirées et aussi beaucoup Leblond, c'est un bon ami.

--J'ai été en soirée chez Perpignan [50], samedi dernier. Thé à l'anglaise, punch, glaces, etc., jolies femmes...

--Je travaille à mes sauvages. Demain mercredi, j'ai Émilie.

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Mardi 30 décembre.--Aujourd'hui avec Pierret: j'avais rendez-vous aux Amis des arts, pour aller voir une galerie de tableaux, presque tous italiens, parmi lesquels est le Marcus Sextus de M. Guérin; nous nous sommes attardés, pensant n'avoir que ce seul tableau à voir, et que nous trouverions ces vieux tableaux à l'ordinaire. Au contraire, peu de tableaux, mais supérieurement choisis, et par-dessus tout un carton de Michel-Ange... O sublime génie! que ces traits presque effacés par le temps sont empreints de majesté!

J'ai senti se réveiller en moi la passion des grandes choses. Retrempons-nous de temps en temps dans les grandes et belles productions! J'ai repris ce soir mon Dante; je ne suis pas né décidément pour faire des tableaux à la mode.

En sortant de là, nous avons été chez un teinturier, où nous avons vu une fille dont la tournure et la tête sont admirables et étaient tout en harmonie avec les sentiments que ces beaux ouvrages italiens m'avaient inspirés.

Je retournerai, si je puis, souvent là. Il y a des portraits vénitiens admirables... Un Raphaël et un Corrège... Oh! la belle Sainte Famille de Raphaël!

--Ce soir, Félix est venu chez moi; il était arrivé ce matin ou hier soir. Le bon ami! nous avons bien amicalement causé toute la soirée.

--La Saint-Sylvestre.[51] L'année va finir.

--C'était le 27... Dîné avec Édouard et Lopez, chez le restaurateur. Le soir ils m'ont présenté chez M. Lelièvre, leur ami.[52] J'ai reconduit Édouard jusqu'à sa porte. Beaucoup de bonne causerie et d'amitié.

--J'ai vendu ces jours-ci à M. Coutan [53], l'amateur de Scheffer, mon tableau exécrable de Ivanhoë... Le pauvre homme! et il dit qu'il m'en prendra quelques-uns encore; je serais d'autant plus tenté de croire qu'il n'est pas émerveillé de celui-ci.

--Il y a quelques jours, j'ai été le soir chez Géricault [54]. Quelle triste soirée! il est mourant; sa maigreur est affreuse; ses cuisses sont grosses comme mes bras; sa tête est celle d'un vieillard mourant. Je fais des vœux bien sincères pour qu'il vive, mais je n'espère plus. Quel affreux changement! Je me souviens que je suis revenu tout enthousiasmé de sa peinture: surtout une étude de tête du carabinier... s'en souvenir; c'est un jalon. Les belles études! Quelle fermeté! quelle supériorité! et mourir à côté de tout cela, qu'on a fait dans toute la vigueur et les fougues de la jeunesse, quand on ne peut se retourner sur son lit d'un pouce sans le secours d'autrui!...

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Sans date[55].-La question sur le beau [56] se réduit à peu près à ceci: Qu'aimez-vous mieux d'un bon ou d'un tigre? Un Grec et un Anglais ont chacun une manière d'être beau qui n'a rien de commun.

C'est l'idée morale des choses qui nous effraye; un serpent nous fait horreur dans la nature, et les boudoirs de jolies femmes sont remplis d'ornements de ce genre: tous les animaux en pierre que nous ont laissés les Égyptiens, des crapauds, etc.

Souvent une chose, dans la nature, est pleine de caractère, par le peu de prononcé ou même de caractère qu'elle semble avoir au premier coup d'œil.

Le docteur Bailly met en principe: «La preuve que nos idées sur la beauté de certains peuples ne sont pas fausses, c'est que la nature semble donner plus d'intelligence aux races qui ont davantage ce que nous regardons comme la beauté.» Mais les arts ne sont pas ainsi; car si le Grec était plus beau à représenter que l'Esquimau, l'Esquimau serait plus beau que le cheval, qui a moins d'intelligence dans l'échelle des êtres. Mais tout est si bien né dans la nature que notre orgueil est extrême. Nous bâtissons un monde sur chaque petit point qui nous entoure. La rage de tout expliquer nous jette dans d'étranges bévues. Nous disons que nos voisins ont mauvais goût, et le juge en cela, c'est notre propre goût; car nous savons aussi que tous les autres voisins nous condamnent.

Nos peintres sont enchantés d'avoir un beau idéal tout fait et en poche qu'ils peuvent communiquer aux leurs et à leurs amis. Pour donner de l'idéal à une tête d'Égyptien, ils la rapprochent du profil de l'Antinoüs. Ils disent: «Nous avons fait notre possible, mais si ce n'est pas plus beau encore, grâce à notre correction, il faut s'en prendre à cette nature baroque, à ce nez épaté, à ces lèvres épaisses, qui sont des choses intolérables à voir.» Les têtes de Girodet sont un exemple divertissant dans ce principe; ces diables de nez crochus, de nez retroussés, etc., que fabrique la nature, le mettent au désespoir. Que lui coûtait-il... de faire tout droit? Pourquoi des draperies se permettent-elles de ne pas tomber avec la grâce horizontale des statues antiques?... Telle n était pas la méthode antique. Ils exagéraient au contraire, pour trouver l'idéal et le grand. Le laid souverain, ce sont nos conventions et nos arrangements mesquins de la grande et sublime nature... Le laid, ce sont nos têtes embellies, nos plis embellis, l'art et la nature corrigés par le goût passager de quelques nains, qui donnent sur les doigts aux anciens, au moyen âge, et à la nature enfin.

Le terreux et l'olive ont tellement dominé leur couleur, que la nature est discordante à leurs yeux, avec ses tons vifs et hardis.

L'atelier est devenu le creuset où le génie humain, à son apogée de développement, remet en question non seulement ce qui est, mais recrée avec une nature fantastique et conventionnelle que nos faibles esprits, ne sachant plus comment accorder avec ce qui est, adoptent de préférence, parce que c'est notre misérable ouvrage.

[49] Frédéric Leblond fut un des intimes de Delacroix. Il était assidu aux réunions d'amis en compagnie desquels le peintre se reposait du labeur de la journée. Dans une longue lettre, curieuse en ce qu'il y raconte sa dernière visite au grand artiste mourant, Frédéric Leblond vante la solidité d'affection de Delacroix; cette lettre fut publiée dans l'Artiste, et nous en détachons le passage suivant: «Ceux qui n'ont connu Eugène Delacroix que par ses grands travaux ne peuvent l'apprécier qu'à moitié. Il fallait vivre dans son intimité pour savoir les trésors de son cœur et de son esprit... C'est cette nature, si forte, si riche, et en même temps si simple et si naïve, qui a fait de lui l'homme le plus honnête, l'esprit le plus charmant, le cœur le plus généreux. Tu n'as pas oublié qu'en 1848 (nous n'étions pas riches alors), Delacroix, après avoir dîné gaiement avec nous, voulait nous forcer à prendre la moitié de son dernier billet de mille francs: «Qu'est-ce que cela en face de la Révolution et de l'éternité?» (L'Artiste, 1864, p. 121.)

[50] Camarade d'atelier de Delacroix. Dans sa correspondance, Delacroix le traite assez rudement. A Soulier il écrit en 1821, lui reprochant de ne pas lui envoyer d'aquarelles de Florence où il se trouvait alors: «Vous en promettez, vous en annoncez à Perpignan, qui n'est qu'un profane, qu'un Welche en peinture», et dans une autre lettre au même Soulier, il écrit: «Ce Perpignan, il faut le confesser, est un grand vandale et un homme sans cérémonie.» (Corresp., t. I, p. 71 et 80.)

[51] Dans sa Correspondance, Delacroix parle à maintes reprises de la Saint-Sylvestre, qui, par une joyeuse habitude de jeunesse, était pour lui l'occasion d'une réunion intime avec ses camarades de la première heure, Félix Guillemardet et Pierret. M. Ph. Burty nous raconte qu'on la fêtait à tour de rôle chez l'un des trois amis; on mangeait, on buvait, on s'embrassait à minuit. Dans une lettre à Pierret, datée de 1820, Delacroix s'écrie: «Là, à la lumière de la chandelle tout unie, on s'établit sur une table où l'on s'appuie les coudes et on boit et mange beaucoup pour avoir de ce bon esprit d'homme échauffé! C'est là la gaieté, et que la note est vraie! Ah! que les potentats et les grands politiques sont à plaindre de n'avoir pas de Saint-Sylvestre!» (Corresp., t. I, p. 54.)

[52] Lelièvre, peintre de portraits, demeuré inconnu. Il faisait partie avec Charlet, Chenavard, Comairas, d'un petit cercle intime, aux réunions duquel Delacroix se rendit fréquemment par la suite. Aux beaux jours, on se donnait volontiers rendez-vous chez lui, dans sa petite maison de l'île Séguin, à Sèvres, afin de peindre en pleine nature. (V. CHESNEAU, Peintres et sculpteurs romantiques, p. 81.)

[53] M. Coutan, l'amateur, dont parle ici Delacroix, a légué au Louvre un grand nombre de tableaux et de dessins de sa collection.

[54] Géricault allait succomber aux suites d'un accident de cheval. Il est facile de comprendre la tristesse qui envahissait Delacroix en présence de cette carrière brisée à trente-deux ans, si l'on songe que Géricault était, par la hardiesse de son génie et la fougue de son tempérament, le peintre de l'époque qui le mieux se rapprochait de Delacroix, si l'on songe encore que Delacroix avait fréquenté assidûment son atelier, suivi les progrès du fameux Naufrage de la Méduse, si l'on réfléchit enfin que Géricault avait été un des rares artistes sympathiques aux débuts de Delacroix! Il n'est donc pas surprenant qu'à ces différents titres l'admiration du jeune peintre se manifeste sans réserves pour le talent de Géricault. Plus tard, avec la culture grandissante et le développement du sens critique, Delacroix apportera des restrictions à ses premiers enthousiasmes; les dernières années du Journal, notamment l'année 1854, apparaissent singulièrement révélatrices sur la transformation de son jugement à l'égard de Géricault.

[55] Tout ce passage est extrait d'un petit cahier, qui porte cette seule mention: Fin 1823 et commencement 1824.

[56] Cette question du Beau inspira à Delacroix une de ses plus remarquables études critiques qui parut dans la Revue des Deux Mondes du 15 juillet 1854. Elle fait partie du volume des écrits du maître sous ce titre: Variations du Beau. Le sujet était éminemment favorable pour un esprit de l'envergure de Delacroix. C'est à propos de cet écrit que M. Paul Mantz dit très justement: «Il n'y faut pas voir un traité ex professo, mais une simple causerie sur un problème dont la solution a peut-être trop occupé les rêveurs. Sans prendre la peine de formuler rigoureusement sa pensée, sans attaquer de front le principe platonicien de l'absolu, l'auteur admet pour le Beau la multiplicité des formes. Il s'irrite contre ceux qui prétendent que l'antiquité a par avance monopolisé l'idéal et donné partout le modèle suprême. L'esthétique de Delacroix est donc essentiellement compréhensive et libérale. Il accepte l'art tout entier, et son idéal est assez vaste pour concilier Phidias et Rembrandt. Il n'y a là aucune confusion malsaine. Delacroix partait de ce principe que le style consiste dans l'expression originale des qualités propres à chaque maître...» (Paul MANTZ, Revue française, 1er octobre 1864.)

1824

Jeudi 1er janvier.--Je n'ai rapporté, comme je crois que c'est toujours, qu'une profonde mélancolie de cette bonne Saint-Sylvestre que nous a donnée Pierret; ces aubades, ces trompettes surtout et ces cors ne sont propres qu'à vous affliger sur ce temps qui passe, au lieu de vous préparer gaiement à celui qui vient. Ce jour est le plus-triste de l'année, j'entends aujourd'hui; hier, l'année n'était pas encore finie.

Édouard a passé la soirée avec nous. J'ai revu Gouleux[57]; nous avons rappelé nos souvenirs de collège... Plusieurs sont devenus des filous ou sont démoralisés.

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Dimanche 4 janvier.--Malheureux! que peut-on faire de grand, au milieu de ces accointances éternelles avec tout ce qui est vulgaire? Penser au grand Michel-Ange.

Nourris-toi des grandes et sévères beautés qui nourrissent l'âme.

Je suis toujours détourné de leur étude par les folles distractions [58]. Cherche la solitude. Si ta vie est réglée, ta santé ne souffrira point de ta retraite.

Voici ce que le grand Michel-Ange écrivait au bord du tombeau: «Porté sur une barque fragile au milieu d'une mer orageuse, je termine le cours de ma vie; je touche au port commun où chacun vient rendre compte du bien et du mal qu'il a fait. Ah! je reconnais bien que cet art qui était l'idole, le tyran de mon imagination, la plongeait dans l'erreur: tout est erreur ici-bas. Pensers amoureux, imaginations vaines et douces, que deviendrez-vous, maintenant que je m'approche de deux morts, l'une qui est certaine, l'autre qui me menace...? Non, la sculpture, la peinture ne peuvent suffire pour tranquilliser une âme qui s'est tournée vers l'amour divin et que le feu sacré embrase.» (Vers qui ferment le recueil de ses poésies.)

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Lundi 12 janvier.---Ce matin, rendez-vous avec Raymond Verninac, pour voir M. Voutier, qui vient de la Grèce où il a été employé avec distinction, et qui va y retourner. C'est un bel homme, il a l'air d'un Grec; sa figure marquée de petite vérole et les yeux petits, mais vifs, et il semble plein d'énergie. Ce qu'il a vu cent fois, avec une nouvelle admiration, c'est le soldat grec qui, après avoir renversé son ennemi et l'avoir foulé de son talon, crie avec enthousiasme: Tito Eleutheria! Au siège d'Athènes, où les Grecs avaient poussé leurs ouvrages jusqu'à portée du pistolet des murailles, il empêcha un soldat de tuer un Turc qui paraissait aux créneaux, tant il fut frappé de sa belle tête.

--Massacres de Scio durant un mois. C'est à la fin de ce mois que le capitaine Georges d'Ipsara, avec, je crois, cent quarante hommes, fit incendier le vaisseau-amiral; tous les principaux officiers y périrent et le capitan-pacha lui-même. Les Grecs se sauvèrent sains et saufs. Un vaisseau qui portait de Candie à Constantinople la tête du brave Balleste, officier français, avait relâché à Scio et s'était paré de son horrible trophée. Le vaisseau fut incendié, et la tête du brave Balleste eut un tombeau digne de lui.

--En sortant de déjeuner avec Raymond Verninac et M. Voutier, été au Luxembourg. Je suis rentré à mon atelier saisi de zèle et, Hélène étant arrivée peu après, j'ai de suite fait quelques ensembles pour mon tableau. Elle a emporté malheureusement une partie de mon énergie de ce jour.

--Le soir, Dimier [59] nous donne un punch chez Beauvilliers [60].

--Mardi dernier, 6 janvier, dîné chez Riesener, avec Jacquinot et la fille du colonel, son frère [61]. Elle n'a pas de beaux traits, mais je désire vivement conserver longtemps l'impression de sa physionomie italienne, et surtout cette netteté de teint (sans avoir précisément un beau teint), et cette pureté de formes. J'entends cet arrêté, ce tendu de la peau qui n'appartient qu'à une vierge. C'est un souvenir précieux à garder pour la peinture, mais je le sens déjà qui s'efface.

--Hier dimanche 11, dîné chez la maîtresse de Leblond; aucune impression que vulgaire.

--C'est donc aujourd'hui lundi 12 que je commence mon tableau.

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Dimanche 18 janvier.--Dîné aujourd'hui chez M. Lélièvre avec Édouard et Lopez. Bonnes et excellentes gens. Grande discussion sur les arts, et notamment grands efforts pour faire comprendre le mérite de Raphaël et de Michel-Ange.

--Aujourd'hui, Émilie Robert.

--Hier samedi et avant-hier vendredi, fait en partie ou préparé la femme du devant.--Leblond venu à mon atelier.

--Hier samedi, D. Giovanni joué par Zuchelli[62].

--Vendredi, soirée passée chez Taurel.

--J'ai eu Provost, modèle, mardi 13, et commencé par la tête du mourant sur le devant.--Le lendemain mercredi et le jeudi 15, chez Mme Lelièvre le soir, avec Édouard; elle m'a invité à dîner pour aujourd'hui.

A Provost, environ............................ 8 fr. A Émilie Robert, aujourd'hui.................. 12 fr.

--J'ai lu ces jours-ci dans le Journal des Débats, à propos d'un ouvrage original où l'on traite de toutes sortes de sujets, par le pseudonyme Philemnestre, qu'un juge anglais, désirant vivre longtemps, s'était mis à interroger tous les vieillards qu'il rencontrait, sur leur genre de vie et leur régime, et que leur longévité ne tenait particulièrement, ni à la nourriture, ni aux boissons fermentées. La seule chose constante chez tous, était de se lever bon matin, et surtout de ne pas refaire de somme, une fois réveillés. Chose très importante.

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Samedi 24 janvier.--Aujourd'hui je me suis remis à mon tableau; dimanche dernier 18, j'ai cessé d'y travailler. J'avais commencé le lundi précédent quelques croquis seulement, ou plutôt le mardi 13; j'ai dessiné et fait aujourd'hui la tête, la poitrine de la femme morte qui est sur le devant. A l'exception de la main et des cheveux, tout est fait.

--Ce soir présenté chez M. *** et demain dîner chez Mme Lelièvre. Je disais ce soir à Édouard que, au lieu de faire comme la plupart des gens qui ont fait leur progrès dans la guerre de la vie à l'aide de leur lecture, il m'arrive de ne lire que pour confirmer ceux que je fais à part moi, car depuis que j'ai quitté le collège je n'ai point lu; aussi je suis émerveillé des bonnes choses que je trouve dans les livres; je n'en suis aucunement blasé.

--Hier vendredi 23, en sortant de dîner chez Rouget [63], il m'a pris une paresse qui m'a conduit au cabinet littéraire, où j'ai parcouru la vie de Rossini; je m'en suis saturé et j'ai eu tort. Mais au fait, ce Stendhal est un insolent, qui a raison avec trop de hauteur et qui parfois déraisonne.

Rossini est né en 1792, l'année où Mozart mourut.

--Jeudi 22 janvier. Passé chez moi la soirée et une partie de la journée chez Soulier, où fait l'aquarelle du Turc par terre [63]. Il m'a envoyé à sa place dîner chez sa mère.

--Le mercredi 21, passé en partie aussi chez Soulier et vu ma sœur.

--Été pour l'affaire du général Jacquinot chez M. Berryer [64].

Le soir, chez Leblond, qui avait passé partie de la journée chez Soulier.

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Dimanche 25 janvier.--Aujourd'hui, dîné chez M. Lelièvre. Un diable de colonel, tout plein de ses hauts faits d'Espagne, nous y a ennuyés beaucoup.

En revenant avec Édouard, j'ai eu plus d'idées que dans toute la journée. Ceux qui en ont vous en font naître; mais ma mémoire s'enfuit tellement de jour en jour que je ne suis plus le maître de rien, ni du passé que j'oublie, ni à peine du présent, ou bien je suis presque toujours tellement occupé d'une chose, que je perds de vue, ou je crains de perdre ce que je devrais faire, ni même de l'avenir, puisque je ne suis jamais assuré de n'avoir pas d'avance disposé de mon temps. Je désire prendre sur moi d'apprendre beaucoup par cœur, pour rappeler quelque chose de ma mémoire. Un homme sans mémoire ne sait sur quoi compter; tout le trahit. Beaucoup de choses que j'aurais voulu me rappeler de notre conversation, en revenant, m'ont échappé...

Je me disais qu'une triste chose de notre condition misérable, était l'obligation d'être sans cesse vis-à-vis de soi-même. C'est ce qui rend si douce la société des gens aimables: ils vous font croire un instant qu'ils sont un peu vous, mais vous retombez bien vite dans votre triste unité. Quoi! l'ami le plus chéri, la femme la plus aimée et méritant de l'être, ne prendront jamais sur eux une partie du poids? Oui, quelques instants seulement; mais ils ont leur manteau de plomb à traîner.

Je suis venu même à une autre de mes idées: c'est celle qui a précédé cette dernière. Tous les soirs, lui disais-je, en sortant de chez M. Lelièvre, je rentre chez moi, dans l'état d'un homme à qui sont arrivés les événements les plus variés. Cela finit toujours par un chaos qui m'étourdit. Je suis cent fois plus hébété, cent fois plus incapable, je crois, de m'occuper des affaires les plus ordinaires, qu'un paysan qui a labouré toute la journée. Je disais encore à Édouard qu'on s'attachait aux amis, quand ils faisaient autant de progrès que vous-même; la preuve en est que des circonstances charmantes dans la vie et dont on conservait le souvenir avec délices, n'étaient plus bonnes à recommencer réellement et juste comme elles s'étaient passées; témoins encore les amis d'enfance qu'on revoit longtemps après.

--J'ai reçu, aujourd'hui que j'ai commencé la femme traînée par le cheval, Riesener, Henri Hugues et Rouget. Jugez comme ils ont traité mon pauvre ouvrage [65], qu'ils ont vu justement dans le moment du tripotage, où moi seul je peux augurer quelque chose. Comment? disais-je à Édouard, il faut que je lutte contre la fortune et la paresse qui m'est naturelle, il faut qu'avec de l'enthousiasme je gagne du pain, et des bougres comme ceux-là viendront, jusque dans ma tanière, glacer mes inspirations dans leur germe et me mesurer avec leurs lunettes, eux qui ne voudraient pas être Rubens! Par un bonheur dont je te rends grâces, ciel propice, tu me donnes dans ma misère le sang-froid nécessaire pour retenir à une distance respectueuse les scrupules que leurs sottes observations faisaient souvent naître en moi. Pierret même m'a fait quelques observations qui ne m'ont point touché, parce que je sais ce qu'il y a à faire. Henri n'était pas si difficile que ces messieurs.

A leur départ, j'ai soulagé mon cœur par une bordée d'imprécations à la médiocrité, et puis je suis rentré sous mon manteau.

Les éloges de Rouget, qui ne voudrait pas être Rubens, me séchaient... Il m'emprunte, en attendant, mon étude, et j'ai eu tort de la lui promettre, elle me sera peut-être utile.

J'ai pensé, en revenant de mon atelier, à faire une jeune fille rêveuse qui taille une plume, debout devant une table.

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Lundi 26 janvier.--J'ai donné à Émilie Robert, pour trois séances de mon tableau, 12 francs.

--J'ai oublié de noter que j'avais envie de faire par la suite une sorte de mémoire sur la peinture [66], où je pourrais traiter des différences des arts entre eux; comme, par exemple... que, dans la musique, la forme emporte le fond; dans la peinture, au contraire, on pardonne aux choses qui tiennent au temps, en faveur des beautés du génie.

--Dufresne [67] est venu me voir à mon atelier.

--Je retrouve justement dans Mme de Staël le développement de mon idée sur la peinture. Cet art, ainsi que la musique, sont au-dessus de la pensée; de là leur avantage sur la littérature, par le vague.

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Mardi 27 janvier.--J'ai reçu ce matin à mon atelier la lettre qui m'annonce la mort de mon pauvre Géricault [68]; je ne peux m'accoutumer à cette idée. Malgré la certitude que chacun devait avoir de le perdre bientôt, il me semblait qu'en écartant cette idée, c'était presque conjurer la mort. Elle n'a pas oublié sa proie, et demain la terre cachera le peu qui est resté de lui... Quelle destinée différente semblait promettre tant de force de corps, tant de feu et d'imagination? Quoiqu'il ne fût pas précisément mon ami, ce malheur me perce le cœur; il m'a fait fuir mon travail et effacer tout ce que j'avais fait.

J'ai dîné avec Soulier et Fielding chez Tautin [69]. Pauvre Géricault, je penserai bien souvent à toi! Je me figure que ton âme viendra quelquefois voltiger autour de mon travail... Adieu, pauvre jeune homme!

--D'après ce que m'a dit Soulier, il paraît que Gros a parlé de moi à Dufresne d'une manière tout avantageuse.

[57] Sans doute un camarade du lycée Louis-le-Grand où Delacroix avait fait ses études.

[58] «Au milieu de mes occupations dissipantes quand je me rappelle quelques beaux vers, quand je me rappelle quelque sublime peinture, mon esprit s'indigne et foule aux pieds la vaine pâture du commun des hommes.» (Corresp., t. I, p. 19.)

[59] Probablement Abel Dimier, sculpteur, né en 1794.

[60] Restaurant du Palais-Royal, qui eut son heure de réputation avant la Révolution, jusqu'en 1793, et reprit ensuite sa vogue sous l'Empire et la Restauration.

[61] Sans aucun doute le général Charles Jacquinot, cousin germain de Delacroix.

Son frère, le colonel Nicolas Jacquinot, devint sénateur sous l'Empire.

[62] Zuchelli, chanteur du théâtre Italien, qui débuta le 20 octobre 1822 dans le rôle de Pharaon de Moïse en Égypte, opéra de Rossini.

[63] Voir le Catalogue Robaut, n° 54.

[64] Berryer était parent de Delacroix, petit-cousin, croyons-nous. Il est probable que c'est à ce titre que le général Jacquinot avait prié Delacroix de le mettre en relation avec le célèbre avocat. Bien qu'il y eût peu de points communs entre Delacroix et Berryer, lequel n'était nullement artiste, malgré sa curiosité des choses d'art, Delacroix allait souvent à Augerville, et il résulte de sa correspondance qu'il ne s'y déplaisait pas. Ses séjours dans la propriété de Berryer étaient autant de repos pour lui. Dans les dernières années du journal, il se montrera assez sévère pour l'esprit de son illustre parent, auquel il reprochera d'être éminemment superficiel. (V. Souvenirs de M. Jaubert. Ce livre contient de très intéressants détails sur Delacroix, Berryer et la société d'Augerville.)

[65] Delacroix fait ici allusion, comme nous l'avons déjà dit dans notre étude, à l'un des fragments les plus fougueux de son Massacre de Scio au sujet duquel Th. Gautier écrivait: «Ces scènes horribles, dont nul ménagement académique ne dissimule la hideur, ce dessin fiévreux et convulsif, cette couleur violente, cette furie de brosse soulevaient l'indignation des classiques, et enthousiasmaient les jeunes peintres par leur hardiesse étrange et leur nouveauté que rien ne faisait pressentir.» Ce fut après le Massacre de Scio que M. de La Rochefoucauld, alors directeur des Beaux-Arts, fit appeler Delacroix pour lui recommander de «dessiner d'après la bosse».

[66] Cette idée de mémoire sur la peinture le poursuivit toute sa vie; elle se transforma par la suite en dictionnaire où chaque terme d'art est expliqué et commenté par des exemples pris sur les maîtres.

Après plusieurs essais, il met enfin, en 1857, son idée à exécution. Le dimanche 11 janvier, il commence «un Essai d'un dictionnaire des Beaux-Arts, extrait d'un dictionnaire philosophique des Beaux-Arts».

[67] Il s'agit très probablement ici de Jean-Henri Dufresne, peintre, né à Étampes en 1788. Dufresne avait d'abord été magistrat à l'époque des Cent-jours; mais ayant perdu sa place au retour des Bourbons, il se mit à l'étude des arts et exposa quelques paysages au Salon. Il publia également plusieurs livres d'éducation et de morale.

[68] Dans le cahier manuscrit dont nous avons déjà parlé, Delacroix donne sur la mort de Géricault des détails qu'il nous a paru intéressant de reproduire ici:

«Il faut placer au nombre des plus grands malheurs que les arts ont pu éprouver de notre temps la mort de l'admirable Géricault. Il a gaspillé sa jeunesse, il était extrême en tout: il n'aimait à monter que des chevaux entiers et choisissait les plus fougueux. Je l'ai vu plusieurs fois au moment où il montait à cheval: il ne pouvait presque le faire que par surprise; à peine en selle, il était emporté par sa monture. Un jour que je dînais avec lui et son père, il nous quitte avant le dessert pour aller au bois de Boulogne. Il part comme un éclair, n'ayant pas le temps de se retourner pour nous dire bonsoir, et moi de me remettre à table avec le bon vieillard. Au bout de dix minutes, nous entendons un grand bruit: il revenait au galop, il lui manquait une des basques de son habit: son cheval l'avait serré je ne sais où et lui avait fait perdre cet accompagnement nécessaire. Un accident de ce genre fut la cause déterminante de sa mort. Depuis plusieurs années déjà, les accidents, suites de la fougue qu'il portait en amour comme en tout, avaient horriblement compromis sa santé: il ne se privait pas pour cela tout à fait du plaisir de monter à cheval. Un jour, dans une promenade à Montmartre, son cheval l'emporte et le jette à terre. Le malheur voulut qu'il portât par terre ou contre une pierre à l'endroit de la boucle absente de son pantalon où se trouvait un bourrelet qu'il avait formé pour y suppléer.

«Cet accident lui causa une déviation dans l'une des vertèbres, laquelle n'occasionna pendant un temps assez long que des douleurs qui ne furent pas un avertissement suffisant du danger. Biot et Dupuytren s'en aperçurent quand le mal était déjà presque sans remède: il fut condamné à rester couché, et moins d'un an après il mourut, le 28 janvier 1824.» (EUGÈNE DELACROIX, sa vie et ses œuvres.)

[69] Ce devait être quelque guinguette de la banlieue où les jeunes artistes aimaient à aller festoyer. Plus tard, en 1850, écrivant à Soulier, Delacroix rappelle ces parties de jeunesse: «Où sont les dîners chez la mère Tautin, à travers les neiges, en compagnie des voleurs et des commis aux barrières!» (Corresp., t. II, p. 45.)

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Mardi matin 2 février.--Je me lève à sept heures environ, chose que je devrais faire plus souvent. Les ignorants et le vulgaire sont bien heureux. Tout est pour eux carrément arrangé dans la nature. Ils comprennent tout ce qui est, par la raison que cela est.

Et, au fait, ne sont-ils pas plus raisonnables que tous les rêveurs, qui vont si loin qu'ils doutent de leur pensée même?... Leur ami meurt-il? Comme il leur semble qu'ils comprennent la mort, ils ne joignent pas à la douleur de le pleurer cette anxiété cruelle de ne pouvoir se figurer un événement aussi naturel... Il vivait, il ne vit plus; il me parlait, son esprit entendait le mien; rien de tout cela n'est là. Mais ce tombeau... Repose-t-il dans ce tombeau aussi froid que la tombe elle-même? Son âme vient-elle errer autour de son monument? Et, quand je pense à lui, est-ce elle encore qui vient secouer ma mémoire? L'habitude remet chacun au niveau du vulgaire. Quand la trace est affaiblie, il est mort, eh bien! la chose ne nous tracasse plus. Les savants et les raisonneurs paraissent bien moins avancés que le vulgaire, puisque ce qui leur servirait à prouver n'est pas même prouvé pour eux. Je suis un homme. Qu'est-ce que: Je? qu'est-ce qu'un homme? Ils passent la moitié de leur vie à attacher pièce à pièce, à contrôler tout ce qui est trouvé; l'autre à poser les fondements d'un édifice qui ne sort jamais de terre.

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Mardi 17 février.--Aujourd'hui dîner chez Tautin avec Fielding et Soulier. Je fais des progrès dans l'anglais.

--Fait aujourd'hui la draperie de la femme de coin; hier, retouché elle. Fait aussi main et pied de la femme à genou.

Donné à Marie Auras, après la mort de Géricault............... 7 ou 8fr. A la mendiante qui m'avait posé pour l'étude dans le cimetière........ 7 A Émilie Robert, hier lundi, dimanche et samedi 14,15 et 16 février.. 12

--J'ai dîné chez Leblond. Quinze personnes à table: dîner d'apparat.

Le soir, été chez ma tante un peu: bonne petite conversation. Dimanche prochain, je vais y dîner.

J'avais été, deux ou trois jours avant, dîner avec Henry. Je me rappelle: c'était le 13 février, il n'avait pas de bureau. Je faisais le jeune homme du coin d'après la mendiante. Quelque temps avant, nous avions dîné ensemble chez Tautin. Je l'aime toujours beaucoup.

Minuit passé! couchons-nous.

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Vendredi 20 février.--Toutes les fois que je revois les gravures du Faust[70], je me sens saisi de l'envie de faire une toute nouvelle peinture, qui consisterait à calquer pour ainsi dire la nature; on rendrait intéressantes par l'extrême variété des raccourcis, les poses les plus simples; on pourrait, ainsi, pour de petits tableaux, dessiner le sujet et l'ébaucher vaguement sur la toile, puis copier la pose juste du modèle. Il faut chercher cela dans ce qui me reste à faire de mon tableau.

Aujourd'hui, je me suis mis à ébaucher ce qui me reste à couvrir.

J'ai donné à Mélie........................... 3 fr.

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Dimanche 22 février.--Dîné chez Riesener avec Henri Hugues, qui est venu me prendre à l'atelier.

--Ébauché, avec Soulier, le fond.

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Mardi 24 février.--Fait d'après Bergini un croquis pour l'homme à cheval et refait l'homme couché. Ivresse de travail.

--Le Salon retardé.

Aujourd'hui, à Bergini......................... 5 fr.

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Vendredi 27 février.--Ce qui me fait plaisir, c'est que j'acquiers de la raison, sans perdre l'émotion excitée par le beau. Je désire bien ne pas me faire illusion, mais il me semble que je travaille plus tranquillement qu'autrefois, et j'ai le même amour pour mon travail. Une chose m'afflige, je ne sais à quoi l'attribuer; j'ai besoin de distractions, telles que réunions entre amis [71], etc. Quant aux séductions qui dérangent la plupart des hommes, je n'en ai jamais été bien inquiété, et aujourd'hui moins que jamais. Qui le croirait? Ce qu'il y a de plus réel en moi, ce sont ces illusions que je crée avec ma peinture. Le reste est un sable mouvant.

Ma santé est mauvaise, capricieuse comme mon imagination.

--Hier et aujourd'hui, fait les jambes du jeune homme du coin. Quelles grâces ne dois-je pas au ciel, de ne faire aucun de ces métiers de charlatan, qui en imposent au genre humain!... Au moins je peux en rire.

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Jeudi 28 février.--Fait la tête du jeune homme du coin.

A Nassau............................... 11 fr. 50 A Prévost.............................. 1 50

--Je pensais au bonheur qu'a eu Gros d'être chargé de travaux si propres à la nature de son talent....

J'ai ce soir le désir de faire des compositions sur le Gœtz de Berlichingen de Gœthe [72], sur ce que m'en a dit Pierret.

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Dimanche gras, 29 février.--Fait l'autre jeune homme du coin, d'après le petit Nassau, et à lui donné 3 fr.--Dîné chez la mère de Pierret.

--Henri Scheffer venu chez moi. Il m'a parlé de Dufresne comme d'un homme très distingué; je l'ai jugé de même, je désire qu'il soit mon ami.

[70] On trouve ici l'idée première de cette illustration de Faust que Delacroix exécuta par la suite en dix-sept lithographies admirables d'originalité et de verve. Les gravures du Faust dont il est question ici sont vraisemblablement les douze planches du célèbre artiste allemand Pierre de Cornélius qui datent de 1810.

[71] Un des traits caractéristiques de la nature de Delacroix, à l'époque de sa première jeunesse, fut ce besoin de distractions, cette recherche du plaisir. Il obtenait d'ailleurs de réels succès, si l'on en croit ceux qui l'ont connu, plutôt comme homme du monde que comme artiste. Baudelaire, à qui Delacroix avait fait la confidence de ses préoccupations mondaines, note très justement qu'elles disparurent avec l'âge, et qu'un seul besoin impérieux les remplaça, l'amour du travail.

[72] Cette pièce de Gœthe a souvent inspiré Delacroix. Voici les différentes œuvres que cite le Catalogue Robaut:

Année 1828, Selbitz blessé (IIIe acte de Gœtz): 1° dessin a la mine de plomb, ayant appartenu à M. Riesener; 2° aquarelle, vendue 65 francs, en 1874 (vente Jacques Leman).

A diverses reprises, de 1836 à 1843, Delacroix travaille à une suite de lithographies: 1° Frère Martin serrant la main de fer de Gœtz (acte I, scène II); 2° Weislingen attaqué par les gens de Gœtz (acte I, scène II); 3° Weislingen prisonnier de Gœtz (acte I, scène IV); 4° Gœtz écrit ses mémoires (acte IV, scène V); 5° Gœtz blessé recueilli par les Bohémiens; 6° Adélaïde donne le poison au jeune page (acte V, scène VIII); 7° Weislingen mourant (acte V, scène X).

Vers 1836, il fait une nouvelle série de dessins: 1° George affublé d'une armure, plume et encre de Chine (acte I, scène II); 2° L'Évèque et Adélaïde jouant aux échecs, même planche (acte II, scène I); 3° Adélaïde congédiant Weislingen, mine de plomb (acte II, scène VI); 4° Lerse, aquarelle (acte II, scène VI; acte III, scène VI); 5° Gœtz et les paysans, mine de plomb (acte V, scène V); 6° Adélaïde donne le poison au jeune page (mine de plomb et lavis).

Il reprend encore le drame de Gœthe, vers 1843, il fait une série de gravures sur bois pour le Magasin pittoresque: 1° Frère Martin et Gœtz; 2° Gœtz blessé; 3° Gœtz écrivant ses mémoires; 4° Mort de Gœtz.

En 1850, deux toiles: l'une, Weislingen enlevé par les gens de Gœtz; l'autre, Gœtz recueilli par les Bohémiens.

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Lundi 1er mars.--Je n'ai point travaillé de la journée.

--J'ai dîné chez Mme. Guillemardet.

Vu Cicéri[73], Riesener, Leblond, Piron.

--Passé une triste soirée seul au café. Rentré à dix heures. Relu mes vieilles lettres.

Écrit à Philarète la lettre suivante:

«Je m'attends à te voir d'une surprise extrême: Lui! m'écrire, un peintre: che improvisa novella!... et devine ce qui me fait t'écrire: c'est peut-être ce que tu cherches bien loin, tandis que le plus simple à imaginer ne te sera pas venu.

«Je vous écris, mon ancien ami, par ce besoin que nous comprenions mieux autrefois. Mais nous sommes avancés l'un et l'autre dans cette carrière qui se défile à mesure sous nos pas. Certains sentiments deviennent ridicules. Les objets ou dédains philosophiques de nos naïves imaginations de seize à vingt ans deviennent par contre des objets très sérieux de notre culte. J'ai passé une soirée à relire toutes mes vieilles lettres, car je suis plus conservateur qu'un Sénat, qui n'a rien conservé que ses plâtres. Tandis que vous étiez au bal de l'Opéra, au moins j'ose le penser, je suis à deux heures de la nuit enfoui dans des souvenirs doux et affligeants. Vous étiez à cette époque dégoûté de la vie et des vanités prétendues de la vie; aujourd'hui, je prends de cette maladie de ce temps-là, et vous pourriez bien avoir pris de mon insouciance philosophique d'alors. Mais qu'en fais-je et S***? Mon cœur a saigné tout à l'heure au souvenir de tout ce que cet homme m'a inspiré. Cette vie d'homme qui est si courte pour les plus frivoles entreprises est pour les amitiés humaines une épreuve difficile et de longue haleine. Dans la carrière que vous suivez, vous ne devez pas trouver beaucoup d'amis et surtout d'amis pour la vie comme nous l'étions avec Sousse, avant qu'en effet la vie eût été retournée pour chacun de nous... Si tu en trouves, tant mieux, tu es plus heureux que moi.

«Malgré quelques attiédissements passagers, je crois qu'il faut de loin en loin, pour quelques figures passagères, se conserver les anciens. Profitons-en surtout pendant que l'amitié peut encore entre nous être désintéressée. Si tu étais ministre, je ne t'aurais pas écrit ce soir. J'aurais relu tes lettres, rentré mon émotion, et j'aurais dit: «C'est un homme mort, n'y pensons plus.» Je ne dis pas non plus que je l'aurais écrite à mon vieux camarade resté en arrière, si c'était moi qui eus été ministre ou le parvenu. Le cœur humain est une vilaine porcherie; ce n'est pas ma faute, mais qui ose répondre de soi? Écris-moi, fais reprendre à mon cœur la route de certaines émotions de la jeunesse, qui ne revient plus; quand ce ne serait qu'une illusion, ce serait encore un plaisir. Adieu, etc.»

