Chapitre 1
JOURNAL
DE
EUGÈNE DELACROIX
TOME DEUXIÈME
1850-1854
Notes et Éclaircissements par MM. Paul Flat et René Piot
Portraits et fac-simile
PARIS
LIBRAIRIE PLON
E. PLON, NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
Rue Garancière, 10
1893
[Illustration: Eugène Delacroix Musée du Louvre]
JOURNAL
de
EUGÈNE DELACROIX
1850
Bruxelles, samedi 6 juillet.--Parti pour Bruxelles avec Jenny, à huit heures, et nous étions arrivés à cinq heures moins un quart. Cela tente vraiment pour voyager.
Mauvaise installation dans l'auberge, qui me donne de l'humeur.
Promenade, le soir, au Parc qui me paraît d'une tristesse extrême.
Je remarque en une foule de choses le manque de goût de ce pays-ci, et quand on compare, j'ose le dire, tous les pays avec la France, on éprouve le même sentiment. Il y a dans ce parc, entre autres ornements, des figures terminées par des gaines qui entourent le bassin. C'était dans les intervalles qu'il les fallait! La manière inégale avec laquelle les arbres s'élancent, les rend gauches et de travers. Elles sont là comme par hasard. On voit là des statues dont les piédestaux ont un pied de hauteur; on peut converser avec ces héros et ces demi-dieux, et les statues sont ordinairement plus grandes que nature; elles sont disproportionnées, l'agrandissement, dans ce cas, n'étant calculé qu'à cause de la distance présumée où le piédestal doit placer la figure.
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Bruxelles, dimanche 7 juillet.--Le matin à Sainte-Gudule.
Magnifiques vitraux du seizième siècle. Charles V à genoux sous une espèce de portique qui laisse voir le ciel dans le fond; sa femme derrière lui; lignes comme celles de la Vierge, etc., du plus beau style italien. La composition occupe toute la hauteur de la fenêtre qui est une des deux de la croix de l'église. Celle d'en face, même composition, plus remarquable encore par le style; c'est aussi une figure d'empereur. Les arabesques, les figures qui s'y trouvent mêlées sont incomparables. Il y a encore trois ou quatre fenêtres du même style dans les fenêtres qui entourent le chœur; dans l'une d'elles François Ier à genoux, ainsi que l'empereur et sa femme derrière lui. Ils ont tous, rois ou empereurs, la couronne en tête; leur armure dorée pour la plupart avec le tabar armorié jusqu'au-dessus du genou; ainsi les fleurs de lis sont azur, etc., le manteau royal aussi. Celui de François Ier est bleu et fleurdelisé; celui de l'empereur est, je crois, de brocart.
Dans la partie du chœur qui fait face, qui est la chapelle de la Vierge, les fenêtres sont du siècle suivant. C'est le style de Rubens châtié[1]. L'exécution est très belle; on a cherché à colorer comme dans les tableaux, mais cette tentative, quoique aussi habile que possible, est un argument en faveur des vitraux des siècles précédents, et notamment de ceux dont j'ai parlé plus haut[2]. Le parti pris, la convention pour simplifier sont absolument nécessaires.
Il y a au fond du chœur des vitraux, d'après les dessins de Navez[3], qui entrent dans les inconvénients de ce genre bâtard. Il en résulte dans ces derniers, qui sont l'ouvrage de mauvais artistes venus dans de mauvais temps, qu'en voulant éviter ce qu'ils regardent comme des effets fâcheux, en plaçant les plombs à la manière des artistes anciens, ils les placent de manière à donner des idées toutes contraires à celles qu'ils veulent exprimer, ou à faire des effets ridicules. Leurs draperies et certaines parties qu'ils regardent comme moins importantes ont l'air d'être entourées à dessein de bordures noires, parce que leurs têtes, par exemple, se détachant sur des ciels, sans être contournées par des plombs, affectent de se rapprocher de l'effet des tableaux. Cet effet est complètement boiteux et manqué. Ils cherchent ainsi à colorer les chairs outre mesure. A quoi tient ce goût de certaines époques, et à quoi encore cette sottise de certaines autres, qui les rend impropres à reproduire même ce qui a été déjà bien fait!
--Beau sujet: David jouant de la harpe pour calmer les humeurs noires de Saül. Il y a un petit tableau de Lucas de Leyde[4]. Voici ce qu'on lit dans le catalogue: Saül, courbé par l'âge et par l'adversité, est assis dans une stalle sous un dais de pourpre. Il soulève une pique. David, qui se tient debout en face du roi, joue de la harpe. Diverses figures groupées convenablement pour le sujet.
Pendant que je regardais les vitraux de la chapelle de la Vierge, j'ai entendu, au milieu de la musique très bonne qu'on exécutait, le psaume favori de Chopin, de Juda vainqueur: voix d'enfants, accompagnement d'orgue, etc. J'ai été un instant dans le ravissement. C'est un argument à donner contre le rajeunissement outré du chant grégorien ou plutôt contre l'anathème prononcé si sottement contre les efforts de la musique chez les modernes, pour parler aux imaginations à l'église.
--Au Musée, dans la journée, et assez tard pour ne pas voir assez longtemps. Rubens est là magnifique[5]; la Montée au Calvaire[6], le Jésus qui veut foudroyer le monde, enfin tous, à des degrés différents, m'ont donné une sensation supérieure à ceux d'Anvers. Je crois que cela tient à leur réunion dans un seul local et tous rapprochés les uns des autres.
--Le soir à un petit théâtre: L'homme gris et le sous-préfet. J'ai beaucoup ri.
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Anvers, lundi 8 juillet.--Parti pour Anvers à huit heures.
--Le Musée très mal arrangé. L'ancien faisait plus d'effet[7]. Les Rubens disséminés perdent beaucoup. Je ne leur ai toutefois jamais trouvé à ce degré cette supériorité qui écrase tout le reste. Le Saint François, que je n'estimais pas autant, a été mon favori cette fois, et j'ai beaucoup goûté aussi le Christ sur les genoux du Père éternel, qui doit être du même temps. Je lis dans le catalogue que le Saint François a été peint quand Rubens avait quarante ou quarante-deux ans.
--Il y a des primitifs très remarquables au fond. En sortant, le Jésus flagellé, le Saint Paul..., chef-d'œuvre de génie s'il en fut. Il est un peu déparé par le grand bourreau qui est à gauche. Il faut vraiment un degré de sublime incroyable pour que cette ridicule figure ne gâte pas tout. À gauche, au contraire, et à peine visible, un nègre ou mulâtre qui fait partie des bourreaux, et qui est digne du reste. Ce dos en face, cette tête qui exprime si bien la fièvre de la douleur, le bras qu'on voit, tout cela est d'une inexprimable beauté.
--Je n'ai pas vu Saint-Jacques: je voulais revenir de bonne heure, et on ne se pressait pas d'ouvrir.
--J'avais été auparavant à Saint-Augustin. Grand tableau de Rubens à l'autel, et fait pour la place.--Mariage mystique de sainte Catherine; superbe composition, dont j'ai la gravure; mais l'effet est nul, à cause de la dégradation, de la moisissure et de l'absence complète de vernis.--Le Christ sortant du tombeau, de la cathédrale, est tout à fait invisible, à cause de la moisissure.
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Bruxelles, mardi 9 juillet.--Revenu à Bruxelles. Je devais partir aujourd'hui; je me suis donné encore ce jour.
J'ai fait une longue séance au Musée, où j'ai grelotté tout le temps, malgré la saison.
Le Calvaire et le Saint Liévin sont le comble de la maestria de Rubens.
L'Adoration des mages, que je trouve supérieure à celle d'Anvers, a de la sécheresse quand on la compare à ces deux autres; on n'y voit point de sacrifices; c'est au contraire l'art des négligences à propos, qui élève si haut les deux favoris dont j'ai parlé. Les pieds et la main du Christ à peine indiqués.
Il faut y joindre le Christ vengeur. La furie du pinceau et la verve ne peuvent aller plus loin.
L'Assomption[8] un peu sèche: la Gloire me paraît manquée; je ne puis croire qu'il n'y ait eu des accidents.
Il y a une belle Vierge couronnée, à droite en entrant. Vigueur d'effet, point autant de laisser aller que dans les beaux. Les nuages sont poussés jusqu'au noir. Ce diable d'homme ne se refuse rien. Le parti pris de faire briller la chair avant tout le force à des exagérations de vigueur.
--Chez le duc d'Arenberg, vers deux heures. Beau Rembrandt.
Tobie guéri par son fils. Esquisse de Rubens très grossièrement dessinée au pinceau, quelques figures ayant de la couleur, allégorie dans le genre de celle du Musée.
Lion de Van Thulden[9] sur son fond frotté d'une espèce de grisaille.
--Rubens indique souvent des rehauts avec du blanc; il commence ordinairement à colorer par une demi-teinte locale très peu empâtée. C'est là-dessus, à ce que je pense, qu'il place les clairs et les parties sombres. J'ai bien remarqué cette touche dans le Calvaire. Les chairs des deux larrons très différentes, sans efforts apparents. Il est évident qu'il modèle ou tourne la figure dans ce ton local d'ombre et de lumière, avant de mettre ses vigueurs. Je pense que ses tableaux légers comme celui-ci, et un Saint Benoît, qui lui ressemble, ont dû être faits ainsi. Dans la manière plus sèche, chaque morceau a été peint plus isolément.
Se rappeler les mains de la Sainte Véronique, le linge tout à fait gris; celles de la Vierge à côté, d'une sublime négligence; les deux larrons sublimes de tout point... La pâleur et l'air effaré du vieux coquin qui est par devant.
Dans le Saint François cachant le monde avec sa robe, simplicité extraordinaire d'exécution. Le gris de l'ébauche paraît partout. Un très léger ton local sur les chairs et quelques touches un peu plus empâtées pour les clairs.
Se rappeler souvent l'étude commencée, de Femme au lit, il y a un mois environ; le modelé déjà arrêté dans le ton local, sans rehauts d'ombres et de clairs; j'avais trouvé cela, il y a bien longtemps, dans une étude couchée[10]. L'instinct m'avait guidé de bonne heure.
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Mercredi 10 juillet.--Quitté Bruxelles. Pays charmant entre Liège et Verviers. Passé à Aix-la-Chapelle, sans pouvoir y entrer. Qu'il y a de temps que j'y suis venu avec ma bonne mère, ma bonne sœur et mon pauvre Charles!... Nous étions enfants tous les deux... J'ai aperçu assez longtemps le Louisberg où nous allions enlever des cerfs-volants avec Leroux, le cuisinier de ma mère. Où sont-ils tous?
Un peu avant, nous avions pris les voitures prussiennes, beaucoup plus étroites et incommodes que celles des Belges. Route insipide jusqu'à Cologne.
Arrivés par une pluie continue. Logé à l'hôtel de Hollande, sur le Rhin, d'où on a une très belle vue,... à ce que j'ai conjecturé, à cause du brouillard et du mauvais temps. Sensation triste de ces uniformes étrangers et de ce jargon.
Le vin du Rhin, à dîner, m'a fait trouver la situation tolérable; malheureusement, j'avais le plus mauvais lit possible, quoique le logis fût un des plus considérés.
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Jeudi 11 juillet.--Le matin, départ à cinq heures et demie en bateau par la pluie. Ennuis excessifs pour l'embarquement, le bagage, etc. La veille, à l'arrivée à Cologne, attente éternelle pour la visite de la douane.
Le voyage a été assez agréable, à partir de Bonn; les deux rives, surtout la rive droite, présentent de beaux aspects de montagnes, qui sont un peu gâtées par la culture. Vu, en passant, les Sept montagnes, célèbres dans les légendes allemandes.
Arrivés à Coblentz vers une heure, et départ pour Ems, où les ennuis du logement m'ont occupé jusqu'à cinq ou six heures. Casé provisoirement avec Jenny, dans une espèce de grenier, et le lendemain provisoirement encore, mais tolérablement.
Ce lendemain, après la visite du médecin, qui m'a plu assez, et qui ne m'appelle que M. Sainte-Croix, pris d'une petite migraine qui a été en empirant jusqu'au soir. Je n'ai rien mangé du tout et me suis guéri de la sorte.
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Ems, samedi 13 juillet.--Pris mon premier verre d'eau.
Ouverture de la Flûte enchantée, en plein air, exécutée par un petit orchestre, qui se tient là pour amuser les buveurs d'eau.
L'après-midi, petite promenade vers la hauteur, en passant le pont, et vu le cimetière et l'église. Tout cela est charmant, et pourtant je vis dans l'insipidité[11]. Est-ce que tout cela n'est point fait pour faire éprouver quelque sentiment de plaisir, ou bien est-ce que je commence à être moins susceptible? Je ne sais comment je vais remplir mon temps. Je n'ai pas de gravures, et n'ai de livres que l'Homme de cour et les Extraits de Voltaire.... Je trouverai peut-être à en louer.
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Dimanche 14.--Aujourd'hui dimanche, je peux dire que je suis rentré en possession de mon esprit. Aussi est-ce le premier jour où j'ai trouvé de l'intérêt à tout ce qui m'environne.
Ce lieu est vraiment charmant. J'ai été l'après midi, et dans une bonne disposition, me promener de l'autre côté de l'eau[12]. Là, assis sur un banc, je me suis mis à jeter sur mon calepin des réflexions analogues à celles que je trace ici. Je me suis dit et je ne puis assez me le redire pour mon repos et pour mon bonheur,--l'un et l'autre sont une même chose,--que je ne puis et ne dois vivre que par l'esprit; la nourriture qu'il demande est plus nécessaire à ma vie que celle qu'il faut à mon corps. Pourquoi ai-je tant vécu ce fameux jour? (J'écris ceci deux jours après.) C'est que j'ai eu beaucoup d'idées qui sont dans ce moment à cent lieues de moi.
Le secret de n'avoir pas d'ennuis, pour moi du moins, c'est d'avoir des idées. Je ne puis donc trop rechercher les moyens d'en faire naître. Les bons livres ont cet effet, et surtout certains livres parmi ceux-ci. La première condition est bien la santé; mais même dans un état languissant, certains livres peuvent rouvrir la porte par où s'épanche l'imagination.
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Jeudi 18 juillet.--«Dans la peinture et surtout dans le portrait, dit Mme Cavé dans son traité, c'est l'esprit qui parle à l'esprit, et non la science qui parle à la science.» Cette observation, plus profonde qu'elle ne l'a peut-être cru elle-même, est le procès fait à la pédanterie de l'exécution. Je me suis dit cent fois que la peinture, c'est-à-dire la peinture matérielle, n'était que le prétexte, que le pont entre l'esprit du peintre et celui du spectateur. La froide exactitude n'est pas l'art; l'ingénieux artifice, quand il plaît ou qu'il exprime, est l'art tout entier. La prétendue conscience de la plupart des peintres n'est que la perfection apportée à l'art d'ennuyer. Ces gens-là, s'ils le pouvaient, travailleraient avec le même scrupule l'envers de leurs tableaux... Il serait curieux de faire un traité de toutes les faussetés qui peuvent composer le vrai.
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Dimanche 21 juillet.--Fait une promenade très longue, en prenant par la ruelle qui est en face du pont. Monté au plus haut de la montagne et revenu par une autre route. J'ai trouvé tout à coup un petit sentier charmant rempli de thyms et de genévriers, et je me suis trouvé, à cette hauteur, au milieu des champs cultivés, des blés mûrs, et des prairies un peu en pente, à la vérité. Après avoir gravi de l'autre côté parmi les rochers, on trouve ici un tout autre aspect... Cette course a été au moins de trois heures.
--Dans la journée, je me suis mis sérieusement à l'article de Mme Cavé[13].
--J'ai résolu, ce qui m'a réussi, de boire l'eau avant le dîner. Après le dernier verre, vers cinq heures, je suis retourné dans ces charmantes prairies, qui longent la Lahn, en passant le pont et en prenant à gauche. J'étais tout rempli d'idées que le travail de la journée me faisait naître. Tout me semblait facile. J'aurais fait, je crois, l'article d'une haleine, si j'avais eu la force d'écrire pendant le temps nécessaire.
J'écris ceci le lendemain, c'est-à-dire le lundi, et ce beau feu s'est refroidi. Il faudrait, comme lord Byron, pouvoir retrouver l'inspiration à commandement. J'ai peut-être tort de l'envier en ceci, puisque dans la peinture j'ai la même faculté; mais soit que la littérature ne soit pas mon élément ou que je ne l'aie pas encore fait tel, quand je regarde ce papier rempli de petites taches noires, mon esprit ne s'enflamme pas aussi vite qu'à la vue de mon tableau ou seulement de ma palette. Ma palette fraîchement arrangée et brillante du contraste des couleurs suffit pour allumer mon enthousiasme.
Au reste, je suis persuadé que si j'écrivais plus souvent, j'arriverais à jouir de la même faculté en prenant la plume. Un peu d'insistance est nécessaire, et une fois la machine lancée, j'éprouve en écrivant autant de facilité qu'en peignant; et, chose singulière, j'ai moins besoin de revenir sur ce que j'ai fait. S'il ne s'agissait que de coudre des pensées à d'autres pensées, je me trouverais plus vite armé et sur le terrain dans l'attitude convenable; mais la suite à observer, le plan à respecter, et ne pas embrouiller le milieu de ses phrases, voilà ce qui fait la grande difficulté et qui entrave le jet de l'esprit. Vous voyez votre tableau d'un coup d'œil; dans votre manuscrit, vous ne voyez pas même la page entière, c'est-à-dire, vous ne pouvez pas l'embrasser tout entière par l'esprit; il faut une force singulière pour pouvoir en même temps embrasser l'ensemble de l'ouvrage et le conduire avec l'abondance ou la sobriété nécessaires, à travers les développements qui n'arrivent que successivement. Lord Byron dit que quand il écrit, il ne sait pas ce qui va venir après, et qu'il ne s'en inquiète guère... Sa poésie est en général dans le genre que j'appellerai admiratif; il tient plus de l'ode que de la narration, il peut donc s'abandonner à son caprice... La tâche de l'histoire me semble la plus difficile; il lui faut une attention soutenue sur mille objets à la fois, et à travers les citations, les énumérations précises, les faits qui ne tiennent qu'une place relative, il lui faut conserver cette chaleur qui anime le récit et en fait autre chose qu'un extrait de gazette.
L'expérience est indispensable pour apprendre tout ce qu'on peut faire avec son instrument, mais surtout pour éviter ce qui ne doit pas être tenté; l'homme sans maturité se jette dans des tentatives insensées; en voulant faire rendre à l'art plus qu'il ne doit et ne peut, il n'arrive pas même à un certain degré de supériorité dans les limites du possible. Il ne faut pas oublier que le langage (et j'appliquerai au langage dans tous les arts) est imparfait. Le grand écrivain supplée à cette imperfection par le tour particulier qu'il donne à la langue. L'expérience seule peut donner, même au plus grand talent, cette confiance d'avoir fait tout ce qui pouvait être fait. Il n'y a que les fous et les impuissants qui se tourmentent pour l'impossible. Et pourtant il faut être très hardi!... Sans hardiesse, et une hardiesse extrême, il n'y a pas de beautés. Jenny me disait, quand je lui lisais ce passage de lord Byron, où il vante le genièvre comme son Hippocrène, que c'était à cause de la hardiesse qu'il y puisait... Je crois que l'observation est juste, tout humiliante qu'elle est pour un grand nombre de beaux esprits, qui ont trouvé dans la bouteille cet adjuventum du talent qui les a fait atteindre la crête escarpée de l'art. Il faut donc être hors de soi, amens, pour être tout ce qu'on peut être! Heureux qui, comme Voltaire et autres grands hommes, peut se trouver dans cet état inspiré, en buvant de l'eau et en se tenant au régime!
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24 juillet.--Le jour de fête du duc de Nassau.
La musique du régiment prussien a joué plusieurs morceaux, un entre autres admirablement: c'était un pot pourri d'airs de Freyschütz.
[1] C'est l'expression même que Gros avait appliquée au talent de Delacroix, en 1822, à propos du Dante et Virgile. Le rapprochement nous a paru curieux à noter.
[2] Les plus beaux de ces vitraux ont été faits d'après les cartons de trois artistes flamands: Frans Floris, Van Orley et Van Thulden.
[3] François-Joseph Navez, peintre belge né en 1787, mort en 1869. Élève de David, il conquit en Belgique une grande réputation et devint successivement directeur de l'Académie royale des beaux-arts de Bruxelles, premier professeur de peinture à cette Académie, membre de l'Académie royale de Belgique et correspondant de l'Institut de France.
[4] Lucas de Leyde, peintre et graveur hollandais (1494-1533).
[5] Rappelons que Fromentin, comparant les deux Musées de Bruxelles et d'Anvers, écrivait à ce propos, en jugeant l'œuvre de Rubens: «Si j'écrivais l'histoire de Rubens, ce n'est point ici (à Bruxelles) que j'en écrirais le premier chapitre: j'irais saisir Rubens à ses origines, dans ses tableaux antérieurs à 1609; ou bien je choisirais une heure décisive, et c'est d'Anvers que j'examinerais cette carrière si directe, où l'on aperçoit à peine les ondulations d'un esprit qui se développe en largeur, agrandit ses voies, jamais les incertitudes et les démentis d'un esprit qui se cherche.» (Les Maîtres d'autrefois, p. 39.) Et plus loin il ajoute: «Admire-t-on toujours? Pas toujours. Reste-t-on froid? Presque jamais.»
[6] Delacroix a traité plusieurs fois le même sujet (voir Catalogue Robaut, nos 1377-1379), et chaque fois sa composition rappelle beaucoup celle du maître flamand, dont il fit une peinture. (Voir même Catalogue, n° 1941.)
[7] Depuis quelques années, le Musée a été encore transporté dans un nouvel édifice spacieux et bien aménagé.
[8] «Bien des années, écrit Fromentin, séparent l'Assomption de la Vierge des deux toiles dramatiques de Saint Liévin et du Christ montant au Calvaire.» Il parle de «la main puissante, effrénée ou raffinée qui peignait à la même heure le Martyre de saint Liévin, les Mages du Musée d'Anvers, ou le Saint Georges de l'église Saint-Jacques». (FROMENTIN, les Maîtres d'autrefois, p. 40, 41.)
[9] Théodore Van Thulden, peintre et graveur flamand (1607-1676).
[10] Voir Catalogue Robaut, nos 106 et 140.
[11] Delacroix écrit à Soulier: «Mes mauvais moments ont été dans les promenades à l'usage des promeneurs, parce que j'y rencontrais des faces fardées, habillées, bourgeoises ou aristocratiques, tous mannequins.» (Correspondance, t. II, p. 52.)
[12] «...À peine dans les champs, au milieu des paysans, des bœufs, de quelque chose de naturel enfin, je rentrais dans la possession de moi-même, je jouissais de la vie.» (Correspondance, t. II, p. 52.)
[13] Cet article sur l'enseignement du dessin parut dans la Revue des Deux Mondes, du 15 septembre 1850. Delacroix l'avait écrit à propos du livre de Mme Élisabeth Cavé: Le dessin sans maître.
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Vendredi 2 août.--Promenade dans le bois de sapins. Dessiné le clocher de l'église.
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Samedi 3 août.--Promenade par le chemin qui passe devant la petite église catholique.
Remonté assez loin, entre les deux montagnes; parvenu à une entrée de bois fort intéressante: un ravin très profond, dans lequel doit couler en hiver un torrent étroit bordé de grands hêtres... Tournure diabolique à la Robin des bois.
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Dimanche 4 août.--Parti d'Ems à sept heures environ. Route charmante dans une petite voiture, qui nous laissait admirer le paysage; les bords de la Lahn sont charmants. Château de Lahneck, ruine escarpée. Déjeuné à Coblentz.
Embarqué à midi et demi. Chaleur extrême, qui a un peu gâté le voyage. Les petites cultures, les vignes continuellement disposées en étage sur toute la hauteur de ces montagnes augmentent l'uniformité et ôtent l'aspect sauvage. Les ruines paraissent très petites; cela tient à la grande largeur du Rhin. À partir de Bingen, l'aspect change; les rives sont plates, mais ne manquent pas de charme... des îlots, des saules, etc.: le soleil couchant faisait merveille.
Arrivé à Mayence de mauvaise humeur. Bien soupé à l'hôtel du Rhin et passé une bonne nuit dans des lits enfin passables.
Relevé la nuit, admiré le clair de lune sur le Rhin; spectacle vraiment magnifique: le croissant, les étoiles, etc.
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Cologne, lundi 5 août.--Le matin aussi magnifique qu'avait été la nuit: le soleil en face et éblouissant.
Parti à sept heures et demie. Fait la route très rapidement et repassé par tout ce que j'avais vu la veille, éclairé diversement. À Coblentz, de bonne heure. Depuis Coblentz, resté dans la cabine du bateau pour me reposer de la veille et éviter la chaleur.
Avant quatre heures à Cologne, que j'ai trouvée tout en fête, et pavoisée de tous les drapeaux allemands possibles... On tirait des coups de canon sur le Rhin, etc. Hôtel du Rhin, où je n'ai pas été aussi bien qu'à Mayence.
Sorti vers cinq heures, à travers la ville qui me rappelle beaucoup Aix-la-Chapelle... Très animée et très intéressante. Couru à travers la ville par une chaleur affreuse.
Vu l'église de Sainte-Marie du Capitole, que j'avais prise pour Saint-Pierre. Attendu énormément pour se faire ouvrir, dans une espèce de cloître réarrangé, mais qui a dû être beau. L'église, extérieurement, du côté du chevet, très ancienne: gothique roman, en pierres de diverses couleurs. Portique intérieur très beau sous les orgues; marbre blanc et noir. Figures et petits tableaux, dans la nef, de la vie de saint Martin et autres, composés pour la plupart avec des figures de Rubens. Tableau double d'Albert Dürer dans une petite chapelle fermée.
De là, reparti pour trouver mon Saint Pierre. Après avoir demandé inutilement, tiré d'embarras par un confrère peintre en bâtiments qui, la brosse à la main et ôtant pour ainsi dire son bonnet au nom de Rubens, que tout le monde connaît ici, même les enfants et les fruitières, m'a renseigné comme il a pu. Église assez mesquine, précédée d'un cloître rempli de petites stations, calvaire, etc. La dévotion est extrême. Moyennant mes quinze silbergroschen ou un florin ou deux francs, j'ai vu le fameux Saint Pierre, lequel a pour envers une infâme copie. Le Saint est magnifique; les autres figures qui me paraissent avoir été faites seulement pour l'accompagner, et probablement composées et trouvées après coup, sont des plus faibles, mais toujours de la verve... En somme, j'en ai eu assez d'une fois. Je me rappelle pourtant encore avec admiration les jambes, le torse, la tête; c'est du plus beau, mais la composition ne saisit pas.
Rentré exténué à travers les rues, mais dîné de bonne heure.
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Malines, mardi 6 août.--À Cologne. Je comptais partir pour Bruxelles ou Malines dans la journée. Forcé de partir à dix heures, à cause des heures de départ.
Pris le commissionnaire pour aller voir la cathédrale. Ce malheureux édifice, qui ne sera jamais terminé, est encombré, pour l'éternité par conséquent, de baraques et de planches servant aux travaux. Saint-Ouen de Rouen, auquel on a cru devoir ajouter les clochers qui lui manquaient, pouvait très bien s'en passer; mais Cologne est à un état d'ébauche singulier, la nef n'est pas même couverte. Voilà ce qu'on devrait s'appliquer à finir; le portail entraînerait des travaux gigantesques, et les quelques pauvres diables qu'on aperçoit et qu'on entend dans ces baraques picoter des morceaux de pierre n'avanceront pas en trois siècles la besogne au dixième, à supposer qu'on leur donne de l'argent.
Ce qui est fait est magnifique. On sent une impression de grandeur, qui m'a rappelé la cathédrale de Séville. Le chœur et la croix sont faits depuis longtemps. On s'est amusé à dorer et peindre en rouge les chapiteaux du chœur. Les petits pendentifs sont occupés par des figures d'anges en style soi-disant raphaélesque, de l'effet le plus mesquin.
Plus j'assiste aux efforts qu'on fait pour restaurer les églises gothiques, et surtout pour les peindre, plus je persévère dans mon goût de les trouver d'autant plus belles qu'elles sont moins peintes. On a beau me dire et me prouver qu'elles l'étaient, chose dont je suis convaincu, puisque les traces existent encore, je persiste à trouver qu'il faut les laisser comme le temps les a faites; cette nudité les pare suffisamment; l'architecture a tout son effet, tandis que nos efforts, à nous autres hommes d'un autre temps, pour enluminer ces beaux monuments, les couvrent de contresens, font tout grimacer, rendent tout faux et odieux. Les vitraux que le roi de Bavière a donnés à Cologne sont encore un échantillon malheureux de nos écoles modernes; tout cela est plein du talent des Ingres et des Flandrin. Plus cela veut ressembler au gothique, plus cela tourne au colifichet, à la petite peinture néo-chrétienne des adeptes modernes. Quelle folie et quel malheur, quand cette fureur, qui pourrait s'exercer sans nuire dans nos petites expositions, est appliquée à dégrader de beaux ouvrages comme ces églises! Celle de Cologne est remplie de monuments curieux: des archevêques, des guerriers, des retables, tableaux ou sculptures, représentant la Passion, etc.
Vu en sortant l'église des Jésuites. Voilà le contre-pied de ce que nous faisons aujourd'hui: au lieu de s'amuser à imiter des monuments d'une autre époque, on faisait ce qu'on pouvait, mêlant gothique, Renaissance, tous les styles enfin; et de tout cela des artistes vraiment artistes savaient faire des ensembles charmants. On est ébloui dans ces églises de la profusion des richesses en marbres, statues, tombeaux, tapissant les murs et s'étalant sous les pieds. Des stalles en bois se prolongent tout le long des murs; l'orgue orné, etc.
En revenant, à l'Hôtel de ville: édifice charmant, de la Renaissance; en face, une maison probablement du temps de Henri IV: très imposant style rustique.
Cette ville est des plus intéressantes, animée, gaie et, sauf les uniformes prussiens qui me font un effet désagréable, faite pour l'imagination.
En allant au chemin de fer, revu l'extérieur des tours, etc.
--Parti à dix heures; chaleur extrême et route fatigante. Corvée des douanes, avant Verviers ou à Verviers même.
Écrivassé pendant la route sur mon petit calepin.--Arrivé à Malines à six heures environ. Bon petit hôtel de Saint-Jacques et bon souper qui m'a remis. Les grands hommes qui écrivent leurs mémoires ne parlent pas assez de l'influence d'un bon souper sur la situation de leur esprit. Je tiens fort à la terre par ce côté, pourvu toutefois que la digestion ne vienne pas contre-balancer l'effet favorable de Cérès et de Bacchus. Encore serait-il vrai que, tout le temps qu'on tient table et même encore quelque temps après, le cerveau voit les choses sous un autre aspect qu'auparavant. C'est une grande question qui humilie certains hommes, qui se croient ou qui se voudraient beaucoup plus qu'hommes, que ce feu qui naît de la bouteille et vous porte plus loin que vous n'eussiez été sans cela. Il faut bien s'y résigner, puisque non seulement cela est, mais que, de plus, cela est fort agréable.
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Malines, 7 août.--Couru les églises à Malines.
Église de Saint-Jean: là, l'Adoration des rois, le Saint Jean dans ta chaudière, et le Saint Jean-Baptiste, trois chefs-d'œuvre. C'est au rang des plus beaux. Les volets sont beaux aussi. Saint Jean écrivant, l'aigle au-dessus de lui, et de l'autre le Baptême de Notre-Seigneur. J'ai été voir le sacristain pour lui demander de les dessiner.
De là, à la cathédrale de Saint-Rombaud (Rumoldus). Magnifique église. Monuments de tous côtés: statues couchées des archevêques dans le chœur; statues des douze apôtres dans la nef, adossées aux piliers. La même chose à l'église de Sainte-Marie, où est la Pêche miraculeuse. Il y a dans la cathédrale un Van Dyck, le Christ au milieu des larrons, que j'ai trouvé très faible. Très grand tableau. Les tons bistrés dans les ombres le rendent très triste.
À Sainte-Marie, la Pêche de Rubens, avec les côtés, y compris les volets dont saint Pierre debout, de face, les clefs au-dessus de lui. De l'autre, saint André vêtu de couleurs obscures et déjà presque invisible par la moisissure, ainsi que la Pêche, qui commence à se ternir. Rubens est le peintre qui a le plus à perdre avec cette dégradation. Son habitude constante de faire les chairs plus claires que le reste en fait comme des fantômes quand les fonds sont devenus obscurs. Il est obligé de les pousser au sombre pour faire ressortir les tons des chairs.
