VI.
Dans ses _Mémoires pour servir à l'histoire de la faculté de Montpellier_, un ancien professeur de cette école de médecine, Jean Astruc, écrivait vers 1760: «Il est fâcheux d'être obligé, comme je le suis, de prendre les particularités de la vie de Jean Héroard dans les ouvrages d'un de ses plus grands ennemis.» Cette fâcheuse obligation, ajouterons-nous, se rencontre dans presque toutes les questions biographiques, et, que le personnage dont on s'occupe soit des plus célèbres ou appartienne à un ordre secondaire, l'on est à peu près certain de se trouver en présence de renseignements incomplets, contradictoires, erronés, dictés par la légèreté ou par la passion. Les documents qui peuvent servir à composer une notice sur le premier médecin de Louis XIII offrent les mêmes difficultés de contrôle et vont nous laisser dans l'incertitude sur bien des points.
«Jean Héroard étoit de Montpellier, dit le docteur Astruc. Il fut immatriculé dans le registre de la Faculté le 27 août 1571, et prit ses degrés en 1575.» Ces dates sont positives et doivent avoir été relevées sur les registres de la Faculté de Montpellier; il n'en est pas de même de celle de la naissance d'Héroard qu'un manuscrit de la Bibliothèque impériale place au 12 juillet 1552. L'erreur manifeste qui précède cette date, relativement à l'âge d'Héroard au moment de sa mort, permet de la mettre en doute, et celle donnée par le P. Lelong semble plus vraisemblable; il dit Héroard «né le 22 juillet 1551». Si la note qui termine le manuscrit original est exacte, Héroard, mort en 1628 «âgé de soixante-dix-huit ans», serait né vers 1550.
D'après le médecin Charles Guillemeau qui est le «grand ennemi» signalé par le docteur Astruc, et qui a écrit contre Héroard plusieurs diatribes en latin, le père du «futur premier médecin de Louis XIII» était un barbier de Montpellier qui appartenait, ainsi que son fils et toute sa famille, à la Religion «prétendue réformée». Après avoir étudié quelque temps les lettres et la médecine «en dépit des Muses et d'Apollon», Héroard se serait enrôlé comme simple soldat dans l'armée de Coligny, et, saisi de frayeur à la bataille de Moncontour, il se serait enfui à toutes jambes jusqu'à Montpellier, où il aurait repris ses études. Peu de temps après, le chirurgien Jacques Guillemeau, père de celui qui raconte à sa manière la vie d'Héroard, étant venu dans sa jeunesse à Montpellier «curieux de voir et d'apprendre du nouveau», s'y serait lié avec Héroard; puis, de retour à Paris et nommé chirurgien ordinaire de Charles IX, il aurait bientôt rencontré son camarade de Montpellier battant le pavé de la capitale. Après l'avoir embrassé et lui avoir demandé pourquoi il était à Paris, ce qu'il y faisait et ce qu'il savait faire, Jacques Guillemeau (toujours suivant le récit de son fils) annonce à Héroard que le roi Charles avait chargé son premier chirurgien, Ambroise Paré, de lui trouver un jeune homme capable, et disposé à s'adonner à l'étude des chevaux et de leurs maladies; puis il lui propose de le présenter à son ami et collègue Paré pour cet emploi. Héroard saisit avec empressement cette occasion d'entrer dans la maison du Roi; il est amené par Guillemeau au logis d'Ambroise Paré, qui le conduit à Vincennes, où le Roi se plaisait d'ordinaire à jouer à la paume: «Sire, lui dit Paré, je vous amène, ainsi que vous me l'avez commandé, un futur médecin de cheval;» et le Roi, ne voulant pas se dédire, ordonne de coucher Jean Héroard sur l'état de sa maison, en lui assignant quatre cents livres de traitement par an.
Abandonnons ici le mauvais latin de Charles Guillemeau, que nous abrégeons et traduisons tant bien que mal, pour rappeler ce que nous apprend Héroard lui-même, dans la préface de son _Hippostologie_, sur ses rapports avec Charles IX: «Le feu roi Charles, lequel sur toutes choses prenoit un singulier plaisir à ce qui est de l'art vétérinaire, duquel le sujet principal est le corps du cheval, me commanda, quelques mois avant son décès, d'y employer une partie de mon étude, pour en dresser après quelque instruction aux maréchaux et autres qui travaillent, et sans raison et sans science, aux maladies des chevaux... J'avois déjà conçu le gros de l'œuvre et fait dessein de l'ordre que je devois tenir pour élever cet édifice, quand il décéda; de telle sorte que je me vis frustré par son trépas de l'espérance que j'avois de rendre témoignage de mon ardent désir à satisfaire et obéir au vouloir de mon Roi.»
Si l'on en croit Guillemeau, le successeur de Charles IX n'ayant pas pour la chasse, les chiens et les chevaux la même passion que son frère, Henri III se serait tout d'abord privé des services d'Héroard qui n'aurait réussi à rentrer dans la maison du Roi qu'après avoir passé par celle du duc Anne de Joyeuse, qui «était pour le Roi un autre Héphestion». Guillemeau insinue ensuite que Héroard se montra lâche et ingrat envers le duc de Joyeuse et qu'il l'abandonna, lors de sa campagne de 1586 en Guyenne, comme il avait abandonné Coligny à Moncontour. Héroard rappelle une seule fois dans son Journal ses services sous Joyeuse: «M. le marquis de Renel et moi, écrit-il le 25 octobre 1607, parlions des voyages où nous nous étions vus aux armées, du temps du feu Roi, conduites par feu M. de Joyeuse.» On voit, aussi, à la date du 20 octobre 1605, Héroard conserver précieusement le livre d'heures de Henri III, «un livre jaune» où «il y a un roi qui prie Dieu» que le médecin avait eu à Tours et qu'il tenait probablement du Roi lui-même. Contrairement à ce que prétend Guillemeau, Henri III avait chargé son médecin de continuer l'ouvrage sur l'art vétérinaire commencé sous son prédécesseur. «Le feu Roi, dit-il, me commanda de le poursuivre, de façon que dès lors j'en tirai les premiers traits, par un recueil sommaire du nombre et de la figure des os du cheval, leur donnant noms françois pour, puis après, comme sur un premier crayon, représenter les vives couleurs, non-seulement par le discours entier de l'anatomie, mais aussi de tout l'art vétérinaire.» Le célèbre bibliographe Antoine Du Verdier avait vu et, suivant son expression, «tenu à son aise», bien avant la mort de Henri III, le manuscrit de ce livre; «Jean Héroard, dit-il dans sa _Bibliothèque_, imprimée à Lyon en 1585, conseiller, médecin ordinaire du Roi, a écrit _Hippostologie_ c'est-à-dire discours des os du cheval, dédié au Roi, non encore imprimé, selon une inscription latine mise au front du livre avant l'épître liminaire,» et Du Verdier reproduit cette inscription d'où il résulte que: Henri III, roi de France et de Pologne, voulant rétablir et remettre en lumière le noble art hippiatrique, obscurci depuis tant de siècles par l'ignorance et l'incurie, a commandé pour l'usage public cet ouvrage, composé par Jean Héroard, de Montpellier, sous les auspices de Marc Miron et d'Alexis Gaudin, premiers médecins du Roi et de la Reine.
Il est encore un témoignage précieux à recueillir pour prouver que Jean Héroard n'était pas autant l'ennemi des Muses que le veut Charles Guillemeau. Après la mort de Ronsard (27 décembre 1585), un grand nombre de pièces en vers latins furent composées par les amis du poëte vendômois et imprimées l'année suivante sous ce titre: _Tumulus Petri Ronsardi et Syntagma Carminum, Elegiarum, Eclogarum, ab Amicis, in ejus obitum_. Parmi toutes ces pièces il s'en trouve une signée: _Jo. Heroardus Regis Medicus P._ et c'est précisément celle qui fut choisie pour figurer sur le tombeau, érigé au poëte dans le chœur de l'église de Saint-Cosme de Tours, dont Ronsard était prieur. Pendant les guerres de Religion, dit M. Prosper Blanchemain dans son _Étude sur la Vie de Ronsard_, «les huguenots envahirent le monastère de Saint-Cosme et détruisirent le tombeau que de pieuses mains avaient élevé à sa mémoire, et ce fut seulement en 1609 que Joachim de La Chétardie, conseiller-clerc au Parlement de Paris, étant alors prieur commendataire de Saint-Cosme, lui fit ériger un monument de marbre orné de son buste et de cette inscription:
EPITAPHIUM PETRI RONSARDI POETARUM PRINCIPIS ET HUJUS CŒNOBII QUONDAM PRIORIS.
D. M.
CAVE VIATOR, SACRA HÆC HUMUS EST, ABI, NEFASTE, QUAM CALCAS HUMUM SACRA EST, RONSARDUS ENIM JACET HIC QUO ORIENTE ORIRI MUSÆ, ET OCCIDENTE COMMORI, AC SECUM INHUMARI VOLUERUNT. HOC NON INVIDEANT, QUI SUNT SUPERSTITES, NEC PAREM SORTEM SPERENT NEPOTES. IN CUJUS PIAM MEMORIAM JOACHIM DE LA CHETARDIE, IN SUPREMA PARISIENSI CURIA SENATOR ET ILLIUS, VIGINTI POST ANNOS, IN EODEM SACRO CŒNOBIO, SUCCESSOR POSUIT.
«Cette épitaphe, sauf les six dernières lignes, a été insérée dans le Tombeau de Ronsard, comme ayant été composée par J. Héroard, médecin du Roi. Il est vraisemblable que La Chétardie se sera borné à reproduire l'inscription originale, en ajoutant que le monument avait été reconstruit par ses soins. Le biographe et l'un des derniers admirateurs du maître, Guillaume Colletet, la traduit de cette façon:
_Epitaphe de Pierre de Ronsard, Prince des poëtes et autrefois prieur de ce monastère._
_Arreste, passant, et prends garde; cette terre est sainte. Loin d'icy, prophane! cette terre que tu foules aux pieds est une terre sacrée puisque_ RONSARD _y repose. Comme les Muses, qui naquirent en France avecque luy, voulurent aussy mourir et s'ensevelir avecque luy, que ceux qui luy survivent n'y portent point d'envie, et que ceux qui sont à naistre se donnent bien de garde d'espérer jamais un pareil advantage du ciel._
_C'est à la mémoire de ce grand poëte que Joachim de La Chétardie, conseiller au souverain Parlement de Paris et, vingt ans après, son successeur en ce mesme prieuré, a consacré cette inscription funèbre._
«De même que la première, continue M. P. Blanchemain, cette nouvelle sépulture devait disparaître à son tour. L'orage révolutionnaire de 1793 emporta le prieuré de Saint-Cosme; nul ne s'inquiéta du buste érigé par La Chétardie, et le marbre tumulaire à demi brisé n'obtint l'hospitalité d'un musée de province qu'après un demi-siècle d'oubli.» L'épitaphe latine de Pierre de Ronsard, composée par Jean Héroard, existe en effet, «très-fruste, mais en partie lisible encore,» au Musée de Blois.
Héroard était de service auprès de Henri III lorsque le Roi fut frappé par Jacques Clément, et le docteur Astruc nous apprend que c'est en qualité de «médecin par quartier» qu'il fut présent à l'ouverture du corps. Il conserva ses fonctions sous le roi de Navarre avec le titre de «conseiller, médecin ordinaire et secrétaire du Roi», et dédia à Henri IV son _Hippostologie_, imprimée enfin en 1599. Deux ans après il était nommé premier médecin du Dauphin, et Guillemeau prétend que ce fut grâce à la protection du grand écuyer de Bellegarde. Vers la même époque Jean Héroard devint seigneur de Vaugrigneuse, par son mariage avec Anne Du Val, fille et héritière de Guillaume Du Val, trésorier de la généralité de Tours et seigneur de Vaugrigneuse.
Avec la naissance de Louis XIII commence pour Héroard une nouvelle existence qui va nous permettre de laisser de côté les diatribes de son ennemi Charles Guillemeau. La tendresse du médecin pour l'enfant qui lui est confié a un caractère tout paternel et vraiment touchant. Lorsque, quelques années plus tard, il sera question de donner un précepteur au Dauphin, Héroard écrira: «Je lui fais offre (à ce précepteur) d'un journal d'où il pourra tirer, fil après autre, des conjectures évidentes des complexions et des inclinations de notre jeune Prince; et si l'affection se pouvoit transporter, je lui en fournirois à suffisance et autant que nul autre, voire de cette tendre et cordiale passion que naturellement les pères ont pour leurs propres enfants.»
Héroard a développé ses idées sur l'éducation, dans un livre qui a pour titre _De l'Institution du Prince_, qu'il devait dédier au Dauphin et imprimer à la fin de l'année 1608. «Il faut, dit-il dans les premières pages de ce livre, bégayer avec les petits enfants, c'est-à-dire s'accommoder à la délicatesse de leur âge et les instituer plutôt par la voie de la douceur et de la patience que par celle de la rigueur et de la précipitation;» suivant cette méthode le Dauphin est à peine âgé de deux mois que le médecin lui parle déjà comme si l'enfant pouvait le comprendre et il commence à lui dire «qu'il falloit être bon et juste, que Dieu l'avoit donné au monde pour cet effet et pour être un bon roi; que s'il le étoit Dieu l'aimeroit»; on comprend combien le digne médecin est heureux de constater que l'enfant «l'écoutoit fort attentivement et sourioit à ses paroles».
Quand le Dauphin commence à souffrir des dents, Héroard passe la nuit entière à le veiller; «j'ai toujours, dit-il le 13 avril 1602, demeuré debout, accoudé sur le bord de son berceau, tenant sa main droite dedans la mienne.» Aussi son médecin est-il un des premiers que l'enfant reconnaît et nomme en son jargon. Après une absence de quelques jours, Héroard note en ces termes, à la date du 29 avril 1603, l'accueil que lui fait le Dauphin: «A onze heures et un quart j'arrive, de retour de Paris; je le salue, lui disant: «Monsieur, Dieu vous donne le bonjour.» Il ne fait pas semblant de me voir, mais se prend à courir et se cacher deçà delà, me guignant des yeux pleins d'allégresse et en passant tout riant, il me tendoit la main pour la baiser. Il en faisoit ainsi à ceux qu'il aimoit.» Il faut dire que presque toutes les fois que le médecin s'absente, il rapporte à l'enfant quelque jouet; c'est tantôt un suisse, un lion ou un cheval de poterie, tantôt un petit arc avec des flèches et quelques jours après «un bracelet d'ivoire pour mettre au bras à tirer de l'arc», tantôt un trompette turc à cheval ou un gendarme sur un cheval noir, tantôt, lorsqu'il commence à grandir, une arbalète à jalet.
Le Dauphin va souvent dans la chambre de son médecin regarder des livres d'images: ceux de Gesner sur l'histoire naturelle, dont les estampes d'animaux et d'oiseaux amusent et instruisent l'enfant; le livre des bâtiments de Vitruve et celui des antiquités de Rome, dont il demande «la raison de chacune des figures», ou encore des livres et des cartes de géographie, et même l'_Hippostologie_, dont l'auteur lui «rend raison de toutes les figures». Aussitôt que l'enfant peut comprendre que son médecin tient un registre «journalier» de ses faits et gestes, Héroard essaye d'user de ce moyen pour exercer sur lui une influence salutaire; ainsi, le 16 juin 1604, le Dauphin vient en la chambre de son médecin. «Je tenois sur ma table, dit Héroard, la liasse de mon journalier pour le montrer à Mme de Panjas (dame d'honneur de la duchesse de Bar) qui étoit avec Mme de Montglat. «Ce livre, Monsieur, lui dis-je, c'est votre histoire pisseusse.» Il répond: «Non.—C'est votre histoire breneuse.» Il répond: «Non.—C'est l'histoire de vos armes.» Il répond: «Oui.» En s'exprimant ainsi sur la forme de son journal, le médecin allait, sans s'en douter, au-devant du reproche que Tallemant des Réaux devait lui adresser un jour dans son _Historiette_ de Louis XIII.
Le 23 janvier 1606 le Dauphin demande à Héroard: «D'où venez-vous?—Monsieur, je viens de mon étude.—Quoi faire?—Monsieur, je viens d'écrire en mon registre.—Quoi?—Monsieur, j'étois prêt à écrire que vous avez été opiniâtre.» Il me dit, à demi pleurant: «Ne l'écrivez pas.» Le 25 septembre 1607, le Dauphin, dit encore Héroard, «s'amuse à écrire et à peindre, m'appelle pour me montrer son ouvrage, et me le donne en intention de le mettre en mon registre.» Cependant, il faut bien l'avouer, Héroard transcrit parfois, et sous la dictée même du Dauphin, quelques-unes de ces «paroles honteuses» dont, en d'autres occasions, il cherche à le reprendre.
Héroard, qui voulait élever les enfants plutôt par la voie de la douceur que par celle de la rigueur, devait cruellement souffrir dans ses principes et dans sa tendresse pour le Dauphin, lorsque l'enfant était châtié. La première fois que le Dauphin est fouetté (9 octobre 1603), c'est en l'absence d'Héroard, et un peu plus tard, le 7 janvier 1604, jour où «on met le Dauphin en si mauvaise humeur qu'il fault de crever à force de crier», le médecin ajoute: «Tout fut en si grande confusion que je n'eus point le courage de remarquer ce qu'il fit, sinon qu'il vouloit battre tout le monde, criant à outrance; fouetté longtemps après.» Héroard devait intervenir souvent pour demander grâce, sous prétexte de santé, et on se cachait un peu de lui pour punir l'enfant. Ainsi il écrit, le 2 mars 1607: «Fouetté comme je suis entré en la chambre; j'ai trouvé Mme de Montglat en colère contre lui et marrie de ce que j'ai rencontré la chambre ouverte.» Le 28 juin 1607 Héroard est plus heureux; le Dauphin éveillé à huit heures «se jette du lit à bas, fait fermer les portes de peur que Mme de Montglat ne lui donnât le fouet, qu'il craignoit pour des fautes faites le jour précédent; elle vient, il y court pour l'empêcher; j'obtiens grâce, il ouvre».
On peut juger, par quelques autres passages du journal, de la profonde affection que le médecin éprouve pour l'enfant et de l'attachement toujours croissant du Dauphin pour lui. Voici, par exemple, à la date du 20 décembre 1606, une scène où figurent Héroard et sa femme: le soir, en le déshabillant pour le coucher, la nourrice du Dauphin «lui tire tant soit peu un cheveu; il s'en prend à crier et plaindre fort dolentement. Ma femme lui dit: «Mais, Monsieur, vous criez tant pour un cheveu, vous ne sauriez plus crier pour un coup d'épée?—Je m'en soucie bien, d'un coup d'épée!» répond le Dauphin. Ma femme réplique: «Monsieur, et pourquoi ne vous soucieriez-vous pas d'un coup d'épée?—Pour ce que je serois mort,» dit-il avec façon, comme ne se souciant et se déplaisant de la vie», et le bon médecin, tout attendri, ajoute en marge: «Il m'en arracha des larmes.»
Le 21 juillet suivant, autre scène qui demande une petite explication préliminaire. Le médecin craignait beaucoup pour l'enfant l'usage du vin; Henri IV, au contraire, toutes les fois que son fils dînait avec lui, en faisait verser au Dauphin qui y prenait goût, et alors Héroard effrayé ne manque jamais d'inscrire en marge de son journal: «_Nota, nota._ Son goût pour le vin; il y faudra prendre garde.» Donc, le 21 juillet 1607, le Dauphin s'avise de demander du vin à son dîner, et à la première observation qu'on lui fait, répond: «Bien, c'est tout un, donnez m'en,» et, raconte Héroard, «il me regarde et me commande de lui en faire donner. Je lui dis: «Monsieur, il vous feroit mal.—Papa le veut.—Monsieur, c'est quand vous mangez avec lui.» Il commence à s'échauffer de colère: «Vous êtes un homme de neige, vous êtes laid!—Oui, Monsieur, mais vous ne boirez pas de vin, car il vous feroit mal.» Sur ce refus il prend un couteau et, tout ardent de colère, m'en menace. Je lui dis: «Adieu, Monsieur, je m'en vais tout à fait.» Je pars et m'en allai en ma chambre; il envoie plusieurs fois vers moi, et, après plusieurs refus, je retourne. Il dit qu'il est bien marri de ce qu'il a fait et que jamais il n'y retournera, demande à boire. On lui sert de son breuvage dont il ne vouloit pas, en boit fort peu et par menace. Il est toujours sur ce vin, il en vouloit, je lui résiste encore: «Je vous aime point, vous êtes un bel homme de neige.—Monsieur, je l'écrirai au Roi, ou je m'en irai le lui dire.—Je m'en soucie bien.—Bien donc, Monsieur, puisque je ne vous sers plus de rien, adieu, je m'en vais tout à bon trouver le Roi.» Je pars, il envoie plusieurs fois après moi; je ne y retourne plus, cependant il continue à dîner. A deux heures il vient en ma chambre, après s'être informé de lui-même si je m'en allois; on lui dit que oui, et que c'étoit en carrosse: «Ho! son carrosse est à Vaugrigneuse et celui de Mamanga est à Paris!» Mme de Montglat le conduisoit, il marchandoit à entrer; il entre, je le salue sans dire mot; il s'en vient enfin à moi: «Je vous prie, ne vous en allez pas!—Monsieur, que voulez-vous que je fasse ici, auprès de vous, puisque vous ne voulez pas faire ce qui est pour votre santé? je ne y sers plus de rien.—Je fairai plus;» et la paix fut faite.»