--J'ai relu aussi des lettres d'Élisabeth Salter... Étrange effet, après tant de temps!

--Retrouvé dans une lettre de Philarète ce sujet de la mort de R..., âgé de quatre-vingt-cinq ans. Après avoir défendu avec beaucoup de véhémence, dans le barreau de Thèbes, la cause d'un ami accusé d'un crime capital, il expira la tête appuyée sur les genoux de sa fille.

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Mercredi 3 mars.--Ce matin, au Luxembourg. Je me suis étonné de l'incorrection de Girodet, particulièrement dans son jeune homme du Déluge. Cet homme, au pied de la lettre, ne sait pas le dessin.

--Été chez Émilie Robert; mal disposé. Malade de l'estomac.

--Composé, ne sachant que faire, les Condamnés à Venise.--Émilie est venue un instant.

--Remets-toi vigoureusement à ton tableau. Pense au Dante, relis-le continuellement; secoue-toi pour revenir aux grandes idées. Quel fruit tirerai-je de cette presque solitude, si je n'ai que des idées vulgaires?

--Hier, couru et été chez D***; exécrable peinture.

--Repris l'envie de faire les Naufragés, de lord Byron, mais de les faire au bord de la mer même, sur les lieux.

--Été le soir chez Henri Scheffer [74].

--Aujourd'hui mercredi soir, je rentre de chez Leblond. Bonne soirée; il avait fait un extraordinaire: Punch, etc.. Quelque musique qui m'a fait plaisir... Dufresne est un homme qui dessèche bien quelque peu.

--Je suis donc comme un sabot? Je ne suis remué qu'à coups de fourche; je m'endors sitôt que manquent ces stimulants.

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Jeudi 4 mars.--Aujourd'hui, été voir Champion. Déjeuné avec lui.

--Fedel est venu me voir à l'atelier. Dîné ensemble. Le soir à Moïse, et seul: j'y ai trouvé des jouissances. Admirable musique! Il faut y aller seul pour en jouir [75]. La musique est la volupté de i'imagination; toutes leurs tragédies sont trop positives.

--Médée m'occupe.--Aussi quelque sujet de Moïse, par exemple, les Ténèbres.

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Vendredi 5 mars.--Fait la tête et le torse de la jeune fille attachée au cheval.--Dîné avec Soulier et Fielding et été à l'Ambigu voir les Aventuriers; beaucoup d'intérêt et manière neuve. Naturel [76].

--L'impression de Moïse reste encore, et j'ai le désir de le revoir.

Samedi 6 mars.--J'ai passé la journée à mon atelier.--Mauvaise besogne.--Dîné avec Fielding et Soulier chez Tautin.

--Pensé à faire des compositions sur Jane Shore et le théâtre d'Otway [77].

--Rencontré, chez Tautin, Fedel et autres camarades qui s'en allaient. Convenu que nous irions quelquefois ensemble faire quelques sujets de l'Inquisition.

--Philippe II.

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Dimanche 7 mars.--Vu Mage un instant pour le portrait de la Pasta. Ce n'est pas ça.

--Fielding et Soulier à mon atelier. Fielding m'a arrangé mon fond.

--Leblond a passé avec sa maîtresse, et le soir chez Pierret: Excellent thé et calembours toute la soirée.

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Lundi 9 mars.--A mon atelier.--Émilie.--Dîné avec Fielding.--Scheffer aîné [78] est venu me voir.--Le soir chez Henri Hugues. Fumé avec lui.

A Émilie Robert......................... 13 fr. 50

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Samedi 13.--Aujourd'hui fait le Turc à cheval.

--Hier et avant, draperie de la femme.

A Bergini.................................. 5 fr.

--Dîné avec Soulier et Fielding. Le soir au petit café. Reçu le soir une lettre de Philarète.

--Travaillé avec chaleur. Je me couche tard.

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Dimanche 14 mars.--Aujourd'hui chez ma sœur.

--Le Sermon anglais.

--Dîné chez M. Guillemardet. Le soir chez Pierret. M. Coutan m'a donné envie de faire Mazeppa.

--Faire pour frontispice au Dante, lui se promenant dans le Colisée au clair de lune.

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Lundi 15 mars.--Déjeuné avec Pierret et auparavant été voir le charmant livre anglais d'histoire naturelle.--Chez Scheffer.--Aux Champs-Élysées. Bonne promenade.--Rouget à dîner. Pierret le soir.--Fait le trait d'un Turc montant à cheval [79].--Superbe temps de printemps.

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Mardi 16.--Pauvre frère! je reçois à l'instant ta lettre. Que je désire être utile à tes intérêts! Quel sera ton sort, si tout te manque ainsi!

--Dîné avec Soulier et Fielding chez Tautin. And after to english Brewery and drink Gin and Water.

--Vu Scheffer et le sauteur de son manège.

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Mercredi 17.--Perdu la matinée en allées et venues relatives à la lettre de mon frère.--Travaillé à l'atelier à la petite esquisse, depuis midi jusqu'à deux heures et demie.--Avant, chez Lopez.--A la préfecture, en sortant de chez Lopez; de là chez M. Jacob [80]. Puis, chez Fielding.--Dîné chez Rouget.--Rencontré Henri Scheffer au Palais-Royal. Chez Leblond. J'ai fait un cheval blanc à l'écurie.

--Bonne conversation avec Dufresne et Pierret, sur la médecine particulièrement; puis, plus générale, sur les lois, etc.--Sorti avec tous et enfin Pierret, que j'ai laissé à sa porte. Je suis rentré plein d'un bonheur philosophique bien innocent.

--Le matin chez Mme J... Probablement manqué l'occasion. Il semble qu'aussitôt qu'elle se présente, elle me fasse peur,--l'occasion s'entend... Toujours réfléchir à tout, sottise extrême!

--Penser, en faisant mon Mazeppa, à ce que je dis dans ma note du 20 février, dans ce cahier, c'est-à-dire calquer en quelque sorte la nature dans le genre de Faust.

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Jeudi 18 mars.--Rencontré Mage sur le boulevard.--Été chez Gihaut [81] et rencontré M. Coutan. Choisi des Géricault.--A la caisse de la préfecture, puis aux Champs-Élysées.--Recherché mes lithographies.

--Achevé le Turc montant à cheval.

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Vendredi 19 mars.--Passé une excellente journée au Musée avec Édouard... Les Poussin!... Les Rubens!... et surtout le François 1er du Titien!... Velasquez!

Après, vu le Goya, à mon atelier, avec Édouard. Puis vu Piron. Rencontré Fedel. Dîné ensemble. Bonne journée.

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Samedi 20 mars.--A mon atelier assez tard. Retravaillé la Femme morte.--Henry, Fielding et Soulier.

--Dîné à la barrière au bord de l'eau. Puis à la Brewery.

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Dimanche 21 mars.--Fait une étude au manège avec Scheffer [82].--Le soir, la cousine chez Pierret. Petite soirée.

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Lundi 22 mars.--Aujourd'hui, atelier. Commencé le cheval,--mal disposé.--Le soir chez Pierret.

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Mardi 23 mars.--Perdu la journée; excepté chez Leblond vers midi.--Dîné avec Pierret, où passé la soirée. Menjaud [83] y était. Bonnes idées sur la médecine.

--Commencé une Jane Shore.[84]

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Mercredi 24 mars.--Déjeuné le matin chez la cousine.--Composé à l'atelier.--Le soir, Leblond.

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Jeudi 25 mars.--Été avec Leblond voir des tableaux: surtout tête de femme; la Marquise de Pescara du Titien [85] et un Velasquez admirable, qui occupe tout mon esprit.

--Été à Saint-Cloud avec Fielding et Soulier, et dîner.--Le soir chez Pierret, punch.

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Vendredi 26 mars.--Rencontré Édouard chez Lopez et déjeuné ensemble dans le quartier de son atelier.--Passé la journée à son atelier.--Dîné chez Rouget et le soir chez M. Lelièvre, Taurel et Lamey [86].

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Samedi 27 mars.--De bonne heure à l'atelier. Pierret venu.--Dîné chez lui; lu de l'Horace [87].--Envies de poésie, non pas à propos d'Horace.

--Allégories.--Rêveries. Singulière situation de l'homme! Sujet intarissable. Produire, produire!

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Dimanche 28 mars.--Chez Scheffer.--Au manège. Peint le cheval gris.--Le soir chez Pierret.

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Lundi 29 mars.--Henri Scheffer est venu me prendre chez moi, le matin. Déjeuné avec lui, à son atelier.

De là été prendre Pierret au ministère, et été au Diorama [88]. J'ai dîné chez lui et passé la soirée. Sommeil et lourdeur.

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Mardi 30 mars.--A mon atelier, le matin.

Mon poêle à arranger m'a fait faire une promenade au Musée: admiré Poussin, puis Paul Véronèse, avec une escabelle.

--Essayé de repeindre la tête du mourant.

--Le soir chez Pierret. Bonne soirée à causer de bonnes choses.

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Mercredi 31 mars.--Chez Leblond.--Revenu le soir avec Dufresne: il m'a donné une nouvelle ardeur. Parlé de Véronèse: il peint aussi la passion.

--Il faut dîner peu et travailler le soir seul [89]. Je crois que le grand monde à voir de temps à autre, ou le monde tout simplement, est moins à redouter pour le progrès et le travail de l'esprit, quoi qu'en disent beaucoup de prétendus artistes, que leur fréquentation à eux. Le vulgaire naît à chaque instant de leur conversation; il faut en revenir à la solitude, mais vivre sobrement comme Platon. Le moyen que l'enthousiasme se conserve sur une chose quand, à chaque instant, on est accessible à une partie? quand on a toujours besoin de la société des autres? Dufresne a bien raison: les choses qu'on éprouve seul avec soi sont bien plus fortes et vierges. Quel que soit le plaisir de communiquer son émotion à un ami, il y a trop de nuances à s'expliquer, bien que chacun peut-être les sente, mais à sa manière, ce qui affaiblit l'impression de chacun. Puisqu'il me conseille et que je reconnais la nécessité de voir l'atelier seul et de vivre seul, quand j'y serai établi, commençons dès maintenant à en prendre l'habitude: toutes les réformes heureuses naîtront de là. La mémoire reviendra et l'esprit présent fera place à celui d'ordre.

--Dufresne disait, à propos de Charlet, que ce n'était pas assez naïf de manière de faire: on voit l'adresse et le procédé. Y penser [90].

[73] Cicéri, peintre décorateur, né en 1782; encore enfant il dirigea l'orchestre du théâtre Séraphin et entra à dix-sept ans au Conservatoire. Obligé de renoncer à la carrière dramatique par un accident qui le rendit boiteux, il étudia le dessin sous la direction de l'architecte Bellange et la peinture de décors dans les ateliers de l'Opéra dont il fut bientôt nommé décorateur en chef. Il avait été chargé des décorations ornementales de la bibliothèque du Palais-Bourbon.

[74] Henri Scheffer, peintre français, frère d'Ary Scheffer, né en 1798. Il fut élève de Guérin, et ce fut à l'atelier de Guérin que Delacroix fit sans doute sa connaissance. Il débuta au Salon de 1824, comme peintre d'histoire; il a cultivé aussi d'autres genres et fait des portraits.

[75] Cette observation nous paraît intéressante à rapprocher d'un autre passage du journal, dans lequel Delacroix fait la remarque, toujours à propos de musique, que la société des gens du monde, leurs conversations, et la légèreté qu'ils apportent dans tout ce qui touche aux choses d'art, constituent le milieu le plus déplorable pour en jouir.

[76] Les Aventuriers, ou le Naufrage, mélodrame à spectacle, en trois actes, en prose, de MM. Léopold Chandezon et Antony Béraud, représenté pour la première fois à l'Ambigu-Comique le 7 février 1824, avec un succès complet et mérité.

[77] Thomas Otway, poète dramatique anglais, né en 1651, mort en 1685. Acteur et soldat tour à tour, dissipé et besogneux, il eut la vie irrégulière et la fin prématurée de la plupart des poètes dramatiques du temps d'Élisabeth. Il écrivit des tragédies et des comédies, dont quelques-unes sont imitées de Racine et de Molière. Les principales sont Alcibiade, Caïus Marius, Titus et Bérénice, d'après Racine; les Fourberies de Scapin, d'après Molière; une Venise sauvée, inspirée d'une nouvelle historique de Saint-Réal.

[78] Ary Scheffer.

[79] Voir Catalogue Robaut, n° 283.

[80] S'agit-il ici de Henri Jacob, lithographe, né en 1781, qui fut dessinateur du prince Eugène et qui ouvrit un atelier à Paris sous la Restauration, ou simplement de l'un des cousins germains de Delacroix, Charles, Léon et Zacharie Jacob? Il est difficile de le deviner en lisant ce passage.

(Footnote 81: Voir Catalogue Robaut, n° 75.)

[81] Éditeur d'estampes, très connu à cette époque.

[82] Delacroix, très préoccupé dès cette époque, comme il le fut toute sa vie, d'étudier la nature sur le vif, soucieux avant tout de vérité et de vie, faisait de nombreuses études de chevaux. Il rencontrait au manège un certain nombre de jeunes gens dont les noms reviennent à maintes reprises dans les premières années de ce journal.

[83] Menjaud était un acteur célèbre de l'époque. Il se livra d'abord à la peinture, puis entra au Conservatoire. Il joua avec Talma et Mlle Mars. Il occupa les premiers rôles dans Turcaret, le Misanthrope, Don Juan.

[84] Probablement la petite aquarelle mentionnée au Catalogue Robaut, n° 211.

[85] Vittoria Colonna, marquise de Pescara, célèbre par sa beauté, ses vertus et son talent de poète. On connaît d'elle deux portraits célèbres, l'un de Sébastien dei Piombo, l'autre du Mutien (Muziano), élève du Titien (Tiziano). Il y a ici évidemment une confusion dans l'esprit de Delacroix entre le Mutien et le Titien.

[86] Lamey, cousin de Delacroix, devint président de cour à Strasbourg.

[87] Dès sa vingtième année, Delacroix avait compris, comme tous les hommes supérieurs, que la véritable instruction n'est pas celle que l'on reçoit de ses maîtres, mais bien celle que l'on se donne à soi-même. Dans une lettre très curieuse, adressée à Pierret en 1818, il écrivait: «Il faut cet hiver nous voir bien souvent, lire de bonnes choses. Je suis tout surpris de me voir pleurer sur du latin. La lecture des anciens nous retrempe et nous attendrit: ils sont si vrais, si purs, si entrants dans nos pensées!»

A propos d'Horace, il dit autre part: «Horace est à mon avis le plus grand médecin de l'âme, celui qui vous relève le mieux, qui vous attache le mieux à la vie dans certaines circonstances, et qui vous apprend le plus à mépriser dans d'autres.» (Corresp., t. I, p.. 15 et 24.)

[88] Le premier Diorama fut établi en 1822, rue Samson, derrière le Château-d'Eau.

[89] Ces questions d'hygiène favorable au travail intellectuel préoccupaient Delacroix. Baudelaire, qui le fréquentait dans l'intimité, nous le montre saisissant sa palette «après un déjeuner plus léger que celui d'un Arabe». Dans la seconde partie de sa vie il eut cruellement à souffrir de lourdeurs d'estomac, et ce fut sans doute cette raison qui l'amena a modifier son hygiène: Il déjeunait à peine et ne prenait qu'un fort repas, celui du soir.

[90] Il est intéressant de rapprocher cette appréciation sur Charlet formulée en 1824, de l'article que Delacroix lui consacra, après sa mort, en 1862, dans la Revue des Deux Mondes. «Son talent n'avait point eu d'aurore, il est arrivé tout armé, pourvu de ce don d'imaginer et d'exécuter qui fait les grands artistes. Il a même cela de remarquable que la première période de son talent est celle où ce talent est le plus magistral. Dans les sujets aussi simples et, ce qu'il y a de plus difficile, dans la représentation de scènes vulgaires dont les modèles sont sous nos yeux, Charlet a le secret d'unir la grandeur et le naturel.» (Revue des Deux Mondes, 1er juillet 1862.)

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Jeudi 1er avril.--Été le matin avec Champmartin chez Cogniet, où j'ai déjeuné.

J'ai vu le masque moulé de mon pauvre Géricault. O monument vénérable! J'ai été tenté de le baiser... sa barbe... ses cils... Et son sublime Radeau! Quelles mains! Quelles têtes! Je ne puis exprimer l'admiration qu'il m'inspire.

--Vu Fedel chez lui.--Retrouvé Fedel, comme je me disposais à aller voir l'Italiana in Algeri.[91] Endormi toute la soirée.

--Peindre avec brosses courtes et petites. Craindre le lavage à l'huile.

--Il me survient le désir de faire une esquisse du tableau de Géricault. Dépêchons-nous de faire le mien. Quel sublime modèle! et quel précieux souvenir de cet homme extraordinaire!

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Vendredi 2 avril.--A l'atelier toute la journée. Arrêté en partie mon fond.

M. Coutan est venu me voir. Il m'a donné envie de voir les dessins de Demeulemeester [92].

--Dîné chez Rouget. Vu François et Henri Verninac, etc.--Chez Pierret le soir.--Je lis à présent.

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Samedi 3 avril.--Été avec Decamps chez le duc d'Orléans [93], voir sa galerie. Enchanté de la femme du brigand de Schnetz [94]. Rencontré Steuben [95].

Envie de faire de petits tableaux, surtout pour acheter quelque chose à la vente de Géricault.

--Le soir, Jane Shore.

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Dimanche 4 avril.--Tout est intéressé pour moi, dans la nécessité de me renfermer davantage dans la solitude. Les plus beaux et les plus précieux instants de ma vie s'écoulent dans des distractions qui ne m'apportent au fond que de l'ennui. La possibilité ou l'attente d'être distrait commencent déjà à énerver le peu de force que me laisse le temps mal employé de la veille. La mémoire n'ayant à s'exercer sur rien d'important périt ou languit. J'amuse mon activité avec des projets inutiles. Mille pensées précieuses avortent faute de suite. Ils me dévorent, ils me mettent au pillage. L'ennemi est dans la place... au cœur; il étend partout la main.

Pense au bien que tu vas trouver, au lieu du vide qui te met incessamment hors de toi-même: une satisfaction intérieure et une mémoire ferme; le sang-froid que donne la vie réglée; une santé qui ne sera pas délabrée par les concessions sans fin à l'excès passager que la compagnie des autres entraîne; des travaux suivis et beaucoup de besogne.

--J'ai été à mon atelier. Henry Scheffer venu et commencé son portrait.

Dîné ensemble. Cela ne fait rien en passant et de la sorte... C'était, l'année dernière, l'habitude de ces dîners à jours fixes et attendus, qui étaient funestes!

--Le soir chez Mme Guillemardet, où j'ai appris la nouvelle infortune de ma sœur. Quand sera-t-elle tranquille?

--Se procurer la Panhypocrisiade.[96] On pourrait en faire des dessins.--Une suite aussi sur René, sur Melmoth.[97]

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Lundi 5 avril.--Le matin, vu Fielding, en allant chez ma sœur.

--Rencontré Dufresne et chez Gihaut.--A l'atelier. Travaillé peu.--Rouget.--Le soir chez Pierret.

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Mardi 6 avril.--Déjeuné chez Soulier et Fielding.--A l'atelier de Henry Scheffer. Commencé chez moi le petit Don Quichotte.[98]--Dîné avec Dupont et été chez Devéria [99].

--Tâcher de retrouver la naïveté du petit portrait de mon neveu.

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Mercredi 7.--Encore un mercredi... Je n'avance guère... Le temps beaucoup.

Travaillé au petit Don Quichotte.--Le soir, Leblond, et essayé de la lithographie [100]. Projets superbes à ce sujet. Charges dans le genre de Goya.

--La première et la plus importante chose en peinture, ce sont les contours. Le reste serait-il extrêmement négligé que, s'ils y sont, la peinture est ferme et terminée. J'ai plus qu'un autre besoin de m'observer à ce sujet: y songer continuellement et commencer toujours par là.

Le Raphaël doit à cela son fini, et souvent aussi Géricault.

--Je viens de relire en courant tout ce qui précède: je déplore les lacunes. Il me semble que je suis encore le maître des jours que j'ai inscrits, quoiqu'ils soient passés; mais ceux que ce papier ne mentionne point sont comme s'ils n'avaient point été [101].

Dans quelles ténèbres suis-je plongé? Faut-il qu'un misérable et fragile papier se trouve être, par ma faiblesse humaine, le seul monument d'existence qui me reste? L'avenir est tout noir. Le passé qui n'est point resté, l'est autant. Je me plaignais d'être obligé d'avoir recours à cela;, mais pourquoi toujours m'indigner de ma faiblesse? Puis-je passer un jour sans dormir et sans manger? Voilà pour le corps. Mais mon esprit et l'histoire de mon âme, tout cela sera donc anéanti, parce que je ne veux pas en devoir ce qui peut m'en rester à l'obligation de l'écrire; au contraire, cela devient une bonne chose que l'obligation d'un petit devoir qui revient journellement.

Une seule obligation, périodiquement fixe dans une vie, ordonne tout le reste de la vie: tout vient tourner autour de cela. En conservant l'histoire de ce que j'éprouve, je vis double; le passé reviendra à moi ... L'avenir est toujours là.

--Se mettre à dessiner beaucoup les hommes de mon temps. Beaucoup de médailles, voilà pour le nu.

Les gens de ce temps: du Michel-Ange et du Goya.

--Lire la Panhypocrisiade.

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Jeudi 8 avril.--L'argent me pressera bientôt. Il faut travailler ferme. Pioché au Don Quichotte.

--À Tancrède le soir, médiocrement amusé.

--Acheté des gravures allemandes du temps de Louis XIII.

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Vendredi 9.--Aujourd'hui Bergini. Refait l'homme au coin.--Le soir, Pierret... le Leicester.

Il me vient l'envie, au lieu d'un autre tableau d'assez grande proportion, d'avoir plusieurs petits tableaux, mais faits avec plaisir.

--Il me reste environ 240 francs. Pierret me doit 20 francs.

Aujourd'hui, déjeuné œufs et pain........ 0 fr. 30 A Bergini................................... 3 fr. " Belot, couleurs............................. 1 fr. 50 Dîner....................................... 1 fr. 20

TOTAL...... 6 fr. "

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Samedi 10.--Atelier de bonne heure. Hélène venue avec ses camarades.--Bergini. Retouché l'homme qui s'accroche au cheval; à lui 3 francs.

Dîné avec Pappleton, Lelièvre, Comairas, Soulier et Fedel. Été chez Comairas: étonnante peinture. Petite soûlerie. Ce soir, ma main a peine à écrire...

Parlé philosophie dans la rue avec ce fou de Fedel.

Dîné, 2fr. gr ... 1 fr. 16.

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Dimanche 11 avril.--Le matin, Pierret en passant.--Comairas pour tête de cheval [102].

Au Luxembourg: Révoltés du Caire[103], pleins de vigueur: grand style. Ingres charmant [104]... et puis mon tableau qui m'a fait grand plaisir [105]. Il y a un défaut qui se retrouve encore dans celui que je fais [106], spécialement dans la femme attachée au cheval; cela manque de vigueur et d'empâtement. Ces contours sont lavés et ne sont pas francs; il faut continuellement avoir cela en vue.

--Travaillé à l'atelier à retoucher la femme à genoux.

--Vu le Velasquez et obtenu de le copier; j'en suis tout possédé. Voilà ce que j'ai cherché si longtemps, cet empâté ferme et pourtant fondu. Ce qu'il faut principalement se rappeler, ce sont les mains; il me semble qu'en joignant cette manière de peindre à des contours fermes et bien osés, on pourrait faire des petits tableaux facilement.

Été chez le Turc, au Palais-Royal. Quel misérable Juif, avec son manteau, qu'il ne voulait même pas me laisser regarder! Quoi qu'il en soit, j'en ai à peu près la coupe.

--Je rentre de bonne heure, en me félicitant de copier mon Velasquez, et plein d'entrain.

Quelle folie de se réserver toujours pour l'avenir de prétendus sujets plus beaux que d'autres!

Quant à mon tableau, il faut laisser ce qui est fait bien, quand cela serait dans une manière que je quitte. Le prochain aura sinon un progrès, au moins une variété.

Mais pour revenir à ma réflexion précédente, avec cette sotte manie, on fait toujours des choses dont on n'est pas entrain, et par conséquent mauvaises; plus on en fait, plus on en trouve. À chaque instant, il me vient d'excellentes idées, et au lieu de les mettre à exécution, au moment où elles sont revêtues du charme que leur prête l'imagination dans la disposition où elle se trouve dans le moment, on se promet de le faire plus tard, mais quand? On oublie, ou ce qui est pis, on ne trouve plus aucun intérêt à ce qui vous avait paru propre à inspirer. C'est qu'avec un esprit aussi vagabond et impossible, une fantaisie chasse l'autre plus vite que le vent ne tourne dans l'air et ne tourne la voile dans le sens contraire..., il arrive que j'ai nombre de sujets; eh bien, qu'en faire? Ils seront donc là en magasin à attendre froidement leur tour, et jamais l'inspiration du moment ne les animera du souffle de Prométhée; il faudra les tirer du tiroir, quand la nécessité sera de faire un tableau! C'est la mort du Génie..... Qu'arrive-t-il ce soir? Je suis, depuis une heure, à balancer entre Mazeppa, Don Juan, le Tasse, et tant d'autres. Je crois que ce qu'il y aurait de mieux à faire quand on veut avoir un sujet, c'est non pas d'avoir recours aux anciens, et de choisir dans le nombre, car quoi de plus bête? Parmi les sujets que j'ai retenus, parce qu'ils m'ont paru beaux un jour, qui détermine mon choix pour l'un ou pour l'autre, maintenant que je sens même une disposition égale pour tous? Rien que de pouvoir balancer entre deux suppose une absence d'inspiration. Certes, si je prenais la palette en ce moment, et j'en meurs de besoin, le beau Velasquez me travaillerait. Je voudrais étaler sur une toile brune ou rouge de la bonne grasse couleur et épaisse. Ce qu'il faudrait donc pour trouver un sujet, c'est d'ouvrir un livre capable d'inspirer et se laisser guider par l'humeur. Il y en a qui ne doivent jamais manquer leur effet: ce sont ceux-là qu'il faut avoir, de même que des gravures, Dante, Lamartine, Byron, Michel-Ange.

J'ai vu ce matin chez Drolling [107] un dessin de plusieurs fragments de figures de Michel-Ange, dessinés par Drolling... Dieu! quel homme! quelle beauté! Une chose singulière et qui serait bien belle, ce serait la réunion du style de Michel-Ange et de Velasquez! Cette idée-là m'est venue de suite, à la vue de ce dessin; il est doux et moelleux. Les formes ont cette mollesse qu'il semble qu'il n'y ait qu'une peinture empâtée qui puisse la donner, et en même temps les contours sont vigoureux. Les gravures d'après Michel-Ange ne donnent pas l'idée de cela: c'est là le sublime de l'exécution. Ingres a de cela: ses milieux sont doux et peu chargés de détails. Comme cela faciliterait la besogne, surtout pour les petits tableaux! Je suis content de me rappeler cette impression.

Se bien souvenir de ces têtes de Michel-Ange. Demander à Drolling pour les copier. Les mains bien remarquables! Les grands enchâssements... Les joues simples, les nez sans détails, et véritablement, c'est là ce que j'ai toujours cherché! Il y avait de cela dans ce petit portrait de Géricault, qui était chez Bertin, dans ma Salter[108] un peu et dans mon neveu. Je l'aurais atteint plus tôt, si j'avais vu que cela ne pouvait aller qu'avec des contours bien fermes. Cela est évidemment dans la femme debout de ma copie de Giorgione, des femmes nues dans une campagne.

Léonard de Vinci a de cela, Velasquez beaucoup, et c'est très différent de Van Dyck: on y voit trop l'huile, et les contours sont veules et languissants. Giorgione a beaucoup de cela.

Il y a quelque chose d'analogue et bien séduisant dans le fameux dos du tableau de Géricault, dans la tête et la main du jeune homme imberbe et dans un pouce du Gerfaut couché à l'extrémité du radeau.

Se souvenir du bas de la figure qu'il a faite d'après moi [109].--Quel bonheur ce serait d'avoir à sa vente une ou deux copies de lui d'après les maîtres! Son tableau de famille d'après Velasquez.

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Lundi 12 avril.--Le matin passé chez Soulier. Il n'y était pas. Je voulais avoir sa boîte pour aller copier le Velasquez.

Été chez Champion; de là à mon atelier. Fièvre de travail. Refait et disposé l'homme près du cheval et l'homme à cheval. Entrain complet. H. Scheffer venu un instant, puis mon neveu.

--Il m'a pris fantaisie de faire des lithographies d'animaux, par exemple: un tigre sur un cadavre, des vautours, etc.

--Dîné chez M. Guillemardet. Mme C... venue le soir est charmante. Maudit insolent que je suis! Il faut avouer que ma vie est passablement remplie; je suis toujours possédé d'une petite fièvre qui me dispose facilement à une émotion vive. Elle m'a bien plu: ce chapeau noir et ces petites plumes. Elle a l'air bienveillant avec moi... Il faut que je pense à lui envoyer le marchand d'ombrelles, demain autant que possible.

--Le Temps luttant contre le Chaos sur le bord de l'abîme, au jour de la fin de toutes choses.

--Il faut faire une grande esquisse de Botzaris[110]: les Turcs épouvantés et surpris se précipitent les uns sur les autres.

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Mardi 13 avril.--Le matin chez Soulier. Pris sa boîte. Déjeuné avec lui; puis au Velasquez.

Disposition mélancolique ou plutôt chagrine en rentrant à mon atelier. Travaillé le Don Quichotte.

Pierret venu, dîné avec lui; mené ses femmes chez M. Pastor, chez Leblond.--Terminé la lithographie. Dufresne venu. Rentré avec Pierret.

--Dispositions fugitives, qui me venez presque toujours le soir. Doux contentement philosophique, que ne puis-je te brider! Je ne me plains pas de mon sort. Il me faut goûter plus encore de ce bon sens qui se risque aux choses inévitables.

Ne réservons rien de ce que je pourrais faire avec plaisir pour un temps plus opportun. Ce que j'aurai fait ne pourra m'être enlevé. Et quant à la crainte ridicule de faire des choses au-dessous de ce qu'on peut faire... Non, voilà le vice radical! c'est là le recoin de sottise qu'il faut attaquer. Vain mortel, tu n'es borné par rien, ni par ta mémoire qui t'échappe, ni par les forces de ton corps qui sont minces, ni par la fluidité de ton esprit qui lutte contre ces impressions, à mesure qu'elles t'arrivent. Il y a toujours au fond de ton âme quelque chose qui te dit: «Mortel tiré pour peu de temps de la vie éternelle, songe que tes instants sont précieux. Il faut que ta vie te rapporte à toi seul tout ce que les autres mortels retirent de la leur[111].» Au reste, je sais ce que je veux dire... Je crois qu'au fait tout le monde a été plus ou moins tourmenté de cela.

--Dimier venu chez Leblond: il va partir pour l'Égypte.

Couleurs et toiles........ 11 Portier atelier........... 10 Commissionnaire........... 1

--Dufresne m'a promis la Panhypocrisiade et des vers de M. de Lamartine.

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Mardi 13 avril.--Ce matin, Velasquez.--Interrompu.--Chez mon oncle. Dîné avec lui.

Pierret le soir. Il prend la résolution de se faire peintre de portraits: il a raison. A compter du mois prochain, il viendra tous les matins à mon atelier.

Déjeuné........... 1 fr. 4 sous Couleurs.......... 2 fr. 10 sous Marrons........... " fr. 15 sous 4 fr. 9 sous

14 avril.--Ce matin au Velasquez. Recommencé la tête, qui était trop forte pour le corps. Interrompu pour aller déjeuner; j'ai bien fait. J'ai travaillé ensuite jusqu'à quatre heures et demie. Leblond y est venu.

Dîné Rouget.--Retourné chez moi m'habiller pour aller à l'Opéra.--Passé chez Pierret, qui me fait dîner demain.--Trop de foule à ce concert et passé la soirée chez Mme Lelièvre. Tours de cartes, etc.

Déjeuné............ 13 sous. Hier dîné.......... 1 fr. Papier............. 6 sous. Pour ceci.......... 1 fr. 19 sous.

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Jeudi 15 avril.--Le matin, été chercher la robe turque chez M. Job, ce qui m'a fait arriver trop tard au rendez-vous d'Hélène et de Laure.

Avancé beaucoup le petit Don Quichotte, et commencé à peindre la pénitence de Jane Shore.

--Revenu chez moi. Composé la Jane Shore pour la lithographier.--Dîné Cook et remonté chez moi.--Là, le diable au corps et quelque peu dormi.

--A onze heures (matin) passé chez Ludovic. Dufresne y était. J'y ai vu pour la première fois Leborne [112].

Adeline était charmante.--Rentré à trois heures et demie.

Déjeuné........... 1 " Couleurs à la palette. 1 60 Dîné.............. 1 20 Décrotté........... 0 20 4 "

--Mon cadre ne me coûterait que 160 ou 180 au lieu de 230 que demande Lemarchal.

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Samedi 17 avril.--Le matin à l'atelier. Hélène et Laure venues.--Ensuite travaillé au Don Quichotte; puis à la Jane Shore. Fielding venu un instant; puis Decaisne[113].--Dîné avec Pierret et resté chez lui, où commencé un dessin de Charles IX.

Déjeuné........... 0 70

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Dimanche 18 avril.--A l'atelier à neuf heures. Laure venue. Avancé le portrait.

--M. Lemôle venu et acheté le Turc qui monte à cheval.--Pierret venu. Tour aux Champs-Élysées.--Trouvé chez lui Félix.--Dîné chez Pierret, et passé la soirée à continuer le Charles IX.

--Vu avec bien du plaisir les calques des petits dessins de Géricault [114].

Déjeuné............... 0 60 Prêté à Pierret ce matin. 80 fr. Pieds de cochon....... 2 25 Il m'en doit........... 20 " 2 85 100 "

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Lundi 19.--Velasquez. Interrompu vers onze heures.--A l'atelier est venu le W... Ensuite chez Fielding et dîné chez Rouget.--Retourné chez lui et puis au café de la rue Bourbon.--Rentré à dix heures un quart.

Déjeuné........... 1 40 Cocher............ 2 60 Dîné.............. 1 10 Bière............. 0 30 5 40

--Désir de faire des sujets de la Révolution, tels que l'Arrivée de Bonaparte à l'armée d'Égypte, les Adieux de Fontainebleau.

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Mardi 20 avril.--Je sors de chez Leblond. Il a été bien question d'Égypte: on peut y aller pour bien peu de chose. Dieu veuille que j'y aille! Pensons bien à cela, et si mon cher Pierret y venait avec moi? C'est l'homme qu'il me faudrait; en attendant, travaillons à nous séparer des liens qui entravent l'esprit et débilitent la santé. Se lever matin.

Penser à l'Arabe. J'irai ces jours-ci chez D... lui demander des renseignements sur ses études.

--Qu'est-ce aller en Égypte? chacun saute aux nues. Et si ce n'est pas plus que d'aller à Londres? Pour trois cents francs, Deloches [115] et Planat [116] y sont passés. On y vit à meilleur marché qu'ici... Il faudrait partir en mars et revenir en septembre; on aurait le temps de voir la Syrie.

Est-ce vivre que végéter comme un champignon attaché à un tronc pourri [117]? Les habitudes mesquines m'absorbent tout entier. D'ailleurs, c'est d'avance qu'il faut se préparer.

Tant que j'aurai mes jambes, j'espère vivre matériellement. Plaise au ciel que le Salon me mette en passe de faire bientôt mes tournées! Scheffer doit me faire connaître une affaire. Il a passé une partie du jour à mon atelier.

--J'ai presque fini le Don Quichotte et beaucoup avancé la Jane Shore.

La fille est venue ce matin poser. Hélène a dormi ou fait semblant. Je ne sais pourquoi je me crus bêtement obligé de faire mine d'adorateur pendant ce temps, mais la nature n'y était point. Je me suis rejeté sur un mal de tête, au moment de son départ et quand il n'était plus temps... Le vent avait changé. Scheffer m'a consolé le soir, et il s'est trouvé absolument dans les mêmes intentions.

Je me fais des peurs de tout, et crois toujours qu'un inconvénient va être éternel. Moi qui parle, je passerai aussi... Cela aussi est une consolation.

--Ma lithographie de chez Leblond n'est pas mal venue.

--Félix est venu un moment à mon atelier et Henri chez Leblond. Il y a eu trios d'instruments à vent, mais Batton [118] m'a fait plus de plaisir avec ses folies sur le piano.--Édouard est enchanté du Velasquez; il dit que c'est le plus beau qu'il ait vu.

--Ce bon Pierret m'enchante d'être aussi possédé que moi de tous les projets qui m'ont pris ce soir; il est aussi ivre que moi.

Dîné et Scheffer.............................. 2 35 Café.......................................... 0 85 3 20

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Mercredi 21.--De bonne heure au Velasquez: je n'ai pu y travailler.--Été voir Cogniet. Fait une mauvaise esquisse d'après nature pour lui.

--Faire un dessin d'après Géricault. Il faut étudier des contours comme faisait Fedel à l'atelier. Je pourrai en faire quelques-uns à l'Académie.--Cogniet m'a conseillé d'aller voir Joseph de Méhul.--Ce soir chez Pierret. Enchanté, ainsi que moi, du croquis d'après Géricault.

Déjeuner et dîner..................................... 2 " Couleurs Belot........................................ 1 " Maréchal.............................................. 1 " Gravure, Massacre des Innocents de Raphaël..... 0 50 4 50

--Le matin chez Scheffer, pour voir son échelle; revenu avec Henry, et perdu ma matinée chez lui. Rentré chez moi vers deux heures et trouvé une lettre de mon frère pour Munich, que j'ai jetée de suite à la poste.

Dîné avec Henri Hugues. Rencontré le soir Henri Scheffer et au café avec lui, mais sans doute par complaisance, car je m'endormais. Il m'a dit qu'aujourd'hui Didot étant chez son père, et lui parlant du projet où j'étais de prendre des rapins, Didot disait que je ferai le premier de mes rapins.

Je suis d'une mélancolie extrême.

Déjeuné...................................... 1 40 Le soir, café................................ 0 75 2 15

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Vendredi 23.--A l'atelier, travaillé et fini le petit Don Quichotte.--Dîné Henry, Fiedling, sorti à la barrière de Sèvres. Revenu chez eux le soir.

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Samedi 24.--Le matin, travaillé à la lithographie pour Gihaut; puis déjeuné.--Chez Champmartin. Trouvé Marochetti [119] et fait connaissance.

--Dîné chez Tautin, après une course vaine au Champ de Mars, pour voir l'exercice à feu.--Brewery.

--Tiré au pistolet, assez bien, aux Champs-Élysées.--Punch chez Lemblin. Billard au coin, après déjeuner.

--Chez Allier [120]: très charmé de sa nouvelle figure. Son Marin m'a fait le plus grand plaisir. Une chose qui m'a frappé, et que Champmartin rappelait ce soir, c'était que c'était comme la peinture de Géricault; ce qui paraît contribuer à m'en faire voir le faible aussi bien que le beau côté. J'ai comparé les émotions que fait naître ce genre de style avec celui de Michel-Ange, dans les jambes et cuisses chez Allier.

Y penser pour ne faire ni l'un ni l'autre; mais le bien est entre les deux.

Déjeuné............. 1 " Dîné................ 1 20 Punch............... 0 60 Pistolet............ 1 " Billard............. 1 " 4 80

C'est trop pour une journée de sottises.

--Le souvenir du petit groupe en pierre de Géricault m'enchante; il serait amusant d'en faire, mais il faudrait être un travailleur forcené. Comment trouver le temps de tout faire?

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Dimanche 25.--A l'atelier, vers onze heures.--Chez Pierret d'abord, puis chez Soulier. Pierret venu me joindre.

--Travaillé au Turc du second plan, qui s'aperçoit de l'incendie.--Félix un instant.

--Dîné avec Pierret. Été ensuite chez M. Lelièvre. Point trouvé.--Chez M. Guillemardet. Louis me paraît fort mal. J'ai éprouvé une impression bien douloureuse en le voyant et j'y mêlais aussi ce sentiment solennel et funestement poétique de la faiblesse humaine, source intarissable des émotions les plus fortes.