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Malines, jeudi 8 août.--Parti pour Alost, à sept heures. Rencontré Raisson[14] à la station. Cette vieille figure de camarade m'a fait plaisir. Il est un peu froid, et cela n'en vaut peut-être que mieux. Nous avons été ensemble jusqu'à Audeghen, où j'ai pris l'omnibus d'Alost. Les ennuis de ce petit voyage étaient sauvés par le sentiment de plaisir que me cause ce pays, et aussi par cette vie décousue qui a son charme.
Arrivé par la pluie, descendu chez la bonne dame de l'auberge des Trois Rois, pauvre auberge de commis marchands.
J'ai commencé par aller voir le tableau: j'ai vu tout de suite, quoi qu'on prétende qu'il a peu souffert, que son aspect lisse et jaune était l'effet de la restauration. Il y a au-dessous, sur l'autel, deux esquisses de Rubens, représentant saint Roch.
Revenu déjeuner à l'auberge et attendu l'heure de retourner. Enfin, passé deux heures seul dans l'église à faire un croquis.
J'ai été, dans ce voyage, la providence des bedeaux.
À trois heures, reparti en société de trois prêtres d'une gaieté remarquable. Ils ont l'air dans ce pays d'être tout à fait chez eux; ils ont cet air heureux et confiant qui ne se rencontre pas, chez nous, chez les gens de cette robe.
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Malines, vendredi 9 août.--Malines. Couru encore les églises dans la matinée; la Pêche m'a paru bien plus belle; le Saint Pierre et le Saint André, qui servent de volets, admirables. Le Tobie, qui est l'envers du volet de saint André, est moins remarquable que l'autre, qui est le poisson trouvé par saint Pierre. ...Quelle aisance dans ce saint Pierre debout, drapé dans son manteau! Qu'il a peu cherché pour cela! Ces pieds vigoureux, cet arrangement puissant, ce bout de filet qui pend! Quelle force et quelle facilité[15]!
Charmante Élévation en croix. Bas-relief dans les bas côtés.
Temps charmant. Couru les autres églises avec un plaisir extrême. D'abord Notre-Dame d'Answyck: église moderne et bizarre; grands bas-reliefs au-dessus des arcades portant le dôme. Portement de croix, etc. Chaire à prêcher: Adam et Ève se cachant après le péché.
Pris les remparts par le temps le plus gai, pour aller à l'église Saint-Pierre et Saint-Paul, très belle église style Louis XIV, très riche, la plus riche de là.
Enfilades de tableaux représentant des miracles de Jésuites et autres religieux, peu remarquables, mais faisant leur effet, adossés aux murs et dans l'architecture. Peintres occupés à repeindre les piliers. On repeint sans cesse ici.
La place de l'Église a fort bon air.
Revenu à Saint-Rombaud et revu le Van Dyck, qui m'a moins déplu.
Rentré fatigué. J'avais abusé un peu, dans l'intention où j'étais d'aller dessiner. Reposé une heure environ et parti avec Jenny pour l'église Saint-Jean, où j'ai dessiné deux ou trois heures. Acheté des pots d'étain.
Le soir, je suis sorti de nouveau par la porte de ville qui est au bout de notre rue. Le matin, j'avais fait cette connaissance; le soir, elle était très pittoresque.
Revenu près de l'église de Notre-Dame. Dévotion des femmes devant les stations.
Je me suis enfoncé dans les rues. Côtoyé un grand canal, et enfin, vers neuf heures, je me suis perdu vers la cathédrale, dont j'ai eu de la peine à revenir.
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Samedi 10 août.--Samedi matin, parti pour Anvers. Une certaine lâcheté me faisait hésiter; j'ai eu tout sujet de m'applaudir, comme on verra, de mon courage.
Parti à sept heures. Déjeuné au Grand Laboureur. Des Anglais, toujours et partout!
Cathédrale: le tableau d'autel.
Couru après Braekeleer[16], qui se faisait d'abord tirer l'oreille, et qui m'a enfin donné rendez-vous pour le soir à six heures et demie.
Église Saint-Jacques Saint-Paul; les Jésuites, que j'ai fort admirés et qui m'a fait penser à l'ornementation de ma chapelle; marbres incrustés, etc.
Le port d'Anvers.
Saint-Antoine de Padoue. Église petite. Un Rubens médiocre, représentant le Saint et la Vierge.--La Flagellation de saint Paul, plus sublime que jamais.
--Le Calvaire dans ladite église. Je me suis rappelé que je l'avais vu il y a onze ans, dans des circonstances, différentes.
Enfin le Musée. Fait un croquis d'après Cranach. Admiré les Âmes du purgatoire, c'est de la plus belle manière de Rubens. Je ne pouvais me détacher du tableau de la Trinité, du Saint François, de la Sainte Famille, etc. Enfin, le jeune homme qui copie le grand Christ en croix m'a prêté son échelle, et j'ai vu le tableau dans un autre jour. C'est du plus beau temps; la demi-teinte est franchement tournée dans la préparation et les touches hardies de clair et d'ombres mises dans la pâte très épaisse, surtout dans le clair. Comment ne me suis-je aperçu que maintenant à quel point Rubens procède par la demi-teinte, surtout dans ses beaux ouvrages? Ses esquisses auraient dû me mettre sur la voie. Contrairement à ce qu'on dit du Titien, il ébauche le ton des figures qui paraissent foncées sur le ton clair. Cela explique aussi qu'en faisant le fond ensuite et par un besoin extrême de faire de l'effet, il s'applique à rendre les chairs brillantes outre mesure en rendant le fond obscur. La tête du Christ, celle du soldat qui descend de l'échelle, les jambes du Christ et celles de l'homme supplicié très colorées dans la préparation, et clairs posés seulement à petites places. La Madeleine remarquable pour cette qualité: on voit clairement les yeux, les cils, les sourcils, les coins de la bouche dessinés par-dessus, je crois, dans le frais, contrairement à Paul Véronèse.
Se rappeler aussi les Âmes du purgatoire. La demi-teinte tournée est évidente dans les figures du bas et les touches qui reviennent dessiner les traits. L'esquisse du tableau devait être bonne pour mettre à même de faire le tableau ainsi et à coup sûr. Chercher dans l'esquisse et aller sûrement dans l'exécution du tableau.
--Le soir, après dîner, parti par un beau soleil, pour aller chez Braekeleer; admiré, en remontant sa rue, de magnifiques chevaux flamands, un jaune et un noir.
Vu enfin la fameuse Élévation en croix: émotion excessive! Beaucoup de rapports avec la Méduse... Il est encore jeune et pense à satisfaire les pédants... Plein de Michel-Ange. Empâtement extraordinaire. Sécheresse qui touche au Mauzaisse, dans quelques parties, et pourtant point choquante. Cheveux très sèchement faits dans des têtes frisées, dans le vieillard à tête rouge et à cheveux blancs qui soulève la croix en bas à droite, dans le chien, etc.; n'est point préparé par la demi-teinte. Dans le volet de droite, on voit des préparations empâtées comme celles que je fais souvent et le glacis par-dessus, notamment dans le bras du Romain, qui tient le bâton, et dans les criminels qu'on crucifie. Encore plus probable, quoique dissimulé par le fini, dans le volet de gauche. La coloration a disparu dans les chairs, dont les clairs sont jaunes et les ombres noires. Plis étudiés pour faire du style, coiffures soignées. Plus de liberté, quoique d'un pinceau académique, dans le tableau du milieu, mais entièrement libre et revenu à sa nature, dans le volet du cheval, qui est au-dessus de tout.
Cela m'a grandi Géricault, qui avait cette force-là, et qui n'est en rien inférieur. Quoique d'une peinture moins savante dans l'Élévation en croix, il faut avouer que l'impression est peut-être plus gigantesque et plus élevée que dans les chefs-d'œuvre. Il était imbu d'ouvrages sublimes; on ne peut pas dire qu'il imitait. Il avait ce don-là, avec les autres en lui. Quelle différence avec les Carrache! En pensant à eux, on voit bien qu'il n'imitait pas; il est toujours Rubens.
Cela me sera utile pour mon plafond[17]. J'avais ce sentiment quand j'ai commencé. Peut-être le devais-je aussi à d'autres? La fréquentation de Michel-Ange a exalté et élevé successivement au-dessus d'eux-mêmes toutes les générations de peintres. Le grand style ne peut se passer du trait arrêté d'avance. En procédant par la demi-teinte, le contour vient le dernier: de là plus de réalité, mais plus de mollesse et peut-être moins de caractère.
Le soir, Braekeleer, qui m'avait dit qu'il lui serait impossible de me faire revoir les tableaux le lendemain, qu'il avait une partie, je ne sais quoi, est revenu, s'étant ravisé, je crois, sur ce que d'autres lui auront fait sentir que je méritais qu'on se dérange pour moi; est revenu, dis-je, me chercher pour passer la soirée avec ses amis les artistes et me promettre qu'il me mènerait derechef le lendemain.
Achevé la soirée avec M. Leys[18], un autre peintre et un amateur. Ils m'ont reconduit à mon hôtel des Pays-Bas.
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Malines, dimanche 11 août.--À Anvers. Vers dix heures, Braekeleer est venu me prendre pour retourner voir les tableaux de Rubens en restauration. Cet intarissable bavard m'a gâté cette seconde séance en étant sans cesse sur mon dos et ne parlant que de lui. L'impression d'hier soir, au crépuscule, avait été la bonne.
J'ai été tellement fatigué qu'après l'avoir accompagné chez l'amateur qui m'avait invité la veille à voir ses tableaux, je suis rentré à mon auberge, et j'ai dormi au lieu de retourner au Musée, ce qui aurait complété mes observations d'hier. Je suis donc resté paresseusement, écoutant le carillon qui m'enchante toujours, en attendant le dîner.
Nous partons à sept heures et demie. Trouvé au chemin de fer M. Van Huthen et un M. Cornelis, major d'artillerie, qui a été fort aimable et fort empressé, regrettant de n'avoir pu m'être utile. Mes amis ne me montrent pas cet intérêt-là. Il faut que la personne d'un homme dont le public s'occupe soit inconnue pour que ce sentiment d'empressement persiste. Quand on a vu plusieurs fois un homme remarquable, on le trouve fort justement à peu près semblable à tous les autres! Ses ouvrages nous l'avaient grandi et lui prêtaient de l'idéal. De là le proverbe: «Il n'y a pas de héros pour son valet de chambre.» Je crois qu'en y pensant mieux, on se convaincra qu'il en est autrement. Le véritable grand homme est bon à voir de près. Que les hommes superficiels, après s'être figuré qu'il était hors de la nature comme des personnages de roman, en viennent très vite à le trouver comme tout le monde, il n'y a là rien d'étonnant. Il appartient au vulgaire d'être toujours dans le faux ou à côté du vrai. L'admiration fanatique et persistante de tous ceux qui ont approché Napoléon me donne raison.
Le dimanche soir, en rentrant à Malines, sensation agréable de m'y retrouver. Tous ces bons Flamands étaient en fête; ces gens-là sont bien dans notre nature française.
--Dessiné de mémoire tout ce qui m'avait frappé pendant mon voyage d'Anvers.
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Bruxelles, lundi 12 août.--Sorti à neuf heures. Hôtel Tirlemont. Revu la cathédrale et ses magnifiques vitraux. Dessiné trop tôt et trouble d'estomac qui m'a causé un accident passager dont je me suis senti toute la journée. C'est en allant au Musée. J'y suis resté cependant jusqu'à trois heures.
--Tableau de Flinck. Celui de la première salle librement peint.
Le coup de lance. Le soldat qui perce le côté, d'une tonalité plus foncée que le larron qui est derrière, ce qui l'enlève parfaitement. Le larron, d'un ton doré,--son linge également de même valeur qui se confond avec le ciel qui est d'un gris chaud. Le cou du cheval plus clair:--un luisant très vif sur l'armure sous le bras du soldat à la lance, et le ciel très bleu entre les bras de l'autre.
La lumière dégradée sur les jambes du Christ depuis les genoux. La tête, le bras et l'autre main de la Madeleine très vifs. Les pieds du Christ, très demi-teintés, mais d'une légèreté admirable. Le genou se détachant à merveille sur le bras et la main de la Madeleine. Tout le genou du soldat qui descend de l'échelle, d'une valeur analogue aux pieds du Christ, sauf quelques luisants, mais doux.
Le linge du haut du bras de la Madeleine d'un blanc mat, quoique vif et analogue au col. La partie éclairée de l'échelle qui sépare ses cheveux du manteau rouge de saint Jean, d'un gris perle jaunâtre, presque comme les cheveux.
L'échelle contre les jambes du larron, ses deux jambes (sauf le genou droit un peu plus coloré), mais les pieds surtout, sauf l'ombre, du même ton gris bleuâtre, brunâtre. La croix près des pieds, de même. Le ciel à peu près de même valeur. Le bras du soldat se détache de la jambe du larron, seulement parce qu'il est un peu plus rouge.
Le groupe de la Vierge plus sombre en masse que la Madeleine, quoique dans le clair; mais la tête très brillante, quoiqu'un peu moins que la Madeleine, et les mains aussi brillantes que possible. Le saint Jean d'une valeur très demi-teintée du haut en bas. Le manteau bleu de la Vierge un peu plus clair que le rouge du manteau. Sa robe gris violet un peu plus foncée.
Le bâton de l'échelle a un clair qui se prolonge jusqu'à la jambe du larron.
La tête de la Madeleine se détache à merveille sur la partie demi-teinte claire du bois de la croix et par derrière sur le ciel de même valeur; comme je l'ai dit, toute cette grappe sublime de l'échelle, des pieds du larron, des jambes du soldat, de la cuirasse foncée avec son luisant qui relève le tout.
--Les petites esquisses sont bien plus fermes et mieux dessinées que les grands tableaux.
--Promenade dans le parc, pour me remettre, bar un temps gris. Descendu dans l'enfoncement.
Le soir, promenade vers le théâtre et à travers les passages. J'aimais à revoir tous ces lieux où je me suis plu il y a onze ans.
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Mardi 13 août.--Je lis à Bruxelles, dans le journal, qu'on a fait à Cambridge des expériences photographiques pour fixer le soleil, la lune et même des images d'étoiles. On a obtenu de l'étoile Alpha, de la Lyre, une empreinte de la grosseur d'une tête d'épingle. La lettre qui constate ce résultat fait une remarque aussi juste que curieuse: c'est que la lumière de l'étoile daguerréotypée mettant vingt ans à traverser l'espace qui la sépare de la terre, il en résulte que le rayon qui est venu se fixer sur la plaque avait quitté sa sphère céleste longtemps avant que Daguerre eût découvert le procédé au moyen duquel on vient de s'en rendre maître.
J'ai été languissamment au Musée; j'étais sous l'impression du malaise d'hier. Il y avait des courants d'air qui m'ont chassé.
Le matin, j'avais été chercher M. Van Huthen, au bout de la ville; il m'a mené chez quelques marchands d'estampes. J'ai remarqué de plus en plus combien le Portement de croix, le Christ foudroyant le monde, le Saint Liévin caractérisent une manière à part chez Rubens. Je crois que c'est la dernière. C'est la plus habile. L'opposition des tableaux voisins ne sert qu'à faire ressortir cette différence. L'Assomption est très sèche. Il en est de même de l'Adoration des mages, qui m'avait tant séduit le premier jour, sans doute à cause du soir.
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Paris, mercredi 14 août.--Parti de Bruxelles à neuf heures. Journée assez fatigante. Arrivé à Paris vers six heures.
Trouvé dans la diligence un original de soixante-dix ans ressemblant à M. Bertin le père, qui a une excellente philosophie; il vit à Louviers chez ses enfants. Le bonhomme s'est gardé la libre disposition de son argent qui n'est pas considérable, à ce qu'il dit, mais qui, employé comme il le sait faire, le rend très heureux. À tout instant il part, il va faire un voyage et revient quand il a assez de ses tournées. Il vit certainement davantage.
--Il me semble qu'il y a trois mois que j'ai quitté Paris.
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Samedi 17 août.--Ton fin pour demi-teinte d'or et pour draperie neutre propre à relever ce qui entoure par une opposition: Base, chrome le plus clair.--Demi-teinte, soit terre d'ombre, soit terre de Cassel blanc. Ocre ou autre ajouté suivant la convenance.
Ton jaune pour le ciel après le ton clair de jaune de Naples et blanc, qui entoure l'Apollon[19]: ocre jaune, blanc, chrome n° 2. En dégradant, la terre d'ombre naturelle substituée à l'ocre jaune.
Clairs du manteau de l'Éole: terre d'Italie naturelle, vermillon. Ombres: laque brûlée, terre d'Italie brûlée.
Clairs de la robe d'Iris: vert émeraude, jaune de chrome n° 2.--Ombres: vert émeraude, terre d'Italie naturelle.
Pour le ciel, le ton doré, à partir de la Gloire, clair autour du soleil: la terre d'Italie naturelle et blanc; le ton bleu de Prusse et blanc vient s'y marier, mais à sec.
--Pour préparer les figures pour le tableau, partir d'un bon trait, et quand Andrieu aura appliqué la couleur et commencé à tourner sa figure, le redresser dans ce premier travail et tâcher d'obtenir qu'il en vienne à bout avec cette aide... Les retouches que je ferai seront plus faciles. Il faudrait conserver le trait et le perfectionner même avant de s'en servir, de manière à poncer de nouveau sur la préparation peinte, quand le dessin se perdra.
Il faudra suivre en tout la préparation des décorateurs, et particulièrement pour les figures éloignées; les modeler avec teintes plates, comme nous avons fait dans le carton, les tailler par l'ombre, et pour ainsi dire sans ajouter de clairs.
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Vendredi 25 août.--Un critique dit de M. Bazin[20]: «M. Bazin est un homme de beaucoup d'esprit et qui se pique de n'avoir rien, en écrivant, de l'érudit de profession et du pédant.» Je me permettrai seulement de demander si, dans cette abstinence absolue de toute, citation et de toute note en un genre d'ouvrage qui les réclame naturellement, si dans cette suppression exacte de tout nom propre moderne, là même où l'auteur y songe le plus et y fait allusion, si dans cette attention tout épigrammatique de ne laisser sans rectification aucune des petites erreurs d'autrui, il n'y a pas une sorte de pédantisme. L'honnête homme est celui qui ne se pique de rien, a dit La Rochefoucauld; M. Bazin se pique d'être honnête homme. Quand on fait un métier, il faut franchement en être; c'est à la fois plus simple, plus commode, et de meilleur goût.
--Ce que dit M. Villemain de l'histoire (qu'elle est toujours à faire, etc.) peut se dire de tout. Non seulement je puis trouver, dans les récits d'un autre, matière à de nouveaux récits intéressants à mon point de vue, mais le propre récit que je viens de faire, je le referai de vingt manières différentes. Il n'y a probablement que Dieu ou qu'un dieu pour ne dire des choses que ce qui doit en être dit.
[14] Horace Raisson (1798-1854), homme de lettres et journaliste, a été un des collaborateurs de Balzac. C'était un des plus anciens camarades de Delacroix, qui l'avait connu vers 1816. (Voir Catalogue Robaut, nos 62, 63, 192, 1469.)
[15] «Ce qu'il y a de vraiment extraordinaire dans ce tableau, grâce aux circonstances qui me permettent de le voir de près et d'en saisir le travail aussi nettement que si Rubens l'exécutait devant moi, c'est qu'il a l'art de livrer tous ses secrets, et qu'en définitive il étonne à peu près autant que s'il n'en livrait aucun. Je vous ai déjà dit cela de Rubens, avant que cette nouvelle preuve me fût donnée.» (FROMENTIN, Les Maîtres d'autrefois, p. 61.)
[16] Ferdinand de Braekeleer, peintre belge, né en 1792, un des plus brillants représentants de l'école belge contemporaine. M. de Braekeleer était alors conservateur du Musée d'Anvers.
[17] Galerie d'Apollon.
[18] Henri Leys, peintre belge, né en 1815, mort en 1869, élève de Ferdinand de Braekeleer, son beau-frère. Son œuvre est considérable et des plus remarquables.
[19] Voir Catalogue Robaut, n° 1118.
[20] Il s'agit ici de Bazin, historien, né en 1797, mort en 1850, auteur d'ouvrages historiques estimés, notamment une Histoire de France sous Louis XIII et sous le cardinal Mazarin, qui obtint le prix Gobert.
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Mardi 3 septembre.--Commencé au Louvre pour le plafond[21].
J'ai aidé Andrieu à tracer les carreaux sur le carton.
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Mardi 17 septembre.--Reçu la visite de M. Laurens, de Montpellier, avec un M. Schirmer[22], paysagiste de Düsseldorf, et M. Saint-René Taillandier[23], de la Revue, qui m'a plu.
Puis Bonvin[24] avec une lettre de Mme Sand. Il a également de bonnes manières. Une Mme Camilla Gondolfi, pittrice sarda: elle habite Gênes et Turin pendant les sessions.
--Laurens m'apprend que Ziegler[25] fait une grande quantité de daguerréotypes, et entre autres des hommes nus. J'irai le voir pour lui demander de m'en prêter.
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Mercredi 18 septembre.--Visite de Wappers[26]. Il me parle de l'alumine. En la broyant avec tous les tons possibles, on obtient un transparent qui en fait une laque.
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Lundi 23 septembre.--Wappers, Halévy, Mercey, Duban ont dîné avec moi. Delaroche n'était pas à Paris.
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24 septembre.--Je remarquais dans la Susanne, de Paul Véronèse, combien l'ombre et la lumière sont simples chez lui-même sur les premiers plans. Dans une vaste composition comme le plafond, c'est encore bien plus nécessaire. La poitrine de la Susanne semble d'un seul ton, et elle est en pleine lumière; ses contours sont également très prononcés: nouveau moyen d'être clair à distance. Je l'ai éprouvé également sur le carton, après avoir tracé autour des figures un contour presque niais et sans accents.
--Sur le préjugé qu'on naît coloriste et qu'on devient dessinateur, ou bien le «nascuntur poetæ, fiunt oratores.»
--Sur les peintres-poètes et les peintres-prosateurs.
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Dimanche 29 septembre.--Mme Cavé est venue me lire partie de son traité de l'aquarelle, plein de choses charmantes.
En regardant l'esquisse que j'ai colorée de mémoire du Portement de croix de Rubens, je me dis qu'il faudrait ébaucher ainsi les tableaux avec cette intensité de ton qui manque un peu de lumière, mais qui établit les rapports de localité, et ensuite se livrer là-dessus et mettre la lumière et les accents avec la fantaisie et la verve nécessaires; ce serait le moyen de l'avoir (cette verve) quand il le faut, pour n'en pas dépenser inutilement, c'est-à-dire à la fin. C'est le contraire qui arrive le plus souvent, et à moi particulièrement.
On voit dans le tableau de Van Dyck (je ne parle pas de ses portraits) qu'il n'avait pas toujours la hardiesse nécessaire pour revenir vivement et avec inspiration sur cette préparation où la demi-teinte domine un peu trop.
Il faut à la fois concilier ce que Mme Cavé me disait de la couleur couleur et de la lumière lumière: faire trop dominer la lumière et la largeur des plans conduit à l'absence de demi-teintes et par conséquent à la décoloration; l'abus contraire nuit surtout dans les grandes compositions destinées à être vues de loin, comme les plafonds, etc. Dans cette dernière peinture, Paul Véronèse l'emporte sur Rubens par la simplicité des localités et la largeur de la lumière. (Se rappeler la Susanne et les vieillards du Musée, qui est une leçon à méditer.) Pour ne point paraître décolorée avec une lumière aussi large, il faut que la teinte locale de Paul Véronèse soit très montée de ton.
[21] Apollon vainqueur du serpent Python.
[22] Jean-Guillaume Schirmer, peintre allemand, né en 1807, mort en 1863. Il est, à vrai dire, le fondateur de l'école de paysage de Düsseldorf. En 1854, il fut appelé à la direction de l'école des beaux-arts de Carlsruhe.
[23] Saint-René Taillandier, littérateur, né en 1817, mort en 1879. D'abord professeur de littérature, puis collaborateur très actif de la Revue des Deux Mondes, il obtint en 1863 la chaire d'éloquence française à la Faculté de Paris et fut nommé en 1873 membre de l'Académie française.
[24] François Bonvin, peintre, né en 1817, mort en 1887. Bonvin peut être considéré comme un des meilleurs peintres de genre de notre époque.
[25] Jules-Claude Zieqler, peintre, né en 1804, mort en 1856. Élève d'Ingres, il débuta au Salon de 1832 par des tableaux qui commencèrent sa réputation. Il est l'auteur de la peinture qui décore la grande coupole de la Madeleine. Ziegler tient une place distinguée parmi les peintres de la première moitié de notre siècle.
[26] Baron Wappers, peintre belge, né à Anvers en 1803, mort en 1874. Il mérite d'être cité parmi les principaux peintres d'histoire de ce temps.
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Mercredi 9 octobre 1850.--Donné au sieur Lacroix, pour Bourges, marchand de couleurs incendié, un petit pastel représentant un Tigre gui lèche sa patte[27].
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Mercredi 16 octobre.--Des licences pittoresques. Chaque maître leur doit souvent des effets les plus sublimes: l'inachevé de Rembrandt, l'outré de Rubens. Les médiocres ne peuvent oser de la sorte; ils ne sont jamais hors d'eux-mêmes. La méthode ne peut tout régler; elle conduit tout le monde jusqu'à un certain point. Comment aucun des grands artistes n'a-t-il essayé de détruire cette foule de préjugés? ils auront été effrayés de la tâche et auront abandonné la foule à ses sottes idées.
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Champrosay, samedi 19 octobre.--Payé à Joseph Tissier, ce jour ou deux auparavant, la somme de 55 francs pour vingt-deux journées de travail au jardin. Il a eu l'effronterie de me présenter ce résultat depuis mon départ. De plus, 2 fr. 50 pour un jardinier, auquel il a acheté des fleurs.
[27] Voir Supplément au Catalogue Robaut, n° 309.
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3 novembre.--Rubens met franchement la demi-teinte grise du bord de l'ombre entre son ton local de chair et son frottis transparent. Ce ton chez lui règne tout du long. Paul Véronèse met à plat la demi-teinte de clair et celle de l'ombre. (J'ai remarqué par ma propre expérience que ce procédé donne déjà une illusion étonnante.) Il se contente de lier l'un à l'autre par un ton plus gris mis par places et à sec par-dessus. De même, il met, en frôlant, le ton vigoureux et transparent qui borde l'ombre du côté du ton gris.
Titien probablement ne savait pas comment il finirait un tableau... Rembrandt devait être souvent dans ce cas; ses emportements excessifs sont moins un effet de son intention que celui de tâtonnements successifs.
--Nous avons, dans notre promenade, observé des effets étonnants. C'était un soleil couchant: les tons de chrome, de laque les plus éclatants du côté du clair, et les ombres bleues et froides outre mesure. Ainsi l'ombre portée des arbres sur l'herbe naissante, laquelle était au soleil l'émeraude la plus chaude, était toute froide dans l'ombre portée des arbres tout jaunes, terre d'Italie, brun rouge et éclairés en face par le soleil, se détachant sur une partie de nuages gris qui allaient jusqu'au bleu. Il semble que plus les tons du clair sont chauds, plus la nature exagère l'opposition grise: témoin les demi-teintes dans les Arabes et natures cuivrées. Ce qui faisait que cet effet paraissait si vif dans le paysage, c'était précisé cette loi d'opposition.
Hier, je remarquais le même phénomène au soleil couchant: il n'est plus éclatant, plus frappant que le midi, que parce que les oppositions sont plus tranchées. Le gris des nuages, le soir, va jusqu'au bleu; la partie du ciel qui est pure est jaune vif ou orangé. Loi générale: plus d'opposition, plus d'éclat.
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Samedi 23 novembre.--Donné 10 francs d'avance au jardinier de Mme Desnous. Je suis convenu avec lui de 50 francs par an.
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Paris, 26 novembre.--Réunion au Palais-Royal de l'ancien jury, pour dépouiller le scrutin relatif au Salon. Resté jusqu'au dîner.
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Mercredi 27 novembre.--J'ai passé la matinée avec Guillemardet, chez lequel j'avais été pour lui recommander Mme Filleau.
Il me donne ce moyen de M. Dupin[28] pour trouver facilement ce qu'on a à dire: c'est de ne point penser aux expressions, lorsqu'on roule à l'avance sa matière dans sa tête, mais seulement de penser à la chose même et s'en bien pénétrer; l'expression arrive toute seule quand on vient à parler.
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Samedi 14 décembre.--Fini aujourd'hui l'examen pour la réception et le placement des tableaux.
Dans huit jours, nous retournerons pour voir de nouveau. Il y a trois semaines que nous ne faisons que cela.
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Dimanche 15 décembre.--M. Baldus me donne les recettes suivantes: pour coller le papier sur un panneau pour peindre, avoir des panneaux encadrés en bois simple et qui coûtent meilleur marché. Il faut nettoyer le verre sur lequel on doit calquer le dessin qu'on veut grandir, avec un chiffon et de l'eau-de-vie. Prendre de la colle forte et y mêler un peu de blanc d'Espagne, quand elle est chaude. En mettre sur le panneau et sur le dessin, et appliquer fortement. Quand le tout est bien pris et qu'on veut peindre, passer une couche de gélatine. En mettre de même sur la peinture faite avant de vernir.
Pour reboucher les crevasses dans les tableau avant de restaurer: Mastic qu'on trouve chez tous les restaurateurs de tableaux, fait de blanc d'Espagne et de colle de peau de lapin. Avant de retoucher, passer légèrement un siccatif, de manière à faire revenir le ton et à imbiber les endroits où est le mastic. Il est entendu qu'en lavant avec soin le tableau avant de retoucher, on n'a laissé le mastic que dans les crevasses. Pour retoucher des épreuves de photographie, mouiller le papier et l'appliquer sur un verre; il adhérera au moins pendant deux heures; retoucher dans l'humide avec aquarelle et rehaut de gouache.
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Samedi 28 décembre.--Chez Chabrier le soir. J'ai vu là Desgranges[29], qui me disait qu'il s'était heurté une fois contre un pendu dans les rues de Constantinople. C'était un boucher en contravention... Il en faut de très légères pour être puni du dernier supplice; une augmentation de moins d'un liard sur le prix fixé par la police est une raison suffisante. Au reste, cela n'étonne personne. Les janissaires lui disaient (à Desgranges), et c'est l'opinion commune dans le peuple, que le sultan a quatorze hommes à tuer par jour.
--Il y avait Villemain l'ingénieur et un ingénieur des ponts et chaussées. Ces messieurs regardaient une invasion comme impossible, d'abord parce que tout monde se réunirait contre l'étranger (plaisante sécurité dans un pays divisé); ensuite parce que l'artillerie était si perfectionnée que nulle force envahissante n'était capable d'en triompher, non plus que des tirailleurs combattant isolément et armés d'excellentes carabines, sous ce prétexte qu'une armée d'invasion devait agir par colonnes profondes, et que les habitants s'éparpillant et travaillant sur elle devaient en avoir raison. On avait beau leur objecter que l'artillerie d'une part était perfectionnée pour tout le monde, et que les assaillants auraient à ce sujet un avantage égal; que, de l'autre côté, rien ne les empêchait d'agir en tirailleurs... Il n'y a pas eu moyen de les tirer de là.
[28] Sans doute le grand orateur Dupin, dit Dupin aîné, qui fut successivement avocat, procureur général et président de l'Assemblée législative en 1849.
[29] Desgranges avait fait en 1832 le voyage au Maroc avec Delacroix et le comte de Mornay, en qualité d'interprète.
1851
Jeudi 2 janvier.--Ovale du plafond de Saint-Sulpice:
5 mètres = 15 pieds 4 pouces; 3 mètres 84 cent. = 12 pieds.
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Lundi 13 janvier.--M. Haro a à m'arranger:
Le Cheval gris terrassé par une lionne. Le rentoilage s'était dédoublé.
Arabe accroupi, provenant d'une toile plus grande, sur laquelle était la Susanne de Villot.
La grande toile où étaient deux études de Chats au bitume[30].
Le Boissy d'Anglas.[31]
[30] Voir Catalogue Robaut, n° 785.
[31] Ce tableau, qui est aujourd'hui au Musée de Bordeaux, fut peint pour un concours dans lequel la victoire resta au peintre Court. On reprochait à Delacroix de n'avoir pas, selon la tradition, découvert la tête du président de l'Assemblée. (Voir Cat. Robaut, n° 353.) Ce fut après cet échec et probablement encore sous l'impression pénible qu'il avait conservée de cette injustice qu'Eugène Delacroix écrivit à Achille Ricourt alors directeur de l'Artiste, la très belle lettre sur les concours, dans laquelle on lit ceci: «Je n'ai fait que glisser, au commencement de cet article, sur la difficulté de trouver des juges éclairés et impartiaux; je n'ai parlé ni des brigues ni des complaisances, et je n'ai pas assez appuyé, comme vous l'avez vu sans doute, sur l'impossibilité d'obtenir des jugements équitables. Cette matière est affligeante autant que féconde; je laisse à votre sagacité, Monsieur le rédacteur, à votre connaissance des mœurs et de la faiblesse de notre nature, à creuser ce triste sujet, à éclairer, si vous en avez le courage, les manœuvres de l'envie et de cette avidité nécessiteuse qui se précipite dans les concours comme à une curée.» (Corresp., t. I, p. 159.)