Une autre fois, pendant que le Dauphin est à Fontainebleau, son frère naturel le chevalier de Verneuil est pris de la rougeole, et le Roi écrit le 20 mars 1608 à Mme de Montglat: «Pour ce que M. Hérouard à cause de cela ne le peut voir, de peur d'apporter du mal à mon fils le Dauphin et à mes autres enfants, j'envoie Hubert, l'un de mes médecins que vous connoissez, et qui vous rendra cette-ci de ma part, pour avoir soin de la santé de mon fils de Verneuil et lui ordonner ce qu'il jugera à propos, avec l'avis dudit Hérouard.» Le médecin Hubert arrive avec cette lettre et le Dauphin demande à Héroard ce qu'il venait faire. «Monsieur, lui dis-je, c'est pour me relever; il vient en ma place.» Rougissant et souriant, il me saute au col: «Ha! vous vous moquez, je veux pas!»
Quelque temps avant que le Dauphin ne fût remis entre les mains des hommes, Héroard, et cette fois nous le savons par son journal même, à la date du 15 juillet 1608, avait été maintenu, grâce à l'intervention de Marie de Médicis, dans la place de premier médecin du Dauphin. Une première lacune, assez inexplicable, se rencontre dans son registre pendant les dix jours qui précèdent la prise de possession du Dauphin par M. de Souvré. Quel que soit le motif de cette lacune, c'est ici le moment de donner un aperçu du livre que méditait sans doute le médecin depuis son entrée en fonctions près de l'héritier du trône, et dont il lui avait présenté un exemplaire le premier jour de l'an 1609. Ce livre, dont nous avons déjà cité quelques passages, est fort rare, et il est resté ignoré des biographes d'Héroard qui ont seulement connu la traduction latine qui en a été faite en 1617 par un autre médecin du Roi, Jean Degorris. C'est ce qui nous a déterminé à reproduire intégralement l'original dans l'appendice du journal.
Le livre _De l'Institution du Prince_ est écrit en forme de dialogue et divisé en six matinées. L'auteur suppose que, dès la première année de la vie du Dauphin, il rencontre dans le parc de Saint-Germain le futur gouverneur de l'enfant, M. de Souvré, et que celui-ci le consulte d'abord sur la santé et sur le caractère du prince, puis qu'il lui demande ses conseils sur la manière de l'élever. Dans le premier dialogue, Héroard, après avoir signalé avec toutes sortes de précautions le tempérament colère du Dauphin, trace de la gouvernante un portrait idéal qui n'est pas celui de Mme de Montglat et qui est par conséquent une critique indirecte du choix fait par le Roi. Il passe ensuite au commencement d'instruction que, dès l'âge de deux ans, on peut donner à l'enfant, en ce qui concerne la religion, la lecture et l'écriture. Il recommande, pour cet âge «tendrelet», les Proverbes de Salomon, les histoires tirées de la Bible, les quatrains de Pibrac, les fables d'Ésope; et en effet on voit dans les sept premières années de son journal le Dauphin à peu près élevé dans le sens de ce dialogue préparatoire.
Dès la seconde matinée l'auteur, qui jusque-là s'est renfermé dans une période sur laquelle il n'y a plus à revenir, entre dans le vif de la question et trace à M. de Souvré la route qu'il doit suivre pour «d'un enfant fait en former un homme, et de cet homme prince en façonner un roi». Les fonctions de gouverneur et de précepteur le préoccupent tout d'abord, et l'on pense bien que, pour le premier, Héroard se contente d'indiquer à son interlocuteur ce qu'il désirerait qu'il fût pour son prince. Quant au précepteur, le médecin dit modestement: «Il me seroit plus malaisé de le trouver que de le peindre. Je désire pour cette charge un homme mûr d'âge et de sens, de bonne vie et louable réputation; un homme sans reproche et droit en ses actions, d'honnête extraction, instruit aux bonnes lettres, l'esprit poli, de courage élevé, sans vanité, non pédant;..... qui soit d'une agréable conversation, de bon et ferme entendement; industrieux, après avoir bien su connoître le naturel, l'inclination et la portée de l'esprit de ce prince, à lui faire goûter la douceur des semences de la piété, des bonnes mœurs et de la doctrine; ayant fait naître dextrement en son âme le désir d'apprendre et de bien retenir ce qu'il jugera propre; et en somme de telle vie qu'elle prêche à l'égal de ses enseignemens.»
La troisième matinée est consacrée par l'auteur à exposer le plan des études que, suivant lui, le prince doit suivre pendant une période d'environ six années, et le programme qu'il trace est traité avec une grande connaissance du caractère du Dauphin et un esprit que l'on appellerait aujourd'hui très-libéral.
Héroard demande qu'on enseigne d'abord au prince la piété et la «prudhomie» par «un petit _Catéchisme_ fort abrégé, et qui contienne seulement les choses nécessaires, et celles que le long et légitime usage a fait passer en nature de loi, ayant à prendre soigneuse garde de ne point faire un superstitieux au lieu d'un homme pie et vraiment religieux; ne se trouvant aucune chose plus contraire à la religion chrétienne pure, sans fard et sans macule, comme est la superstition: celle-là forme l'homme doux, débonnaire, hardi et charitable, engendre en lui l'amour, la révérence et la crainte de Dieu, et la paix en son âme; et celle-ci le transforme en une bête brute, plein de félonie, de cruauté, de lâcheté et bête impitoyable, lui laissant dedans sa conscience l'inquiétude perpétuelle qui la remue par la peur et l'effroi qu'il va s'imaginant de la seule justice et vengeance divine.»
Le médecin qui avait composé pour le tombeau de Ronsard l'épitaphe que nous avons rapportée devait insister sur l'étude des «bonnes lettres», et il le fait avec un sentiment de retour vers le passé et de regrets sur le temps où il écrit. Les Lettres ont, dit-il, «cette vertu de donner l'embellissement, la vigueur et la force à l'esprit de l'homme, si elles y rencontrent un bon sens naturel, et la tête bien faite;» il conseille «de l'en instruire autant qu'il se pourra, étant très-raisonnable que celui qui doit un jour commander à tous, les surpasse aussi trétous en suffisance. C'est un bien certes plus aisé à souhaiter qu'à espérer pour notre jeune prince, vu le siècle où nous sommes, où la vieille rouillure d'une cuirasse est plus en prix que l'excellence de la splendeur et lumière de la doctrine; ce sont malheurs qui suivent à la queue des guerres intestines. Mais espérons que le Roi son père appellera auprès de sa personne des pareilles lumières à celles-là que nos pères ont vues reluire de leur temps autour de celles de quelques-uns de ses prédécesseurs; et tout ainsi comme il travaille incessamment pour le repos et la grandeur de son empire, qu'il ne sera moins curieux d'épargner quelques heures pour les donner à son Dauphin, et aviser à faire tout ce qu'on peut imaginer pour élever ce fils au degré le plus haut de la perfection où l'homme puisse atteindre par les voies humaines: pour, après infinis labeurs soufferts en cette vie, remporter dans le ciel, pour le comble de ses trophées, cette joie en son âme d'avoir remis entre les mains de ce cher enfant un royaume assuré, florissant et paisible, et de tous ses sujets l'obligation d'une étreinte éternelle de leur avoir laissé un fils pour successeur, c'est-à-dire un prince des plus parfaits et accomplis, et rétabli en sa personne l'honneur des bonnes lettres sur le trône royal, leur estime à la Cour et par toute la France. C'est toujours acte digne de gloire en un bon père de laisser un enfant semblable à soi.»
Cependant Héroard désirerait que le Dauphin continuât à être élevé loin de la Cour. Je souhaiterais, dit-il, un lieu particulier «pour y laisser ce jeune prince jusques à ce qu'il eût apprins ce que l'on peut savoir, pour être aucunement capable d'apprendre de soi-même, et tant que l'âge avec l'instruction eût un peu façonné ses actions, formé son jugement, et du tout égoutté ces petites humeurs qui accompagnent communément les premières années de la vie; ce qui seroit, à mon avis, fort à considérer en cette nourriture. Car si le Roi trouvoit bon de ne le voir que par fois, il n'en rapporteroit que le contentement du profit remarquable qu'il y verroit de temps, et n'auroit pas le déplaisir des mauvaises créances qui pourroient échapper aucune fois, en sa présence, à la foiblesse de son âge..... J'estime toutefois qu'il le voudra retenir auprès de sa personne, là où j'espère que, pour l'amour extrême qu'il porte à Sa Majesté et l'incroyable crainte qu'il a de lui déplaire, et sur la connoissance que je puis avoir acquise de son bon naturel, de la portée et de la force de son entendement, et assuré de votre vigilance, il réussira selon nos vœux et nos espérances. Et pourtant, Monsieur, ne laissez pas à renforcer vos gardes à ce que la bonne semence que vous aurez jetée dans ce bon fonds ne soit enlevée par les vents des débauches, naturalisées aux Cours des grands.»
Après avoir indiqué du quelle manière on doit enseigner au Dauphin les préceptes de la langue latine «sans perdre le temps sur ces principes, par les longueurs dont usent ceux qui ont mis en trafic l'instruction de la jeunesse,» et avoir recommandé l'étude de Cicéron, «le plus pur et le plus élégant entre tous les Latins», Héroard indique comment doit être employée la journée du prince et ne demande pas plus de quatre heures de travail pour l'enfant: «Vêtu et tout prêt à sept heures,» il doit se mettre à l'étude jusqu'à neuf, aller à l'église, puis se récréer jusqu'à onze, heure de son dîner, reprendre l'étude de une heure après midi jusqu'à trois, puis être «libre jusques à six, heure de son souper; et son coucher à neuf».
Le médecin revient ensuite à son plan d'études. Il regarde celle de la langue grecque comme inutile, «d'autant qu'elle n'est que pour ceux qui font particulière profession des lettres, et sans usage aujourd'hui;... mais on lui apprendra, au lieu de celle-là, les langues vulgaires des nations voisines, avec lesquelles les affaires de ce royaume se mêlent ordinairement le plus». Pour les sciences mathématiques, Héroard recommande d'abord que l'étude «des nombres tienne le premier lieu, comme l'entrée pour pénétrer à toutes», puis la géométrie, la géographie, l'astronomie et la mécanique qui «lui sera, dit-il, nécessaire, pour être la science qui donne les inventions de composer et fabriquer toutes les sortes de machines, étant ici à remarquer l'inclination extrême qu'il y a de la nature». Le médecin termine son programme par cet éloge remarquable de l'étude de l'histoire: «Je tiens, ajoute-t-il, que l'histoire est l'école des princes et que le nôtre y doit être nourri pour y apprendre à vivre et la manière de bien faire sa charge, et se rendre meilleur par l'imitation ou dommage des autres. C'est où il trouvera des yeux pour tous ceux qui seront sous son obéissance; c'est une glace de cristal, le miroir de la vie, où il verra en la personne d'autrui louer ses actions sans flatterie, et les blâmer sans crainte. C'est un bon conseiller, sans passion, et ami très-fidèle, duquel il apprendra les dits, les faits et les conseils des princes et des grands personnages. Sa connoissance est si utile et nécessaire que, la savoir parfaitement, c'est, vivant notre vie, vivre de celle des autres qui ont vécu, et acquérir les siècles tout entiers par l'emploi fait à la lecture d'un petit nombre d'heures, hâtant notre vieillesse sans abréger la vie, en tant qu'elle est la vieillesse des jeunes gens;.... cette seule école.... lui fera voir les choses jà passées pour se savoir souplement gouverner sur le train des présentes et pourvoir aux futures. Et de ce lieu il tirera ce maître conducteur pour le tenir inséparable auprès de sa personne et lui donner à faire le ménage de ses actions et de ses pensées, et en effet pour lui confier sa fortune et sa vie. C'est en somme ce que je pense qui se peut proposer comme un projet pour l'accomplissement de la première partie de cette instruction.»
Comme délassement et récréation, Héroard recommande la musique «non pour chanter, mais pour l'écouter et prendre plaisir», puis «le promener, danser, sauter, courir, jouer aux barres, à la paume et au pale-mail, se promener à cheval, la chasse de l'oiseau, celle du lièvre avec des lévriers». Le médecin a oublié parmi ces distractions une de celles qui plaisait le plus au Dauphin, celle du dessin et de la peinture.
La quatrième matinée est employée par l'auteur à revêtir le prince «de sa robe royale», c'est-à-dire à indiquer les vertus et les conseils qui doivent «le rendre capable de pouvoir dignement à l'avenir tenir le trône de ses pères». On peut croire que dans les trois derniers dialogues, qui deviennent de plus en plus des monologues, Héroard s'adresse moins à M. de Souvré qu'au Dauphin même, puisque ce livre est, dit-il dans son journal, «fait pour lui». L'auteur cherche à lui inspirer l'amour de ses futurs sujets, et lui dit «qu'étant né, comme il est, dedans cette royale et ancienne famille qui domine sur les François, c'est pour y être le maître un jour et commander sur eux, non point en étranger, les gourmandant outrageusement pour satisfaire à l'abandon de ses cupidités, mais en père et en roi, ayant toujours devant les yeux ces paroles du peuple saint et celles de son roi: _Nous sommes, sire, vos os et votre chair, et vous êtes, mes frères, et ma chair et mes os_; pour y apprendre que le devoir d'un bon et sage roi, c'est de conduire et gouverner son peuple avec amour de frère et charité de père, s'il en veut retirer une franche et prompte obéissance. Nourrissant donc dedans son âme une si sainte intention, il régira ses peuples, les contenant en leur devoir par une juste égalité, mère, nourrice et gardienne de toutes choses, armé de la JUSTICE et tenant en sa main cette balance qu'il a portée, du ciel à sa nativité.»
Il lui conseille de faire «peu de nouvelles lois, la multiplicité étant indubitable marque d'une insigne corruption dans le corps d'un État; les vraies lois, ce sont les bonnes mœurs. Et puis un jour il doit entrer en la possession d'un royaume comblé de bonnes lois, toutes fois accablé dessous la pesanteur du tas de ces formalités qui en ont prins la qualité et occupé la place, par la malice industrieuse de quelques-uns, qui ont rendu vénale la poursuite de la justice, et convertie en un métier de sordide déception. C'est un mal envieilli où il faudra qu'il remédie à temps, avec prudence et bon conseil, faisant faire une élection de toutes les meilleures lois, pour en garder l'usage».
Il lui prêche la clémence, en lui citant pour exemple «les actions du Roi son père, lequel donnant par préférence ses intérêts particuliers aux offenses publiques, n'a point trouvé plus de secours en sa grande valeur qu'en sa rare clémence; ayant par les rayons d'icelle, comme un puissant soleil, dissipé les épaisses obscurités et profondes ténèbres où ce pauvre royaume étoit enseveli, lui redonnant le jour et la sérénité dont il jouit et s'éjouit par toutes ses parties».
Il recommande encore au prince, entre autres vertus, la foi dans la parole jurée, la libéralité, la chasteté «comme l'une des tutrices de la santé du corps et l'un des contrepoisons des souillures de l'âme», le prévient contre son inclination à la colère et surtout contre les flatteurs et les effets de la flatterie. Voici les moyens qu'il lui indique «pour découvrir l'hypocrisie de ces galants» et lui apprendre à «reconnoître les flatteurs dessous le masque de l'affection»: Vous les verrez en général, dit-il, «souplir comme couleuvres et complaire en toutes façons, couler toujours sans résistance aucune de fait ne de parole, et surpasser aucunes fois les vrais amis et les plus fidèles serviteurs, en soin, en diligence, et en tout autre témoignage qui se peut rendre d'une sincère affection. Ayant connu qu'il n'y a rien entre les hommes qui les oblige plus étroitement que de se voir aimés et voir aimer pareillement les mêmes choses qui leur sont agréables, ..... ils s'étudient à imiter entièrement et à tromper, en imitant les mœurs, les complexions et les façons de faire, et tous les exercices où ils s'apercevront que le prince prendra plaisir. S'il est voluptueux, ils seront des Sardanapales; s'il est d'humeur colère, ils seront furieux; s'il est mélancolique, ce seront des Timons; s'il contrefait le borgne, ils se feront aveugles; s'il a la goutte au bout du doigt, ils feindront de l'avoir nouée par toutes les jointures; si les Lettres lui plaisent, ils auront toujours en parade un livre pendant à leur ceinture; et s'il se plaît à la chasse du fauve ou de la bête noire, ils porteront dedans leur sein les meutes à douzaine et, sans partir d'un cabinet, avaleront les forêts toutes crues. Ces gens ici, gens sans honneur, qui n'ont non plus de honte qu'ils ont de conscience, pleins d'artifices dissimulés et doubles, on les verra railler, mentir effrontément, médire, bouffonner et tirer de leur forge des petits contes pour lui donner à rire, frappant aucunes fois sur leurs intimes amis et sur eux-mêmes, plutôt que de n'avoir aucune chose à lui dire, ne tâchant qu'à complaire à quel prix que ce soit; faire parfois de bons offices en public pour être crus, et assommer après, comme on dit, dessous la cheminée; dire du bien pour avoir loi de nuire, ne parlant qu'à demi; tous variables à dessein en leurs opinions, donnant au noir la blancheur de la neige, à la blancheur la noirceur de l'ébène, et réprouvant, selon l'occasion, ce qu'ils auront auparavant loué; puis exaltant jusques au neuvième ciel les mêmes choses qu'ils auront réprouvées et ravalées jusques au centre de la terre..... Ils sont mouvans, actifs et assidus, et vont chauffant la ceinture à chacun, s'entremêlent de tout. Ils savent faire tout, ils sont tout, ils font tout, et devant lui les bons valets, faisant valoir impudemment des services non faits ou à faire, en parole, se présentant souventes fois sans respect et sans sujet à des imaginaires, jusques à souffler sur le manteau, ou le poil ou la plume qu'ils n'y auront point vue. Jamais tant serviables, voire invincibles, que aux choses déshonnêtes, ne moins qu'aux vertueuses; car s'il se parle de porter le poulet, ils élancent la main tout les premiers pour en faire l'office.... Voilà ce peu d'observations qui s'est pour cette fois représenté à ma mémoire, touchant cette sorte de faux visages qui, par le grand malheur des princes et des rois, font leur repaire coutumier au milieu de leurs Cours, dans leurs conseils, dans leurs palais, dedans leurs chambres, dedans leurs cabinets, où, en toute saison, elles trouvent de quoi à faire proie de tout âge.» Donc, «quand il entendra quelqu'un louer son nom, admirer ses vertus, magnifier toutes ses actions, le nommant prince juste, clément, fidèle, libéral, courageux, courtois, doux, et galant entre les dames, et l'honorant de telles ou de pareilles qualités vertueuses, qu'il entre en soi-même pour y faire une vive recherche de la vérité, éprouvant ces paroles sur la pierre de touche du jugement intérieur, qui ne peut s'abuser, pour reconnoître si elles sont de bon ou de mauvais aloi, et considère à froid s'il ressent en son âme du repentir ou de la honte de n'être rien moins que cela.» Louis XIII aurait pu faire plus de profit de cette verte tirade, dans laquelle son médecin cherchait à le prémunir contre sa propension naturelle à choisir parmi ceux qui l'approchaient un «mignon» comme le soldat Descluseaux ou des «favoris» comme Luynes et Cinq-Mars.
Les cinquième et sixième matinées sont consacrées à exposer l'art de gouverner, et l'auteur s'y flatte de l'espoir que c'est de Henri IV lui-même que le Dauphin apprendra «à connoître en masse quelle est la composition et la situation» du royaume, les lois et coutumes des provinces, «les humeurs des hommes» qui y commandent, la nature du peuple français, «ses changemens, ses inégalités et mouvemens divers, par où ce prince puisse juger de l'instabilité des dominations, étant fondées sur la mobilité d'un sujet si bizarre, et apprendre que toutes prennent fin, mais plus tôt ou plus tard, selon les bons ou mauvais moyens, les forts ou les foibles liens que chaque prince employe pour établir et maintenir la souveraineté; et que cet établissement et conservation dépend de la prudence, du bon entendement et de l'expérience du prince souverain, pour savoir retenir à l'ancre du devoir l'inconstance de ce vaisseau par les câbles de bonnes lois divines et humaines, et former son autorité par la bonne opinion dont il rendra aimable sa personne, admirable par sa vertu, et redoutable par la réputation et la propre puissance de son État, non-seulement à ses sujets, mais envers les peuples voisins et nations lointaines, étant certain que sans l'autorité il n'y a plus de domination.»