Pourquoi ne suis-je pas poète? Mais, du moins, que j'éprouve, autant que possible dans chacune de mes peintures, ce que je veux faire passer dans l'âme des autres!... L'allégorie est un beau champ!

Le Destin aveugle entraînant tous les suppliants qui veulent en vain, par leurs cris et leurs prières, arrêter un bras inflexible.

Je crois et j'ai pensé ailleurs que ce serait une excellente chose que de s'échauffer à faire des vers, rimes ou non, sur un sujet pour s'aider à y entrer avec feu pour le peindre. A force de s'accoutumer à rendre toutes mes idées en vers, je les ferais facilement à ma façon. Il faut essayer d'en faire sur Scio.

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Lundi 26 avril.--Le résultat de mes journées est toujours le même: un désir infini de ce qu'on n'obtient jamais, un vide qu'on ne peut combler, une extrême démangeaison de produire de toutes les manières, de lutter le plus possible contre le temps qui nous entraîne, et les distractions qui jettent un voile sur notre âme; presque toujours aussi une sorte de calme philosophique, qui prépare à la souffrance et élève au-dessus des bagatelles. Mais c'est l'imagination qui peut-être nous abuse encore là; au moindre accident, adieu presque toujours la philosophie! Je voudrais identifier mon âme avec celle d'un autre.

--M. L..., chez Perpignan, parlait du roman de Saint-Léon de Godwin [121]; il a trouvé le secret de faire de l'or et de prolonger sa vie au moyen d'un élixir. Toutes ses misères deviennent la suite de ses fatals secrets, et cependant au milieu de ses douleurs, il éprouve un secret plaisir de ces facultés étranges, qui l'isolent dans la nature. Hélas! je n'ai pu trouver les secrets, et je suis réduit à déplorer en moi ce qui faisait la seule consolation de cet homme. La nature a mis une barrière entre mon âme et celle de mon ami le plus intime [122]: il éprouve la même chose. Encore, si je pouvais favoriser à loisir ces impressions que seul j'éprouve à ma manière! Mais la loi de la variété se fait un jeu de cette dernière consolation. Ce ne sont pas des années qu'il faut pour détruire les innocentes jouissances que chaque incident fait éclore dans une vive imagination. Chaque instant qui s'écoule ou les emporte ou les dénature. Au moment où j'écris, j'ai commencé de sentir vingt choses que je ne reconnais plus quand elles sont exprimées. Ma pensée m'échappe. La paresse de mon esprit ou plutôt sa faiblesse me trahit plutôt que la lenteur de ma plume ou que l'insuffisance de la langue; c'est un supplice de sentir et d'imaginer beaucoup, tandis que la mémoire laisse évaporer au fur et à mesure.

Que je voudrais être poète! tout me serait inspiration. Chercher à lutter contre ma mémoire rebelle, ne serait-ce pas un moyen de faire de la poésie? Car, qu'est-ce que ma position? J'imagine. Il n'y a donc que paresse à fouiller et ressaisir l'idée qui m'échappe.

--Je me suis levé matin et j'ai été de suite à l'atelier: il n'était pas sept heures. Pierret était déjà à la besogne.

La Laure m'a manqué de parole. J'ai travaillé toute la journée avec chaleur. J'étais fatigué sur le soir. Retouché les jambes du jeune homme au coin et la vieille.

Retourné chez moi m'habiller et pris Fielding et Soulier; dîné ensemble chez Rouget. Chez M. Guillemardet, m'informer de la santé de Louis. Chez Perpignan. Vu M. N..., fort amusant et intéressant. C'est encore un philosophe tant soit peu décourageant et qui sent le machiavélisme. Nous avons parlé de lord Byron et de ce genre d'ouvrages dramatiques qui captivent singulièrement l'imagination.

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Mardi 27.--Discussions intéressantes sur le génie et les hommes extraordinaires chez Leblond.

Dimier pensait que les grandes passions étaient la source du génie! Je pense que c'est l'imagination seule, ou bien, ce qui revient au même, cette délicatesse d'organes qui fait voir là où les autres ne voient pas, et qui fait voir d'une façon différente. Je disais même que les grandes passions jointes à l'imagination conduisent le plus souvent au dévergondage d'esprit, et Dufresne dit une chose fort juste: que ce qui faisait l'homme extraordinaire était radicalement une manière tout à fait propre à lui de voir les choses. Il l'étendait aux grands capitaines et enfin aux grands esprits de tous les temps et de tous les genres. Ainsi, point de règles pour ces grandes âmes: elles sont pour les gens qui n'ont que le talent qu'on acquiert. La preuve, c'est qu'on ne transmet pas cette faculté. Il disait: «Que de réflexions pour faire une belle tête expressive! Cent fois plus que pour un problème, et pourtant ce n'est, au fond, que de l'instinct, car il ne peut rendre compte de ce qui le détermine.» Je remarque maintenant que mon esprit n'est jamais plus excité à produire que quand il voit une médiocre production sur un sujet qui me convient.

--A l'atelier à huit heures. Mal disposé. Champmartin venu à la fin.--Dîné chez Rouget ensemble et puis rencontré Fielding. Chez Leblond ensemble.

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Mercredi 28 avril.--Toute la journée, non en train et insipide mélancolie; il serait bien utile de se coucher de très bonne heure, à présent que les soirées sont ennuyeuses. Qu'il serait bon d'arriver au jour à l'atelier!

--Travaillé à l'enfant.

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Jeudi 29 avril.--La gloire n'est pas un vain mot pour moi. Le bruit des éloges enivre d'un bonheur réel; la nature a mis ce sentiment dans tous les cœurs. Ceux qui renoncent à la gloire ou qui ne peuvent y arriver font sagement de montrer, pour cette fumée, cette ambroisie des grandes âmes, un dédain qu'ils appellent philosophique. Dans ces derniers temps, les hommes ont été possédés de je ne sais quelle envie de s'ôter eux-mêmes ce que la nature leur avait donné en plus qu'aux animaux qu'ils chargent des plus vils fardeaux.

Un philosophe, c'est un monsieur qui fait ses quatre repas les meilleurs possible, pour qui vertu, gloire et noblesse de sentiments ne sont à ménager qu'autant qu'ils ne retranchent rien à ces quatre indispensables fonctions et à leurs petites aises corporelles et individuelles. En ce sens, un mulet est un philosophe bien préférable, puisqu'il supporte de plus, sans se plaindre, les coups et les privations. C'est que ces gens regardent comme une chose dont ils doivent surtout tirer vanité, cette renonciation volontaire à des dois sublimes qui ne sont point à leur portée.

--J'ai été de bonne heure à mon atelier. J'ai fait deux traits de deux dessins arabes et leurs chevaux.

Venus Laure et Hélène et Lopez, jusqu'à trois heures et quart. Resté à l'atelier jusqu'à sept heures passées. Thil est venu à la fin. Ses éloges, qui m'ont paru sincères, m'ont réchauffé. Je suis retourné avec lui jusqu'auprès du Palais-Royal. J'irai ces jours-ci le voir.

--Été chez M. Guillemardet, après mon dîner. Rentré vers dix heures.

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Vendredi 30 avril.--A l'atelier vers huit heures et demie... Déjeuné avant.--J'ai eu Abadie.

A lui....................................... 3 fr.

Retouché des mains d'après lui, et fait le sabre.--Avec Champmartin et Marochetti, à la Porte-Saint-Martin.

--Jane Shore ridicule.

--Pour mon tableau du Christ[123], les anges de la mort tristes et sévères portent sur lui leurs regards mélancoliques.--Penser à Raphaël.

--Ce serait une belle chose, un Passage de la mer Rouge.

[91] Italiana in Algeri, opéra italien de Rossini.

[92] Charles Demeulemeester, graveur belge, élève de Bervic, né à Bruges en 1771, mort en 1836. Il avait fait à Rome en 1806 des copies à l'aquarelle des Loges du Vatican, et s'était ensuite entièrement consacré à les reproduire par la gravure. Il laissa cette œuvre immense inachevée. C'est évidemment à ce travail considérable que Delacroix fait allusion.

[93] Le duc d'Orléans, qui manifesta toujours un goût très vif pour les arts, s'était constitué le protecteur des artistes de son temps. Il entretint notamment avec Decamps et Delacroix des relations assez suivies; à la différence de Louis-Philippe, le Prince avait pour le talent de Delacroix une admiration toute particulière: il venait à l'atelier du maître et suivait ses travaux. Deux des plus belles toiles de Delacroix, le Meurtre de l'évêque de Liège et la Noce juive au Maroc, furent achetées par le duc d'Orléans; la première avait été même composée spécialement pour lui. Enfin, si l'on feuillette attentivement les catalogues des ventes de la maison d'Orléans, on voit que de nombreuses œuvres du maître figurèrent dans la galerie du fils aîné de Louis-Philippe. (Voir Catalogue Robaut, passim.)

[94] Jean-Hector Schnetz, peintre, né à Versailles en 1787, mort en 1870, élève de David, de Gros et de Gérard. Il fut directeur de l'Académie de France à Rome.

[95] Charles Steuben, peintre d'histoire et portraitiste, né à Manheim. Delacroix le connut à l'atelier de Gérard, chez lequel Steuben se présenta muni de lettres de recommandation de Schiller et de Mme de Staël. Il fut élève de Prud'hon et débuta au Salon de 1812. Il peignit pour les galeries de Versailles les Batailles de Tours, de Poitiers, de Waterloo. Il exécuta aussi les portraits des rois de France Charles II, Louis II, Eudes, Charles IV, Lothaire, Louis V, Hugues-Capet, et pour le Louvre, la Bataille d'Ivry.

[96] La Panhypocrisiade, de Népomucène Lemercier, poème satirique en seize chants, singulier ramassis de scènes sans liaison, mais dont quelques-unes sont fort belles.

[97] On voit ici la première idée d'une composition qui devait être une de ses plus belles œuvres, connue sous ces noms: Melmoth ou Intérieur d'un couvent de Dominicains à Madrid, ou l'Amende honorable. Cette composition lui fut inspirée par la salle du Palais de justice de Rouen. Nous extrayons à ce sujet d'une biographie de Corot, publiée par M. Robaut, un passage marquant la profondeur de l'impression que le paysagiste avait éprouvée en voyant le tableau de Delacroix: «Nous étions assis sur l'un des bancs qui font le tour de la salle des Pas perdus; il était là, silencieux depuis un moment, les yeux levés sur les hautes voûtes en bois sculptés, quand tout à coup il s'écria: Quel homme! quel homme! Il revoyait dans sa pensée le tableau de l'Amende honorable que nous avions admiré ensemble quelques jours auparavant...» On sait que les deux artistes avaient l'un pour l'autre une vive admiration.

[98] Don Quichotte dans sa librairie.(Voir Catalogue Robaut, n° 138.)

[99] Achille ou Eugène Devéria, car Delacroix était également lié avec les deux frères.

[100] Delacroix ne considérait pas comme sérieux ses premiers essais, remontant à 1817: mais on sait que plus tard il devint un maître du dessin lithographique.

[101] Une des raisons qui sans doute contribuèrent le plus à la rédaction du Journal, du moins dans les premiers temps de la carrière artistique de Delacroix, fut le manque de mémoire dont il se plaint à plusieurs reprises et auquel ce passage fait allusion; et puis, de même qu'il croyait à la nécessité d'une hygiène physique rigoureuse pour favoriser le travail de l'esprit, il était intimement convaincu de l'utilité d'une hygiène mentale journalière comportant des obligations strictes et des exercices réguliers. Ces principes de conduite ne contribuèrent pas peu à l'admirable fécondité dont il donna l'exemple.

[102] Comairas avait peint des études vraiment remarquables; il possédait également quelques œuvres d'anciens maîtres.

[103] Tableau de Girodet, exposé au Salon de 1810, et qui se trouvait alors au Luxembourg. Le tableau est actuellement au musée de Versailles. Le musée du Luxembourg conserve dans ses archives un curieux pastel qui a servi d'étude pour ce tableau; il représente un Hussard luttant contre un Mameluk.

[104] Probablement Roger délivrant Angélique, qui figura au Salon de 1819 et se trouve actuellement au musée du Louvre.

[105] Dante et Virgile.

[106] Massacre de Scio.

[107] Drolling, peintre d'histoire, né en 1786, mort en 1851, élève de David, prix de Rome en 1810.

[108] Portrait-étude d'Élisabeth Salter, modèle connu de l'époque.

[109] Il ressort clairement de ce passage que Delacroix avait posé lui-même dans l'atelier de Géricault pour une figure d'homme placée sur le devant du radeau de la Méduse, la tête penchée en avant et les bras étendus. Il existe même un dessin à la mine de plomb in-4° qui a précédé la peinture (voir Catalogue Robaut, n°9). Mais Delacroix fait évidemment allusion ici à la tête d'étude, bien plus grande que nature, qui a passé à la vente P. Andrieu, et que possède aujourd'hui le musée de Rouen.

[110] Marcos Botzaris, l'un des héros de la Grèce moderne, qui contribua à l'insurrection de 1820. Il se signala dans de nombreux combats et s'enferma dans les murs de Missolonghi; cette place étant près de se rendre, il s'efforça de la sauver par un acte de dévouement semblable à celui de Léonidas; il pénétra de nuit avec trois cents hommes dans le camp des Turcs; mais il fut atteint d'une balle à la tête et mourut à Carpenitza (1823). (Voir Catalogue Robaut, n° 1407 et 1408.)

[111] Ces conseils d'hygiène mentale, qui reviennent à chaque page du Journal et au sujet desquels nous avons insisté dans notre étude, Delacroix ne se contentait point de se les prodiguer à lui-même; il aimait à en donner de semblables à ses amis. C'est ainsi qu'il écrivait à Pierret: «Lutte avec courage contre tes malheurs et ne laisse perdre aucune parcelle de ce temps qui ne sera pas ingrat et t'apportera plus tôt que tu ne penses le fruit de tes sueurs. Quand tu auras conquis par ta force la douce indépendance, comme tu l'aimeras mieux toi-même!» (Corresp., t. I, p. 51.)

[112] Joseph-Louis Leborne, peintre, né à Versailles en 1796. Il se livra à la fois à la peinture de paysage, à la peinture historique et à la lithographie; il exposa fréquemment jusqu'en 1840.

[113] Henri Decaisne, peintre, né à Bruxelles en 1779, mort en 1852, élève de David, Gros et Girodet, fit surtout des tableaux d'histoire.

En 1824, il s'occupait spécialement de lithochromie avec son frère Joseph Decaisne, également peintre, puis botaniste distingué, qui devint membre de l'Institut.

[114] Probablement un album. (Voir Catalogue de la vente Coutan, 1889, n° 211.)

[115] Deloches, peintre, resté inconnu, contemporain de Delacroix.

[116] Planat, peintre de portraits, né en 1792, mort en 1866. Delacroix écrivait à propos de lui à Soulier: «Je suis bien charmé d'apprendre que tu aies trouvé Planat à Florence. C'était un fort bon garçon. Il avait au collège un grand amour pour le dessin et y réussissait fort bien. Il doit bien faire à présent. Tu ne me dis pas s'il a jeté son bonnet par-dessus les murs et s'il est peintre tout à fait, ou bien s'il a encore comme toi un pied dans quelque petit bout de chaîne.» (Corresp., t. I, p. 76.)

[117] Dans le cours du Journal, on trouvera indiqué plus d'un projet de voyage que l'artiste ne réalisa jamais. Il est important de noter qu'il ne visita pas les musées d'Italie. En 1821, il écrivait à Soulier, alors installé à Florence.: «Dieu, quel pays! Comment, vous avez des ciels comme cela? Des montagnes comme cela? Je ne plaisante pas, ce diable de dessin m'avait tourné la tête, et j'avais déjà fait une foule de plans superbes pour aller manger mon petit revenu dans la Toscane, auprès de toi, mon cher ami. Mais ne parlons pas de tout cela. Je n'aurai jamais la force de prendre une résolution, et je pourrirai toute ma vie où le ciel m'a jeté en commençant.» (Corresp., t. I, p. 78.)

[118] Alexandre Batton, compositeur et pianiste, né à Paris le 2 janvier 1797, mort le 15 octobre 1855, élève de Chérubini, prix de Rome en 1816.

[119] Marochetti, sculpteur français né à Turin en 1805 de parents naturalisés Français, mort en 1867. Son œuvre est importante et lui valut de nombreuses récompenses. Il fut notamment charge d'exécuter un des bas-reliefs de l'Arc de triomphe de l'Étoile.

[120] Antoine Allier, sculpteur français, qui siégea plus tard comme député aux Assemblées législatives de 1839 à 1851. Il exécuta un grand nombre de compositions, de bustes et de statues, qui furent exposés au Salon, de 1822 à 1835. Delacroix fait sans doute allusion ici à sa figure intitulée: Jeune marin expirant.

[121] William Godwin. Économiste et romancier anglais, né en 1756, mort en 1836. Après quelques années de travaux, il devint du coup célèbre par la publication de deux ouvrages: un traité de politique sociale et un roman. Le premier, intitulé Recherches touchant la justice politique et son influence sur la vertu et le bonheur général, parut en 1793. Dans cet ouvrage, Godwin a la prétention de réformer la société d'après des données rationnelles tirées de la philosophie du dix-huitième siècle et de l'esprit de la Révolution française. Son roman, Caleb Williams, fut inspiré par un même sentiment d'indignation contre les vices de la société qui l'entourait. Sa fille épousa le poète Shelley, et il est probable que les idées de Godwin ne furent pas étrangères aux tendances révolutionnaires et rénovatrices de l'auteur des Cenci.

[122] Les idées de Delacroix sur l'amitié s'étaient modifiées avec l'expérience de la vie. Nous rapprocherons simplement de cette remarque un court fragment d'une lettre écrite à Pierret en 1820: «Sainte amitié, amitié divine, excellent cœur! Non, je ne suis pas digne de toi. Tu m'enveloppes de ton amitié, je suis ton vaincu, ton captif. Bon ami, c'est toi qui sais aimer. Je n'ai jamais aimé un homme comme toi, mais ton cœur, j'en suis sûr, sera inépuisable.» (Corr., t. I, p. 52.)

[123] Cette toile a été au Salon de 1827, puis aux Expositions universelles de 1855 et de 1878. Appartient à l'église Saint-Paul-Saint-Louis, rue Saint-Antoine. (Voir Catalogue Robaut.)

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Samedi 1er mai.--Ayant reçu hier une lettre de la cousine Lamey, qui m'avertissait que M. de la Valette devait venir chez elle aujourd'hui pour y voir ma sœur, je me suis proposé d'y revenir.

Je suis resté à l'atelier jusqu'à midi.--Mis au trahies deux petits dessins.

Resté ensuite chez la cousine jusqu'à deux heures et demie.

--Chez Larchez, fait des armes avec Fielding. En train de me trouver avec eux, dîné avec Fielding et ensuite M. Lelièvre, quelque peu, puis les rejoindre au petit café. Joué au billard, ou plutôt bavardé, en poussant des billes.

--L'Égypte! l'Égypte! J'aurai, parle général R..., des armes de mameluk.

--J'ai eu un délice de composition ce matin à mon atelier, et j'ai retrouvé des entrailles pour ce tableau du Christ, qui ne me disait rien.

Ce soir, j'entrevois de ces beaux nus, simples de forme, d'un modelé à la Guerchin, mais plus ferme. Je ne suis point fait pour les petits tableaux, mais je pourrais en faire dans ce genre.

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Dimanche 2 mai.--Je rentre de bonne heure ce soir, et très mal disposé, quant à la santé; mais une lettre de mon bon frère, toute bonne et rassurante sur son sort à venir, me remet un peu en train.

J'ai dîné chez ce bon Lelièvre.

Lassitude et disposition maladive, toute la journée. J'ai colorié l'aquarelle du Turc qui caresse son cheval. Henri Scheffer y est venu quelques heures; puis Henri, avec qui je suis revenu jusqu'aux Tuileries.

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Lundi 13 mai.--Ressenti toute la journée de mon indisposition. Déjeuné avec Soulier et Fielding.

Vu les tableaux du maréchal Soult.

--Penser, en faisant mes anges pour le préfet[124], à ces belles et mystiques figures de femmes, une, entre autres, qui porte des fruits dans un plat.

--Mon Pierret dîné avec moi.--Promené au Champ de Mars, avec Pierret, Soulier et Fielding.

--Rentré avec Pierret et passé la soirée: thé, le Dante, etc.

--Écrit à Cogniet.

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Mardi 4 mai.--Voici le quatrième mois depuis le commencement de l'année. Ai-je rêvé pendant ce temps? Quel éclair! Je ne finis point mon tableau. Je suis accroché à chaque pas... J'ai remué le fond aujourd'hui.--Félix est venu à l'atelier.

--J'ai vu Thil le matin chez lui: il m'a prêté une petite Bible qui est une mine féconde de motifs.--Je suis passé un instant chez Édouard.--Dîné avec Fielding et Soulier chez R..., puis chez Leblond.

--Dufresne est bien amusant et bon garçon.--Magnétisme.--Son tour à un médecin qui endormit une femme; son ami souffle à la femme des choses qu'elle a la bonhomie de redire; lui-même feint de s'endormir et répond à ravir aux questions du docteur enchanté, puisqu'il le cite dans son ouvrage.--Foi qu'il faut ajouter à ces rêveries.

--En retournant, songé avec Soulier à faire de l'aquatinte d'après mes dessins: je retoucherai à la pointe.

--Dimier, excellent homme: il a eu deux mois et demi de leçons.

--Ouvrages sur l'Orient:

Anastase, ou les mémoires d'un Grec, traduit de l'anglais.

Lettres sur la Grèce et l'Égypte, par Savary [125].

Histoire de l'Égypte, sous Méhémet-Ali, par Maugin.

Traduction en vers de l'Enfer du Dante, par M. Brait Delamathe [126].

Histoire de la vie et des ouvrages de Raphaël, avec un joli portrait, gravé par Cousin, par, je crois, M. Quatremère de Quincy [127].

Jeudi 6 mai.--D'assez bonne heure à l'atelier; travaillé avec ardeur à la femme du coin, et en général à tout le coin du cheval.

Dufresne vers deux heures, jusqu'à trois heures et demie: il paraît content. J'ai repris après son départ, jusqu'à sept heures et demie.

--Aujourd'hui, le Barbier de Séville à l'Odéon.

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Hier mercredi 5 mai.--Travaillé au cheval, depuis neuf heures environ, jusqu'à deux heures.--Chez Champmartin.--Monté sur le cheval de Marochetti. Sauté de l'autre côté: je ne m'en croyais pas capable; j'ai failli être écrasé par le cheval, parce que je n'ai pas su prendre mon aplomb en retombant.--Retourné par le Luxembourg... Vif sentiment de bien-être et de liberté! [128] Penser toujours que la nature humaine trouve dans toutes les situations de quoi les supporter ou en tirer avantage..., le plus souvent, du moins.

--Dîné à quatre heures et demie. Trouvé Fedel et Comairas à la porte de mon atelier. Achevé la soirée avec eux.

--J'ai vu chez Comairas des Pinelli [129] superbes... Quel effet me feront donc les originaux? Le Combattimento est fameux.

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Vendredi 7.--Le matin, un instant chez Pierret et Soulier. Emporté à lui des croquis de Naples.

Acheté pour 5 fr. de gravures, rue des Saints-Pères... Costumes orientaux et instruments de sauvages, une ancienne lithographie de Géricault, prise de la Bastille, etc.

Déjeuné, en sortant de chez Soulier, au coin de la rue des Saints-Pères et de la rue de l'Université.

--A l'atelier; Pierret y était. J'ai travaillé à l'habit de l'homme du milieu; cela détache mieux l'homme couché. Dufresne me recommande surtout de donner la couleur locale et de faire des gens du pays.

--Il faut s'efforcer de n'interrompre que pour finir le Velasquez.

L'esprit humain est étrangement fait! J'aurais consenti à y travailler, perché, je crois, sur un clocher; aujourd'hui je ne puis penser à l'achever que comme à une seccatura; tout cela, parce que j'en suis hors depuis longtemps; il en est de même de mon tableau et de tous les travaux possibles pour moi. Il y a une croûte épaisse à rompre pour s'y mettre de cœur; quelque chose, un terrain rebelle qui repousse le soc et la houe. Mais après un peu d'obstination, sa rigueur s'évanouit tout à coup; il est prodigue de fleurs et de fruits: on ne peut suffire à les recueillir.

--Fielding venu à l'atelier. Dîné avec lui rue de la Harpe et M. du Fresnoy [130]. Promenade au Luxembourg; chez eux, rue Jacob. Rentré à onze heures.

--Le rossignol.--Quel rapide instant de gaieté dans toute la nature: ces feuilles si fraîches, ces lilas, ce soleil rajeuni. La mélancolie s'enfuit pendant ces courts moments. Si le ciel se couvre de nuages et se rembrunit, c'est comme la bouderie charmante d'un objet aimé: on est sûr du retour.

J'ai entendu ce soir en revenant le rossignol [131]; je l'entends encore, quoique fort éloigné. Ce ramage est vraiment unique, plutôt par les émotions qu'il fait naître qu'en lui-même. Buffon s'extasie en naturaliste sur la flexibilité du gosier et les notes variées du mélancolique chanteur du printemps. Moi, je lui trouve cette monotonie, charme indéfinissable de tout ce qui fait une vive impression. C'est comme la vue de la vaste mer; on attend toujours encore une vague avant de s'arracher à son spectacle; on ne peut le quitter. Que je hais tous ces rimeurs avec leurs rimes, leurs gloires, leurs victoires, leurs rossignols, leurs prairies! Combien y en a-t-il qui aient vraiment peint ce qu'un rossignol fait éprouver...? Et pourtant leurs vers ne sont pleins que de cela. Mais si le Dante en parle, il est neuf comme la nature, et l'on n'a entendu que celui-là. Tout est factice et paré et fait avec l'esprit. Combien y en a-t-il qui aient peint l'amour? Le Dante est vraiment le premier des poètes... On frissonne avec lui, comme devant la chose, supérieur en cela à Michel-Ange, ou plutôt différent, car il est sublime autrement, mais pas par la vérité. Corne colombe adunate aile pasture, etc. Corne si sta a gracidar la rana, etc. Come il villanello, etc., et c'est cela que j'ai toujours rêvé sans le définir, précisément cela. C'est une carrière unique.

--Mais quand une chose t'ennuiera, ne la fais pas. Ne cours pas après une vaine perfection. Il est certains défauts pour le vulgaire qui donnent souvent la vie.

--Mon tableau acquiert une torsion, un mouvement énergique qu'il faut absolument y compléter. Il y faut ce bon noir, cette heureuse saleté, et de ces membres comme je sais, et comme peu les cherchent. Le mulâtre fera bien.

Il faut remplir; si c'est moins naturel, ce sera plus fécond et plus beau. Que tout cela se tienne! O sourire d'un mourant! Coup d'œil maternel! étreintes du désespoir, domaine précieux de la peinture! Silencieuse puissance qui ne parle qu'aux yeux, et qui gagne et s'empare de toutes les facultés de l'âme! Voilà l'esprit, voilà la vraie beauté qui te convient, belle peinture, si insultée, si méconnue, livrée aux bêtes qui t'exploitent [132]. Mais il est des cœurs qui t'accueilleront encore religieusement; de ces âmes que les phrases ne satisfont point, pas plus que les inventions et les idées ingénieuses. Tu n'as qu'à paraître avec ta mâle et simple rudesse, tu plairas d'un plaisir pur et absolu. Plus de donquichotteries indignes de toi! Avouons que j'y ai travaillé avec la passion. Je n'aime point la peinture raisonnable; il faut, je le vois, que mon esprit brouillon s'agite, défasse, essaye de cent manières, avant d'arriver au but dont le besoin me travaille dans chaque chose. Il y a un vieux levain, un fond tout noir à contenter. Si je ne me suis pas agité comme un serpent dans la main d'une pythonisse, je suis froid; il faut le reconnaître et s'y soumettre, et c'est un grand bonheur. Tout ce que j'ai fait de bien a été fait ainsi.

Recueille-toi profondément devant ta peinture et ne pense qu'au Dante. C'est ceci que j'ai toujours senti en moi!

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Dimanche 9 mai.-->Déjà le 9! Quelle rapidité!

J'ai été vers huit heures à l'atelier. Ne trouvant pas Pierret, j'ai été déjeuner au café Voltaire. J'étais passé chez Comairas, lui emprunter les Pinelli.

Je me suis senti un désir de peintures du siècle. La vie de Napoléon fourmille de motifs.

--J'ai lu des vers d'un M. Belmontet [133], qui, pleins de sottises et de romantique, n'en ont que plus, peut-être, mis en jeu mon imagination.

--Mon tableau prend une tournure différente. Le sombre remplace le décousu qui y régnait. J'ai travaillé à l'homme au milieu, assis, d'après Pierret. Je change d'exécution.

--Sorti de l'atelier à sept heures et demie. Dîner chez un traiteur nouveau pour moi; puis chez la cousine.

Hier samedi 8.--Déjeuné avec Fielding et Soulier; puis chez Dimier, pour voir ses antiquités: quatre vases d'albâtre magnifique et d'une belle exécution; un sarcophage fort original: se souvenir du caractère des pieds de deux statues égyptiennes assises, qu'on prétend de la plus haute antiquité.

--Puis chez Couturier,--A l'atelier: Pierret y était. J'ai fait la veste de l'homme du milieu et fait détacher en clair sur elle l'homme couché sur le devant, ce qui change notablement en mieux.

--Dîné avec Pierret. Ce soir, une petite promenade par les Tuileries, jusque chez moi. Rentré à onze heures et demie.

--La sérénade de Paër [134] est ce qui m'a frappé davantage.

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Lundi 10 mai.--A l'atelier de bonne heure. J'y ai déjeuné. Retravaillé un peu, d'après Pierret, à la jambe du cheval, à l'aquarelle du mameluk qui tient le cheval par la bride. Fielding venu un instant.--Dîné rue Monsieur-le-Prince. Été prendre Pierret, pour aller chez Smith, qui n'est pas organisé. J'ai lu en partie chez lui le Giaour. Il faut en faire une suite.

--Promenade aux Tuileries.--Pris la lithographie de Gros.--Chez M. Guillemardet: Louis va bien; en descendant, Félix et Caroline rentraient. Ils ont été dans mon atelier...

--Idées:... faire le Giaour.

Rapporté de chez Félix le dessin que je lui ai fait.

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Mardi 11 mai.--Il arrivera donc un temps où je ne serai plus agité de pensées et d'émotions et de désirs de poésie et d'épanchements de toute espèce. Pauvre Géricault! je l'ai vu descendre dans une étroite demeure, où il n'y a plus même de rêves; et cependant je ne peux le croire.

Que je voudrais être poète! Mais au moins, produis avec la peinture! fais-la naïve et osée... Que de choses à faire! Fais de la gravure, si la peinture te manque, et de grands tableaux. La vie de Napoléon est l'apogée de notre siècle pour tous les arts.

Mais il faut se lever matin. La peinture, je me le suis dit mille fois, a ses faveurs, qui lui sont propres à elle seule. Le poète est bien riche.

--Rappelle, pour t'enflammer éternellement, certains passages de Byron; ils me vont bien.

La fin de la Fiancée d'Abydos.

La Mort de Sélim, son corps roulé par les vagues et cette main surtout, cette main soulevée par le flot qui vient mourir sur le rivage. Cela est bien sublime et n'est qu'à lui. Je sens ces choses-là comme la peinture les comporte.

La Mort d'Hassan, dans le Giaour. Le Giaour contemplant sa victime et les imprécations du musulman contre le meurtrier d'Hassan.

La description du palais désert d'Hassan.

Les vautours aiguisent leur bec avant le combat. Les étreintes des guerriers qui se saisissent; en faire un qui expire en mordant le bras de son ennemi.

Les imprécations de Mazeppa[135] contre ceux qui l'ont attaché à son coursier, avec le château renversé dans ses fondements.

--J'ai lu ce matin au café Desmons un morceau couronné à la Société des bonnes lettres. Dialogue entre Fouché, Bonaparte et Carnot: il y a de belles choses, mais aussi des chefs-d'œuvre dans le genre niais.

--Travaillé chez Fielding à son Macbeth. A l'atelier vers midi. Commencé le Combat d'Hassan et du Giaour. [136]

--Dîné. Rouget à cinq heures.--Trouvé là Julien. Promené une heure avec lui.--Leblond à sept heures.--Dufresne n'est pas venu.--M. Rivière [137] y est venu.

--Je lisais ce matin cette anecdote. Un officier anglais, dans la guerre d'Amérique, se trouvant aux avant-postes, vit venir un officier américain occupé d'observer, qui paraissait si distrait qu'il n'en fut pas aperçu, quoiqu'il en fût à une distance très petite. Il le couche en joue, mais arrêté par l'idée affreuse de tirer sur un homme comme sur une cible, il retint son doigt prêt à faire partir la détente. L'Américain pique des deux et s'enfuit... C'était Washington!

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Mercredi 12.--A l'atelier à neuf heures. Déjeuné au café D...--Chez Soulier après. Soulier est venu avec M. Andrews.

--Cogniet est venu vers trois heures passées; il m'a paru fort content de ma peinture. Il lui semblait voir, disait-il, mon ancien tableau commencé. Et puis combien ce pauvre Géricault aimerait cette peinture!... La vieille, bouche grande ouverte, ni exagération dans les yeux; l'intention des jeunes gens du coin; naïf et touchant. Il semblait étonné qu'on fit à présent de telle sorte de peinture, etc. Il m'a bien plu comme de juste.

Dîné à six heures et demie rue de la Harpe. Fielding is come there and we are returned together at his home. I was then very sleepy and slept a little bit on the bed of Soulier while he was abed. Rentré à dix heures.

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Samedi 15 mai, dans la journée.--Ce qui fait les hommes de génie ou plutôt ce qu'ils font, ce ne sont pas les idées neuves, c'est cette idée, qui les possède, que ce qui a été dit ne l'a pas encore été assez.

--Jeudi, j'ai été chez mon oncle à son atelier; j'ai dîné avec lui, ma tante était ici. Ils m'ont invité pour la campagne aujourd'hui.

Le soir, étant assise et serrée près de moi, elle me faisait essayer des gants.

Hier, vendredi 14.--Duponchel [138] venu vers dix heures à l'atelier. Resté après jusqu'à cinq heures pour les costumes de Bothwell.[139] Attendu vainement au Luxembourg avec lui et Leblond, pour la partie au Moulin de beurre.

--Dîné ensemble. Profonde tristesse et découragement, toute la soirée.

--En lisant la notice sur lord Byron, au commencement du volume, ce matin, j'ai senti encore se réveiller en moi cet insatiable désir de produire. Puis-je dire que ce serait le bonheur pour moi? Au moins me le semble-t-il. Heureux poète et plus heureux encore d'avoir une langue qui se plie à ses fantaisies! Au reste, le français est sublime, mais il faudrait avoir livré à ce Protée rebelle bien des combats, avant de le dompter.

Ce qui fait le tourment de mon âme, c'est sa solitude. Plus la mienne se répand avec les amis et les habitudes ou les plaisirs journaliers, plus il me semble qu'elle m'échappe et se retire dans sa forteresse. Le poète qui vit dans la solitude, mais qui produit beaucoup, est celui qui jouit de ces trésors que nous portons dans notre sein, mais qui se dérobent à nous quand nous nous donnons aux autres. Quand on se livre tout entier à son âme, elle s'ouvre tout à vous, et c'est alors que la capricieuse vous permet le plus grand des bonheurs, celui dont parle la notice, celui inaperçu peut-être de lord Byron et de Rousseau, de la montrer sous mille formes, d'en faire part aux autres, de s'étudier soi-même, de se peindre continuellement dans ses ouvrages. Je ne parle pas des gens médiocres. Mais quelle est cette rage, non pas seulement de composer, mais de se faire imprimer, outre le bonheur des éloges? C'est d'aller à toutes les âmes qui peuvent comprendre la vôtre; et il arrive que toutes les âmes se retrouvent dans votre peinture. Que fait même le suffrage des amis? C'est tout simple qu'ils vous comprennent, ou plutôt que vous importe? Mais c'est de vivre dans l'esprit des autres qui vous enivre. Quoi de si désolant? me dirai-je. Tu peux ajouter une âme de plus à celles qui ont vu la nature d'une façon qui leur est propre. Ce qu'ont peint toutes les âmes est neuf par elles, et tu les peindrais encore neuves! Ils ont peint leur âme, en peignant les choses, et ton âme te demande aussi son tour. Et pourquoi regimber contre son ordre? Est-ce que sa demande est plus ridicule que l'envie du sommeil que te demandent tes membres, quand ils sont fatigués et toute ta physique nature? S'ils n'ont pas fait assez pour toi, ils n'ont pas non plus fait assez pour les autres. Ceux même qui croient que tout a été dit et trouvé, te salueront comme nouveau, et fermeront encore la porte après toi. Ils diront encore que tout a été dit. De même que l'homme, dans la faiblesse de l'âge, qui croit que la nature dégénère, aussi les hommes d'un esprit vulgaire et qui n'ont rien à dire sur ce qui a déjà été dit, pensent-ils que la nature a permis à quelques-uns et seulement dans le commencement, de dire des choses nouvelles et qui frappent. Ce qu'il y avait à dire dans le temps de ces esprits immortels, frappait aussi tous les regards de leurs contemporains, et pas un grand nombre, pour cela, n'a été tenté de saisir le nouveau, de s'inscrire à la hâte, pour dérober à la postérité la moisson à recueillir. La nouveauté est dans l'esprit qui crée, et non pas dans la nature qui est peinte. La modestie de celui qui écrit l'empêche toujours de se placer parmi les grands esprits dont il parle. Il s'adresse toujours, comme on pense, à une de ces lumières, s'il en est que la nature..., etc.

...Toi qui sais qu'il y a toujours du neuf, montre-le-leur dans ce qu'ils ont méconnu... Fais leur croire qu'ils n'avaient jamais entendu parler du rossignol et du spectacle de la vaste mer, et de tout ce que leurs grossiers organes ne s'entendent à sentir, que quand on a pris la peine de sentir pour eux d'abord. Que la langue ne t'embarrasse pas; si tu cultives ton âme, elle trouvera jour pour se montrer; elle se fera un langage qui vaudra bien les hémistiches de celui-ci et la prose de celui-là. Quoi! vous êtes original, dites-vous, et cependant votre verve ne s'allume qu'à la lecture de Byron ou du Dante, etc.! Cette fièvre, vous la prenez pour la puissance de produire, ce n'est plutôt qu'un besoin d'imiter... Eh! non, c'est qu'ils n'ont pas dit la centième partie de ce qu'il y a à dire; c'est qu'avec une seule des choses qu'ils effleurent, il y a plus de matières aux génies nouveaux qu'il n'y a [140].... et que la nature a mis en dépôt dans les grandes imaginations futures, plus de nouveautés à dire sur ses créations, qu'elle n'a créé de choses.

Mais que ferai-je? il ne m'est pas permis de faire une tragédie; la loi des unités s'y oppose... Un poème?

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Mardi 18 mai.--Penses-tu que Byron eût fait au milieu du tourbillon ses scènes énergiques? que Dante fût environné de distractions, quand son âme voyageait parmi les ombres?... Sans elle, rien! sans suite, rien de productif!

Des travaux interrompus sans cesse; et la seule cause en est dans la fréquentation de beaucoup de gens.

Le samedi 15. Parti à deux heures avec Riesener, ma tante, Henry, Léon et Rouget.

Le lendemain dimanche 16. Exercé dans la matinée à sauter et à lancer des bâtons.--Promené dans les bois.--Expliqué du Child-Harold avec ma tante.

Le lundi. Parti à sept heures environ. Vu Dufresne à l'atelier. Tracé quelque peu.

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Jeudi 20 mai.--Aujourd'hui à l'atelier; trouvé le fond.--Dimier venu de bonne heure. J'étais mal disposé de l'estomac et de la tête.

--Dîné avec ces messieurs, au Moulin de beurre. J'y étais aussi assez mal disposé.

--La soirée au café. Agréable. Bonnes causeries de l'Italien.

Hier mercredi, à l'atelier. Rien fait de bon.

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Vendredi 28 mai.--J'ai passé toute la soirée avec Dufresne, qui part pour la campagne. J'ai la tête si remplie de choses à cette occasion que je n'en peux retrouver aucune.