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28 février.--De Liszt sur Chopin.
«Quelque regretté qu'il soit et par tous les artistes et par tous ceux qui l'ont connu, il nous est permis de douter que le moment soit déjà venu où, apprécié à sa juste valeur, celui dont la perte nous est si particulièrement sensible, occupera le haut rang que lui réserve probablement l'avenir.»
Quelle que soit donc la popularité d'une partie des productions de celui que les souffrances avaient brisé longtemps avant la mort, il est néanmoins à présumer que la postérité aura pour ses ouvrages une estime moins frivole et moins légère que celle qui leur est encore accordée. Ceux qui, dans la suite, s'occuperont de l'histoire de la musique, feront sa part, et elle sera grande, à celui qui y marqua par un si rare génie mélodique, par de si heureux et remarquables agrandissements du tissu harmonique, que ses conquêtes seront avec raison plus prisées que mainte œuvre de surface plus étendue, jouée et rejouée par un grand nombre d'instruments, chantée et rechantée par la foule des prima donna.
En se renfermant dans le cadre exclusif du piano, Chopin, à notre sens, a fait preuve d'une des qualités les plus essentielles à un écrivain, la juste appréciation la forme dans laquelle il lui est donné d'exceller, et néanmoins ce fait, dont nous lui faisons un sérieux mérite, nuisit à l'importance de sa renommée.
Difficilement peut-être un autre, en possession de si hautes facultés mélodiques et harmoniques, eût-il résisté aux tentations que présentent les chants de l'archet, les alanguissements de la flûte, les assourdissements de la trompette, que nous nous obstinons encore à croire la seule messagère de la vieille déesse dont nous briguons les subites faveurs. Quelle conviction réfléchie ne lui a-t-il pas fallu pour se borner à un cercle plus aride en apparence et y faire éclore par son génie ce qui semblait ne pouvoir fleurir sur ce terrain? Quel pénétration intuitive ne révèle pas ce choix exclusif qui, arrachant les divers effets des instruments à leur domaine habituel, où toute l'écume du bruit fût venue se briser à leurs pieds, les transportait dans une sphère plus restreinte, mais plus idéalisée? Quelle confiante aperception des puissances futures de son instrument a dû présider à cette renonciation volontaire d'un empirisme si répandu qu'un autre eût probablement considéré comme un contresens d'enlever d'aussi grandes pensées à leurs interprètes ordinaires! Combien nous devons sincèrement admirer cette unique préoccupation du beau pour lui-même, qui d'une part a soustrait son talent à la propension commune de répartir entre une centaine de pupitres chaque brin de mélodie, et qui de l'autre lui fit augmenter les ressources de l'art, en enseignant à les concentrer dans un moindre espace!
Loin d'ambitionner le fracas de l'orchestre, Chopin se contenta de voir sa pensée intégralement reproduite sur l'ivoire du clavier. Il atteignit toujours son but, celui de ne rien faire perdre en énergie à la conception musicale; mais il ne prétendait jamais aux effets d'ensemble et à la brosse du décorateur. On n'a point assez sérieusement et assez attentivement réfléchi sur la valeur des dessins de ce pinceau délicat, habitué qu'on est de nos jours à ne considérer comme compositeurs dignes d'un grand nom que ceux qui ont laissé au moins une demi-douzaine d'opéras, autant d'oratorios et quelques symphonies, demandant ainsi à chaque musicien de faire tout et un peu plus que tout.
Cette notion, si généralement répandue qu'elle soit, n'en est pas moins d'une justesse très problématique. Nous sommes loin de contester la gloire plus difficile à obtenir et la supériorité réelle des chantres épiques qui déploient sur un large plan leurs splendides créations; mais nous désirerions qu'on appliquât à la musique le prix qu'on met aux proportions matérielles dans les autres arts, qui, en peinture par exemple, place une toile de vingt pouces carrés, comme la Vision d'Ézéchiel de Raphaël ou le Cimetière de Ruysdaël, parmi les chefs-d'œuvre évalués plus haut que tel immense tableau, fût-il de Rubens ou du Tintoret. En littérature, Béranger est-il un moins grand poète pour avoir resserré sa pensée dans les limites étroites de la chanson? Pétrarque ne doit-il pas son triomphe à ses sonnets, et de ceux qui ont le plus répété leurs suaves rimes, en est-il beaucoup qui connaissent l'existence de son poème sur l'Afrique? Or, on ne saurait s'appliquer à faire une analyse intelligente des travaux de Chopin sans y trouver des beautés d'un ordre très élevé, d'une expression parfaitement neuve et d'une contexture harmonique aussi originale qu'accomplie. Chez lui la hardiesse se justifie toujours, la richesse, l'exubérance même n'excluent pas la clarté; la singularité ne dégénère pas en bizarrerie baroque; les ciselures ne sont pas désordonnées, et le luxe de l'ornementation ne surcharge pas l'élégance des lignes principales. Les meilleurs ouvrages abondent en combinaisons qui, on peut le dire, forment époque dans le maniement du style musical. Osées, brillantes, séduisantes, elles déguisent leur profondeur sous tant de grâce, et leur habileté sous tant de charme, que ce n'est qu'avec peine qu'on peut se soustraire à ce charme entraînant pour les juger à froid sous le point de vue de leur valeur théorique; valeur qui a déjà été sentie, mais qui se fera de plus en plus reconnaître, lorsque le temps sera venu d'un examen attentif des services rendus à l'art, durant la période que Chopin a traversée.
C'est à lui que nous devons cette extension des accords, soit plaqués, soit en arpèges, soit en batteries; ces sinuosités chromatiques et enharmoniques dont ses études offrent de si frappants exemples; ces petits groupes de notes surajoutées, tombant par-dessus la figure mélodique, pour la diaprer comme une rosée, et dont on n'avait encore pris le modèle que dans les fioritures de l'ancienne grande école de chant italien. Reculant les bornes dont on n'était pas sorti jusqu'à lui, il donna à ce genre de parure l'imprévu et la variété que ne comportait pas la voix humaine servilement copiée par le piano, dans des embellissements devenus stéréotypés et monotones.
Il inventa ces admirables progressions harmoniques qui ont doté d'un caractère sérieux même les pages qui, par la légèreté de leur sujet, ne paraissaient pas devoir prétendre à cette importance. Mais qu'importe le sujet? N'est-ce pas l'idée qu'on en fait jaillir, l'émotion qu'on y fait vibrer, qui l'élève, l'ennoblit et le grandit? Que de mélancolie, que de finesse, que de sagacité, que d'art surtout, dans ces chefs-d'œuvre de la Fontaine dont les sujets sont si familiers et les titres si modestes! Le titre d'études et de préludes l'est aussi; pourtant les morceaux de Chopin qui les portent n'en resteront pas moins des types de perfection dans un genre qu'il a créé, et qui relève, ainsi que toutes ses œuvres, du caractère de son genre poétique.
Écrits presque en premier jet, ils sont empreints d'une verve juvénile qui s'efface dans quelques-uns de ses ouvrages subséquents plus élaborés, plus achevés, plus savants, pour se perdre tout à fait dans ses dernières productions d'une sensibilité surexcitée, qu'on dirait être la recherche de l'épuisement.
Si nous avions à parler ici en termes d'école du développement de la musique de piano, nous disséquerions ces magnifiques pages qui offrent une si riche glane d'observations; nous explorerions, en première ligne, ces nocturnes, ballades, impromptus, scherzos, qui tous sont pleins de raffinements harmoniques aussi inattendus qu'inentendus; nous les rechercherions également dans ses polonaises, mazurkas, valses, boléros... Mais ce n'est ni l'instant ni le lieu d'un travail pareil, qui n'offrirait d'intérêt qu'aux adeptes.
C'est par le sentiment qui déborde de toutes ces œuvres qu'elles se sont répandues et popularisées; sentiment éminemment romantique, individuel, propre à leur auteur et néanmoins sympathique non seulement au pays qui lui doit une illustration de plus, mais à tous ceux que purent jamais toucher les infortunes de l'exil et les attendrissements de l'amour.
Ne se contentant pas toujours des cadres où il était libre de dessiner les contours si heureusement choisis par lui, Chopin voulut aussi enclaver sa pensée dans les classiques barrières. Il a écrit de beaux concertos et de belles sonates: toutefois il n'est pas difficile de distinguer dans ces productions plus de volonté que d'inspiration. La sienne était impérieuse, fantasque, irréfléchie. Ses allures ne pouvaient être que libres, et nous croyons qu'il a violenté son génie chaque fois qu'il a cherché à l'astreindre aux règles, aux classifications, à une ordonnance qui n'était pas la sienne et ne pouvait concorder avec les exigences de son esprit, un de ceux dont la grâce se déploie surtout lorsqu'ils semblent aller à la dérive.
Il a pu être entraîné à désirer ce double succès par l'exemple de son ami Mickiewicz[32], qui, après avoir réussi dans une poésie fantastique qui lui est propre, réussit jusqu'à un certain point dans la forme classique. Chopin n'obtint pas aussi complètement le même succès, à notre avis; il n'a pas pu maintenir, dans le carré d'une coupe anguleuse et raide, ce contour flottant et indéterminé qui fait le charme de sa pensée; il n'a pas pu y enserrer cette indécision nuageuse et estompée, qui, en détruisant toutes les arêtes de la forme, la drape de longs plis comme des flocons brumeux.
Ces essais brillent pourtant par une rare distinction de styles et renferment des fragments d'une surprenante grandeur. Nous citerons l'adagio du second concerto, pour lequel il avait une prédilection marquée et qu'il se plaisait à redire fréquemment. Ses dessins accessoires appartiennent à la plus belle manière de l'auteur..... Tout ce morceau est plein d'une idéale perfection, son sentiment tour à tour radieux et plein d'apitoiements. Il fait songer à un magnifique paysage inondé de lumière, à quelque fortunée vallée de Tempé qu'on aurait fixée pour être le lieu d'un récit lamentable, d'une scène attendrissante; on dirait un irréparable regret, accueillant le cœur humain en face d'une incomparable splendeur de la nature. Contraste soutenu par une fusion de tons, une dégradation de teintes incomparable qui empêche que rien de heurté ou de brusque ne vienne faire dissonance à l'impression émouvante qu'il produit, et qui en même temps mélancolise la joie et rassérène la douleur.
[32] Adam Mickiewicz, poète polonais (1798-1855). Les œuvres de Mickiewicz se distinguent par une grande variété de sujets et d'inspirations.
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Mardi 29 avril[33].--Ton des enfants dans le tableau de Python. Après avoir cherché et massé avec des tons frais et demi-teinte en même temps, modelé à sec en mettant des clairs très empâtés de blanc et très peu de vermillon.
Sur les ombres, frotté le ton de vermillon, bleu de Prusse et blanc, lequel doit déborder pour faire la demi-teinte bleuâtre, et sur lequel, pour faire le reflet, on met le ton de blanc et vermillon avec antimoine ou cadmium, mais l'antimoine fait plus frais. En repassant ce reflet qui doit faire mieux à sec, il faut ajouter le ton de bleu de Prusse ci-dessus à l'antimoine.
Les tons de repiqués vigoureux dans les ombres ou de contours prononcés en brun avec vermillon et cobalt. Ce ton est excellent pour préparer et chercher le dessin par la couleur dans les natures fraîches.
Pour finir les clairs, repeindre légèrement avec des demi-pâtes pour lier le rehaut de blanc avec la masse générale.
Pour retoucher la Vénus qui était trop jaune, frotté les ombres surtout et presque toutes les parties avec laque jaune et laque rouge. Pour le reflet dans les ombres sur ce frottis, antimoine avec bleu de Prusse, vermillon et blanc. Ce ton est très remarquable.
Pour les reflets de chairs tendres plus chauds, mettre cadmium, au lieu d'antimoine. Cette dernière couleur fait très bien aussi avec terre de Cassel et blanc.
Cette préparation de bleu de Prusse, vermillon et blanc s'applique aux chairs dont la demi-teinte est violette, comme dans le pastel que j'ai fait d'après Mme Cavé. Pour celles, au contraire, dont la demi-teinte est verte, préparer avec terre d'ombre naturelle, blanc ou tout autre ton verdâtre.
La terre verte peut servir beaucoup. Sur un de ces enfants qui étaient préparés trop rouge, un simple glacis de terre verte a fort bien fait.
Autre ton vert plus vif, que j'ai employé dans la Nymphe, en contraste avec le ton bleu de Prusse: vermillon, blanc, vert émeraude, jaune de Naples.
--La Nymphe sur une ébauche frottée et presque au ton, frotté le tout avec laque jaune et laque rouge. Remarqué les principaux accents, au bord d'ombres, avec cobalt et vermillon, ou peut-être mieux terre de Cassel et blanc foncé et vermillon (ton excellent pour les bords d'ombres ou pour des enfoncements qu'on rend chauds ou froids à volonté); posé demi-teinte de bleu de Prusse, vermillon, blanc, également vers l'ombre et vers le clair, de manière qu'en reflétant l'ombre avec un ton chaud ou doré vers le clair, ce ton se mêle avec les tons de chair dans le clair posés avec la variété convenable...
Par places dans l'ombre, le ton vert fait avec vert émeraude, jaune de Naples, et par places aussi comme demi-teintes dans le clair. Dans les parties sanguines, cette demi-teinte est nécessaire pour reprendre, comme dans l'Enfant au trident, où elle est faite avec de la terre verte, frottée presque sur toute la préparation qui était d'un ton de chair clair et déjà brillant.
Les tons de chairs, en s'ajoutant et se mêlant à ces frottis de terre verte, donnaient la demi-teinte sanguine.
--Dans la Nymphe, employé très beau ton de chair brillant et vigoureux de vermillon, blanc, jaune de chrome foncé avec vert émeraude, jaune de Naples.
--Le Cheval rouge. Sur une préparation demi-teinte de cheval alezan foncé, clairs presque couleur de chair, mais un peu plus vifs et en rubans. Plaques d'une demi-teinte plus forte et assez chaude, tout contre les clairs touchés de terre d'Italie brûlée et brun rouge et même vermillon, les côtoyant presque nettement. Dans l'ombre, sur une demi-teinte d'ombre, parties brunes avec terre d'Italie brûlée et momie, modifiées à propos avec terre de Cassel et blanc très foncé faisant un gris violet. Reflets sous le ventre orangés verdâtres, violâtres.--Reflets du côté du ciel très franc avec bleu de Prusse, vermillon, blanc.
Nuages du deuxième plan sous le char.
[33] Toutes les observations techniques présentées ici par le maître sur le Python, la Vénus, la Nymphe, la Minerve, la Junon, se réfèrent à la célèbre composition: Apollon vainqueur du serpent Python, qui décore le plafond de la galerie d'Apollon au Louvre. Nous avons donné dans le précédent volume la description littéraire faite par lui-même, de l'œuvre qui devait le plus contribuer à sa gloire.
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Lundi 5 mai.--Sur le gris jaunâtre du fond clair les nuages jaune de Naples, blanc, enfin le ton de esquisse; l'ombre avec un ton liquide jaunâtre ou le jaune de Naples, la momie, etc., qui laisse un filet de ton gris de dessous entre le clair et lui; sur cette ombre jaune, revenir avec terre de Cassel et blanc; achevé de donner la finesse et le nacré.
Excellent reflet pour mettre sur une préparation grise à plat dans l'ombre des natures tendres, comme dans le groupe des trois enfants près de la Minerve: antimoine, cendre d'outremer et un ton rose plus ou moins foncé.
Ajouter du cobalt et vermillon de laque, autre variété très belle et plus foncée, avec du blanc, très beau violet rompu pour demi-teinte de chair.
--Les hommes de Daniel[34]: ils étaient préparés très heurtés, l'un d'un ton très sanguin, l'autre plus jaune. Pour les achever, passé sur le premier un ton vert à demi-pâte, sur l'autre un ton gris violet. Le tout est devenu d'un ton louche voilant les clairs et les ombres; touché par-dessus les chairs analogues et reflété les ombres; le ton vert et violet donnant une espèce de demi-teinte intermédiaire.
Ombre pour l'or dans le char et en général: terre de Sienne naturelle, laque jaune, le jaune indien y fait également bien.
--Le cheval blanc: peint avec des tons carnés dans les ombres, mais formés plutôt de tons lilas et violâtres (terre de Cassel.) Relevé ensuite par le ton de terre d'ombre et blanc, qui a donné le satiné.
Clairs définitifs des nuages portant la Junon, etc.: cadmium, blanc ou jaune de Naples, avec rose; ils étaient modelés avec terre d'ombre naturelle et blanc et noir de pêche; les premiers clairs avec momie et blanc.
--L'homme de devant: les clairs pour retouches, blanc, ocre jaune, teinte rose, terre de Cassel et blanc jaune de zinc le plus citron. Demi-teinte: terre verte brûlée et blanc; brun de Florence, terre verte; à peu près de même pour les ombres, avec moins de blanc, c'est-à-dire la terre verte brûlée pure, etc.
--Renvoi pour la Nymphe: Sur la préparation des ombres faites avec un frottis de laque jaune et laque rouge, et surtout dans les parties obscures, revenir avec le ton de laque rouge et vermillon, et le vert qu'il faut mettre sur la palette à côté de ce dernier, terre verte, vert émeraude, blanc.
Sur le frottis pour revenir de laque rouge et laque jaune, rendre d'abord plus vigoureuses les ombres avec ce même frottis. Mettre ensuite à cheval sur le air et l'ombre un ton gris violet ou gris bleu, soit bleue de Prusse, vermillon, blanc ou noir de pêche et blanc, ou un ton gris plus approprié encore à l'objet.
Dans les clairs, mettre franchement sur le frottis ci-dessus laque jaune et laque rouge, qui doit régner partout, les tons de vermillon et blanc (pour rose) ou cadmium et blanc (jaune orange), ou cobalt, vermillon, blanc (violet).
Dans les ombres, remarqué les bords avec cobalt, vermillon ou terre de Cassel foncée et vermillon, et dans le corps de l'ombre, projeter tons verts crus et violets ou bleus. Ensuite tons de cadmium et blanc et vermillon qui fait le ton orangé de l'ombre, et le vermillon, cobalt, laque rouge et blanc pour le violet rouge. Sur tout cela, dans l'ombre, revenir avec des tons de clair qui ôtent l'ardeur du ton.
Pour repeindre le bras de la Minerve: Sur l'ancien fond couleur de chair, marqué les ombres avec laque et laque jaune très solidement empâté; peut-être un peu de terre verte dedans.--Teintes de vert et de violet mises crûment çà et là dans le clair sans le mêler, mais suivant la place; ces teintes d'une valeur assez foncée, pour faire le bord de l'ombre.
Quelques-unes de ces teintes dans l'ombre sur le frottis.
Sur la partie dans le clair, ajouté ensuite tons de chairs clairs blanc et vermillon, ocre de ru et blanc, pour les plaques jaunes qui se trouvent dans la chair. Ton de laque et blanc (lequel suffit si c'est le vert de cobalt d'Édouard); si c'est celui qui est plus commun et qui ressemble à de la terre verte, y ajouter du cobalt. Ce ton de vert est très particulier à la chair fine des belles peaux, et prend beaucoup de valeur, mêlé au ton de laque et blanc.
Pour reprendre le ciel jaunâtre derrière le serpent, frottis de cobalt et vermillon. Clairs de laque jaune et le ton mauve de cobalt, vermillon, laque blanc.
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Mardi 13 mai.--Très beau violet pour la chair: le ton de laque et vermillon mêlé sans trop le confondre avec celui de vert émeraude fin, terre verte et blanc (lesquels sont à côté l'un de l'autre sur la palette qui m'a servi en dernier lieu pour le Python).
--La Femme impertinente[35] était préparée très empâtée et d'un ton très chaud et surtout très rouge. Passé dessus un glacis de terre verte, peut-être un peu de blanc. Cela a fait la demi-teinte gris opale irisée; là-dessus touché simplement des clairs avec l'excellent ton terre Cassel, blanc et un peu de vermillon; puis quelques tons orangés francs par places. Tout ceci n'était encore qu'une préparation, mais de la plus grande finesse. La demi-teinte était complètement chair.
--Dans l'Andromède, probablement à cause du fond très chaud, mêler beaucoup de jaune de Naples avec le vermillon dans le clair.
--Pour le Lion dans les montagnes, effet de matin; pour le ciel sur la toile, frottis noir et blanc. Un peu de cobalt par places. Lumière immanquable avec jaune de zinc le plus clair (celui qui semble avoir du blanc), avec laque brûlée et blanc.
Tons alpestres dans les montagnes: sur frottis de noir, blanc et bleu de Prusse, quelques tons de vert émeraude fin et blanc, ou le ton de vert émeraude, blue de Prusse et blanc. Mettre du rose dans les tons très lointains.
Belle demi-teinte d'or verdâtre: ocre jaune, vert émeraude. Plus chaude: les mêmes, avec une pointe de chrome foncé.
Approchant de ceux-ci et fort bon pour les chairs, surtout à côté des violets: ocre jaune, vert de Scheele ou ocre jaune, vert de Scheele et chrome n° 2, tous deux charmants.
Beau ton de chair: terre d'Italie brûlée, blanc, vert émeraude, terre Sienne naturelle et terre Sienne brûlée remplacent le jaune mars. Beau avec blanc, jaune indien; bitume remplace le jaune de Rome, laque jaune, équivaut au stil de grain.
Demi-teinte rosée chairs fraîches: vert de zinc, le plus clair à côté de vermillon blanc, une pointe de laque; mêler ces deux tons tout faits suivant le degré convenable.
Chrome foncé avec vert de zinc foncé ou clair, admirable ton pour paysage. Fait clairs chauds dans les feuilles, soit reflets dans l'ombre. Fait bien surtout sur feuilles préparées d'un vert trop cru--éloigne.
[34] Delacroix fait ici allusion au tableau de Daniel dans la fosse aux lions qui est de 1849 et appartient à la galerie Bruyas de Montpellier. Les hommes de Daniel sont les deux personnages dont la tête et le haut du buste se détachent sur l'ouverture de la fosse et qui regardent épouvantés la scène biblique. Dans une variante de ce même sujet, datée de 1853, ils ont été remplacés par un aigle qui plane. Cette année, qui fut celle où il exposa l'Ugolin, il se présentait à l'Institut, qui lui préférait L. Cogniet. (Voir Catalogue Robaut, nos 1066 et 1213.)
[35] C'était une de ses Baigneuses que Delacroix désignait sous ce titre. «La jeune femme a la tête cernée d'un ruban bleu, qui flotte sur son dos: elle s'appuie sur un banc de verdure, où sont déposés des vêtements qui éclatent en tons blancs et rouges. Les eaux sont d'un bleu intense.» (V. Catalogue Robaut.)
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Vendredi 6 juin.--Hier, inauguration des salles du Musée[36]. L'impression profonde que m'ont faite les Lesueur ne m'empêche pas de me rendre compte du degré de force que la couleur peut ajouter à l'expression. Contre l'opinion vulgaire, je dirais que la couleur a une force beaucoup plus mystérieuse et peut-être plus puissante; elle agit pour ainsi dire à notre insu. Je suis convaincu même qu'une grand partie du charme de Lesueur est due à sa couleur. Il a l'art, qui manque tout à fait au Poussin, de donner l'unité à tout ce qu'il représente. La figure en elle-même est un ensemble parfait de lignes et d'effets, et le tableau, réunion de toutes les figures, est accordé partout. Cependant il est permis de croire que s'il avait eu à peindre la Reine à cheval dont Rubens a fait un si magnifique tableau, il n'eût pas été aussi avant à l'imagination dans un sujet dépourvu d'expression comme l'est celui-là. Un coloriste seul pouvait imaginer ce panache, ce cheval, cette ombre transparente de la jambe de derrière, qui se lie au manteau.
Poussin[37] perd beaucoup au voisinage de Lesueur... La grâce est une muse qu'il n'a jamais entrevue. L'harmonie des lignes, de l'effet de la couleur est gaiement une qualité ou une réunion des qualités les plus précieuses qui lui a été complètement refusée. La force de la conception, la correction poussée au dernier terme, jamais de ces oublis ou de ces sacrifices faits au liant, à la douceur de l'effet ou à l'entraînement de la composition! Il est tendu dans ses sujets romains, dans ses sujets religieux; il l'est dans ses bacchanales; ses faunes et ses satyres sont un peu trop retenus et sérieux; ses nymphes sont bien chastes pour des êtres mythologiques; ce sont de très belles personnes qui n'ont rien de mythologique ou de surnaturel. Il n'a jamais pu peindre la tête du Christ; le corps pas davantage, ce corps d'une complexion si tendre; cette tête où se lisent l'onction et la sympathie pour les misères humaines. En faisant ses Christs, il a plus pensé à Jupiter, même à Apollon. La Vierge lui a manqué également; il n'a rien entrevu de ce personnage plein de divinité et de mystère. Il n'intéresse à son enfant Jésus ni les hommes épris de sa grâce, ni les animaux que l'Évangile intéresse à la venue de l'enfant divin. Le bœuf et l'âne manquai autour de la crèche du Dieu qui vient de naître sur la même paille où ils reposent...; la rusticité des bergers qui viennent l'adorer est un peu relevée par un souvenir des figures antiques...; les rois mages ont un peu de la raideur et de l'économie de draperies et d'accoutrements qu'on remarque dans les statues; je ne trouve pas ces manteaux de soie ou de velours couverts de pierreries portés par des esclaves, et qu'ils traînent dans cette étable aux pieds du Maître de la nature qu'un pouvoir surnaturel leur vient révéler. Où sont ces dromadaires, ces encensoirs, toute cette pompe? Admirable contraste dans un humble réduit!
Je suis convaincu que Lesueur n'avait pas cette méthode du Poussin de disposer l'effet de ses tableaux au moyen de petites maquettes éclairées par le jour de l'atelier. Cette prétendue conscience donne aux tableaux du Poussin une sécheresse extrême... Il semble que toutes ses figures sont sans lien les unes avec les autres et semblent découpées; de là ces lacunes et cette absence d'unité, de fondu, d'effet, qui se trouve dans Lesueur et dans tous les coloristes. Raphaël tombe dans ce décousu, par suite d'une autre pratique, celle de dessiner consciencieusement chaque figure nue, avant de la draper.
Bien qu'il soit nécessaire de se rendre compte de toutes les parties de la figure, pour ne pas s'écarter des proportions que les vêtements peuvent dissimuler, je ne saurais être partisan de cette méthode exclusive, et à laquelle il semble, si on s'en rapporte à toutes les études qui nous sont restées de lui, qu'il se soit toujours conformé scrupuleusement. Je suis bien sûr que si Rembrandt se fût astreint à cet usage d'atelier, il n'aurait ni cette force de pantomime, ni cette force dans l'effet qui rend ses scènes la véritable expression de la nature. Peut-être découvrira-t-on que Rembrandt est un beaucoup plus grand peintre que Raphaël[38].
J'écris ce blasphème propre à faire dresser les cheveux de tous les hommes d'école, sans prendre décidément parti; seulement je trouve en moi, à mesure que j'avance dans la vie, que la vérité est ce qu'il y a de plus beau et de plus rare... Rembrandt n'a pas, si vous voulez, absolument l'élévation de Raphaël...
Peut-être cette élévation que Raphaël a dans les lignes, dans la majesté de chacune de ses figures, Rembrandt l'a-t-il dans la mystérieuse conception du sujet, dans la profonde naïveté des expressions et des gestes. Bien qu'on puisse préférer cette emphase majestueuse de Raphaël, qui répond peut-être à la grandeur de certains sujets, on pourrait affirmer, sans se faire lapider par les hommes de goût, mais j'entends d'un goût véritable et sincère, que le grand Hollandais était plus nativement peintre que le studieux élève du Pérugin.
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Samedi 14 juin.--L'exécution des corps morts dans le tableau de Python, voilà ma vraie exécution, celle qui est le plus selon ma pente. Je n'aurais pas celle-là d'après nature, et la liberté que je déploie alors fait passer sur l'absence du modèle.--Se rappeler cette différence caractéristique entre cette partie de mon tableau et les autres.
--Allégorie sur la Gloire[39].--Dégagé des liens terrestres et soutenu par la Vertu, le Génie parvient au séjour de la Gloire, son but suprême: il abandonne sa dépouille à des monstres livides, qui personnifient l'envie, les injustes persécutions, etc.
[36] Cette inauguration précéda de quatre mois seulement l'inauguration du plafond de la galerie d'Apollon, pour laquelle il lança des invitations ainsi rédigées: «M. Delacroix a l'honneur de vous inviter à visiter la peinture qu'il vient de terminer dans la galerie d'Apollon au Louvre. Vous voudrez bien vous y présenter les jeudi 16 et vendredi 17 octobre, depuis onze heures jusqu'à trois heures.» Cette cérémonie attira, comme bien on pense, une foule d'artistes et de curieux; le spectacle de la salle ainsi animée devait inspirer au caricaturiste Daumier une de ses plus chaudes et de ses plus brillantes peintures, dans la manière du Voleur d'ânes et de l'Amateur d'estampes, que les artistes ont admirés à l'Exposition des caricaturistes.
[37] Les idées d'Eugène Delacroix sur Poussin devaient être reprises et développées deux ans plus tard dans une série d'articles qui parurent au Moniteur les 26, 28, 30 juin 1853. Il s'y montre moins sévère pour le Poussin que dans le fragment du Journal, puisqu'il écrit ceci en manière de conclusion: «Indiquer le nom de ces admirables compositions, c'est rappeler à la mémoire de tout le monde ce charme, cette grandeur, cette simplicité dont elles sont remplies et qui rendent toute description languissante. Il en est ainsi de ces bacchanales, de ces allégories dans lesquelles il excellait et qu'on ne peut comparer qu'à ces mêmes sujets, quand ils sont traités par les anciens.»
[38] À propos de ce parallèle sur lequel nous nous sommes expliqué dans la préface, il nous paraît intéressant de renvoyer à l'étude sur Raphaël, qui fut un des premiers travaux littéraires d'Eugène Delacroix et qui parut à la Revue de Paris en 1830. On y verra une nouvelle preuve de ce que nous disions dans cette préface, à savoir que «les points de vue se modifient avec l'âge, et que les qualités qui semblent prépondérantes au début d'une carrière prennent souvent une importance moindre à l'époque de la maturité».
[39] Voir Catalogue Robaut, nos 727 et 728.
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11 août.--«Je suis triste de votre ennui. Avec tant de moyens pour passer votre temps agréablement dans ce monde, vous ne jouissez pas des avantages que vous avez sous la main, et que le ciel accorde relativement à bien peu de créatures, dans notre état de civilisation. Vous avez raison, quand vous me trouvez heureux de l'exercice d'un art qui m'amuse et m'intéresse réellement; mais à quel prix acquiert-on ce talent souvent médiocre et contestable, qui nous console, si vous voulez, dans certains moments!... Et que de chagrins l'accompagnent, dont on ne raconte jamais la centième partie! Notez que vous faites partie de ce petit nombre pour lequel, nous autres mouches à miel, nous nous exterminons; c'est pour vous plaire que nous jaunissons et que nous avons des gastrites... Vous n'avez autre chose à faire que de nous admirer, et, ce qui est infiniment plus agréable, de nous critiquer; et cela, avec des conditions de digérer infiniment supérieures, car vous prenez le repos et l'exercice quand il vous plaît... Vous allez, vous venez, vous vous reposez. Mais les bonnetiers eux-mêmes ne travaillent, comme des nègres, trente ans de leur vie que pour se reposer un jour. Vous êtes donc arrivé tout porté là où nous tendons, nous autres nègres, de toute la force de nos muscles ou de notre intelligence; vous êtes à l'abri des journalistes, des envieux. Avez-vous un ennemi?... vous lui donnez à dîner, vous l'enchaînez même à vous amuser dans l'occasion.
«Allons donc, mon ami, égayez-vous un peu, pour ce qui vous concerne, au spectacle de ce que souffrent tant de malheureux qui, loin de donner à dîner et d'avoir du superflu et des jouissances, n'ont pas même le nécessaire; et surtout allez voir la mer. Là, pour le coup, on ne peut jamais s'ennuyer. C'est un spectacle dont on ne peut se lasser...»
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Jeudi 14 août.--Pour les pendentifs[40]: Anges, l'un sonnant de la trompette, l'autre montrant le livre redoutable.--Anges présentant de l'encens ou la flamme des vœux.--Le Chandelier.--Des Palmes.--Ange gardien.--Ange conduisant les âmes à la sortie du corps.--Ange réveillant les morts.