Héroard continue cependant à exposer ses propres idées sur le choix des personnages à nommer aux dignités, aux «charges d'importance,» aux ambassades, au commandement des armées, dans les conseils de l'État et dans la maison du prince. En ce qui concerne les impôts il conseille que les «tributs soient modérés, assis également, et demandés à une seule fois, non imposés sur un fond déshonnête»; que le prince «se tienne aux anciens, évite les nouveaux, et de nom et d'effet, autant comme il pourra, et que la seule nécessité des affaires publiques lui en fasse la loi. Si elle est si grande qu'elle le force, pour le salut commun, d'avoir recours aux nouveautés et moyens extraordinaires, ayant fait reconnoître, non par prétextes déguisés, ains par causes notoires, le péril de l'État, c'est aux peuples alors à les donner à double main, au prince à les contraindre quand ils refuseront, sans en venir, s'il est possible, à cette extrémité de saisir le troupeau, ne le bœuf, ne la vache, ne d'enlever le couvert des maisons, ne se prendre aux personnes pour leur faire épouser l'effroi d'une triste prison, ou faire souffrir quelque peine. Il choisira des gens de bien pour les lever et recueillir, et pour les mettre après en son épargne, sous la clef de personnes fidèles; et que ce soit un réservoir pour subvenir aux soudaines émeutes et aux affaires de l'État; les dépense à propos et les ménage mieux que si c'étoit son bien particulier, se rendant libéral tant seulement du sien, mais chiche de celui de la république. Ainsi faisant, il bâtira un autre trésor dans le cœur de ses sujets, qui ne tarira point, et se verra par ces moyens extrêmement puissant, pour autant que le prince qui a leur cœur est assuré d'en avoir à sa discrétion la bourse.» L'auteur indique ensuite l'emploi de cette «épargne» destinée à munir les «arsenaux de toutes sortes d'instrumens et de machines propres à la guerre, et de matériaux pour en faire à loisir»; à «fortifier à bon escient, ou faire de nouveau des places fortes dessus les avenues, pour empêcher l'invasion soudaine et arrêter ou rompre les desseins d'une force ennemie»; à garnir «les havres et les ports de certain nombre de navires et de galères». Puis il descend dans le détail des «régimens de gens de pied et de gens de cheval», de leurs exercices, et va jusqu'à prévoir les circonstances dans lesquelles le prince pourra se trouver un jour à la tête de ses armées. Puisque le Roi, dit-il en terminant, veut que son fils «entre en son conseil à l'âge de douze ans, et qu'il se façonne et fasse son apprentissage dans cette école de la chose publique, depuis cet âge jusqu'à celui qui le rendra majeur par les lois du royaume», on peut penser que «Sa Majesté, pour couronner cette œuvre, prendra plaisir aucunes fois d'employer en la personne de son Dauphin tout ce que le long temps et la pénible expérience lui ont si chèrement apprins, et plus par aventure qu'à nul autre des princes qui vivent sur la terre. Mais pource que je sais qu'il n'y a rien dessous le ciel qui ne soit périssable et sujet à sa fin, même que les grandeurs des plus puissans empires ont leur point limité, je prie Dieu et le supplie de vouloir différer le décret final préordonné sur cette monarchie, à ce que la tempête n'en tombe sur ce prince, et que jamais elle ne puisse choir sur les rois de son nom, de le garder et conserver toujours sous l'abri de ses ailes, gouverner et conduire toutes ses actions, et lui permettre de régner après Sa Majesté paisiblement, heureusement et à longues années.» Toutes ces leçons du sage et fidèle médecin, toutes ces prévisions qu'il se plaisait à émettre dans son livre _De l'institution du Prince_ devaient être déjouées un an plus tard par la mort prématurée de Henri IV, l'avénement au trône d'un enfant de huit ans et la régence de Marie de Médicis.
Dès que le Dauphin passe sous le gouvernement de M. de Souvré, le journal d'Héroard commence à devenir plus concis et l'on y rencontre de moins en moins ces conversations, ces reparties, ces détails de mœurs qui, pendant les premières années de la vie de Louis XIII, font de ce journal un document unique en son genre. Jean Héroard devait cependant conserver longtemps encore auprès du Roi les fonctions qu'il avait remplies auprès du Dauphin; le 25 mai 1610, écrivait-il dans son registre, je reçus de la Reine «l'honneur du commandement qu'elle me fit de servir le Roi en qualité de premier médecin». Bien qu'alors âgé d'environ soixante ans, il passa encore dix sept années dans ce service, rendu de plus en plus pénible par les voyages et les campagnes de Louis XIII. Lors d'un de ces voyages, celui fait en 1614 par le Roi dans les provinces d'Anjou, de Poitou et de Bretagne, le premier médecin se trouvant indisposé avait, le 10 septembre, quitté Louis XIII à la Ferté-Bernard et il était venu se reposer dans sa terre de Vaugrigneuse, située sur le chemin de Chartres à Paris. Cinq jours plus tard, le Roi, qui rentrait à Paris pour la déclaration de sa majorité, «passe par Angervilliers, et là, enregistre Héroard avec un bonheur facile à comprendre, nous fait l'honneur non espéré ne attendu, et de son propre mouvement, de venir à Vaugrigneuse... Il arrive à neuf heures et demie, va au jardin, au clos, déjeûne de ce qui se trouva de prêt.» Le Roi trouva si bon le pain de son médecin «qu'il en fit prendre et emporter trois».
Nous pourrions revenir ici sur les diatribes latines dirigées contre Héroard par Charles Guillemeau, alors premier chirurgien de Louis XIII, et qui, dit Éloy dans son _Dictionnaire historique de la médecine ancienne et moderne_, «ne cessoit de blâmer la conduite du premier médecin dans toutes les incommodités du Roi, et de le poursuivre de ses basses manœuvres et de ses sourdes détractations»; mais en ce qui concerne la vie d'Héroard, comme dans les extraits de son journal, nous nous abstenons, autant que possible, de toucher à des questions médicales qui ne sont pas de notre ressort. Il est certain, d'après le _Journal_ d'Arnauld d'Andilly, que le premier médecin avait des ennemis auprès du Roi; l'on y lit à la date du 19 octobre 1616: «Le Roi se trouve mal d'une fort grande colique qui lui donne quelque peu de tranchées. M. Hérouard étoit lors à Vaugrigneuse; on se voulut servir de cette occasion pour lui faire un mauvais office;» et plus loin, au commencement de septembre de la même année, Arnauld d'Andilly ajoute: «On continue à vouloir faire de mauvais offices à M. Hérouard, lequel, voyant le Roi guéri, lui fit demander son congé par M. de Luynes, dont le Roi se fâcha extrêmement et dit qu'il ne souffriroit jamais qu'il le quittât.»
Dans son _Histoire des Secrétaires d'État_, publiée en 1668, Fauvelet du Toc prétend que lorsque Charles le Beauclerc fut nommé secrétaire d'État en 1624, il le fut «avec un applaudissement si universel que le cardinal de Richelieu, qui commençoit à s'introduire au ministère, en eut de la jalousie; il appréhenda qu'il ne fît quelque obstacle à son élévation, et ne put s'empêcher de dire qu'il ne craignoit que deux hommes auprès du Roi, M. le Beauclerc et Hérouard, premier médecin de Sa Majesté.» Si ce mot est historique, il faudrait peut-être ajouter foi à un document d'après lequel «le sieur Hérouard» est compris parmi les personnages «emprisonnés sous le ministère du cardinal». (_Archives curieuses de l'histoire de France_, 2e série, tome V.) Cette détention pourrait être la vraie cause d'une des longues interruptions qui existent dans les dernières années du journal et que des notes ajoutées après coup attribuent à la négligence de la veuve et des parents d'Héroard qui auraient «misérablement perdu, pillé, dissipé et vilainement employé» de nombreux cahiers du manuscrit.
Les regrets que causent sur certains points ces lacunes sont pourtant, il faut l'avouer, un peu atténués par la sécheresse, la rareté des informations utiles données par le médecin, au moment où son grand âge ne lui permet plus de voir et d'entendre par lui-même. Ainsi, dès le 13 août 1620, il en est réduit à écrire, lors d'une entrevue de Louis XIII avec sa mère: «Les paroles, je ne les sais pas.» Les réserves, les expressions «j'ai appris que» ou «je n'y étois pas» reviennent de plus en plus fréquemment sous sa plume. Louis XIII conserva pourtant jusqu'aux derniers moments de son vieux médecin la confiance et l'amitié qu'il lui avait toujours témoignées. Le 24 janvier 1628, Héroard, qui avait suivi son maître au camp devant la Rochelle, écrivait encore dans son registre: «J'arrive à Aitré, mandé en diligence; j'arrive à neuf heures du soir, le Roi étoit couché. Il m'envoie commander de me trouver le matin à son lever; j'ai l'honneur de le voir à sept heures;» et le premier médecin donne pour la dernière fois son avis dans la consultation à la suite de laquelle le Roi est saigné. Cinq jours après Jean Héroard, «saisi de maladie à Aitré», y meurt le 11 février 1628, «visité en sa maladie par Sa Majesté et regretté après sa mort par Sa dite Majesté en ces paroles: «J'avois encore bien besoin de lui.» Ce dernier fait est rapporté dans un livre publié en 1653, par Simon Courtaud, ancien médecin de Louis XIII et neveu maternel d'Héroard.
Nous avons suivi, pour la date de mort de Jean Héroard, le registre de l'église paroissiale de Sainte-Marie-Madeleine de Vaugrigneuse dans laquelle son corps fut transporté et enterré le 28 février 1628, ainsi que la légende d'une médaille dont nous parlons plus loin. D'après une longue épitaphe qui existait encore dans le sanctuaire de l'église de Vaugrigneuse du temps de l'abbé Lebeuf, mais qui en a disparu et que le savant abbé transcrit avec quelques fautes de lecture ou d'impression, Héroard «décéda à _Autré_ le _dixième_ jour de février en l'an _soixante-septième_ de son âge». Les deux manuscrits de la Bibliothèque impériale portent que Héroard décéda le _huitième_ février, âgé de _soixante-dix-huit ans_, dit le premier manuscrit, âgé de _soixante-sept ans sept mois_, dit le second qui ajoute «il étoit né le 12 juillet 1552». Cette dernière date ne paraît pas non plus bien exacte, mais dans tous les cas il y a erreur manifeste dans les indications qui donnent soixante-sept ans à Héroard au moment de sa mort, ce qui placerait sa naissance vers l'année 1561. Inscrit sur les registres de la faculté de Montpellier en 1571, Héroard devait avoir alors de dix-huit à vingt ans.
Les titres donnés à notre médecin par le registre de l'église de Vaugrigneuse et par l'épitaphe que rapporte l'abbé Lebeuf sont: Jean Héroard, chevalier, seigneur de Vaugrigneuse, de l'Orme le Gras et de Launay-Courson, conseiller du Roi en ses conseils d'État et privé, secrétaire de Sa Majesté, maison et couronne de France et de ses finances, premier médecin de Sa Majesté et surintendant des eaux minérales de France. L'épitaphe ajoute que, par son testament, Héroard «a voulu être inhumé dans sa chapelle qu'il a fait bâtir en cette église, laquelle il a fait rétablir en paroisse qui avoit été unie avec la paroisse de Briis plus de cent cinquante ans auparavant, et a voulu être fondateur de la paroisse de Vaugrigneuse...» On lit ensuite, ajoute l'abbé Lebeuf, que cette inscription a été apposée par les soins d'Anne Du Val, femme du même Jean Hérouard.» Si, comme le prétend Guillemeau, Héroard et ses parents appartenaient à la religion protestante, le médecin de Charles IX avait dû se convertir de bonne heure.
On possède de Jean Héroard un portrait gravé et une médaille, exécutés tous deux après sa mort et peut-être par les soins de sa veuve. Le portrait, indiqué dans la _Bibliothèque historique_ du P. Lelong comme étant d'_Ant. Bosse_, est sans nom de peintre ni de graveur et se trouve classé dans l'œuvre d'Abraham Bosse, dont le catalogue a été publié par M. Georges Duplessis. Héroard est représenté de trois quarts, à droite, dans une bordure octogone posée sur une console ornée de ses armoiries, d'azur au chevron d'argent accompagné de trois étoiles d'argent, avec la devise: _Jove dignus Apollinis arte_. La médaille, signée WARIN, porte au revers les mêmes armoiries, la même devise et cette mention: _Ob. XI fev. 1628_. Les indications données par le portrait et la médaille sont identiques: I. HEROARD S. D. VAVGRIGNEVSE P. MEDECIN DV ROY LOVIS XIII. Le nom du Roi manque seul sur l'inscription de la médaille, le reste est absolument semblable.
La veuve de Jean Héroard, Anne Du Val, dame de Vaugrigneuse et de l'Orme le Gras, lui survécut jusqu'en janvier 1640, ainsi que le constate le registre de l'église de Vaugrigneuse. La terre et seigneurie de Launay-Courson était échue à des neveux maternels d'Héroard, les frères Courtaud, qui la vendirent dès l'année 1634, ainsi qu'il résulte des titres de cette terre, appartenant aujourd'hui à M. le duc de Padoue.
Jean Héroard était mort depuis seize années lorsque son nom se trouva mêlé, d'abord incidemment, puis avec un éclat bien fâcheux pour sa mémoire, dans la controverse qui agita les Facultés de Paris et de Montpellier pendant la seconde moitié du dix-septième siècle. Un des neveux maternels et héritiers d'Héroard, Simon Courtaud, après avoir été, par la protection de son oncle, pourvu pendant quelque temps d'une charge de médecin par quartier, s'était retiré à Montpellier où il était devenu doyen de la Faculté. En 1644 Courtaud, dans un discours latin prononcé à l'ouverture de l'école de Montpellier, mentionne Héroard parmi les docteurs sortis de cette école qui avaient eu l'honneur d'occuper la première place auprès des rois de France. Cette apologie, imprimée à Montpellier, vient aux oreilles des médecins de Paris et provoque de la part de l'un d'eux, Jean Riolan, une longue réponse, publiée en 1651 sous le titre de _Curieuses recherches sur les Écoles de médecine de Paris et de Montpellier_, dans laquelle Riolan insinue en passant que Jean Héroard n'a pas été choisi parce qu'il avait étudié à Montpellier, mais parce qu'il se trouvait déjà auprès de Louis XIII, au moment de sa nomination comme premier médecin du Roi. Simon Courtaud réplique en 1653 par un gros in-4º intitulé: _Seconde apologie de l'Université en médecine de Montpellier, etc., envoyée à M. Riolan, professeur anatomique_, et là il reprend l'éloge de son oncle Héroard, à propos de la préférence donnée par les Rois à la Faculté de Montpellier sur celle de Paris, puis il attaque Charles Guillemeau comme ayant abusé de la confiance de son collègue et ami Héroard «pour muguetter la charge de premier médecin». C'est alors que l'année suivante Charles Guillemeau entre dans la lice avec le libelle latin dont nous avons extrait et traduit librement quelques passages; il y attaque, avec une violence inouïe, Héroard et son neveu qu'il n'appelle pas autrement que _le chien Courtaud_, et il termine sa brochure par ce parallèle entre Riolan et Héroard:
«Jean Riolan est né à Paris d'un père éminent dans les lettres et dans la médecine, et n'a fait qu'augmenter la gloire du nom de son père; Jean Héroard a eu pour père un méchant barbier de Montpellier et le plus ignare de tous parmi les barbiers. Jean Riolan, après avoir puisé les principes sacrés de l'art de la médecine à la Faculté de Paris, a reçu d'emblée son bonnet de docteur; Jean Héroard n'a jamais été reçu médecin, mais seulement bachelier dans votre École, et encore par la complaisance du grand conseil et du doyen de Montpellier. Jean Riolan a érigé des monuments immortels, divins, dans les lettres et dans l'art de la médecine; Jean Héroard n'a jamais écrit que son _Hippostologie_, ouvrage bien digne d'un vétérinaire et qui fait que toute la France s'écrie qu'il n'a jamais été un médecin royal, mais un médecin de cheval!» Enfin, nous en passons et des meilleurs, «est-il possible, dit-il à Courtaud, de comparer, sans la plus mortelle injure, Jean Héroard avec ce grand médecin Jean Riolan! Non! il faut le comparer, ton Héroard, à ces charlatans africains dont les éloges, et telle était la _Ludovicotrophie_ de ton oncle, tuaient les gens de bien, pétrifiaient les arbres, faisaient périr les enfants! à ces Triballiens et Illyriens, peuples de la même espèce, qui ensorcelaient par leurs regards et mettaient à mort tous ceux sur qui ils tenaient trop longtemps les yeux attachés! Ah! Roi infiniment trop bon! Ah! il t'a regardé trop longtemps de son mauvais œil, cet Héroard! Il faut le comparer encore avec ces sorcières de Scythie, appelées Bythies, avec cette race de Thibiens Pontiques dont Philarque écrit à Pline qu'ils avaient dans un œil deux pupilles et dans l'autre la figure d'un cheval, ce qu'un ami de la médecine peut bien dire d'un médecin de cheval, d'un archi-âne tel que Héroard!... Reléguons-le, cet Héroard maudit, qui a abrégé la vie de son Roi et n'a point péri lui-même, parmi ces peuples d'Éthiopie dont l'odeur et les exhalaisons communiquaient la peste par le seul contact de leur corps!»
On croirait vraiment, à entendre Guillemeau, que Louis XIII n'a pas survécu quinze ans à son premier médecin; mais est-il bien nécessaire d'insister plus longtemps sur ces invectives qui se reproduisirent, avec plus de virulence encore, dans deux brochures latines publiées l'année suivante et qui auraient été sans doute suivies de bien d'autres, sans la mort de Guillemeau, arrivée en 1656? Cédons pourtant à une dernière tentation, en ce qui concerne Guillemeau, pour rappeler, nous l'apprenons de lui-même, que ce médecin était un protégé du grand louvetier Saint-Simon, père de celui qui s'est montré lui-même si passionné et si injuste dans ses célèbres _Mémoires_. Les injures, les calomnies si peu fondées qu'elles soient, laissent toujours après elles, surtout lorsqu'elles se produisent après la mort et que les individus attaqués ne peuvent plus se défendre, des traces profondes, des préventions invincibles. C'est ainsi que Guy Patin, dont l'esprit satirique était d'ailleurs tout disposé à prendre parti pour la Faculté de Paris dont il était doyen, écrivait encore en 1663 à son ami André Falconet, médecin de Lyon: «M. Bouvard m'a dit autrefois qu'il avoit entretenu le feu Roi du mérite et de la capacité de quelques médecins par les mains de qui Sa Majesté avoit passé, et après qu'il lui en eût dit ce qu'il en savoit, que le Roi s'écria: «Hélas! que je suis malheureux d'avoir passé par les mains de tant de charlatans!» Ces messieurs étoient Héroard, Guillemeau et Vautier. Le premier étoit bon courtisan, mais mauvais et ignorant médecin. M. Sanche, le père, m'a dit ici l'année passée que cet homme ne fut jamais médecin de Montpellier.»
Vers la même époque Tallemant des Réaux disait dans son _Historiette_ de Louis XIII: «J'oubliois que son premier médecin Hérouard a fait plusieurs volumes qui commencent depuis l'heure de sa naissance jusqu'au siége de la Rochelle, où vous ne voyez rien, sinon à quelle heure il se réveilla, déjeuna, cracha, p...., ch... etc.» Le savant et dernier éditeur de Tallemant, M. Paulin Paris, cite en note un autre livre intitulé: _La santé du Prince, ou les soings qu'on y doigt observer_, 1616, in-12, qui serait attribué à Jean Héroard. «Une partie de ce livre, ajoute M. Paulin Paris, contient les _Rencontres et promptes reparties de M. le duc d'Anjou_. Il y en a une pour chaque jour du mois; mais, comme on le devine, les bons mots qu'on prête à cet enfant de six à huit ans sont généralement assez mauvais.» Nous pensons que ce livre doit plutôt avoir été écrit par le médecin attaché à la personne du frère puîné de Louis XIII, Gaston, depuis duc d'Orléans.
M. J. Michelet, parlant ironiquement du volumineux manuscrit d'Héroard qu'il nomme _le Journal des digestions de Louis XIII_, dit dans une note de son livre sur _Henri IV et Richelieu_: «L'historien, le politique, le physiologiste et le cuisinier étudieront avec profit ce monument immense.»