--Je reprends depuis quelques jours avec entrain mon tableau. J'ai travaillé aujourd'hui à l'ajustement de la femme morte.

--Rien de bien remarquable ces derniers jours: vu Dimier mardi, il partait le lendemain.

--Qu'au moins tu admires les grandes vertus, si tu n'es pas assez ferme pour être toi-même vraiment vertueux! Dufresne dit qu'il est capable de dévouement pour toutes les grandes choses, etc..., mais qu'il en voit le vide, que ce n'est rien au fond. J'éprouve le contraire... J'y rends hommage, mais je suis trop faible pour les faire. Mon affaire est tout autre.

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Samedi 29.--Travaillé à la draperie de la vieille femme.

--Le soir, rejoint Félix et Pierret au Palais-Royal. Vu Mme X***. Désirs.

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Lundi 31.--Ce soir au Barbier à l'Odéon; c'est fort satisfaisant. J'étais près d'un vieux monsieur qui a vu Grétry, Voltaire, Diderot, Rousseau, etc. Il a vu Voltaire dans un certain salon, disant aux femmes des galanteries comme on les lui connaît. «Je vois en vous, disait-il en s'en allant, un siècle qui commence; en moi, c'en est un qui finit: c'est le siècle de Voltaire.» On voit que le modeste philosophe prenait d'avance, pour la postérité, la peine de nommer son siècle. Il fut mené par un de ses amis déjeuner avec Jean-Jacques, rue Platrière... ils sortirent ensemble. Aux Tuileries, des enfants jouaient à la balle: «Voilà, disait Rousseau, comme je veux qu'on exerce Émile», et choses semblables. Mais la balle d'un enfant vint heurter la jambe du philosophe, qui entra en colère, et poursuivit l'enfant de son bâton, quittant brusquement ses deux amis.

--Travaillé peu aujourd'hui et à la vieille.--Hier, dîné avec Leblond.

[124] Le maître doit faire allusion à la composition classée à l'année 1826, qui a été précédée d'études d'aquarelles et de pastels divers. La composition définitive est le fameux tableau du Christ au jardin des Oliviers, qui se trouve à l'église Saint-Paul-Saint-Louis. La commande lui était venue de la préfecture de la Seine. C'est pourquoi Delacroix baptisa le tableau «Anges du préfet.»

[125] Claude-Étienne Savary, voyageur et orientaliste, né en 1750, mort en 1788. On a de lui Lettres sur l'Égypte (1784-1789, 3 vol. in-8°), livre aux descriptions pittoresques, au style brillant, qui eut un très vif succès; Lettres sur la Grèce (1788, in-8°), livre intéressant, mais resté inachevé, etc., etc.

[126] Cette traduction est en vers avec le texte en regard et un discours sur Dante, etc. (1 vol. in-8°.)

[127] Quatremère de Quincy, archéologue, né en 1755, mort en 1849. On le destinait au barreau, mais il se sentait poussé par une irrésistible vocation vers l'étude de l'architecture, de la sculpture et surtout de l'art antique. Il abandonna le droit et voyagea en Italie. La Révolution interrompit ses études; il fut député à l'Assemblée législative, puis fit partie du conseil des Cinq-Cents. Il laissa de nombreux ouvrages d'esthétique, notamment cette Histoire de la vie et des ouvrages de Raphaël, dont parle Delacroix.

[128] C'est là, sous les ombrages de ce jardin du Luxembourg où, en 1824, Delacroix éprouvait ces sentiments de bien-être et de liberté, que se dresse aujourd'hui le monument élevé à la mémoire et à la gloire du maître par ses fidèles admirateurs.

[129] Pinelli, célèbre peintre et graveur italien, né à Rome en 1781, mort en 1835. Il gravait surtout à merveille à l'eau-forte, et on a de lui, en ce genre, des œuvres d'une touche pleine de vivacité, de force et d'éclat.

[130] Du Fresnoy, amateur de l'époque.

[131] Ces émotions de nature, dont on trouve ici les premières traces, devaient jouer un grand rôle dans le développement sentimental et artistique de Delacroix. Il nous paraît intéressant d'insister sur ce point, d'autant mieux qu'une des plus belles pages de son Journal, une des plus accomplies comme forme littéraire, et qui se trouve dans un cahier de l'année 1854, lui fut inspirée par une impression analogue à celle que nous voyons notée ici.

[132] Dans la correspondance du maître comme dans son journal, on trouve les traces de son noble désintéressement, de son culte passionné pour l'art: «Nous vivons, mon bon ami, dans un temps de découragement, écrit-il à Félix Guillemardet en 1821. Il faut de la vertu pour y faire un Dieu du Beau uniquement. Eh bien, plus on le déserte, plus je l'adore. Je finirai par croire qu'il n'y a au monde de vrai que nos illusions.» (Corresp., t. I, p 73.)

[133] Delacroix veut sans doute parler d'un recueil élégiaque, les Tristes, que M. de Belmontet fit paraître en 1824.

[134] Ferdinand Paër, compositeur et pianiste, aujourd'hui bien oublié, jouissait à cette époque d'une grande réputation. Il naquit à Parme, en 1774, et mourut en 1839. A quatorze ans, il fit représenter à Venise l'opéra de Circé. Il séjourna à Padoue, Milan, Florence, Naples, Rome et Bologne, et y composa de nombreux ouvrages avec cette facilité qui caractérisait les musiciens de l'École italienne. Emmené en France, en 1806, par Napoléon, il dirigea à plusieurs reprises le Théâtre-Italien. Ses principaux ouvrages sont: la Clémence de Titus, Cinna, Idoménée, la Griselda, l'Oriflamme, la Prise de Jéricho. En 1838, Delacroix, qui se présentait à l'Institut, écrivait à Alfred de Musset: «Avez-vous la possibilité de me faire recommander à Paër, pour l'élection prochaine à l'Institut? Si cela ne vous engage pas trop, ni ne vous dérange, je vous demanderai le même service que l'année dernière; mais surtout ne vous gênez pas, si vos rapports ne sont plus les mêmes.» (Corresp., t. 1, p. 235.)

[135] Voir Catalogue Robaut, n° 1493.

[136] Delacroix a repris plusieurs fois ce sujet. En voici les principales variantes. Le tableau dont il est ici question parut au Salon de 1827. Il a appartenu à Alexandre Dumas père, et aujourd'hui appartient à M. Mabler. (Voir Catalogue Moreau.)

Une lithographie différant absolument du premier tableau parut aussi vers 1827. Une nouvelle toile, datée de 1835, fut exposée au Salon de 1835, à l'Exposition universelle de 1855 et à celle du Pavillon de Flore, 1878.--Vente Collot, 1850, achetée 1,600 francs; vente Laurent Richard, 1878, retirée à 27,000 francs; appartient maintenant au baron Gérard. Une troisième toile fut signée en 1856. (Voir Catalogue Robaut, n° 202, 203, 600, 601 et 1293.)

[137] Ce M. Rivière était un ami intime de Delacroix; car, dans une lettre à Pierret datée de Londres en 1825, il dit: «Si tu vois M. Rivière, pour qui tu sais que nous avons tous deux beaucoup d'amitié, dis-lui mille choses de ma part et que ses jugements sur ce pays-ci sont bien justes pour moi.» (Corresp., t. I, p. 104.)

[138] Duponchel, ancien directeur de l'Opéra, né à Paris vers 1795, mort en 1868. Deux fois il dirigea l'Académie de musique, de 1835 à 1843, puis de 1847 à 1849. Delacroix l'avait connu à Londres en 1825, et il écrivait à Pierret: «Il est pour moi la boussole de la mode, comme on peut penser.» (Corresp., t. I, p. 106.)

[139] Bothwell, drame en cinq actes, en prose, par M. A. Empis, représenté pour la première fois sur le Théâtre-Français, le 23 juin 1824.

[140] Manque dans le manuscrit.

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Mardi 1er juin.--Chez Leblond.--Dufresne n'est point parti: je le verrai ces jours-ci, peut-être demain. Il a amené le docteur Bailly [141].

--J'ai travaillé beaucoup l'homme nu couché, d'après Pierret.

--Soulier revenu de sa campagne.

--Le docteur Bailly: l'œil doux et le maintien réservé. En rentrant, je me vis dans la glace, et je me fis presque peur de la méchanceté de mes traits... C'est pourtant lui qui doit porter dans mon âme un fatal flambeau qui, semblable aux cierges des morts, n'éclaire que les funérailles de ce qui y reste de sublime.

Amant des Muses, qui voue à leur culte ton sang le plus pur, redemande à ces.... divinités cet œil vif et brillant de la jeunesse, cette allégresse d'un esprit peu préoccupé. Ces chastes sœurs ont été pires que des courtisanes; leurs perfides jouissances sont plus mensongères que la coupe de la volupté. C'est ton âme qui a énervé tes feux, tes vingt-cinq ans sans jeunesse, ton ardeur sans vigueur; ton imagination embrasse tout, et tu n'as pas la mémoire d'un simple marchand. La vraie science du philosophe devrait consister à jouir de tout. Nous nous appliquons au contraire à disséquer et détruire tout ce qui est bon en soi, ne fût-ce qu'illusion... mais vertueuse. La nature nous donne cette vie comme un jouet à un faible enfant. Nous voulons voir comme tout cela joue; nous brisons tout. Il nous reste entre les mains et à nos yeux ouverts trop tard et stupides, des débris stériles, des éléments qui ne décomposent rien. Le bien est si simple! Il faut se donner tant de mal pour le détruire par des sophismes! Et quand tout ce bien et ce beau ne seraient qu'un vernis sublime, qu'une écorce, pour nous aider à supporter le reste, qui peut nier qu'il n'existe au moins comme cela? Singuliers hommes qui ne se laissent pas charmer par une belle peinture, parce que l'envers est un bois mangé des vers! Tout n'est pas bien; mais tout ne peut pas être mal, ou plutôt par cela, tout est bien.

Qui a commis une action d'égoïste sans se la reprocher?

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Vendredi 4 juin, matin.--Je vis en société avec un corps, compagnon muet, exigeant et éternel; c'est lui qui constate cette individualité qui est le sceau de la faiblesse de notre race. Il sait que, si elle est libre, c'est pour qu'elle soit esclave, mais la faible qu'elle est! elle s'oublie dans sa prison. Elle n'entrevoit que bien rarement l'azur de sa céleste patrie.

Oh! triste destinée! désirer sans fin mon élargissement, esprit que je suis, logé dans un mesquin vase d'argile. Tu bornes l'exercice de ta force à t'y tourmenter en cent manières. Il me semble que ce pourrait être l'organisation qui modifierait l'âme: elle est plus universelle. Qu'elle passe par le cerveau comme par un laminoir qui la martèle et la travaille, au coin de notre plate nature physique!... mais quel poids insupportable que celui de ce cadavre vivant! Au lieu de s'élancer vers des objets de désirs qu'elle ne peut étreindre, même point définir, elle passe l'éclair de la vie à souffrir des sottises où la pousse son tyran. C'est par une mauvaise plaisanterie, sans doute, que le ciel nous a permis d'assister au spectacle du monde par cette ridicule fenêtre: sa lorgnette gauchie et terne, plus ou moins, mais toujours dans un sens, gâte tous les jugements de l'autre, dont la bonne foi naturelle se corrompt, et qui produit souvent d'horribles fruits! Je veux bien de cette façon croire à vos influences et à vos bosses..., mais ce sera pour m'en désoler toujours. Qu'est-ce que c'est que l'âme et l'intelligence séparées? Le plaisir de donner des noms et de classer est fatal à ces savants. Ils vont toujours trop loin et gâtent leur affaire aux yeux des indolents d un esprit juste, qui croient que la nature est un voile impénétrable. Je sais bien que pour s'entendre, il faut nommer les choses; mais dès lors, elles sont spécifiées, elles qui ne sont ni espèces constantes, ni [142]...

--Hier vu Dufresne le matin.--Travaillé au Turc à cheval et à la vieille.--Le soir chez Leblond.

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Dimanche 6.--Leblond venu à l'atelier.--Dîné chez Scheffer avec Soulier et lui. Bonne soirée et promenade avec Soulier.

Nous avions rencontré avant-hier soir Dufresne, qui a dû partir ce matin pour la campagne.

--Franklin. Ne pas oublier d'acheter la Science du bonhomme Richard.

--Quelle sera ma destinée?... Sans fortune et sans dispositions propres à rien acquérir: beaucoup trop indolent, quand il s'agit de se remuer à cet effet, quoique inquiet, par intervalles, sur la fin de tout cela. Quand on a du bien, on ne sent pas le plaisir d'en avoir; quand on n'en a pas, on manque des jouissances que le bien procure. Mais tant que mon imagination sera mon tourment et mon plaisir à la fois, qu'importe le bien ou non? C'est une inquiétude, mais ce n'est pas la plus forte.

Sitôt qu'un homme est éclairé, son premier devoir est d'être honnête et ferme: il a beau s'étourdir, il y a quelque chose en lui de vertueux qui veut être obéi et satisfait. Quelle penses-tu qu'ait été la vie des hommes qui se sont élevés au-dessus du vulgaire? Un combat continu [143]. Lutte contre la paresse qui leur est commune avec l'homme vulgaire, quand il s'agit d'écrire, s'il est écrivain; parce que son génie lui demande à être manifesté, et ce n'est pas par ce vain orgueil d'être célèbre seulement qu'il lui obéit, c'est par conscience. Que ceux qui travaillent froidement se taisent... Mais sait-on où que c'est que le travail sous la dictée de l'inspiration? Quelles craintes! Quelles transes de réveiller ce lion qui sommeille, dont les rugissements ébranlent tout votre être!... Mais pour en revenir, il faut être ferme, simple et vrai.

Il n'y a pas de mérite à être vrai, quand on l'est naturellement, ou plutôt, quand on ne peut pas ne pas l'être; c'est un don comme d'être poète ou musicien; mais il y a du courage à l'être à force de réflexions, si ce n'est pas une sorte d'orgueil, comme celui qui s'est dit: «Je suis laid» et qui dit aux autres: «Je suis laid», pour qu'on n'ait pas l'air de l'avoir découvert avant lui.

Dufresne est vrai, je pense, parce qu'il a fait le tour du cercle; il a dû commencer par être affecté, quand il n'était qu'à demi éclairé. Il est vrai, parce qu'il voit la sottise de ne pas l'être. Il avait, je suppose, toujours assez d'esprit pour chercher à déguiser des faiblesses. À présent, il préfère ne pas les avoir, et il s'en accusera de meilleur cœur, pensant à peine les avoir, qu'il ne prenait soin de les cacher quand il les sentait en lui. Je n'ai pas encore avec lui cette candeur et cette sérénité que je me trouve avec ceux dont j'ai l'habitude; je ne suis pas assez son ami encore pour être d'un avis tout à fait opposé au sien, ou pour écouter négligemment ou ne pas au moins feindre d'avoir attention quand il me parle. Si je consulte et que je cherche le fond, peut-être y a-t-il,--et c'est sûr,--cette crainte de passer pour un homme de moindre esprit, si je ne pense pas comme lui. Sottise ridicule! Quand tu serais sûr de lui en imposer, est-il rien de plus dur qu'une contenance incessamment mensongère? C'est un homme après tout, et respecte-toi avant tout. C'est se respecter qu'être sans voile et franc.

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Mardi 8 juin.--Travaillé beaucoup: la femme, le cheval, tout ce coin, les deux enfants. Édouard venu et très satisfait.--Leblond le soir.--Henry a chanté et nous a fait plaisir.

--Hier lundi, j'ai dîné chez M. Guillemardet.

--Bélisaire.

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Mercredi 9 juin.--La Laure m'a amené une admirable Adeline de seize ans, grande, bien faite et d'une tête charmante. Je ferai son portrait et m'en promets; j'y pense...

--J'ai été voir le dessin de Gros, chez Laugier[144]; on ne peut plus aimable.

M'a fait moins d'impression que celle du tableau; c'est un contraste singulier avec la chaleur réelle qui est dans tant de choses, que la froideur générale d'exécution; un peu plat. Puis, point d'individualité; du dessin dans les parties, mais l'idée... Un peu atelier... Draperies arrangées, effet connu; le noir sur le devant, etc. Mais c'est égal, je n'en suis pas trop découragé.

Mais il est bien important de faire toujours une esquisse.

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Dimanche 13 juin.--Rien de bien remarquable aujourd'hui.--Jeudi soir chez Leblond.--Aujourd'hui, travaillé toute la journée à copier deux dessins. J'avance beaucoup mon tableau.--Dîner avec Soulier et Fielding.--Commencé mon aquatinte. Chez Fielding et Soulier, le matin.

--A l'atelier, travaillé au coin à gauche, surtout l'homme couché. Oté le blanc qu'il avait autour de la tête.

--Le soir chez M. de Conflans: il était seul. Café de la Rotonde.

--Reçu un billet de la Laure; très drôle.

--En sortant vers huit heures, le soir, de la maison, rencontré la jolie grande ouvrière. Je l'ai suivie jusqu'à la rue de Grenelle, en délibérant toujours sur ce qu'il y avait à faire et malheureux presque d'avoir une occasion. Je suis toujours comme ça. J'ai trouvé, après, toutes sortes de moyens à employer pour l'aborder, et quand il était temps, je m'opposais les difficultés les plus ridicules. Mes résolutions s'évanouissent toujours en présence de l'action. J'aurais besoin d'une maîtresse pour mater la chair d'habitude. J'en suis fort tourmenté et soutiens à mon atelier de magnanimes combats. Je souhaite quelquefois l'arrivée de la première femme venue. Fasse le ciel que vienne Laure demain! Et puis, quand il m'en tombe quelqu'une, je suis presque fâché, je voudrais n'avoir pas à agir; c'est là mon cancer. Prendre un parti ou sortir de ma paresse. Quand j'attends un modèle, toutes les fois, même quand j'étais le plus pressé, j'étais enchanté quand l'heure se passait, et je frémissais quand je l'entendais mettre la main à la clef. Quand je sors d'un endroit où je suis le moins du monde mal à mon aise, j'avoue qu'il y a un moment de délices extrêmes dans le sentiment de ma liberté dans laquelle je me réinstalle. Mais il y a des moments de tristesse et d'ennui, qui sont bien faits pour éprouver rudement; ce matin, je l'éprouvais à mon atelier. Je n'ai pas assez d'activité à la manière de tout le monde pour m'en tirer, en m'occupant de quelque chose. Tant que l'inspiration n'y est pas, je m'ennuie. Il y a des gens qui, pour échapper à l'ennui, savent se donner une tâche et l'accomplir.

--Je pensais aujourd'hui qu'à travers tous nos petits mots, j'aime beaucoup Soulier: je le connais et il me connaît. J'aime beaucoup Leblond. J'aime beaucoup aussi mon bon vieux frère, je le connais bien; je voudrais être plus riche, pour lui faire quelque plaisir de temps en temps. Il faut que je lui écrive.

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Mardi 15 juin.--Travaillé à la vieille femme, à ses brodequins.--Prévost l'après-midi.--Le soir, Leblond.--Thil venu le matin. Il préfère ma peinture à celle de Géricault: je les aime beaucoup toutes deux.

A Prévost (modèle)........................ 2 fr. 50.

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Jeudi 17 juin.--Fielding le matin.--La planche. A midi l'atelier.--La dame des Italiens est venue. Beaucoup ému.--Perpignan est venu et M. Rivière.

--Été aux Italiens avec Fielding.--Ricciardi.

Mlle Mombelli [145] et Marie. La dame y était. I am very fond of this pretty lady. I was looking at her incessantly.

--Il faut absolument composer, à mesure qu'ils me viennent, tous les sujets intéressants. Je sais, par expérience, que je ne peux en tirer parti, quand c'est pour les exécuter au moment.

A Marie Aubry (modèle)....................... 2 fr.

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Vendredi 18.--Le matin, chez Fielding,--et ma planche au Musée. A l'atelier, mon fond. Fedel venu.

--Aux Français. La belle Mme Biez. Pierre de Portugal, et les Plaideurs sans procès.[146]

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Samedi 19.--Avec Pierret et Fielding, à Montfaucon.

Vu Cogniet et le tableau de Géricault. Vu les Constable. C'était trop de choses dans un jour. Ce Constable me fait un grand bien.

Revenu vers cinq heures.--J'ai été deux heures à mon atelier. Grand manque de sexe. Je suis tout à fait abandonné.

«Puis-je espérer, belle dame, de vous voir jeudi...? et me pardonnez-vous de n'avoir pas été chez vous? J'ose me flatter que vous ne serez pas aussi sévère que vous le disiez, et que vous n'aurez pas la barbarie de passer devant la porte jaune sans entrer. J'imagine que ce serait après midi, comme l'autre fois. Si ce n'est pas trop présumer encore, je me permettrais de vous demander un peu plus de temps.»

Un combat s'élève: l'enverrai-je ou non?

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Dimanche 20 juin.--La journée chez Fielding.--Achevé ma planche.--Dîné ensemble chez Tautin.

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Lundi 21 juin.--Porté ma planche chez l'imprimeur. Ébauché les deux chevaux morts.--Vu Mayer [147].--Ils veulent tous plus d'effet: c'est tout simple.

--Désappointé aux Français. J'avais un billet pour Bothwell, mais daté du 19.

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Vendredi 25 juin.--Été, chez Dorcy, voir les études de Géricault.--Chez Cogniet.--Revu les Constable, etc.

--A Montfaucon. Dîné par là.

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Samedi 26.--Parti pour Frépillon [148] avec Henry, Riesener, Léon et ses camarades. Resté jusqu'à lundi matin.

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Mardi 29 juin.--Malade. Presque toute la journée à l'atelier; le soir, Leblond.

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Mercredi 30 juin.--Chez M. Auguste [149]. Vu d'admirables peintures d'après les maîtres: costumes, chevaux surtout, admirables... comme Géricault était loin d'en faire.

Il serait très avantageux d'avoir de ces chevaux et de les copier, ainsi que les costumes grecs et persans, indiens, etc.

--Vu aussi chez lui de la peinture d'après Haydon[150]: très grand talent. Mais, comme disait très bien Édouard, absence d'un style bien ferme à lui, dessin à la West. J'oubliais les belles études de M. Auguste, d'après les marbres d'Elgin [151]. Haydon a passé un temps considérable à les copier; il ne lui en est rien resté... Les belles cuisses d'homme et de femmes! Quelle beauté sans enflure! incorrections qui ne se remarquent pas.

--Le soir avec Fielding. Pris du thé, rue de la Paix.

[141] Sans doute le docteur Joseph Bailly, né en 1779, mort en 1832, qui fit les campagnes du Consulat et de l'Empire, et publia des ouvrages appréciés.

[142] La suite manque dans le manuscrit.

[143] Cette idée de lutte qu'on retrouvera, d'ailleurs, à maintes reprises dans son Journal, n'était que le corollaire, la conséquence de l'opinion que professait le maître sur la méchanceté naturelle de l'homme: «Je me souviens fort bien, disait-il parfois, que quand j'étais enfant, j'étais un monstre. La connaissance du devoir ne s'acquiert que très lentement, et ce n'est que par la douleur, le châtiment et par l'exercice progressif de la raison que l'homme diminue peu à peu sa méchanceté naturelle.» (BAUDELAIRE, L'œuvre et la vie d'Eugène Delacroix.--Art romantique.)

[144] Jean-Nicolas Laugier, graveur français, qui attacha son nom à la reproduction d'un grand nombre d'œuvres des principaux peintres de cette époque, David, Gros, Prud'hon, Gérard, Coignet, etc.

[145] Esther Mombelli, cantatrice italienne, qui obtint de 1823 à 1826 un immense succès au Théâtre-Italien; elle épousa le comte Gritti en 1827 et renonça ensuite définitivement au théâtre.

[146] Pierre de Portugal, tragédie en cinq actes et en vers, de Lucien Arnault, représentée pour la première fois au Théâtre-Français le 21 octobre 1823.

Les Plaideurs sans procès, comédie en trois actes et en vers, d'Étienne, représentée pour la première fois au Théâtre-Français le 29 octobre 1821.

[147] Mayer, peintre, demeuré inconnu. Delacroix écrivait de Londres en 1825: «J'ai rencontré Mayer qui gagne de l'argent, beaucoup, avec des portraits.» (Corresp., t. I, p. 106.)

[148] Frépillon, près Saint-Leu-Taverny. C'est là que Riesener, l'oncle de Delacroix, passait l'été.

[149] Dans une note de la Correspondance de Delacroix, M. Burty écrit: «Ce M. Auguste,--c'est ainsi que le désignaient toujours ses contemporains,--avait obtenu le second grand prix de sculpture et était parti pour Rome en même temps que Ingres. Il devint un riche dilettante, qui mettait ses collections d'armes et de costumes orientaux à la disposition des artistes romantiques. Il signala le premier à Géricault et à Delacroix l'intérêt capital des marbres du Parthénon, recueillis par lord Elgin et exhibés à Londres.»

(V. le livre de M. Ernest Chesneau: Peintres et statuaires romantiques,, p. 70 à 73.)

[150] Haydon, peintre anglais, né en 1786, mort en 1846. Il fut l'élevé de Fuessli. Il a laissé de curieux Mémoires.

[151] Il s'agit ici de la célèbre collection de sculptures en marbre que lord Elgin rapporta d'Athènes en 1814 et qui fut déposée au British Museum.

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Mercredi 7 juillet.--Aujourd'hui, M. Auguste est venu à l'atelier: il est fort charmé de ma peinture; ses éloges m'ont ranimé. Le temps s'avance. J'irai demain chez lui chercher des costumes.

--Passé la soirée avec Pierret.--Hier Leblond.--J'ai vu Édouard qui est malade et qui m'inquiète.

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Jeudi 8 juillet.--Le matin chez Scheffer.--Rencontré Cogniet chez M. de Forbin [152].--Chez M. Auguste, chercher les costumes.--M. de Forbin venu à mon atelier avec Granet [153].--Zélie, etc.--Le soir, Pierret.--Vu Édouard, le soir, qui part; il a meilleure mine, cela me charme.

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Samedi 17 juillet.--Aujourd'hui, Gassies [154] venu à mon atelier avec M. d'Houdetot [155].--Hier, Drolling.--Aujourd'hui, Moïse avec Pierret et Fielding.

* * * * * Dimanche 18 juillet.--Quitté l'atelier de bonne heure.--Dîné avec Henry et promené avec lui le soir, et revenu par Asnières.

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Lundi 19 juillet.--Comairas venu le matin.--J'ai avancé beaucoup, quoique je ne sois resté que jusqu'à quatre heures.

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Mardi 20 juillet.--Le matin, chez Soulier et Fielding.--M. de Forbin, qui m'a traité avec toute la bonté imaginable.--Gassies et M. d'Houdetot. Sa peinture m'a fait le plus grand effet: y penser.

--Leblond. Assez bonne petite soirée... Parlé de pêche, de chasse, de Walter Scott, etc.

--Penser beaucoup au dessin et au style de M. d'Houdetot. Faire beaucoup d'esquisses et se donner le temps: c'est en cela surtout que j'ai besoin de faire des progrès. C'est à ce propos qu'il faut avoir de belles gravures du Poussin et les étudier. La grande affaire, c'est d'éviter cette infernale commodité de la brosse. Rends plutôt la matière difficile à travailler comme du marbre: ce serait tout à fait neuf... Rendre la matière rebelle pour la vaincre avec patience.

[152] Comte de Forbin, peintre et archéologue français, né en 1777, mort en 1841. Il fut élève de David. Nommé sous la Restauration directeur des Musées nationaux, il réorganisa le musée du Louvre, dépouillé pendant l'invasion d'un grand nombre de ses chefs-d'œuvre; il l'enrichit notamment de l'Enlèvement des Sabines et du Naufrage de la Méduse.

[153] Granet, peintre, né à Aix en 1775. Il fut protégé durant toute sa carrière par le comte de Forbin, aux tableaux duquel il collabora, dit-on.

[154] Gassies, peintre, né à Bordeaux en 1786, mort en 1831, élève de Vincent et de David. Il fit de la peinture d'histoire, de marines et de paysage.

[155] D'Houdetot, administrateur et homme politique, né en 1778, mort en 1859. Il cultiva avec un certain succès la peinture, qu'il avait apprise sous Regnault et Louis David, et devint en 1841 membre libre de l'Académie des Beaux-Arts.

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19 août.--Vu M. Gérard [156] au Musée. Éloges les plus flatteurs. Il m'invite à venir dîner demain à sa campagne.

--Le soir, chez Soulier avec Leblond et Pierret.

--Déjeuné aujourd'hui avec Horace Vernet et Scheffer. Appris un grand principe d'Horace Vernet: finir une chose quand on la tient. Seul moyen de faire beaucoup.

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Lundi 4 octobre.--Revu la Galerie des maîtres.--Fait des études au manège et dîné avec M. Auguste. A propos d'un de ses superbes croquis d'après les tombeaux napolitains, il parle du caractère neuf qu'on pourrait donner aux sujets saints, en s'inspirant des mosaïques du temps de Constantin.

Vu chez lui le dessin d'Ingres, d'après son bas-relief et sa composition de Saint Pierre délivré de prison, etc.

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Mardi 5 octobre.--Passé la journée chez M. de Conflans, à Montmorency. Promenade dans la forêt, etc., et le soir revenu avec Félix. La dame entre nous deux et Leblond.

--Reçu ce soir une lettre de Soulier.

[156] L'opinion flatteuse de Gérard avait été très sensible à Delacroix. Gérard avait été frappé des débuts du jeune peintre; on lui prête ce mot: «C'est un homme qui court sur les toits.» Mais, comme dit Baudelaire, «pour courir sur les toits, il faut avoir la tête solide», et cette apparente critique n'était en réalité que le voile dont il couvrait l'étonnement que lui avaient inspiré ses admirables débuts. En 1837, Delacroix posa sa candidature au fauteuil de Gérard: «Je vous prie, écrivait-il au président, de vouloir bien faire agréer, par la classe des Beaux-Arts, ma candidature à la place vacante dans son sein par la mort de M. Gérard. En mettant sous ses yeux les titres sur lesquels je pourrais fonder mes prétentions à l'honneur que je sollicite, je ne puis me dissimuler leur peu d'importance, surtout dans cette occasion où la perte d'un maître aussi éminent que M. Gérard laisse dans l'École française un vide qui ne sera pas comblé de longtemps.» (Corresp., t. I, p. 215.)

1825

Sans date[157].--L'envie a noirci chaque feuillet de son histoire. Pendant que les Tartufe et les Basile de l'Angleterre se liguaient contre lui, il déposait la lyre à laquelle il devait sa renommée, il saisissait l'épée de Pélopidas et prodiguait en faveur des Hellènes ses travaux, ses fatigues, ses veilles, sa santé, sa fortune et enfin sa vie.--Ses ennemis ont été nombreux: mais voici son tombeau. La haine expire, l'envie pardonne. L'avenir juste va le ranger au nombre de ces hommes que des passions, le trop d'activité ont condamnés au malheur en leur donnant le génie. On dirait qu'il s'est voulu peindre dans ses vers: le malheur, voilà le partage de ces grands hommes. Telle est la récompense de leurs pensées élevées, et de ce grand sacrifice qu'ils consomment, lorsque, réunissant pour ainsi dire en des paroles harmonieuses la sensibilité de leurs organes, la délicatesse de leurs idées, leur force, leur âme, leurs passions, leur sang, leur vie, ils donnent à leurs semblables de grandes leçons et d'immortelles voluptés.

[157] Le journal subit ici une interruption de plusieurs années, soit que Delacroix eût alors cessé de prendre ses notes journalières, soit que les petits cahiers où il inscrivait ses impressions aient disparu; cette dernière hypothèse nous paraît la plus vraisemblable.

Sur cette période de sa vie (1825-1832) il n'a été retrouvé, en fait de document intime, qu'un petit album rouge que Delacroix portait sur lui dans son voyage en Angleterre (1826) et qui contient des croquis de paysages.

On y lit aussi ces courtes réflexions inspirées par la vie et la mort de lord Byron, pour qui Delacroix eut toujours une admiration passionnée. L'idée qu'il exprime sur le malheur réservé aux grands hommes lui tenait au cœur, car il l'a développée à plusieurs reprises; il remarque quelque part que «les grands hommes ont une vie plus traversée et plus misérable que les autres».

1830

Sans date.--Ordinairement, le point d'interruption de la composition, c'est-à-dire la manière dont tranche le groupe de devant avec les figures plus éloignées, doit être sombre et fait mieux au bord qu'éclairé; encore par la raison que les devants doivent autant que possible se détacher en sombre par les bords. Jusqu'ici, je crois ce principe le plus fécond pour le clair-obscur.

Le Corrège ne me paraît pas aussi complet dans le clair-obscur que Véronèse et Rubens; il détache trop souvent des membres très clairs sur un fond sombre; ce qui fait bien sur un fond sombre, c'est alors des parties entièrement reflétées.

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Mercredi 14 mai.--Article sur Michel-Ange [158]. Heureux homme! il a pétri le marbre et animé la toile, etc. Mais qu'importe après tout, si la nature vous a donné, dans quelque genre que ce soit, d'animer, de faire vivre! Quel bonheur de rendre la vie, l'âme!--Chacun des plans, dans l'ombre, ou plutôt dans tout effet de demi-teinte, doit avoir chacun son reflet particulier; par exemple, tous les plans qui regardent le ciel, bleuâtres; tous ceux qui sont tournés vers la terre, chauds, etc., et changer soigneusement, à mesure qu'ils tournent. Les plans de côté reflétés verts ou gris.

Dans Véronèse, le linge froid dans l'ombre, chaud dans le clair.

Quand il y a beaucoup de figures, qu'elles aient bien l'air de se correspondre comme grandeur, suivant le plan où elles sont.

La pâleur dans les reflets indique, plus que le reste, la pâleur, ou de la maladie, ou de la mort.

Burnet [159] dit que Rubens entoure ordinairement la masse de lumière de l'ombre, et ne se sert de vigueur dans le clair que pour lier. Sa lumière est composée de teintes fraîches, délicates, etc. Au contraire, dans les ombres des teintes très chaudes qui sont de l'essence ordinaire du reflet et ajoutent ainsi à l'effet du clair-obscur. Il n'y met surtout pas de noir.

Mettre dans l'ombre des tons feuille morte (Van Dyck), bruns, opposés au rouge.

La Femme au bain: pour les chairs, teinte locale plate; pour les clairs, de rouge de Venise et blanc, dans laquelle, suivant l'endroit des clairs, jaune de Naples et blanc, De jaune de Naples, blanc et noir pêche, de blanc et noir pêche. Les ombres préparées avec tons de reflets orangés les plus chauds et des tons gris d'ombre par places, tels que blanc, jaune Naples et terre d'ombre, etc.

Un grand avantage de composer toujours les mêmes tons est pour la facilité de retoucher et de rentrer dans ce qu'on a fait.

Il y a beaucoup d'académique dans Rubens, surtout dans son exécution, surtout dans son ombre systématiquement peu empâtée et marquant beaucoup au bord.

Le Titien est bien plus simple sous ce rapport, ainsi que Murillo.

Mai.--Tu es triste, tu te ranges toi-même dans le cercle pénible de la sérénité...

--L'or ne se trouve guère dans ces terrains riants et fertiles qui portent de paisibles moissons et de gras pâturages: il se trouve dans les entrailles des rochers terribles qui effrayent le voyageur.

--Repaire des tigres et des oiseaux sauvages; les oiseaux sauvages y effrayent les voyageurs de leurs cris sauvages, et le tigre, qui cache dans leurs cavernes les fruits de ses amours, en écarte le... [160].

[158] Cet article parut dans la Revue de Paris en 1830. Delacroix avait inscrit en tête de son étude ce fragment des poésies du grand artiste qui peint si exactement la hauteur et la fierté d'âme qu'il admirait en lui par-dessus toutes choses: «J'ai du moins cette joie, au milieu de mes chagrins, que personne ne lit sur mon visage ni mes ennuis ni mes désirs. Je ne crains pas plus l'envie que je ne prise les vaines louanges de la foule ignorante... et je marche solitaire dans les routes non frayées.»

[159] John Burnet, graveur et peintre anglais, né en 1784, mort en 1862; auteur d'un grand nombre de planches remarquables.

[160] Le reste manque dans le manuscrit.

VOYAGE AU MAROC

Tanger, 26 janvier[161].--Chez le pacha.

L'entrée du château: le corps de garde dans la cour, la façade, la ruelle entre deux murailles. Au bout sous l'espèce de voûte, des hommes assis se détachant en brun sur un peu de ciel [162].

Arrivé sur la terrasse; trois fenêtres avec balustrade en bois, porte moresque de côté par où venaient les soldats et les domestiques.

Avant, la rangée de soldats sous la treille: cafetan jaune, variété de coiffures; bonnet pointu sans turban, surtout en haut sur la terrasse.

Le bel homme à manches vertes.

L'esclave mulâtre qui versait le thé, à cafetan jaune et burnous attaché par derrière, turban. Le vieux qui a donné la rose, avec haïjck et cafetan bleu foncé.

Le pacha avec ses deux haïjcks ou capuchons, de plus le burnous. Tous les trois sur un matelas blanc, avec un coussin carré long couvert d'indienne. Un petit coussin long en arlequin, un autre en crin, de divers dessins; bouts de pieds nus, encrier de corne, diverses petites choses semées.

L'administrateur de la douane [163], appuyé sur son coude, le bras nu, si je m'en souviens: haïjck très ample sur la tête, turban blanc au-dessus, étoffe amarante qui pendait sur la poitrine, le capuchon non mis, les jambes croisées. Nous l'avions rencontré sur une mule grise en montant. La jambe se voyait beaucoup; un peu de la culotte de couleur; selle couverte par devant et par derrière d'une étoffe écarlate. Une bande rouge faisait le tour de la croupe du cheval en pendant. La bride rouge de même ou, plutôt, le poitrail. Un More conduisait le cheval par la bride.

Le plafond seul était peint, et les côtés du pilastre intérieurement en faïence. Dans la niche du pacha c'était un plafond rayonnant, etc...; dans l'avant-chambre des petites poutres peintes.

Le troisième personnage était le fils du pacha: deux haïjcks sur la tête, ou plutôt deux tours du même, à ce que je suppose; burnous bleu foncé sur la poitrine laissant voir un peu de blanc. Pieds, tête énorme, gras de figure, air stupide.

Le bel homme à manches vertes, chemise de dessus en basin. Pieds nus devant le pacha.

Le jardin partagé par des allées couvertes de treilles. Orangers couverts de fruits et grands, des fruits tombés par terre; entouré de hautes murailles.

Entré dans tous les détours du vieux palais. Cour de marbre, fontaine au milieu; chapiteaux d'un mauvais composite; l'attique des pierres toute simple: délabrement complet.

Les plafonds des niches et même des petites salles sont remplis de sculptures peintes comme la rose d'une mandoline.

Les colonnes du tour de la cour sont en marbre blanc et la cour pavée de même.

Remarqué, en retournant vers un bel escalier à droite, un bel homme qui nous suivait, l'air dédaigneux.

Sorti par la salle où le pacha est censé rendre la justice. A gauche de la porte du fond par où nous y sommes entrés, une sorte de tambour en planches de deux pieds et demi de hauteur environ, et allant depuis la porte jusqu'à l'angle, sur lequel s'assied le pacha. Le long des murs, dans les intervalles des pilastres qui vont à la voûte, des avances de pierre pour servir de sièges. Les soldats sans fusils nous attendaient à la porte sur deux rangées aboutissant au corps de garde par lequel nous étions entrés.

Vu une Juive très bien [164] ressemblant à Mme R...

Nègre, que Mornay m'a fait remarquer; il m'a semblé avoir une manière particulière de porter le haïjck.

Vu de côté la mosquée en allant chez un des consuls. Un Maure se lavait les pieds dans la fontaine qui est au milieu; un autre se lavait accroupi sur le bord [165].

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29 janvier[166].--Vue ravissante en descendant le long des remparts, la mer ensuite. Cactus et aloès énormes. Clôture de cannes; taches d'herbes brunes sur le sable.

En revenant, le contraste des cannes jaunes et sèches avec la verdure du reste. Les montagnes plus rapprochées d'un vert brun, tachées d'arbustes nains noirâtres. Cabanes.