[40] Chapelle des Saints Anges, à Saint-Sulpice. (Voir Catalogue Robaut, n° 1338 et nos 1343 à 1345.)
1852
Mercredi 21 janvier.--Avez-vous vu par hasard le pont Neuf, comme on nous le fait? Il sera véritablement digne de son nom, n'ayant plus aucun rapport avec l'ancien, qui était celui que nous avons vu toujours et si connu qu'on disait: Connu comme le pont Neuf. Il faudra rayer le proverbe, avec beaucoup d'autres illusions.
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26 janvier.--Vu les tapisseries sublimes de la Vie d'Achille, de Rubens, à la vente faite à Mousseaux. Ses grands tableaux ou ses tableaux en général n'ont pas cette incorrection; mais ils n'ont pas cette verve incomparable. Ici il ne cherche pas et surtout il n'améliore pas. En voulant châtier la forme, il perd cet élan et cette liberté qui donnent l'unité et l'action; la tête d'Hector renversée, d'une expression et même d'une couleur incomparables; car il est à remarquer que, toutes passées qu'elles sont, ces tapisseries conservent étonnamment le sentiment de la couleur, d'autant plus qu'elles n'ont dû être faites que d'après des cartons légèrement colorés.
Les trépieds apportés devant Achille avec Briséis que les vieillards lui ramènent. Que d'alambiquages, que de petites intentions les modernes auraient prodigués sur ce sujet! Lui va au fait comme Homère... C'est le caractère le plus frappant de ces cartons.
Achille plongé dans le Styx: les petites jambes qui s'agitent, pendant que le haut du corps est caché par l'eau... La vieille qui tient un flambeau, et le fond qui est magnifique. Caron, les suppliciés, etc.
Achille découvert par Ulysse. Le geste d'Ulysse qui s'applaudit de sa ruse et montre Achille à un compère qui est avec lui.
Ne pas oublier les décorations de ces tapisseries: les enfants qui portent des guirlandes; les figures de termes, de chaque côté de la composition, et surtout l'emblème qui caractérise chaque sujet au bas et au milieu. Ainsi dans la Mort d'Hector, la bataille de coqs, dont l'énergie est inexprimable; dans celui du Styx, Cerbère couché et endormi sous la colère d'Achille; un lion rugissant, dans le dernier.
L'Agamemnon, superbe dans son indignation mêlée de crainte. Il est sur son trône. D'un côté, les vieillards s'avancent pour arrêter Achille; de l'autre, Achille tirant son épée, mais retenu par Minerve, qui le prend par les cheveux, brusquement comme dans Homère.
Achille à cheval sur Chiron m'a paru ridicule: il est comme au manège et a l'air d'un cavalier du temps de Rubens.
La mort d'Achille: celui-ci s'affaisse au pied de l'autel où il sacrifie; un vieillard le soutient; la flèche la traversé le talon. À la porte même du temple, Paris, avec un petit arc ridicule à la main, et au-dessus de lui, Apollon qui le lui montre avec un geste qui venge toute la guerre de Troie. Rien n'est plus anti-français que tout cela. Tout ce qu'il y avait, même d'italien, auprès paraissait bien froid.
J'espère y retourner...
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Mardi 27 janvier.--Retourné ce jour voir les tapisseries. J'étais dans un état de malaise qui m'a empêché d'en tirer le parti que j'aurais voulu; j'ai fait quelques croquis et éprouvé la même impression et la même impossibilité de m'en aller. En sortant, chez Penguilly[41], où j'ai vu M. Fremiet[42], sculpteur; puis chez Cavé, que j'ai trouvé malade, je crois, gravement.
Il est impossible d'imaginer quelque chose qui soit au-dessus de cet Agamemnon. Quelle simplicité! La belle tête... avec un mélange d'appréhension, que domine l'indignation! Le vieillard lui prend la main, comme pour le calmer, et en même temps regarde Achille. La tête d'Hector mourant est une de ces choses qu'on n'oublie jamais; elle est la plus juste de tous points et la plus expressive que je connaisse dans la peinture. La barbe simple et d'un modelé admirable. La manière dont la lance le frappe, ce fer déjà caché dans sa gorge, et qui y porte la mort, font frémir. Voilà Homère et plus qu'Homère, car le poète ne me fait voir son Hector qu'avec les yeux de l'esprit, et ici je le vois avec ceux du corps. Ici est la grande supériorité de la peinture: à savoir, quand l'image offerte aux yeux non seulement satisfait l'imagination, mais encore fixe pour toujours l'objet et va au delà de la conception.
La Briséis est charmante: elle montre un mélange de pudeur et de joie; il semble qu'Achille, séparé d'elle par les figures d'hommes qui déposent à terre les trépieds, sente augmenter son désir de satisfaire sa tendresse en l'embrassant;... le vieillard, qui la lui présente, s'avance en s'inclinant avec un sentiment de honte, mêlé du désir de plaire à Achille. Dans l'Achille découvert, le groupe des filles est admirable: elles sont partagées entre le désir de s'occuper des chiffons et des bijoux, et la surprise de voir Achille, le casque en tête et déjà émancipé... Jambes charmantes.
J'ai déjà parlé du geste d'Achille, qui est incomparable: la vie et l'esprit éclatent dans ses yeux. La Mort d'Achille pleine des mêmes beautés. En étudiant davantage pour dessiner, on est confondu de cette science. Celle des plans est ce qui élève Rubens au-dessus de tous les prétendus dessinateurs; quand ils les rencontrent, il semble que ce soit une bonne fortune: lui, au contraire, dans ses plus grands écarts, ne les manque jamais. Figure superbe; force et vérité; l'acolyte couronné de feuillage, qui soutient Achille au moment où il succombe et s'affaisse en se tournant vers son meurtrier avec des regrets qui semblent dire: «Comment as-tu osé détruire Achille?» Il y a même quelque chose de tendre dans ce regard, dont l'intention peut aller jusqu'à Apollon, qui se tient implacable au-dessus de Paris et, presque collé à lui, lui indique avec fureur où il faut frapper. Le Vulcain est une des figures les plus complètes et les plus achevées: la tête est bien celle du dieu; l'épaisseur de ce corps est prodigieuse.
Le Cyclope qui apporte l'enclume et ses deux compagnons qui battent sur l'enclume, le Triton qui reçoit d'un enfant ailé le casque redoutable..... chefs-d'œuvre d'imagination et de composition!
Le parti pris et certaines formes outrées montrent que Rubens[43] était dans la situation d'un artisan qui exécute le métier qu'il sait, sans chercher à l'infini les perfectionnements.
Il faisait avec ce qu'il savait, et par conséquent sans gêne pour sa pensée. L'habit qu'il donne à ses pensées est toujours sous la main; ses sublimes idées, si variées, sont traduites par des formes que les gens superficiels accusent de monotonie, sans parler de leurs autres griefs. Cette monotonie ne déplaît pas à l'homme profond qui a sondé les secrets de l'art. Ce retour aux mêmes formes est à la fois le cachet du grand maître et en même temps la suite de l'entraînement irrésistible d'une main savante et exercée. Il en résulte l'impression de la facilité avec laquelle ce ouvrages ont été produits, sentiment qui ajoute à la force de l'ouvrage.
[41] Penguilly L'Haridon.
[42] Emmanuel Fremiet, sculpteur animalier, né en 1824, neveu et élève de Rude. De tempérament fort différent de celui de Rude, il ne put rester longtemps dans son atelier. Il devint, avec Mène et Cain, un des rivaux de Barye.
[43] Voir ce que nous avons dit dans notre Étude sur la constante et inébranlable admiration de Delacroix pour le génie de Rubens. Dans sa lettre sur les concours dont nous parlons plus haut, Delacroix écrivait: «Une idée ridicule s'offre à moi. Je me figure le grand Rubens étendu sur le lit de fer d'un concours. Je me le figure se rapetissant dans le cadre d'un programme qui l'étouffé, retranchant des formes gigantesques, de belles exagérations, tout le luxe de sa manière.»
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Dimanche 1er février.--Pierret m'apprend que les belles tapisseries se sont vendues à deux cents francs pièce: il y en avait là de très belles et des Gobelins, avec des fonds d'or. Un chaudronnier les a achetées pour les brûler et en retirer le métal.
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Lundi 2 février.--Mme Sand[44] arrivée vers quatre heures... Je me reprochais, depuis qu'elle est ici, de n'avoir pas été la voir. Elle est fort souffrante, outre sa maladie de foie, d'une espèce d'asthme analogue à celui du pauvre Chopin.
--Le soir chez Mme de Forget.
--J'ai à peu près terminé, dans la journée, le petit samaritain pour Beugniet[45]. Le matin, trouvé à peu près sur la toile la composition du plafond de l'Hôtel de ville.»
Je parlais à Mme Sand de l'accord tacite d'aplatissement et de bassesse de tout ce monde qui était si fier il y a peu de temps: l'étourderie, la forfanterie générale, suivie en un clin d'œil de la lâcheté la plus grande et la plus consentie. Nous n'en sommes pas encore cependant au trait des maréchaux, en 1814, avec Napoléon; mais c'est uniquement parce que l'occasion ne s'en présente pas. C'est la plus grande bassesse de l'histoire.
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Mardi 3 février.--Dîné chez Perrin avec Morny, Delangle, Romieu, Saint-Georges, Alard, Auber, Halévy, Boilay[46], aimables gens: sa femme et sa belle-sœur. Cette dernière que j'ai vue pour la première fois est une femme fort aimable et dont les yeux sont charmants; elle peint et m'a beaucoup parlé de peinture.
Je suis parti très tard avec Auber et Alard. Reconduit ce dernier jusqu'au Palais-Bourbon par le plus beau clair de lune: il m'a raconté des proverbes de sa façon: L'homme qui raconte la prise de la Bastille, etc.
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Mercredi 4 février.--Chez Boilay, en sortant de chez le ministre. Revu là avec plaisir la fille d'Hippolyte Lecomte[47]. Mocquart[48] y est venu; il a raconté avec emphase des particularités sur Géricault. Parlant de la présence de Mustapha[49] à l'enterrement, il a fait une description pittoresque de la douleur de ce pauvre Arabe, qui s'était, disait-il, prosterné la face contre terre sur la tombe. Le fait est qu'il n'en fut rien et qu'il resta à distance, non sans produire un effet touchant sur l'assistance. Mocquart prétend qu'A.....n'y vint pas, et lui en fait un sujet grave de blâme. Il me semble que mes souvenirs le justifient, et je crois le voir encore avec un surtout blanchâtre. J'aime mieux, pour lui, croire à ma mémoire qu'à celle Mocquart.
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Samedi 7 février.--En sortant de Saint-Germain l'Auxerrois--enterrement Lahure--j'ai rencontré, sur le quai, Cousin qui allait à Passy. J'avais rendez-vous au ministère, et j'allais, à pied, causer avec Romieu. J'ai accompagné Cousin jusqu'à la barrière des Bonshommes, à travers les Tuileries et le long de l'eau. Ensuite longue conversation: il m'a amusé en me parlant des relations intimes de personnes de notre connaissance à tous deux. «Thiers[50], m'a-t-il dit, a le talent et l'esprit que tout le monde sait; mais autour d'un tapis vert, et la main au timon de l'État, il est au-dessous de tout. Guizot de même, et ne le vaut pas pour le cœur.» Il m'en a donné la plus mauvaise idée. J'irai peut-être le voir à la Sorbonne.
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Dimanche 8 février.--Chez Halévy le soir. Peu de monde.--J'avais travaillé toute la journée à finir mes petits tableaux: le Tigre et le Serpent[51], le Samaritain[52], et travaillé à mon esquisse de mon plafond de l'Hôtel de ville[53].
--Halévy disait qu'on devrait écrire, jour par jour ce qu'on voit et ce qu'on entend. Il l'a essayé plusieurs fois comme moi, et il eu a été dégoûté par les lacunes que l'oubli ou les affaires vous forcent à laisser dans votre journal...
Se rappeler l'histoire de l'homme qui mettait son doigt dans tous les trous, et que cette singularité avait fait remarquer. Il se trouva, sans beaucoup de titres, porté sur une liste de gens de la Cour qui sollicitaient un régiment. Louis XV, en voyant son nom, demande: « Est-ce ce gentilhomme qui met son doigt dans les trous?--Oui, Sire!--Eh bien, je lui donne le régiment.»
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Lundi 9 février.--Soirée chez M. Devinck[54]. J'ai trouvé là M. Manceau, qui m'a entretenu longuement du conseil municipal[55]. Ces gens-là ont l'air de croire qu'on peut faire le bien entre gens réunis pour discuter.
L'allégorie des hommes qui forgent le même fer représente assez bien l'idéal d'un gouvernement auquel concourent plusieurs personnes. Malheureusement, ce n'est qu'une image propre pour un tableau. Depuis le peu de temps que je suis là, je me suis convaincu que la raison avait peu d'ascendant, qu'un rien le rendait maussade, malgré tous les soins de la présenter du côté séduisant. L'entraînement, la vanité conduisent les meilleures têtes. Dans la question du chauffage de l'hôpital du Nord, deux systèmes étaient en présence: le plus spécieux était celui d'une imposante commission de savants et défendu avec beaucoup d'éloquence par notre confrère Pelouze[56], savant lui-même et partisan de la théorie en général. Les bonnes têtes se rangeaient évidemment pour ce système si bien défendu. L'autre avait l'air de l'être par des gens intéressés. Sur cela, Thierry[57] veut en introduire un troisième qui est repoussé avant d'avoir été entendu. Que croyez-vous que fût au fond l'opinion de la plupart des membres et de Thierry lui-même, comme je l'ai su, en le leur demandant? Exactement la même que je croyais m'être propre à moi seul, à savoir que les appareils de chauffage, comme on les fait, sont bons pour des corridors, pour des lieux de passage et de circulation, mais que la difficulté de modérer et de conduire cette chaleur la rend nuisible ou insuffisante dans les chambres des malades, dortoirs, et que le feu, en définitive, dans les bons poêles, de bon bois dans de bonnes cheminées est le meilleur de tous les chauffages. C'est ce que nous nous disions tous à l'oreille. La somme nécessaire cependant pour un gigantesque établissement d'appareils était votée, et avec ce prix on aurait eu du bois ou du charbon pour chauffer vingt ans l'hôpital.
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Mardi 10 février.--Soirée chez M. Chevalier, rue de Rivoli, dans des appartements très splendides au premier. Détestables tableaux sur les murs, livres magnifiques dans des armoires qu'on n'ouvre pas plus que les livres. Point de goût. J'y ai vu Mme Ségalas[58], qui m'a rappelé que nous ne nous étions pas rencontrés depuis 1832 ou 1833, chez Mme O'Reilly. C'est là aussi et chez Nodier[59] d'abord, que j'ai vu pour la première fois Balzac[60], qui était alors un jeune homme svelte, en habit bleu, avec, je crois, gilet de soie noire, enfin quelque chose de discordant dans la toilette et déjà brèche-dent. Il préludait à son succès.
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Vendredi 13 février.--Occupé tous ces jours-ci de mes compositions pour l'Hôtel de ville.
Aujourd'hui à l'Hôtel de ville, où je me suis senti singulièrement troublé, quand j'ai fait un mince rapport sur les peintures à restaurer à Saint-Severin et à Saint-Eustache; j'étais sous l'impression d'un malaise et d'une lourdeur de tête qui m'en ont fait omettre les trois quarts.
Convoqué pour voir les projets de Lehmann[61].
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Samedi 14 février.--Dîné chez le préfet. Je devais le soir mener Varcollier chez Chabrier; il n'a pu venir.
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Dimanche 15 février.--Symphonie en sol mineur de Mozart, au concert Sainte-Cécile. J'avoue que je m'y suis ennuyé un peu.
Le commencement (et je crois un peu que c'était parce que c'était le commencement), indépendamment du vrai mérite, m'a fait beaucoup de plaisir. L'ouverture et un finale d'Obéron[62]. Ce fantastique de l'un des plus dignes successeurs de Mozart a le mérite de venir après celui du maître divin, et les formes en sont plus récentes. Ça n'a pas encore été aussi pillé et rebattu par tous les musiciens, depuis soixante ans.--Chœur de Gaulois par Gounod, qui a tout l'air d'une belle chose; mais la musique a besoin d'être appréciée à plusieurs reprises.
Il faut aussi que le musicien ait établi l'autorité ou seulement la compréhension de son style par des ouvrages assez nombreux. Une instrumentation pédantesque, un goût d'archaïsme donnent quelquefois dans l'ouvrage d'un homme inconnu l'idée de l'austérité et de la simplicité. Une verve quelquefois déréglée, soutenue de réminiscences habilement plaquées et d'un certain brio dans les instruments, peut faire l'illusion d'un génie fougueux emporté par ses idées et capable de plus encore. C'est l'histoire de Berlioz; l'exemple précédent s'appliquerait à Mendelssohn. L'un et l'autre manquent d'idées, et ils cachent de leur mieux cette absence capitale par tous les moyens que leur suggèrent leur habileté et leur mémoire.
Il y a peu de musiciens qui n'aient trouvé quelques motifs frappants. L'apparition de ces motifs dans les premiers ouvrages du compositeur donne une idée avantageuse de son imagination; mais ces velléités sont trop tôt suivies d'une langueur mortelle. Ce n'est point cette heureuse facilité des grands maîtres qui prodiguent les motifs les plus heureux souvent dans de simples accompagnements; ce n'est plus cette richesse d'un fonds toujours inépuisable et toujours prêt à se répandre, qui fait que l'artiste trouve toujours sous la main ce qu'il lui faut, et ne passe pas son temps à chercher sans cesse le mieux et à hésiter ensuite entre plusieurs formes de la même idée. Cette franchise, cette abondance, est le plus sûr cachet de la supériorité dans tous les arts. Raphaël, Rubens ne cherchaient pas les idées; elles venaient à eux d'elles-mêmes, et même en trop grand nombre. Le travail ne s'applique guère à les faire naître, mais à les rendre le mieux possible par l'exécution.
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Jeudi 19 février.--Dîné chez Desgranges. Le hasard me place encore auprès de Rayer: j'ai été étonné de sa sobriété. Je voudrais me rappeler plus souvent quelle est l'importance de cette vertu, surtout pour un homme qui se trouve dans le triste cas où je suis; ne mangeant qu'une seule fois par jour, il m'est bien difficile de ne pas être entraîné au delà des justes bornes par un appétit de vingt-quatre heures.
Réunion ennuyeuse au premier chef: la sottise du maître de la maison, l'inertie glaciale de sa femme auraient tenu en échec la plus communicative gaieté. J'ai vu chez lui le portrait du sultan Mahmoud en hussard, qui est la chose la plus grotesque du monde.
Je me suis échappé aussi vite que j'ai pu pour aller chez Bertin. Delsarte a chanté[63] et a ravi tout le monde. J'étais à côté d'un monsieur qui m'a appris qu'il avait assisté à la maladie et aux derniers moments de mon pauvre Charles[64]... Cruels détails! cruelle nature!
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Vendredi 20 février.--Dîné chez Villot. Ces dîners continuels me troublent beaucoup. Dîner servi plus que jamais à la russe. Tout le temps du service, la table est couverte de gimblettes, de sucreries; au milieu, un étalage de fleurs, mais nulle part la plus petite parcelle de ce qu'attend un estomac affamé quand il approche la table. Les domestiques servant pitoyablement et à leur fantaisie des morceaux de hasard, en un mot ce qu'ils dédaignent de se conserver pour eux-mêmes. Tout cela est trouvé charmant; adieu la cordialité, adieu l'aimable occupation de faire un bon dîner! Vous vous levez repu tant bien que mal, et vous regrettez votre dîner de garçon du coin de feu. Cette pauvre femme s'est jetée dans une habitude mondaine qui lui donne exclusivement comme société les gens les plus futiles et les plus ennuyeux.
Je me suis sauvé en évitant la musique pour aller chez mon confrère en municipalité Didot[65]. La promenade pour aller chez lui par un froid sec m'a réussi un peu. En arrivant, cohue, musique encore plus détestable, mauvais tableaux accrochés aux murs, excepté un, cet homme nu d'Albert Dürer, qui m'a attiré toute la soirée.
Cette trouvaille inespérée, le chant de Delsarte, la veille chez Bertin, m'ont fait faire cette réflexion qu'il y a beaucoup de fruit à retirer du monde, tout fatigant qu'il est et tout futile qu'il paraît. Je n'aurais eu aucune fatigue, si j'étais resté au coin de mon feu; mais je n'aurais eu aucune de ces souffrances qui doublent peut-être, par le rapprochement de la trivialité et de la banalité, des plaisirs que le vulgaire va chercher dans les salons.
V... était là. Il ne m'a pas paru atteint comme moi par ce terrible tableau, il est borné dans ses admirations; c'est que son sentiment ne le sert plus au delà d'une certaine mesure de talent, qu'il n'apprécie encore que dans un certain nombre d'artistes d'une certaine école: il est excellent et cause sérieusement; mais il ne vous échauffe jamais. C'est un homme de mérite auquel il manque toutes les grâces. Nous avons vu ensemble le tableau de la vieillesse de David[66], qui représente la Colère d'Achille; c'est la faiblesse même; l'idée et la peinture sont également absentes. J'ai pensé aussitôt à l'Agamemnon et l'Achille de Rubens, que j'ai vus il y a à peine un mois.
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Samedi 21 février.--Le soir au Jardin d'hiver où j'ai mené Mme de Forget, au bal du IXe arrondissement, pour lequel j'avais souscrit. Il m'est arrivé comme les deux jours précédents: je me suis préparé avec répugnance, et j'ai été dédommagé de mes appréhensions.
L'aspect de ces arbres exotiques dont quelques-uns sont gigantesques, éclairés par des feux électriques, m'a charmé. L'eau, et le bruit qu'elle fait au milieu de tout cela, faisait à merveille. Il y avait deux cygnes qui se faisaient mouiller à plaisir, dans un bassin rempli de plantes, par la pluie continue d'un jet d'eau qui a quarante à cinquante pieds de haut. La danse même m'a amusé, ainsi que le vulgaire orchestre; mais cet aplomb, cet archet, ce coup de tambour, ces cornets à piston, cet entrain de ces courtauds de boutique se trémoussant dans leurs beaux habits excitaient en moi un sentiment qu'on ne peut, j'en suis certain, éprouver qu'à Paris. Mme de Forget ne partageait pas ma satisfaction. Elle avait compromis étourdiment, sur le pavé de bitume et au milieu des trépignements de cette foule mélangée, une robe neuve de damas rose turc, qui aura perdu un peu de sa fraîcheur. Mme Sand, Maurice[67], Lambert et Manceau avaient dîné avec moi. Impression bizarre de la situation de ces jeunes gens près de cette pauvre femme.
--J'ai commencé dans la seule matinée d'hier tous mes sujets de la Vie d'Hercule[68] pour le salon de la Paix.
Lundi 23 février.--Les peintres qui ne sont pas coloristes font de l'enluminure et non de la peinture. La peinture proprement dite, à moins qu'on ne veuille faire un camaïeu, comporte l'idée de la couleur comme une des bases nécessaires, aussi bien que le clair-obscur, et la proportion et la perspective. La proportion s'applique à la sculpture comme à la peinture. La perspective détermine le contour; le clair-obscur donne la saillie par la disposition des ombres et des clairs mis en relation avec le fond; la couleur donne l'apparence de la vie, etc.
Le sculpteur ne commence pas son ouvrage par un contour; il bâtit avec sa matière une apparence de l'objet qui, grossier d'abord, présente dès le principe la condition principale qui est la saillie réelle et la solidité. Les coloristes, qui sont ceux qui réunissent toutes les parties de la peinture, doivent établir en même temps et dès le principe tout ce qui est propre et essentiel à leur art. Ils doivent masser avec la couleur comme le sculpteur avec la terre, le marbre ou la pierre; leur ébauche, comme celle du sculpteur, doit présenter également la proportion, la perspective, l'effet et la couleur.
Le contour est aussi idéal et conventionnel dans la peinture que dans la sculpture; il doit résulter naturellement de la bonne disposition des parties essentielles. La préparation combinée de l'effet qui compile la perspective et de la couleur approchera plus ou moins de l'apparence définitive suivant le degré d'habileté de l'artiste; mais dans ce point de départ, il y aura le principe net de tout ce qui doit être plus tard.
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Mardi 24 février.--Soirée d'enfants chez Mme Herbelin[69]; je remarque combien nos costumes sont affreux par le contraste des costumes de ces petits êtres qui étaient fort bariolés et qui, à raison de leur petite taille, ne se confondaient pas avec les hommes et les femmes. C'était comme une corbeille de fleurs.
Pérignon[70] m'a parlé de la manière de vernir provisoirement un tableau: c'est avec de la gélatine, comme celle que vendent les charcutiers, qu'on fait dissoudre dans un peu d'eau chaude et qu'on passe avec une éponge sur le tableau. Pour l'enlever, on prend de même de l'eau tiède.
Villot nous disait qu'on détruit l'ombre avec un mélange, parties égales d'essence, d'eau et d'huile. Bon pour repeindre.
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Mercredi 25 février.--Dîné chez Lehmann.--Revenu à l'Opéra-Comique et fini chez Boilay.
Je n'ai rien retiré de tout cela qu'une immense promenade à pied, pour venir de la rue Neuve de Berry jusqu'au théâtre.
--Les gens médiocres ont réponse à tout et ne sont étonnés de rien. Ils veulent toujours avoir l'air de savoir mieux que vous ce que vous allez leur dire; quand ils prennent la parole à leur tour, ils vous répètent avec beaucoup de confiance, comme si c'était de leur cru, ce qu'ils ont, ailleurs, entendu dire à vous-même.
Il est bien entendu que l'homme médiocre dont je parle est en même temps pourvu de connaissances auxquelles tout le monde peut parvenir. Le plus ou moins de bon sens ou d'esprit naturel qu'ils peuvent avoir, peut seul les empêcher d'être des sots parfaits. Les exemples qui se présentent en foule à ma mémoire sont tous à l'appui de ce ridicule si commun. Ils ne diffèrent, comme je l'ai dit, que par le degré de sottise. L'air capable et supérieur va de soi-même avec ce caractère.
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Jeudi 26 février.--Soirée chez Mlle Rachel[71]. Elle a été fort aimable. J'ai revu Musset[72] et je lui disais qu'une nation n'a de goût que dans les choses où elle réussit. Les Français ne sont bons que pour ce qui se parle ou ce qui se lit. Ils n'ont jamais eu de goût en musique ni en peinture. La peinture mignarde et coquette... Les grands maîtres comme Lesueur et Lebrun ne font pas école. La manière les séduit avant tout; en musique presque de même.
--Bleu de ciel de l'esquisse de la Paix:
Sur bleu de Prusse et blanc, introduction de bleu de Prusse, blanc et vert de Scheele. Le ton verdâtre, produit en deux opérations, double l'effet et donne une franchise incomparable.
[44] Il semble que, dans les relations très assidues de George Sand avec Delacroix, celle-ci ait fait toutes les avances; non que Delacroix ne ressentit pour elle une réelle sympathie, il ne pouvait demeurer insensible à la franchise et à la bonhomie de sa nature; ce qu'il prisait infiniment moins, c'était son talent et surtout ses théories humanitaires, qui avaient le don de l'exaspérer. Nous avons longuement insisté sur les convictions philosophiques du maître touchant la question du progrès: George Sand demeurait toujours à ses yeux la vivante incarnation de ces théories. Quant à George Sand, son admiration pour Delacroix fut toujours sans réserve, comme son amitié.
[45] Marchand de tableaux.
[46] Émile Perrin, qui était alors directeur de l'Opéra-Comique, avait étudié la peinture dans les ateliers de Gros et de Delaroche; il avait également écrit des articles de critique artistique. Il devint par la suite directeur de l'Opéra, puis, en 1870, administrateur général du Théâtre-français.
Le comte de Morny avait donné le 22 janvier 1852 sa démission de ministre de l'intérieur; il ne fut nommé qu'en 1854 président du Corps législatif.
Delangle venait d'être nommé procureur général à la Cour de cassation, en remplacement de Dupin.
Romieu, homme de lettres et administrateur. Il était alors directeur général des beaux-arts.
Jules-Henri Vernoy de Saint-Georges (1801-1875), auteur dramatique, un des plus féconds librettistes de cette époque.
Boilay, publiciste et administrateur; c'était un protégé de M. Thiers; il fut rédacteur au Constitutionnel.
[47] Hippolyte Lecomte, peintre, né en 1781, mort en 1855. Il devint le beau-frère d'Horace Vernet et, grâce à lui, fut chargé de nombres commandes.
[48] Mocquart, homme politique et littérateur. Il était alors secrétaire intime et chef du cabinet de l'Empereur.
[49] Mustapha était un des modèles favoris de Géricault.
[50] Les entrevues étaient devenues aigres-douces entre Eugène Delacroix et M. Thiers. On conçoit en effet par quels côtés le tempérament de l'homme politique devait déplaire à l'artiste. Quant au fameux article écrit par M. Thiers publiciste, lors des débuts de Delacroix, et que l'on a traité de prophétique, Th. Silvestre fait observer assez justement qu'il est qu'une «paraphrase prudhommesque de l'opinion du baron Gérard, de l'aveu de M. Thiers lui-même, qui dit à la fin de son article: L'opinion que j'exprime ici est celle d'un des grands maîtres de l'école.» Th. Silvestre ajoute que M. Thiers loue dans la même page Drolling, Dubufe, Destouches et Delacroix.
[51] Voir Catalogue Robaut, n° 1023.
[52] «Le voyageur est couché à terre demi-nu; le Samaritain, vêtu d'un manteau rouge, se penche vers lui, tandis que son cheval broute l'herbe derrière eux: au fond, le prêtre qui passe sans s'arrêter.» (H. de la MADELÈNE, Eugène Delacroix à l'Exposition du boulevard des Italiens.)
[53] Voir Catalogue Robaut, nos 1118 et 1119.
[54] Devinck, industriel, ancien président du tribunal de commerce, membre du conseil municipal de Paris.
[55] Delacroix était, paraît-il, très fier de sa fonction de conseiller municipal.
C'était là une de ces faiblesses communes à presque tous les grands hommes, et qui les poussent à chercher une application de leurs hautes facultés, en dehors du domaine où elles s'exercent naturellement. Mme Riesener, aux souvenirs de laquelle nous avons fait appel, nous racontait qu'il prenait cette fonction très au sérieux, et qu'il lui avait dit le jour de sa nomination: «Je vais donc être de ceux auxquels on demande quelque chose.» Pourtant le passage du Journal ne laisse aucun doute sur l'estime médiocre en laquelle il tenait la majorité de ses collègues.
[56] Théophile-Jules Pelouze, chimiste, membre de l'Institut. On lui doit un grand nombre de mémoires et un Traité de chimie générale analytique très apprécié.
[57] Alexandre Thierry (1803-1858), chirurgien et ancien directeur des hôpitaux.
[58] Mme Anaïs Ségalas, un des plus célèbres bas bleus du temps, auteur de contes enfantins et de petits ouvrages humoristiques.
[59] Charles Nodier avait été nommé en 1823 bibliothécaire de l'Arsenal. Son salon devint alors le rendez-vous de tout le monde littéraire et artistique. «Là, dit J. Janin, il recevait tous ceux qui tenaient honorablement une plume, un burin, une palette, un ébauchoir.»
[60] Balzac, nous l'avons déjà fait observer dans notre Étude, était antipathique à Delacroix. L'artiste ne lui pardonna jamais ce je ne sais quoi de décousu et de débraillé qui caractérisait sa personne. Delacroix n'avait pas su discerner--et ce fut une de ses rares incompréhensions--l'admirable puissance de génie que dissimulait mal son absence de goût. Et pourtant on trouve à maintes reprises, dans le Journal, des fragments détachés, des citations tirées des œuvres de Balzac, notamment tout le passage sur les artistes et les conditions de production, une des maîtresses pages de la Cousine Bette. Nous pensons que la personnalité encombrante et souvent arrogante de Balzac ne contribua pas médiocrement à écarter de lui Delacroix, car il écrivait à Pierret en 1842, de Nohant, où il se trouvait installé chez Mme Sand: «Nous attendions Balzac qui n'est pas venu, et je n'en suis pas fâché. C'est un bavard qui eût rompu cet accord de nonchalance dans lequel je me berce avec grand plaisir.» (Corresp., t. I, p. 262.)