Les _Archives curieuses de l'histoire de France_, publiées par MM. Cimber et Danjou, avaient, dès l'année 1838, commencé à faire mieux connaître le journal d'Héroard par un long extrait comprenant toute l'année 1614; plus récemment M. Armand Baschet a puisé dans ce journal des détails spéciaux sur le mariage de Louis XIII et a donné du manuscrit original d'Héroard une très-exacte description. Nous apportons à notre tour le résultat d'un travail, entrepris d'abord en vue d'une publication autorisée le 10 janvier 1859 par S. Exc. M. Rouland, alors ministre de l'Instruction publique, continué et complété depuis par une bienveillante communication de M. le marquis de Balincourt. Il ne nous est pourtant pas permis d'affirmer, malgré le double dépouillement auquel nous nous sommes livrés, que l'on ne trouverait pas encore beaucoup de faits intéressants à signaler dans les manuscrits d'Héroard. Les extraits d'un document inédit ne représentent toujours que l'impression personnelle de celui qui le consulte, et tout lecteur qui surviendra aura inévitablement des préoccupations différentes de celles de son prédécesseur. Des extraits ne peuvent donc en aucun cas tenir lieu d'une publication intégrale; mais, quelles que soient les facilités que l'on trouve de nos jours pour imprimer des documents beaucoup plus volumineux, il est bien peu probable que les manuscrits d'Héroard soient jamais reproduits dans toute leur étendue. Il nous reste maintenant à donner sur ces divers manuscrits les renseignements qui permettront de recourir à ceux que nous avons eus à notre disposition.
Le manuscrit original de Jean Héroard est ainsi décrit dans la _Bibliothèque historique_ du P. Lelong: «21447. MS. Journal particulier de la vie du Roi Louis XIII, depuis l'an 1605 jusqu'en 1628; composé et écrit de la main de Jean Héroard, seigneur de Vaugrineuse, son premier médecin, in-fol. 6 vol.—Ce journal étoit conservé dans la bibliothèque de M. Colbert, numéro 2601-606 et est dans celle du Roi.» On remarquera qu'il manque à ce manuscrit original un peu plus de trois années, c'est-à-dire les cahiers d'Héroard depuis le 15 septembre 1601 jusqu'au 31 décembre 1604. Les six tomes de ce manuscrit sont aujourd'hui catalogués à la Bibliothèque impériale sous les n{os} FR. 4022 à 4027.
La Bibliothèque impériale possède aussi, dans le Supplément français, nº 928, un autre manuscrit de douze feuillets qui a pour titre: _Particularitez de la vie du Roy Louys XIII, des mémoires d'Erouard médecin_. C'est une analyse succincte du manuscrit original, année par année, depuis la naissance du Dauphin jusqu'à la mort d'Héroard. Cette analyse paraît avoir été faite par un médecin; elle se termine ainsi: «Érouard... étoit moins curieux de richesses que de gloire; il faisoit la médecine un peu différemment des autres; il saignoit moins et usoit de cordiaques et spécifiques.»
Un autre extrait se trouve à la Bibliothèque de l'Arsenal, dans le Recueil de pièces sur l'histoire de France, nº 184. Ce manuscrit a pour titre: _Journal du Roy Louis XIIIe par Me Jeh. Hérouard, son premier médecin_; il comprend de janvier 1614 à décembre 1617.
Le quatrième et dernier manuscrit que nous avons eu entre les mains est catalogué dans la _Bibliothèque_ du P. Lelong à la suite du manuscrit original: «21448. MS. Ludovicotrophie ou journal de toutes les actions et de la santé de Louis Dauphin de France, qui fut ensuite le Roi Louis XIII, depuis le moment de sa naissance (le 27 septembre 1601) jusqu'au 29 janvier 1628; par Jehan Hérouard, premier médecin du Prince, in-4º, 4 vol.—Ce manuscrit qui contient des anecdotes singulières, et qui est important pour les dates, est conservé dans le cabinet de M. Genas, conseiller au Présidial de Nismes. Le premier volume, qui commence à la naissance du Prince, finit à l'année 1604. Il manque les années 1605 et 1606. Le second contient depuis 1607 jusqu'à 1610. Il manque ensuite les années 1611, 12 et 13. Le troisième volume commence à 1614 et finit en 1617. Il manque ensuite quatre années. Le quatrième et dernier volume comprend les années 1622 et suivantes, jusqu'au 29 janvier 1628 où l'auteur tomba malade à Aitré, et y mourut le 8 février suivant. Il étoit né le 22 juillet 1551. Outre ce qu'on a marqué, il y a encore quelques petites lacunes.»
Cette description est rigoureusement exacte, et c'est ce manuscrit, appartenant aujourd'hui à M. le marquis de Balincourt, dont la communication nous a permis de combler la lacune des trois premières années qui existe dans le manuscrit original de la Bibliothèque impériale. On a vu plus haut, sous la plume de Charles Guillemeau, l'ennemi d'Héroard et de son neveu Courtaud, ce nom de _Ludovicotrophie_ que portent en effet, sur le dos de leur reliure en parchemin, les quatre volumes appartenant à M. de Balincourt. Une note d'une écriture microscopique, qui se trouve au bas de la première page du premier volume, indique que ce manuscrit a été commencé le 25 septembre 1648. Le manuscrit de M. de Balincourt n'est pas une reproduction intégrale de l'original avec lequel on peut le confronter dès le 1er janvier 1607; c'est aussi un extrait dans lequel on a supprimé la plus grande partie des détails qui choquaient Tallemant des Réaux. Ce travail a été exécuté d'après le manuscrit original, et l'on en trouve la preuve dès les premières lignes, en regard desquelles est relié un fragment de l'écriture d'Héroard qui est le commencement même de son registre: «Le 15e jour de septembre 1601[1] je reçus lettre, etc.» La copie, faite de la main même d'Héroard, de la lettre écrite par Biron à Mme de Montglat le 24 avril 1602, est également placée dans le manuscrit de M. de Balincourt, en regard de la journée du 28 avril, où le médecin mentionne cette lettre.
[1] Dans le _Journal inédit de Henri IV_, publié en 1862 par M. Halphen, Lestoile écrit à cette date: «Pour médecin de M. le Dauphin, on y mît Érouard, à la faveur et recommandation de M. de Bouillon,» et Lestoile ajoute «que ledit Érouard étoit de la Religion.» D'après ce témoignage qui se joint à celui de Guillemeau (pag. XLV), il faut croire que la conversion d'Héroard fut beaucoup plus tardive que nous ne l'avons supposé page LXIV.
Toutes ces circonstances nous font supposer que, postérieurement à la mort de la veuve Héroard en 1640, Simon Courtaud était devenu possesseur du manuscrit de son oncle; que c'est lui qui, aux endroits des lacunes du manuscrit original, s'est plaint de la négligence de la veuve et des autres parents d'Héroard; et que c'est lui enfin qui, en préparant cet extrait et en imaginant le titre de _Ludovicotrophie_, projetait une publication pour laquelle il aurait rédigé la préface que nous reproduisons. Cet avis au lecteur se trouve en tête du manuscrit appartenant à M. le marquis de Balincourt; mais il n'est pas de la même écriture que le reste de la copie, et il n'est certainement pas de la main de Jean Héroard. Le texte en est autographe et corrigé par l'auteur, que nous croyons être Simon Courtaud.
_Le dessein de l'auteur en cet œuvre a été divers et doit être diversement considéré: car son but étant de s'acquitter dignement du soin de la nourriture du Prince qui lui avoit été commise, il s'est principalement et particulièrement arrêté aux observations qu'il reconnoissoit, de jour en jour et d'heure à autre, nécessaires pour établir un solide jugement à l'avenir aux altérations et changemens auxquels, dès la naissance, la nature assujettit tous les hommes, et, par cette remarque sage, pénible, judicieuse et curieuse, prendre instruction et fondement pour conduire à bonne fin la charge de la santé du Prince pour laquelle le roi Henry le Grand avoit fait choix de sa personne, l'ayant considérée pour son expérience, pour son jugement et pour sa fidélité reconnue dès longtemps auparavant par Sa Majesté, par longs et signalés services. A quoi l'auteur se seroit porté avec tout le soin et diligence qui se pouvoit requérir, n'ayant laissé passer aucun accident, concernant la santé et infirmités du Prince, dont il n'aye fait les remarques, y joignant l'ordonnance et la sage application des remèdes, ensemble le récit et observation de ses inclinations et appétits particuliers; le tout si exactement et simplement décrit que l'on peut dire cet ouvrage sans exemple ni espérance d'un pareil à l'avenir. D'autre part l'auteur n'a point voulu donner à son ouvrage le titre d'histoire, ains seulement Journal et Registre particulier, d'autant que son but n'a point été de s'étendre plus avant dans l'histoire, comme il eût bien pu faire s'il eût voulu, ains il s'est tenu dans les limites de la vie particulière de son Prince et de son Maître, afin de ne rien prendre d'autrui et de ne mettre en avant que les choses qu'il auroit vues; imitant en quelque sorte ce qui étoit jadis usité par les anciens grands empereurs du Cathay, qui au bas de leur table tenoient toujours quatre secrétaires assis, qui mettoient en écrit tout ce que le Roi disoit, soit bien, soit mal; et de cet usage l'auteur n'a point été mauvais imitateur n'ayant laissé passer aucune parole ni action remarquable du Prince qui ne soit insérée en ce journal, ne faisant aussi en cela qu'obéir à son Prince qui lui commandoit expressément d'enregistrer les sentences et actions louables et vertueuses qu'il reconnoissoit dignes de lui: lequel commandement l'auteur faisoit souplement servir d'occasion pour réprimer les défauts de la jeunesse du Prince en le menaçant d'en charger son journal dont il étoit jaloux que cela ne fût point. Et de tout cet ouvrage non pareil et qui est comme une riche et agréable tapisserie de diverses matières et un chef-d'œuvre du soin d'un fidèle serviteur et sujet envers la personne de son Prince et de son Maître, il n'y a rien dont il soit fait mention en aucune histoire, et qui pourra servir de modèle et d'instruction à ceux qui ont ou auront à l'avenir la conduite de la santé et éducation des Princes, étant mêlé du médecin, du politique, du moral, même de méthode à tous pour l'éducation des enfans._
JOURNAL
DE
JEAN HÉROARD
SUR L'ENFANCE ET LA JEUNESSE
DE LOUIS XIII
ANNÉE 1601.
Héroard est nommé premier médecin du futur Dauphin; paroles que lui adresse Henri IV.—Naissance du Dauphin à Fontainebleau.—Témoins de l'accouchement.—Description du corps de l'enfant; remarque de la duchesse de Bar.—Le Roi annonce lui-même l'événement.—Départ des courriers.—Paris de Zamet avec le Roi et la Reine.—Première nourrice.—Le Roi manque de laisser tomber son fils.—Visites de grands personnages.—Première chemise; mot de la duchesse de Bar.—Avidité de l'enfant.—Seconde nourrice.—Le Dauphin transporté de Fontainebleau à Saint-Germain en Laye; son passage et sa réception à Melun et à Paris.—Visites à Saint-Germain; la Reine y vient avec Mme de Guise et la Concini.—Arrivée du Roi; il se joue avec son fils.—Premier mot de l'enfant à sa nourrice.—Arrivée des gardes du corps.—La marquise de Verneuil à Saint-Germain.—Jargon du Dauphin; il aime la musique.—Visite des nonces du Pape.—Remplacement de la première nourrice.
Le 15e jour de septembre 1601 je reçus lettre de Mme de Guiercheville[2], le 17e, celle de M. de la Rivière, premier médecin du Roi. Le 20e, dimanche, j'allai coucher à Fontainebleau.
[2] Dame d'honneur de la Reine. _Voy._ page 3, note 9.
Le 21e, sur les quatre heures du soir, à l'entrée du jardin des canaux, je rencontrai le Roi qui revenoit de la chasse, et m'appelant, me fit l'honneur de me dire: «Je vous ai choisi pour vous mettre près de mon fils le Dauphin; servez-le bien.»
En l'année 1601, le 26e jour de septembre, Marie de Médicis, reine de France et de Navarre, se trouvant à Fontainebleau sur la fin du neuvième mois de sa grossesse, environ les onze heures du soir, commença de sentir quelques douleurs que l'on jugea pouvoir être d'enfantement. Toute la nuit elles furent lentes, la reprenant de loin à loin sans point de violence; continuèrent en la même façon jusques sur les deux heures après midi du jour suivant qu'il lui survint une colique venteuse qui la traita bien fort cruellement l'espace de deux heures et enfin s'apaisa par l'aide des remèdes qui furent faits; et fut après cela une bonne heure sans douleur aucune. Les premières la reprirent comme devant, mais aussi avec plus de rigueur et moins de repos; passa jusques à huit heures en cette sorte. Alors on la leva de son lit, où elle avoit été toujours couchée, pour la mettre sur une chaise faite exprès pour accoucher, estimant qu'elle y pourroit être plus aisément délivrée. Au même temps les douleurs la saisirent si vives et si pressantes que, sans aucun ou fort peu de relâche, elles continuèrent jusques à l'entier accouchement, qui fut d'un Dauphin, le 27e du mois susdit, quatorze heures dans la lune nouvelle, à dix heures et demie et demi quart, selon ma montre faite à Abbeville par M. Plantard. L'enfant fut reçu par dame Louise Bourgeois, dite Mme Boursier[3], sage-femme à Paris, qui fut longtemps à couper le nombril de peur de le blesser, d'autant qu'à tout propos il y entortilloit ses mains et le tenoit de telle force qu'elle avoit peine de l'en retirer. Et sur ces entrefaites la Reine demanda par deux fois en ces termes: _E maschio?_ A quoi ne lui étant point répondu se leva en pied de la chaise où elle venoit d'accoucher pour voir ce qui en étoit. Le Roi ne l'en sut empêcher, qui étoit tout debout derrière la chaise et d'où il n'étoit parti depuis l'heure qu'elle y fut mise. François de Bourbon, prince de Conty[4], Charles de Bourbon, comte de Soissons[5], et Henri de Bourbon, duc de Montpensier[6], furent présents à cet accouchement, auxquels fut commandé par Sa Majesté de s'approcher de la sage-femme et de se baisser pour voir l'enfant tenant à l'arrière-faix, avant qu'elle en fît la séparation. Catherine de Bourbon, duchesse de Bar[7], sœur du Roi, Anne d'Este, duchesse de Nemours[8], et Antoinette de Pons, marquise de Guiercheville[9], dame d'honneur de la Reine, la servirent à cet accouchement. Durant cette longueur de mal, et âpreté de tant de sortes de douleurs, la constance et fermeté de la Reine fut merveilleuse et incroyable, voire à ceux même qui ont eu l'honneur de la servir en cette occasion, n'ayant en ses plus grandes douleurs, sinon sur les dernières, haussé plus haut sa voix et son _Oimè je morio_, qu'il se pût qu'à peine entendre d'un bout de chambre à l'autre; et, la douleur passée, faisant paroître sa face autant joyeuse comme en pleine santé. Lors mêmement que le Roi (qui tout le long de son travail alloit et venoit), arrivoit auprès d'elle, on la voyoit revenir toute à soi, le recevant et l'entretenant de propos de personne contente, lâchant ce néanmoins parmi ces gaietés des grosses larmes. Pendant le cours de ces assauts, comme elle avoit un peu plus de repos, demandoit quelquefois combien on tenoit de la lune, craignant d'accoucher d'une fille, sur l'opinion vulgaire que les femelles naissent sur le décours, et les mâles sur la nouvelle lune. Étant donc entièrement délivrée et l'enfant se trouvant foible, pour avoir longtemps séjourné en attendant l'arrière-faix, il lui fut donné un peu de vin par M. Guillemeau, chirurgien ordinaire du Roi; puis étant élevé par la sage-femme, pris par Mlle de la Renoulière, première femme de chambre de la Reine, à laquelle le Roi lui commanda, disant: «Baillez-le à Mme de Montglat[10],» qui le prit enveloppé et le porta devant le feu, où il fut assez longtemps, pendant que la sage-femme pansoit la Reine, qui alla sur ses pieds, depuis sa chaise d'où elle venoit d'accoucher jusques dedans son lit, sans l'aide de presque de personne. Cependant je lui donnai (à l'enfant), dans sa cuiller, un peu de mithridate détrempé avec du vin blanc, qu'il avala fort bien et en suça ses lèvres comme si ç'eût été du lait. Puis elle vint à monseigneur le Dauphin, où l'on put voir alors un enfant grand de corps, gros d'ossements, fort musculeux, bien nourri, fort poli, de couleur rougeâtre et vigoureux tout ce que l'on peut penser pour cette petite âge. Il avoit la tête bien formée, de bonne grosseur, couverte de poil noirâtre, les yeux tannés, le nez un peu enfoncé vers sa racine, épaté et relevé par le bout, les oreilles de moyenne grandeur et bordées, la bouche très-belle, petite et fort relevée, ayant le dessus du milieu de la lèvre haute par le dehors fort canelé, et le milieu de la basse aussi; le menton fourchu, le tout fait comme d'un trait, et le bas du visage fort arrondi; le col gros et fort, et les épaules larges; la poitrine bien relevée, les bras grands, les mains aussi et d'une blancheur naïve (_sic_) par dessus l'ordinaire; les parties génitales à l'avenant du corps; les jambes droites et les pieds grands, fort larges par le bout, se rétrécissant en un talon fort pointu, les orteils presque de pareille longueur, les serrant en dedans, du gros au petit, comme on feroit du bout de la main. Il porta sur lui ces marques: entre les deux sourcils, mais plus proche du droit, se trouva une tache rougeâtre ronde, de la grandeur d'un petit denier; une autre au-dessus de la nuque, sous la racine des cheveux, de pareille couleur et de même figure, mais de grandeur semblable à un rouge double, et une autre petite de la même couleur à l'entrée de la narine gauche; et la dernière ce furent trois poils noirs sur le sommet du cartilage de l'oreille gauche, et le croupion tout velu. Les poils de l'oreille et la forme du pied se trouvent être de même au Roi son père. Je lui fis laver tout le corps de vin vermeil mêlé avec de l'huile, et la tête de pareil vin et de l'huile rosat. Pendant tout cela il cria fort peu, mais par son cri fit bien paroître la force de ses poumons, ne criant point en enfant, qui est une des choses plus remarquables en lui.
[3] On a d'elle: _Récit véritable de la naissance de Messeigneurs et Dames les enfans de France_. Paris, 1626.
[4] Né en 1558, mort en 1614; fils de Louis Ier, prince de Condé, tué à Jarnac en 1569, et d'Éléonore de Roye, sa première femme.
[5] Né en 1566, mort en 1612; fils de Louis Ier, prince de Condé, et de Françoise d'Orléans-Rothelin, sa seconde femme.
[6] Né en 1573, mort en 1608.
[7] Née en 1558, morte en 1604; fille d'Antoine de Bourbon, roi de Navarre, et de Jeanne d'Albret, mariée en 1599, à Henri de Lorraine, duc de Bar.
[8] Morte en 1607, âgée de soixante-seize ans. Elle avait été mariée: 1º en 1549, à François de Lorraine, duc de Guise, tué par Poltrot en 1563; 2º en 1566, à Jacques de Savoie, duc de Nemours, mort en 1585.
[9] Morte en 1632. Elle avait été mariée: 1º à Henri de Silly, comte de la Rocheguyon, mort en 1586; 2º en 1594, à Charles du Plessis, seigneur de Liancourt, comte de Beaumont-sur-Oise, marquis de Guercheville; Henri IV disait d'elle que _c'était une véritable dame d'honneur_.
[10] Françoise de Longuejoue, veuve de Pierre de Foissy et remariée à Robert de Harlay, baron de Montglat, premier maître d'hôtel du Roi «homme violent et fâcheux, dit Lestoile, et sa femme encore plus.» Le Journal d'Héroard confirme ce jugement et prouve que le choix de cette gouvernante ne fut pas heureux. _Voy._ la lettre du Roi à Mme de Montglat, du 19 septembre 1601, dans le _Recueil des Lettres missives de Henri IV_, publiées par M. Berger de Xivrey, tome V, page 473.
Mme la duchesse de Bar, sœur du Roi, qui considéroit les parties si bien formées de ce beau corps, ayant jeté sa vue sur celles qui le faisoient être Dauphin, se retournant vers Mme de Panjas, sa dame d'honneur, lui dit qu'il en étoit bien parti[11]. Ces mots furent reçus avec risée qui les porta aux oreilles du Roi, qui étoit près de la Reine.
[11] Qu'il en était bien pourvu.
Étant emmaillotté il fut porté sur le lit de la Reine et couché à sa main droite, où elle lâchoit parfois quelques œillades. Un quart d'heure après il fut emporté par Mme de Montglat dedans sa chambre et mis dans son berceau entre minuit et une heure.