La scène des chevaux qui se battent [167]. D'abord ils se sont dressés et battus avec un acharnement qui me faisait frémir pour ces messieurs, mais vraiment admirable pour la peinture. J'ai vu là, j'en suis certain, tout ce que Gros et Rubens ont pu imaginer de plus fantastique et de plus léger. Ensuite le gris a passé sa tête sur le cou de l'autre. Pendant un temps infini, impossible de lui faire lâcher prise. Mornay est parvenu à descendre. Pendant qu'il le tenait par la bride, le noir a rué furieusement. L'autre le mordait toujours par derrière avec acharnement. Dans tout ce conflit, le consul est tombé. Ensuite laissé tous deux; allant sans se lâcher du côté de la rivière, y tombant tous deux et le combat continuant et en même temps cherchant à en sortir; les jambes trébuchent dans la vase et sur le bord, tout sales et luisants, les crins mouillés. A force de coups, le gris lâche prise et va vers le milieu de l'eau, le noir en sort, etc.... De l'autre côté le soldat tâchant de se retrousser pour retirer l'autre.

La dispute du soldat avec le groom. Sublime avec son tas de draperie, l'air d'une vieille femme et pourtant quelque chose de martial.

En revenant, superbes paysages à droite, les montagnes d'Espagne du ton le plus suave, la mer bleu vert foncé comme une figue, les haies jaunes par le haut à cause des cannes, vertes en bas par les aloès.

Le cheval blanc entravé qui voulait sauter sur un des nôtres.

Sur la plage, près de rentrer, rencontré les fils du kaïd, tous sur des mules. L'aîné, son burnous bleu foncé; haïjck à peu près comme notre soldat, mais bien propre; cafetan jaune serin. Un des jeunes enfants tout en blanc, avec une espèce de cordon qui suspendait probablement une arme.

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30 janvier.--Visite au consul anglais et suédois. Le jardin de M. de Laporte [168]. Tombeau dans la campagne.

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31 janvier.--Dessiné le Maure du consul sarde.--Pluie.--En allant chez le consul anglais, remarqué un marchand assez propre dans sa boutique; le plancher et le tour garnis de nattes blanches avec des pots et marchandises seulement d'un côté.

[161] Delacroix fit ce voyage au Maroc en compagnie du comte de Mornay, ambassadeur de France près l'empereur Muley-Abd-Ehr-Rhaman. Dans sa correspondance, il décrit ainsi son arrivée à Tanger: «A neuf heures, nous avons jeté l'ancre devant Tanger. J'ai joui avec bien du plaisir de l'aspect de cette ville africaine. C'a été bien autre chose, quand, après les signaux d'usage, le consul est arrivé à bord dans un canot qui était monté par une vingtaine de marabouts noirs, jaunes, verts, qui se sont mis à grimper comme des chats dans tout le bâtiment et ont osé se mêler à nous. Je ne pouvais détacher mes yeux de ces singuliers visiteurs.» (Corresp., t. I, p. 173.)

[162] Il nous paraît indispensable, pour expliquer le décousu de ces notes rapides sur le Maroc, d'indiquer de quelle manière Delacroix les prenait. Le petit cahier dans lequel elles se trouvent et qui fut légué à M. le professeur Charcot par M. Burty, contient, en regard de presque toutes, des croquis et des esquisses qui en sont pour ainsi dire l'illustration, si bien qu'elles forment un tout en quelque sorte inséparable.

Le soin minutieux avec lequel Delacroix note les moindres détails du voyage, costumes, paysages, physionomies, attitudes, montre à quel degré l'artiste poussait cet esprit d'observation pénétrante qu'on retrouve dans son œuvre.

[163] Sidi Taieb Bios ou Biaz, Marocain, administrateur de la douane de Tanger, et chargé par le gouvernement du Maroc de traiter avec le comte de Mornay.

[164] «Les Juives sont admirables, écrivait Delacroix à Pierret, le 25 janvier; je crains qu'il ne soit difficile d'en faire autre chose que de les peindre: ce sont des perles d'Éden.» (Corresp., t. I, p. 174.)

[165] A propos des paysages si nouveaux pour lui et des traits de mœurs qui le frappaient, l'artiste écrivait, toujours à Pierret: «Je viens de parcourir la ville, je suis tout étourdi de tout ce que j'ai vu. Je ne veux pas laisser partir le courrier, qui va tout à l'heure à Gibraltar, sans te faire part de mon étonne ment de toutes les choses que j'ai vues.» (Corresp., t. I, p. 174.)

[166] Ce qui suit semble avoir été écrit le soir d'une promenade dans la campagne.

[167] Cette scène, qui avait vivement frappé l'imagination de Delacroix et dont on retrouve la description dans la Correspondance (t. I, p. 176), a sans doute inspiré le tableau connu sous le nom de Rencontre de cavaliers maures, qui fut refusé au Salon de 1834. Le catalogue Robaut en donne la description suivante: «Les chevaux se heurtent, et l'un d'eux se dresse sous le choc en même temps que sous l'effort de son cavalier pour l'arrêter. Dans ce mouvement la puissante silhouette du cheval bai brun s'enlève sur un fond de collines qu'éclairent les fumées d'un combat et les clartés opalines d'un ciel gris très doux où passent des bleus de turquoise. Sur ce premier groupe se découpe le profil allongé, élégant du cheval gris-blanc, dont le poil soyeux et fin laisse passer comme des lueurs roses la transparence de la peau. Le geste des cavaliers, celui surtout de l'homme dont on n'aperçoit que la tête et le poing, est d'une audace de vérité extraordinaire, dont on ne retrouve l'exemple que dans Rubens, et c'est à Rubens aussi que fait penser l'éclatante variété des rouges que Delacroix s'est plu à multiplier dans cette précieuse composition, étincelante et joyeuse comme l'œuvre d'un peintre coloriste, vivante comme l'œuvre d'un grand dessinateur du mouvement, solide et forte comme l'œuvre d'un maître statuaire.» (Voir Catalogue Robaut.)

[168] M. de Laporte était alors consul général de France au Maroc.

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2 février, jeudi.--Dessiné la fille de Jacob en femme maure [169].--Sortie vers quatre heures. Un Maure à tête très remarquable qui avait un turban blanc par-dessus le haïjck. Tête des Maures de Rubens, narines et lèvres un peu grosses, yeux hardis.--Remarqué les canons rouilles.

Le vieux Juif dans sa boutique en redescendant à la maison (Gérard Dow)[170].--Femme avec les talons et, je pense, les pieds peints en jaune.

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Vendredi 4 février.--Dessiné après déjeuner d'après le Maure du consul sarde.

Sorti vers deux heures; été voir le consul de Danemark; passé devant l'école.

Incinctus, gens qui ne sont pas guerriers. Cinctus ou accinctus, militaires. Cette distinction qui existait chez les anciens se trouve ici. La gélabia, costume du peuple, des marchands, des enfants. Je me rappelle cette gélabia, costume exactement antique, dans une petite figure du Musée: capuchon, etc. Le bonnet est le bonnet phrygien.

Le palimpseste est la planche sur laquelle écrivent les enfants à l'école. L'enseignement mutuel est originaire de ces pays. Dans les moments de détresse, les enfants vont en bande portant cette planche sur la tête. Elle est enduite d'une espèce de glaise sur laquelle ils écrivent avec une encre particulière. On efface, je crois, en mouillant, et en faisant sécher au soleil.

Porte du consul danois.

Vu dans le quartier des Juifs des intérieurs remarquables en passant. Une Juive se détachant d'une manière vive; calotte rouge, draperie blanche, robe noire.

C'est le premier jour du Rhamadan. Au moment du lever de la lune, le jour étant encore, ils ont tiré des coups de fusil, etc.; ce soir ils font un bruit de tambours et de cornets à bouquin infernal.

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Samedi 5 février.--Dans le jardin du consul suédois, après déjeuner; chez Abraham, à midi. Remarqué, en passant devant la porte de sa sœur, deux petites Juives accroupies sur un tapis dans la cour. En entrant chez lui, toute sa famille [171] dans l'espèce de petite niche et le balcon au-dessus avec la porte d'escalier. La femme au balcon, joli motif.

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11 février.--Muley-Soliman avait cinquante-quatre enfants. Il abdique nonobstant en faveur de Muley-Abd-Ehr-Rhaman, son neveu, reconnaissant à ses enfants peu de capacité.

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Dimanche 12 février.--Dessiné la Juive Dititia avec le costume d'Algérienne [172].

Été ensuite au jardin de Danemark. Le chemin charmant. Les tombeaux au milieu des aloès et des iris (Ægyptiaca). La pureté de l'air. Mornay aussi frappé que moi de la beauté de cette nature.

Les tentes blanches sur tous les objets sombres. Les amandiers en fleur. Le lilas de Perse. Grand arbre. Le beau cheval blanc sous les orangers. Intérieur de la cour de la petite maison.

En sortant, les orangers noirs et jaunes à travers la porte de la petite cour. En nous en allant, la petite maison blanche dans l'ombre au milieu des orangers sombres. Le cheval à travers les arbres.

Dîner à la maison avec les consuls. Le soir, M. Rico a chanté des airs espagnols. Le Midi seul produit de pareilles émotions.

Indisposé et resté seul le soir. Rêverie délicieuse au clair de lune dans le jardin.

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Mercredi 15 février.--Sorti avec M. Hay [173]. Vu le muezzin appelant du haut de la mosquée.

--L'école des petits garçons. Tous des planches avec écriture arabe. Le mot table de la loi, et toutes les indications antiques sur la manière d'écrire montrent que c'étaient des tables de bois. Les encriers et les pantoufles devant la porte.

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Mardi 21 février.--La noce juive [174]. Les Maures et les Juifs à l'entrée. Les deux musiciens. Le violon, le pouce en l'air, le dessous de l'autre main très ombré, clair derrière, le haïjck sur la tête, transparent par endroits; manches blanches, l'ombre au fond. Le violon; assis sur ses talons et la gélabia. Noir entre les deux en bas. Le fourreau de la guitare sur le genou du joueur; très foncé vers la ceinture, gilet rouge, agréments brans, bleu derrière le cou. Ombre portée du bras gauche qui vient en face, sur le haïjck sur le genou. Manches de chemise retroussées de manière à laisser voir jusqu'au biceps; boiserie verte; à côté verrue sur le cou, nez court.

A côté du violon, femme juive jolie; gilet, manches, or et amarante. Elle se détache moitié sur la porte, moitié sur le mur. Plus sur le devant, une plus vieille avec beaucoup de blanc qui la cache presque entièrement. Les ombres très reflétées, blanc dans les ombres.

Un pilier se détachant en sombre sur le devant. Les femmes à gauche étagées comme des pots de fleurs. Le blanc et l'or dominent et leurs mouchoirs jaunes. Enfants par terre sur le devant.

A côté du guitariste, le Juif qui joue du tambour de basque. Sa figure se détache en ombre et cache une partie de la main du guitariste. Le dessous de la tête se détache sur le mur. Un bout de gélabia sous le guitariste. Devant lui, les jambes croisées, le jeune Juif qui tient l'assiette. Vêtement gris. Appuyé sur son épaule un jeune enfant juif de dix ans environ.

Contre la porte de l'escalier, Prisciada; mouchoir violâtre sur la tête et sous le cou. Des Juifs assis sur les marches; vus à moitié sur la porte, éclairés très vivement sur le nez, un tout debout dans l'escalier; ombre portée reflétée et se détachant sur le mur, reflet clair jaune.

En haut, les Juives qui se penchent. Une à gauche, nu-tête, très brune, se détachant sur le mur éclairé du soleil. Dans le coin, le vieux Maure à la barbe de travers: haïjck pelucheux, turban placé bas sur le front, barbe grise sur le haïjck blanc. L'autre Maure, nez plus court, très mâle, turban saillant. Un pied hors de la pantoufle, gilet de marin et manches idem.

Par terre, sur le devant, le vieux Juif jouant du tambour de basque; un vieux mouchoir sur la tête; on voit la calotte noire. Gélabia déchirée; on voit l'habit déchiré vers le cou.

Les femmes dans l'ombre près de la porte, très reflétées.

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21 février, le soir.--En sortant pour aller à la noce juive, les marchands dans leur boutique. Les lampes les unes au mur, le plus souvent pendues en avant à une corde, des pots sur une planche, des palancos. Ils prennent le beurre avec les mains et le mettent sur une feuille. En entrant dans la rue à droite, il y en avait un dont la lampe était cachée par un morceau de toile qui pendait de l'auvent.

Avant le dîner, en allant au jardin de Suède, les fusils pendus et le fourreau pendu à côté; grande cruche à côté.

Le soir, toilette de la Juive. La forme de la mitre. Les cris des vieilles. La figure peinte, les jeunes mariées qui tenaient la chandelle pendant qu'on la paraît. Le voile lancé sur la figure. Les filles sur le lit, debout.

Dans la journée, les nouvelles mariées contre le mur, leur proche parent en guise de chaperon. La mariée descendue du lit. Ses compagnes restées dessus. Le voile rouge. Les nouvelles mariées quand elles arrivaient dans leur haïjck. Les beaux yeux.

La venue des parents. Torches de cire; les deux flambeaux peints de différentes couleurs. Tumulte. Figures éclairées. Maures confondus. La Juive tenue par les deux côtés; un par derrière soutient la mitre.

En chemin, les Espagnols regardant parla fenêtre. Deux Juives ou Mauresques sur des terrasses se détachant sur le noir du ciel.--Donné à la fille de M. Hay le dessin de femme maure assise.--Les vieux Maures montés sur les pierres du chemin. Les lanternes. Les soldats avec des bâtons. Le jeune Juif qui tenait deux ou plusieurs flambeaux, la flamme lui montant dans la bouche.

Chez Abraham, les trois Juifs jouant aux cartes.--Femmes près de la porte de la ville, vendant oranges, branches de noisettes. Chapeaux de paille.--Paysans tête nue, accroupis avec leurs pots de lait.

[169] La plupart des dessins indiqués dans le journal se retrouvent dans l'album d'aquarelles que le maître offrit au comte de Mornay, au retour du voyage, aquarelles qui, mises en vente le 19 mars 1877, produisirent un total de 17,235 francs. (Voir Catalogue Robaut.)

[170] Delacroix ressentait la plus vive admiration pour les maîtres hollandais. Le souvenir de Gérard Dow, évoqué par une scène marocaine, est curieux à noter ici.

[171] Ce groupe inspira sans doute une aquarelle qui figura au Salon de 1833 sous ce titre: Une famille juive.

[172] Delacroix se plaint dans la Correspondance de la difficulté qu'il éprouve à dessiner d'après nature: «Je m'insinue petit à petit dans les façons du pays, de manière à arriver à dessiner à mon aise bien de ces figures de Mores. Leurs préjugés sont très grands contre le bel art de la peinture, mais quelques pièces d'argent, par-ci par-là, arrangent leurs scrupules.» Il écrit encore de Méquinez, le 2 avril: «Je vous ai mandé dans ma première lettre que nous avions eu l'audience de l'empereur. A partir de ce moment nous étions censés avoir la permission de nous promener par la ville; mais c'est une permission dont moi seul j'ai profité entre mes compagnons de voyage, attendu que l'habit et la figure de chrétien sont en antipathie à ces gens-ci, au point qu'il faut toujours être escorte de soldats, ce qui n'a pas empêché deux ou trois querelles qui pouvaient être fort désagréables à cause de notre position d'envoyés.» (Corresp., t. I, p. 175 et 184.)

[173] M. Hay, consul général et chargé d'affaires d'Angleterre.

[174] Cette scène inspira à Delacroix l'admirable toile qui figure au musée du Louvre sous le litre: Noce juive dans le Maroc. Voici le texte explicatif fourni par Delacroix au livret du Salon de 1841: «Les Maures et les Juifs sont confondus. La mariée est enfermée dans les appartements intérieurs, tandis qu'on se réjouit dans le reste de la maison. Des Maures de distinction donnent de l'argent pour des musiciens qui jouent de leurs instruments et chantent sans discontinuer le jour et la nuit; les femmes sont les seules qui prennent part à la danse, ce qu'elles font tour à tour, et aux applaudissements de l'assemblée.» Ce tableau avait été commandé au maître par le marquis Maison, qui n'en fut pas satisfait et trouva trop élevé le prix de 2,000 francs que Delacroix lui en demandait. Il fut acheté 1,500 francs par le duc d'Orléans, qui le donna au musée du Luxembourg. De là il passa au Louvre. (Voir Catalogue Robaut.)

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Vendredi 2 mars.--Promenade avec M. Hay. Dîné chez lui.

Le pied de côté dans l'étrier quelquefois.

Le drapeau dans son étui, et planté devant la tente.

La plaine, et la tribu rangée fuyant vers le sud.--Devant, demi-douzaine de cavaliers dans la fumée. Un homme plus en avant: burnous bleu très foncé.--En avant, nous tournant le dos, la ligne de nos soldats précédée du kaïd et des drapeaux.

La course de cinq ou six cavaliers.--Le jeune homme tête nue, cafetan vert pisseux.--Le presque nègre, bonnet pointu, cafetan bleu.

Les hommes éclairés sur le bord de côté. L'ombre des objets blancs très reflétée en bleu. Le rouge des selles et du turban presque noir.

Au passage du gué, les hommes grimpant, le cheval blanc de côté.

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5 mars 1832.--1er jour. Ahïn-El-Daliah. Parti à une heure de Tanger [175].

L'arrivée au campement. Montagnes sauvages et noires à droite, le soleil au-dessus. Marchant dans des broussailles de palmiers nains et des pierres; toute la tribu rangée à gauche, couronnant la hauteur; plus loin en suivant, les cavaliers sur le ciel; les tentes plus loin.

Promenade dans le camp le soir, contraste des vêtements blancs sur le fond.

L'iman le soir appelant à la prière.

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6 mars.--A Garbia.

Parti vers 7 ou 8 heures, monté une colline, le soleil à gauche; montagnes très découpées les unes derrière les autres sur un ciel pur.

Trouvé diverses tribus. Coups de fusil en sautant en l'air, traversé une montagne (Lac-lao) très pittoresque. Pierres. Je me suis arrêté un moment.

--Hommes sous des arbres près d'une fontaine; hommes à travers les broussailles.

Très belle vue au haut de la montagne, demi-heure avant le campement; la mer à droite et le cap Spartel.

Courses de poudre dans la plaine avant la rivière. Les deux hommes qui se sont choqués: celui dont le cheval a touché du cul par terre. Un surtout à cafetan bleu noir et fourreau de fusil en sautoir; plus tard un homme à cafetan bleu de ciel.

La tribu nous suivant; désordre, poussière; précédé de la cavalerie. Courses de poudre: les chevaux dans la poussière, le soleil derrière. Les bras retroussés dans l'élan [176].

A notre descente de Lac-lao, à gauche, prés très verts; montagne verte; dans le fond, montagne bleu cru.

Au camp. Les soldats courant en confusion, le fusil sur l'épaule, devant la tente du pacha et se rangeant en ligne. Le pacha.

Les soldats venant, par quatre ou cinq, devant la tente du général delà cavalerie et s'inclinant. Ensuite tous en rang recevant par petits pelotons les ordres; les autres se mettant accroupis en attendant leur tour.

Les tribus allant rendre hommage au pacha et menant des provisions.

7 mars.--A Teleta deï Rissana.

La plaine terminée par des oliviers très grands sur la colline. Nous avions déjeuné au bord de la rivière Aïacha.

--Homme au cafetan noir. Haïjck sur la tête noué sous le bras.

-Homme qui raccommodait quelque chose à sa selle: turban sans calotte, burnous noir drapé derrière en Romain, bottes très hautes, pièce jaune au talon; burnous sur la tête attaché par une corde; boutons à sa robe blanche.

--Nègre turban rouge et blanc.

--Les cinq lièvres pris dans la plaine.

--La rencontre avec l'autre pacha. Damas sur la croupe du pacha. Musique à cheval.

--La prière près de la tente du commandant.

--Les gens qui portent le plat de couscoussou dans un tapis; moutons.

--Homme nu, et arrangeant son haïjck près du tombeau du saint.

--Arbres près d'un petit tas de pierres. Montagnes vertes avec terre jaune dans la distance.

--Passé la soirée avec Abou dans notre tente. Conversation sur les champs. La boîte à musique qui ne s'arrêtait point. Envie de rire.

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Jeudi 8.--Alcassar-El-Kebir.

Pluie en partant. Monté une colline et entré dans un joli bois de chênes verts; entré dans la plaine où l'armée de D. Sébastien a été défaite [177].

Traversé la rivière; déjeuné. Jeu de poudre dans la plaine.--Montagne dans la demi-teinte.

Avant d'arriver à Alcassar, population, musique, jeux de poudre sans fin. Le frère du pacha donnant des coups de bâton et de sabre. Un homme perce la foule des soldats et vient tirer à notre nez. Il est saisi par Abou par le turban défait. Sa fureur. On l'entraîne, on le couche plus loin. Mon effroi. Nous courons; le sabre était déjà tiré...

Sur le haut de la colline à gauche, étendards variés; dessins sur des fonds variés, rouge, bleu, vert, jaune, blanc; autres avec les fantassins bariolés.

--Les grandes trompettes à notre entrée à Alcassar.

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Vendredi 9 mars.--Campé à Fouhouarat.

Parti tard du campement d'Alcassar. Pluie. Entrée à Alcassar pour le traverser. Foule, soldats frappant à grands coups de courroies; rues horribles; toits pointus. Cigognes sur toutes les maisons, sur le haut des mosquées; elles paraissaient très grandes pour les constructions. Tout en briques: Juives aux lucarnes.

Traversé dans un grand passage garni de hideuses boutiques, couvert en cannes mal assemblées.

Arrivés au bord de la rivière. Grands arbres (oliviers) au bord. Descente dangereuse.

Au milieu de la rivière, coups de fusil de l'un et de l'autre côté. Arrivés à l'autre bord, traversé pendant plus de vingt minutes une haie de tireurs assez menaçante. Coups de fusil aux pieds de nos chevaux. Homme à demi nu.

Arrivée du père du pacha, burnous violet, charmante tournure; petite bande de cachemire au-dessus de son turban. Cheval gris.

Déjeuné dans les montagnes près d'une source. Pluie battante.

Trouvé l'autre pacha dans une plaine. Courses. Coups de fusil. Canaille.

--Homme renversé sur le dos et son cheval par-dessus lui. Relevé à moitié mort; remonté à cheval un instant après.

--Voracité des Maures; le soir, Abraham nous le contait dans la tente.

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Samedi 10 mars.--El-Arba de Sidi Eisa Bellasen.

Malade la nuit précédente. Nous avons été incertains si nous resterions à cause du temps. Les Juifs ne voulaient pas partir. Le soleil a paru.

Traversé la rivière Emda qui serpente en trois.

Fait une visite à Ben-Abou. Il avait un habit de drap blanc.

Il nous a dit que l'empereur courait quelquefois la poudre, avec vingt ou trente cavaliers qu'il désigne. Leurs chevaux passent la nuit en plein air, pluie, chaleur, et n'en sont que meilleurs. Il a mis des aromates dans le thé.

--L'homme qui a couru dans cette grande plaine avant d'arriver; son bras découvert jusqu'à l'épaule et sa cuisse également découverte.

--Avant la rivière, dans une course, la selle du commandant de l'escorte du pacha a tourné; il a perdu son turban.

Nous avons rencontré un autre second du pacha de la province.

Il fait un vent très froid, le ciel pur.--Nous sommes dans la province d'El-Garb, divisée en deux gouvernements.

--Des enfants nous ont jeté des pierres. On a envoyé arrêter le village. Ils n'en seront peut-être pas quittes pour cinquante piastres. Probablement les deux vaches données le soir à Mornay venaient de là.

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Dimanche 11 mars.--A la rivière Sébou, au passage de El-Aïtem [178].

Depuis trois jours nous sommes suivis par un shérif de Fez, ami de Bias, qui veut absolument avoir un cadeau.

Quand les Maures veulent obtenir quelque chose, comme une grâce, de manière à n'être pas refusés, ils vont porter près de votre tente un mouton, même un bœuf comme présent, et l'égorgent en manière de sacrifice, et pour constater l'offrande. On est lié très fort par l'espèce d'obligation que cette action impose.

Le jour que nous avons campé à Alcassar, on est venu tuer trois moutons, l'un à la tente de Bias, le second à celle du caïd, le troisième à la nôtre, pour obtenir la grâce d'un homme accusé d'assassinat. Bias s'intéresse à l'affaire.

En attendant, il n'a été question toute la soirée, ce jour-là, que d'un pauvre Juif qui avait été bâtonné pour de l'eau-de-vie qu'il avait refusé de livrer à Lopez, l'agent français à Laroche, lequel devait probablement la donner au frère du caïd dans la tente de qui nous avons été le soir. On n'a voulu le relâcher que moyennant quatre piastres et dix onces pour le donneur de coups.

Le pacha et son frère avaient toujours un homme de chaque côté du cheval, marchant à côté et qui prennent le fusil quand ils viennent de courir.

Je n'ai pas parlé à Alcassar de la visite au pacha dans sa tente. La selle à sa droite, son sabre sur son matelas blanc, couvertures; un homme à ses pieds dormant enveloppé dans un burnous noué par derrière.

--Presque toujours le derrière de la selle est dans l'ombre à cause des vêtements.

Le second du pacha n'ayant pas de bottes avait mis à une de ses jambes le fourreau de son fusil, un mouchoir à l'autre; ils ont presque tous la jambe blessée par l'étrier.

Beau temps, rien de remarquable.

--Les hommes avec le fourreau du fusil sur la tête.

--Les chevaux se roulant au bord de la rivière.

--Le cheval blanc dans une course qui à glissé et a fait un écart. Le cheval ferré à froid, la corne coupée par devant.

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Lundi 12 mars.--Sur les bords du fleuve Sébou.

Passé le matin le Sébou.--Embarquement ridicule. Les chevaux se sauvant et roués de coups pour entrer dans les barques. Hommes nus chassant les chevaux devant eux.

Bias nous a dit en traversant avec nous qu'on ne faisait pas de ponts afin d'arrêter plus facilement les voleurs et de recevoir les taxes et d'arrêter les séditieux. C'est lui qui disait que le monde était divisé en deux, la Barbarie et le reste.

Hommes appuyés contre la barque et la poussant. Vieux soldat avec son cafetan bleu seulement.

Spectateurs sur le bord, les jambes pendantes. Lévriers, chevaux se roulant par terre.

Ennui extrême en attendant. Embarqué seulement vers une heure. Route le long du fleuve. Près d'arriver, jeux de poudre très beaux.

Homme en cafetan jaune d'or.

Le caïd; turban à la mamelouk.--Son bourreau.

Un des chefs dans une course étant arrivé jusqu'à nous, Abou s'est mis au devant de lui et l'homme lui a déchiré un peu son manteau. Arrivé au campement, Abou a déchiré en pièces son manteau, voulant plutôt le brûler que de permettre que qui que ce soit pût en profiter. On lui a aussi cassé sa pipe. Il était furieux et intraitable pour les soldats.

[Illustration: Carnet du Voyage au Maroc.--(Fac-similé d'une page.)]

--Le soir, après un dîner gai, descendu solitairement près des bords du fleuve Sébou. Beau clair de lune.

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Mardi 13 mars.--A Sidi-Kassem.

Soleil très ardent. Route dans une plaine immense.

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Mercredi 14 mars.--Zar Hône.

Parti par un beau soleil du matin. Côtoyé d'abord la petite rivière. Les figures éclairées de côté parle soleil levant. Montagnes nettes sur le fond blanc; des étoffes et couleurs très vives.

Entré dans un défilé dans la montagne. Hommes et enfants en haïjck et nus en dessous. Marabouts.

Descendu à travers des rochers plats jusqu'au bord d'un ruisseau et déjeuné.

Continué dans des défilés, mais plus larges, dans des sentiers au bord de fossés profonds. Parlé du voyage en Perse.

Vu une femme qui apportait à boire au commandant; elle avait des agrafes.

Arrivés dans une plaine et vu de loin Zar Hône. Descendu au bord d'une jolie rivière. Les bords couverts de petits lauriers. Continué sur le flanc de la montagne au milieu des pierres et des ruines. En approchant de Zar Hône, vu des laboureurs; la charrue. La fontaine vue de loin.

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Jeudi 15 mars.--Meknez.

Parti matin, beau temps. La ville de Zar Hône avec ses fumées; les montagnes à l'horizon à droite, à moitié couvertes de nuages. Entré dans les montagnes et, après quelque chemin, découvert la grande vallée dans laquelle est Meknez.

Arrêté après avoir passé une petite rivière. C'est la même que nous avons passé la veille et qui serpente. Lauriers roses.

Rencontré des cavaliers qui ont couru la poudre; restés au grand soleil assez de temps.

Meknez était à notre gauche, et de loin nous voyons à droite en avant la garde de l'empereur sur une colline. Au bas de nous, dans la plaine, ils ont couru la poudre.

Traversé un ruisseau rapide au milieu de la confusion. Le pacha de Meknez et le chef du Mischoar étaient déjà venus à notre rencontre. Nous avons grimpé la colline. Rencontré le porteur de paroles de l'empereur, mulâtre affreux à traits mesquins: très beau burnous blanc, bonnet pointu sans turban, pantoufles jaunes et éperons dorés; ceinture violette brodée d'or, porte-cartouches très brodé, la bride du cheval violet et or. Courses de la garde noire, bonnets sans turban. Très beau coup d'œil en regardant derrière nous cette quantité de figures bigarrées ou noires; le blanc des vêtements terne sur le fond.

Ennuyeuse promenade, marchant derrière les drapeaux, précédés de la musique. Courses continuelles à notre gauche; à droite coups de fusil de l'infanterie. De temps en temps nous arrivions à des cercles formés d'hommes assis, qui se levaient à notre approche et nous tiraient au nez.

Un des ancêtres de l'empereur actuel devait faire prolonger jusqu'à Maroc la muraille qui passe des deux côtés sur le pont.

Vaches blanches sur toute cette colline. Figures de toute espèce, le blanc dominant toujours.

--Bel effet en montant, les drapeaux se détachant en terne sur l'azur le plus pur du ciel.

Une vingtaine de drapeaux à peu près passés le long du tombeau d'un saint. Palmier auprès. Bâti en briques. Porte de la ville très haute. Porcelaines variées, etc. Une fois entré à gauche, les cavaliers et les tentes sur les remparts.

--Entrée de la ville [179]. Les drapeaux inclinés sous la porte.

Dans l'intérieur de la porte, foule immense. La grande porte colossale.

Devant nous une rue. A gauche une longue et large place, et rangée en demi-cercle devant nous, l'infanterie, qui a fait feu; la cavalerie derrière les fantassins.

Populace derrière sur des tertres et sur les maisons.

Fait le tour de quelques remparts avant de rentrer. En passant par une porte, palmiers gigantesques à droite; avant d'entrer dans une antre porte, côtoyé un rempart. Femmes en grand nombre sur un tertre à droite et criant.

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Jeudi 22 mars.--Audience de l'empereur.

Vers neuf ou dix heures, partis à cheval précédés du caïd sur sa mule, de quelques petits soldats à pied et suivis de ceux qui portaient les présents. Passé devant une mosquée, beau minaret qu'on voit de la maison. Une petite fenêtre avec une boiserie.

Traversé un passage couvert par des cannes comme à Alcassar. Maisons plus hautes qu'à Tanger.

Arrivé sur la place en face la grande porte. Foule à laquelle on donnait des coups de corde et de bâton. Plaques de porte en fer garnies de clous.

Entré dans une seconde cour après être descendu de cheval et passé entre une haie de soldats; à gauche, grande esplanade où il y avait des tentes et des soldats avec des chevaux attachés.

Entré plus avant après avoir attendu et arrivé dans une grande place où nous devions voir le roi.

De la porte mesquine et sans ornements sont sortis d'abord à de courts intervalles de petits détachements de huit ou dix soldats noirs en bonnet pointu qui se sont rangés à gauche et à droite. Puis deux hommes portant des lances; Puis le roi, qui s'est avancé vers nous et s est arrêté très près [180]. Grande ressemblance avec Louis-Philippe, plus jeune, barbe épaisse, médiocrement brun. Burnous fin et presque fermé par devant. Haïjck par-dessous sur le haut de la poitrine et couvrant presque entièrement les cuisses et les jambes. Chapelet blanc à soies bleues autour du bras droit qu'on voyait très peu. Étriers d'argent. Pantoufles jaunes non chaussées par derrière. Harnachement et selle rosâtre et or. Cheval gris, crinière coupée en brosse. Parasol à manche de bois non peint; une petite boule d'or au bout; rouge en dessus et à compartiment, dessous rouge et vert [181].

Après avoir répondu les compliments d'usage et être resté plus qu'il n'est ordinaire dans ces réceptions, il a ordonné à Muchtar de prendre la lettre du roi des Français et nous a accordé la faveur inouïe de visiter quelques-uns de ses appartements. Il a tourné bride, après nous avoir fait un signe d'adieu, et il s'est perdu dans la foule à droite avec la musique.

La voiture qui était partie après lui était couverte en drap vert, traînée par une mule caparaçonnée de rouge, les roues dorées. Hommes qui l'éventaient avec des mouchoirs blancs longs comme des turbans.

Entré par la même porte; là, remonté à cheval. Passé une porte qui menait à une espèce de rue entre deux grands murs bordés d'une haie de soldats de part et d'autre.

Descendu de cheval devant une petite porte à laquelle on a frappé quelque temps. Nous sommes entrés bientôt dans une cour de marbre avec une vasque versant de l'eau au milieu; en haut, petits volets peints. Traversé quelques petites pièces avec des jeunes enfants, nègres pour la plupart et médiocrement vêtus. Sortis sur une terrasse d'un jardin. Portes délabrées, peintures usées. Trouvé un petit kiosque en bois non peint, une espèce de canapé bambou en menuiserie, avec une espèce de matelas roulé. A gauche rentrés par une porte mieux peinte. Très belle cour, avec fontaine au milieu; au fond porte verte, rouge et or; les murs en faïence à hauteur d'homme. Les deux faces donnant entrée dans des chambres avec péristyles de colonnes; peintures charmantes dans l'intérieur et à la voûte; faïence jusqu'à une certaine hauteur; à droite lit un peu à l'anglaise, à gauche matelas ou lit par terre, très propre et très blanc; dans l'angle à droite, psyché. Deux lits par terre. Joli tapis vers le fond.--Sur le devant natte jusqu'à l'entrée. Vu, de cette chambre, Abou et un ou deux autres appuyés contre le mur près de la porte d'entrée.--Filet au-dessus de la cour.

Dans la chambre en face, lit de brocart à l'européenne; point d'autres meubles. Portière en drap relevée à moitié; à gauche de la petite porte dans la cour rouge et vert, espèce de renfoncement avec une espèce de paysage ou miroir.--Des armoires peintes dans la chambre, dans l'ombre.

Dans le kiosque du jardin auquel on arrive par une espèce de treille portée de côté par des piliers verts et rouges. Autre jardin, jet d'eau devant une espèce de baraque en bois, dont la peinture était dégradée, dans laquelle il y avait un fauteuil bas et couvert, devant un bassin en brique à fleur de terre, devant lequel ils nous ont arrêtés pour jouir de notre admiration.

Le général en chef de la cavalerie, accroupi devant la porte des écuries. De cette porte-là en se retournant, bel effet; le bas des murs blanchis.

Là nous retrouvâmes nos chevaux et la troupe encore sous les armes, puis nous fûmes dans un autre jardin plus agreste. Sortis par l'endroit où on met au vert les chevaux de l'empereur; soldats et peuple noua accompagnent! L'enfant à la chemise pittoresque.

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Vendredi 23 mars.--Sorti pour la première fois. La porte avec boiseries au-dessus.

Espèce de marché de fruits secs, poteries, cabanes en cannes adossées aux murs de la ville. Séparations en cannes dans les boutiques comme les treillages de jardins. Homme à l'ombre d'un chiffon sur deux bâtons. Porte fermée pour la prière. Hommes battant le mur de tapis en criant en mesure à un signal de l'un d'eux chaque fois.

Entré dans la juiverie.--Acheté des petits objets en cuivre. L'enfant à qui je donnais la main, l'homme qui a passé entre nous deux.--Au bazar; ceinture.

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Samedi 24.--Sorti pour aller à la juiverie. Homme en cafetan rouge dans le marché qui y conduit. Autre marchand de friture. Le portier de la juiverie en rouge.

Entré chez l'ami d'Abraham. Juifs sur les terrasses se détachant sur un ciel légèrement nuageux et azuré à la Paul Véronèse.--La jeune petite femme est entrée, a baisé les mains à nous tous. Les Maures mangeaient. Table peinte.

Le jeu des Juifs chez la mariée; l'un d'eux était au milieu, un pied sur une vieille pantoufle et allongeant des coups de pied à ceux qu'il pouvait atteindre et qui lui donnaient d'affreux coups de poing.

On laisse, hiver comme été, les chevaux du roi en plein air; seulement, pendant une quarantaine de jours des plus rigoureux, on leur met une couverture.

Muchtar, à qui on avait envoyé parmi ses présents une pièce de casimir blanc, en a envoyé hier chercher encore une aune, parce qu'il a compté sur deux habits.

L'empereur se fait apporter les présents destinés à ses ministres et choisit ce qui est à sa convenance.

Le 30, l'empereur nous a envoyé des musiciens juifs de Mogador. [182] C'est tout ce qu'il y a de mieux dans l'empire; Abou est venu les entendre. Il a pris un petit papier dans son turban pour écrire nos noms. Mon nom ne lui a pas donné peu de peine i prononcer.

Cimetière juif.

Abraham nous disait que les maçons élevaient en général les murs sans cordeau entièrement d'instinct; que tel ouvrier était incapable de refaire une chose qu'il avait faite avant.

[175] «Nous partons après-demain pour Méquinez, où est l'empereur, écrit Delacroix à Fr. Villot; il nous fera toutes sortes de galanteries mauresques pour notre réception, courses de chevaux, coups de fusil, etc. La saison nous favorise, nous avons craint les pluies, mais il paraît que le plus fort est passé.» (Corresp., t. I, p. 179.)

[176] Il agit ici de cet fantasias qui ont tenté le pinceau de tous les peintres qui visitèrent l'Orient. Cette première scène lui inspira une aquarelle qui devait figurer à la vente Mornay. Le catalogue Robaut la décrit ainsi: «Au premier plan, un peloton de cavaliers lancés au galop, à demi enveloppés de fumée; celui du milieu sur un cheval gris brandit son fusil; au second plan à droite, la porte de la ville avec d'autres cavaliers; au fond, des montagnes d'un bleu léger.»

[177] L'armée portugaise, qui, en 1758, venait à la conquête du Maroc sous les ordres de son roi, le chevaleresque Sébastien, livra en effet bataille à Abd-el-Melek dans cette plaine connue sous le nom l'Alcaçar-quivir. Sébastien y perdit la bataille et la vie.

[178] Le paysage de la rivière Sébou inspira une toile exposée au Salon de 1859, ainsi décrite dans le catalogue Robaut: «Six Marocains se baignent à l'un des tournants du fleuve peu profond. Au premier plan à gauche débouche un cavalier qui va faire rafraîchir son cheval. Tout auprès un baigneur étendu se repose. Sur l'autre rive, un cheval conduit par la bride a déjà le pied dans l'eau.»

[179] «Notre entrée ici à Méquinez a été d'une beauté extrême, et c'est un plaisir qu'on peut fort bien souhaiter de n'éprouver qu'une fois dans sa vie. Tout ce qui nous est arrivé ce jour-là n'était que le complément de ce à quoi nous avait préparé la route. A chaque instant on rencontrait de nouvelles tribus années qui faisaient une dépense de poudre effroyable, pour fêter notre arrivée.» (Corresp., t. I, p. 180.)

[180] Dans une lettre à Pierret du 23 mars, Delacroix décrit ainsi l'audience de l'Empereur: «Il nous a accordé une faveur qu'il n'accorde jamais à personne, celle de visiter ses appartements intérieurs, jardins, etc.. Tout cela est on ne peut plus curieux. Il reçoit son monde à cheval, lui seul, toute sa garde pied à terre. Il sort brusquement d'une porte et vient à vous avec un parasol derrière lui. Il est assez bel homme. Il ressemble beaucoup à notre roi: de plus la barbe et plus de jeunesse. Il a de quarante-cinq à cinquante ans.» (Corresp., t. I, p. 183.)