[61] Lehmann, peintre, né à Kiel en 1814. Élève d'Ingres, il imita la manière de son maître, et fit de nombreux portraits précisément dans la société où fréquentait Delacroix. Il exécuta aussi des peintures murales. Le tableau au projet duquel Delacroix fait ici allusion pourrait bien être le Rêve, qui parut au Salon de 1852. Lehmann avait exécuté des compositions décoratives pour la salle des Fêtes de l'Hôtel de ville, et à ce propos M. Robaut, dans son Catalogue, remarque très justement que «la ville a dépensé quatre-vingt mille francs pour faire graver les compositions peintes dans la salle des Fêtes par Lehmann, et qu'elle n'a pas affecté un centime à la reproduction de l'œuvre de Delacroix.»
[62] L'opéra de Weber.
[63] Delsarte, artiste lyrique et compositeur, qui quitta tout jeune l'Opéra-Comique pour se consacrer à l'enseignement de son art. Il ne se fit plus entendre dès lors que dans les concerts et dans les salons.
[64] Delacroix veut probablement parler de son frère Charles Delacroix, qui mourut à Bordeaux le 30 décembre 1845, loin de tous les siens.
[65] Il s'agit ici d'Ambroise Firmin-Didot, de la célèbre maison des éditeurs Didot, qui fut éditeur, écrivain, et fit partie du conseil municipal, où il eut un rôle assez important.
[66] Il ne paraît pas que Delacroix ait été plus favorable aux tableaux de la jeunesse ou de la maturité qu'à ceux de la vieillesse de David, car du Maroc il écrivait à Villot en 1832: «Les héros de David et compagnie feraient une triste figure avec leurs membres couleur de rose auprès de ces fils du soleil.» Et à Thoré, en 1840: «Vous signalez fort bien que, particulièrement dans la question du dessin, on ne veut en peinture que le dessin du sculpteur, et cette erreur, sur laquelle a vécu toute l'école de David, est encore toute-puissante.»
[67] Maurice Sand, le fils de George Sand, et Lambert, avaient fait tous deux partie de l'atelier que Delacroix avait ouvert rue Neuve-Guillemin. M. Burty cite parmi les élèves qui s'y rendaient: Joly Grangedor, Desbordes-Valmore, Saint-Marcel, Maurice Sand, Andrieu, Eugène Lambert, Lassalle, Gautheron, Leygue, Th. Véron, Ferrussac.
[68] Delacroix fait allusion aux onze compositions sur la Vie d'Hercule qui décoraient les tympans du salon de la Paix à l'Hôtel de ville: Hercule a sa naissance recueilli par Junon et Minerve, Hercule entre le vice et la vertu, Hercule écorche le lion de Némée, Hercule rapporte sur ses épaules le sanglier d'Érymanthe, Hercule vainqueur d'Hippolyte, Hercule délivre Hésione, Hercule tue le centaure Nessus, Hercule enchaîne Nérée, Hercule étouffe Antée, Hercule ramène Alceste du fond des enfers, Hercule au pied des colonnes. (Voir Catalogue Robaut, nos 1152 à 1162.)
[69] Mme Herbelin, peintre. Elle était nièce du peintre Belloc, qui fut son professeur. Sur le conseil de Delacroix, elle fit de la miniature, et, y ayant acquis une réputation, s'y consacra exclusivement.
[70] Pérignon fit partie de l'administration des Beaux-Arts, en qualité de directeur du Musée de Dijon. Il était en relations assez intimes avec Delacroix, puisqu'il fut l'un des exécuteurs testamentaires du maître.
[71] Delacroix avait une vive admiration pour le talent de Rachel. Dans sa composition de la Mort de saint Jean-Baptiste, il s'était inspiré de ses traits pour peindre son Hérodiade. Dans la Sibylle au rameau d'or, tableau de 1845, il songea à la grande actrice, qui venait souvent dans son atelier. (Voir Catalogue Robaut, n° 918.)
[72] Si l'on en croit Philarète Chasles, le talent d'Alfred de Musset était antipathique à Delacroix: «C'est un poète qui n'a pas de ce couleur, me dit-il un jour; il manie sa plume comme un burin: avec elle il fait des entailles dans le cœur de l'homme et le tue en y faisant couler le corrosif de son âme empoisonnée. Moi, j'aime mieux les plaies béantes et la couleur vive du sang.» (Mémoires de Ph. Chastes, t. I, p. 331, cités par Burty, Correspondance de Delacroix, t. II, p. 68.)
Il est intéressant d'indiquer comme contre-partie l'opinion de Musset sur Delacroix. A l'époque où l'Hamlet était refusé par le jury, Musset protestait en ces termes dans la Revue des Deux Mondes: «Il semble que tant de sévérité n'est juste qu'autant qu'elle est impartiale, et comment croire qu'elle le soit, lorsqu'on voit de combien de croûtes le Musée est rempli!» Quelques années auparavant, Alfred de Musset écrivait à son frère: «J'ai rencontré Eugène Delacroix une fois en sortant du spectacle: nous avons causé peinture en pleine rue, de sa porte à la mienne et de ma porte à la sienne, jusqu'à deux heures du matin. Nous ne pouvions pas nous séparer.» (Maurice TOURNEUX, Eugène Delacroix devant ses contemporains.)
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Lundi 1er mars.--L'homme qui apporte ordinairement le charbon de terre et le bois est un drôle plein d'esprit... Il cause beaucoup. Il demande l'autre jour gratification et dit qu'il a beaucoup d'enfants, Jenny lui dit: «Et pourquoi avez-vous tant d'enfants?» Il lui répond: «C'est ma femme qui les fait.» C'est un mot du plus pur gaulois... Il nous en a dit un de la même force, l'année dernière, que j'ai oublié...
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Lundi 8 mars.--Pour la première fois, au dîner de tous les mois, des seconds lundis.
--En sortant, promenade sur le boulevard avec Varcollier, et fini la soirée chez Perrin. Revu là la lithographie de Géricault[73] des chevaux qui se battent. Grand rapport avec Michel-Ange. Même force, même précision, et, malgré l'impression de force et d'action, un peu d'immobilité, par suite de l'étude extrême des détails, probablement.
--Le jury, depuis jeudi dernier, m'assassine tous les jours, et le soir, je suis comme un homme qui aurait fait dix lieues à pied.
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Vendredi 12 mars.--Prêté à M. Hédouin six esquisses de la Chambre des députés: le Lycurgue, le Chiron, l'Hésiode, l'Ovide, l'Aristote, le Démosthène.
--À lui prêté, le 2 mai, le dessin sous verre du Chiron et de l'Achille[74].
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Samedi 13 mars.--Fini au Jury.
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Lundi 15 mars.--Andrieu revenu aujourd'hui ou hier. Il avait fait deux jours au commencement du mois, interrompus par le Jury.
[73] Nous nous sommes efforcé de préciser les relations de Delacroix avec Géricault dans le premier tome du Journal. Nous avons indiqué les motifs du culte qu'il lui avait voué à ses débuts. En insistant dans notre Étude sur le changement que le temps avait apporté à certaines des opinions du maître, nous avons omis, peut-être à tort, de ne pas mentionner Géricault. Les lecteurs constateront en effet, dans une année postérieure, que Delacroix se range à l'avis de Chenavard qui fait une critique sévère de l'auteur du Naufrage de fa Méduse.
[74] Aujourd'hui au Musée du Louvre. (Voir Catalogue Robaut, n°840.)
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Jeudi 1er avril.--Enterrement du pauvre Cavé. Sa mort me fait beaucoup de peine.
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Vendredi 2 avril.--A l'issue du conseil municipal, vu chez Varcollier les esquisses pour Sainte-Clotilde: la folie ne peut aller plus loin. Le pauvre Préault forcé de faire une statue gothique! Que peut-on critiquer dans des ouvrages contemporains, après ces cochonneries?
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Lundi 5 avril.--J'ai été à Saint-Sulpice ébaucher un des quatre pendentifs.
Le soir, en me promenant et un moment avant d'être noyé par la pluie d'orage qui est survenue, rencontré, rue du Mont-Thabor, Varcollier, qui m'a parlé avec horreur des petits échantillons de couleurs de L... à l'Hôtel de ville. Il voudrait que je me constitue le vengeur et le dénonciateur de ses crimes. Je lui ai objecté qu'il faudrait se mettre trop en colère, et que les méfaits nombreux de ce genre auraient dû être réprimés il y a longtemps. Je lui ai cité des ouvrages de ses amis.
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Le lendemain de ce jour, mardi 6, en revenant de Saint-Sulpice, entré à Saint-Germain, où j'ai vu les barbouillages gothiques dont on couvre les murs de cette malheureuse église. Confirmation de ce que je disais à mon ami: j'aime mieux les imaginations de Luna que les contrefaçons de Baltard, Flandrin et Cie[75].
Mardi 6 avril.--Ébauché les trois autres pendentifs.
Rencontré Cousin en revenant et toujours sur le quai.
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Mercredi 7 avril.--Les animaux ne sentent pas le poids du temps. L'imagination, qui a été donné à l'homme pour sentir les beautés, lui procure une foule de maux imaginaires; l'invention des distractions, les arts qui remplissent les moments de l'artiste qui exécute, charment les loisirs de ceux qui ne font que jouir de ces productions. La recherche de la nourriture, des courts moments de la passion animale, de l'allaitement des petits, de la construction des nids ou des tanières, sont les seuls travaux que la nature ait imposés aux animaux. L'instinct les y pousse, aucun calcul ne les y dirige. L'homme porte le poids de ses pensées aussi bien que celui des misères naturelles qui font de lui un animal. À mesure qu'il s'éloigne de l'état le plus semblable à l'animal, c'est-à-dire de l'état sauvage à ses différents degrés, il perfectionne les moyens de donner l'aliment à cette faculté idéale refusée à la bête; mais les appétits de son cerveau semblent croître à mesure qu'il cherche à les satisfaire; quand il n'imagine ni ne compose pour son propre compte, il faut qu'il jouisse des imaginations des autres hommes comme lui, ou qu'il étudie les secrets de cette nature qui l'entoure et qui lui offre ses problèmes. Celui même que son esprit moins cultivé ou plus obtus rend impropre à jouir des plaisirs délicats où cet esprit a part, se livre, pour remplir ses moments, à des délassements matériels, mais qui sont autre chose que l'instinct qui pousse l'animal à la chasse. Si l'homme chasse dans un état moyen de civilisation, c'est pour occuper son temps. Il y a beaucoup d'hommes qui dorment pour éviter l'ennui d'une oisiveté qui leur pèse et qu'ils ne peuvent néanmoins secouer par des occupations offrant quelque attrait. Le sauvage, qui chasse ou qui pêche pour avoir à manger, dort pendant les moments qu'il n'emploie pas à fabriquer, à sa manière, ses grossiers outils, son arc, ses flèches, ses filets, ses hameçons en os de poisson, sa hache de caillou.
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Jeudi 8 avril.--Coulé sur l'Hercule attachant Nérée: vermillon et laque; jaune de zinc clair et terre de Cassel.
Coulé sur le Nérée: jaune de zinc clair, laque, cobalt, bleu de Prusse.
Après avoir modelé dans la demi-teinte, reflété en ajoutant par places quelques tons chauds; touché la demi-teinte du clair avec un ton de clair rose orangé joint au ton de terre de Cassel, jaune de zinc et un mauve plus clair que celui qui a servi pour le coulé.
--Les clairs du Nérée, ton dominant: jaune zinc clair et ton mauve clair et tant soit peu d'orangé clair, c'est-à-dire cadmium, blanc vermillon.
Très belle demi-teinte reflétée: vert de Scheele avec rouge de zinc, avec mauve clair, plus foncé avec ocre de ru.
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Vendredi 23 avril.--Première représentation du Juif errant[76].
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Jeudi 29 avril.--Chez Bertin le soir: il y avait peu de monde. Goubaux[77] venu dans la journée. Parlé de la négligence avec laquelle les pièces classiques sont représentées. Il n'y a pas un directeur de théâtre du boulevard qui la souffrît dans les pièces modernes. Les acteurs du Français se sont fait une habitude de chanter leurs rôles d'une façon monotone, comme des écoliers qui récitent une leçon. Il me citait un exemple, le début d'Iphigénie: Oui, c'est Agamemnon, etc.
Il se rappelait avoir vu Saint-Prix[78], qui passait pour un talent et qui de plus avait la tradition, se lever tranquillement d'un coin du théâtre, venir réveiller Arcas et lui dire tout d'une haleine: Oui, c'est Agamemnon, etc. Quelle est évidemment l'intention de Racine? Ce oui qui commence répond évidemment à la surprise que doit manifester le serviteur éveillé avant l'aurore; par qui? par son maître, par son roi, le Roi des rois. Sa réponse ne dit-elle pas aussi que ce roi, que ce père a veillé dans l'inquiétude, longtemps avant de venir à ce confident, pour décharger une partie de son souci en en parlant? Il a dû se promener, s'agiter sur sa couche, avant de se lever. Il ne répond même pas, dans sa préoccupation, qui semble continue, à la demande de cet ami fidèle. Il se parle à lui-même; son agitation se trahit dans ce regard jeté sur sa destinée: Heureux qui, satisfait, etc.
Oui, c'est Agamemnon... répond à la surprise d'Arcas. Ces mots doivent être entrecoupés par des jeux muets et non pas défilés comme un chapelet ou comme un homme qui lirait dans un livre. Les acteurs sont des paresseux, qui ne se sont même jamais demandé s'ils pouvaient mieux faire. Je suis convaincu qu'ils suivent la route tracée, sans se douter des trésors d'expression que renferment tant de beaux ouvrages.
Goubaux me disait que Talma lui avait raconté qu'il notait toutes ses inflexions, indépendamment de la prononciation des mots. C'était un fil conducteur qui l'empêchait de dévier quand il était moins inspiré. Cette espèce de musique une fois dans sa mémoire, ramenait toutes les intonations dans un cercle dont il ne serait pas sorti sans péril de s'égarer et d'être entraîné trop loin ou à faux.
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30 avril.--Au conseil municipal, pour parler pour la bourse du fils de Roehn[79].
[75] Les principes d'esthétique de l'architecte Baltard, qui dirigeait la décoration de Saint-Germain des Prés, le rapprochaient de Flandrin, pour lequel personne n'ignore que Delacroix professait la plus profonde des antipathies.
[76] Le Juif errant, opéra en cinq actes, paroles de Scribe et Saint-Georges, musique d'Halévy.
[77] Goubaux, auteur dramatique, collaborateur de Dumas père, de Legouvé et d'Eugène Sue. Il dirigeait une institution qui devint le collège Chaptal.
[78] Saint-Prix, acteur célèbre, né en 1759, mort en 1834.
[79] Roehn (1799-1864), peintre, élève de Gros et auteur d'un grand nombre de tableaux de genre.
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Mercredi 5 mai.--Parti pour Champrosay.
J'ai donné congé à Andrieu au commencement de la semaine.
Tombé au milieu du déménagement qui a été mis en ordre le lendemain. L'habitation me plaît, et le bon propriétaire empressé à me plaire.
--Il faut ébaucher le tableau comme serait le sujet par un temps couvert, sans soleil, sans ombres tranchées. Il n'y a radicalement ni clairs ni ombres. Il y a une masse colorée pour chaque objet, reflétée différemment de tous côtés. Supposez que, sur cette scène, qui se passe en plein air par un temps gris, un rayon de soleil éclaire tout à coup les objets: vous aurez des clairs et des ombres comme on l'entend, mais ce sont de purs accidents. La vérité profonde, et qui peut paraître singulière, de ceci est toute l'entente de la couleur dans la peinture. Chose étrange! elle n'a été comprise que par un très petit nombre de grands peintres, même parmi ceux qu'on répute coloristes.
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Champrosay, jeudi 6 mai.--(Le dos contre la barrière, au pied du grand chêne de l'allée de l'Ermitage.)[80] Arrivé hier mercredi 5 à Champrosay pour passer deux ou trois jours, et m'installer dans mon nouveau logement.
Vers quatre heures, sorti sur la route vers Soisy[81], pour gagner de l'appétit. J'ai trouvé là sur la poussière une trace d'eau répandue comme par le bout d'un entonnoir, qui m'a rappelé mes observations précédentes, et en différents lieux, sur les lois géométriques qui président aux accidents de même espèce, qui semblent au vulgaire des effets du hasard: tels que sillons que creusent les eaux de la mer, sur le sable fin qu'on trouve sur les plages, comme j'en ai observé l'année dernière à Dieppe, et comme j'en avais vu à Tanger. Ces sillons présentent, dans leur irrégularité, le retour des mêmes formes, mais il semble que l'action de l'eau ou la nature du sable qui reçoit ces empreintes, détermine des aspects différents, suivant les lieux: ainsi, les marques à Dieppe, des espaces d'eau sur un sable très fin, qui se trouvaient séparés çà et là ou enfermés par de petits rochers, figuraient très bien les flots mêmes de la mer. En les copiant avec des colorations convenables, on eût donné l'idée du mouvement des vagues si difficile à saisir. À Tanger, au contraire, sur une plage unie, les eaux, en se retirant, laissaient l'empreinte de petits sillons, qui figuraient à s'y méprendre les rayures de la peau des tigres. La trace que j'ai trouvée hier sur la route de Soisy représentait exactement les branches de certains arbres, quand ils n'ont pas de feuilles; la branche principale était l'eau répandue, et les petites branches qui s'enlaçaient de mille manières étaient produites par les éclaboussures qui partaient et se croisaient de droite et de gauche.
J'ai en horreur le commun des savants: j'ai dit ailleurs qu'ils se coudoyaient dans l'antichambre du sanctuaire où la nature cache ses secrets, attendant toujours que de plus habiles en entre-bâillent la porte: que l'illustre astronome danois ou norvégien ou allemand Borzebilocoquantius[82] découvre avec sa lunette une nouvelle étoile, comme je l'ai vu dernièrement mentionné, le peuple des savants enregistre avec orgueil la nouvelle venue, mais la lunette n'est pas fabriquée qui leur montre les rapports des choses.
Les savants ne devraient vivre qu'à la campagne, près de la nature; ils aiment mieux causer autour des tapis verts des académies, de l'Institut, de ce que tout le monde sait aussi bien qu'eux; dans les forêts, sur les montagnes, vous observez des lois naturelles, vous ne faites pas un pas sans trouver un sujet d'admiration.
L'animal, le végétal, l'insecte, la terre et les eaux sont des aliments pour l'esprit qui étudie et qui veut enregistrer les lois diverses de tous ces êtres. Mais ces messieurs ne trouvent pas là la simple observation digne de leur génie; ils veulent pénétrer plus avant, et font des systèmes du fond de leur bureau qu'ils prennent pour un observatoire. D'ailleurs, il faut fréquenter les salons et avoir des croix ou des pensions; la science qui met sur cette voie-là vaut toutes les autres.
Je compare les écrivains qui ont des idées, mais qui ne savent pas les ordonner, à ces généraux barbares qui menaient au combat des nuées de Perses ou de Huns, combattant au hasard, sans ordre, sans unité d'efforts, et par conséquent sans résultats; les mauvais écrivains se trouvent aussi bien parmi ceux qui ont des idées, que chez ceux qui en sont dépourvus.
Promenade charmante dans la forêt, pendant qu'on arrange chez moi. Mille pensées diverses suggérées au milieu de ce sourire universel de la nature. Je dérange à chaque pas, dans ma promenade, des rendez-vous, effets du printemps; le bruit que je fais en marchant dérange les pauvres oiseaux, qui s'envolent toujours par couple de deux.
Ah! les oiseaux, les chiens, les lapins! Que ces humbles professeurs de bon sens, tous silencieux, tous soumis aux décrets éternels, sont au-dessus de notre vaine et froide connaissance!
À tout moment, le bruit de mes pas fait fuir ces pauvres oiseaux, qui s'envolent toujours deux par deux. C'est le réveil de toute cette nature; elle a ouvert la porte aux amours. Il vient de nouvelles feuilles verdoyantes, il va naître des êtres nouveaux, pour peupler cet univers rajeuni. Le sens savant s'éveille chez moi plus actif que dans la ville. Ces imbéciles (les savants) vivent dans leur cabinet, ils le prennent pour le sanctuaire de la nature. Ils se font envoyer des squelettes et des herbes desséchées, au lieu de les voir baignées de rosée.
--Me voici assis dans un fossé sur des feuilles séchées, près du grand chêne qui se trouve dans la grande allée de l'Ermitage.
--Je suis toujours sujet, au milieu de la journée à un abattement qui est le dernier acte de la digestion.
--Quand je rentre aussi de ces promenades du matin, je suis moins disposé, ou plutôt je ne suis plus disposé du tout au travail.
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Vendredi 7 mai.--Revenu à Paris pour voir l'esquisse de Riesener chez Varcollier; elle ne s'y est pas trouvée, quoiqu'il l'y eût envoyée. J'avais fait une séance le matin au Jardin des plantes. J'y ai fait renouveler ma carte. Travaillé au soleil, parmi la foule, d'après les lions.
En arrivant, pris, dans le jardin, de ma langueur; je me suis mis à dormir au soleil, sur une chaise.
--Couru l'après-midi, pour l'affaire du fils de Varcollier, de l'Hôtel de ville jusque passé la place de la Bourse, sans trouver une voiture libre. Je suis venu chez moi voir mes lettres, envoyer les billets disponibles pour la fête de lundi, et reparti à cinq heures.--Arrivée toujours charmante dans cet endroit. Revenu à travers la plaine.
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Lundi 10 mai.--Jour de la distribution des aigles, que j'ai passé à Champrosay.
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Paris, mardi 11 mai.--Parti de Champrosay à onze heures un quart. J'ai envoyé ces demoiselles[83] à la maison et suis resté au Jardin des plantes. Vu les galeries d'anatomie au milieu d'une foule énorme; malgré les inconvénients, j'ai été intéressé.
Venu pour dîner.
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Mercredi 12 mai.--J'extrais d'une lettre à Pierret mes réflexions sur l'interruption de mon travail pendant huit jours.
«... Il ne faut pas quitter sa tâche: voilà pourquoi le temps, voilà pourquoi la nature, en un mot tout ce qui travaille lentement et incessamment, fait de si bonne besogne. Nous autres, avec nos intermittences, nous ne filons jamais le même fil jusqu'au bout. Je faisais, avant mon départ, le travail de M. Delacroix d'il y a quinze jours: je vais faire à présent le travail de Delacroix de tout à l'heure. Il faut renouer la maille, le tricot sera plus gros ou plus fin.»
Le cousin Delacroix a dîné avec moi. J'avais trouvé sa carte vendredi dernier. Nous avons été finir la soirée au café de Foy.
[80] Tous ces chênes, arbres séculaires de la forêt de Sénart, devinrent pour Delacroix le sujet de croquis plus ou moins arrêtés dont on retrouve la trace dans son œuvre.
[81] Soisy-sous-Étiolles, canton de Corbeil.
[82] Berzélius, savant suédois dont le nom est écrit autrement sur la couverture du carnet d'où ces notes sont extraites: Berzebilardinocoquentius.
[83] Il s'agit de sa gouvernante Jenny et de la servante.
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Mardi 1er juin.--Superbe ton jaune pour mettre à côté de terre de Cassel, blanc et laque, composé de quatre des principaux tons de la palette, à savoir:
Laque, cobalt, blanc,
Ocre de ru, vermillon,
Vert émeraude, laque de gaude, jaune de zinc,
Cadmium, vermillon, laque de gaude.
Très beau ton d'ombre pour chair très colorée (exemple: la figure à côté de la Furie): le ton de terre de Cassel, laque jaune, jaune indien, terre d'Italie naturelle.
Ton de chair (très beau dans l'ombre de l'enfant à la corne de l'abondance); le ton de laque, terre de Cassel, blanc le plus foncé des deux et le ton de cadmium, laque de gaude et vermillon.
Dans l'enfant qui vole en haut, faire dominer, en finissant, des tons d'orangé (laque jaune, cadmium, vermillon) avec un gris de terre d'ombre et blanc, ou momie et blanc, ou Cassel et blanc.
Ce ton orangé et terre verte.
Ces tons orangés, en finissant, très essentiels pour ôter la froideur ou le violacé du ton.
Pour les luisants, très beau ton très applicable: terre verte et mauve clair (cobalt, laque et blanc).
Très belle demi-teinte ou luisant analogue à la dernière: terre verte et rose (vermillon et blanc).
Pour reprendre le ciel autour des contours, momie et blanc assez foncé avec bleu et blanc. Un peu de jaune de Naples.
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Mardi 8 juin.--Dîné chez Véron, à Auteuil.
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Mercredi 9.--Dîné chez Halévy avec Janin[84] et le docteur Blache[85], qui me plaît assez.
[84] Jules Janin, tout en faisant des réserves sur le talent de Delacroix, avait pris sa défense à plusieurs reprises. C'est ainsi qu'il protesta longuement dans les premières années contre l'exclusion qui frappait chaque année Delacroix et Préault.
[85] Le docteur Blache était un médecin célèbre de l'époque.
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Lundi 5 juillet.--Dîné chez Perrin avec X...
On parlait de la susceptibilité des gens nerveux pour sentir le temps qu'il faisait. Il dit très bien que l'intérêt mis en jeu était encore plus perspicace. En sa qualité de directeur de spectacle, il avait flairé avec chagrin la continuité de la chaleur. Dîné là avec Halévy, Boilay, Varcollier, Guillardin. Revenu prendre des glaces avec eux sur le boulevard.
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Mardi 6 juillet.--Mardi soir, arrivé à Champrosay.
Prêté à Mme Halévy, en partant pour Champrosay, les deux copies de Raphaël, l'Enfant et le Portrait à la main.
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Samedi 10 juillet.--Prêté à Lehmann les Études de lions.--Rendues.
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Dimanche 11 juillet.--Autre jaune très beau Ocre de ru ou ocre jaune et rouge de zinc.--Ton à mettre en vessies: ocre jaune, jaune indien, cassel, blanc (se remplace par ocre jaune, momie et blanc).
À côté, ocre de ru, terre Sienne brûlée.
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Lundi 12 juillet.--Très beau ton brun transparent: noir d'ivoire, terre de Sienne naturelle, et l'orangé transparent de la palette un peu plus verdâtre.
Le ton terre de Cassel, laque jaune, jaune indien, avec le même orangé (laque jaune, vermillon, cadmium).
Le plus intense de ces tons est très beau avec l'orangé et momie ou bitume.
Beau brun très simple et très utile: momie, terre Sienne naturelle. Brun foncé transparent, remplaçant le jaune de mars et plus foncé: laque et vermillon, terre Sienne naturelle.
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Mardi 13 juillet.--Le ton de vermillon de Chine et laque, la nuance foncée à côté de blanc et noir foncé. La nuance claire de vermillon et laque à côté de la laque de gaude pure.
Ce mélange sert à réchauffer les ombres vigoureuses que l'on ébauche avec le ton de terre de Cassel et vermillon.
--Mettre le ton de terre de Cassel, blanc clair, terre de Cassel, laque et brun rouge plus foncé, au milieu des tons de rose, d'orangé, de violet, d'ocre de ru et de vermillon, etc., qui font les tons clairs.
Le beau ton jaune: ocre jaune, jaune indien blanc, cassel mêlé avec le petit violet.
Autre mélange avec le ton vermillon clair et laque: ton sanguine charmant.
--Beau ton jaune: rouge orangé de zinc, ocre de ru.
--Clairs de l'Hercule et du Centaure: Terre Cassel et blanc clair.--Cadmium, vermillon, blanc comme base.
Ombres chaudes: laque jaune et vermillon laque; au bord de l'ombre, un peu de gros violet; sur ce frottis, le ton de terre de Sienne, vert émeraude, le gros violet mêlé avec laque jaune et laque rouge, vermillon fait des vigueurs superbes.
Il faut mettre sur la palette le gros violet à côté du laque foncé, vermillon, laque jaune.
Ombres et demi-teinte de l'Antée: Gros violet laque, vermillon, gaude foncée, avec le ton de Sienne naturelle et vert émeraude.
Jaune indien, jaune de zinc clair.--Superbe gomme-gutte. Ton des montagnes, dans l'Antée: Vert émeraude; deuxième avec noir, blanc foncé, bitume, etc., vert émeraude et laque Cassel et blue foncé.--Beau ton neutre pour montagnes.
--Terre d'Italie naturelle et vermillon ou vermillon et laque équivaut à peu près à rouge de zinc.
Le ton paille de terre de Cassel, blanc, ocre jaune et jaune indien, excellente demi-teinte de l'enfant à la corne d'abondance, en le mêlant, soit avec cobalt ou laque et vermillon, soit avec ton orangé.
Demi-teinte pour la chair, veines, bords d'ombre, etc.: le ton de noir et blanc avec vert émeraude.
Autre plus beau: le ton de cobalt, blanc, laque claire avec vert émeraude.
Brun très beau (approche de jaune laque de Rome): laque brûlée, terre Sienne naturelle, jaune foncé, laque de gaude.
Plus intense, avec laque jaune de Rome foncée.
Brun très transparent demi-foncé, très utile: terre Sienne naturelle et vert émeraude avec laque et vermillon.
--Brun plus clair, violâtre paille, en ajoutant au précédent le ton de cobalt, laque et blanc (mauve clair).--Brun jaune clair transparent; le ton de vert émeraude, jaune de zinc avec le ton orangé transparent de cadmium, gaude, vermillon--ce dernier dominant.
--Brun jaune foncé: terre Sienne naturelle, vert émeraude, avec le ton orangé transparent.
--Beau vert approchant du ton de ciel de l'Apollon: vert émeraude, jaune de zinc, avec le ton orangé transparent.
Bel orangé transparent: gaude avec rouge de zinc; le même avec une pointe de vert émeraude et zinc clair, donne le ton de ciel de l'Apollon.
--Brun foncé dans le genre de la laque de Rome: jaune, terre de Cassel, gaude, jaune indien avec laque vermillon foncé...
--Très beau aussi: Brun de Florence, terre Sienne naturelle et gaude.
--Très beau aussi: Brun de Florence et jaune indien.
--Brun clair transparent: le même ton avec terre de Cassel, blanc, jaune de zinc clair, rouge de zinc, etc.
Jaune paille très fin, très fin: le précédent avec addition de jaune de Naples et le ton de jaune de zinc et vert émeraude.
--Plus beau: avec une pointe de laque et vermillon et du ton vert clair de zinc et d'émeraude.
Brun demi-teinte pour chair: Rouge de zinc et le le Cassel, blanc et laque.--Le plus simple de ces bruns paille clair et demi-clair est peut-être la terre Cassel, blanc avec terre de Sienne nature, plus ou moins foncé.
Le ton paille, ocre jaune, terre de Cassel, blanc avec une pointe de vermillon.--Excellent ton chair point violacé.
--Vert émeraude et blanc clair, avec pointe d'ocre jaune: Clairs d'arbres, dans le lointain.
Pour retoucher en éclaircissant comme dans la Muse: ton d'ombre des chairs, le ton de Sienne naturelle et vert émeraude, avec vermillon et laque clair, et jaune paille un peu intense.
Bord d'ombre très beau, vert émeraude et le ton laque, vermillon, laque jaune.
Brillants de la chair dans le Mercure et le Neptune: Brun rouge, blanc, avec jaune de Naples.
Main de la Vénus tenant le miroir, fraîcheur extraordinaire: Demi-teinte générale des doigts touchée avec le ton mauve, cobalt, laque et blanc un peu foncé mêlé à vert émeraude fin; plus ou moins blanc suivant la place.
À côté, pour les ombres, glacis très léger d'un ton chaud de laque jaune, laque rouge, vermillon et plus ou moins d'un ton jaune rompu, mais toujours transparent. Le même, par exemple, qui se glisse un fond de chair déjà peint où je veux augmenter une demi-teinte.--Je commence par ce glacis chaud et je mets à sec (surtout) un gris par-dessus (se rappeler la retouche de la Vénus), notamment sur la jambe; les gris remis sur un fond, chaud ont reproduit l'effet demi-teintes de l'esquisse de la Médée.
Demi-teinte sur une partie trop claire, par exemple le dentelé du côté du clair de Neptune, préparé avec un ton chaud transparent, plus ou moins foncé, suivant le besoin, par exemple le ton de Sienne naturelle, vert émeraude, et mettre le ton gris par-dessus, soit terre Cassel, blanc, laque, soit le ton mauve.
--Rompre sur la palette les tons très clairs de cadmium, vermillon, blanc, et de vermillon et blanc. Dans ce dernier, ajouter terre de Cassel ou un peu plus de vermillon.
--Ton pour la mer d'Andrieu, dans l'Hercule et Hésione.
--Dans cette Vénus, employé avec succès le bord d'ombre, de vert émeraude et ton de vermillon, laque et laque jaune. Ce ton opposé aux tons orangés de la figure est d'un grand charme.
--Dans les retouches, pour ajouter des demi-teintes, comme dans cette figure, toujours préparer avec des tons chauds et mettre le ton gris ensuite.
--Reflets pour la chair (la Vénus des caissons de l'Hôtel de ville).--La réunion, sans les mêler, des TROIS TONS ORANGÉS TRANSPARENTS (cadmium, laque jaune, vermillon) VIOLET CLAIR (laque rose, cobalt, blanc) et VERT CLAIR (zinc et émeraude); le même reflet, pour ainsi dire, partout, linge, armures, etc.