Aussitôt que Monseigneur le Dauphin fut né, le Roi apporta lui-même la nouvelle à la noblesse qui l'attendoit en son antichambre, laquelle fut si bien reçue qu'ils se jetoient tous en foule à ses jambes, avec telle ardeur qu'il ne pouvoit passer et faillit à être renversé. Ayant reçu Sa Majesté ce témoignage d'allégresse pour la bonne nouvelle: «Allons, dit-elle, rendre grâces à Dieu, et que chacun de vous se y prépare.» La Reine ayant été pansée et Monseigneur le Dauphin couché, il se y achemina. A son retour toute la cour flamboit des feux de joie et tout tonnoit des salves des arquebusades qui furent faites par les soldats des gardes; le Sr de Mansan, capitaine au régiment des gardes, étoit en garde.
A l'heure même de sa naissance, les courriers qui avoient demeuré bottés depuis que la Reine commença de se plaindre, montèrent à cheval pour France, Florence et Mantoue, sachant que c'étoit un Dauphin, «n'étant bottés, ce disoient-ils, pour une fille;» et de fait M. de Beaulieu-Ruzé, secrétaire d'État, avoit fait préparer double dépêche. Avant de partir, on fit voir la marque de Dauphin à ceux qui furent dépêchés pour l'Italie et quelques autres pour France. Le Sr de la Varenne[12] porta cette nouvelle à Paris, alla descendre chez le Sr Zamet qui y gagna mille écus, pour gageure faite d'un mâle contre le Roi, et de deux mille écus contre la Reine qu'elle accoucheroit dans le jeudi[13].
[12] Contrôleur général des postes. _Voy._ la lettre du Roi à M. de Montigny, _Lettres missives_, V, 476.
[13] Le Roi avait aussi promis le château de Monceaux à la Reine, si elle avait un fils. (_Lettres missives_, V, 481.)
_Le 28 septembre, vendredi, à Fontainebleau._—Sa nourrice fut damoiselle Marguerite Hotman[14], et reconnoissant qu'il avoit peine à teter, il lui fut regardé dans la bouche et vu que c'étoit le filet qui en étoit cause; sur les cinq heures du soir il lui fut coupé à trois fois par M. Guillemeau, chirurgien du Roi.
[14] Héroard la nomme Catherine le 27 décembre suivant.
_Le 30 septembre, dimanche, à Fontainebleau._—Messire Achille de Harlay, premier président à Paris, arrive de sa maison de Beaumont pour le voir.
_Le lundi 1er octobre._—Porté à la chambre de la Reine; M. le cardinal de Gondi le vient voir.
_Le 5, vendredi._—Porté chez la Reine; le Roi se y trouva, et le voulant rendre à la nourrice, couché sur un oreiller de velours ras, il l'a soulevé pour le baiser; l'enfant coule, et le Roi baise l'oreiller. Le Dauphin fût tombé sur les pieds à terre s'il n'eût été reçu par sa nourrice, qui l'empoigna. Dès lors on ajouta une pièce de velours audit oreiller, où l'on le mettoit quand on le vouloit porter hors de sa chambre, et depuis le Roi ne le porta plus et ne le prit entre ses bras.
_Le 6, samedi._—Messire Jean de Nicolaï, premier président des Comptes à Paris, arrive pour le voir comme particulier.
_Le 8, lundi._—M. Guyet, sieur de Charmeaux, président des Comptes et prévôt des marchands, arrive comme particulier et le vit remuer.
_Le 9, mardi._—Porté chez la Reine.
_Le 10, mercredi._—Mme la duchesse de Bar, sœur du Roi, lui donne sa première chemise. La remueuse lui dit qu'il falloit faire le signe de la croix. «Faites-le donc pour moi, dit-elle en souriant, je ne le sais pas faire[15]». Elle ne laisse pas pourtant de la lui donner.—Depuis le lendemain de sa nativité, il avoit le cri fort et puissant, ne ressentant aucunement le cri et le vagissement des enfants, ce qu'il n'a jamais fait; et quand il tetoit c'étoit à si grandes gorgées, élevant sa mâchoire si haut, qu'il en tiroit plus à une fois que les autres ne font en trois; aussi sa nourrice étoit à toute heure presque à sec.
[15] La duchesse de Bar était protestante.
_Le 11, jeudi, à Fontainebleau._—Porté chez la Reine; rapporté. La nourrice, au retour de la chambre de la Reine, a vomi tout son dîner; elle mangeoit beaucoup et plus qu'elle ne pouvoit, reconnoissant le défaut de son lait.
_Le 12, vendredi._—Remué devant Messire Pomponne de Bellièvre, chancelier de France.
_Le 13, samedi._—Manifeste défaut de lait en sa nourrice, qui avoit la mamelle petite et le lait clair et chaud.
_Le 14, dimanche._—Porté chez la Reine; rapporté. Allouvi[16], point assouvi. On lui donne de la bouillie, ayant mis à sec les deux mamelles; il en prend et avidement.
[16] Cette expression est encore usitée en Normandie pour exprimer l'avidité d'un enfant nouveau né.
_Le 17, mercredi._—A cause de cette grande avidité, l'importunité des femmes lui fit donner du lard frais[17], bouilli, à frotter ses gencives; il en tronçonna un morceau qu'il faillit à avaler. Porté chez la Reine; teté avidement; rapporté.
[17] Cette coutume est encore suivie en Normandie dans des circonstances semblables.
_Le 18, jeudi._—Remué, le Roi présent. Allouvi; mis à sec sa nourrice; bouillie.
_Le 19, vendredi._—Sur le défaut de lait reconnu par plusieurs fois en sa nourrice par MM. de la Rivière, du Laurens, Vido et moi, assemblés par le commandement de LL. MM., il fut résolu que Mlle Hélin, femme Lemaire, seconde nourrice, donneroit le lait à Mgr le Dauphin pour secourir la première[18].
[18] Henri IV écrivait le même jour à la marquise de Verneuil: «Je vous eusse envoyé M. de la Rivière, mais a fallu qu'il soit demeuré pour pourvoir à mon fils qui a tari sa nourrice». (_Lettres missives_, V, 507.)
_Le 20, samedi, à Fontainebleau._—Allouvi à l'accoutumée; la nourrice à sec; la seconde nourrice, Mlle Hélin, lui a donné le lait; la Reine y est venue, puis le Roi.
_Le 22, lundi._—M. de Mayenne[19] le vient visiter.
[19] Charles de Lorraine, duc de Mayenne, né en 1554, mort en 1611.
_Le 23, mardi._—Remué en présence de la Reine.
_Le 24, mercredi._—Peu de lait en la nourrice qui, de son collet, couvroit ses mamelles pour en cacher le défaut; il rit à la sage-femme.
_Le 25, jeudi._—Porté chez la Reine; M. Groulard, premier président de Rouen, y arriva pour saluer la Reine et Mgr le Dauphin; il le voit remuer. Le Dauphin part de Fontainebleau à deux heures dans la litière de la Reine, dans un panier d'osier fait exprès[20]; il a dormi sans s'éveiller jusques à Melun. Arrivé à cinq heures à Melun, le lieutenant général, accompagné de six conseillers, lui viennent au-devant et font offre de leur service, parlant à Mme de Montglat, sa gouvernante; les quatre échevins portant un poêle de taffetas blanc en firent de même, et après mirent mondit Seigneur sous le poêle, et en cette façon fut conduit dans la ville, par la porte de Gâtinois, les rues tendues de blanc, jusques à la maison de M. de la Grange, où il coucha la nuit. M. de Mansan, gentilhomme gascon et capitaine aux gardes du Roi, et qui étoit en garde à Fontainebleau à sa naissance, fit la garde devant son logis. Il y eut beaucoup de personnes qui le virent remuer, et une femme d'assez moyenne qualité, qui, entre les autres, transportée d'affection, se jette à genoux à mon côté: «Mon Dieu, dit-elle, y auroit-il danger de le baiser», et ce disant fait contenance de le vouloir faire si je ne l'eusse retenue.
[20] Lestoile dit que c'était un «berceau que la grande-duchesse de Florence lui avoit envoyé.»
_Le 26, vendredi._—Parti à huit heures de Melun pour aller à Lourcine; arrivé à onze heures à Lourcine. Parti de Lourcine à deux heures et demie, il arrive à six heures à Villeneuve-Saint-Georges. M. Gobelin, trésorier de l'Épargne, sa femme, M. et Mlle du Mesnil le vinrent voir, ainsi que M. et Mme de Mareuil du Val. Je le portai de la litière en sa chambre.
_Le 27 octobre, samedi, voyage._—M. le grand prévôt du Val, M. de Mareuil, son frère, sont partis avec le Dauphin à neuf heures. Arrivé à onze heures à Maisons, parti à deux heures et demie. En chemin, Messire Guyet, président des Comptes et prévôt des marchands à Paris, accompagné des échevins et autres officiers de la Ville, vêtus de leurs habits de magistrats, ayant avec eux tous les archers de la dite Ville, sortent au-devant de lui sur le chemin de Charenton, mille pas hors la porte. Étant arrivés près de la litière, ils mirent pied à terre, et le prévôt des marchands parla à Mme de Montglat qui étoit dedans, tenant sur les genoux Monseigneur le Dauphin dormant. Elle lui répondit, et les discours de l'un et de l'autre durèrent environ demi-heure, lesquels finis l'on commença à marcher, M. de Montglat d'un côté de la litière et moi de l'autre, et les archers aussi, pour empêcher que la grande multitude de peuple de tous âges et sexes, à pied, à cheval et en carrosse, ne se jetât sur la litière, comme il est vraisemblable qu'il fût advenu, pour le désir ardent que chacun avoit de le voir. Étant arrivé à la porte Saint-Antoine, le Dauphin fut reçu par les hautbois, cornets à bouquin et trompettes, qui étoient sur le bastion de main droite, et conduit enfin à la maison du sieur Sébastien Zamet, où il logea en la chambre du Roi, à quatre heures et demie.
_Le 28, dimanche, à Paris._—Le Roi, la Reine, M. de Mayenne et tout ce qui étoit des princes et princesses à la Cour, le sont venus voir, à part ou avec la Reine.
_Le 29, lundi._—Sur les six heures, parti de chez M. Zamet, porté au Louvre, où le Roi et la Reine l'ont vu et tenu bien une heure; de là aux Tuileries où le Roi, qui y étoit venu, le fit passer pour le voir derechef et le montrer à plusieurs qui ne l'avoient encore vu; et de là, partant entre midi et une heure, il alla à Saint-Cloud, logea au petit logis de M. de Gondi, chevalier d'honneur de la Reine. Parti de Saint-Cloud à trois heures il arrive à six heures à Saint-Germain en Laye, lieu choisi par le Roi pour y être nourri, accompagné de messire [Robert] de Harlay, sieur de Montglat, de Françoise de Longuejoue, dame de Montglat, sa gouvernante; de moi Héroard, médecin ordinaire du Roi et premier de Monseigneur le Dauphin; de Georges Birat, premier huissier de sa chambre, et du sieur François de Marviller, écuyer, sieur de Meninville en Beauce, capitaine exempt des gardes du corps du Roi, sous la charge de M. de Praslin; du sieur Daniel Prévost, sieur de Bragelongne en Champagne; du sieur Jehan Dugué, Parisien; du sieur Jacques de Lancelin, sieur de la Rouillère, de Valence en Dauphiné; du sieur Guillaume de la Palisse, de Messe en Gâtinois; du sieur Charles du Til, de Préaux en Normandie; du sieur Isaac de Rives, sieur de la Rivière, d'Aspreville en Normandie; du sieur Jacques du Glasc, Écossois, tous archers des gardes du corps du Roi, et de quatre Suisses de la garde. A bonne heure nous prit la pluie qui arriva aussitôt comme il fut en sa chambre. Il fut mis en celle de la Reine en attendant que la sienne fût accommodée; le soin que l'on avoit eu d'un si précieux trésor fut tel que l'on ne y avoit trouvé aucune chose de prêt pour le recevoir. Il est à présumer que l'on en doit blâmer ceux qui tiennent les charges pour telles affaires. Peu de lait à la nourrice.
_Le 3 novembre, samedi, à Saint-Germain en Laye._—Le comte de Lindre, prince d'Espinoy, Flamand, ambassadeur extraordinaire de la part de l'Archiduc devers le Roi pour se réjouir de la naissance de Mgr le Dauphin, le vient voir ce disoit-il, par commandement du Roi. [Louis de Lorraine], abbé de Saint-Denis, et le chevalier de Lorraine, son frère, le sont venus visiter[21].
[21] Louis de Lorraine, depuis cardinal de Guise et archevêque de Reims, mort en 1621, et François-Alexandre Paris de Lorraine, chevalier de Malte, mort en 1614. Ils étaient frères d'Henri le Balafré, tué à Blois.
_Le 4 novembre, à Saint-Germain._—Dormi, réveillé, etc.; frotté le ventre d'huile d'absinthe et le nombril de civette. M. Brulard, abbé de Léon, le vient visiter.
_Le 5, lundi._—La Reine arriva à midi et demi à Saint-Germain, ayant en sa compagnie Mme de Guise et Mlle sa fille[22], Mme de Guiercheville, et la signora Conchino[23]. La Reine reçoit par Petit des lettres du Roi écrites à Verneuil[24]; elle fait réponse. La Reine part pour s'en retourner à Paris.
[22] Catherine de Clèves, duchesse de Guise, veuve du Balafré, et Louise-Marguerite de Lorraine, mariée en 1605 au prince de Conty.
[23] Léonora Galigaï, connue depuis sous le nom de maréchale d'Ancre.
[24] Le Roi était auprès de la marquise de Verneuil, qui était accouchée le mois précédent d'un fils, nommé d'abord Gaston puis Henri, duc de Verneuil.
_Le 6, mardi._—Mme de Villars, femme du sieur de Villars, gouverneur du Havre, le vient voir.
_Le 7, mercredi._—Sa nourrice avoit peu de lait; mis de l'or battu au bout de sa mamelle pour les tranchées.
_Le 8, jeudi._—Le clarissime Contareno, ambassadeur de Venise, le vient visiter, et ce même jour aussi M. de la Force, capitaine des gardes du corps du Roi.
_Le 11, dimanche._—On lui a frotté la tête la première fois avec plaisir.
_Le 12, lundi._—Le Roi et la Reine sont arrivés; il les a considérés.
_Le 13, mardi._—Dormi, réveillé, rendormi au tétin, faute de lait. La Reine ne veut point que Mlle Lemaire donne le lait comme Mme de Montglat me le dît. Mlle la nourrice a la fièvre du poil. Mlle Lemaire donne le lait.
_Le 17, samedi._—La Reine l'est venue voir; M. d'Andelot, Mme de Gesvres le sont venus voir. On lui a frotté le front et le visage avec du beurre frais et huile d'amandes douces, pour la crasse qui paroissoit y vouloir venir.
_Le 18 novembre, dimanche, à Saint-Germain._—Le Roi le fait porter en son cabinet, où il lui fait savourer deux gouttes de vin qu'il ne refusa point.
_Le 19, lundi._—Amusé, le Roi et la Reine présents.
_Le 20, mardi._—M. le connétable[25] le vient saluer, M. de Rohan aussi.
[25] Henri I de Montmorency, mort en 1614.
_Le 21, mercredi._—M. Séguier, ambassadeur pour le Roi à Venise et président en la cour de Parlement à Paris, M. de Thémines, sénéchal de Quercy, le viennent saluer. Amusé et fort caressé du Roi.
_Le 22, jeudi._—Amusé par le Roi.
_Le 23, vendredi._—La Reine dit que la marque rouge qu'il a sur la nuque, à la racine des cheveux, pouvoit provenir d'une envie qu'elle eut de manger des betteraves, lesquelles on lui ôta et n'en voulut point demander. Le Roi et la Reine présents au remuer.
_Le 24, samedi._—Le fils du marquis de Brandebourg le vient voir, la Reine aussi.
_Le 25, dimanche._—La duchesse de Bar le vient voir avec la Reine.
_Le 26, lundi._—Il lui a été mis un collier de grains de corail au col. Le Roi et la Reine le sont venus voir.
_Le 27, mardi._—J'ai pris congé de la Reine, qui m'a recommandé _el delphino e la norrizza_. Le Roi et la Reine partent à une heure et demie pour s'en retourner à Paris.
_Le 5 décembre, mercredi, à Saint-Germain._—Il écoute fort attentivement à l'âtre, comme je lui disois qu'il falloit être bon et juste, que Dieu l'avoit donné au monde pour cet effet et pour être un bon roi; s'il le étoit que Dieu l'aimeroit; il sourioit à ces paroles. Mlle sa nourrice le tenoit en son giron; lui ayant donné à teter aussitôt qu'il fut remué et se jouant à lui, elle lui dit ces mots: «Eh bien, Monsieur, quand je serai bien vieille et que je irai avec un bâton, m'aimerez-vous plus?» Il la regarde droit en la face et puis, comme y ayant pensé, répondit: _Non_. J'étois tout contre qui le considérois pendant qu'il tetoit, et fus entièrement étonné, aussi bien que tous ceux qui y étoient présents, qui l'entendirent de l'autre bout de la balustre.
_Le 6, jeudi, à Saint-Germain._—M. de Gondrin, chevalier de l'Ordre, le vient voir. Les quatre archers des gardes du corps et un exempt, avec quatre Suisses des Cent de la garde du Roi, arrivent.
_Le 7, vendredi._—M. le duc de Vendatour le vient voir. La Reine arrive, amenant avec elle le cavalier Juigny, maître général de la garde-robe et gentilhomme de la chambre du Grand-Duc, ambassadeur ordinaire vers le Roi, pour se réjouir de la naissance de Monseigneur le Dauphin. Le cavalier prend congé de lui, l'appelle Sire. La Reine part.
_Le 8, samedi._—Éveillé, etc., Mme de Gondi, abbesse de Poissy, et Mme de Vieuxpont le viennent voir.
_Le 10, lundi._—La marquise de Verneuil[26] le vient voir; il la regarde attentivement, et lui rit gracieusement. Elle demeura, ce disoit-elle, fort contente de l'honneur qu'il lui faisoit; la marquise soupa. Il a toujours ri avec joie incroyable à la marquise parlant à lui.
[26] Catherine-Henriette de Balsac, fille de François de Balsac, seigneur d'Entragues, et de Marie Touchet; maîtresse de Henri IV après la mort de Gabrielle d'Estrées.
_Le 12, mercredi._—Il commence à reconnoître et à nommer en son jargon, et lui étant demandé de moi par la remueuse: «Qui est cet homme-là?» répond en jargonnant et aisément: _Eouad_. On reconnoît manifestement que son corps ne se nourrit point; les muscles de la poitrine étoient tout consumés, et le gros rempli qu'il avoit sur le col n'étoit que peau. Il aime et se plaît à ouïr la musique.
_Le 14, vendredi, à Saint-Germain._—Ce jourd'hui je commençai à coucher au château pour les flegmes.
_Le 16, dimanche._—Éveillé, etc.; M. le maréchal de Bois-Dauphin le vient voir.
_Le 18, mardi._—MM. de Châteauvieux, de Roquelaure et d'Inteville le viennent voir.
_Le 20, jeudi._—Mme de Lairs, du pays d'Agenois, demande de le tenir afin qu'elle puisse s'en vanter, et laisse son manchon pour le prendre. La nourrice se recule disant qu'il le falloit demander à Mme de Montglat, qui lui répondit que personne ne l'avoit encore pris; ce qu'elle ne fit point.
_Le 21, vendredi._—Le Roi l'a éveillé; fort causé avec lui et fort paisiblement dans son berceau; fort raillé, rossignolé. Sa nourrice lui demande: «Êtes-vous pas le mignon de papa?» Il dit: _Oui_, MM. de Villeroy, d'Alincourt, du Laurens et plusieurs autres étant présents. Montré son corps à LL. MM. qui s'en sont retournés à Paris fort contents.
_Le 23, dimanche._—Coiffé d'un bonnet de satin et pris des manches de même. L'illustrissime monsignor del Buffalo, évêque de Camerino, nonce ordinaire, et l'illustrissime et révérendissime monsignor Barberino, clerc de la chambre de S. S., nonce extraordinaire, le viennent saluer. Le nonce ordinaire a demandé à le baiser; ils l'ont fait, l'extraordinaire a commencé. Ils ont donné un chapelet et un _Agnus Dei_ au bout à Mme de Montglat et un chapelet à Mlle la nourrice. Ils étoient conduits par M. de Luxembourg, ont dîné à midi aux dépens du Roi. La Parisière, maître d'hôtel servant, a dîné avec eux; M. Fleureteau, maître de la chambre aux deniers, a fait la charge.
_Le 24, lundi._—M. le prince d'Orange est venu, qui l'a vu dans son berceau; Mme la princesse d'Orange, M. d'Andelot, le comte de Warambon l'ont vu remuer.