[181] La Réception de l'empereur Abd-Ehr-Rhaman est une des plus belles toiles de Delacroix: elle se trouve au musée de Toulouse.--A propos des audaces de coloriste qui effrayaient le public au Salon de 1845, Baudelaire écrivait: «Voilà le tableau dont nous voulions parler tout à l'heure, quand nous affirmions que M. Delacroix avait progressé dans la science de l'harmonie. En effet, déploya-t-on jamais en aucun temps une pareille coquetterie musicale? Véronèse fut-il jamais plus féerique? Vit-on jamais chanter sur une toile de plus capricieuses mélodies? Un plus prodigieux accord de tons nouveaux, inconnus, délicats, charmants? Nous en appelons à la bonne foi de quiconque connaît son vieux Louvre. Qu'on cite un tableau de grand coloriste où la couleur ait autant d'esprit que dans celui de M. Delacroix. Nous savons que nous serons compris d'un petit nombre, mais cela nous suffit. Ce tableau est si harmonieux malgré la splendeur de tons qu'il en est gris comme la nature, gris comme l'atmosphère de l'été, quand le soleil étend comme un crépuscule de poussière tremblante sur chaque objet. Aussi ne l'aperçoit-on pas du premier coup: ses voisins l'assomment. La composition est excellente, elle a quelque chose d'inattendu, parce qu'elle est vraie et naturelle.»--P. S. «On dit qu'il y a des éloges qui compromettent, et que mieux vaut un sage ennemi. Nous ne croyons pas, nous, qu'on puisse compromettre le génie en l'expliquant.»

[182] Tableau exposé au Salon de 1847.

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1er avril.--Le matin, la cour où sont les autruches; une d'elles a reçu un coup de corne de l'antilope; embarras pour empêcher le sang de couler.

Sorti vers une heure. La porte de la ville au delà de la mosquée en sortant de la maison. Autre porte dans la rue.

Enfant avec des fleura au bout de sa natte de cheveux.

Arrivé dans le marché, dans le passage obscur. Musulmans accroupis, éclairés vivement. Homme dans sa boutique, cannes derrière, couteau pendu.

Homme assis à gauche, cafetan orange, haïjck en désordre, qu'il rajustait. Noir nu et rajustant son haïjck.

Vue de la mosquée. Campagne, parties de murs peintes en jaune; le bas en général est blanc, très propre à détacher les figures.--Petite mosquée peinte en jaune.

Chez le Juif qui m'a conduit sur les terrasses [183].

Femme assise brodant un habit de femme chez le chef des Juifs; très vives couleurs de robes à la figure se détachant sur le mur blanc, l'enfant auprès.

La maison ruinée des Portugais. Vue du haut de la terrasse.

Autre côté.--Porte de la ville, murailles du quartier des Juifs.

Fontaine avant d'arriver à la grande place. Grande maison à gauche sur la grande place.

Corps de garde intérieur.--Intérieur de la cour.--Porte dégradée par en bas; tombeau de saint en descendant; créneaux dentelés.--La rue en montant; les hommes blancs sur les murs.

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2 avril.--Biaz nous a envoyé demander une feuille de papier pour donner la réponse de l'empereur. [184]

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5 avril.--Parti de Meknez vers onze heures. La veille, travaillé beaucoup.--Grandes arcades contre le mur à gauche entre deux portes; la même porte, en se retournant sur la grande place garnie de tôle.

Belle vallée à droite, à perte de vue.

Passé un pont moresque. Peintures effacées, la ville dans le fond.

Porte du marché pendant que nous marchandions du tabac. Ciel un peu nuageux.--Maison de Juifs, escalier.--Porte des marchands.

Plants d'oliviers.--Repassé la petite rivière aux lauriers-roses en deux endroits. Elle serpente beaucoup. Les femmes qui voyageaient courbées sur leurs chevaux; celle qui était isolée du côté de la route pour nous laisser passer, un noir tenant le cheval.--Les enfants à cheval devant le père.--Les oliviers à droite et montant la montagne qui mène à Derhôon. En arrivant à Derhôon, le cheval de M. Desgranges [185]; vingt des soldats se mirent sur lui, on a cherché à l'enlacer avec des cordes; enfin les deux pieds de derrière pris, il cherchait à mordre.--Vu des tentes noires placées circulairement.

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6 avril.--Au fleuve Sébou.

Traversé beaucoup de montagnes; grandes places jaunes, blanches, violettes de fleurs; le lieu où nous avons campé au bord du fleuve. Dans la journée, pendant que nous étions reposés avant d'arriver, rencontré un courrier qui nous apportait des lettres de France. Plaisir très vif.

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7 avril.--A Reddat.

Passé le Sébou. Monté sur mon cheval, côtoyé le Sébou, eau fort agréable; tentes à gauche, douars. Passage du Sébou. L'autruche.

A cheval et entré après déjeuner dans de belles montagnes. Descendu dans une superbe vallée avec beaucoup de très beaux arbres. Oliviers sur des rochers gris.

Passé la rivière de Wharrah, peu profonde; très gros crapaud; grande chaleur ensuite avant d'arriver au campement dans un bel endroit nommé Reddat, montagnes dans le lointain. Sorti le soir après le coucher du soleil. Vue mélancolique de cette plaine immense et inhabitée. Cris des grenouilles et autres animaux. Les musulmans faisaient leur prière en même temps.

Le soir, la querelle des domestiques.

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8 avril.--A Emda.

Journée fatigante, ciel couvert et temps nerveux; traversé beau et fertile pays, beaucoup de douars et tentes. Fleurs sans nombre de mille espèces formant les tapis les plus diaprés. Reposé et dormi auprès d'un creux d'eau.

Rencontré le matin un autre pacha qui allait à ses affaires avec des soldats; nous avons eu au premier voyage son second qui était ici. La bride de son cheval couverte d'acier.--Abou a dîné avec nous.

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9 avril.--A Alcassar-El-Kebir.[186]

Montagnes, côtoyé un endroit où nous avions déjeuné au premier voyage dans un creux auprès d'une fontaine. Genêts odorants, montagnes bleues dans le fond. Quand nous avons découvert Alcassar, nous avons aperçu des soldats de Tanger campés au loin; ils vont à Maroc. Ils étaient en ligne; les nôtres en ont fait autant; courses de poudre. Les chefs et soldats sont venus revoir leur chef, baisant leur main après avoir pris l'autre. Des soldats baisaient le genou.

Le lait offert par les femmes; un bâton avec un mouchoir blanc; d'abord le lait aux porte-drapeau qui ont trempé le bout du doigt; ensuite au caïd et aux soldats.

Les enfants qui vont à la rencontre du caïd et lui baisaient le genou.

Le sabre dans la route; se faire expliquer par Abraham.

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10 avril.--Monté le cheval de M. Desgranges. Beau pays, montagnes très bleues, violettes à droite; montagnes violettes le matin et le soir, bleues dans la journée; tapis de fleurs jaunes, violettes avant d'arriver à la rivière de Wad-el-Maghazin.

Passé la rivière et déjeuné dans les mêmes broussailles; entré dans la grande plaine où a été défait D. Sébastien; à droite, très belles montagnes bleues; à gauche, plaines à perte de vue, tapis de fleurs blancs, jaune clair, jaune foncé, violet.

Entré dans une forêt charmante de lièges; lointain à gauche, fleurs. Descendu et remonté avant d'arriver au marché de Teleta deï Rissana où nous avions couché en venant; petits lataniers sur la hauteur à gauche.

Repassé à l'entrée de la vallée étroite et tortueuse appelée le col du Chameau; journée longue et fatigante.

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11 avril.--Ahïn-El-Daliah.

Monté le cheval de Caddour, le mien étant malade; revu les beaux oliviers sur le penchant d'une colline, observé les ombres que forment les étriers et les pieds, ombre toujours dessinant le contour de la cuisse et de la jambe en dessous. L'étrier sortant sans qu'on voie les courroies. L'étrier et l'agrafe du poitrail très blanc sans brillants, cheval gris, bride à la tête, velours blanc usé.

Masser les personnages en brun, quitte à éclaircir pour les détacher.

Déjeuné où nous avions déjeuné en venant au bord d'un ruisseau. En continuant, soldats à gauche se détachant sur le ciel, les hommes demi-teints, couleur charmante, les noirs, figures de chevaux bruns très marquées.

Selle avec poire à poudre, poitrail au pommeau, fourreau du fusil vert, tête de Michel-Ange. Couverture blanche.

Les femmes qui sont venues présenter le lait aux drapeaux et au caïd.

Repassé à l'endroit où nous avions campé la deuxième fois en venant, où la population avait commencé à paraître menaçante. Arrivé sur le haut, on voit le cap Spartel, la mer en descendant.

Vaste plaine marécageuse, très détrempée au premier voyage, très sèche à présent.

Drapeaux. Hommes éclairés par derrière, burnous transparent autour de la tête, de même que le pan qui couvrait le fusil.

Repassé une petite rivière très bourbeuse. C'est dans cet endroit que nous avons vu courir la poudre pour la première fois au premier voyage.

Commencé à monter la montagne où est la forêt de lièges. Source charmante à droite qui serpente depuis le haut, fleurs en profusion, rochers isolés comme des constructions à gauche. Harnais rouge en montant et pierres.

Vue superbe en se retournant.

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Le lendemain 12 avril.--Partis d'Ahïn-El-Daliah avec le fils du pacha, escorté de chaque côté de deux hommes portant le fusil. Le sac de cheval passé au cou. L'infanterie le met quelquefois ainsi.

A moitié route, des femmes et des hommes ont mis devant lui un sabre; se faire expliquer par Abraham.

Plus près de la ville, les enfants sont venus complimenter Abou, qui les interrogeait et leur donnait de l'argent.

Tanger,--Après le retour de Meknez.

Chez Abraham avec MM. de Praslin et d'Orsonville.--La fille avec un simple fichu sur la tête et sa toilette.--Les nègres qui sont venus danser au consulat et par la ville. Femme devant eux couverte d'un haïjck et portant un bâton avec un mouchoir au bout pour quêter.--Un accès de fièvre vers le 16 avril.--Le 20, promenade. Ma première sortie avec M. D... et M. Freyssinet à la Marine. Noir qui baignait un cheval noir; le nègre aussi noir et aussi luisant.

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Tanger, 28 avril.--Hier 27 avril, il est passé sous nos fenêtres une procession avec musique, tambours et hautbois. C'était un jeune garçon qui avait complété ses études premières et qu'on promenait en cérémonie; il était entouré de ses camarades qui chantaient et de ses parents et maîtres. On sortait des boutiques et des maisons pour le complimenter. Lui était enveloppé dans un burnous.

Dans les occasions de détresse, les enfants sortent avec leurs tablettes d'école et les portent avec solennité. Ces tablettes sont en bois, enduites de terre glaise; on écrit avec des roseaux et une sorte de sépia qui peut s'effacer facilement. Ce peuple est tout antique.[187] Cette vie extérieure et ces maisons fermées soigneusement: les femmes retirées.--L'autre jour querelle des marins qui ont voulu entrer dans une maison maure. Un nègre leur a jeté sa savate au nez.

Abou, le général qui nous a conduits, était l'autre jour assis sur le pas même de la porte; il y avait sur le banc notre garçon de cuisine. Il n'a fait que s'incliner un peu de côté pour nous laisser passer. Il y a quelque chose de républicain dans ce sans-façon. Les grands de l'endroit vont se mettre dans un coin de la rue accroupis au soleil et causent ensemble; on se juche dans quelque boutique de marchands. Ces gens-ci ont un certain nombre, et un petit nombre, de cas prévus ou possibles, quelques impôts, quelque punition dans une circonstance donnée; mais tout cela sans l'ennui et le détail continus dont nous accablent nos polices modernes. L'habitude et l'usage antique règlent tout. Le même rend grâces à Dieu de sa mauvaise nourriture et de son mauvais manteau. Il se trouve trop heureux encore de les avoir.

Certains usages antiques et vulgaires ont de la majesté qui manque chez nous dans les circonstances les plus graves: l'usage des femmes d'aller le vendredi sur les tombeaux avec des rameaux qu'on vend au marché, les fiançailles avec la musique, les présents portés derrière les parents, le couscoussou, les sacs de blé sur les mules et sur les ânes, un bœuf, des étoffes sur des coussins.

Ils doivent concevoir difficilement l'esprit brouillon des chrétiens et leur inquiétude qui les porte aux nouveautés. Nous nous apercevons de mille choses qui manquent à ces gens-ci. Leur ignorance fait leur calme et leur bonheur; nous-mêmes sommes-nous à bout de ce qu'une civilisation plus avancée peut produire.

Ils sont plus près de la nature de mille manières: leurs habits, la forme de leurs souliers. Aussi la beauté s'unit à tout ce qu'ils font. Nous autres, dans nos corsets, nos souliers étroits, nos gaines ridicules, nous faisons pitié. La grâce se venge de notre science.

[183] Delacroix avait senti que toute la poésie intime, tout le charme mystérieux de l'existence orientale résidait dans ces deux parties de la maison moresque: le patio ou cour intérieure et la terrasse: aussi s'efforçait-il, malgré les difficultés que crée la jalousie des musulmans, d'y pénétrer pour y peindre: «J'ai passé la plupart du temps dans un ennui extrême, écrit-il de Méquinez le 2 avril, à cause qu'il m'était impossible de dessiner ostensiblement d'après nature, même une masure. Même de marcher sur la terrasse, vous expose à des pierres ou à des coups de fusil. La jalousie des Mores est extrême, et c'est sur les terrasses que les femmes vont ordinairement prendre le frais ou se voir entre elles.» (Corresp., t. I, p. 185.)

[184] «Je ne vous parle pas de toutes les choses curieuses que je vois. Cela finit par sembler naturel à un Parisien logé dans un palais moresque, garni de faïences et de mosaïques. Voici un trait du pays: hier, le premier ministre qui traite avec Mornay, a envoyé demander une feuille de papier pour nous donner la réponse de l'empereur.» (Corresp., t. I, p. 185.)

[185] Antoine-Jérôme Desgranges, interprète du Roi, accompagnait en cette qualité le comte de Mornay dans son ambassade.

[186] Aquarelle. De l'année 1839 date un tableau variante. Le catalogue Robaut le décrit ainsi: «La grande tente au centre est rayée bleu et blanc; le pavillon français flotte au-dessus. Au second plan une foule; des montagnes dans le fond.»

[187] Delacroix écrivait à Pierret le 29 février, peu de temps après son arrivée: «Imagine, mon ami, ce que c'est que de voir, couchés au soleil, se promenant dans les rues, raccommodant des savates, des personnages consulaires, des Catons, des Brutus, auxquels il ne manque même pas l'air dédaigneux que devaient avoir les maîtres du monde; ces gens-ci ne possèdent qu'une couverture dans laquelle ils marchent, donnent, et sont enterrés, et ils ont l'air aussi satisfait que Cicéron devait l'être de sa chaise curule. Je te le dis, vous ne pourrez jamais croire à ce que je rapporterai, parce que ce sera bien loin de la vérité et de la noblesse de ces natures. L'antique n'a rien de plus beau.» (Corresp., t. I, p. 178.) Delacroix parlant de l'Afrique, un jour, disait à Th. Silvestre qui l'a rapporté dans son livre: les Artistes vivants: «L'aspect de cette contrée restera toujours dans mes yeux; les hommes de cette forte race s'agiteront toujours, tant que je vivrai, dans ma mémoire. C'est en eux que j'ai vraiment retrouvé la beauté antique.»

VOYAGE EN ESPAGNE

Le 16 mai au soir, après une ennuyeuse quarantaine de sept jours, obtenu l'entrée à Cadix; joie extrême.

Les montagnes à l'opposé de la baie très distinctes et de belle couleur. En approchant, les maisons de Cadix blanches et dorées sur un beau ciel bleu.

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Cadix, vendredi 18 mai.--Minuit sonne aux Franciscains. Singulière émotion dans ce pays si étrange. Ce clair de lune; ces tours blanches aux rayons de la lune.

Il y a dans ma chambre deux gravures de Debucourt: les Visites et l'Orange; à l'une d'elles est inscrit: Publié le 1er jour du dix-neuvième siècle; cela me fait souvenir que j'étais déjà du monde! Que de temps depuis ma première jeunesse!

Promené le soir; rencontré, chez M. Carmen, la signora Maria Josefa.

M. Gros Chamelier a dîné avec nous. C'est un homme de l'extérieur le plus doux qui n'a bu que de l'eau à son dîner. Comme il refusait de fumer au dessert, il nous a dit simplement que sa modération était une affaire de régime; il y a plusieurs années, il en fumait trois ou quatre douzaines par jour, il buvait cinquante bouteilles d'eau-de-vie, et ne comptait pas les bouteilles de vin. Il y a quelque temps, malgré son régime, il s'est laissé aller à boire de la bière, il en a bu six ou huit bouteilles en moins de rien. Cet homme a été de même pour les femmes, avec lesquelles il a fait les plus grands excès. Il y a quelque chose de pur Hoffman dans ce caractère.

Singulière organisation de cet homme, qui a joui de toutes choses et à l'extrême. Il m'a dit que la privation du cigare lui avait plus coûté que tout le reste. Il rêvait continuellement qu'il était retourné à son ancienne habitude, qu'il se reprochait beaucoup d'avoir manqué à son régime et qu'il s'éveillait alors très content de lui. Quelle vie de jouissances a donc menée cet homme! Ce vin et surtout ce tabac étaient pour lui d'une volupté indicible.

Vers quatre heures, au couvent des Augustins avec M. Angrand. Escaliers garnis de faïences. Le chœur des frères en haut de l'église et la pièce longue auparavant, avec tableaux; même dans les mauvais portraits qui tapissent les cloîtres, influence de la belle école espagnole [188].

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Samedi 19 mai.--Au couvent des Capucins. Le Père gardien en nous montrant son jardin nous dit de prendre des fleurs, sinon pour nous, au moins pour les dames. Il ne pensait pas que le jardin du couvent fût digne de notre visite, attendu que le vent avait gâté les pois.

En entrant, cour carrée très simple, images sur les murs et l'église à droite en face. La Vierge de Murillo: les joues parfaitement peintes et les yeux célestes. L'église très obscure. La sacristie; armoires de bois noirâtre, bancs, le petit jardin du Père gardien.--Le chœur derrière, corridor en continuant. Tableau de squelette couché à droite de la porte du corridor de l'infirmerie. Corridors à perte de vue, escaliers; cartes de géographie sur les murs. Petite sculpture d'une Pietà incrustée dans le mur au-dessous d'une petite peinture d'un moine en extase en joignant les mains et contemplant le crucifix.--Cloître en bas, peintures au-dessus de chaque arceau; la Mort au milieu des richesses de la terre; le jardin.

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Dimanche 20 mai.--Le matin, au couvent des Dominicains; l'église très belle.--La cathédrale en ruine sans être achevée. Soleil du diable.

Séville, mercredi 23 mai.--Rapports avec les Maures [189].--Grandes portes partout; compartiments des plafonds et menuiserie.--Les jardins, chaussée en briques bordée de faïence, la terre plus bas. Murs crénelés; énormes clefs.

Alcala.--La nuit: la lune sur l'eau mélancolique; le cri des grenouilles; la chapelle gothique moresque avant d'entrer dans la ville près de l'aqueduc.

Séville.--Le matin, la cathédrale: magnifique obscurité; le Christ en haut sur le damas rouge; la grande grille qui entoure le maître-autel; le derrière de l'autel avec petites fenêtres et entrée d'un souterrain.

Arcades sur les maisons. La femme couchée à la porte de l'église: bras bruns sur le noir de la mantille et le brun de la robe. Caractère singulier venant de ce qu'on ne voit presque pas de blanc portant autour de la tête.

Promenade le soir; terrasse qui me rappelle mon enfance à Montpellier [190].

Bords du Guadalquivir.

Le capucin en chaire; fenêtres couvertes avec de la toile et des draperies de couleur.

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Vendredi 25 mai.--M. Baron est venu me prendre de bonne heure. Monté sur la tour la Giralda, point de marches. Ses environs ressemblent à ceux de Paris; dîné avec MM. Startley et Müller, et avec eux en voiture voir la Cartuja. Beau Zurbaran dans la sacristie, beaux tombeaux, arcanum derrière l'autel, cimetière, orangers.--Cour moresque, tableaux sur les murs et faïences avec bancs de faïence.

A midi, dessiné la signora Dolorès.--Avant aux Capucines; sur leurs armes, les cinq plaies de Jésus, celle du milieu plus grande, et deux bras, l'un nu; beaux Murillos; entre autres, le saint avec la mitre et la robe noire donnant l'aumône. Le chapeau rose à une madone.

Le soir au cimetière.

En revenant des Capucines, longé les murailles; double enceinte,--une plus basse en avant à six ou huit pieds environ.

Le soir chez M. Williams.--Mélancolica; guitare.--En revenant, le soldat qui pinçait de la guitare devant le corps de garde.--Courts instants d'émotions diverses dans la soirée: la musique, etc.... Le matin, dans la sacristie de la cathédrale, deux saintes de Goya.

Les chevaux conduits en troupe sur le pont, les hommes avec habits de peaux de mouton et culottes: cela ferait un tableau.

Le réfectoire des Chartreux [191].--L'évêque; chapeau vert.

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Samedi 26.--Alcazar: Superbe style moresque différent des monuments d'Afrique. Le jardin remarquable et la galerie suspendue qui l'entoure en partie; achevé l'étude de la mantille chez M. Williams.

Le fameux Romero, matador et professeur de tauromachie, ne faisait presque pas de mouvements pour éviter le taureau. Il savait l'amener devant le roi pour le tuer, et après lui avoir porté le coup, il se retournait à l'instant même pour saluer sans regarder derrière lui.

Le fameux Pepillo, très célèbre matador, fut tué à Madrid par un taureau; il fut pris dans le côté par la corne; il essaya vainement de se dégager en se soulevant de ses bras sur la tête même de l'animal qui le portait tout autour de l'arène et lentement de sorte que la corne entrait plus avant à chaque instant; il le porta ainsi suspendu et déjà mort... Romero était inconsolable de n'avoir pas été présent; il était persuadé qu'il l'aurait dégagé.

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Dimanche 27.--Chez M. Williams le soir.

Danseurs: la petite qui levait la jambe, la plus grande très gracieuse. Au commencement de la soirée, ennui. Mme Forde, la sœur de M. Williams, m'a expliqué les paroles de l'air qu'elle m'a donné. Les danseurs m'ont expliqué les castagnettes. La jolie enfant qui se plaçait entre les jambes de M. D.

Mme Forde; adieu à l'anglaise... Coquette; j'y avais été le jour sans la trouver...; j'avais erré dans les rues en amant espagnol; rues couvertes de toiles.

Avant, dessiné dans une grande salle, près la cathédrale.

Dîné chez M. Startley et été au couvent de Saint-Jérôme avec ces messieurs; le fameux Cevallos [192] y est.--Saint Jérôme de Torrigiani [193].

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Lundi 28.--A la casa di Pilata.[194] Escalier superbe, faïence partout, jardin moresque.

Adieux à M. Williams et à sa famille, je ne puis quitter, probablement pour toujours, ces excellentes gens; seul un instant avec lui; son émotion.

Le bateau; départ.--La dame en officier.--Bords du Guadalquivir, triste nuit.--Solitude au milieu de ces étrangers jouant aux cartes dans le sombre et incommode entrepont.--La dame qui retrousse son bras pour me montrer sa blessure.

Réveil désagréable et débarquement à Sanlucar.

Revenu en calessin avec la servante de l'hôtel de Cadix.--Pays désert; l'homme à cheval avec sa couverture passée au cou.

[188] De tous les maîtres de l'École espagnole, Goya paraît être celui qui le frappa le plus. De secrets rapports de tempérament existaient entre ces deux maîtres si essentiellement modernes: Goya et Delacroix: un même amour de la couleur, un même sens du côté dramatique de la vie, une même fougue de composition. Les admirables eaux-fortes du peintre espagnol l'attiraient par-dessus tout; il y retrouvait, idéalisée par le génie fantaisiste du grand artiste, l'image de ces mœurs si exceptionnelles, à propos desquelles il écrivait: «C'a été une des sensations de plaisir les plus vives que celle de me trouver, sortant de France, transporté, sans avoir touché terre ailleurs, dans ce pays pittoresque; de voir leurs maisons, ces manteaux que portent les plus grands gueux et jusqu'aux enfants des mendiants. Tout Goya palpitait autour de moi.» (Corresp., t. I, p. 172.)

[189] Delacroix écrivait à Pierret, au moment de ton retour d'Espagne: J'ai retrouvé en Espagne tout ce que j'avais laissé chez les Mores. Rien n'y est changé que la religion; le fanatisme, du reste, y est le même... Des églises et toute une civilisation comme il y a trois cents ans.» (Corresp., t. I, p. 186.)

[190] Delacroix fait ici allusion à sa toute première jeunesse, avant le commencement de ses études au lycée Louis-le-Grand: c'est là un ordre de souvenirs qui ne revient pas fréquemment dans le journal. Il est rare qu'il se reporte à ses années de première jeunesse, surtout à ses années de collège qui conservent un si grand charme pour certains, mais qui semblent lui avoir été pénibles.

[191] La Chartreuse de Séville inspira à Delacroix trois dessins et une composition. Le premier de ces dessins représente une cour de cloître, au bas de laquelle il écrivit: «Chartreuse de Séville, 25 mars: vendredi.» Le second et le troisième représentent l'intérieur de deux salles du même couvent.--Delacroix y remarqua en outre un religieux, assis dans une stalle en bois sculpté, qui le frappa par son attitude béate, car non seulement il en fit un dessin, mais encore il s'en inspira et donna la même pose au «fils de Christophe Colomb malade au couvent de Sainte-Marie de Robida.» (Voir Catalogue Robaut.)

[192] Pierre Cevallos, homme d'État espagnol, né en 1764, mort en 1840, fut un des agents les plus actifs de la junte espagnole et contribua puissamment à soutenir la résistance contre Napoléon dans la Péninsule. Après avoir joui d'une grande influence à la cour de Ferdinand VII, il semble résulter de ce passage qu'il s'était retiré à la fin de sa vie dans le couvent de Saint-Jérôme, à Séville.

[193] Torrigiani, sculpteur florentin, contemporain de Michel-Ange, né en 1472, mort en 1522 à Séville. La statue de saint Jérôme, que mentionne ici Delacroix, est une œuvre des plus remarquables, qui se trouve actuellement au musée de Séville.

[194] La maison de Pilote est un des plus beaux exemplaires et des mieux conservés du style moresque qui soient à Séville.

1834

Sans date.[195]--Coucher de soleil. Ciel bleu, jaune clair près du soleil et les nuages voisins du soleil en une masse un peu molle, et supérieurement des flocons laineux; lesquels, jaune clair du côté du soleil, et du reste, gris de perle jaunâtre poussière. S'élevant davantage plus loin du soleil, gris de perle moins jaune et laissant entrevoir le ciel qui paraît d'un bel azur, quoique clair; les nuages d'en haut éclairés par-ci par-là sur le bord, comme si un léger voile couvrait le reste, laissant apercevoir leur brillant.

--Léda[196]. Son étonnement naïf en voyant le cygne se jouer dans son sein, autour de ses belles épaules nues et de ses cuisses éclatantes de blancheur. Un sentiment nouveau s'éveille dans son esprit troublé; elle cache à ses compagnes son mystérieux amour. Je ne sais quoi de divin rayonne dans la blancheur de l'oiseau dont le col entoure mollement ses membres délicats et dont le bec amoureux et téméraire ose effleurer ses charmes les plus secrets. La jeune beauté troublée d'abord et cherchant à se rassurer en pensant que ce n'est qu'un oiseau. Ses transports n'ont pas de témoins. Couchée sous un ombrage frais au bord des ruisseaux qui réfléchissent ses beaux membres nus et dont le cristal effleure le bout de ses pieds, elle demande aux vents l'objet de son ardeur, qu'elle n'ose rappeler.

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Sans date.--Sur l'autorité, les traditions, les exemples des maîtres. Ils ne sont pas moins dangereux qu'ils ne sont utiles; ils égarent ou intimident les artistes; ils arment les critiques d'arguments terribles contre toute originalité.

--C'est un singulier moyen d'encourager les arts que de donner permission aux mauvais ou médiocres artistes d'exposer trois tableaux et d'interdire aux gens de talent d'en exposer quatre.

[195] Ces notes ont été vraisemblablement prises à Valmont, au mois de septembre 1834.

[196] On trouve ici l'idée première de l'une des trois peintures décoratives que Delacroix exécuta cette même année à Valmont. Ces fresques, Léda, Anacréon, Bacchus occupent des dessus de porte dans le corridor du premier étage de la propriété de M. Bornot. (Voir Catalogue Robaut, n° 384 et 545.)

1840

Sans date.--En tout objet la première chose à saisir pour le rendre avec le dessin, c'est le contraste des lignes principales. Avant de poser le crayon sur le papier, en être bien frappé. Dans Girodet, par exemple, cela se trouve bien en partie dans son ouvrage, parce qu'à force d'être tendu sur le modèle, il a attrapé à tort et à travers quelque chose de sa grâce, mais cela s'y trouve comme par hasard. Il ne reconnaissait pas le principe en l'appliquant. X...[197] me paraît le seul qui l'ait compris et exécuté. C'est là tout le secret de son dessin. Le plus difficile est comme lui de l'appliquer au corps entier. Ingres l'a trouvé dans des détails des mains, etc. Sans artifices pour aider l'œil, il serait impossible d'y arriver, tel que de prolonger une ligne, etc., dessiner souvent à la vitre [198]. Tous les autres peintres, sans en excepter Michel-Ange et Raphaël, ont dessiné d'instinct, de fougue, et ont trouvé la grâce à force d'en être frappés dans la nature; mais ils ne connaissaient pas le secret de X... [199]: la justesse de l'œil. Ce n'est pas au moment de l'exécution qu'il faut se bander à l'étude avec des mesures, des aplombs, etc; il faut de longue main avoir cette justesse qui, en présence de la nature, aidera de soi-même le besoin impétueux de la rendre. Wilkie [200] aussi a le secret. Dans les portraits, indispensable. Quand par exemple on a fait des ensembles avec cette connaissance de cause, qu'on sait pour ainsi dire les lignes par cœur, on pourrait en quelque sorte les reproduire géométriquement sur le tableau. Portraits de femme surtout; il est nécessaire de commencer par la grâce de l'ensemble. Si vous commencez par les détails, vous serez toujours lourd. Témoin, ayez à dessiner un cheval fin, si vous vous laissez aller aux détails, votre contour ne sera jamais assez accusé.

--On a remarqué à Tripoli que les enfants provenant de noirs et de femmes blanches ne vivaient pas. Les enfants des Mameluks étaient dans le même cas. Avoir une idée des races.

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Sans date.--Bien distinguer les différents plans en les circonscrivant respectivement; les classer chacun dans Tordre où ils se présentent au jour, discerner avant de peindre ceux qui sont de même valeur. Ainsi, par exemple, dans un dessin sur papier coloré, faire serpenter les luisants avec le blanc; puis les lumières faites encore avec du blanc, mais moins vif; ensuite celles des demi-teintes que l'on ménage avec le papier, ensuite une première demi-teinte avec le crayon, etc. Quand sur le bord d'un plan que vous avez bien rétabli, vous avez un peu plus de clair qu'au centre, vous prononcez d'autant plus son méplat ou sa saillie. C'est là surtout le secret du modelé. On aura beau mettre du noir, on n'aura pas de modelé. Il s'ensuit qu'avec très peu de chose on peut modeler.

[197] Sur le manuscrit on ne peut distinguer le nom, qui a été soigneusement biffé à l'encre après coup.

[198] Ce procédé est fort ancien: Léonard de Vinci, Albert Dürer et tant d'autres s'en sont servis eux-mêmes très souvent. Voici en quoi il consiste: on prend un crayon gras, et on ferme un œil en tenant l'autre ouvert contre une planchette mobile et fixe à volonté, trouée à diverses hauteurs, et placée à une certaine distance d'une vitre. A travers l'ouverture, on regarde la partie du paysage que l'on a devant soi et on n'a plus qu'à calquer les lignes telles qu'on les voit à travers la vitre. Au lieu d'un crayon gras, qu'on ne connaissait peut-être pas jadis, on pouvait se servir d'une plume et d'encre.

[199] Ici le même nom aussi soigneusement biffé.

[200] Delacroix écrivait de Londres en 1825: «J'ai été chez M. Wilkie, et je ne l'apprécie que depuis ce moment. Ses tableaux achevés m'avaient déplu, et dans le fait ses ébauches et ses esquisses sont au-dessus de tous les éloges. Comme tous les peintres de tous les âges et de tous les pays, il gâte régulièrement ce qu'il fait de beau.»--Et encore: «J'ai vu chez Wilkie une esquisse de Knox le puritain prêchant devant Marie Stuart. Je ne peux t'exprimer combien c'est beau, mais je crains qu'il ne la gâte; c'est une manie fatale.» (Corresp., t. I, p. 100 et 103.)

1843

16 décembre.--Le poète se sauve par la succession des images, le peintre par leur simultanéité. Exemple: j'ai sous les yeux des oiseaux qui se baignent dans une petite flaque d'eau formée par la pluie, sur le plomb qui recouvre la saillie plate d'un toit; je vois à la fois une foule de choses que le poète ne peut pas même mentionner, loin de les décrire, sous peine d'être fatigant et d'entasser des volumes, pour ne rendre encore qu'imparfaitement.

Notez que je ne prends qu'un instant: l'oiseau se plonge dans l'eau; je vois sa couleur, le dessous argenté de ses petites ailes, sa forme légère, les gouttes d'eau qu'il fait voler au soleil, etc... Ici est l'impuissance de l'art du poète; il faut que de toutes ces impressions il choisisse la plus frappante pour me faire imaginer toutes les autres.

Je n'ai parlé que de ce qui touche immédiatement au petit oiseau ou ce qui est lui; je passe sous silence la douce impression du soleil naissant, les nuages qui se peignent dans ce petit lac comme dans un miroir, l'impression de la verdure qui est aux environs, les jeux des autres oiseaux attirés près de là, ou qui volent et s'enfuient à tire-d'aile, après avoir rafraîchi leurs plumes et trempé leur bec dans cette parcelle d'eau. Et tous les gestes gracieux, au milieu de ces ébats, ces ailes frémissantes, le petit corps dont le plumage se hérisse, cette petite tête élevée en l'air, après s'être humectée, mille autres détails, que je vois encore en imagination, si ce n'est en réalité. Et encore, en décrivant tout ceci [201].....

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Sans date.--Il y a des lignes [202] qui sont des monstres: la droite, la serpentine régulière, surtout deux parallèles. Quand l'homme les établit, les éléments les rongent. Les mousses, les accidents rompent les lignes droites de ses monuments. Une ligne toute seule n'a pas de signification; il en faut une seconde pour lui donner de l'expression. Grande loi. Exemple: dans les accords de la musique une note n'a pas d'expression, deux ensemble font un tout, expriment une idée.

Chez les anciens, les lignes rigoureuses corrigées par la main de l'ouvrier. Comparer des arcs antiques avec ceux de Percier et Fontaine [203] ... Jamais de parallèles dans la nature, soit droites, soit courbes.

Il serait intéressant de vérifier si les lignes régulières ne sont que dans le cerveau de l'homme. Les animaux ne les reproduisent pas dans leurs constructions, ou plutôt dans les ébauches de régularité que présentent leurs ouvrages, comme le cocon, l'alvéole. Y a-t-il un passage qui conduit de la matière inerte à l'intelligence humaine, laquelle conçoit des lignes parfaitement géométriques?

Combien d'animaux en revanche qui travaillent avec acharnement à détruire la régularité! L'hirondelle suspend son nid sous les saphites du palais, le ver trace son chemin capricieux dans la poutre. De là le charme des choses anciennes et ruinées. Ce qu'on appelle le vernis du temps: la ruine rapproche l'objet de la nature.

--Combien de livres qu'on ne lit pas parce qu'ils veulent être des livres [204]! Le trop d'étendue, de longueur fatigue. Bien n'est plus important pour l'écrivain que cette proportion. Comme, contrairement au peintre, il présente ses idées successivement, une mauvaise division, trop de détails fatiguent la conception. Au reste, la prédominance de l'inspiration ne comporte pas l'absence de tout génie de combinaison, de même que la prédominance de la combinaison n'explique pas l'absence complète de l'inspiration. Alexandre procédait, selon l'expression de Bossuet, par grandes et impétueuses saillies. Il chérissait les poètes et n'avait que de l'estime pour les philosophes. César chérissait les philosophes et n'avait que de l'estime pour les poètes. Tous les deux sont parvenus au faîte de la gloire, le premier par l'inspiration étayée de la combinaison, le second par la combinaison étayée de l'inspiration. Alexandre fut grand surtout par l'âme et César par l'esprit.

--«...Le vrai mérite d'un bon prince est d'avoir un attachement sincère au bien public, d'aimer sa patrie et la gloire. Je dis la gloire, car l'heureux instinct qui anime les hommes du désir d'une bonne réputation est le vrai principe d'une action héroïque; c'est le nerf de l'âme qui la réveille de la léthargie pour la porter aux entreprises utiles, nécessaires et louables.» (FRÉDÉRIC.)

--«L'homme supérieur vit en paix avec tous les hommes, sans toutefois agir absolument de même. L'homme vulgaire agit absolument de même, sans toutefois s'accorder avec eux. Le premier est facilement servi et difficilement satisfait; l'autre, au contraire, est facilement satisfait et difficilement servi.» (CONFUCIUS.)

[201] La suite manque dans le manuscrit.

[202] Cette question de la ligne, du rôle de la ligne et de la couleur se trouvera reprise et longuement développée dans les dernières années du journal: on y pourra voir, comme un plaidoyer en faveur de son art, une défense de toute son œuvre.

[203] Percier, architecte, né à Paris en 1764, mort en 1838, et Fontaine, architecte, né à Paris en 1762, mort en 1853. Tous deux étaient élèves de Peyre, l'architecte du Roi, et remportèrent le grand prix de Rome. C'est en Italie que commença entre les deux artistes cette intimité profonde qui les réunit pour ainsi dire en une seule personnalité.

[204] A rapprocher de ce passage celui où il dit: «Montaigne écrit à bâtons rompus; ce sont les ouvrages les plus intéressants.»

1844

Sans date.--Article sur les Expositions annuelles; sur les inconvénients d'exposer dans les anciennes galeries.

--Des accidents qui peuvent résulter pour les tableaux anciens.

--Autre article sur les vocations multiples des artistes anciens; voir les Notes pendant mon voyage avec Villot, et lui en demander d'autres.

--Dialogues sur la peinture. Cette forme, quoique vieille, est peut-être la meilleure pour sauver la monotonie et donner du piquant. Elle permet aussi les suspensions, les réflexions de toute sorte, les descriptions, les allusions aux choses les plus variées; elle peut servir aussi par le contraste des caractères des interlocuteurs.

--Comparaison entre Puget [205] et Michel-Ange (peut venir à propos du dessin de Michel-Ange). Extraire et citer le jugement de M. Émeric-David [206] dans les Éphémérides, in extenso. Cet article pourrait être une apologie de l'art français et une comparaison du mérite de nos maîtres avec ceux de l'Italie surtout, d'où émane, suivant les critiques, toute beauté: Lesueur, son caractère, sa naïveté angélique; Poussin et sa gravité; Lebrun, quoique inférieur, peut se comparer aux successeurs des Carrache; n'a pas, à la vérité, le nerf de ceux-ci et la naïve imitation des Guerchin, mais bien supérieur aux Cortone [207], aux Solimène [208].

--Description de l'esquisse en marbre de l'Alexandre sur Bucéphale.

--Revoir l'ouvrage de Cochin [209] sur la composition des artistes français et étrangers».

[205] Delacroix revint sur celle idée dans un éloquent article publié cette même année 1844 dans les Beaux-Arts, à propos du groupe d'Andromède, de Puget. «Nous reviendrons à l'objet principal de cette note, à l'Andromède qui subit un martyre dont souffrent tous les amis des arts, puisqu'elle doit périr et disparaître finalement... Le grand sculpteur, harcelé de son vivant par les envieuses passions des artistes ses rivaux, méconnu et délaissé par les grands et les ministres, sera-t-il encore longtemps poursuivi dans ses ouvrages dont le nombre est si borné à Paris?»

[206] Émeric-David, archéologue et critique, né en 1755, mort en 1839, s'est fait une place très haute dans l'histoire de l'art français.