Ton de laque brûlée, vermillon, blanc, et à côté le même plus clair, avec très peu de laque brûlée. Ce ton, à côté de l'orangé, vermillon, laque jaune, cadmium.
--Excellent ton avec plus ou moins de blanc ou d'orangé, pour couler sur la grisaille, ou pour reprendre une chair vive.
La petite Andromède couchée ainsi.
--Mauve un peu foncé à côté du ton rose--demi-teinte d'une jeune ingénue; le moindre vert, à côté, la complète.
Vert émeraude, terre d'Italie, très beau jaune vert.
En y ajoutant du vermillon, il devient sanguiné, sans être rouge, et est très utile; il peut se placer à côté du ton Sienne naturelle, vert émeraude, jaune indien.
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Dieppe.--Lundi 6 septembre.--Parti pour Dieppe à huit heures; à neuf heures à Mantes; à dix heures un quart, à peu près, à Rouen. Le reste du trajet, n'étant pas direct, a été beaucoup plus long.
Arrivé à Dieppe à une heure. Trouvé là M. Maison. Logé hôtel de Londres avec la vue sur le port que je souhaitais, et qui est charmante. Cela me fera une grande distraction.
Dans toute cette fin de journée, dont j'ai passé une grande partie sur la jetée, je n'ai pu échapper à un extrême ennui. Dîné seul à sept heures, près de gens que j'avais rencontrés déjà sur la jetée, et qui m'avaient, dès ce moment, inspiré de l'antipathie; ce sentiment s'est encore augmenté pendant ce triste dîner. Naturel de chasseurs demi-hommes du monde, la pire espèce de toutes.
J'ai trouvé dans la voiture jusqu'à Rouen un grand homme barbu et très sympathique, qui m'a dit les choses les plus intéressantes sur les émigrants allemands et particulièrement sur certaines des colonies de cette race, qui se sont établies dans plusieurs parties de la Russie méridionale, où il les a vues. Ces gens, descendant en grande partie des Hussites, qui sont devenus les Frères Moraves. Ils vivent là en communauté, mais ne sont point des communistes, à la manière dont on entendait cette qualification en France, dans nos derniers troubles: la terre seulement est en commun, et probablement aussi les instruments de travail, puisque chacun doit à la communauté le tribut de son travail; mais les industries particulières enrichissent les uns plus que les autres, puisque chacun a son pécule, qu'il fait valoir avec plus ou moins de soin et d'habileté; il y a possibilité de se faire remplacer pour le travail commun. Ils se donnent le nom de Méronites ou Ménonites.
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Mercredi 8 septembre.--Trouvé Durieu[86] et sa pupille à Dieppe: je les ai menés dans les églises.
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Jeudi 9 septembre.--Tous ces jours-ci, j'ai eu mauvais temps et difficulté de jouir de la mer et de la promenade.
Rencontré Dantan[87], qui m'a dit des choses aimables.
Vu l'église du Pollet. Cette simplicité est toute protestante; cela ferait bien avec des peintures.
Le soir, j'ai joui de la mer, pendant une heure et demie; je ne pouvais m'en détacher.
Vraiment, il faut accorder à la littérature moderne d'avoir donné, par les descriptions, un grand intérêt à certains ouvrages, qui n'avaient pas une place suffisante. Seulement, l'abus qu'on a fait de cette qualité, à ce point qu'elle est devenue presque tout, a dégoûté du genre.
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Vendredi 10 septembre.--Ce matin, sorti à sept heures et demie, contre ma coutume. Je m'étais mis à lire Dumas, qui me fait supporter le temps que je ne passe pas au bord de la mer. La mer la plus calme, la vue avec le soleil du matin, toutes ces voiles de pêcheurs à l'horizon m'ont enchanté. Je suis rentré en retournant plusieurs fois la tête.
En revenant vers quatre heures du quartier des bains, rencontré M. Perrier. Il a dîné avec nous. Le soir, nous avons été ensemble à la jetée. Il a dit, comme moi, que c'était magnifique, sans regarder, et il m'a parlé tout le temps du conseil. Je l'ai remis dans sa chambre, où il m'a causé longuement, pendant que je m'endormais.
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Samedi 11 septembre.--En me réveillant, j'ai vu de mon lit le bassin à peu près plein et les mâts des bâtiments se balançant plus qu'à l'ordinaire; j'en ai conclu que la mer devait être belle; j'ai donc couru à la jetée et j'ai effectivement joui, pendant près de quatre heures, du plus beau spectacle.
La jeune dame de la table d'hôte, qui se trouve être seule, y était à son avantage; il est vrai que le noir lui sied mieux et ôte un peu de vulgarité. Elle était vraiment belle par instants; et moi assez occupé d'elle, surtout quand elle est descendue au bord de la mer, où elle a trouvé charmant de se faire mouiller les pieds par le flot. À table, sur le tantôt, je l'ai trouvée commune. La pauvre fille jette ses hameçons comme elle peut: le mari, ce poisson qui ne se trouve pas dans la mer, est l'objet constant de ses œillades, de ses petites mines. Elle a un père désolant... J'ai cru longtemps qu'il était muet; depuis qu'il a ouvert la bouche, ce qui, à la vérité, est fort rare, il a perdu encore dans mon opinion; car auparavant, c'était l'écorce seule qui était peu flatteuse.
Ce soir, je les ai retrouvés à la jetée.
Rentré, lu mon cher Balsamo[88].
Déjeuné vers une heure et demie, contre mon habitude.--Habillé et sorti.--J'ai été finir mes emplettes chez l'ivoirier et ai passé mon temps délicieusement jusqu'à dîner, au pied des falaises.
La mer était basse et m'a permis d'aller fort loin sur un sable qui n'était pas trop humide. J'ai joui délicieusement de la mer; je crois que le plus grand attrait des choses est dans le souvenir qu'elles réveillent dans le cœur ou dans l'esprit, mais surtout dans le cœur. Je pense toujours à Bataille, à Valmont[89], quand je m'y suis trouvé pour la première fois, il y a tant d'années... Le regret du temps écoulé, le charme des jeunes années, la fraîcheur des premières impressions agissent plus sur moi que le spectacle même. L'odeur de la mer, surtout à marée basse, qui est peut-être son charme le plus pénétrant, me remet, avec une puissance incroyable, au milieu de ces chers objets et de ces chers moments qui ne sont plus.
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Dimanche 12 septembre.--Très belle journée: le soleil de bonne heure. J'avais devant mes fenêtres les bâtiments pavoisés.
J'ai trouvé sur la jetée Mme Sheppard. Elle m'a invité à dîner pour demain. J'ai esquivé la jeune dame d'hier, qui devient assommante; elle et son monde ont encore gâté ma soirée; impossible de les éviter à la jetée... En vérité, je suis d'une bêtise extrême: je suis simplement poli et prévenant pour les gens; il faut qu'il y ait dans mon air quelque chose de plus. Ils s'accrochent à moi, et je ne peux plus m'en défaire. Entré un moment à l'établissement le soir, grâce à l'instance de Possoz[90], qui est là comme chez lui: la mer, qui était pleine, se brisait avec une belle fureur.
--Je fais ici d'une manière assez complète cette expérience qu'une liberté trop complète mène à l'ennui. Il faut de la solitude et il faut de la distraction. La rencontre de P..., que je redoutais, m'est devenue une ressource à certains moments. Celle de Mme Sheppard de même pour quelques instants. Sans Dumas et son Balsamo, je reprenais le chemin de Paris, si bien que maintenant ces interruptions à ma solitude sont ce qui me prend le plus de temps, et je suis loin de regretter mes vagues rêveries.
Tout ce qui est grand produit à peu près la même sensation. Qu'est-ce que la mer et son effet sublime? celui d'une énorme quantité d'eau... Hier soir, j'écoutais avec plaisir le clocher de Saint-Jacques qui sonne très tard, et en même temps je voyais dans l'ombre la masse de l'église. Les détails disparaissant, l'objet était plus grand encore; j'éprouvais la sensation du sublime, que l'église vue au grand jour ne me donne nullement, car elle est assez vulgaire. Le modèle exact en petit de la même église serait encore plus loin de faire éprouver ce sentiment. Le vague de l'obscurité ajoute encore beaucoup à l'impression de la mer: c'est ce que je voyais à la jetée pendant la nuit, quand on n'entrevoit qu'à peine les vagues, qui sont tout près, et que le reste se perd dans l'horizon. Saint-Remy me produit beaucoup plus d'effet que Saint-Jacques, qui est cependant d'un meilleur goût, plus ensemble et d'un style continu. La première de ces deux églises est d'un goût bâtard tout à fait semblable à l'église de l'abbaye de Valmont, et qui prêterait beaucoup à la critique des architectes. Saint-Eustache, qui est dans le même cas, quoique plus conséquent dans toutes ses parties, est assurément l'église la plus imposante de Paris. Je suis sûr que Saint-Ouen[91] regratté ne fera plus d'effet; l'obscurité des vitraux et les murs noircis, les toiles d'araignée, la poussière, voilaient les détails et agrandissaient le tout. Les falaises ne font d'effet que par leur masse, et cet effet est immense, surtout quand on y touche, ce qui augmente encore le contraste de cette masse avec les objets qui les avoisinent et avec notre propre petitesse.
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Lundi 13 septembre.--Comment! sot que tu es, tu t'égosilles à discuter avec des imbéciles, tu argumentes vis-à-vis de la sottise en jupons, pendant une soirée entière, et cela sur Dieu, sur la justice de ce monde, sur le bien et le mal, sur le progrès?
Ce matin, je me lève fatigué, sans haleine... Je ne suis en train de rien, pas même de me reposer. O folie, trois fois folie!... Persuader les hommes! Quel entassement de sottises dans la plupart de ces têtes! Et ils veulent donner de l'éducation à tous les gens nés pour le travail, qui suivent tout bonnement leur sillon, pour en faire à leur tour des idéologues!... Toutes ces réflexions, à propos du dîner chez Mme Sheppard.
Ce matin, trouvé une méduse à la jetée. Ces gens que je rencontre m'empêchent de jouir de la mer. Il est temps de s'en aller... Après déjeuner, j'ai été sur le galet vers les bains. Rentré fatigué, après avoir dessiné, en revenant, à Saint-Remy, les tombeaux. Resté chez moi jusqu'à l'heure de cet affreux dîner...
Ce matin, avant de sortir, écrit à Mme de Forget.
--Agis pour ne pas souffrir. Toutes les fois que tu pourras diminuer ton ennui ou ta souffrance en agissant, agis sans délibérer. Cela semble tout simple au premier coup d'œil. Voici un exemple trivial: je sors de chez moi; mon vêtement me gêne; je continue ma route par paresse de retourner et d'en prendre un autre.
Les exemples sont innombrables. Cette résolution appliquée aux vulgarités de l'existence, comme aux choses importantes, donnerait à l'âme un ressort et un équilibre qui est l'état le plus propre à écarter l'ennui. Sentir qu'on a fait ce qu'il fallait faire vous élève à vos propres yeux. Vous jouissez ensuite, à défaut d'autre sujet de plaisir, de ce premier des plaisirs, être content de soi. La satisfaction de l'homme qui a travaillé et convenablement employé sa journée est immense. Quand je suis dans cet état, je jouis délicieusement ensuite du repos et des moindres délassements. Je peux même, sans le moindre regret, me trouver dans la société des gens les plus ennuyeux. Le souvenir de la tâche que j'ai accomplie me revient et me préserve de l'ennui et de la tristesse.
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Mardi 14 septembre.--Ma dernière journée à Dieppe n'a pas été la meilleure. J'avais la gorge irritée d'avoir trop parlé la veille. J'ai été au Pollet, après avoir fait ma malle, pour éviter les rencontres. J'ai vu entrer dans le port le bâtiment qu'on venait de lancer, remorqué par une chaloupe. Rentré mal disposé. J'ai été faire ma dernière visite à la mer, vers trois heures. Elle était du plus beau calme et une des plus belles que j'aie vues. Je ne pouvais m'en arracher. J'étais sur la plage et n'ai point été sur la jetée de toute la journée. L'âme s'attache avec passion aux objets que l'on va quitter.
Parti à sept heures moins un quart. Chose merveilleuse! nous étions à Paris à onze heures cinq. Un jeune homme fort bienveillant, mais qui m'a fatigué, a partagé ma société. Il avait dîné avec moi en tête-à-tête. J'ai trouvé à Rouen Fau et sa petite fille.
--C'est d'après cette mer que j'ai fait une étude de mémoire: ciel doré, barques attendant la marée pour rentrer.
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Paris, 15 septembre.--Sophocle, à qui on demandait si, dans sa vieillesse, il regrettait les plaisirs de l'amour[92], répondit: « L'amour? Je m'en suis délivré de bon cœur comme d'un maître sauvage et furieux.»
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Dimanche 19 septembre.--Dîné chez M. Guillemardet, à Passy, avec M. Talentino, employé par Demidoff.
Je travaille énormément, depuis mon retour de Dieppe, aux caissons de l'Hôtel de ville. Je ne vois personne. Je fais d'excellentes journées.
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Lundi 20 septembre.--Sur l'architecture. C'est l'idéal même; tout y est idéalisé par l'homme. La ligne droite elle-même est de son invention, car elle n'est nulle part dans la nature. Le lion cherche sa caverne; le loup et le sanglier s'abritent dans l'épaisseur des forêts; quelques animaux se font des demeures, mais ils ne sont guidés que par l'instinct; ils ne savent ce que c'est de les modifier ou de les embellir. L'homme imite dans ses habitations la caverne et le dôme aérien des forêts; dans les époques où les arts sont portés à la perfection, l'architecture produit des chefs-d'œuvre: à toutes les époques, le goût du moment, la nouveauté des usages introduisent des changements qui témoignent de la liberté du goût.
L'architecture ne prend rien dans la nature directement, comme la sculpture ou la peinture; en cela elle se rapproche de la musique, à moins qu'on ne prétende que, comme la musique rappelle certains bruits de la création, l'architecture imite la tanière, ou la caverne, ou la forêt; mais ce n'est pas là l'imitation directe, comme on l'entend en parlant des deux arts qui copient les formes précises que la nature présente.
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Mardi 28 septembre.--Ce jour est le dernier où j'ai travaillé avant mon indisposition. Villot est tombé des nues chez moi, et sa visite m'a fait plaisir; mais à partir de ce jour, j'ai été pris d'une langueur et d'un mal de gorge[93] qui m'a couché tout à plat. Je venais de remonter mon tableau, que craignais de trouver trop sombre en place.
[86] Eugène Durieu, administrateur et écrivain, chargé, après la révolution de Février, de la direction générale de l'administration des cultes; il institua une commission des arts et édifices religieux, et créa le service des architectes diocésains pour la conservation des monuments affectés au culte.
[87] Jean-Pierre Dantan, statuaire et caricaturiste, dit Dantan jeune.
[88] C'est la première fois qu'une épithète louangeuse pour Dumas paraît dans ce Journal. On lira plus loin les jugements les plus sévères sur l'œuvre du romancier.
[89] Delacroix évoque ici des souvenirs d'enfance et de jeunesse. A ce propos, M. Riesener dit dans ses notes: «A Valmont, en Normandie, nous avons passé quelques vacances. Tantôt il était tout feu pour le travail, et faisait des aquarelles délicieuses qui ont été vues à sa vente; tantôt, ne pouvant s'y mettre, il se mettait à mouler avec passion des figurines qui ornent les tombeaux des moines d'Estouteville, fondateurs de l'abbaye de Valmont.»
[90] Possoz, ancien maire de Passy, membre du conseil municipal de Paris.
[91] L'église Saint-Ouen, de Rouen.
[92] Voir notre Étude, p. XI, XII. A rapprocher du fragment de Baudelaire: «Sans doute il avait beaucoup aimé la femme aux heures agitées de sa jeunesse. Qui n'a pas trop sacrifié à cette idole redoutable? Et qui ne sait que ce sont justement ceux qui l'ont le mieux servie qui s'en plaignent le plus? Mais longtemps déjà avant sa fin, il avait exclu la femme de sa vie. Musulman, il ne l'eût peut-être pas chassée de la mosquée, mais il se fût étonné de l'y voir entrer, ne comprenant pas bien quelle sorte de conversation elle peut tenir avec Allah.» (BAUDELAIRE, L'Art romantique. L’Œuvre et la vie d'Eugène Delacroix.)
[93] C'étaient les prodromes de cette maladie de larynx qui devait s'aggraver sous l'influence du tabac et l'emporter dix ans plus tard. Il avait toujours été extrêmement délicat de la gorge, et dans ses Souvenirs, Mme Jaubert, qui le rencontrait chez Berryer à Augerville, rapporte que cette excessive délicatesse le condamnait à des accoutrements souvent bizarres.
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Samedi 2 octobre.--Tous ces jours-ci malade, et pourtant je sortais le soir, malgré la bise, pour conserver encore quelques forces. Aujourd'hui, par le conseil de Jenny, et presque poussé par les épaules, j'ai été faire une promenade au milieu du jour sur la route de Saint-Ouen et Saint-Denis; je suis revenu fatigué, mais, je crois, mieux. La vue de ces collines de Sannois et de Cormeilles m'a rappelé mille moments délicieux du passé. Un omnibus qui va et vient sur cette route de Paris à Saint-Denis m'a inspiré l'idée d'y aller m'y promener quelquefois. J'ai une envie démesurée d'aller à la campagne, et je suis cloué par cette indisposition.
Je lis le soir les Mémoires de Balsamo. Ce mélange de parties de talent avec cet éternel effet de mélodrame vous donne envie quelquefois de jeter le livre par la fenêtre; et dans d'autres moments, il y a un attrait de curiosité qui vous retient toute une soirée sur ces singuliers livres, dans lesquels on ne peut s'empêcher d'admirer la verve et une certaine imagination, mais dont vous ne pouvez estimer l'auteur en tant qu'artiste. Il n'y a point de pudeur, et on s'y adresse à un siècle sans pudeur et sans frein.
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Dimanche 3 octobre.--Sorti aussi, plaine Monceau. Beau ciel: monuments de Paris dans le lointain.
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Lundi 4 octobre.--Jenny est partie ce matin pour aller passer quelque temps, le plus qu'elle pourra, auprès de Mme Haro, et moi, je suis souffrant et arrêté dans mon travail.
Haro se sert, pour mater les tableaux, de cire dissoute dans l'essence rectifiée, avec légère addition de lavande (essence); pour ôter ce matage, il emploie de l'essence mêlée à de l'eau. Il faut battre beaucoup pour que le mélange se fasse.
Ce matage, frotté avec de la laine, donne un vernis qui n'a pas les inconvénients des autres.
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Samedi 9 octobre.--Je disais à Andrieu qu'on n'est maître que quand on met aux choses la patience qu'elles comportent. Le jeune homme compromet tout en se jetant à tort et à travers sur son tableau.
Pour peindre, il faut de la maturité; je lui disais, en retouchant la Vénus, que les natures jeunes avaient quelque chose de tremblé, de vague, de brouillé. L'âge prononce les plans. Dans l'exécution des maîtres, des différences qui en amènent dans le genre d'effet. Celle de Rubens, qui est formelle, sans mystères, comme Corrège et Titien, vieillit toujours, donne l'air plus vieux: ses nymphes sont de belles gaillardes de quarante-cinq ans; dans ses enfants, presque toujours le même inconvénient.
Lundi 11 octobre.--Sur mes figures de la terre, qui étaient trop rouges, j'ai mis des luisants avec jaune de Naples, et j'ai vu, quoique cela me semble contrarier l'effet naturel qui me paraît faire les luisants gris ou violets, que la chair devenait à l'instant lumineuse, ce qui donne raison à Rubens. Il y a une chose certaine, c'est qu'en faisant des chairs rouges ou violâtres, et en faisant des luisants analogues, il n'y a plus d'opposition, partant le même ton partout. Si, par-dessus le marché, les demi-teintes sont violettes aussi, comme c'est un peu mon habitude, il est de nécessité que tout soit rougeâtre. Il faut donc absolument mettre plus de vert dans les demi-teintes dans ce cas. Quant au luisant doré, je ne me l'explique pas, mais il fait bien: Rubens le met partout... Il est écrit dans la Kermesse.
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Mardi 12 octobre.--Aujourd'hui, vu Cinna avec Mlle Rachel. J'y avais été pour le costume de Corinne: je l'ai trouvé à merveille. Beauvallet[94] n'est décidément pas mal dans Auguste, surtout à la fin. Voilà un homme qui fait des progrès; aussi les rides lui viennent, et probablement les cheveux blancs, ce que la perruque d'Auguste ne m'a pas permis de juger.
Comment! l'acteur qui a toute sa vie, ou du moins pendant toute sa jeunesse, dans l'âge de la force et du sentiment, à ce qu'on dit, été mauvais ou médiocre, devient passable ou excellent, quand il n'a plus de dents ni de souffle, et il n'en serait pas de même dans les autres arts! Est-ce que je n'écris pas mieux et avec plus de facilité qu'autrefois? À peine je prends la plume, non seulement les idées se pressent et sont dans mon cerveau comme autrefois, mais ce que je trouvais autrefois une très grande difficulté, l'enchaînement, la mesure s'offrent à moi naturellement et dans le même temps où je conçois ce que j'ai à dire.
Et, dans la peinture, n'en est-il pas de même? D'où vient qu'à présent, je ne m'ennuie pas un seul instant, quand j'ai le pinceau à la main, et que j'éprouve que, si mes forces pouvaient y suffire, je ne cesserais de peindre que pour manger et dormir? Je me rappelle qu'autrefois, dans cet âge prétendu de la verve et de la force de l'imagination, l'expérience manquant à toutes ces belles qualités, j'étais arrêté à chaque pas et dégoûté souvent. C'est une triste dérision de la nature que cette situation qu'elle nous fait avec l'âge. La maturité est complète et l'imagination aussi fraîche, aussi active que jamais, surtout dans le silence des passions folles et impétueuses que l'âge emporte avec lui; mais les forces lui manquent, les sens sont usés et demandent du repos plus que du mouvement. Et pourtant, avec tous ces inconvénients, quelle consolation que celle qui vient du travail! Que je me trouve heureux de ne plus être forcé d'être heureux comme je l'entendais autrefois! À quelle tyrannie sauvage cet affaiblissement du corps ne m'a-t-il pas arraché? Ce qui me préoccupait le moins était ma peinture. Il faut donc faire comme on peut; si la nature refuse le travail au delà d'un certain nombre d'instants, ne point lui faire violence et s'estimer heureux de ce qu'elle nous laisse; ne point tant s'attacher à la poursuite des éloges qui ne sont que du vent, mais jouir du travail même et des heures délicieuses qui le suivent, par le sentiment profond que le repos dont on jouit a été acheté par une salutaire fatigue qui entretient la santé de l'âme. Cette dernière agit sur celle du corps; elle empêche la rouille des années d'engourdir les nobles sentiments.
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Lundi 18 octobre.--J'ai travaillé tous ces jours-ci avec une ténacité extrême, avant d'envoyer mes peintures qu'on colle demain; je suis resté sans me reposer pendant sept, huit et près de neuf heures devant mes tableaux.
Je crois que mon régime d'un seul repas est décidément celui qui me convient le mieux.
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Mardi 19 octobre.--Commencé à coller à l'Hôtel de ville. Tous les jours suivants, j'y serai assidu. Je ne pourrai guère commencer à retoucher que samedi ou dimanche. Je fais faire bonne garde à la porte de ma salle. Haro a renvoyé le préfet[95], qui a approuvé ma résolution de m'enfermer; ce qui me fait étendre la mesure à tout le monde et avec son ordre exprès.
Celte salle est, je crois, la plus obscure de toutes[96]. J'ai été un peu inquiet, surtout de l'effet des fonds des caissons, qu'il faut, je crois, faire clairs.
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Mercredi 20 octobre.--Ce matin, j'ai fait enlever toutes les planches, et la vue de l'ensemble m'a rassuré. Tous mes calculs relatifs à la proportion et à la grâce de la composition totale sont justes, et je suis ravi de cette partie du travail. Les obscurités qui sont l'effet de cette salle et auxquelles il était impossible de s'attendre à ce degré, seront, j'espère, facilement corrigées.
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Vendredi 22 octobre.--En sortant de ma salle, vers dix heures, trouvé le préfet qui m'a promené devant toutes ces maudites peintures. Il m'a fait tomber sur la jambe un cadre de bois, qui m'a fait une entaille qui paraît être, le lendemain, assez légère, mais qui m'a inquiété, par la crainte d'être arrêté dans la terminaison de mon salon.
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Vendredi 29 octobre.--Vu M. Cazenave[97] le matin.--Travaillé à mes retouches du plafond tous ces jours derniers, avec des chances diverses d'ennui et de joie: ce qu'il y a à faire est gigantesque; mais si je ne suis pas malade, je m'en tirerai.
--Sur la différence du génie français et du génie italien dans les arts: le premier marche l'égal du second pour l'élégance et le style, au temps de la Renaissance. Comment se fait-il que ce détestable style, mou, carrachesque, ait prévalu? Alors, malheureusement, la peinture n'était pas née. Il ne reste de cette époque que la sculpture de Jean Goujon. Il faut, au reste, qu'il y ait dans le génie français quelque penchant plus prononcé pour la sculpture; à presque toutes les époques, il y a eu de grands sculpteurs, et cet art, si on excepte Poussin et Lesueur, a été en avant de l'autre. Quand ces deux grands peintres ont paru, il n'y avait plus de traces des grandes écoles d'Italie: je parle de celles où la naïveté s'unissait au plus grand savoir. Les grandes écoles venues soixante ou cent ans après Raphaël ne sont que des académies où l'on enseignait des recettes. Voilà les modèles que Lesueur et Poussin ont vus prévaloir de leur temps: la mode, l'usage les ont entraînés, malgré cette admiration sentie de l'antique, qui caractérise surtout les Poussin, les Legros[98] et tous les auteurs de la galerie d'Apollon.
J'aime mieux m'entretenir avec les choses qu'avec les hommes: tous les hommes sont ennuyeux; les tics, etc. L'ouvrage vaut mieux que l'homme. Corneille était peut-être assommant; Cousin, de même; Poinsot, etc. Il y a dans l'ouvrage une gravité qui n'est pas dans l'homme. Le Poussin est peut-être celui qui est le plus derrière son œuvre.--Les ouvrages où il y a du travail, etc.
[94] Beauvallet avait débuté à la Comédie-Française le 3 septembre 1830 dans Hamlet, tragédie de Ducis. Le lendemain, M. Charles Maurice écrivait dans le Courrier des théâtres: «Le premier début de M. Beauvallet a été hier des plus insignifiants; il n'y a rien chez cet acteur qui puisse justifier les prétentions qu'annonce cette tentative.»
[95] M. Berger était alors préfet de la Seine. Il ne quitta ce poste qu'en 1853, lorsqu'il fut nommé sénateur.
[96] On sait que toute cette salle (salon de la Paix) a été complètement brûlée dans l'incendie du 24 mai 1871.
[97] Le docteur Cazenave, qui soignait alors Delacroix.
[98] Pierre Legros, sculpteur, né à Paris (1656-1719). Il a passé presque toute sa vie en Italie. Il a pourtant travaillé pour le Louvre ainsi que pour le palais et le parc de Versailles.
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Lundi 1er novembre.--Faire des traités sur les arts ex professo, diviser, traiter méthodiquement, résumer, faire des systèmes pour instruire catégoriquement: erreur, temps perdu, idée fausse et inutile. L'homme le plus habile ne peut faire pour les autres que ce qu'il fait pour lui-même, c'est-à-dire noter, observer, à mesure que la nature lui offre des objets intéressants. Chez un tel homme, les points de vue changent à chaque instant. Les opinions se modifient nécessairement; on ne connaît jamais suffisamment un maître pour en parler absolument et définitivement.
Qu'un homme de talent, qui veut fixer les pensées sur les arts, les répande à mesure qu'elles lui viennent; qu'il ne craigne pas de se contredire; il y aura plus de fruit à recueillir au milieu de la profusion de ses idées, même contradictoires, que dans la trame peignée, resserrée, découpée, d'un ouvrage dans lequel la forme l'aura occupé[99]... Quand le Poussin disait, dans une boutade, que Raphaël était un âne, à côté de l'antique, il savait ce qu'il disait: il ne pensait qu'à comparer le dessin, les connaissances anatomiques de l'un et des autres, et il avait beau jeu à prouver que Raphaël était ignorant à côté des anciens.
À ce compte-là, il aurait pu dire aussi que Raphaël n'en savait pas autant que lui même Poussin, mais dans une autre disposition... En présence des miracles de grâce et de naïveté unies ensemble, de science et d'instinct de composition poussés à un point où personne ne l'a égalé, Raphaël lui eût paru ce qu'il est en effet, supérieur même aux anciens, dans plusieurs parties de son art, et particulièrement dans celles qui ont été entièrement refusées au Poussin.
L'invention chez Raphaël, et j'entends par là le dessin et la couleur, est ce qu'elle peut; non pas que j'entende dire par là qu'elle est mauvaise; mais telle qu'elle est, si on la compare aux merveilles en ce genre du Titien, du Corrège, des Flamands, elle devient secondaire, et elle devait l'être; elle eût pu l'être encore beaucoup davantage, sans distraire notablement des mérites qui mettent Raphaël non seulement au premier rang, mais au-dessus de tous les artistes, anciens et modernes, dans les parties où il excelle. J'oserais même affirmer que ces qualités seraient amoindries par une plus grande recherche dans la science anatomique ou le maniement du pinceau et de l'effet. On pourrait presque en dire autant du Poussin lui-même, eu égard aux parties dans lesquelles il est supérieur. Son dédain de la couleur, la précision un peu dure de sa touche, surtout dans les tableaux de sa meilleure manière, contribuent à augmenter l'impression de l'expression ou des caractères.
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Mardi 17 novembre.--L'homme est un animal sociable qui déteste ses semblables. Expliquez cette singularité: plus il vit rapproché d'un sot être pareil à lui, plus il semble vouloir de mal à cet autre malheureux. Le ménage et ses douceurs, les amis voyageant ensemble, qui se supportaient quand ils se voyaient tous les huit jours, qui se regrettaient quand ils étaient éloignés, se prennent dans une haine mortelle, quand une circonstance les force à vivre longtemps face à face.
L'esprit volontaire et taquin qui nous fait nous préférer, nous et nos opinions, à celles de notre voisin, ne nous permet pas de supporter la contradiction et l'opposition à nos fantaisies. Si vous joignez à cette humeur naturelle celle que la maladie ou les chagrins vous donnent dans une plus grande proportion, l'aversion qu'inspire une personne à qui notre sort est lié peut devenir un véritable supplice. Les crimes auxquels on voit se porter une foule de malheureux en l'état de société, sont plus affreux que ceux que commettent les sauvages. Un Hottentot, un Iroquois fend la tête à celui qu'il veut dépouiller; chez les anthropophages, c'est pour le manger qu'ils l'égorgent, comme nos bouchers font d'un mouton ou d'un porc. Mais ces trames perfides longtemps méditées, qui se cachent sous toutes sortes de voiles, d'amitié, de tendresse, de petits soins, ne se voient que chez les hommes civilisés.
--Aujourd'hui, à la séance de la mairie du IVe arrondissement, pour le choix des jurés.
Déjà fort indisposé, je suis rentré après avoir été un instant à l'Hôtel de ville, et ai fait tout le chemin à pied; mais c'est une vaillantise qui ne m'a point réussi. Peut-être eussè-je été plus malade sans cela. Mais à partir de ce jour a commencé l'indisposition qui m'a fort retenu et fort donné à penser sur la sottise de vouloir se crever de travail et compromettre tout par le sot amour-propre d'arriver à temps.
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Vendredi 19 novembre.--Je vois que les élégants font à Pétersbourg des cigarettes de thé vert. Elles n'ont pas du moins l'inconvénient d'être narcotiques.
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Jeudi 25 novembre.--Première promenade hors des barrières avec Jenny. Excellent remède pour l'esprit et le corps. Le froid me ranime au lieu de m'être importun ou insupportable comme d'habitude. Je serais ravi de cette disposition très favorable à la santé.
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Vendredi 26 novembre.--Grande promenade avec Jenny par les boulevards extérieurs, Monceau, la barrière de Courcelles et la place d'Europe, et à travers cette grande plaine où nous étions quasi perdus; cela est excellent pour la santé.
Il faudrait sortir tous les jours avant dîner, s'habiller, voir ses amis et sortir de la poussière du travail.
Se rappeler Montesquieu, qui ne se laissait jamais gagner par la fatigue, après avoir donné à la composition un temps raisonnable. L'expérience, en rendant le travail plus facile et plus ordonné, peut conquérir cette faculté qui est refusée à la jeunesse.