_Le 27 décembre, jeudi, à Saint-Germain._—Mme de Montglat montre une lettre du Roi du 22 décembre 1601[27], lui commandant de faire donner le lait par Mlle Galand, femme de maître Charles Butel, barbier chirurgien à Paris, et de l'ôter à Catherine Hotman; Mlle Galand donne à teter. Remué en présence du sieur Lussan, capitaine des gardes du corps, et du sieur de Saint-Angel, gouverneur de Mâcon. Mlle Hotman fait merveille de se plaindre, se ressouvient du _non_ de monseigneur le Dauphin en lui disant adieu. Il n'a jamais teté Hotman qu'il ne se soit mis en colère.
[27] Cette lettre est datée du 26 dans le _Recueil des Lettres missives_, V, 522.
ANNÉE 1602.
Le Roi et la Reine à Saint-Germain.—Premier portrait du Dauphin fait en crayon par Decourt.—Départ de la seconde nourrice.—La marquise de Verneuil.—Première sortie.—Autre portrait du Dauphin.—M. de Rosny.—Les enfants de Gabrielle d'Estrées, élevés avec le Dauphin, ont la petite vérole.—Premières caresses de la Reine.—Portrait fait par Quesnel.—Réception d'ambassadeurs.—Premier instinct de la chasse.—Première dent.—M. de Mansan.—Projet de mariage avec l'infante d'Espagne.—Lettre du maréchal de Biron à Mme de Montglat.—Émotion d'un vieil officier général.—M. de Mayenne.—Le comte d'Auvergne.—Mme Boursier.—Premier vêtement.—Concini.—Mot du Roi sur la bouillie.—Tienette Clergeon.—Second portrait fait par Decourt.—Singulières habitudes données à l'enfant.—Le Roi joue à cache-cache avec son fils, lui fait voir la curée du cerf.—Exécution de Biron et chute du Roi.—La fête de Saint-Louis.—Nouvelle grossesse de la Reine.—Le Dauphin entre dans sa deuxième année.—Mœurs singulières.—Présents des députés du Dauphiné.—Audience des ambassadeurs suisses.—Singulier hommage des courtisans.—Le prince de Condé.—Naissance de Madame à Fontainebleau; son arrivée à Saint-Germain.
_Le 12 janvier, samedi, à Saint-Germain._—Porté à la chambre de Mme de Montglat pour éventer la chambre et son berceau, et le parfumer de bois de genièvre. M. de la Tuillerie, maître d'hôtel du Roi, arrive, attendant le Roi venant de Verneuil; ce pendant la Reine arrive. Elle a été longtemps dans le parquet, se chauffant, accompagnée de Mme la marquise de Guiercheville, sa dame d'honneur, et de Mme de Montglat. Le Roi arrive demi-heure après; elle lui va au-devant à la porte de la chambre, où elle le rencontre; mines [_sic_]. Ils vont ensemble voir le Dauphin au berceau; le Roi lui a manié et considéré les pieds[28].
[28] Sans doute à cause de la ressemblance avec les siens signalée plus haut par Héroard, page 4.
_Le 13, dimanche, à Saint-Germain._—LL. MM. le viennent voir, oyent la messe en sa chambre puis s'en vont dîner; LL. MM. sont parties à une heure et demie. La Reine avoit, le jour de devant, amené Antoinette Joron pour nourrice, l'autre n'ayant point été trouvée propre.
_Le 16, mercredi._—Le cavalier Juigny, ambassadeur du Grand-Duc, l'est venu voir pour lui dire adieu; et, par commandement de la Reine, Decourt, peintre du Roi[29], en tire un crayon pour l'envoyer à Florence.
[29] Charles Decourt, est porté dans les comptes de l'hôtel de Henri IV, comme peintre du Roi. (_Hist. du Règne de Henri IV_, par M. Poirson, 1856, in-8º, tome II. p. 815.)
_Le 18, vendredi._—Achevé de peindre par M. Decourt.
_Le 20, dimanche._—Le chevalier de Sancy le vient voir.
_Le 21, lundi._—Je lui donne le bonjour et pars à onze heures pour aller à Paris, en compagnie de Mlle Lemaire, sa seconde nourrice, qui se retire pour n'avoir point été agréable à la Reine, par la persuasion de quelques personnes qui étoient près de Sa Majesté. C'étoit une très-honnête femme, fort douce, qui avoit beaucoup de lait et fort bon; et plût à Dieu que Monseigneur le Dauphin en eût été nourri au lieu de la première. Il en eût été mieux pour sa santé, et je crois qu'il eût été nourri seulement d'un lait. Dieu le veuille pardonner à ceux qui en sont cause.
_Le 28, lundi._—Le Roi et la Reine arrivent.
_Le 29, mardi._—La Reine le vient voir à trois heures; le Roi et la Reine le viennent voir à cinq heures.
_Le 30, mercredi._—Le Roi et la Reine y sont venus à une heure, le Roi et la marquise de Verneuil à cinq heures; il leur a fort ri et s'est joué avec eux.
_Le 1er février, vendredi._—Le Roi et la Reine ont été présents depuis quatre heures et demie jusqu'à cinq heures.
_Le 2, samedi, à Saint-Germain._—Joué, amusé, le Roi et la marquise de Verneuil présents.
_Le 5 février, mardi, à Saint-Germain._—Remué, le Roi et la Reine présents.
_Le 8, vendredi._—A cinq heures le Roi arrive; remué en sa présence. Il est porté à la salle où le Roi soupoit.
_Le 15, vendredi._—Il prend la bouillie avec la cuiller; Mme de Montglat la lui donne dorénavant, auparavant c'étoit la remueuse.
_Le 19, mardi, jour de carême prenant[30]._—Il faisoit fort beau temps; il fait sa première sortie par le pont de la chapelle, ayant son chapeau de paille; porté par Mlle Lecœur, l'une de ses femmes de chambre.
[30] Le mardi gras.
_Le 21, jeudi._—Un peintre flamand est venu de la part de M. de Noailles, pour le peindre en huile et l'envoyer en Guyenne, par permission du Roi. Il a fait beau jeu au peintre durant deux heures, autant qu'il eût su désirer.
_Le 23, samedi._—Le Roi et la Reine arrivent de Paris, l'ont amusé et fait longtemps causer dans le berceau.
_Le 27, mercredi._—M. de Rosny le voit remuer.
_Le 1er mars, vendredi._—Porté au jardin; à deux heures le comte Hercole Tasson, ambassadeur pour le duc de Modène devers LL. MM., le vient voir.
_Le 2, samedi._—A dix heures le comte de Sulmo, ambassadeur de l'Électeur Palatin, arrive avec une douzaine de gentilshommes; à trois heures et demie Mme la présidente Dudrach, avec sa grande troupe.
_Le 3, dimanche, à Saint-Germain._—M. de Ventelet l'entretient, lui dit qu'il n'avoit que Dieu pour maître; il répond en souriant: _Oui_. M. de Saint-Germain (de Saintonge) et M. de Lauzeré, premier valet de chambre de Roi, M. Bovier, gentilhomme des ordinaires du Roi, le viennent voir. Il danse fort gaiement au son du violon.
_Le 6, mercredi._—La petite vérole paroît à Alexandre Monsieur, et à Mlle de Vendôme[31].
[31] Alexandre, nommé d'abord Alexandre Monsieur, puis le chevalier de Vendôme, né à Nantes, en 1598, de Gabrielle d'Estrées, légitimé en 1599, reçu chevalier de Malte en 1604, puis grand prieur de France, mort en 1629.—Catherine-Henriette, nommée Mlle de Vendôme, fille de Henri IV et de Gabrielle d'Estrées, légitimée en 1597, mariée en 1619 à Charles de Lorraine, duc d'Elbeuf, morte en 1663.
_Le 7, jeudi, à Saint-Germain._—A une heure Mme de Beuvron le vient voir; à huit heures et demie arrive un courrier de la part du Roi pour aller au bâtiment neuf[32].
[32] Le Dauphin était logé au vieux château de Saint-Germain.
_Le 9, samedi._—Il est porté au château neuf pour y loger.
_Le 12, mardi._—Il commence à tendre les mains à ce qui lui est présenté; ce fut un livre que je lui montrois. Le livre étoit les _Psalmes de David_, de la version de M. de Bourges, que j'avois donné à Mme de Montglat.
_Le 17, dimanche._—La Reine arrive à douze heures et demie, on le lui porte couvert de son chapeau de taffetas; elle le trouve grand, blanchi et lui a fort plu. A cinq heures et demie le Roi arrive de Verneuil avec la Reine, qui étoit allée au-devant de lui jusques à Herbelay, où il avoit dîné. Il est porté devant le Roi; S. M. en est satisfaite et de sa santé.
_Le 18, lundi._—A huit heures le Roi arrive et l'a fort caressé; à deux heures Mme de Nemours le vient voir.
_Le 19, mardi._—LL. MM. le font porter au cabinet, l'ont fort caressé, la Reine particulièrement, ce qu'elle n'avoit encore fait.
_Le 20, mercredi._—A une heure trois quarts M. Zamet; à six le Roi en la galerie avec MM. les secrétaires, la Reine y entre.
_Le 21, jeudi._—M. de Souvré et Mme de Montglat parlent au Dauphin; il est porté sur la terrasse au Roi et à la Reine.
_Le 22, vendredi._—Il caresse le Roi, qui part à dix heures pour aller à Paris, la Reine pareillement, et de là à Fontainebleau, puis à Poitiers. Le Roi revient à quatre heures trois quarts, ramené par la chasse et accompagné de M. le prince de Conty, de M. le Grand[33], des sieurs de Termes, de Frontenac et de Nançay; il retourne à Paris dans le carrosse de M. de Frontenac.
[33] Roger de Saint-Lary, duc de Bellegarde, grand écuyer de France.
_Le 27 mars, mercredi, à Saint-Germain._—A onze heures est arrivé le comte Henri de Saint-Georges, ambassadeur extraordinaire du duc de Mantoue, accompagné du sieur de la Brosse, agent pour ledit duc, et du sieur Braccio, écuyer ordinaire de la Reine. Ils ont mené le peintre du Quesnel[34], qui l'a tiré tout de son long; il avoit deux pieds et demi. Ils ont dîné aux dépens de Mme de Montglat.
[34] François Quesnel.
_Le 29, vendredi._—A onze heures est arrivé le sieur de Schomberg, grand chambellan de l'Empereur, ambassadeur extraordinaire vers LL. MM. pour la naissance de Monseigneur le Dauphin, accompagné des sieurs de Souvré, de Bois-Dauphin et du jeune Schomberg. Cet ambassadeur est neveu de feu le sieur Diétrich Schomberg, qui fut tué pour le service du Roi à la bataille d'Ivry. Il a baisé les mains, le chapeau au poing, et fait une révérence à Monseigneur le Dauphin; à douze heures et demie il est allé dîner à la salle, accompagné desdits sieurs, aux dépens du Roi. L'ambassadeur revenu lui a demandé s'il vouloit mander quelque chose à l'Empereur son oncle; il a répondu en souriant en son jargon: _Dré_. L'ambassadeur, de joie, lui a baisé les mains, est allé aux fontaines, et de là à Paris.
_Le 1er avril, lundi._—Mme de Vilette, M. Canaye-Branay et leur compagnie, la comtesse de Montgomery et les filles de son mari, le sont venus voir.
_Le 2, mardi._—Mme de Souvré, Mme de Loménie le viennent visiter.
_Le 3, mercredi, à Saint-Germain._—M. de Soboles, gouverneur de Metz, Mme de Fervaques, veuve de M. de Laval, le viennent voir.
_Le 4, jeudi._—M. le baron de la Châtre, Mme de Villegomblin le viennent voir.
_Le 6, samedi._—A onze heures M. de Vitry, gendre de Mme de Montglat, arrive; M. de la Bastide, capitaine des gardes de M. de Lorraine, arrive de sa part; à deux heures M. de Chazeron.
_Le dimanche 7, jour de Pâques._—Il considère à la messe toutes les actions de M. l'aumônier.
_Le 8, lundi._—Il jargonne, danse au violon de Boileau, son joueur de violon. A trois heures après-midi M. Brulart, secrétaire d'État du feu Roi, arrive et M. de Cypierre aussi.
_Le 9, mardi, à Saint-Germain._—A huit heures Mmes de Clermont d'Amboise, d'Abin et de Saint-Gelais; à onze heures M. d'Épernon, avec ses trois fils, qui lui baisèrent les mains. M. d'Épernon le loua fort et le considéra attentivement. A une heure et demie M. Puget, trésorier de l'Épargne, et sa compagnie. A deux heures M. d'Épernon, ses enfants et M. Puget le voient remuer, les trois enfants de M. d'Épernon étant dans la balustre. A quatre heures M. de la Nauve et M. Lecoq, conseillers en Parlement, et M. Martineau, qui est à M. de Montpensier, viennent pour le visiter.
_Le 11, jeudi._—Promené; il prend plaisir à un levraut qui se vint rendre dans l'allée du palemail et fut pris à la main par M. Petit, archer des gardes du corps du Roi. Le Dauphin l'ayant vu le veut soudain, l'empoigne à deux mains, se jetant dessus avec ardeur. A six heures M. de Roissy, maître des requêtes, M. Vion, maître des Comptes, le sont venus voir.
_Le 13, samedi._—Éveillé à minuit, teté, point dormi. Mlle de Rumilly me vient appeler, me disant que Monseigneur le Dauphin étoit malade du mal de dents. Je y arrive incontinent après; il s'endort à peine jusqu'à cinq heures. J'ai toujours demeuré debout, accoudé sur le bord de son berceau, tenant sa main droite dedans la mienne.
_Le 14, dimanche, à Saint-Germain._—A quatre heures trois quarts M. de Saint-Fussien, conseiller de la Cour, le vient voir.
_Le 15, lundi._—Reconnu par la remueuse, qui lui mit le doigt dans la bouche, une dent percée; M. Guérin, son apothicaire, part pour en porter la nouvelle au Roi à Fontainebleau[35].
[35] _Voy._ la lettre du Roi à Mme de Montglat, _Lettres missives_, V, 575.
_Le 16, mardi._—A midi et demi M. d'Épernon (qui a dit des louanges), ses trois fils, et M. d'Échaux, évêque de Bayonne.
_Le 17, mercredi._—A midi Mme la princesse d'Orange, Mme de Bruzoles, Mlle Beringhen et sa mère le sont venues visiter.
_Le 18, jeudi._—M. de Mansan, gentilhomme gascon, nourri et élevé par M. de Vic, gouverneur de Calais et capitaine aux gardes du Roi, arrive à Saint-Germain en Laye avec sa compagnie, pour la garde de Monseigneur le Dauphin, pendant que S. M. fait son voyage en Poitou.
_Le 19, vendredi, à Saint-Germain._—A dix heures et demie M. d'Arquery le vient voir. A sept heures trois quarts, lettres du Roi par M. Guérin.
_Le 20, samedi._—A midi M. du Passage, Mme de Fonlebon et ses filles; il a fort caressé la petite Charlotte de Fonlebon.
_Le 21, dimanche._—A deux heures, M. de Bouqueron, président au parlement de Grenoble, M. de Chevrier, conseiller en ladite Cour, le viennent voir.
_Le 22, lundi._—A neuf heures et demie, M. le duc de Bouillon, M. de Salignac, M. de Sancy et le jeune Sardini et son frère. A douze heures et demie, Hieronimo Taxis, ambassadeur d'Espagne, tête nue, fait une grande révérence et prend la main de monseigneur le Dauphin sans la baiser; dit qu'il n'a pas voulu partir sans l'avoir vu auparavant. Le Dauphin est remué en sa présence. L'ambassadeur se tenoit tout debout, accompagné desdits sieurs; sur ce qui lui fut dit par M. de Sancy[36] qu'il en falloit faire un mariage, il répondit qu'il n'étoit rien qui ne se pût faire, que la reine de France étoit grosse et la leur aussi, qu'ils avoient une damoiselle et maintenant ils auroient un fils et nous une fille, et puis que l'on mettroit tout ensemble[37].
[36] Nicolas de Harlay, seigneur de Sancy, conseiller du Roi, etc., mort en 1629.
[37] Ce projet se réalisa par le traité de 1612, qui unit Élisabeth de France à Philippe IV et Anne d'Autriche à Louis XIII.
_Le 24, mercredi, à Saint-Germain._—Il s'est fort joué à sa peinture[38], que je lui ai apportée de Paris.
[38] C'est-à-dire son portrait, et probablement celui gravé par Cl. de Mallery en avril 1602, où Louis XIII est représenté à l'âge de sept mois.
_Le 27, samedi._—A quatre heures M. le connétable l'envoie visiter; viennent aussi Mme Deschamps, Mlle de Ligny, Mlle d'Ouailly.
_Le 28, dimanche._—M. le baron de Saint-Blancart, de la part de M. de Biron[39], son beau-frère, avec lettre à Mme de Montglat, copie ci-attachée[40].—M....., lieutenant général[41] à Fontenay le Comte, âgé de quatre-vingts ans, arrive en jupe, se met à genoux et à pleurer, le voit remuer, et s'en retournant dit à Mme de Montglat qu'il plût à Dieu de donner à Monseigneur le Dauphin le bonheur de son père, la valeur de Charlemagne et la piété de saint Louis; et s'étant retourné pour s'en aller, étant au coin du grand pavillon, lève les mains au ciel et dit: «Dieu m'appelle quand il lui plaira, j'ai vu le salut du monde.» A trois heures M. de Sillery-Brulart et sa femme, M. de Berny, son frère et sa femme.
[39] Charles de Gontaut, duc de Biron. Il fut arrêté le 14 juin suivant et exécuté à la Bastille le 31 juillet.
[40] Copie de la lettre du maréchal de Biron à Mme de Montglat, rendue par le sieur de Saint-Blancart, à Saint-Germain en Laye, le dimanche 28 du mois d'avril 1602:
«Madame, le desir que jé de sauoyr des nouvelles de monseigneur le Daufin me fait vous enuoier ce laquay exprés pour vous supplyer m'en mander et me feres honneur et faueur que je tiendray a vue très grande oblygation sy prenes la payne de me donner aduis de son bon portement par la voye du Sr. Preuost qui est a Parys, car jé de la pasyon et affection pour luy desyrer vn heureux accroyssement estant de ceux qui croient que il est donné de Dieu pour le maintien de cet estat ne pouuant fayllyr que il ne se trouue de la generosyté, de la vertu et de bon heur en luy estant né du Roy mon maistre qui a de Dieu toutes ces grâces plus que jamays[A] autre Roy ny prince aye eu. Pour moy, Madame, je le me fygure le plus beau, le plus aimable prince qui feust ny qui sera, pour ce que toute mon inclynation est portée a l'aymer, outre la royauté que le Roy ly layra vn jour, il le laissera accompagné de tres bons et fideles subiects et seruyteurs. Jauroys regret sy la mort me preuenoit auant que je peusse rendre preuue de ce mien ardent sele que je luy ay voué comme la plus tres humble et tres obeissante creature du Roy son pere. Je borneray la ce mien discours, et vous offryré mon humble seruyce et mon affection, et vous baise bien humblement les mains estant,
«Madame, «Vostre bien humble seruiteur BIRON.
Ce XXIIIIe auril 1602.
Suscription:
«A Madame, «Madame de Mongla, gouuernante de Monseigneur le Daulphin.»
La copie de cette lettre, écrite de la main d'Héroard et certifiée par lui, est jointe au manuscrit appartenant à M. le marquis de Balincourt.
[A] _Jamays_ est effacé de sa main. (_Note d'Héroard._)
[41] Son nom est resté en blanc.
_Le 29, lundi, à Saint-Germain._—A sept heures, Messire Renaud de Beaune, archevêque de Bourges, le vient voir.
_Le 30, mardi._—A onze heures viennent Mme et Mlle de Guise; dîné avec Mme de Montglat. Mme de Guise l'a porté et fait danser. A quatre heures MM. Archambaud, Corbonois et leurs femmes. A onze heures après midi, lettres du Roi, de Blois, du 28, faisant mention de sa fluxion sur le pied[42] et recommandation de son fils Alexandre et de Mademoiselle.
[42] Cette lettre, adressée sans doute à Mme de Montglat, ne se trouve pas dans le _Recueil des Lettres missives_. Henri IV parle de cette fluxion dans les lettres au connétable de Montmorency et à Rosny des 25 et 26 avril.
_Le 1er mai, mercredi, à Saint-Germain._—A neuf heures et demie, quatre députés de la ville de Metz viennent pour le visiter; à onze heures, M. et Mme de Sancy; à une heure, M. de Bois-Dauphin; à trois heures, M. le maréchal de Brissac et son fils.