[207] Pietro Berettini, dit Pietro de Cortone, peintre italien, né en 1596, mort en 1669. On voit de lui au Louvre la Réconciliation de Jacob et d'Esaü, la Nativité de la Vierge, et Sainte Catherine.

[208] Francesco Solimena, peintre italien, né en 1657, mort en 1747. Le musée du Louvre possède de cet artiste un Héliodore chassé du temple, et Adam et Ève épiés par Satan.

[209] Charles-Nicolas Cochin, dessinateur et graveur de grand mérite, né en 1715, mort en 1790. Il écrivit sur les arts différents mémoires et des ouvrages appréciés qui dénotent chez cet artiste un rare esprit critique et une précision de jugement remarquable.

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21 juin.--De l'abus de l'esprit chez les Français. Ils en mettent partout dans leurs ouvrages, ou plutôt ils veulent qu'on sente partout l'auteur, et que l'auteur soit homme d'esprit et entendu à tout; de là ces personnages de roman ou de comédie qui ne parlent pas suivant leurs caractères, ces raisonnements sans fin étalant de la supériorité, de l'érudition, etc.; dans les arts de même. Le peintre pense moins à exprimer son sujet qu'à faire briller son habileté, son adresse; de là, la belle exécution, la touche savante, le morceau supérieurement rendu... Eh! malheureux! pendant que j'admire ton adresse, mon cœur se glace et mon imagination reploie ses ailes [210].

Les vrais grands maîtres ne procèdent pas ainsi. Non, sans doute, ils ne sont pas dépourvus du charme de l'exécution, tout au contraire, mais ce n'est pas cette exécution stérile, matérielle, qui ne peut inspirer d'autre estime que celle qu'on a pour un tour de force.--Paul Véronèse--l'Antique.--C'est qu'il faut une véritable abnégation de vanité pour oser être simple, si toutefois on est de force à l'être; la preuve, même dans les grands maîtres, c'est qu'ils commencent presque toujours par l'abus que je signale; dans la jeunesse, où toutes leurs qualités les étouffent, ils donnent la préférence à l'enflure, à l'esprit... ils veulent briller plus que toucher, ils veulent qu'on admire l'auteur dans ses personnages; ils se croient plats, quand ils ne sont que clairs ou touchants.

--Les auteurs modernes n'ont jamais tant parlé du duel que depuis qu'on ne se bat plus. C'est le ressort principal de leurs narrations, ils donnent à leurs héros une bravoure indomptable; il semble que s'ils peignaient des poltrons, le lecteur aurait mauvaise idée de la vaillance de l'auteur.

Les héros de lord Byron sont tous des matamores, des espèces de mannequins, dont on chercherait en vain les types dans la nature.

Ce genre faux a produit mille imitations malheureuses.

Bien n'est plus facile cependant que d'imaginer une espèce d'être complètement idéal, que l'on décore à plaisir de toutes les qualités ou de tous les vices extraordinaires qui semblent être l'apanage des natures puissantes.

[210] Ces sensations et ces sentiments d'un véritable artiste en présence de la nature, ce dédain pour les peintres qui, préoccupés surtout d'une exécution habile et savante, ne peuvent s'émouvoir et restent toujours froids, se retrouvent exactement dans un fragment inédit d'une très curieuse lettre écrite en 1853 par un paysagiste de grand mérite, ami de Delacroix, Constant Dutilleux:

«Paysagistes!... Qu'a de commun votre occupation avec l'émotion que j'éprouve? Admire qui veut votre ligne, votre coup de brosse, votre habileté, si c'est ma tête et mon esprit que vous voulez occuper, je vous l'accorde: Bravo! cela est parfaitement fait. Je ne chercherai même point d'où cela vient; je ne constaterai pas même la paternité. Je regarde bien de la mosaïque, pourquoi ne jetterais-je point les yeux sur ce que vous faites? «...Toute belle facture a son mérite, qu'elle s'applique à un meuble ou à une pierre précieuse; quant à mon cœur, à mon âme, à ce qui fait l'essence et le fond de mon être, rien, rien pour vous. Je conserve ce précieux trésor pour la nature d'abord, et ensuite pour ceux qui, comme moi, l'auront contemplée avec la vraie béatitude et qui, tout bonnement et naïvement, auront répété quelques phrases, quelques mots qu'ils auront pu lire et épeler dans ce grand livre qu'on ne peut ouvrir qu'avec son cœur...»

On voit qu'une même flamme animait alors les artistes de cette période si brillante de l'École française.

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22 septembre--Il serait plus raisonnable de dire que ces hommes en qui le génie se trouvait uni à une grande faiblesse de constitution, ont senti de bonne heure qu'ils ne pouvaient mener de front l'étude et la vie agitée et voluptueuse comme le commun des hommes organisés à l'ordinaire, et que la modération dont ils ont été conduits à user pour se conserver, a été pour eux l'équivalent de la santé, et a même fini, chez plusieurs, par faire triompher leur tempérament débile, sans parler des charmes de l'étude qui offre des compensations.

--Muley-abd-el-Rhaman[211], sultan du Maroc, sortant de son palais, entouré de sa garde, de ses principaux officiers et de ses ministres.

--Contre la rhétorique. La préface d'Obermann et le livre lui-même.--Un peu de rhétorique dans cette préface, celle, bien entendu, qui n'est pas de Senancour [212].

La rhétorique se trouve partout: elle gâte les tableaux comme les livres. Ce qui fait la différence entre les livres des gens de lettres et ceux des hommes qui écrivent seulement parce qu'ils ont quelque chose à dire, c'est que dans ces derniers la rhétorique est absente; elle empoisonne, au contraire, les meilleures inspirations des premiers.

A propos de cette même préface de George Sand, pourquoi ne me satisfait-elle pas? D'abord, à cause de ce brin de rhétorique qui mêle à la chose même une manière ornée ou recherchée de l'exprimer. Peut-être, si l'auteur s'était moins occupé à faire un morceau d'éloquence et se fût davantage mis la tête dans les mains et bien en face de ses propres sentiments, il m'eût représenté une partie des miens? J'admire ce qu'il dit, mais il ne me représente pas mes sentiments.

Autre question. N'est-ce pas le côté le plus désolant de cet ouvrage humain que cet incomplet dans l'expression des sentiments, dans I impression qui résulte de la lecture d'un livre? Il n'y a que la nature qui fasse des choses entières. En lisant cette préface, je me disais: Pourquoi ce point de vue, et pourquoi pas tel autre, ou pourquoi pas tous deux, ou pourquoi pas tout ce qui peut être dit sur la matière? Une idée dont on part, en vous conduisant à une autre idée, vous écarte entièrement du point de vue d'ensemble primitif, c'est-à-dire de cette impression générale qu'on conçoit d'un objet. Je compare, pour m'expliquer mieux, la situation d'un auteur qui se prépare à peindre une situation, à exposer un système, à faire un morceau de critique, à celle d'un homme qui, du haut d'une éminence, aperçoit devant lui une vaste contrée remplie de bois, de ruisseaux, de prairies, d'habitations, de montagnes. S'il entreprend d'en donner une idée détaillée et qu'il entre dans un des chemins qui s'offriront devant lui, il arrivera ou à des chaumières, ou à des forêts, ou à quelques parties seulement de ce vaste paysage. Il n'en verra plus et négligera souvent les principales et les plus intéressantes, pour s'être mal engagé dès le début... Mais, me dira-t-on, quel remède voyez-vous à cela? Je n'en vois point, et il n'en est point. Les ouvrages qui nous semblent les plus complets ne sont que des boutades. Le point de vue qu'on avait au commencement, et duquel tout le reste va découler, vous a peut-être frappé par son aspect le plus mesquin et le moins intéressant! La verve par occasion ou la persistance à fouiller dans un sol infertile nous fera trouver des passages spéciaux ou vraiment beaux, mais vous n'avez, encore une fois, fait au lecteur qu'une communication imparfaite. Vous rougirez peut-être plus tard, en revoyant votre ouvrage et en méditant, dans de meilleures dispositions, ce qui était votre sujet, de voir combien ce sujet vous a échappé.

--Sardanapale[213].

Linge de la femme sur le devant: sur un ton local, gris blanc. Terre de Cassel ou noir de pêche, etc.--Ombres avec bitume, cobalt, blanc et ocre d'or.

Base de la demi-teinte des chairs, terre de Cassel et blanc.

Demi-teinte jaune de la chair, ocre et vert émeraude.

Ajouter aux tons d'ombre habituels sur la palette: Vermillon et ocre d'or.

Ocre et vert émeraude, laque et jaune, ou jaune indien et laque pour frottis ou repiqués.

Laque brûlée et blanc, demi-teinte de chair.

Ébaucher les chairs dans l'ombre avec tons chauds, tels que terre Sienne brûlée, laque jaune et jaune indien, et revenir avec des verts, tels que ocre et vert émeraude.

De même les clairs avec tons chauds, ocre et blanc, vermillon, laque jaune, etc.; et revenir avec des violets tels que terre de Cassel et blanc, laque brûlée et blanc.

Ne pas craindre, quand le ton de chair est devenu trop blanc par l'addition de tons froids, de remettre franchement les tons chauds du dessous, pour les mêler de nouveau.

--Si on considérait la vie comme un simple prêt, on serait moins exigeant.

Nous ne possédons réellement rien; tout nous traverse, la richesse, etc.

--A qui ai-je prêté le portrait de Fielding [214]?

--On n'est jamais long, quand on dit exactement tout ce qu'on a voulu dire. Si vous devenez concis, en supprimant un qui ou un que, mais que vous deveniez obscur ou embarrassé, quel but aurez-vous atteint? Assurément, ce ne sera pas celui de l'art d'écrire, qui est avant tout de se faire comprendre.

Il faut toujours supposer que ce que vous avez à dire est intéressant; car s'il n'en était pas ainsi, peu importe que vous soyez long ou concis.

Les ouvrages d'Hugo [215] ressemblent au brouillon d'un homme qui a du talent: il dit tout ce qui lui vient.

--Sur la fausseté du système moderne dans les romans. C'est-à-dire cette manie de trompe-l'œil dans les descriptions de lieux, de costumes, qui ne donne au premier abord un air de vérité que pour rendre plus fausse ensuite l'impression de l'ouvrage, quand les caractères sont faux, quand les personnages parlent mal à propos et sans fin, et surtout quand la fable ajustée pour les amener et les faire agir ne présente que le tissu vulgaire ou mélodramatique de toutes les combinaisons usitées pour faire de l'effet. Ils sont comme les enfants, quand ils imitent la représentation des pièces de théâtre. Ils figurent une action telle quelle, c'est-à-dire absurde le plus souvent, avec des décorations formées de vraies branches d'arbres, qui représentent des arbres, etc.

Pour arriver à satisfaire l'esprit, après avoir décrit le théâtre de l'action ou l'extérieur des personnages comme le font Balzac et les autres, il faudrait des miracles de vérité dans la peinture des caractères et dans les discours qu'on prête aux personnages; le moindre mot sentant l'emphase, la moindre prolixité dans l'expression des sentiments, détruisent tout l'effet de ces préambules, en apparence si naturels.

Quand Gil Blas dit que le seigneur *** était un grand écuyer sec et maigre avec des manières précautionneuses, il ne s'amuse pas à me dire comment étaient ses yeux, son habit dans tous ses détails, ou s'il manque un de ces détails, il y en a un qui est tellement caractéristique, qu'il peint tout le personnage, à ce point que les peintures accessoires qu'on ajouterait à celles-là ne produiraient d'autre effet que d'empêcher l'esprit de saisir nettement le trait qui donne la physionomie.

INSPIRATION.--TALENT.--(Pour le Dictionnaire.)

Le vulgaire croit que le talent doit toujours être égal à lui-même et qu'il se lève tous les matins comme le soleil, reposé et rafraîchi, prêt à tirer du même magasin, toujours ouvert, toujours plein, toujours abondant, des trésors nouveaux à verser sur ceux de la veille; il ignore que, semblable à toutes les choses mortelles, il a un cours d'accroissement et de dépérissement, qu'indépendamment de cette carrière qu'il fournit, comme tout ce qui respire (à savoir: de commencer faiblement, de s'accroître, de paraître dans toute sa force et de s'éteindre par degrés), il subit toutes les intermittences de la santé, de la maladie, de la disposition de l'âme, de sa gaieté ou de sa tristesse. En outre, il est sujet à s'égarer dans le plein exercice de sa force; il s'engage souvent dans des routes trompeuses; il lui faut alors beaucoup de temps pour en revenir au point d'où il était parti, et souvent il ne s'y retrouve plus le même. Semblable à la chair périssable, à la vie faible et attaquable par tous les côtés de toutes les créatures, laquelle est obligée de résister à mille influences destructives, et qui demandent ou un continuel exercice ou des soins incessants, pour n'être pas dévoré par cet univers qui pèse sur nous, le talent est obligé de veiller constamment sur lui-même, de combattre, de se tenir perpétuellement en haleine, en présence des obstacles au milieu desquels s'exerce sa singulière puissance. L'adversité et la prospérité, sont des écueils également à craindre. Le trop grand succès tend à l'énerver, comme l'insuccès le décourage. Plusieurs hommes de talent n'ont eu qu'une lueur, qui s'est éteinte aussitôt que montée. Cette lueur éclate quelquefois dès leur apparition et disparaît ensuite pour toujours. D'autres, faibles et chancelants, ou diffus, ou monotones en commençant, ont jeté, après une longue carrière presque obscure, un éclat incomparable, tels que Cervantes; Lewis [216], après avoir fait le Moine, n'a plus rien fait qui vaille. Il en est qui n'ont pas subi d'éclipsé, etc...

--Le principal attribut du génie est de coordonner, de composer, d'assembler les rapports, de les voir plus justes et plus étendus.

--Très belle opposition à un homme d'une carnation chaude et jaunâtre: chemise blanc jaune, vêtement rouge, cire à cacheter; manteau orange terre de Sienne brûlée.

[211] Ce tableau était un des cinq envois que Delacroix fit au Salon de 1845. (Voir Catalogue Robaut, n° 927.) A ce propos, il écrivit au critique Thoré, qui avait été un de ses premiers et de ses plus fervents admirateurs, ce curieux billet: «J'ai envoyé, cher monsieur, cinq tableaux... Mettons-nous en prière à présent, pour que messieurs du jury laissent passer mon bagage. Je crois qu'il serait bon de n'y pas faire allusion d'avance, de peur que par mauvaise humeur ils ne réalisent cette crainte.» (Corresp., t. I, p. 301.)

[212] Étienne Pivert de Senancour, écrivain moraliste né à Paris en 1770, mort en 1846. Rêveur sans illusions, athée et fataliste, il écrivit un certain nombre d'ouvrages, fruits de ses tristes méditations et de son esprit chagrin. Obermann avait été publié pour la première fois en 1804. Une deuxième édition parut en 1833, avec une préface de Sainte-Beuve, et une troisième un peu plus tard avec une préface de George Sand, à laquelle Delacroix fait ici allusion. Voici, d'ailleurs, comment Sainte-Beuve appréciait le talent de Senancour: «C'est à la fois un psychologiste ardent, un lamentable élégiaque des douleurs humaines et un peintre magnifique de la réalité.»

[213] Ce tableau, la Mort de Sardanapale, exécuté en 1844, n'est que la réduction sans variante du tableau peint en 1827. (Voir Catalogue Robaut, n° 791.)

[214] Voir Catalogue Robaut, n° 60.

[215] Le génie de Victor Hugo était peu sympathique à Delacroix. Plus loin, dans son Journal, il porte un jugement sévère, qui pourrait même paraître injuste, sur le style du poète. Victor Hugo, d'ailleurs, ne l'aimait pas davantage. Il ne pouvait supporter que l'opinion publique, qui plus tard «devait faire à Delacroix une gloire parallèle à la sienne», accouplât leurs deux noms. Il appelait ses créations féminines des grenouilles, et si l'on s'en rapporte à une très curieuse plaquette intitulée: Victor Hugo en Zélande, publiée par Charles Hugo, on y verra que le poète reconnaissait au peintre «toutes les qualités, moins une, la beauté.» La vérité est qu'ils étaient de génie trop dissemblable pour pouvoir se comprendre, et que les critiques du temps, en unissant leurs noms, commettaient une de ces grossières erreurs dont ils étaient coutumiers.

«M. Victor Hugo, disait Baudelaire, est un grand poète sculptural qui a l'œil fermé à la spiritualité.» Rien ne peut mieux que cette brève observation faire toucher du doigt la cause de l'incompréhension de Victor Hugo en ce qui concerne les femmes de Delacroix!

[216] Lewis, romancier anglais, né à Londres, en 1773, mort en 1818. Il fut l'ami de Walter Scott, dont il encouragea les débuts, et de Byron, à qui il fit connaître la littérature allemande. Son plus célèbre roman, le Moine, est une œuvre de jeunesse où il a entassé tout ce que pouvaient lui suggérer une imagination exaltée et maladive, l'effervescence de l'âge et la lecture des ballades allemandes, des romans mystérieux, fantastiques, effrayants, alors à la mode. Comme poète, Lewis déploya un talent exquis de versification dans des Ballades imitées de Bürger.

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Sans date.--Le Marché d'Arabes dont j'ai commencé une aquarelle en très large.

Soleil couchant, poudreux au fond, etc., dont il y a un bon dessin à la plume.

Les Acteurs de Tanger.

Le Kaïd goûtant le lait que lui offrent les paysans: un bon dessin à la plume.

Juliette sur le lit, la chambre pleine des parents et des amis, nourrice, etc.

Juives de Tanger. (Mlle Mars.)

Berlichingen arrivant chez les Bohémiens, jeunes filles, etc.; pour M. Colet.

La Femme capricieuse et Marphise.

Weislingen enlevé.

Juives de Tanger.

Le Jardin de Méquinez, la fontaine, etc.

Le Pacha de Laroche en route vu par derrière, matin: son bourreau; cavaliers du fond.

Juives de Méquinez. Petit croquis avec lavis; porte de cour, devant laquelle elles sont assises.

Juifs de Méquinez. Chez eux, éclairés par la porte.

La Cour de M. Marcussen.

L'antichambre qui y conduit: obscur.

La chambre en haut, chez M. Bell; on voit la cour par une fenêtre en fer à cheval.

Juives à Tanger, s'appuyant sur le bord des terrasses pour regarder dans la rue.

La Scène du Courban, la porte de Tanger; les marabouts montés sur le monument de la prière; les cavaliers, etc.

Le Nègre de Tombouctou dansant au milieu de la famille d'Abraham.

Cuisine de Méquinez. Figures.

Le Barbier de Méquinez, dans le passage de l'entrée de la cour de notre maison.

Bain mauresque.

Les hommes couchés, après le bain, s'habillant et se peignant.

Les différents cafés à Oran.

Fontaine dans une rue à Alger.

Parmi les prisonniers qu'il délivre, après avoir massacré la garde, Amadis trouve une jeune personne couverte de haillons et attachée à un poteau. Dès qu'il l'eut délivrée, elle embrassa ses genoux.

Le Connétable de Bourbon et la Conscience.

Le Jeune Clifford portant le corps de son père.

Voir dans Ovide Énée changé en dieu, au bord de la mer, je crois, avec une divinité qui le lave des souillures mortelles.

Trajan donne audience à tous les peuples de l'Empire romain: diversité prodigieuse des présents qu'ils apportent;... animaux.

Le corps de Léandre pleuré et porté dans les flots par les Néréides.

Sujet dans Lara: un chevalier portant le corps d'une femme enveloppée [217].

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Sans date.--Pour nettoyer un tableau, moyen de M. Morelli: frotter d'huile de noix; laisser un jour entier, ensuite enlever l'huile et achever avec de la mie de pain, pour l'enlever tout à fait.

--Le mari doit protection à sa femme, la femme obéissance à son mari. La discussion s'engagea sur le mot «Obéissance».

Ce mot-là est bon pour Paris surtout, où les femmes se croient en droit de faire ce qu'elles veulent. Les femmes ne s'occupent que de plaisir et de toilette. Si on ne vieillissait pas, je ne voudrais pas de femme. Ne devrait-on pas ajouter que la femme n'est pas maîtresse de voir quelqu'un qui ne plaît pas à son mari? Les femmes ont toujours ce mot à la bouche: «Vous voulez m'empêcher de voir qui il me plaît.»

L'adultère, qui dans le Code civil est un mot immense, n'est par le fait qu'une galanterie, une affaire de bal masqué.

Les femmes ont besoin d'être contenues dans ce temps-ci: elles vont où elles veulent; elles font ce qu'elles veulent; elles ont trop d'autorité. Il y a plus de femmes qui outragent leurs maris que de maris qui outragent leurs femmes.

Il faut un frein aux femmes, qui sont adultères pour des clinquants, des vers; Apollon, etc., les Muses...

[217] Eugène Delacroix mit plus tard à profit cette même idée pour l'un des tympans décoratifs de l'Hôtel de ville: Hercule ramène Alceste du fond des enfers. (Voir Catalogue Robaut, n° 1161.)

1846

Sans date.--Toute licence étant donnée au poète pour l'unité de temps et de lieu, le système de Shakespeare est sans doute le plus naturel, car chez lui, les faits se succèdent comme dans l'histoire: les personnages annoncés, préparés ou non, entrent en scène au moment où ils sont nécessaires, n'y paraissent que quelques minutes s'il le faut, et sont supprimés par la même raison qui les a fait amener, c'est-à-dire par le besoin de l'action. Voilà bien la manière dont les choses se passent dans la nature, mais est-ce là l'art? On pourrait dire que le système français, au contraire, a enjambé par-dessus les conditions nécessaires à l'art, et que pour être fidèle à ces conditions, il a renoncé à être naturel. Le système français est évidemment le résultat de combinaisons très ingénieuses, pour donner à l'impression plus de nerf, plus d'unité, c'est-à-dire quelque chose de plus artiste; mais il en résulte que chez les plus grands maîtres, ces moyens sont petits et puérils, et nuisent, à leur manière, à l'impression, par la nécessité de ressorts artificiels, de préparations, etc... Ainsi ce système amène la régularité et une sorte de froide symétrie plutôt que l'unité. Shakespeare a au moins celle d'une vaste campagne remplie d'objets confus, il est vrai, où l'œil hésitera peut-être, au milieu de l'entassement des détails, à saisir un ensemble, mais néanmoins cet ensemble doit ressortir enfin, parce que les circonstances principales, grâce à la force de son génie, s'emparent fortement de l'esprit.

Qu'un temple grec, parfaitement proportionné dans toutes ses parties, saisisse l'imagination et la satisfasse complètement, rien de plus facile à concevoir, le thème de l'architecte est bien autrement simple que celui d'un poète dramatique: il n'y a là ni l'imprévu des événements, ni les caractères excentriques, ni les mouvements ondoyants des passions, pour compliquer de mille manières les effets à produire et la manière de les exprimer: je ne serais pourtant pas éloigné de croire que les inventeurs de l'Unité de temps et de lieu ne se soient figuré qu'au moyen de certaines règles, ils pourraient introduire dans une composition dramatique quelque chose de la simplicité d'impression que l'esprit ressent à la vue d'un temple grec. Rien ne serait plus absurde, d'après ce que je viens de dire de l'immense différence.

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24 avril.--J'ai vu hier soir le Déserteur, de Sedaine: voici un genre qui semble bien près de la perfection de l'art dramatique, si ce n'est la perfection même. Il était encore réservé aux Français de modifier eux-mêmes le système grandiose, mais artificiel, de leurs grands génies, de Corneille, de Racine, de Voltaire. L'amour outré du naturel ou plutôt le naturel porté à l'extrême dans des détails accessoires, comme dans les drames de Diderot, de Sedaine, etc., n'empêche pas cette forme d'être un progrès réel: elle laisse une latitude immense pour le développement des caractères et des faits, puisqu'elle permet les changements de lieux et aussi de grands intervalles entre les actes; et cependant la loi de progression dans l'intérêt, l'art avec lequel les faits et les caractères concourent à augmenter l'effet moral, y est bien supérieur à celui des plus belles tragédies de Shakespeare: on n'y trouve pas ces entrées et ces sorties éternelles, ces changements de décoration, pour apprendre un mot qui se dit à cent lieues de là, cette foule de personnages secondaires, au milieu desquels l'attention se fatigue, en un mot cette absence d'art. Ce sont de magnifiques morceaux, des colonnes, des statues même; mais on est réduit à faire soi-même en imagination le travail destiné à les recomposer et à en ordonner l'ensemble. Il n'y a pas de drame de deuxième et même de troisième ordre, en France, qui ne soit bien supérieur, comme intérêt, aux ouvrages étrangers: cela tient à cet art, à ce choix dans les moyens d'effet, qui est encore une invention française.

La belle idée d'un Gœthe, avec tout son génie, si c'en est un, d'aller recommencer Shakespeare trois cents ans après!... La belle nouveauté que ces drames remplis de hors-d'œuvre, de descriptions inutiles, et si loin, au demeurant, de Shakespeare, par la création des caractères et la force des situations. En suivant le système français des tragédies, il eût été impossible de produire l'effet de la dernière scène du Déserteur, par exemple. Ce changement de lieu de cinq minutes, pour montrer la scène où le déserteur est prêt à subir son arrêt, fait frémir, malgré l'attente où l'on est de voir arriver la grâce. Voilà un effet que nul récit ne pourrait suppléer. Gœthe ou tel autre de cette école eût mis cette scène sans doute, mais nous en aurait montré vingt autres auparavant et d'un médiocre intérêt. Il n'aurait pas manqué de mettre en action la jeune fille demandant au roi la grâce de son amant: il eût peut-être trouvé que c'était introduire de la variété dans l'action. Il n'est même peut-être pas possible, avec ce système, de supprimer grand'chose dans le fait matériel; sans cela, il n'y a plus de proportion entre les faits que l'on montre aux spectateurs et ceux qu'on ne fait que raconter. Ainsi ces sortes de pièces ne marchent que par saccades: c'est comme dans le roulis où vous n'avancez que tout à fait penché d'un seul côté, ou tout à fait penché de l'autre; de là, fatigue, ennui pour le spectateur, forcé de s'atteler à la machine de l'auteur et de suer avec lui, pour se tirer de toutes ces évolutions de contrées et de personnages. Il est clair que, dans un drame anglais ou allemand, la dernière scène du Déserteur, où le théâtre change, pour produire un grand effet, venant après vingt ou trente changements d'un moindre intérêt, doit trouver le spectateur plus froid, plus difficile à remuer. Ce fait, dans le génie de Gœthe, de n'avoir su tirer aucun parti de l'avancement de l'art à son époque, de l'avoir plutôt fait rétrograder aux puérilités des drames espagnols et anglais, le classe parmi les esprits mesquins et entachés d'affectation. Cet homme qui se voit toujours faire, n'a pas même le sens de choisir la meilleure route, quand toutes les routes sont tracées avant lui et autour de lui, et déjà parcourues admirablement. Lord Byron, dans ses drames, a su, du moins, se préserver de cette affectation d'originalité: il reconnaissait le vice du système de Shakespeare, et, tout en étant loin de comprendre le mérite des grands tragiques français, la justesse de son esprit lui montrait néanmoins la supériorité du goût et le sens de cette forme.

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25 avril.--Partant pour Champrosay.

--Je lis dans le Meunier d'Angibault[218] la scène où un jeune homme du peuple refuse la main d'une marquise, sous le prétexte de la différence de caste... Ils ne considèrent pas (les utopistes) que le bourgeois n'était pas autrefois une puissance; aujourd'hui il est tout.

[218] Roman de George Sand qui parut en 1846.

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22 mai.--A propos de la pensée précédente, à savoir, cette facilité de l'enfance à imaginer, à combiner, à propos de cette puissance singulière, j'ai été conduit à cette autre idée, à cette question que je me suis faite tant de fois: Où est le point précis où notre pensée jouit de toute sa force? Voilà des enfants, Senancour et moi, s'il vous plaît, et sans doute beaucoup d'autres, qui sommes doués de facultés infiniment supérieures à celles des hommes faits. Je vois, d'un autre côté, des gens enivrés par l'opium ou le haschisch, qui arrivent à des exaltations de la pensée qui effrayent, qui ont des perceptions totalement inconnues à l'homme de sang-froid, qui planent au-dessus de l'existence et la prennent en pitié, à qui les bornes de notre imagination ordinaire paraissent comme celles d'un petit village que nous verrions perdu dans le lointain d'une plaine, quand nous sommes arrivés sur des hauteurs immenses et perdues au-dessus des nuages. D'un autre côté, nous voyons la simple inspiration journalière d'un artiste qui compose, conduire son esprit à une lucidité, à une force qui n'a rien de commun avec le simple bon sens de tous les moments, et cependant qui est-ce qui conduit et décide ordinairement tous les événements de ce monde, si ce n'est ce simple bon sens si insuffisant dans tant de cas?

On m'opposera que, pour le train ordinaire de la vie, cette lumière naturelle, exempte d'intermittences, est suffisante; mais il faudra, avouer aussi que dans un nombre très considérable d'autres circonstances, ces hommes si raisonnablement suffisants aux exigences ordinaires de la vie, sont non seulement tout à fait insuffisants, mais peuvent être considérés comme des fous véritables (c'est ce qui fait les mauvais généraux, les mauvais médecins), et uniquement parce qu'ils sont dépourvus de la lumière supérieure... Cet homme raisonnable qui compose péniblement et avec de grands efforts de cervelle, de mauvais ouvrages, qui le rendent un objet de risée, est certainement aussi fou que celui qui se figure être Jupiter, ou qu'il va mettre le soleil dans sa poche; au contraire, cet homme inspiré, dont la conduite semble le plus souvent à tous ces sages vulgaires celle d'un écervelé et d'un maniaque, devient, la plume à la main, l'interprète de la vérité universelle, prête aux passions leur langage, séduit, entraîne les cœurs, et laisse des traces ineffaçables dans la mémoire des hommes. Voyez les effets de l'éloquence; voyez cette cause soutenue avec toute la raison imaginable par un homme froid et simplement doué de ce qu'on appelle le bon sens, et comparez à cette marche lente, à ces moyens ternes, ce que serait celle d'un esprit impétueux et lumineux tout à la fois, s'emparant de toutes ces ressources qui périssent dans des mains inertes, arrachant la conviction, portant le flambeau dans les entrailles de la question, forçant l'attention par le langage animé de la vérité ou de quelque chose qui en a l'air, à force de talent et de chaleur d'âme.

Comment se fait-il que dans une demi-ivresse, certains hommes, et je suis de ce nombre, acquièrent une lucidité de coup d'œil bien supérieure, dans beaucoup de cas, à celle de leur état calme? Si, dans cet état, je relis une page dans laquelle je ne voyais rien à reprendre auparavant, j'y vois à l'instant, sans hésitation, des mots choquants, de mauvaises tournures, et je les rectifie avec une extrême facilité. Dans un tableau, de même: les incorrections, les gaucheries me sautent aux yeux; je juge ma peinture comme si j'étais un autre que moi-même.

Ainsi voilà l'enfance, où les organes, à ce qu'il semble, sont imparfaits; voilà le preneur d'opium, qui est pour l'homme de sang-froid un vrai fou, et puis encore celui qui a déjeuné plus que d'habitude et à qui nous n'irions pas demander conseil pour une affaire importante; voilà, dis-je, des êtres qui semblent tout à fait hors de l'état commun, qui raisonnent, qui combinent, qui devinent, qui inventent avec une puissance, une finesse, une portée infiniment supérieure à ce que l'homme simplement raisonnable peut se flatter de tirer et d'obtenir de sa cervelle rassise. Gros, dans le temps de ses beaux ouvrages, déjeunait avec du vin de Champagne, en travaillant. Hoffmann a trouvé certainement dans le punch et le vin de Bourgogne ses meilleurs contes; quant aux musiciens, il est reconnu d'un consentement universel que le vin est leur Hippocrène...

Quel est l'homme si froid au potage qui ne s'anime à l'entremets et n'arrive quelquefois aux fruits tout étonné lui-même, en étonnant les autres, de sa verve? M. Fox n'arrivait guère à la tribune que dans un état d'ivresse; Sheridan et quelques autres de même; il est vrai que ce sont des Anglais. Il ne faudrait pourtant pas imiter ce fameux Suisse dont me parlait je ne sais qui, lequel, voyant les bons effets d'un coup de vin pris à propos dans certains cas de maladie, était devenu un ivrogne fieffé, pour se mettre à l'abri de toute espèce de maladies. On a vu beaucoup de musiciens qui, pour conserver leur dieu, c'est-à-dire leur bouteille, avaient été trouvés morts au coin des bornes.

Boissard [219] jouait, dans l'état d'ivresse du haschisch, un morceau de violon, comme cela ne lui était jamais arrivé, du consentement des gens présents.

[219] Boissard était le maître du salon où avaient lieu les séances du «Club des Haschischins», salon dans lequel Théophile Gautier rencontra pour la première fois Baudelaire, et où Balzac se trouvant invité refusa d'absorber la dangereuse substance. Dans la délicieuse préface des Fleurs du mal, Gautier parle ainsi de Boissard: «C'était un garçon des mieux doués que Boissard; il avait l'intelligence la plus ouverte; il comprenait la peinture, la poésie et la musique également bien; mais chez lui peut-être, le dilettante nuisait à l'artiste; l'admiration lui prenait trop de temps, il s'épuisait en enthousiasmes; nul doute que si la nécessité l'eût contraint de sa main de fer, il n'eût été un peintre excellent. Le succès qu'obtint au Salon son épisode de la Retraite de Russie en est le sûr garant. Mais, sans abandonner la peinture, il se laissa distraire par d'autres arts; il jouait du violon, organisait des quatuors, déchiffrait Bach, Beethoven, Meyerbeer et Mendelssohn, apprenait des langues, écrivait de la critique et faisait des sonnets charmants... Comme Baudelaire, amoureux des sensations rares, fussent-elles dangereuses, il voulut connaître ces «Paradis artificiels», qui plus tard vous font payer si cher leurs menteuses extases, et l'abus du haschich dut altérer sans doute cette santé si robuste et si florissante.» (Préface des Fleurs du mal, p. 6 et 7.)

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Champrosay, 3 juillet[220].--Extraits de Rousseau sur l'origine des langues.

L'homme qui fait un livre s'impose l'obligation de ne pas se contredire. Il est censé avoir pesé, balancé ses idées, de manière à être conséquent avec lui-même. Au contraire, dans un livre comme celui de Montaigne, qui n'est autre chose que le tableau mouvant d'une imagination humaine, il y a tout l'intérêt du naturel et toute la vivacité d'impressions rendues, exprimées aussitôt que senties. J'écris sur Michel-Ange: je sacrifie tout à Michel-Ange. J'écris sur le Puget: ses qualités seules m'apparaissent; je ne puis rien lui comparer. Tout ce qu'on peut exiger d'un écrivain, c'est-à-dire d'un homme, c'est que la fin de la page soit conséquente avec le commencement. Le défaut de sincérité que tout homme de bonne foi trouvera à tous les livres ou à presque tous, vient de ce désir si ridicule de mettre sa pensée du moment en harmonie avec celle de la veille. «Mon ami, tu étais hier dans une disposition à voir tout bleu; aujourd'hui tu vois tout rouge, et tu te bats contre ton sentiment.» Mentem mortalia tangunt. Le plus beau triomphe de l'écrivain est de faire penser ceux qui peuvent penser; c'est le plus grand plaisir qu'on puisse procurer à cette dernière classe de lecteurs. Quant à la prétention d'amuser ceux qui ne pensent pas, est-il une âme noble qui consente à s'abaisser à ce rôle de proxénète de l'esprit?

Pour le peu que j'ai fait de littérature, j'ai toujours éprouvé que, contrairement à l'opinion reçue et accréditée, surtout parmi les gens de lettres, il entrait véritablement plus de mécanisme dans la composition et l'exécution littéraire que dans la composition et l'exécution en peinture. Il est bien entendu qu'ici mécanisme ne veut pas dire ouvrage de la main, mais affaire de métier, dans laquelle n'entre pour rien l'inspiration, soit dit en passant pour MM. les littérateurs, qui ne croient pas être des ouvriers, parce qu'ils ne travaillent pas avec la main. J'ajouterai même, pour ce qui me concerne, et eu égard au peu d'essais que j'ai faits en littérature, que dans les difficultés matérielles que présente la peinture, je ne connais rien qui réponde au labeur ingrat de tourner et retourner des phrases et des mots, soit pour éviter une consonance, une répétition, soit enfin pour ajouter à la pensée des mots qui n'en donnent pas une idée précise. J'ai entendu dire à tous les gens de lettres que leur métier était diabolique, qu'il faut leur arracher leur besogne, et qu'il y avait une partie ingrate dont aucune facilité ne pouvait dispenser. Lord Byron dit: «Le besoin d'écrire bouillonne en moi comme une torture dont il faut que je me délivre, mais ce n'est jamais un plaisir, au contraire; la composition m'est un labeur violent.»... Je suis bien sûr que Raphaël, Rubens, Paul Véronèse, Murillo, tenant le pinceau ou le crayon, n'ont jamais rien éprouvé de semblable. Ils étaient sans doute animés d'une sorte de fièvre qui saisit les grands talents dans l'exécution, et ce n'est pas sans une agitation inquiète; mais cette inquiétude, qui est l'appréhension de ne pas être aussi sublime que le comporte leur génie, est loin d'être un tourment; c'est un aiguillon sans lequel on ne ferait rien, et qui même est le présage de la réalisation du sublime pour ces natures privilégiées. Pour un véritable peintre, les moindres accessoires présentent de l'amusement dans l'exécution, et l'inspiration anime les moindres détails.

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19 juillet.--Voltaire dit très justement qu'une fois qu'une langue est fixée par un certain nombre de bons auteurs, il n'y a plus à la changer. La raison, dit-il, en est bien simple: c'est que si l'on change la langue indéfiniment, ces bons auteurs finissent par ne plus être compris. Cette raison est, en effet, excellente, car à supposer qu'au milieu des innovations du langage ou à leur faveur, il s'élève de nouveaux talents, leur acquisition sera d'un médiocre intérêt, s'il faut leur sacrifier l'intelligence des anciens chefs-d'œuvre. D'ailleurs, quel besoin a-t-on d'innover dans le langage? Voyez tous ces hommes marquants de la même époque; ne semble-t-il pas que la langue se diversifie sous leur plume? Voyez dans un art voisin, la musique: ici sa langue, par force, n'est pas fixée; il est malheureusement vrai que l'invention d'un instrument nouveau, que de certaines combinaisons harmoniques qui auraient échappé aux devanciers, vont faire, je n'ose dire avancer l'art, mais changer entièrement, pour l'oreille, la signification ou l'impression de certains effets. Qu'arrive-t-il de là? C'est qu'au bout de trente ans, les chefs-d'œuvre ont vieilli, et ne causent plus d'émotion. Qu'est-ce que les modernes ont à mettre à côté des Mozart et des Cimarosa?... Et à supposer que Beethoven, Rossini et Weber, les derniers venus, ne vieillissent pas à leur tour, faut-il que nous ne les admirions qu'en négligeant les sublimes maîtres, qui non seulement sont tout aussi puissants qu'eux, mais encore ont été leurs modèles, et les ont menés où nous les voyons?

[220] Ici paraît pour la première fois le nom du pays où Delacroix avait sa campagne, aux environs de Paris, près de Draveil. Ce nom reparaîtra à chaque instant dans les années postérieures de son journal. Il y goûta de douces émotions de nature, si l'on en croit certaines notes de ce journal, et pourtant il écrivait au sujet du pays, en 1862: «Champrosay est un village d'opéra-comique. On n'y voit que des élégantes ou des paysans qui ont l'air d'avoir fait leurs toilettes dans la coulisse; la nature elle-même y semble fardée; je suis offusqué de tous ces jardinets et de ces petites maisons arrangées par des Parisiens. Aussi, quand je m'y trouve, je me sens plus attiré par mon atelier que par les distractions du lieu.» (Corresp., t. II, p. 317.)

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27 août.--Prêté à Villot [221] cinq dessins: le grand dessin du Vitrail de Taillebourg[222], le Mendiant à la pluie [223], la Fiancée de Lammermoor[224], et deux autres.

Prêté au Musée le tableau des Empereurs turcs.

[221] Frédéric Villot, peintre, né à Liège. Il fut l'un des premiers amis de Delacroix et resta lié avec lui jusqu'à la fin de sa vie. Il se distingua surtout comme aquafortiste. Il fut conservateur du Musée du Louvre, dont le catalogue fut fait sous sa direction.