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Samedi 27 novembre.--Il est décidé que mes plafonds et peintures[100] vont être couverts de papier et la salle livrée au public: j'en suis enchanté. J'aurai le temps d'y revenir à loisir.
Je viens d'examiner tous les croquis qui m'ont servi à faire ce travail. Combien y en a-t-il qui m'ont grandement satisfait au commencement, et qui me paraissent faibles ou insuffisants, ou mal ordonnés, depuis que les peintures ont avancé! Je ne puis assez me dire qu'il faut beaucoup de travail pour amener un ouvrage au degré d'impression dont il est susceptible. Plus je le reverrai, plus il gagnera du côté de l'expression... Que la touche disparaisse, que la prestesse de l'exécution ne soit plus le mérite principal, il n'y a nul doute à cela; et encore combien de fois n'arrive-t-il pas qu'après ce travail obstiné, qui a retourné la pensée dans tous les sens, la main obéit plus vite et plus sûrement pour donner aux dernières touches la légèreté nécessaire!
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28 novembre.--Adam et Ève chassés du Paradis (La chute)[101].--Le Christ sortant du tombeau (La mort vaincue).
--Pour l'estomac: prendre du bismuth en petite dose, avec la soupe. Magnésie calcinée: une petite cuillerée avec fleur d'oranger ou sirop de gomme dans un peu d'eau, quelque temps avant le repas, deux fois par jour, s'il est possible. Bicarbonate de soude dans l'eau ou dans l'eau de Vichy, pour la renforcer.
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30 novembre.--Sur la manière, à propos des peintures de l'Hôtel de ville, comparée à celle de Riesener.--Boucher, Vanloo admirés, imitateurs de Michel-Ange et de Raphaël; même cohue.
[99] C'est un retour à l'idée que nous notions dans notre Étude et dont nous nous servions pour justifier la publication du Journal: «Pourquoi ne pas faire un petit recueil d'idées détachées qui me viennent de temps en temps toutes moulées, et auxquelles il serait difficile d'en coudre d'autres? Faut-il absolument faire un livre dans toutes les règles? Montaigne écrit à bâtons rompus... Ce sont les ouvrages les plus intéressants.» (Voir t, p. IV, V.)
[100] La décoration du Salon de la Paix, à l'Hôtel de ville, se composait de: 1° un plafond circulaire, 2° huit caissons, 3° onze tympans. Le sujet du plafond était: La Paix consolant les hommes et ramenant l'abondance. Ceux des caissons et des tympans étaient des sujets se référant à la mythologie antique: Vénus, Bacchus couché sous une treille, Mars enchaîné, Mercure, dieu du commerce, La Muse Clio, Neptune apaisant les flots, etc.
[101] Voir Catalogue Robaut, nos 832 à 855 et 902.
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Sans date[102].--Penser que l'ennemi de toute peinture est le gris: la peinture paraîtra presque toujours plus grise qu'elle n'est, par sa position oblique sous le jour.--Les portraits de Rubens, ces femmes du Musée,--à la chaîne, etc., qui laissent voir partout le panneau Van Eyck, etc.
De là aussi un principe qui exclut les longues retouches, c'est d'avoir pris son parti en commençant... Il faudrait essayer, pour cela, de se contenter pleinement avec les figures peintes sans le fond; en s'exerçant dans ce sens, il serait plus facile de subordonner ensuite le fond.
--Il faut, de toute nécessité, que la demi-teinte, dans le tableau, c'est-à-dire que tous les tons en général soient outrés. Il y a à parier que le tableau sera exposé le jour venant obliquement; donc forcément ce qui est vrai sous un seul point de vue, c'est-à-dire le jour venant de face, sera gris et faux, sous tous les autres aspects.--Rubens outré; Titien de même; Véronèse quelquefois gris, parce qu'il cherche trop la vérité.
Rubens peint ses figures et fait le fond ensuite; il le fait alors de manière à les faire valoir: il devait peindre sur des fonds blancs; en effet, la teinte locale doit être transparente, quoique demi-teinte; elle imite, dans le principe, la transparence du sang sous la peau.
Remarquer que toujours, dans ses ébauches, les clairs sont peints et presque achevés sur de simples frottis pour les accessoires.
À la fin de l'Agenda de 1852, se trouvent les notes après:
27 décbre 1852, reçu pour les tableaux de Bordeaux. 700 fr.
27 décembre 1852, reçu de Thomas, pour un Petit Tigre........................................... 300
1er février, reçu de Weill, à compte sur mon marché de 1,500 fr........................................... 500
3 mars, reçu de Thomas, à compte sur mon marché de 2,100 fr........................................... 1.000
10 mars, reçu de M. Didier, pour l'Andromède.......... 600
22 -- de Beugniet, pour le Petit Christ, et le Lion et Sanglier................................ 1.000
4 avril, reçu de Weill un second à compte ................... 500 (reste 500).
10 -- de Thomas.............................................. 1.100
(J'ai à lui donner les Lions sur ce marché, et en lui livrant la Desdémone dans sa chambre, il n'aura à me donner que 500 fr.).
10 avril, reçu de Mme Herbelin, pour les Pèlerins d'Emmaüs.................................................. 3.000 fr.
10 avril, reçu de Tedesco, pour les Chevaux qui sortent de de l'eau (deux chevaux gris).............................. 500
1er mai, reçu de Thomas, pour solde (sauf la répétition du Christ au tombeau)..................................... 500
28 juin, reçu de Tedesco, pour le Maréchal marocain.... 800
1er marché avec Weill:
Vue de Tanger..........................................} Marchand d'oranges.....................................}1.500 Saint Thomas...........................................} La Fiancée d'Abydos[103]...............................}
De Weill:
J'ai reçu à compte le 1er février, en lui livrant la Vue de Tanger.................................................... 500
Depuis, il m'a demandé Saint Sébastien................. 500
Répétition du plafond d'Apollon à M. Bonnet[104]....... 1.000
Marché avec Thomas:
Desdémone aux pieds de son père................. 400 Ophélia dans le ruisseau........................ 700 2.100 fr.
Deux lions sur le même tableau.................. 500 Michel-Ange dans son atelier.................... 500
(En avril) Desdémone dans sa chambre............ 500 fr.
La répétition du Christ de M. de Geloës[105]................................................ 1.000
Marché avec Beugniet:
Christ en croix, toile de 6... Lion terrassant un sanglier.
Marché avec Beugniet:
La répétition du plafond d'Apollon................. 1.000
Marché avec le comte de Geloës:
Daniel dans la fosse aux lions[106]................ 1.000 Portrait de M. Bruyas[107]................................ 1.000 --de Talma................................................ 1.500 fr.
[102] Sur des notes volantes dans un Agenda portant la date 1852.
[103] La seule Fiancée d'Abydos était en 1874 vendue 32,050 francs (Voir Catalogue Robaut, nos 772-773.)
[104] Cette superbe toile est au Musée de Bruxelles. (Voir Catalogue Robaut, n° 1110.)
[105] La première composition de la Mise au tombeau, ou Christ du comte de Geloës, atteignit à la vente Faure, en 1873, le chiffre de 60,000 francs. Cette répétition est d'un bien moindre format. (Voir Catalogue Robaut, nos 1034 et 1037.)
[106] Ce tableau fut vendu 17,500 francs en 1877. (Voir Catalogue Robaut, n° 1213.)
[107] «Le portrait de M. Bruyas, qui fut connu des Parisiens seulement à l'Exposition posthume de l'œuvre de Delacroix, avait été commencé en mai 1853. M. Bruyas, avec l'aide de Th. Silvestre, avait rédigé un catalogue raisonné et illustré de sa collection de peintures modernes.» (Voir Catalogue Robaut.)
1853
2 janvier.--La couleur n'est rien, si elle n'est pas convenable au sujet, et si elle n'augmente pas l'effet du tableau par l'imagination. Que les Boucher et les Vanloo fassent des tons légers et charmants à l'œil, etc.
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Lundi 10 janvier.--Halévy nous contait, à Trousseau[108] et à moi,--à ce dîner,--qu'entendant parler d'un vieillard battu par son fils, il avait trouvé dans ce prétendu vieillard un homme de cinquante à cinquante-deux ans; mais c'était un homme qui paraissait vingt ans de plus: c'était quelque marchand de vin retiré. Ces natures brutes s'affaissent promptement, quand l'activité physique ne les soutient plus. Nous disions à ce propos que les gens qui travaillent de l'esprit se conservent mieux. Il m'arrive très souvent le matin d'être ou de me croire malade jusqu'au moment où je me mets à travailler. J'avoue qu'il se pourrait qu'un travail ennuyeux ne fît pas le même effet, mais quel est le travail qui n'attache pas l'homme qui s'y consacre? Je disais à Trousseau que je ne ressemblais pas à ces musiciens qui disent du mal de la musique, etc. Il m'a dit qu'il aimait passionnément son métier, qui est un des plus répugnants qu'on puisse embrasser. C'est un homme de plaisir, qui doit aimer ses aises. Tous les jours, dans cette saison, son réveille-matin le fait lever et courir à son hôpital, lever des appareils, tâter le pouls, et pis encore, à des malades dégoûtants, dans un air empesté où il passe la matinée. Quand la disposition ne l'y porte guère, il est à croire que l'amour-propre le fait. Dupuytren n'y a jamais manqué, et il n'est pas probable que ce soit cette assiduité qui l'ait fait mourir prématurément. Au contraire, elle aura peut-être combattu quelque mauvaise influence, qui aura fini par le tuer.
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15 janvier.--Pour le tableau espagnol dont j'ai fait une esquisse:
Teinte de petit vert, avec très peu de brun rouge et de blanc, comme teinte locale, sur un frottis de bitume par exemple;
Ou simplement: petit vert pour l'ombre, sur lequel on met des tons de vermillon et de brun rouge.
Clairs empâtés avec rose, brun rouge, laque e blanc suivant le besoin.--La terre de Cassel et blanc ou la momie et blanc, suivant le besoin, font des tons violets suffisants: sur cette préparation, les tons dessinés avec beau rouge, laque, vermillon très chaud, sur les saillies, clairs vifs, roses ou jaunâtres.
Pour le berger, dans le même tableau: passé sur les clairs un ton de petit vert, rendu plus foncé avec vert émeraude: ce frottis était du vert pur. Mis le ton laud, avec vermillon et brun rouge purs.
Les clairs ajoutés ensuite, comme aux autres figures, avec tons chauds empâtés analogues, et uniformément aussi tous les endroits colorés, soit dans l'ombre, soit dans les clairs plus prononcés de rouge, comme le bout de nez, les paupières, les mains, aux articulations surtout, et principalement les doigts, les genoux.--Repiqués d'ombre de terre de Sienne brûlée et laque, avec vermillon; et clairs sur les parties saillantes; c'est-à-dire dessiner avec ce rouge de terre de Sienne et laque le contour des oreilles, les narines, etc., et sur les parties saillantes, telles que le bout du nez, les nœuds des mains; la joue, clairs plus ou moins roses, qui font le luisant et le complément.
Ton vert jaune de reflet dans une chair fraîche, indispensable: Terre d'ombre naturelle, jaune de Naples, jaune de zinc brillant, vert émeraude.--Mêlé avec le ton orange transparent de la palette laque jaune, vermillon, cadmium, il donne un ton rompu charmant, analogue à celui de la partie jaune du ciel d'Apollon, et excellent dans les préparations chaudes pour les clairs.
Le ton vert chou ci-dessus fait bien à côté de vermillon, blanc et laque brûlée; également à côté de brun rouge et blanc.
Tête de la femme sous les arbres dans l'ombre: ce qui fait le ton violâtre de l'ombre est brun rouge et blanc, et un peu de terre de Cassel plus foncé que le même ton, pour faire ce qu'il y a de plus violet dans le clair; en un mot, sur le frottis vert, qui est commun au clair comme à l'ombre, mais avec une intensité différente, pour rendre le clair moins participant du ton vert du dessous: brun rouge et blanc. Dans l'ombre sur ce ton vert, pour donner un ton rose, le ton que j'ai dit de brun rouge, blanc et terre de Cassel; ce ton mêlé à celui de terre d'ombre naturelle, bleu de Prusse et blanc, fait admirablement. Ce mélange du vert et du violet, qui caractérise le passage de l'ombre au clair, dans certaines parties, la joue, le jambes couleur de poisson, etc., etc. Pour faire ce ton d'ombre, quand il est plus jaune sur les parties jaunâtres, mettre le ton de terre d'ombre naturelle, bleu de Prusse et un peu d'ocre jaune, mêlé à plus ou moins de brun rouge et blanc. Le ton de bleu de Prusse, terre naturelle et blanc, magnifique ton d'ombre violette, en y mêlant du vermillon (employé, je crois, si je m'en souviens, entre les jambes de la petite Ariane assise--la seconde)--terre d'ombre et cobalt, au lieu de bleu de Prusse, ferait peut-être aussi bien et serait plus solide;--ce ton passé sur les parties rouge prononcé qu'on met sur les genoux, etc.
--Dans le ton vert, dans l'ombre de l'Espagnol en question, surtout de l'enfant vu de dos sous l'arbre;--sur ces tons verdâtres, atténuer aussi avec brun rouge, blanc et noir.
Le ton de terre d'ombre naturelle excellent, avec bleu de Prusse, pour les ombres légères verdâtres qui bordent les cheveux, le cou, la partie jaune du bras, du dos, etc. Exemple: Genoux de l'Andromède (vérifier si je n'ai pas voulu dire l'Ariane).--Bord d'ombre des jambes.
Pour faire une ombre moins fade qu'avec le petit vert, quand elle est un accident et non une teinte à plat, la préparer avec terre d'ombre, cobalt, et vert émeraude, et ensuite vermillon.--Entre-deux des jambes: pour ne pas le faire trop rouge, préparer avec terre d'ombre, vert émeraude, cobalt, et passer le vermillon par-dessus; et, mieux que vermillon, brun rouge qui fait moins ardent; ce ton est le plus sanguine possible pour une ombre intense, réunissant merveilleusement le vert et le violet; mais il est indispensable de passer l'un après l'autre, et non pas de les mêler sur la palette. Le ton de terre d'ombre naturelle, blanc et bleu de Prusse foncé avec brun rouge, magnifique ton d'ombre de chair vigoureuse. Les mettre à côté l'un de l'autre sur la palette;--fait également une demi-teinte locale de chair.--Le vert chou jaune: terre d'ombre naturelle, jaune de Naples, jaune de zinc, vert émeraude, avec brun rouge et blanc, très belle localité de chair (jambe de Talma).
Ton jaune vert, qui règne dans la copie du plafond d'Apollon, le ton clair de terre d'ombre naturelle bleu de Prusse et blanc avec ocre jaune.--Excellent frottis pour préparer des chairs fraîches comme la cuisse de Junon et son pied: Ton orangé de laque jaune, vermillon, cadmium avec laque rouge et blanc, mais assez foncé, pour faire une opposition prononcée; les mettre à côté l'un de l'autre. Jaune de zinc et noir plus ou moins foncé: beau vert rompu.
Tons très fins, analogues du ton jaune du ciel de l'Apollon, propres à placer sur une chair dans le clair comme préparation d'un ton d'ombre, vert chou et le ton orangé transparent.
Autre: Sienne naturelle, vert émeraude, jaune de zinc. Fait ainsi, il est un peu chaud et cru; on le tempère avec le vert chou.
Ton gris violet très joli: Vert chou avec laque et blanc foncé.
Ton d'or clair: Ocre jaune, jaune de Naples.
Autre demi-teinte plaquée d'or: Terre d'Italie seule (fauteuil de Talma).
Ton important de laque rouge et blanc foncé, côté du même ton dans lequel on ajoute de la laque brûlée; mettre l'un et l'autre à côté de jaune indien.
--Ton de jaune indien, Sienne et vert émeraude: opposition toute prête du jaune et du vert au violet.
Laque jaune et jaune de zinc, important.
Main gauche de Talma: Préparée avec des tons très roux et non encore rompus. Sur cette préparation, sèche depuis quelque temps, passé une demi-pâte très transparente avec brun rouge et blanc, et terre d'ombre naturelle, bleu de Prusse et blanc... a donné tout de suite une demi-teinte de chair d'une grande finesse. Les ombres chaudes étant placées et les saillies du clair avec des tons convenables, l'effet était complet. (Pourrait s'appliquer avec succès à toute préparation faite à la Titien avec ton de Sienne ou brun rouge, etc., comme, par exemple, était celle de la petite Andromède.)
Localité de la main appuyée par terre de la femme qui essuie le sang de saint Étienne: ton demi-teinte de terre de Cassel, blanc avec vermillon et laque. Le moindre ton vert (cobalt et émeraude, par exemple) et orangé donne un brillant magnifique, au-dessus peut-être de celui du Sardanapale, qui était analogue, à cause des tons verts ajoutés.
Coulé pour la chair--très fin: le ton de laque jaune et jaune de zinc avec laque rouge dorée.
Le charmant jaune paille (demi-teinte): Ocre jaune, terre de Cassel, blanc avec pointe de vert émeraude et zinc, et peut être sali avec pointe de laque rouge. À côté de beau vermillon et laque rouge,--mêlés ensemble modérément: tons sanguine très beaux.
Autre ton sanguine plus verdâtre: bon coulé, préparation, etc. À côté du ton beau vermillon clair et laque, ton d'ocre jaune et petit vert.--Ces tons très fins seraient d'ailleurs glacés (non essayé) pour remonter du ton des chairs déjà avancées, mais un peu trop blanches.
Beau brun: jaune de Mars et brun de Florence; mettre à côté de la masse des tons verts verdâtres, vert chaud, vert chou, et le ton de terre de Cassel, blanc et laque.
Ton bois violâtre: brun de Florence, blanc avec ocre de ru et une pointe de noir ou autre, pour salir un peu.
--Demi-teinte de cheveux blonds: jaune paille un peu sombre avec brun rouge et blanc sombre; aussi ajouter jaune indien ou ton de terre de Sienne et vert émeraude. Ajouter laque et vermillon clair au ton orangé transparent.
--Beau brun jaune vert: Vert émeraude, terre d'Italie naturelle; en y ajoutant du vermillon, il devient sanguine, sans être rouge.
Vermillon, laque brûlée, blanc, à côté de celui-ci, qui est un peu foncé; faire le même plus clair, mais avec très peu de laque brûlée et plus de laque et vermillon.
Avec ce dernier et vert émeraude, est fait le ton des montagnes les plus lointaines dans le Saint Sébastien.
Le clair du chemin et des montagnes plus rapprochées avec le petit vert et l'orangé de cadmium, blanc et vermillon.
Brun de Florence et blanc mêlé à l'orangé de zinc; les mettre à côté l'un de l'autre.
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Jeudi 27 janvier.--Dîné chez Bixio avec d'Argent, Decazes, le prince Napoléon. Après, chez Manceau.
De tout cela, je ne me rappelle que deux ou trois morceaux de la Flûte enchantée, dont nous a régalés Mme Manceau.
Je n'éprouve pas, à beaucoup près, pour écrire, la même difficulté que je trouve à faire mes tableaux[109]. Pour arriver à me satisfaire, en rédigeant quoi que ce soit, il me faut beaucoup moins de combinaisons de composition, que pour me satisfaire pleinement en peinture. Nous passons notre vie à exercer, à notre insu, l'art d'exprimer nos idées au moyen de la parole. L'homme qui médite dans sa tête comment il s'y prendra pour obtenir une grâce, pour éconduire un ennuyeux, pour attendrir une belle ingrate, travaille à la littérature sans s'en douter. Il faut tous les jours écrire des lettres qui demandent toute notre attention et d'où quelquefois notre sort peut dépendre.
Telles sont les raisons pour lesquelles un homme supérieur écrit toujours bien, surtout quand il traitera de choses qu'il connaît bien. Voilà pourquoi les femmes écrivent aussi bien que les plus grands hommes. C'est le seul art qui soit exercé par les indifférentes... Il faut ruser, séduire, attendrir, congédier, en arrivant et en partant. Leur faculté d'à-propos, la lucidité, extrême dans certains cas, trouvent ici merveilleusement leur application. Au reste, ce qui confirme tout cela, c'est que, comme elles ne brillent pas par une grande puissance d'imagination, c'est surtout dans l'expression des riens qu'elles sont maîtresses passées. Une lettre, un billet, qui n'exige pas un long travail de composition, est leur triomphe.
[108] Le docteur Armand Trousseau était un des médecins les plus distingués de l'époque. Il avait siégé en 1848 comme député à l'Assemblée constituante. Homme du monde par excellence, passionné pour les arts, causeur plein d'esprit, il était très recherché dans les salons.
[109] On remarquera que plus loin Delacroix énonce une idée à peu près opposée à celle-ci.
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Lundi 7 février.--Aujourd'hui, l'insipide et indécente cohue de la fête du Sénat. Aucun ordre, tout le monde pêle-mêle, et dix fois plus d'invités que le local n'en peut contenir. Obligé d'arriver à pied et d'aller de même retrouver la voiture à Saint-Sulpice... Que de gueux! que de coquins s'applaudissent dans leurs habits brodés! Quelle bassesse générale dans cet empressement!
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Vendredi 4 mars.
...Cui lecta potenter erit res, Nec facundia deseret liunc, nec lucidus ordo.
Mardi 15 mars.--Je retrouve sur un chiffon de papier les lignes suivantes que j'ai écrites il y a longtemps; j'étais alors plus misanthrope que je ne suis. J'avais plus de raisons d'être heureux, puisque j'étais plus jeune. Je ne laissais pas d'être attristé du spectacle auquel nous assistons et dont nous sommes nous-mêmes les acteurs et les victimes.
Voici la boutade: «Comment ce monde si beau renferme-t-il tant d'horreurs! Je vois la lune planer paisiblement sur des habitations plongées, en apparence, dans le silence et dans le calme... les astres semblent se pencher dans le ciel sur ces demeures paisibles, mais les passions qui les habitent, les vices et les crimes ne sont qu'endormis ou veillent dans l'ombre et préparent des armes; au lieu de s'unir contre les horribles maux de la vie mortelle, dans une paix commune et fraternelle, les hommes sont des tigres et des loups animés les uns contre les autres pour s'entre-détruire. Les uns laissent un libre cours aux détestables emportements qu'ils ne peuvent maîtriser: ce sont les moins dangereux. Les autres renferment, comme dans des abîmes sans fond, les noirceurs, la bile amère qui les anime contre tout ce qui porte le nom d'homme. Tous ces visages sont des masques, ces mains empressées qui serrent votre main sont des griffes acérées prêtes à s'enfoncer dans votre cœur. À travers cette horde de créatures hideuses, apparaissent des natures nobles et généreuses. Les rares mortels qui ne semblent laissés à la terre que pour témoigner du fabuleux âge d'or, sont les victimes privilégiées de cette multitude de traîtres et de scélérats qui les entourent et les pressent. Le sort s'unit aux passions de mille monstres pour conspirer la perte de ces hommes innocents, et presque tous rendent à ce ciel ingrat une détestable vie, en maudissant un présent si funeste, et presque également leur inutile vertu, but des attaques et des haines, fardeau volontaire, et qu'ils n'ont traîné que pour leur malheur, à travers mille maux.»..................
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Vendredi 18 mars.--Vu, après le conseil, l'admirable Saint Just[110] de Rubens. Le lendemain, en essayant de me le rappeler, au moyen d'une esquisse d'après la gravure, j'ai pu m'assurer que l'emploi du pinceau, au lieu de la brosse, a déterminé l'exécution lisse et plus achevée, c'est-à-dire sans plans heurtés, de Rubens. Ce mode mène à une exécution plus ronde, comme est la sienne, mais qui, en même temps, donne plus vite l'expression du fini. D'ailleurs, l'emploi des panneaux force pour ainsi dire à se servir de pinceaux. La touche lisse et un peu molle laisse moins d'aspérités. Avec les martres et les brosses ordinaires, on arrive à une dureté, à une difficulté de fondre les couleurs qui est presque inévitable; les traces de la brosse laissent des sillons impossibles à dissimuler.
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Dimanche 27 mars.--Aux partisans exclusifs de la forme et du contour.
Les sculpteurs vous sont supérieurs... En établissant la forme, ils remplissent toutes les conditions de leur art. Ils recherchent également, comme les partisans du contour, la noblesse des formes et de l'arrangement. Vous ne modelez pas, puisque vous méconnaissez le clair-obscur qui ne vit que des rapports de la lumière et de l'ombre établis avec justesse. Avec vos ciels couleur d'ardoise, avec vos chairs mates et sans effet, vous ne pouvez produire la saillie. Quant à la couleur qui est partie de la peinture, vous faites semblant de la mépriser, et pour cause...
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Lundi 28 mars.--À Irène:
«Je suis le premier puni de mon horrible paresse à écrire, puisqu'elle me prive de recevoir souvent de vos nouvelles et de renouveler, en m'entretenant avec vous, le charme des souvenirs d'enfance. Je suis en cela d'autant plus coupable et ennemi de moi-même, qu'isolé comme je suis, je vis bien plus souvent dans mon esprit avec le passé qu'avec ce qui m'entoure. Je n'ai nulle sympathie pour le temps présent; les idées qui passionnent mes contemporains me laissent absolument froid; mes souvenirs et toutes mes prédilections sont pour le passé, et toutes mes études se tournent vers les chefs-d'œuvre des siècles écoulés. Il est heureux, au moins, qu'avec ces dispositions, je n'aie jamais songé au mariage: j'aurais certainement paru à une femme jeune et aimable infiniment plus ours et plus misanthrope que je ne le parais à ceux qui ne me voient qu'en passant.»
À Andrieu:
«Je n'ai pas autant de mérite qu'on pourrait, le penser, à travailler beaucoup, car c'est la plus grande récréation que je puisse me donner... J'oublie, à mon chevalet, les ennuis et les soucis qui sont le lot de tout le monde. L'essentiel dans ce monde est de combattre l'ennui et le chagrin. Sans doute, parmi les distractions qu'on peut prendre, je pense que celui qui les trouve dans un objet comme la peinture, doit y trouver des charmes que ne présentent point les amusements ordinaires. Ils consistent surtout dans le souvenir que nous laissent, après le travail, les moments que nous lui avons consacrés. Dans les distractions vulgaires, le souvenir n'est pas ordinairement la partie la plus agréable; on en conserve plus souvent du regret, et quelquefois pis encore. Travaillez donc le plus que vous pourrez: c'est toute la philosophie et la bonne manière d'arranger sa vie[111].»
[110] Voir Catalogue Robault, n° 1942.
[111] Confidence rapportée par Baudelaire à qui Delacroix l'avait faite: «Autrefois, dans ma jeunesse, je ne pouvais me mettre au travail que quand j'avais la promesse d'un plaisir pour le soir, musique, bal, ou n'importe quel autre divertissement. Mais aujourd'hui je ne suis plus semblable aux écoliers, je puis travailler sans cesse et sans aucun espoir de récompense.» (Art romantique. L'Œuvre et la vie d'Eugène Delacroix.)
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1er avril.--J'ai usé pour la première fois de mes entrées aux Italiens... Chose étrange! j'ai eu toutes les peines du monde à m'y décider; une fois que j'y ai été, j'y ai pris grand plaisir; seulement j'y ai rencontré trois personnes, et ces trois personnes m'ont demandé à venir me voir. L'une est Lasteyrie[112], qui veut bien m'apporter son livre sur les vitraux; la seconde est Delécluze[113], qui m'a frappé sur l'épaule avec une amabilité qu'on n'attendrait guère d'un homme qui m'a peu flatté, la plume à la main, depuis environ trente ans qu'il m'immole à chaque Salon. Le troisième personnage qui m'a demandé à venir me voir est un jeune homme que je me rappelle avoir vu, sans savoir où et sans connaître son nom; cette distraction est fréquente chez moi.
Le souvenir de cette délicieuse musique (Sémiramis)[114] me remplit d'aise et de douces pensées, le lendemain 1er avril. Il ne me reste dans l'âme et dans la pensée que les impressions du sublime, qui abonde dans cet ouvrage. À la scène, le remplissage, les fins prévues, les habitudes de talent du maître refroidissent l'impression, mais ma mémoire, quand je suis loin des acteurs et du théâtre, fond dans un ensemble le caractère général, et quelques passages divins viennent me transporter et me rappellent en même temps celui de la jeunesse écoulée.
L'autre jour, Rivet[115] vint me voir, et, en regardant la petite Desdémone aux pieds de son père[116], il ne put s'empêcher de fredonner le Se il padre m'abandonna, et les larmes lui vinrent aux yeux. C'était notre beau temps ensemble. Je ne le valais pas, au moins pour la tendresse et pour bien d'autres choses, et combien je regrette de n'avoir pas cultivé cette amitié pure et désintéressée! Il me voit encore, et, je n'en doute pas, avec plaisir; mais trop de choses et trop de temps nous ont séparés. Il me disait, il y a peu d'années, en se rappelant cette époque de Mantes et de notre intimité: «Je vous aimais comme on aime une maîtresse.»
Il y a aux Italiens, qui jouent maintenant dans le désert, une Cruvelli[117] dont on parle très peu dans le monde et qui est un talent très supérieur à la Grisi, qui enchantait tout le monde quand les Bouffes étaient à la mode.
Une chose dont on ne s'est pas douté, à l'apparition de Rossini, et pour laquelle on a oublié de le critiquer, parmi tant de critiques, c'est à quel point il est romantique. Il rompt avec les formules anciennes illustrées jusqu'à lui par les plus grands exemples. On ne trouve que chez lui ces introductions pathétiques, ces passages souvent très rapides, mais qui résument, pour l'âme, toute une situation, et en dehors de toutes les conventions. C'est même une partie, et la seule, dans son talent, qui soit à l'abri de l'imitation. Ce n'est pas un coloriste à la Rubens. J'entends toujours parler de ces passages mystérieux. Il est plus cru ou plus banal dans le reste, et, sous ce rapport, il ressemble au Flamand; mais partout la grâce italienne, et même l'abus de cette grâce.
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Dimanche 3 avril.--Retourné aux Italiens: le Barbier. Tous ces motifs charmants, ceux de la Sémiramis et du Barbier sont continuellement avec moi.
Je travaille à finir mes tableaux pour le Salon, et tous ces petits tableaux qu'on me demande. Jamais n'y a eu autant d'empressement. Il semble que mes peintures sont une nouveauté découverte récemment[118].
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Lundi 4 avril.--Vu le soir Mme de Rubempré dans sa nouvelle maison. J'ai été enchanté de l'habitation: il y aura de quoi s'y plaire. J'en suis heureux pour cette bonne amie. Elle raffole des curiosités, des ameublements, et elle se trouve servie à souhait. Elle me faisait, ou plutôt nous faisions ensemble, cette réflexion: que tout le bonheur vient tard. C'est comme ma petite vogue auprès des amateurs; ils vont m'enrichir après m'avoir méprisé.
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Vendredi 8 avril.--Sorti d'assez bonne heure pour aller voir les artistes qui m'avaient prié de les visiter. Que de tristes plaies, que d'incurables maladies de cerveau! Je n'ai eu qu'une compensation, mais elle a été complète: j'ai vu un véritable chef-d'œuvre: c'est le portrait que Rodakowski[119] vient de rapporter d'après sa mère. Cet ouvrage confirme le précédent qui m'avait tant frappé à l'Exposition.
Rentré très fatigué, et, après un sommeil presque léthargique et insurmontable, reposé tout à fait, et dîné avec Mme de Forget. Nous avons été voir les Cerfbeer aussitôt après, et promené un peu sur les boulevards.
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Mardi 12 avril.--Dîné chez Riesener avec Gautier[120], qui a été aimable; il me boudait depuis quelque temps.
J'ai été voir en revenant le dernier acte de Sémiramis.
Dans la journée, Mme Villot, Mme Barbier et Mme Herbelin sont venues voir mes tableaux. Cette dernière s'est affolée des Pèlerins d'Emmaüs[121], et veut l'avoir au prix que j'avais demandé.
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Mercredi 13 avril.--Il faut toujours gâter un peu un tableau pour le finir. Les dernières touches destinées à mettre de l'accord entre les parties ôtent de la fraîcheur. Il faut paraître devant le public en retranchant toutes les heureuses négligences qui sont la passion de l'artiste. Je compare ces retouches assassines à ces ritournelles banales qui terminent tous les airs et à ces espaces insignifiants que le musicien est forcé de placer entre les parties intéressantes de son ouvrage, pour conduire d'un motif à l'autre ou les faire valoir. Les retouches pourtant ne sont pas aussi funestes au tableau qu'on pourrait croire, quand le tableau est bien pensé et a été fait avec un sentiment profond. Le temps redonne à l'ouvrage, en effaçant les touches, aussi bien les premières que les dernières, son ensemble définitif.