_Le 2, jeudi._—A onze heures, et demie M. de la Rivière-Dudrach et sa troupe; à deux heures et demie Mme de Nemours, M. de Rissay, Mme la procureuse générale La Guesle.
_Le 3, vendredi._—A huit heures et un quart, un gentilhomme de la part de M. d'Antragues; à une heure, Mme la présidente Dudrach.
_Le 4, samedi._—Le poil, de brun lui devient châtain clair. A une heure, M. Campagnol, gouverneur de Boulogne; à quatre heures, M. le prince de Condé et Mme sa mère, Mme la comtesse de Briqueil, sœur de feu M. de Humières; à six heures, Mme de Buisseau.
_Le 5 mai, dimanche, à Saint-Germain._—Le Dauphin étant à la fenêtre du préau répondit: _ghi_ à une bonne femme qui parloit à lui, sur le bord du fossé, l'appelant: «mon ami.» Arnoul, contrôleur chez la Reine, arrive.
_Le 6, lundi._—A une heure, M. le duc de Mayenne, qui fait la révérence seulement. M. de Mayenne ne s'est jamais voulu asseoir, n'a jamais dit mot, sinon sur ce qu'on parloit de la grossesse de la Reine et des enfants qu'elle pourroit encore avoir, il a dit qu'il n'y en sauroit avoir trop. Aussitôt que M. le Dauphin a été remué il s'en est allé, et M. d'Aiguillon est venu et parti sans saluer Mme de Montglat.
_Le 7, mardi._—A dix heures et demie, M. de Cachac, capitaine de la porte; M. Bioneau, secrétaire de M. le Grand; à quatre heures et demie, Mme de Montmeray, nièce de M. le maréchal de Retz, avec Mme de Montmeray, sœur de son mari, religieuse en l'abbaye de Saint-Avit près de Châteaudun.
_Le 8, mercredi._—A midi et demi, Mme la comtesse de Chaulnes, Mme de Chemerault, Mme de Poyane, Mme de Liancourt, sa fille, M. d'Espois, M. Sevin, maître des requêtes.
_Le 9, jeudi, à Saint-Germain._—A midi, M. l'archevêque de Tours et M. de La Guesle, procureur-général.
_Le 10, vendredi._—A onze heures Mme de Larchant; à deux heures et demie le baron de Châteauneuf-Laubespine.
_Le 11, samedi._—A onze heures, M. le duc d'Elbeuf, MM. le vidame de Chartres, Maligny, le baron des Ards en Provence; à deux heures, M. l'amiral de Montmorency et Mme sa femme.
_Le 12, dimanche._—A dix heures et demie, les chevaliers de Sancy et de Saint-Mesmain; à quatre heures et un quart, le capitaine Maltais, le commissaire Lesage.
_Le 13, lundi._—A huit heures, M. Fouquet, deuxième président en Bretagne; à douze heures et demie, M. l'évêque de Paris[43], Mme la marquise de Menelay, sa sœur, le lieutenant général de Mâcon, qui lui a souhaité des ans nestoriens et la lignée de Salomon.
[43] Henri de Gondi.
_Le 14, mardi._—A midi MM. de Gondi, le baron de la Tour; à trois heures et un quart M. de Marchaumont.
_Le 15, mercredi, à Saint-Germain._—A dix heures M. de l'Isle, d'Orléans, M. de la Motte, M. de la Violete; à douze heures et demie le jeune comte de Montafié, Mme de Carnavalet, son petit-fils, aumônier de Monseigneur le Dauphin, Mlle de Bourdeilles.
_Le 16, jeudi._—A douze heures et demie, M. de la Rocheposay, fils de feu M. d'Abin; à trois heures, Mme de Colignon, M. de Lorme, M. de Foucault, conseiller aux Aides, M. Damyn.
_Le 17, vendredi._—A onze heures, M. de Bragelongne, conseiller, et Mlle de Luteau, sa sœur; à trois heures trois quarts M. d'Amanzay.
_Le 18, samedi._—A trois heures et demie, M. le président d'Assy et sa femme, M. Hennequin, sieur de Manœuvre.
_Le 19 mai, dimanche, à Saint-Germain._—A trois heures et demie M. de Sancy, Mme la marquise de Pisani, sa fille, le vicomte du Mans, son gendre, Mme de Malissy, M. Petau, conseiller en Parlement; à quatre heures, M. de Pisani, la More de la Reine; à six heures, Mme la présidente Fayet, ma belle-sœur, et M. Laubigeois et sa femme.
_Le 20, lundi._—Mme de Guise s'en allant à Eu et Mlle de Guise le viennent voir.
_Le 21, mardi._—M. le comte d'Auvergne[44] arrive sur les trois heures, accompagné de deux hommes; il y a été une petite demi-heure, appuyé contre la balustre, son visage à demi couvert de son manteau, appuyé sur un pied; il tient à Mme de Montglat des propos confus et mal cousus.
[44] Charles de Valois, comte d'Auvergne, puis duc d'Angoulême, fils naturel de Charles IX et de Marie Touchet. Il fut arrêté avec le maréchal de Biron le 14 juin suivant. Il mourut en 1650.
_Le 27, lundi._—Il arrive une vieille femme de Paris, comme une revendeuse; elle pleure en le voyant, l'appelle: «Mon fils, la petite courte à sa mère», et puis s'est prise à danser devant lui.
_Le 31, vendredi._—Mme Boursier, sage-femme de la Reine, vient voir le Dauphin avec sa compagnie, dont en s'en retournant il se noya au bac de Neuilly une femme grosse et une fille de douze ans.
_Le 2 juin, dimanche, à Saint-Germain._—Champagne, cordonnier, lui prend la mesure de ses souliers, qui fut d'un grand point.
_Le 8, samedi._—Le baron de Treslon porta les souliers à Monseigneur le Dauphin; à cinq heures il a été vêtu et habillé d'un corset et d'un bas de soie, et au-dessus d'une robe carrée, faite de satin blanc rayé d'argent. Mlle de Vendôme lui a donné sa chemise. L'habillement lui étoit si bien séant et convenable qu'il paroissoit avoir deux ans.
_Le 9, dimanche, à Saint-Germain._—M. de Sève, président en premier la cour des Aides à Paris, M. de Rebours, président, et M. Barentin, conseiller en ladite Cour, sont venus de la part de leur compagnie et ont prié Mme de Montglat de le faire entendre au Roi.
_Le 10, lundi._—Le sieur Concino[45] prie Mme de Montglat qu'il le puisse voir vêtir; il le voit coiffer, puis habiller, prend la mesure de sa longueur, de la grosseur du bras et de la longueur du soulier, puis est parti pour s'en retourner en Cour.
[45] Depuis Maréchal d'Ancre.
_Le 14, vendredi._—Ses cheveux longs, châtain clair, ont trois grands doigts de travers en longueur; les sutures du sommet presque du tout serrées.
_Le 16, dimanche._—M. le vicomte de Bourdeilles vient visiter le Dauphin; Mme de Montglat lui raconte les desseins et l'emprisonnement de M. de Biron.
_Le 17, lundi._—A midi, le Roi arrive, le baise et se joue à lui; la Reine arrive à une heure et demie, trouve au pied des degrés Monseigneur le Dauphin, au grand escalier; elle devient soudain fort rouge et le baise à côté du front. On le remonte à la salle du Roi; LL. MM. se jouent un peu à lui, puis se mettent à table pour dîner, et s'en retournent.
_Le 20, jeudi._—A six heures après midi M. le maréchal de Fervaques et M. de Laval le viennent voir. Le premier lui a baisé le pied et l'autre touché le bout de son tablier et baisé la main qui l'avoit touché.
_Le 22, samedi._—Il se divertit à tout, fort agréablement, fait une chère extraordinaire à la fille de chambre de sa nourrice, lui rit. Le Roi arrive à dix heures et demie par son petit pont. Le Roi s'est joué à lui et lui a vu prendre sa bouillie. Le Roi a voulu prendre le demeurant et dit: «Si l'on demande maintenant: Que fait le Roi? l'on peut dire: Il mange sa bouillie.» Le Roi lui fait prendre sa barbe à deux mains; il la tire bien fort et lui fait mal. Il lui fait prendre celle de M. de Montigny; il la prend à deux mains et se soulève tout le corps pour la tirer plus fort; il a pris la moustache de M. le Grand. Mme la marquise de Verneuil arrive à une heure, caresse fort M. le Dauphin, mais, ce disoit-on, avec peine. Elle dîna, se joua après fort à Monseigneur le Dauphin. On a fait voir à S. M. les caresses qu'il avoit jà faites à Tienette Clergeon, native de Lagny, fille de chambre de Mlle sa nourrice, le Roi l'ayant lui-même fait approcher et la lui présentant. Il l'a vue pleurer comme elle s'en alloit. Le Roi est parti pour s'en retourner à Paris, à sept heures et demie, et a fait prendre dans son carrosse Monseigneur le Dauphin par Mme la marquise de Verneuil, qui l'a porté jusques au bout de la cour. On l'a repris; le Roi est parti.
_Le 23 juin, dimanche, à Saint-Germain._—Porté à la salle du Roi; vu Tienette, fait les mêmes caresses, lui rit, lui empoigne la joue à pleine main.
_Le 25, mardi._—Le sieur Decourt, par commandement de la Reine, en tire le crayon. A quatre heures trois quarts, la Reine arrive; on le lui porte au-devant. La Reine veut que l'on lui amène Tienette; il lui fait caresses. La Reine part fort contente à six heures et demie.
_Le 28, vendredi._—M. de Rosny, revenant de Rosny, le voit dans son berceau.
_Le 4 juillet, jeudi, à Saint-Germain._—Il a été peigné pour la première fois, y prend plaisir, et accommode sa tête selon les endroits qu'il lui démangeoit.
_Le 10, mercredi._—A midi le Roi arrive, se joue à lui à diverses reprises, la Reine pareillement.
_Le 11, jeudi._—A sept heures et demie après midi, le Roi et la Reine s'en retournent à Paris.
_Le 17, mercredi._—Il lui a été mis des lisières à sa robe pour l'apprendre à marcher.
_Le 21, dimanche, à Saint-Germain._—La Reine arrive à dix heures, le Roi à dix heures et demie.
_Le 22, lundi._—Vêtu d'une cotte neuve, du présent de la Reine, il est porté à huit heures au jardin, au Roi qui se promenoit, ayant pris de l'eau de Pougues[46]. La Reine le demande, on le lui apporte, il pleure; il le faut emporter, le Roi ne le peut apaiser. Porté chez la Reine, le Roi y étant; ils ont voulu voir sa tête, l'ont fait brosser, et en ont toute la journée eu leur agréable passe-temps.
[46] Héroard commence en ces termes son livre _De l'institution du Prince_, dédié au Dauphin et publié en 1609: «Au temps que le Roi séjournoit à Saint-Germain en Laye, y prenant quelques jours de ceux-là qu'il employe continuellement aux plus grandes affaires de son État pour les donner à sa santé, buvant à cet effet, par l'avis de ses médecins, des eaux portées des fontaines de Pougues.»
_Le 24, mercredi._—Vêtu à sept heures, il prend plaisir et se rit à plein poumon, quand la remueuse lui branle du bout du doigt sa guillery. A huit heures, porté à la chambre de la Reine, aux fiançailles du baron de Gondi et de la signora Polyxena Gonzaga, l'une des filles de la Reine. Le Roi lui continue toujours ses caresses.
_Le 28, dimanche._—Le Dauphin, vêtu à sept heures, se promène, se tourne pour voir s'il a ses soldats, rencontre le Roi, le reconnoît en souriant. Le Roi se cache derrière moi et l'appelle; il le cherche, l'aperçoit enfin et se met à sourire. Mme d'Angoulême[47], Mme la princesse d'Orange[48] arrivent; la Reine lui donne une petite turquoise mise à son doigt.
[47] Charlotte de Montmorency, fille du connétable, mariée en 1591, à Charles de Valois, duc d'Angoulême; elle n'avait pas été enveloppée dans la disgrâce de son mari. Voy. _Lettres missives de Henri IV_, V, 616.
[48] Louise de Coligny, veuve d'abord de Téligny, tué à la Saint-Barthélemy, puis de Guillaume de Nassau, dit le Taciturne, prince d'Orange, assassiné en 1584.
_Le 29, lundi._—Le Roi et la Reine arrivent de la chasse, commandent de le leur porter. Le Roi lui fait voir donner la curée du cerf pris au-dessus de Ruel; il ne s'en étonne point.
_Le 31 juillet, mercredi._—Impatient pour sortir; il rencontre le Roi; mené en carrosse dans la forêt à voir passer le cerf couru par le Roi, qui avoit dîné à Forqueil, où s'étoit faite l'assemblée. Porté au Roi, dedans son lit, blessé d'une chute, courant le cerf. Il tient un bâton; je prends un brin de fagot, j'en frappe contre son bâton pour escrimer; le jeu lui plaît, il me poursuit en riant par toute la chambre. Tout le reste du jour paisible et fort gai.—Ce jourd'hui, à cinq heures, le maréchal de Biron eut la tête tranchée à la Bastille[49].
[49] Nous reproduisons tel quel le texte du manuscrit. Cette chute de Henri IV, le jour de la mort de Biron, n'eut pas de suites, car Héroard n'en reparle pas, et on n'en trouve pas trace dans le _Recueil des Lettres missives_.
_Le 1er août, jeudi, à Saint-Germain._—Le poil lui éclaircit, la tête se nettoie. Promené; il rencontre le Roi, voit la Reine, caresses accoutumées.
_Le 2, vendredi._—Promené il rencontre le Roi, lui rit et tend les bras; va en la chambre de la Reine. On lui fait chercher le Roi dans le lit de la Reine; ne le trouvant point il entre en grande colère. Il va en la chambre du Roi, qui le met coucher avec lui, avec infinies caresses.
_Le 4, dimanche._—Allées et venues. M. de Rosny. Porté à la chambre du Roi, qui soupoit; il lui a fait prendre de la soupe, qu'il a fort bien mangée.
_Le 7, mercredi._—Il rencontre le Roi, qui fait semblant de ne le point voir; il crie; le Roi se retourne, va à lui et l'embrasse. Au sortir de la messe, Engoulevent[50] se met à chanter et le Dauphin aussi; le Roi y prend plaisir pour un peu de temps. A cinq heures arrive Bartholomæo Pusuynki, Polonois, clerc de la chambre et nonce extraordinaire de Sa Sainteté vers le Roi, conduit par M. de Sillery. Mme la comtesse de Guichen[51], lui envoye une épée par M. de Frontenac en présence du nonce. Le Roi et la Reine en ont pris grand divertissement.
[50] _Voy._ la note du 14 janvier 1604.
[51] Diane d'Andouins, dite _la belle Corisande_, veuve de Philibert, comte de Gramont et de Guiche, ancienne maîtresse de Henri IV. Elle mourut vers 1620.
_Le 9 août, vendredi, à Saint-Germain._—Au sortir du jardin il rencontre le Roi, qui entroit; caresses accoutumées, réciproques.
_Le 10, samedi._—Le Roi, et la Reine partent et lui disent adieu, fort contents.
_Le 21, mercredi._—A trois heures et demie mis dans le carrosse et porté au bâtiment neuf, pour l'éloigner de Messieurs, qui avoient eu la rougeole[52].
[52] _Voy._ la lettre du Roi à Mme de Montglat, du 29 août. (_Lettres missives_, V, 661.)
_Le 22, jeudi._—A deux heures, le clarissimo Marino Cavalli, ambassadeur de Venise, entre en la balustre, ayant demandé permission à Mme de Montglat, le salue, baise sa main, et puis embouche (_sic_) la sienne, et peu après se couvre. On met au Dauphin son épée au côté et son chapeau en tête, qu'il enfonce en mauvais garçon; il bat fort et ferme le tambour avec les deux baguettes. L'ambassadeur prend congé de lui et baise sa main, puis embouche la sienne.
_Le 25, dimanche._—Promené; mis aux fenêtres pour le faire voir à grand nombre de peuple venu pour le voir[53], dont la plus part s'est mis à genoux et plusieurs les larmes aux yeux.
[53] C'était le jour de la Saint-Louis.
_Le 5, jeudi._—A douze heures trois quarts Mme de Longueville laisse à Saint-Germain M. son fils.
_Le 6 septembre, vendredi, à Saint-Germain._—M. Pary, chevalier de la Jarretière, ambassadeur extraordinaire d'Angleterre devers le Roi, le vient voir, parle à Mme de Montglat, ayant fait une révérence de la tête, de loin, à M. le Dauphin, puis, s'approchant de lui, en fait une autre et se met à se promener avec la dite dame.
_Le 8 septembre, dimanche, à Saint-Germain._—On porte le pain bénit au Dauphin; il tenoit le goupillon, fait ses affaires à croupeton sur le tapis; le goupillon qu'il tenoit s'y mêle, et si l'aumônier n'y eût pris garde, en donnant de l'eau bénite il en eût donné.
_Le 11, mercredi._—Il écoute les contes que lui fait Mlle de Ventelet touchant l'Infante[54], qu'il couchera avec elle; il en rit.
[54] Anne d'Autriche, née le 22 septembre 1601.
_Le 12, jeudi._—Crié extrêmement; Mlle de Ventelet lui vient donner le bon jour de la part de l'Infante; il s'apaise soudain, et se prend à rire.
_Le 15, dimanche._—A huit heures le page de M. de Longueville arrive pour savoir de ses nouvelles; ayant parlé à Mme de Montglat et s'en retournant, le Dauphin l'appelle d'un _Hé!_ et se retrousse, lui montrant sa guillery. Il est porté au vieux château par le commandement du Roi, qui arrive à cinq heures. Porté au pied du degré au devant du Roi, l'obscurité et la foule des hommes fut cause qu'il eut peur. Le Roi le caresse; à sept heures et un quart la Reine arrive.
_Le 16, jeudi._—Il montre sa guillery à M. d'Elbenne; porté chez la Reine, il voit la signora Passithea, en eut peur, à cause de la coiffure.
_Le 17, mardi._—A quatre heures, porté chez la Reine; la marquise de Verneuil y arrive, au cabinet de la Reine; le Roi y arrive.
_Le 18, mercredi._—Sur les dix heures et demie le Roi part pour aller dîner à Saint-Cloud et de là à Paris, pour conduire la Reine à Fontainebleau pour attendre ses couches.
_Le 19, jeudi._—Il commence à cheminer avec fermeté, soutenu sous les bras.
_Le 23, lundi._—Fort gai, émerillonné; il fait baiser à chacun sa guillery. Le comte de Visé, du marquisat de Saluces, ambassadeur extraordinaire du duc de Savoie, et le comte de Hems, ambassadeur extraordinaire d'Écosse, le viennent voir.
_Le 25 septembre, mercredi, à Saint-Germain._—M. de Montpensier lui baise les mains au berceau et lui a donné la chemise.
_Le 27, vendredi._—Il se joue à sa guillery, repousse son ventre en dedans, qui l'empêchoit de la voir. Il vient un gentilhomme flamand, du parti espagnol, pour le voir; il se y trouve un vieil Espagnol qui entrant et sortant lui donna sa bénédiction la larme à l'œil, en souhaitant le mariage de l'Infante[55].
[55] Le Dauphin entrait ce jour-là dans sa deuxième année.
_Le 30, lundi._—A douze heures un quart le sieur de Bonières et sa fille, jeune; il lui a fort ri, se retrousse, lui montre sa guillery, mais surtout à sa fille, car alors la tenant et riant son petit rire il s'ébranloit tout le corps. On dit qu'il y entendoit finesse. A douze heures et demie le baron de Prunay; il y avoit en sa compagnie une petite damoiselle; il a retroussé sa cotte, lui montré sa guillery avec une telle ardeur qu'il en étoit tout hors de soi. Il se couchoit à la renverse pour la lui montrer.
_Le 8 octobre, mardi, à Saint-Germain._—Le Roi arrive, se joue à lui; la Reine pareillement.
_Le 9, mercredi._—Porté au Roi au jardin, où il faisoit bien froid; porté à la chambre de la Reine.
_Le 11, vendredi._—Porté au Roi, à la galerie rouge, à une heure et demie un ambassadeur allemand; à six heures Mme la princesse d'Orange.
_Le 12, samedi._—A deux heures et demie endormi; le Roi arrive, qui l'éveille, le baise et s'en va pour retourner à Paris. Sur les trois heures, comme il ne faisoit que s'endormir, la Reine l'éveille, et s'en va soudain; comme on le rendormoit, arrive M. le comte de Soissons, qui conduit les députés généraux du pays de Dauphiné pour rendre l'hommage, qu'ils firent à genoux, fors l'archevêque de Vienne[56], qui porta la parole, M. le Dauphin étant dans un berceau. Il leur tendit la main à tous pour la baiser.
[56] Jérôme de Villars.