[222] Voir Catalogue Robaut, n°s 748, 749.

[223] Voir Catalogue Robaut, n° 127.

[224] Voir Catalogue Robaut, n° 104.

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17 septembre.--Prêté à Villot une aquarelle: Le Christ au jardin des Oliviers[225], figure seule, et le calque d'icelui.

--Un original se faisant nommer Sidi-Mohammed ben Serrour est arrivé, il y a quelque temps, à Marseille, venant du Maroc, et jouant l'homme d'importance. Le public l'a cru aussitôt chargé de quelque négociation relative au traité pendant avec le Maroc. Les autorités ont rivalisé de zèle pour l'accueillir comme un hôte distingué, le préfet l'a accablé de civilités; on lui fit les honneurs de la parade; et il se prêtait à tout cela avec une dignité insouciante et majestueuse sous laquelle on croyait entrevoir une grande profondeur diplomatique. Sur la fin de son séjour, il a donné à connaître qu'il accepterait avec plaisir un témoignage de souvenir de la part des Marseillais, et a plus particulièrement fait savoir que ce qu'il désirait était une montre. Aussitôt on a fait venir de Paris une montre de prix que le Marocain a daigné recevoir. Le lendemain, il était parti, sans qu'on sût de quel côté et sans révéler ces profondes combinaisons qui tenaient en éveil l'attention publique.

--J'établis que, en général, ce ne sont pas les plus grands poètes qui prêtent le plus à la peinture; ceux qui y prêtent le plus sont ceux qui donnent une plus grande place aux descriptions. La vérité des passions et du caractère n'y est pas nécessaire. Pourquoi l'Arioste, malgré des sujets très propres à la peinture, incite-t-il moins que Shakespeare et lord Byron, par exemple, à représenter en peinture ses sujets? Je crois que c'est, d'une part, parce que les deux Anglais, bien qu'avec quelques traits principaux qui sont frappants pour l'imagination, sont souvent ampoulés et boursouflés. L'Arioste, au contraire, peint tellement avec les moyens de son art, il abuse si peu du pittoresque, de la description interminable; on ne peut rien lui dérober. On peut prendre d'un personnage de Shakespeare l'effet frappant, l'espèce de vérité pittoresque de son personnage, et y ajouter, suivant ses facultés, un certain degré de finesse; mais l'Arioste!.....

--Les Bretons croient que le singe est l'ouvrage du diable. Celui-ci, après avoir vu l'homme, création de Dieu, croit pouvoir, à son tour, créer un être à mettre en parallèle, mais il n'arrive qu'à une créature ébauchée et hideuse, emblème de l'impuissance orgueilleuse.

--Walter Scott dit, dans une lettre écrite peu avant sa mort, que la maladie dont il souffrait et qui l'entraîna au tombeau peu après, devait son origine à un excès de travail intellectuel. A l'occasion de sa fortune perdue, il lui arriva de travailler plus qu'il n'avait l'habitude, c'est-à-dire sept et huit heures. Il dit que quatre à cinq heures, tout au plus, de travail d'imagination sont suffisantes. On peut, dit-il, travailler au delà pour des compilations, etc.

Je crois éprouver que ce dernier me serait peut-être plus interdit que l'autre; tout travail où l'imagination n'a pas de part m'est impossible.

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23 septembre, en revenant de Champrosay.--Voici un exemple de la difficulté qu'il y a à s'entendre en ménage et à voir de la même manière. J'ai été visiter, à peu de distance de mon logis, une maison de campagne qui est à vendre. Le propriétaire est un directeur de spectacles ou de funambules enrichi, qui a fait là, depuis quatre à cinq ans qu'il y est installé, des folies de dépense: ponts chinois, rocailles, cabinets en verre de couleur avec sofas, lac encadré proprement dans du zinc, fruits magnifiques du reste et plantations dont il n'avait encore que le désagrément, puisqu'elles sont toutes fraîches. Mon homme ayant perdu sa femme se remarie: il a soixante ans; il prend un jeune tendron de vingt ans qui n'a pas le sou, par-dessus le marché. Au bout de quatre mois, sa jeune et charmante épouse prend en dégoût la maison de campagne, et l'époux la met en vente.

Quand j'ai appris cette histoire, j'ai pensé tout de suite que le plus grand malheur de ce pauvre homme n'est pas ce qui lui est arrivé là; il n'est qu'à la préface d'une longue histoire, et les regrets qu'il donnera à ses espaliers et à ses petits appartements arrangés pour ses vieux loisirs, seront bien vite des roses en comparaison des soucis qui l'attendent.

--Constable dit que la supériorité du vert de ses prairies tient à ce qu'il est un composé d'une multitude de verts différents. Ce qui donne le défaut d'intensité et de vie à la verdure du commun des paysagistes, c'est qu'ils la font ordinairement d'une teinte uniforme.

Ce qu'il dit ici du vert des prairies, peut s'appliquer à tous les autres tons.

--De l'importance des accessoires. Un très petit accessoire détruira quelquefois l'effet d'un tableau: les broussailles que je voulais mettre derrière le tigre de M. Roché [226] ôtaient la simplicité et l'étendue des plaines du fond.

[225] Voir Catalogue Robaut, n° 182 et additions.

[226] Roché, architecte, à qui Delacroix avait confié l'exécution des tombeaux de sa famille, notamment le monument qu'il éleva à son frère le général Delacroix, mort en 1845. C'est en reconnaissance de ses soins que Delacroix lui fit hommage du tableau dont il est question ici. (Voir Catalogue Robaut, n° 1019.) «Comme, au dernier Salon, j'avais exposé un Lion, qui avait généralement fait plaisir, j'ai pensé à vous envoyer une espèce de pendant à ce tableau.» (Corresp., t. I, p. 328 et 320.--Lettre à M. Roché).

1847

Mardi 19 janvier.--A dix heures et demie chez Gisors [227], pour le projet de l'escalier du Luxembourg. Ensuite à la galerie retrouver M. Masson [228]; il renonce de lui-même à graver le tableau. Chez Leleux[229]; causé d'un projet d'exposition. Temps superbe: gelée.

--Panthéon. Coupole de Gros; hélas! maigreur, inutilité.

Les pendentifs de Gérard que je ne connaissais pas: la Mort, la Gloire, avec Napoléon dans ses bras, et je ne sais quel Sauvage à genoux sur le devant; la Patrie, une grande femme armée et environnée de crêpes près d'un tombeau, gens prosternés, une figure volante sur le tombeau, qui est la seule belle chose de tout cet ouvrage: belle tournure, beau mouvement, l'œil poché par je ne sais quel accident; la Justice: il m'est impossible de me rappeler la moindre chose de ce tableau. La Mort: une femme soutient ou frappe, on ne sait lequel, un homme encore jeune, qui cherche à se retenir à un monument dont le caractère est incertain; sa pose n'est pas mauvaise; sur le devant, autres gens prosternés incompréhensibles.

Tout cela d'une couleur affreuse: des ciels ardoise, des tons qui percent les uns avec les autres, de tous côtés. Le luisant de la peinture achève de choquer et donne une maigreur insupportable à tout cela. Un cadre doré d'un caractère peu assorti à celui du monument, prenant trop de place pour la peinture, etc.

--Ensuite chez Vimont [230], mon élève. Vu un Prométhée, sur son rocher, avec des nymphes qui le consolent; l'idéal manque.

De chez Vimont au Jardin des plantes, à travers un quartier que je n'ai jamais vu:... petits passages occupés par des brocanteurs; toute une famille logée dans une échoppe, qui est à la fois la boutique, la cuisine, la chambre à coucher.

--Cabinet d'histoire naturelle public.

Éléphants, rhinocéros, hippopotames, animaux étranges! Rubens l'a rendu à merveille. J'ai été pénétré, en entrant dans cette collection, d'un sentiment de bonheur. A mesure que j'avançais, ce sentiment augmentait; il me semblait que mon être s'élevait au-dessus des vulgarités ou des petites idées, ou des petites inquiétudes du moment. Quelle variété prodigieuse d'animaux, et quelle variété d'espèces, de formes, de destination! A chaque instant, ce qui nous paraît la difformité à côté de ce qui nous semble la grâce. Ici les troupeaux de Neptune, les phoques, les morses, les baleines, l'immensité du poisson, à l'œil insensible, à la bouche stupidement ouverte; les crustacés, les araignées de mer, les tortues; puis la famille hideuse des serpents, le corps énorme du boa, avec sa petite tête; l'élégance de ses anneaux roulés autour de l'arbre; le hideux dragon, les lézards, les crocodiles, les caïmans, le gavial monstrueux, dont les mâchoires deviennent tout à coup effilées et terminées à l'endroit du nez par une saillie bizarre. Puis les animaux qui se rapprochent de notre nature: les innombrables cerfs, gazelles, élans, daims, chèvres, moutons, pieds fourchus, têtes cornues, cornes droites, tordues en anneaux; l'aurochs, race bovine; le bison, les dromadaires et les chameaux; les lamas, les cigognes qui y touchent; enfin la girafe, celles de Levaillant, recousues, rapiécées; mais celle de 1827 qui, après avoir fait le bonheur des badauds et brillé d'un éclat incomparable, a payé à son tour le funèbre tribut, mort aussi obscure que son entrée dans le monde avait été brillante; elle est là toute raide et toute gauche, comme la nature l'a faite. Celles qui l'ont précédée dans ces catacombes avaient été empaillées, sans doute, par des gens qui n'avaient pas vu l'allure de l'animal pendant sa vie: on leur a redressé fièrement le col, ne pouvant imaginer la bizarre tournure de cette tête portée en avant, comme l'enseigne d'une créature vivante.

Les tigres, les panthères, les jaguars, les lions!

D'où vient le mouvement que la vue de tout cela a produit chez moi? De ce que je suis sorti de mes idées de tous les jours qui sont tout mon monde, de ma rue qui est mon univers. Combien il est nécessaire de se secouer de temps en temps, de mettre la tête dehors, de chercher à lire dans la création, qui n'a rien de commun avec nos villes et avec les ouvrages des hommes! Certes, cette vue rend meilleur et plus tranquille.

En sortant de là, les arbres ont eu leur part d'admiration, et ils ont été pour quelque chose dans le sentiment de plaisir que cette journée m'a donné... Je suis revenu par l'extrémité du jardin sur le quai. A pied une partie du chemin et l'autre dans les omnibus.

J'écris ceci au coin de mon feu, enchanté d'avoir été, avant de rentrer, acheter cet agenda, que je commence un jour heureux. Puissé-je continuer souvent à me rendre compte ainsi de mes impressions! J'y verrai souvent ce qu'on gagne à noter ses impressions et à les creuser, en se les rappelant.

--Statue de Buffon pas mauvaise, pas trop ridicule. Bustes des grands naturalistes français, Daubenton, Cuvier, Lacépède, etc., etc.

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20 janvier.--Travaillé au tableau de Valentin[231]; fait le fond le soir chez J...

M. Auguste m'a prêté une aquarelle, Cheval noir, plus deux volumes des Souvenirs de la Terreur; il m'a rendu la petite galerie d'Alger (tablette) et un porte-manteau.

En rentrant le soir, j'ai trouvé la pièce de Ponsard qu'il avait pris la peine d'apporter [232].

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21 janvier.--Resté chez moi toute la journée. Le pastel du lion, pour les inondés. Composé trois sujets: le Christ portant sa croix, d'après une ancienne sépia; le Christ au jardin des Oliviers, pour M. Roché [233]; le Christ étendu sur une pierre, reçu par les saintes femmes.

Je lis les Souvenirs de la Terreur, de G. Duval[234]. Les frais de mise en scène, les conversations supposées, imaginées, pour donner de la couleur et de la réalité, ôtent toute confiance. La haine systématique contre la révolution se montre trop à découvert. L'historien cependant aurait à profiter dans cette lecture, non pour les petits faits qui y sont rapportés, mais il y verrait, à travers la partialité de l'écrivain, qu'il y a fort à rabattre de l'enthousiasme et de la spontanéité dans les mouvements que l'on admire le plus à cette époque. Ce qu'on y voit des rouages subalternes réduit à la proportion de complots ce qui paraît souvent dans l'histoire l'effet du sentiment national.

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22 janvier.--Commencé et avancé beaucoup le pastel représentant le Christ aux Oliviers.

--Robert Bruce[235], le soir, avec Mme de Forget.

--Quand j'irai voir le tableau de Rubens, rue Taranne, aller chez Mme Cavé [236].

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23 janvier.--Composé le Portement de croix. Continué le pastel du Christ.

--Dans le transept de Saint-Sulpice [237], sujets qui pourraient convenir: Assomption.--Ascension.--Moïse recevant les tables de la loi, le peuple au bas de la montagne, les anciens à mi-chemin, en bas et groupés, en s'étageant, armée, chevaux, femmes, camp.--Moïse sur la montagne, tenant ses bras élevés pendant la bataille.--Déluge.--Tour de Babel.--Apocalypse.--Crucifiement, les morts ressuscitant dans le bas de la composition; soldats partageant les habits; anges dans le haut, recueillant le précieux sang et retournant au ciel.--Dans le Portement de croix, sur le plan en dessous du Christ, saintes femmes montant péniblement.

Penser, pour ces tableaux, à la belle exagération des chevaux et des hommes de Rubens, surtout dans la Chasse de Soutman [238].

--L'Ange exterminant l'armée des Assyriens.

Quatre beaux sujets pour le transept de Saint-Sulpice seraient quant à présent:

1° Le Portement de croix.--Le Christ vers le milieu de la composition succombant sous le faix; sainte Véronique, etc.; en avant, les larrons montant; plus bas, la Vierge, ses amies, le peuple et soldats.

2° En pendant, la Mise au sépulcre. La croix en haut, avec bourreaux, soldats emportant les échelles et instruments; le corps des larrons resté sur la croix; anges versant des parfums sur la croix du Christ, ou pleurant; au milieu, le Christ porté par les hommes et suivi par les saintes femmes; le groupe descendant vers une caverne où des disciples préparent le tombeau. Hommes levant la pierre; anges tenant une torche. Le dessous de la montagne, effet de lumière, etc.

3° Apocalypse.--Le sujet déjà médité.

4° L'Ange renversant l'armée des Assyriens.--L'armée montant dans les roches; chevaux et chars renversés.

--Venu M. Wertheimer [239]; il me demande la Course d'Arabes.

--Le soir, chez Deforge [240]. Vu Laurent Jan [241],--Chez Pierret. Villot et sa femme.

Temps magnifique. Lune. Revenu à pied très tard, avec plaisir.

--Travaillé aux Femmes d'Alger.[242]

--Villot me parle du papier transparent pour lithographies.

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24 janvier.--Le soir, chez M. Thiers. Revu d'Aragon. Quand il n'y avait plus que quelques personnes, il nous a parlé du maréchal Soult. Il nous a dit qu'il mettait au défi de lui trouver une seule action d'éclat dans sa vie. Très laborieux, etc... Au camp de Boulogne, il fut un des instruments de l'élévation à l'Empire. On ne savait comment s'y prendre. L'armée, tout attachée qu'elle était au premier Consul, le Sénat, s'y seraient probablement refusés. On eut l'idée, et je pense que ce fut le général Soult, de faire signer une pétition à un corps désorganisé de dragons, lequel, étant mis à pied et désœuvré, était tout voisin de la démoralisation qu'entraîne l'oisiveté chez les soldats. Ils signèrent la pétition, qui fut présentée au Sénat comme le vœu de l'armée. Cambacérès était contre. Fouché, voulant également rentrer en grâce, se remua beaucoup. Le Sénat imita dans cette circonstance l'exemple du Sénat de Rome, dans le temps des empereurs... Ils s'empressaient de nommer à l'avance celui qu'ils voyaient sur le point de l'être par les soldats.

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25 janvier.--L'influence des lignes principales est immense dans une composition.

J'ai sous les yeux les Chasses de Rubens; une entre autres, celle aux lions, gravée à l'eau-forte par Soutman, où une lionne s'élançant du fond du tableau est arrêtée par la lance d'un cavalier qui se retourne; on voit la lance plier en s'enfonçant dans le poitrail de la bête furieuse. Sur le devant, un cavalier maure renversé; son cheval, renversé également, est déjà saisi par un énorme lion, mais l'animal se retourne avec une grimace horrible vers un autre combattant étendu tout à fait par terre, qui, dans un dernier effort, enfonce dans le corps du monstre un poignard d'une largeur effrayante; il est comme cloué à terre par une des pattes de derrière de l'animal, qui lui laboure affreusement la face en se sentant percer. Les chevaux cabrés, les crins hérissés, mille accessoires, les bouchers détachés, les brides entortillées, tout cela est fait pour frapper l'imagination, et l'exécution est admirable. Mais l'aspect est confus, l'œil ne sait où se fixer, il a le sentiment d'un affreux désordre; il semble que l'art n'y a pas assez présidé, pour augmenter par une prudente distribution ou par des sacrifices l'effet de tant d'inventions de génie.

Au contraire, dans la Chasse à l'hippopotame, les détails n'offrent point le même effort d'imagination; on voit sur le devant un crocodile qui doit être assurément dans la peinture un chef-d'œuvre d'exécution; mais son action eût pu être plus intéressante. L'hippopotame, qui est le héros de l'action, est une bête informe qu'aucune exécution ne pourrait rendre supportable. L'action des chiens qui s'élancent est très énergique, mais Rubens a répété souvent cette intention. Sur la description, ce tableau semblera de tout point inférieur au précédent; cependant, par la manière dont les groupes sont disposés, ou plutôt du seul et unique groupe qui forme le tableau tout entier, l'imagination reçoit un choc, qui se renouvelle toutes les fois qu'on y jette les yeux, de même que, dans la Chasse aux lions, elle est toujours jetée dans la même incertitude par la dispersion de la lumière et l'incertitude des lignes.

Dans la Chasse à l'hippopotame, le monstre amphibie occupe le centre; cavaliers, chevaux, chiens, tous se précipitent sur lui avec fureur. La composition offre à peu près la disposition d'une croix de Saint-André, avec l'hippopotame au milieu. L'homme renversé à terre et étendu dans les roseaux sous les pattes du crocodile, prolonge par en bas une ligne de lumière qui empêche la composition d'avoir trop d'importance dans la partie supérieure, et ce qui est d'un effet incomparable, c'est cette grande partie du ciel qui encadre le tout de deux côtés, surtout dans la partie gauche qui est entièrement nue, et donne à l'ensemble, par la simplicité de ce contraste, un mouvement, une variété, et en même temps une unité incomparables.

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26 janvier.--Travaillé à la Course arabe.

Dîné chez M. Thiers. Je ne sais que dire aux gens que je rencontre chez lui, et ils ne savent que me dire. De temps en temps, on me parle peinture, en s'apercevant de l'ennui que me causent ces conversations des hommes politiques, la Chambre, etc.

Que ce genre moderne, pour le dîner, est froid et ennuyeux! Ces laquais, qui font tous les frais, en quelque sorte, et vous donnent véritablement à dîner..... Le dîner est la chose dont on s'occupe le moins: on le dépêche, comme on s'acquitte d'une désagréable fonction. Plus de cordialité, de bonhomie. Ces verreries si fragiles..... luxe sot! Je ne puis toucher à mon verre sans le renverser et jeter sur la nappe la moitié de ce qu'il contient. Je me suis échappé aussitôt que j'ai pu.

La princesse Demidoff y est venue. M. de Rémusat y dînait; c'est un homme charmant, mais après bonjour et bonsoir, je ne sais que lui dire.

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27 janvier.--Travaillé aux Arabes en course.

--Le soir, été voir Labbé, puis Leblond. Garcia [243] y était.

Parlé de l'opinion de Diderot sur le comédien. Il prétend que le comédien, tout en se possédant, doit être passionné. Je lui soutiens que tout se passe dans l'imagination. Diderot, en refusant toute sensibilité à l'acteur, ne dit pas assez que l'imagination y supplée. Ce que j'ai entendu dire à Talma explique assez bien les deux effets combinés de l'espèce d'inspiration nécessaire au comédien et de l'empire qu'il doit en même temps conserver sur lui-même. Il disait être en scène parfaitement le maître de diriger son inspiration et de se juger, tout en ayant l'air de se livrer; mais il ajoutait que si, dans ce moment, on était venu lui annoncer que sa maison était en feu, il n'eût pu s'arracher à la situation: c'est le fait de tout homme en train d'un travail qui occupe toutes ses facultés, mais dont l'âme n'est pas, pour cela, bouleversée par une émotion.

Garcia, en défendant le parti de la sensibilité et de la vraie passion, pense à sa sœur, la Malibran. Il nous a dit, comme preuve de son grand talent de comédienne, qu'elle ne savait jamais comment elle jouerait. Ainsi, dans le Roméo, quand elle arrive au tombeau de Juliette, tantôt elle s'arrêtait, en entrant, contre un pilier, dans un abattement douloureux, tantôt elle se prosternait en sanglotant, devant la pierre, etc.; elle arrivait ainsi à des effets très énergiques et qui semblaient très vrais, mais il lui arrivait aussi d'être exagérée et déplacée, par conséquent insupportable. Je ne me rappelle pas l'avoir jamais vue noble. Quand elle arrivait le plus près du sublime, ce n'était jamais que celui que peut atteindre une bourgeoise; en un mot, elle manquait complètement d'idéal. Elle était comme les jeunes gens qui ont du talent, mais dont l'âge plus bouillant et l'inexpérience leur persuadent toujours qu'ils n'en feront jamais assez; il semblait qu'elle cherchât toujours des effets nouveaux dans une situation. Si l'on s'engage dans cette voie, on n'a jamais fini: ce n'est jamais celle du talent consommé; une fois ses études faites et le point trouvé, il ne s'en départ plus.... C'était le propre du talent de la Pasta. C'est ainsi qu'ont fait Rubens, Raphaël, tous les grands compositeurs. Outre qu'avec l'autre méthode, l'esprit se trouve toujours dans une perpétuelle incertitude, la vie se passerait en essais sur un seul sujet. Quand la Malibran avait fini sa soirée, elle était épuisée: la fatigue morale se joignait à la fatigue physique, et son frère convient qu'elle n'eût pu vivre longtemps ainsi.

Je lui dis que Garcia, son père, était un grand comédien, constamment le même, dans tous ses rôles, malgré son inspiration apparente. Il lui avait vu, pour l'Othello, étudier une grimace devant la glace; la sensibilité ne procéderait pas ainsi.

Garcia nous contait encore que la Malibran était embarrassée de l'effet qu'elle devait chercher pour le moment où l'arrivée imprévue de son père suspend les transports de sa joie, quand elle vient d'apprendre qu'Othello est vivant. Elle consultait à cet égard Mme Naldi, la femme du Naldi qui périt par l'explosion d'une marmite, et mère de Mme de Sparre [244]. Cette femme avait été une excellente actrice; elle lui dit qu'ayant à jouer le rôle de Galatée dans Pygmalion, et ayant conservé pendant tout le temps nécessaire une immobilité tout à fait étonnante, elle avait produit le plus grand effet, au moment où elle fait le premier mouvement qui semble l'étincelle de la vie.

La Malibran, dans Marie Stuart, est amenée devant sa rivale Élisabeth par Leicester, qui la conjure de s'humilier devant sa rivale. Elle y consent enfin, et, s'agenouillant complètement, elle implore tout de bon; mais outrée de l'inflexible rigueur d'Élisabeth, elle se relevait avec impétuosité et se livrait à une fureur qui faisait, disait-il, le plus grand effet. Elle mettait en lambeaux son mouchoir et jusqu'à ses gants; voilà encore de ces effets auxquels un grand artiste ne descendra jamais. Ce sont ceux-là qui ravissent les loges et font à ceux qui se les permettent une réputation éphémère.

Le talent de l'acteur a cela de fâcheux qu'il est impossible, après sa mort, d'établir aucune comparaison entre lui et les rivaux qui lui disputaient les applaudissements de son vivant. La postérité ne connaît d'un acteur que la réputation que lui ont faite ses contemporains, et pour nos descendants, la Malibran sera mise sur la même ligne que la Pasta, et peut-être lui sera-t-elle préférée, si on tient compte des éloges outrés de ses contemporains. Garcia, en parlant de cette dernière, la classait dans les talents froids et compassés, plastiques, disait-il. Ce plastique, c'était l'idéal qu'il eût dû dire. A Milan, elle avait créé la Norma avec un éclat extraordinaire; on ne disait plus la Pasta, mais la Norma; Mme Malibran arrive, elle veut débuter par ce rôle; cet enfantillage lui réussit. Le public, partagé d'abord, la mit aux nues, et la Pasta fut oubliée. C'était la Malibran qui était devenue la Norma, et je n'ai pas de peine à le croire. Les gens de peu d'élévation, et point difficiles en matière de goût, et c'est malheureusement le plus grand nombre, préféreront toujours les talents de la nature de celui de la Malibran.

Si le peintre ne laissait rien de lui-même, et qu'on fût obligé de le juger, comme l'acteur, sur la foi des gens de son temps, combien les réputations seraient différentes de ce que la postérité les fait! Que de noms obscurs aujourd'hui ont dû, dans leur temps, jeter d'éclat, grâce au caprice de la mode et au mauvais goût des contemporains! Heureusement que, toute fragile qu'elle est, la peinture, et à son défaut la gravure, conserve et met sous les yeux de la postérité les pièces du procès, et permet de remettre à sa place l'homme éminent peu estimé du sot public passager, qui ne s'attache qu'au clinquant et à l'écorce du vrai.

Je ne crois pas qu'on puisse établir une similitude satisfaisante entre l'exécution de l'acteur et celle du peintre. Le premier a eu son moment d'inspiration violente et presque passionnée, dans lequel il a pu se mettre, toujours par l'imagination, à la place du personnage; mais une fois ses effets fixés, il doit, à chaque représentation, devenir déplus en plus froid, en rendant ses effets. Il ne fait en quelque sorte que donner chaque soir une épreuve nouvelle de sa conception première, et plus il s'éloigne du moment où son idéal, encore mal débrouillé, peut lui apparaître encore avec quelque confusion, plus il s'approche de la perfection: il calque, pour ainsi dire. Le peintre a bien cette première vue passionnée sur son sujet, mais cet essai de lui-même est plus informe que celui du comédien. Plus il aura de talent, plus le calme de l'étude ajoutera de beautés, non pas en se conformant le plus exactement possible à sa première idée, mais en la secondant par la chaleur de son exécution.

L'exécution, dans le peintre, doit toujours tenir de l'improvisation, et c'est en ceci qu'est la différence capitale avec celle du comédien. L'exécution du peintre ne sera belle qu'à la condition qu'il se sera réservé de s'abandonner un peu.

--Travaillé aux Arabes en course[245] et au Valentin.

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28 janvier.--Que la nature musicale est rare chez les Français!

--Travaillé au Valentin et à la copie du petit portrait de mon neveu.

--Éclairs, tonnerre vers quatre heures, avec grêle violente.

--Dîner chez Mme Marliani [246]; elle va passer un mois dans le Midi. J'ai revu chez elle Poirel, avec lequel je me suis plu. Chopin y était; il m'a parlé de son nouveau traitement par le massage; cela serait bien heureux. Le soir, un M. Ameilher a joué d'une guitare bizarre, qu'il a fait faire, suivant ses idées particulières. Il n'en tire pas, à mon avis, le parti nécessaire pour faire de l'effet, il joue trop faiblement. C'est la manière de tous les guitaristes de ne faire que de petits trilles, etc.

--Revenu avec Petetin[247], qui m'a parlé économie et placement d'argent. Il m'a dit qu'il est surprenant combien en peu de temps avec ces deux moyens, bien entendus, on peut augmenter sa fortune.

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29 janvier.--Fatigué de ma soirée d'hier. Leleux et Hédouin [248] sont venus me voir.

Il est probable qu'en faisant souvent sans modèle, quelque heureuse que soit la conception, on n'arrive pas à ces effets frappants qui sont obtenus simplement dans les grands maîtres, uniquement parce qu'ils ont rendu naïvement un effet de la nature, même ordinaire. Au reste, ce sera toujours l'écueil; les effets à la Prud'hon, à la Corrège, ne seront jamais ceux à la Rubens, par exemple. Dans le petit saint Martin, de Van Dyck, copié par Géricault, la composition est très ordinaire, cependant l'effet de ce cheval et de ce cavalier est immense. Il est très probable que cet effet est dû à ce que le motif a été vu sur nature par l'artiste. Mon petit Grec (le Comte Palatiano) a le même accent [249].

On pourrait dire que, par le procédé contraire, on arrive à des effets plus tendres et plus pénétrants, s'ils n'ont pas cet air frappant et magistral qui emporte tout de suite l'admiration. Le cheval blanc de saint Benoît, de Rubens, semble une chose tout à fait idéale et fait un effet bien puissant.

--Dîné chez Mme de Forget.

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31 janvier.--Travaillé aux Femmes d'Alger.

--Le soir, chez J... Elle a vu Vieillard [250]; il est toujours inconsolable.

Elle me donne un article de Gautier, sur le Luxembourg, qui est par-dessus les toits.

[227] Alphonse-Henri de Gisors, architecte, né en 1796, mort en 1866, élève de Percier. Il a exécuté notamment le remaniement du palais et du jardin du Luxembourg.

[228] Alphonse Masson, graveur. On lui doit plusieurs portraits de Delacroix. Ce fut lui qui fut chargé par le maître de graver à l'eau-forte le Massacre de Scio. Il a gravé aussi un Lion. (Voir Catalogue Robaut, n° 985.)

[229] Adolphe-Pierre Leleux, peintre de genre, né à Paris en 1812: il fit de la peinture sans autre guide que lui-même. Il commença par faire de la gravure, de la lithographie et des vignettes, pressé qu'il était par le besoin; puis, après plusieurs années de luttes, exposa au Salon de 1835 Un voyageur, aquarelle qui fut remarquée. Il voyagea en Bretagne, d'où il rapporta des études de nature et de mœurs; puis dans les Pyrénées aragonaises. Les événements de 1848 jetèrent Leleux dans une voie nouvelle: il donna le Mot d'ordre, scène de juin 1848; la Sortie, autre scène de Juin; Une patrouille de nuit à cheval, scène de Février. Certains critiques ont voulu faire de lui un des chefs de l'École réaliste en peinture, à cause de son exactitude à reproduire la nature.

[230] Alexandre Vimont, peintre, qui exposa aux Salons de 1846, de 1850 et de 1861.

[231] Mort de Valentin, toile datée de 1847. Salon de 1848, Exposition universelle de 1855. Vente Collot, 1852, 4,750 francs, à Mme M. Cottier, qui en a légué la nue propriété au Musée du Louvre. (Voir Catalogue Robaut, n° 1008.)

[232] Sans doute Agnès de Méranie, qui fut représentée à l'Odéon en décembre 1846, et dont le succès ne répondit pas aux espérances fondées sur l'auteur de Lucrèce.

[233] «Je travaille maintenant à mon petit Christ au jardin des Oliviers, que je fais au pastel et que je prierai Mme Roché d'accepter en souvenir de ses bontés.» (Corresp., t.I, p. 329.) Voir Catalogue Robaut, n° 178 et 999.

[234] Georges Duval, vaudevilliste français et auteur de plusieurs ouvrages sur la Révolution.

[235] Robert Bruce, opéra en trois actes, de Rossini, représenté à l'Opéra pour la première fois le 30 décembre 1846.

[236] Mme Cavé, artiste, née à Paris vers 1810; elle étudia l'aquarelle avec Camille Roqueplan, et exposa aux Salons de 1835 et 1836. Elle avait épousé le peintre Clément Boulanger, sous la direction duquel elle aborda la peinture de genre. Veuve en 1842, elle épousa, quelques années après, François Cavé, qui fut chef de la division des Beaux-Arts. En dehors des Salons, elle se fit connaître par une Méthode de dessin sans maître, qui parut en 1853, et qui eut l'honneur de fixer l'attention de Delacroix. Le peintre fit sur cette méthode un rapport qui fut publié par le Moniteur officiel et reproduit par les journaux d'Art. Il écrivait à ce propos en 1861: «Je suis persuadé que la simplicité de cette méthode porterait la conviction dans tous les esprits, abrégerait beaucoup nos travaux et amènerait une décision plus prompte.» Les écrits de Mme Cavé l'avaient assez frappé pour qu'à plusieurs reprises dans son Journal, on trouve des réflexions sur la technique de la peinture qui lui avaient été suggérées par elle. «Voilà la première méthode de dessin qui enseigne quelque chose»: tel était le début de l'article de Delacroix sur Mme Cavé.

[237] Au moment où une chapelle de Saint-Sulpice fut donnée à Delacroix pour la décorer, on parlait encore de lui confier le mur du transept de l'église. Ce projet fut abandonné, et la chapelle des Anges livrée à Delacroix, qui commença son travail en 1859 et ne le termina qu'en 1861.

[238] Soutman, peintre et graveur hollandais, né en 1580, mort en 1653, élève de Rubens.

[239] Amateur dont la vente eut lieu le 7 décembre 1871.

[240] Marchand de tableaux et de couleurs.

[241] Laurent Jan était un des journalistes les plus spirituels de cette époque.

[242] Il s'agit ici d'une variante du tableau: Femmes d'Alger, qui fut exposé au Salon de 1834 et qui appartient au Musée du Louvre. Le tableau dont il est question ici, et qui est mentionné au catalogue Robaut sous le titre: Femmes d'Alger dans leur intérieur, fut envoyé par Delacroix au Salon de 1849. La disposition des bras de la négresse n'est pas tout à fait la même que dans le tableau du Louvre. Il fait maintenant partie de la galerie Broyas au Musée de Montpellier.

[243] Manuel Garcia, musicien français, fils du célèbre chanteur Manuel Garcia. Formé par son père à l'enseignement du chant, il s'y consacra lui-même exclusivement, et fut attaché vers 1835 au Conservatoire de Paris. Ses sœurs, Marie et Pauline Garcia, se sont toutes deux rendues célèbres comme cantatrices, la première (morte en 1836 à Bruxelles) sous le nom de Mme Malibran, la seconde sous le nom de Mme Viardot.

[244] Giuseppe Naldi, chanteur italien, né en 1765, mort en 1820 à Paris. Après de grands succès en Angleterre, il débuta en 1819 sur la scène des Italiens, a Paris; mais l'année suivante un terrible accident vint mettre fin à sa carrière. Une marmite de récente invention, et dont la soupape avait été trop fortement fixée, éclata en morceaux dans une expérience, et Naldi, atteint par les débris, fut tué net.

Sa fille et son élève, Mlle Naldi, avait débuté également en 1819 au théâtre Italien et partagé la vogue de la Pasta. Elle quitta la scène en 1823 pour épouser le comte de Sparre, et depuis cette époque elle ne s'est plus fait entendre que dans les salons.

[245] Voir Catalogue Robaut, n° 468.

[246] Delacroix avait connu la comtesse Marliani chez George Sand. Son mari, le comte Marliani, compositeur et professeur de chant, fit représenter au théâtre Italien plusieurs opéras, notamment le Bravo.

[247] Anselme Petetin, administrateur et publiciste. Il fut successivement préfet et directeur de l'Imprimerie nationale.

[248] Edmond Hédouin, peintre et graveur, élève de Célestin Nanteuil et de Paul Delaroche. Il s'est surtout consacré au paysage et aux sujets de genre. Il fut chargé d'exécuter les peintures décoratives dans la galerie des fêtes au Palais-Royal.

[249] Voir le Catalogue Robaut, n° 170.

[250] Louis Müller, peintre, né en 1815, élève de Gros et de Coignet. Il remplaça Hippolyte Flandrin à l'Institut en 1864.

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2 février.--Le matin chez Müller.--Chez Gaultron [251].--Dupré et Rousseau venus dans la journée; ils m'ont répété beaucoup d'arguments en faveur de la fameuse société; mais j'avais pris mon parti, et leur ai déclaré ma complète aversion pour le projet.

Que faire après une journée, ou plutôt une matinée pareille? La sortie le matin et puis la venue de ces deux parleurs, au moment où j'eusse pu retrouver quelque disposition au travail, m'ont complètement abattu jusqu'au soir.

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3 février.--Müller [252] m'a rendu ma visite prestement; l'aplomb de ce jeune coq est remarquable. J'avais critiqué certaines parties de ses tableaux avec une réserve extrême; je ne puis m'empêcher en général de le faire, et je n'aime pas à affliger. Chez moi, il m'a paru tout à son aise: «Ceci est bien, ceci me déplaît.» Telles étaient les formes de son discours.

Hédouin est furieux. Il m'a parlé de l'extrême confiance en lui-même de Couture [253]. C'est assez le cachet de cette école, dans laquelle Müller se confond; l'autre cachet, c'est cet éternel blanc partout et cette lumière, qui semble faite avec de la farine.

J'ai effacé, sur ce que m'ont dit ces messieurs, la fenêtre du fond des Marocains endormis.[254]

--Henry m'apprend l'accouchement de sa sœur Claire.

--Travaillé aux Arabes en course: l'obscurité me force d'y renoncer.

Je commence alors à ébaucher le Christ au tombeau (toile de 100), le ciel seulement. [255]

Rivet [256] est arrivé à quatre heures. J'ai été heureux de le voir, et sa prévenance m'a charmé. Nous avons été bientôt comme autrefois. Je le trouve changé, et ce changement m'afflige. Il est très satisfait de mon article sur Prud'hon [257].

Resté le soir chez moi. Situation d'esprit mélancolique, si je puis dire, et point triste. Les diverses personnes que j'ai vues aujourd'hui ont causé sans doute cet état.

J'ai fait d'amères réflexions sur la profession d'artiste; cet isolement, ce sacrifice de presque tous les sentiments qui animent le commun des hommes.

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4 février.--Au moment de partir pour la Chambre des députés, M. Clément de Ris [258] est venu: aimable jeune homme. Laurent Jan est survenu; j'ai frémi en le voyant ramasser le gant aussitôt, sur quelques mots de l'interlocuteur qui, heureusement, est parti peu après. Laurent n'est pas resté non plus.

Arrivé à la Chambre à onze heures et demie. Vu, en arrivant, les voussures de Vernet [259]; il y a un volume à écrire sur l'affreuse décadence que cet ouvrage montre dans l'art du dix-neuvième siècle. Je ne parle pas seulement du mauvais goût et de la mesquine exécution des figures coloriées, mais les grisailles et ornements sont déplorables. Dans le dernier village, et du temps de Vanloo, elles eussent encore paru détestables.

J'ai revu avec plaisir mon hémicycle [260]; j'ai vu tout de suite ce qu'il fallait pour rétablir l'effet; le seul changement de la draperie de l'Orphée a donné de la vigueur au tout.

Quel dommage que l'expérience arrive tout juste à l'âge où les forces s'en vont! C'est une cruelle dérision de la nature que ce don du talent, qui n'arrive jamais qu'à force de temps et d'études qui usent la vigueur nécessaire à l'exécution.

--J'ai observé dans l'omnibus, à mon retour, l'effet de la demi-teinte dans les chevaux, comme les bais, les noirs, enfin à peau luisante: il faut les masser, comme le reste, avec un ton local, qui tient le milieu entre le luisant et le ton chaud coloré; sur cette préparation il suffit d'un glacis chaud et transparent pour le changement de plan de la partie ombrée ou reflétée, et sur les sommités de ce même ton de demi-teinte, les luisants se marquent avec des tons clairs et froids. Dans le cheval bai, cela est très remarquable.

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5 février.--J'ai passé toute la journée à me reposer et à lire dans ma chambre. Commencé Monte-Cristo: c'est fort amusant, sauf cependant les immenses dialogues qui remplissent les pages; mais, quand on a lu cela, on n'a rien lu...

Après dîner, chez Pierret, où j'ai trouvé le jeune Soulié [261]. Pierret est toujours malade de son point de côté. Ensuite chez Alberthe [262]; sa fille est alitée.

--Voici des titres d'ouvrages à avoir, que j'ai pris chez elle:

Moyen infaillible de conserver sa vue en bon état, jusqu'à une extrême vieillesse, traduit de l'allemand de M. G.-J. Beer, docteur en médecine de l'Université de Vienne.

Ifland: l'Art de prolonger la vie.

Confucius (dans le genre de Marc-Aurèle.)

Marc-Aurèle, ancienne édition, traduite par Dacier.

L'Homme de cour, de Balthazar Gracian[263], traduit par Amelot de la Houssaye [264].

--Chez Pierret, nous avons parlé des facéties et coq-à-l'âne de M. de

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