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Jeudi 14 avril.--Dîné chez M. Fould[122]. Le Moniteur[123] a envie d'avoir de ma prose: cela tombe mal au milieu de mes occupations.
Été chez R... finir la soirée pour entendre la répétition et le choix que Delsarte fait des morceaux de son concert. Cette éternelle musique primitive, sans interruption, est bien monotone; un air de Cherubini risqué au milieu de tout cela m'a paru un foudre d'invention.
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Vendredi 15 avril.--Le préfet nous dit ce matin à notre comité, où on débattait une question de cimetière, qu'à propos de l'insuffisance des cimetières de Paris il existait un projet d'un sieur Lamarre ou Delamarre, qui proposait sérieusement d'envoyer les morts en Sologne, ce qui aurait l'avantage de nous en débarrasser et de fortifier le terrain.
J'avais été, avant la séance, voir les peintures de Courbet[124]. J'ai été étonné de la vigueur et de la saillie de son principal tableau[125]; mais quel tableau! quel sujet! La vulgarité des formes ne ferait rien; c'est la vulgarité et l'inutilité de la pensée qui sont abominables; et même, au milieu de tout cela, si cette idée, telle quelle, était claire! Que veulent ces deux figures? Une grosse bourgeoise, vue par le dos et toute nue sauf un lambeau de torchon négligemment peint qui couvre le bas des fesses, sort d'une petite nappe d'eau qui ne semble pas assez profonde seulement pour un bain de pieds. Elle fait un geste qui n'exprime rien, et une autre femme, que l'on suppose sa servante, est assise par terre, occupée à se déchausser. On voit là des bas qu'on vient de tirer: l'un d'eux, je crois, ne l'est qu'à moitié. Il y a entre ces deux figures un échange de pensées qu'on ne peut comprendre. Le paysage est d'une vigueur extraordinaire, mais il n'a fait autre chose que mettre en grand une étude que l'on voit là près de sa toile; il en résulte que les figures y ont été mises ensuite et sans lien avec ce qui les entoure. Ceci se rattache à la question de l'accord des accessoires avec l'objet principal, qui manque à la plupart des grands peintres. Ce n'est pas la plus grande faute de Courbet. Il y a aussi une Fileuse[126] endormie, qui présente les mêmes qualités de vigueur, en même temps que d'imitation... Le rouet, la quenouille, admirables; la robe, le fauteuil, lourds et sans grâce. Les Deux Lutteurs montrent le défaut d'action et confirment l'impuissance dans l'invention. Le fond tue les figures, et il faudrait en ôter plus de trois pieds tout autour.
O Rossini! O Mozart! O les génies inspirés dans tous les arts, qui tirent des choses seulement ce qu'il faut en montrer à l'esprit! Que diriez-vous devant ces tableaux? Oh! Sémiramis!... Oh! entrée des prêtres, pour couronner Ninias!
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Samedi 16 avril.--Dans la matinée, on m'a amené Millet[127]... Il parle de Michel-Ange et de la Bible, qui est, dit-il, le seul livre qu'il lise ou à peu près. Cela explique la tournure un peu ambitieuse de ses paysans. Au reste, il est paysan lui-même et s'en vante. Il est bien de la pléiade ou de l'escouade des artistes à barbe qui ont fait la révolution de 1848, ou qui y ont applaudi, croyant apparemment qu'il y aurait l'égalité des talents, comme celle des fortunes. Millet me paraît cependant au-dessus de ce niveau comme homme, et, dans le petit nombre de ses ouvrages, peu variés entre eux, que j'ai pu voir, on trouve un sentiment profond, mais prétentieux, qui se débat dans une exécution ou sèche ou confuse.
Dîné chez le préfet avec les artistes qui ont peint à l'Hôtel de ville récemment et tutti quanti. Germain Thibaut[128] qui était là, je ne sais pourquoi, me parlait à table de peinture, et me disait qu'il n'avait jamais pu comprendre la peinture de Decamps[129]: il est parti de là pour faire, au contraire, un éloge magnifique de la Stratonice, d'Ingres.
Ensuite chez Mme Barbier. Riesener retournait prendre sa femme, et nous avons été à pied. M. Bourée, l'ancien consul à Tanger, me disait que les Yacoubs, quand ils se font mordre par les serpents, lesquels sont venimeux, à ce qu'il m'a affirmé, appliquent vivement sur leur bras, par exemple, la gueule ouverte du serpent, de manière à aplatir les crochets qui contiennent le poison. J'aime mieux croire qu'ils ne risquent pas à ce point de devenir victimes d'une maladresse, et que ces serpents sont moins venimeux qu'on ne le suppose.
J'ai travaillé toute la journée aux habits du portrait de M. Bruyas. J'aurai une séance demain, qui, j'espère, sera la dernière.
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Dimanche 17 avril.--Sur l'École anglaise[130] d'il y a trente ans: Lawrence, Wilkie.--Les Mille et une Nuits, Reynolds, Gainsborough.
Sur Oudry[131] et les Discours de Reynolds[132] à l'occasion: sa prédilection pour les dessinateurs.--Lettres du Poussin.
Sur la différence de l'ébauche et de l'esquisse avec objet fini; sur l'effet en général de ce qui n'est pas complet et du manque de proportions pour contribuer à agrandir.
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Lundi 18 avril.--Le jour des opérations du jury. J'ai vu, après le jury, ce pauvre Vieillard; il était au lit. Je le trouve bien affaibli et j'ai beaucoup de craintes. Quand je l'ai quitté, il m'a serré fortement la main et m'a accompagné d'un regard comme je ne lui en ai jamais vu.
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Mercredi 20 avril.--Après la journée fatigante du jury, qui est la troisième, et réveillé à grand'peine d'un terrible sommeil après mon dîner, je suis parti vers dix heures pour aller chez Fortoul[133], que j'ai trouvé au moment où son salon se vidait, et quoiqu'il fût alors près de onze heures, je n'ai pas hésité à aller voir la princesse Marcellini.
Je suis arrivé à temps pour avoir encore un peu de musique. Mme Potocka y était, et assez à son avantage. En revenant avec Grzymala, nous avons parlé de Chopin. Il me contait que ses improvisations étaient beaucoup plus hardies que ses compositions achevées. Il en était pour cela, sans doute, comme de l'esquisse du tableau comparée au tableau fini. Non, on ne gâte pas le tableau en le finissant! Peut-être y a-t-il moins de carrière pour l'imagination dans un ouvrage fini que dans un ouvrage ébauché. On éprouve des impressions différentes devant un édifice qui s'élève et dont les détails ne sont pas encore indiqués, et devant le même édifice quand il a reçu son complément d'ornements et de fini. Il en est de même d'une ruine qui acquiert quelque chose de plus frappant par les parties qui manquent. Les détails en sont effacés ou mutilés, de même que dans le bâtiment qui s'élève on ne voit encore que les rudiments et l'indication vague des moulures et des parties ornées. L'édifice achevé enferme l'imagination dans un cercle et lui défend d'aller au delà. Peut-être que l'ébauche d'un ouvrage ne plaît tant que parce que chacun l'achève à son gré. Les artistes doués d'un sentiment très marqué, en regardant et en admirant même un bel ouvrage, le critiquent non seulement dans les défauts qui s'y trouvent réellement, mais par rapport à la différence qu'il présente avec leur propre sentiment. Quand le Corrège dit le fameux: Anch'io son'pittore, il voulait dire: «Voilà un bel ouvrage, mais j'y aurais mis quelque chose qui n'y est pas.» L'artiste ne gâte donc pas le tableau en le finissant; seulement, en fermant la porte à l'interprétation, en renonçant au vague de l'esquisse, il se montre davantage dans sa personnalité, en dévoilant ainsi toute la portée, mais aussi les bornes de son talent.
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Jeudi 21 avril.--A la vente de Decamps[134]... J'ai éprouvé une profonde impression à la vue de plusieurs ouvrages ou ébauches de lui qui m'ont donné de son talent une opinion supérieure à celle que j'avais. Le dessin du Christ dans le prétoire, le Job, la petite Pêche miraculeuse, des paysages, etc. Quand on prend une plume pour décrire des objets aussi expressifs, on sent nettement, à l'impuissance d'en donner une idée de cette manière, les limites qui forment le domaine des arts entre eux. C'est une espèce de mauvaise humeur contre soi-même de ne pouvoir fixer ses souvenirs, lesquels pourtant sont aussi vivaces dans l'esprit après cette imparfaite description que l'on fait à l'aide des mots. Je n'en dirai donc pas davantage, sinon qu'à cette exposition, comme le soir au concert de Delsarte, j'ai éprouvé, pour la millième fois, qu'il faut, dans les arts, se contenter, dans les ouvrages même les meilleurs, de quelques lueurs, qui sont les moments où l'artiste a été inspiré.
Le Josué, de Decamps, m'a déplu au premier abord, et quand je le regardais de près, c'était une mêlée confuse et des indications de formes lâches et tortillées; à distance, j'ai compris ce qui faisait beauté dans ce tableau: la distribution des groupes et de la lumière touche au sublime.
Le soir, dans le trio de Mozart, pour alto, piano et clarinette, j'ai senti délicieusement quelques passages, et le reste m'a paru monotone. En disant que des ouvrages comme ceux-là ne peuvent donner que quelques moments de plaisir, je n'entends pas du tout que ce soit toujours la faute de l'ouvrage, et, quant à ce qui concerne Mozart, je suis persuadé que c'était de la mienne. D'abord, certaines formes ont vieilli, été ressassées et gâtées par tous les musiciens qui sont venus après lui, première condition pour nuire à la fraîcheur de l'ouvrage. Il faut même s'étonner que certaines parties soient restées aussi délicieuses après tant de temps (le temps marche vite pour les modes dans les arts), et après tant de musique bonne ou mauvaise calquée sur ce type enchanteur. Il y a une autre raison pour qu'une création de Mozart saisisse moins par cette abrupte nouveauté que nous trouvons aujourd'hui à Beethoven ou à Weber: premièrement, c'est qu'ils sont de notre temps, et en second lieu, c'est qu'ils n'ont pas la perfection de l'illustre devancier. C'est exactement le même effet que celui dont je parlais à la page précédente: c'est celui que produit l'ébauche comparée à un ouvrage fini, de la ruine d'un monument ou de ses premiers rudiments, au monument terminé. Mozart est supérieur à tous par sa forme achevée. Les beautés comme celles de Racine ne brillent point par le voisinage de traits de mauvais goût ou d'effets manqués; l'infériorité apparente de ces deux hommes les consacre pourtant à jamais dans l'admiration des hommes, et les élève à une hauteur où il est le plus rare d'atteindre.
Après ces ouvrages, ou à côté si l'on veut, sont ceux qui réellement offrent des négligences considérables ou des défauts qui les déparent peut-être, mais ne nuisent à la sensation qu'à proportion du plus ou moins de supériorité des parties réunies. Rubens est plein de ces négligences ou choses hâtées. La sublime Flagellation d'Anvers, avec ses bourreaux ridicules; le Martyre de saint Pierre, de Cologne, où on trouve le même inconvénient, c'est-à-dire la figure principale admirable et toutes les autres mauvaises. Rossini est un peu de cette famille.
Après la nouveauté qui fait souvent tout accepter d'un artiste, ainsi qu'on l'a fait avec lui, après le temps de lassitude et de réaction où l'on ne voit presque que ses taches, arrive celui où la distance consacre les beautés et rend le spectateur indifférent aux imperfections. C'est ce que j'ai éprouvé avec Sémiramis.
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26 avril.--Je disais hier à R..., au bal des Tuileries, à propos du mariage d'un auguste personnage, que l'un des plus grands inconvénients du caractère français, celui qui a plus contribué peut-être que quoi que ce soit aux catastrophes et déconfitures dont notre histoire abonde, c'est l'absence, chez toutes les têtes, du sentiment du devoir. Il n'y a pas un homme ici qui soit exact à un rendez-vous, qui se regarde comme lié absolument par une promesse; de là, cette élasticité de la conscience dans une foule de cas. L'imagination place l'obligation dans ce qui nous plaît ou nous porte intérêt. Chez la race anglaise, au contraire, qui n'a pas au même degré cette force d'impulsion qui entraîne à tout moment, la nécessité du devoir est sentie par tout le monde. Nelson, à Trafalgar, au lieu de parler à ses matelots de la gloire et de la postérité, leur dit simplement dans sa proclamation: «L'Angleterre compte que chaque homme fera son devoir.»
En sortant de chez Boilay, ce soir à minuit et demi, je cours jusqu'aux Italiens pour trouver une glace, car tous les cafés étaient fermés. J'en trouve au café du Passage de l'Opéra, sur le boulevard. J'y vois M. Chevandier[135], qui m'accompagne chez moi; il me raconte, entre autres particularités sur Decamps, d'abord son impossibilité de travailler d'après le modèle dans ses tableaux; en second lieu, ce qui me paraît la conséquence de cette disposition, sa timidité extrême, quand il travaille d'après nature. L'indépendance de l'imagination doit être entière devant le tableau. Le modèle vivant, en comparaison de celui que vous avez créé et mis en harmonie avec le reste de votre composition, déroute l'esprit et introduit un élément étranger dans l'ensemble du tableau.
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Mercredi 27 avril.--Dîné chez la princesse Marcellini avec Grzymala. Délicieux trio de Weber, qui a malheureusement précédé un trio de Mozart: il fallait intervertir cet ordre. J'avais une grande envie de dormir, qui a été tenue en respect par le premier morceau; mais je n'ai pas pu tenir devant le second. La forme de Mozart, moins imprévue et, j'ose le dire, plus parfaite, mais surtout moins moderne, a vaincu mon attention, et la digestion a triomphé.
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Jeudi matin 28 avril.--Il faut une foule de sacrifices pour faire valoir la peinture, et je crois en faire beaucoup, mais je ne puis souffrir que l'artiste le montre. Il y a pourtant de fort belles choses qui sont conçues dans le sens outré de l'effet: tels sont les ouvrages de Rembrandt, et chez nous, Decamps. Cette exagération leur est naturelle et ne choque point chez eux. Je fais cette réflexion en regardant mon portrait de M. Bruyas[136]; Rembrandt n'aurait montré que la tête; les mains eussent été à peine indiquées, ainsi que les habits. Sans dire que je préfère la méthode qui laisse voir tous les objets suivant leur importance, puisque j'admire excessivement les Rembrandt, je sens que je serais gauche en essayant ces effets. Je suis en cela du parti des Italiens. Paul Véronèse est le nec plus ultra du rendu, dans toutes les parties; Rubens est de même, il a peut-être dans les sujets pathétiques cet avantage sur le glorieux Paolo, qu'il sait, au moyen de certaines exagérations, attirer l'attention sur l'objet principal, et augmenter la force de l'expression. En revanche, il y a dans cette manière quelque chose d'artificiel qui se sent autant et peut-être plus que les sacrifices de Rembrandt, et que le vague qu'il répand d'une manière marquée sur les parties secondaires. Ni l'un ni l'autre ne me satisfait, quant à ce qui me regarde. Je voudrais,--et je crois le rencontrer souvent,--que l'artifice ne se sentît point, et que néanmoins l'intérêt soit marqué comme il convient; ce qui, encore une fois, ne peut s'obtenir que par des sacrifices; mais il les faut infiniment plus délicats que dans la manière de Rembrandt, pour répondre à mon désir.
Mon souvenir ne me présente pas dans ce moment, parmi les grands peintres, un modèle parfait de cette perfection que je demande. Le Poussin ne l'a jamais cherchée et ne la désire pas; ses figures sont plantées à côté les unes des autres comme des statues; cela vient-il de l'habitude qu'il avait, dit-on, de faire de petites maquettes pour avoir des ombres justes? S'il obtient ce dernier avantage, je lui en sais moins de gré que s'il eût mis un rapport plus lié entre ses personnages, avec moins d'exactitude dans l'observation de l'effet. Paul Véronèse est infiniment plus harmonieux (et je ne parle ici que de l'effet), mais son intérêt est dispersé. D'ailleurs, la nature de ses compositions, qui sont très souvent des conversations, des sujets épisodiques, exige moins cette concentration de l'intérêt. Ses effets, dans ses tableaux où le nombre des personnages est plus circonscrit, ont quelque chose de banal et de convenu. Il distribue la lumière d'une manière à peu près uniforme, et, à ce sujet, on peut chez lui, comme chez Rubens et chez beaucoup de grands peintres, remarquer cette répétition outrée de certaines habitudes d'exécution. Ils y ont été conduits sans doute par la grande quantité de commandes qui leur étaient faites; ils étaient beaucoup plus ouvriers que nous ne croyons, et ils se considéraient comme tels. Les peintres du quinzième siècle peignaient les selles, les bannières, les boucliers, comme des vitriers. Cette dernière profession était confondue avec celle du peintre, comme elle l'est aujourd'hui avec celle des peintres en bâtiment.
C'est une gloire pour les deux grands peintres français, Poussin et Lesueur, d'avoir cherché, avec succès, à sortir de cette banalité. Sous ce rapport, non seulement ils rappellent la naïveté des écoles primitives de Flandre et d'Italie, chez lesquelles la franchise de l'expression n'est gâtée par aucune habitude d'exécution, mais encore ils ont ouvert dans l'avenir une carrière toute nouvelle. Bien qu'ils aient été suivis immédiatement par des écoles de décadence, chez lesquelles l'empire de l'habitude, celle surtout d'aller étudier en Italie les maîtres contemporains, ne tarda pas à arrêter cet élan vers l'étude du vrai, ces deux grands maîtres préparent les voies aux écoles modernes, qui ont rompu avec la convention, et cherché, à la source même, les effets qu'il est donné à la peinture de produire sur l'imagination. Si ces mêmes écoles qui sont venues ensuite n'ont pas exactement suivi les pas de ces grands hommes, elles ont du moins trouvé chez eux une protestation ardente contre les conventions d'école, et par conséquent contre le mauvais goût. David, Gros, Prud'hon, quelque différence qu'on remarque dans leur manière, ont eu les yeux fixés sur ces deux pères de l'art français; ils ont, en un mot, consacré l'indépendance de l'artiste en face des traditions, en lui enseignant, avec le respect de ce qu'elles ont d'utile, le courage de préférer, avant tout, leur propre sentiment.
Les historiens du Poussin,--et le nombre en est grand,--ne l'ont pas assez considéré comme un novateur de l'espèce la plus rare. La manie au milieu de laquelle il s'est élevé et contre laquelle il a protesté par ses ouvrages, s'étendait au domaine entier des arts, et, malgré la longue carrière du Poussin, son influence a survécu à ce grand homme. Les écoles de la décadence en Italie donnent la main aux écoles des Lebrun, des Jouvenet, et plus loin encore, à celle des Vanloo et de ce qui les a suivis. Lesueur et Poussin n'ont pas arrêté ce torrent. Quand le Poussin arrive en Italie, il trouve les Carrache et leurs successeurs portés aux nues et les dispensateurs de la gloire... Il n'y avait pas d'éducation complète pour un artiste sans le voyage en Italie, ce qui ne voulait pas dire qu'on l'y envoyait pour étudier les véritables modèles, tels que l'antique et les maîtres du seizième siècle. Les Carrache et leurs élèves avaient accaparé toute la réputation possible, et ils étaient les dispensateurs de la gloire, c'est-à-dire qu'ils n'exaltaient que ce qui leur ressemblait, et ils cabalaient avec toute l'autorité que leur donnait l'engouement du moment contre tout ce qui tendait à sortir de l'ornière tracée. La vie du Dominiquin, issu lui-même de cette école, mais porté par la sincérité de son génie à la recherche des expressions et des effets vrais, devient l'objet de la haine et de la persécution universelles. On alla jusqu'à menacer sa vie, et la fureur jalouse de ses ennemis le força à se cacher et presque à disparaître. Ce grand peintre joignait à la vraie modestie, presque inséparable des grands talents, la timidité d'un caractère doux et mélancolique il est probable que cette conspiration universelle contribua à abréger ses jours.
Au plus fort de cette guerre acharnée de tout le monde contre un homme qui ne se défendait pas, même par ses ouvrages, le Poussin, inconnu encore, étranger aux coteries[137],..............................
Cette indépendance de toute convention se retrouve fortement chez Poussin, dans ses paysages, etc. Comme observateur scrupuleux et poétique en même temps de l'histoire et des mouvements du cœur humain, le Poussin est un peintre unique!...
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Vendredi 29 avril.--Au conseil de bonne heure, pour la sotte affaire du bois de Boulogne. Le préfet me demande de faire tout de suite le rapport. Je l'ai lu à la fin de la séance, et il a été adopté.
Revenu à l'Exposition avec E. Lamy[138] pour informations; de là chez Decamps, que j'ai trouvé dans un atelier bouleversé; il m'a montré des choses admirables.
Il y avait là la répétition plus grande de son Job pour le ministère, aussi beau que le petit, et, je crois, plus avancé. Il m'a fait voir un Samaritain dans l'auberge: le malade est porté pour être introduit dans l'hôtellerie; on emmène sur le devant les chevaux qui ont porté le malade et son bienfaiteur; les gens de la maison mettent la tête à la fenêtre, enfin tous les détails caractéristiques. Effet de soleil toujours le même et toujours séduisant. Cette force constante d'impression dans la monotonie est un des grands privilèges du talent.
Autre tableau ébauché dans ce genre: Intérieur d'un potier en Italie.
Sur le chevalet, une grande Fuite de Loth, que je n'approuve pas autant. Puis, petite esquisse charmante de l'Agonie du Christ, millier de figures, effet charmant.
Mais ce qui passe tout pour moi, aujourd'hui, c'est son David en déroute fuyant devant Saül et rencontré par un partisan de ce dernier égaré dans les solitudes, et qui, de l'autre côté d'un torrent, l'injurie et lui jette des pierres: le site, la composition admirables; la description s'arrête devant mon souvenir.
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Samedi 30 avril.--Ébauché le Christ dans la tempête[139], pour Grzymala.--Avancé le Christ montré au peuple, esquissé Mme Herbelin, et quelques touches à celui de M. Roche; tout cela avec assez succès, quoique dans une mauvaise disposition de corps et d'esprit... Qu'est-ce que cette inquiétude, pour une raison tantôt fondée, tantôt vague, et ne se prenant à rien?
Dîné chez Chabrier avec son ami Chevigné[140], dont il me vante les talents en poésie: il n'a pas celui de l'éloquence, il ne s'exprime point comme tout le monde, et il cherche ses mots pour la moindre phrase. Ce dîner à quatre n'était pas suffisamment animé.
Le soir, Mme L... m'a plu, quoiqu'elle ne soit pas jeune. Elle était près de Mme de F..., en grands frais de toilette. Le mari de Mme de F... est un homme charmant. Il s'étonne que je n'aille pas en Italie[141]; il me cite les lacs du nord de l'Italie comme des merveilles qu'il faut voir absolument, et qu'on voit très facilement; on peut même faire son excursion en deux fois, s'il le faut: une fois, Florence, Rome et Naples; une autre fois, Milan, Venise, etc.
[112] Le comte de Lasteyrie, archéologue et homme politique, membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, s'était fait connaître par des travaux d'archéologie et de critique d'art. Il avait écrit des articles sur Delacroix au journal le Siècle.
[113] Nous avons pu, grâce au précieux travail de M. Maurice Tourneux, Delacroix devant ses contemporains, suivre, année par année, les jugements portés par le célèbre adversaire du maître sur ses différentes expositions. En 1822, il écrivait à propos du Dante et Virgile: «La force convient à l'étude. M. Delacroix l'indique par son tableau du Dante et Virgile; ce tableau n'en est pas un; c'est, comme on le dit en style d'atelier, une vraie tartouillade.» En 1855, réunissant ses articles parus dans le Journal des Débats, après avoir dit quelques mots des débuts du jeune homme de talent auquel il n'avait cessé de prodiguer ses conseils, il recommençait «le procès intenté depuis trente ans à l'École moderne». (V. le livre de M. Tourneux.)
[114] Sémiramis, opéra en deux actes, de Rossini.
[115] Nous avons déjà noté que le baron Rivet avait été un ami de jeunesse et un camarade d'atelier de Delacroix et de Bonington. M. Tourneux dit à propos de lui: «Il avait écrit sur le premier de ces deux grands artistes un article très important qui fut présenté à la Revue des Deux Mondes, mais non inséré, et c'est grand dommage, car on y eût trouvé des renseignements bien précieux sur les débuts, les théories, et les procédés de travail du maître.»
Ce que M. Tourneux ne dit pas, et ce que nous pouvons ajouter, c'est que l'article du baron Rivet avait été précisément composé à l'occasion du Journal que nous offrons intégralement au public, dont il avait eu la bonne fortune de détenir quelques fragments en copie. Reconnaissons qu'il a fallu tout un étrange concours de circonstances pour que l'œuvre posthume du plus illustre de nos peintres ne se trouvât livrée à la publicité que trente années après sa mort.
[116] Il s'agit probablement ici d'une répétition avec variantes du tableau qui porte la date de 1839. (Voir Catalogue Robaut, n° 698.)
[117] La Cruvelli (baronne Vigier) était une cantatrice célèbre. Ses débuts, selon Delacroix, semblent être passés inaperçus. Si l'on interroge ses biographes, il est facile de constater en effet qu'à la différence de ses illustres rivales, les Grisi, les Pisaroni, ses débuts n'eurent aucun éclat.
[118] Le 14 avril 1853, Delacroix écrivait à M. Moreau père: «Eh bien, oui, cher ami, c'est vraiment à n'y pas croire, et pour ma part je n'y comprends rien. Il semble maintenant que mes peintures soient une nouveauté récemment découverte, que les amateurs vont m'enrichir après m'avoir méprisé.» Dans une précédente note, et à propos de toiles vendues par le maître à des marchands ou à des amateurs, nous avons fait quelques rapprochements de chiffres qui par eux-mêmes sont assez éloquents. Delacroix ne s'en montrait pourtant pas mécontent. Il n'était pas exigeant à ce point de vue. Souvent dans sa correspondance il demande à l'amateur qui désire une de ses œuvres d'en fixer lui-même le prix. A cinquante-cinq ans, après trente années de production ininterrompue, c'est un sentiment de surprise qu'il éprouve à constater que le succès lui vient!
[119] Henri Rodakowski, peintre polonais, né à Lemberg. Il fut élève de Léon Cogniet. Il envoya au Salon de 1852 un beau portrait de Dembinski, qui lui valut une première médaille. Il exposa ensuite portrait de sa mère en 1853 et celui de Frédéric Villot en 1855.
[120] Delacroix rencontrait assez souvent Th. Gautier chez Riesener et ne se montrait pas toujours à son égard aussi courtois qu'on aurait pu le penser. Nous tenons de Mme Riesener le détail suivant: un soir, Gautier demanda à Delacroix de lui prêter un costume oriental, dont il l'avait vu revêtu à un bal costumé, et le peintre refusa net en termes qui jetèrent un froid parmi les assistants. Nous nous sommes déjà expliqué sur la cause probable de la froideur de Delacroix.
[121] Cette admirable toile a figuré récemment à l'Exposition des Cent chefs-d'œuvre, à la salle Petit, avec la Fiancée d'Abydos. Le prix en question était deux mille francs. (Voir Catalogue Robaut, n° 1192.)
[122] Achille Fould, homme d'État et financier, ministre de Napoléon III. Il fut élu en 1857 membre de l'Académie des beaux-arts.
[123] Ce fut pour le Moniteur que Delacroix écrivit le grand article sur le Poussin qui parut dans les nos des 26, 29, 30 juin 1853.
[124] En ce qui touche l'opinion de Delacroix sur Courbet et le réalisme, nous nous sommes expliqué dans notre Étude (voir t. I, p. XXX, XXXI). Voici ce que le maître écrivait dans un des albums de son Journal: «Eh! réaliste maudit, voudrais-tu par hasard me produire une illusion, telle que je me figure que j'assiste en réalité au spectacle que tu prétends m'offrir? C'est la cruelle réalité des objets que je fuis, quand je me réfugie dans la sphère des créations de l'Art.» Et plus loin: «Il existe un peintre allemand nommé Denner, qui s'est évertué à rendre dans ses portraits les petits détails de la peau et les poils de la barbe: ses ouvrages sont recherchés et ont leurs fanatiques. Véritablement ils sont médiocres et ne produisent point l'effet de la nature. On objectera peut-être que c'est qu'il manquait de génie; mais le génie même n est que le don de généraliser et de choisir.» Baudelaire a merveilleusement commenté les causes de l'antipathie d'Eugène Delacroix pour l'art de Courbet.
[125] Le tableau auquel Delacroix fait allusion est celui qui figura au Salon de 1853 sous ce titre: Demoiselles de village. Ce sont deux baigneuses, l'une debout, vue de dos, l'autre assise sur l'herbe. Chenavard conte que Delécluze disait de cette dernière: «Cette créature est telle, qu'un crocodile n'en voudrait pas pour la manger.»
[126] Cette Fileuse figurait à l'Exposition universelle de 1889.
[127] Il nous paraît au moins curieux de rapprocher du jugement de Delacroix celui de Baudelaire sur le même Millet: «M. Millet cherche particulièrement le style: il ne s'en cache pas; il en fait montre et gloire. Mais une partie du ridicule que j'attribuais aux élèves de M. Ingres s'attache à lui. Le style lui porte malheur. Ses paysans son des pédants qui ont d'eux-mêmes, une trop haute opinion. Ils étalent une manière d'abrutissement sombre et fatal qui me donne l'envie de les haïr.» (Curiosités esthétiques. Salon de 1859. Le paysage.)
[128] Germain Thibaut, ancien président de la chambre de commerce, membre du conseil municipal de Paris.
[129] On sait en quelle estime Delacroix tenait les œuvres de Decamps. Il prononce quelque part dans son Journal le mot génie en parlant d'un de ses tableaux. Il avait d'autant plus de mérite à conserver l'impartialité que Decamps, dans un certain genre, était son rival tout indiqué, celui dont le nom venait naturellement à la bouche des ennemis de Delacroix, quand ils voulaient lui opposer un artiste s'étant inspiré de l'Orient. C'est ainsi que les Goncourt, par exemple, dans une plaquette tirée à l'occasion de l'Exposition de 1855, traitent Delacroix de «coloriste puissant, mais à qui a été refusée la qualité suprême des coloristes: l'harmonie». Puis ils entonnent un hymne en l'honneur de Decamps.
[130] Delacroix semble ici se reporter par le souvenir à ses premières impressions de 1825, époque de son voyage à Londres, lorsque, après avoir vu Lawrence, il écrivait à Pierret: «C'est la fleur de la politesse et un véritable peintre de grands seigneurs... J'ai vu chez lui de très beaux dessins de grands maîtres, et des peintures de lui, ébauches, dessins même, admirables. On n'a jamais fait les yeux, des femmes surtout, comme Lawrence, et ces bouches entr'ouvertes d'un charme parfait. Il est inimitable.» (Corresp., t. I, p. 108-109.)
[131] Jean-Baptiste Oudry (1686-1765), célèbre peintre d'animaux.
[132] Reynolds (1728-1792), un des peintres les plus justement renommés de l'école anglaise, comme Lawrence, Gainsborough et Wilkie. Outre ses Discours sur les arts, que cite Delacroix, il a écrit des Remarques sur les œuvres des peintres allemands et flamands.
[133] Fortoul, littérateur et homme politique; collaborateur de la Revue de Paris et de la Revue des Deux Mondes. Il fut ministre de la marine en 1851 et ministre de l'instruction publique après le coup d'État.
[134] L'exposition dont parle ici Delacroix précéda une vente de trente et un tableaux et dessins, faite par l'auteur personnellement, et qui produisit environ 75,000 francs. Le Josué fut vendu 8,500 francs; le Job, 7,020 francs. (Voir Théoph. Silvestre, Artistes vivants.)
[135] Paul Chevandier de Valdrôme, peintre paysagiste, élève de Marilhat et de Cabat, auteur d'ouvrages estimés, qui lui valurent plusieurs médailles aux Salons.
[136] M. Bruyas est représenté assis dans un fauteuil et vu jusqu'à mi-corps. Ce portrait figure à la galerie Bruyas, à Montpellier
[137] La suite manque dans le manuscrit.
[138] Il s'agit du peintre Eugène Lamy, connu surtout comme dessinateur et aquarelliste. Il paraît avoir été très cher à Delacroix, à cause de l'analogie que présentait son talent délicat et distingué avec celui de Bonington, qui avait été le camarade de jeunesse du maître.
[139] D'après le Catalogue Robaut (voir nos 1214-1220), il existe six ou sept peintures différentes sur ce même sujet. La couleur générale de l'œuvre et sa signification demeurent toujours identiques; elles diffèrent simplement par le groupement des personnages ou par la dimension de la barque par rapport au cadre.
[140] Ce Chevigné était un médiocre rimeur qui s'était fait une réputation de salon.
[141] Sur les projets de voyage en Italie, voir notre Étude, p. XLV et