_Le 13 octobre, dimanche._—Porté à la messe; les députés de Dauphiné y étoient. Lesdits députés ont donné des présents: à Mme de Montglat, un buffet d'argent de la valeur de trois cents écus; à Mlle Piolant, un bassin et une aiguière d'argent, valant environ cent écus; une chaîne d'or pesant quatre-vingts écus à Mlle la nourrice, et une de cinquante à la remueuse; et des pièces d'or et d'argent faites en mémoire de la naissance de M. le Dauphin à plusieurs du château et aux officiers de Mme de Montglat.
_Le 17, jeudi._—Promené à la chambre du Roi, à dix heures, où il a vu les ambassadeurs de Suisse venus pour jurer et confirmer l'alliance avec le Roi; il leur a baillé sa main à baiser. Ils furent conduits par M. de Souvré et M. de Vic, ambassadeur pour le Roi vers les Cantons. Ils furent fort satisfaits de M. le Dauphin, qui sembloit avoir composé sa façon pour cet acte. Ils furent traités à dîner aux dépens du Roi, en la salle du Roi, et leurs officiers en la salle du bal, où ils étoient cent à table.
_Le 24, jeudi._—Le Roi arrive à neuf heures et demie, revenant de la chasse, où il avoit été deux jours, et venoit découcher à Villepreux; il le trouve fort gentil, lui donne du sucre rosat. A douze heures et trois quarts, le Roi part et s'en retourne à Paris.
_Le 5 novembre, mardi, à Saint-Germain._—A onze heures et demie, le Roi arrive de Fontainebleau; il voit le Roi, résolu. Le Roi va dîner; porté au dîner du Roi, il fait baiser sa guillery à M. de Souvré, à M. de Termes, à M. de Liancourt, à M. Zamet. Le Roi part à trois heures pour aller coucher à Paris.
_Le 15, vendredi._—A trois heures M. le prince de Condé[57], Mme sa mère, M. de Haucourt viennent voir le Dauphin. Sa nourrice lui dit: «Monsieur, voyez votre petit cousin qui vous vient voir.» Il se retourne, regardant tous ceux qui étoient contre la balustre, le va choisir et lui tend la main, que M. le Prince lui baisa alors. A l'entrée M. d'Haucourt lui dit qu'il allât baiser la robe du Dauphin; il se tourna, et lui dit qu'il ne le falloit pas faire.
[57] Henri de Bourbon II, né posthume, le 1er septembre 1588, était alors âgé de quatorze ans; sa mère était Charlotte-Catherine de la Trémoille; elle mourut en 1629.
_Le 16, samedi, à Saint-Germain._—M. le prince de Condé prenant congé de lui, il le suit après, le regardant toujours, et se prend à pleurer; il faut que M. le Prince revienne pour partir sans être aperçu; Mme la princesse de Condé lui vient dire adieu.
_Le 21, jeudi._—Porté au château neuf.
_Le 22, vendredi._—Naissance de Madame[58], à Fontainebleau, environ les neuf heures du matin.
[58] Élisabeth de France, mariée par procuration à Philippe IV, roi d'Espagne, en 1615, morte à Madrid, en 1644.
_Le 23, samedi._—Nouvelles de la naissance de Madame, le jour précédent, sur les neuf heures du matin[59].
[59] C'est à la date du 23 novembre 1602 qu'il faut rapporter la lettre du Roi à Mme de Montglat que M. Berger de Xivrey a classée à l'année 1608. (_Lettres missives_, VIII, 647.) Voici cette lettre: «Madame de Montglat, vous m'avez fait plaisir que, sur l'avis que le fils de Frontenac avoit la petite vérole, de transporter mon fils au petit château. Faites le même de mon fils Alexandre et de ma fille; les quels je vous recommande, et que vous me mandiez souvent des nouvelles de mon fils. Ma femme accoucha hier, sur les neuf heures du matin, de ce qu'il a plu à Dieu. De quoi elle est plus fâchée que moi, qui l'en console. Bonjour, madame de Montglat. Ce XXIIIe novembre, à Fontainebleau.—HENRY.»
La phrase du Roi sur la seconde couche de Marie de Médicis s'explique par ce passage de la circulaire sur la naissance de Madame Élisabeth: «Ce n'est pas chose qui soit, selon les apparences humaines, si avantageuse qu'eût été un fils.» On verra que le 23 novembre 1608 Henri IV était au château de Saint-Germain avec le Dauphin.
_Le 28, jeudi._—A onze heures et un quart le colonel Postech, de Berne, le sieur Ryech, député de Zurich, lui ont baisé la main, qu'il leur a tendue; ils n'étoient pas venus à Saint-Germain avec les autres. Ils lui ont dit qu'ils étoient ses très-humbles serviteurs et alliés, lui ont derechef baisé la main en s'en allant; le sieur Ryech avoit la larme à l'œil d'aise en lui disant adieu.
_Le 12 décembre, jeudi, à Saint-Germain._—A huit heures trois quarts joué à de petits jeux. On lui demande: «Où est le mignon de papa?» Il se montre, frappant sur son estomac. Je lui demande: «Où est le mignon de l'Infante?» Il met la main sur sa guillery.
_Le 19, jeudi._—Rapporté au vieux château à une heure; à six heures le Roi et la Reine, accompagnés de M. le maréchal de la Châtre, arrivent en sa chambre; ils l'ont trouvé fort gentil.
_Le 20, vendredi._—Le Roi et la Reine l'entendent jargonner, y prennent plaisir.
_Le 21, samedi._—Le Roi oit la messe en sa chambre; le Dauphin est porté chez la Reine. A une heure, le Roi l'ayant baisé part pour s'en retourner à Paris, la Reine peu après.
_Le 23, lundi._—Le Roi arrive à onze heures et demie à l'assemblée[60]; le Dauphin est porté en la cour devant lui, ne le salue point, sinon quand le Roi lui eut tiré le chapeau; il ôte le sien, puis se recouvre quand le Roi lui eut dit: «Couvrez-vous, Monsieur.» Porté au dîner du Roi à onze heures et demie, mis au bout de la table, rêveur; le Roi se joue à lui, le fait jargonner. Le Dauphin reconnoît M. de Guise ne lui ayant été montré qu'une fois. A cinq heures arrive M. de Rosny; le Roi revient de la chasse, fait porter le Dauphin dans son cabinet. A six heures, porté au bout de la table avec le Roi, qui lui fait donner une cuillerée de vin fort trempé. Rapporté en sa chambre, à sept heures trois quarts, le Roi y vient, il le prend, le promène; le Dauphin danse en branle donnant la main à Alexandre Monsieur, le Roi lui ayant commandé de le faire. A huit heures et demie M. le comte de Soissons lui donne sa chemise à brassière; le Roi le baise et s'en va coucher.
[60] C'est-à-dire au rendez-vous de la chasse.
_Le 24, mardi, à Saint-Germain._—Le Roi arrive à neuf heures, va déjeuner à la petite salle; le Dauphin y est porté, regarde déjeuner le Roi attentivement. Le Roi s'en retourne à Paris, et part à dix heures.
_Le 30, lundi._—Sur les quatre heures trois quarts, le Dauphin est porté en hâte au-devant de Madame, sa sœur, à laquelle heure Madame arrive, conduite par Mlle Piolant et MM. de Montglat et de Villeserin, écuyer servant de la Reine. M. le Dauphin, porté par sa nourrice, est descendu par la petite montée du côté de la chambre de Madame, et rencontre vis-à-vis de la porte de l'autre petite montée, à huit pas près, Madame, que l'on descendoit de la litière; prise et portée par M. de Villeserin. Il fut aise et sans dire mot de la voir, lui ayant été dit: «Monsieur, voilà votre sœur.»
_Le 31, mardi._—Madame est portée en sa chambre; il la baise doucement. A douze heures et demie, le Roi arrive; le Dauphin, porté dans la chambre du Roi, y a été durant le dîner et a donné la serviette au Roi, qui la lui avoit demandée. Le Roi part pour aller à la chasse. A quatre heures et demie la Reine arrive, vient en la chambre de Madame, où j'étois, puis va en celle de M. le Dauphin. A cinq heures il est porté chez la Reine, à sept heures au souper du Roi, qui lui donne de la gelée, dont il étoit friand, et du vin.
ANNÉE 1603.
Premiers services rendus au Roi.—Répugnance du Dauphin pour son frère naturel.—Premières armes données par la duchesse de Bar.—Singuliers exemples donnés au Dauphin.—Mauvais vouloir pour Concini et sa femme.—Le Roi menace le Dauphin du fouet.—Charles Martin fait son portrait.—M. de Longueville vient demeurer à Saint-Germain.—La marquise de Verneuil et son fils; détails singuliers.—Serment de fidélité des magistrats de Paris.—Le Dauphin joue au mail.—Mme Héroard.—Première lettre au Roi.—Le P. Coton.—Mme de Verneuil et sa mouche.—Les enfants de MM. de Liancourt et d'Épernon.—Comment on l'entretient de l'infante d'Espagne.—Habitude de Henri IV.—La duchesse de Bar.—Départ du Roi et de la Reine pour la Normandie.—Le Dauphin apprend à parler.—Mlle de La Salle.—Mme Concini.—Mme de Verneuil.—Prière que récite le Dauphin.—Il boit à l'infante d'Espagne et danse en présence de l'ambassadeur.—Son caractère opiniâtre; il est fouetté pour la première fois.—Son amitié pour Héroard.—Le Dauphin est sevré.—Armes données par la ville de Moulins.—Mathurine la Folle.—Audience du connétable de Castille.
_Le 1er janvier, mercredi, à Saint-Germain._—Porté en la chambre de la Reine, où le Roi est venu; le Dauphin voit que le Roi la baisoit; il la lui fait baiser plusieurs fois. A une heure porté au dîner du Roi.
_Le 2, jeudi._—A dix heures et demie porté chez la Reine; porté au dîner du Roi, porté au dîner de la Reine; elle le fait mettre au bout de la table. A deux heures la Reine part. Le Roi revient de la chasse pour changer de chemise en son cabinet, où il commande que l'on apporte le Dauphin. Il ôte son chapeau au Roi, puis le remet. Le Roi part à deux heures pour s'en retourner à Paris.
_Le 7, mardi._—A onze heures et demie le Roi arrive; il est porté au-devant de lui; porté au dîner du Roi, il lui donne sa serviette. A six heures porté chez le Roi, qui étoit revenu blessé à un genou, courant à la chasse, et étoit couché dans son lit.
_Le 8 janvier, mercredi, à Saint-Germain._—Le Roi part sans le voir, et part en carrosse pour s'en retourner à Paris, se plaignant fort de sa douleur de reins.
_Le 9, jeudi._—Il reconnoît mes cousins Pierre et Claude Héroard, qu'il avoit vus le soir auparavant.
_Le 19, dimanche._—Les cheveux lui éclaircissent en blondeur.
_Le 23, jeudi._—Alexandre Monsieur lui donne sa chemise, et soudain, l'ayant prise, il lui élance un coup de sa main pour le frapper; il ne le pouvoit souffrir.
_Le 26, dimanche._—M. de Pardaillan-Panjas arrive, lui portant de la part de Mme la duchesse de Bar, sa tante, des armes complètes de la hauteur d'un demi-pied; il y prend plaisir.
_Le 27, lundi._—A midi porté en la cour au Roi, qui arriva à douze heures et demie. Porté au dîner du Roi, assis au bout de la table; le Roi lui jette une orange, et lui la renvoie au Roi; le Roi lui donne à tâter du vin. Le Roi part pour s'en retourner à Paris à deux heures et demie. Le Dauphin va après Mlle Mercier, qui glapissoit pour ce que M. de Montglat lui bailloit de sa main sur les fesses; il glapissoit de même aussi. Elle s'enfuit à la ruelle, M. de Montglat la suit, et lui veut faire claquer la fesse; elle s'écrie fort haut, le Dauphin l'entend, se prend à glapir fort aussi, s'en réjouit et trépigne des pieds et de tout le corps de joie, tournant sa vue vers ce côté-là, les montre du doigt à chacun. Amusé, dansé aux branles, étant par avant songeart et triste pour ne voir personne; l'on fait venir ses femmes; il se prend à les faire danser, se joue à la petite Marguerite, la baise, l'accole, la renverse à bas, se jette sur elle avec trépignement de tout le corps et grincement de dents. Amusé jusqu'à neuf heures, gai, nous tire des arquebusades[61] et surtout à Mlle Mercier, s'étant pris à rire aussitôt qu'il l'a vue. Il s'efforce de la fouetter sur les fesses avec un brin de verges; Mlle Bélier lui demande: «Monsieur, comment est-ce que M. de Montglat a fait à Mercier? Il se prend soudain à claquer de ses mains l'une contre l'autre avec un doux sourire, et s'échauffe de telle sorte qu'il étoit transporté d'aise, ayant été un bon demi-quart d'heure riant et claquant de ses mains, et se jetant à corps perdu sur elle, comme une personne qui eût entendu la raillerie.
[61] C'est-à-dire que le Dauphin faisait semblant de les coucher en joue et de tirer sur ceux qui l'entouraient avec ses armes d'enfant.
_Le 30 janvier, jeudi._—Il s'essaye à fouetter un sabot; mange et avale du canard, première viande qu'il a mangée; mange du chapon, trouve tout bon.
_Le 1er février, samedi, à Saint-Germain._—Éveillé à neuf heures trois quarts, levé, gai, riant, bon visage. Le sieur dom Garcia, le sieur Conchino arrivent à l'heure de l'habiller. Il se jouoit à un carrosse du palais où il y avoit quatre poupées; l'une étoit la Reine, les autres Mme et Mlle de Guise et Mme de Guiercheville. On les lui faisoit montrer, les nommant par leurs noms; il les montroit du doigt. Le sieur Conchino lui va demander: «Monsieur, où est la place de ma femme?» En disant: _Ah!_ il lui montre une avance qui étoit par dehors, au cul du carrosse. Il ne veut point prendre un grain de fenouil confit du sieur Conchino, à qui Mme de Montglat l'avoit baillé pour le lui donner, s'en recule du tout, le regardant, comme importuné. A douze heures et demie le baron Pophlech, saxon; il lui donne à baiser sa main.
_Le 7, vendredi._—Bon visage mais gercé du grand froid[62].
[62] Héroard dit à la date du 4: «Il faisoit un extrême froid.» Henri IV écrit le 6 au duc d'Épernon: «Le froid ne me permet plus long discours.» Le supplément au Journal de Lestoile parle aussi de ce froid, à la date du 3 février.
_Le 12 février, mercredi, à Saint-Germain._—A cinq heures et un quart, le Roi, la Reine arrivent de Paris comme on achevoit de l'habiller; ils le baisent. Le Roi et la Reine vont chez Madame, et lui avec; porté à sept heures et un quart en la chambre du Roi pour y souper; rapporté en sa chambre. Le Roi et la Reine y viennent, se jouent à lui.
_Le 13, jeudi._—Porté au Roi en la chapelle; porté en la chambre de la Reine; il se joue dans le lit avec elle et depuis en celle du Roi. A onze heures et demie il baise la serviette, et la donne au Roi; il veut crier, le Roi le menace du fouet, il s'apaise.
_Le 14, vendredi._—Mme la comtesse de Guichen; le Roi et la Reine y prennent grand divertissement et, à deux heures, partent pour s'en retourner à Paris.
_Le 25, mardi._—Amusé jusqu'à onze heures dans sa petite chaise, auprès du peintre nommé Charles Martin[63] demeurant à Paris, sur le pont Notre-Dame, près Saint-Denis de la Chartre.
[63] Charles Martin est porté dans les comptes de l'hôtel comme peintre du Roi. (_Histoire du règne de Henri IV_ par M. Poirson, 1856, in-8º, tome II, page 815.)
_Le 17 mars, lundi à Saint-Germain._—A une heure et un quart Mme de Luxembourg, Mlle de Luxembourg, sa belle-fille, M. Boulenger, son maître d'hôtel; il attend froidement et résolument, avec son chapeau vert sur la tête, Mme de Luxembourg, et la reçoit à six pas de la porte, lui tend la main, qu'il lui donne à baiser et à Mlle de Luxembourg.
_Le 23, dimanche._—Il joue du violon et chante ensemble.
_Le 24, lundi._—A une heure trois quarts, M. de Longueville[64], qui vient pour demeurer à Saint-Germain, le Sr Conchino, M. Poussin, médecin de M. de Longueville.
[64] Henri d'Orléans II, duc de Longueville, né le 27 avril 1595, deux jours avant la mort de son père, Henri d'Orléans Ier; il était alors dans sa huitième année. Il mourut en 1663.
_Le 3 avril, jeudi, à Saint-Germain._—A cinq heures, Mme la marquise de Verneuil arrive à la porte du jardin, comme il étoit sur le point d'en sortir; elle lui demande à baiser sa main; il la refuse, se recule, la regarde de côté; enfin on lui dit de le faire, il la baille. On apporte M. de Verneuil[65], qui lui est présenté, il le regarde froidement, se retourne brusquement, fait bonne chère[66] à Mme la marquise, fait semblant de se cacher, puis la regarde en riant. Elle lui met une chaîne au col; il s'en glorifie, se regarde dans le miroir, lui met la main dans son sein, puis baise le bout de son doigt; elle le couvre de son mouchoir, il le découvre, et puis y touche comme auparavant. Il renverse la petite Marguerite, la baise, se jette sur elle, puis, étant relevé en fait le honteux et se va cacher. La marquise lui mettoit souvent la main sous sa cotte; il se fait mettre sur le lit de sa nourrice, où elle se joue à lui, mettant souvent la main sous sa cotte.
[65] Henri, nommé premièrement Gaston, depuis duc de Verneuil, né en octobre 1601; il avait été légitimé au mois de février précédent. Il mourut en 1682.
[66] C'est-à-dire bon accueil.
_Le 4, vendredi._—Mené en la chambre d'Alexandre Monsieur, où étoit Mme la marquise et son fils. Aussitôt qu'il a vu la troupe, il s'est retourné, court vers la porte en criant, sans avoir jamais pu lui faire tourner la face; il avoit accoutumé de s'y plaire. Mené en la chambre de Mme la marquise, il se joue et rit avec elle en se cachant. Amené en la chambre d'Alexandre Monsieur, où étoient tous les enfans, il prend la poule[67] d'Alexandre Monsieur, court par la chambre comme un désespéré, la jetant devant lui, puis courant après, sans regarder en façon du monde ces enfants et moins l'un que les autres. Mme la marquise lui touche à ses cheveux; il la frappe et s'en plaint; demande la serviette, qui lui est servie par Mme la marquise, qui dit: «Je ne sais s'il la refusera de moi, tant il est dédaigneux.» Il la prend sans la regarder, s'en essuie lui-même. L'on y porte M. de Verneuil; il n'a pas fait semblant de le voir. L'une des femmes de M. de Verneuil demande à son maître[68]: «Monsieur, où est M. le Dauphin?» Il se bat la poitrine en se montrant, puis en étant repris, il montra M. le Dauphin. Mme la marquise lui sert sa chemise à son coucher.
[67] Sans doute un jouet d'enfant.
[68] Il avait un mois de moins que le Dauphin.
_Le 20 avril, dimanche, à Saint-Germain._—A onze heures, M. le président de Bragelongne, prévôt des marchands, et MM. les échevins de Paris approchant de lui, il leur a tendu la main à tous pour la baiser; puis M. le prévôt a dit qu'ils étoient venus en corps, représentant la ville de Paris, pour le reconnoître pour fils naturel et légitime du Roi son père et le vrai successeur, après son décès, de ce royaume, lui faisant à cet effet serment de fidélité. Il le regardoit attentivement et portoit son doigt à un poreau rouge que ledit sieur prévôt a au côté du nez, puis leur a lui-même tendu la main pour la baiser. A sept heures la Reine arrive, le Roi un peu après.
_Le 21, lundi._—Le Roi part pour s'en retourner à Paris. Le Dauphin, éveillé à sept heures, est porté au lever de la Reine; la Reine part à dix heures trois quarts.
_Le 29, mardi._—A onze heures un quart j'arrive de retour de Paris; je le salue, lui disant: «Monsieur, Dieu vous donne le bon jour.» Il ne fait pas semblant de me voir, mais se prend à courir et se cacher deçà delà, me guignant des yeux pleins d'allégresse et en passant tout riant, il me tendoit la main pour la baiser. Il en faisoit ainsi à ceux qu'il aimoit.
_Le 7 mai, mercredi, à Saint-Germain._—Le Dauphin jouant au palemail[69] blessa d'un faux coup M. de Longueville qui étoit près à lui, en l'encoignure gauche du front. Le coup fait, il en demeure étonné et se retourne court, comme s'enfuyant, n'osant presque regarder personne, se laisse sans résistance ôter le palemail.
[69] C'est le jeu du mail; «il y a quelques endroits, dit le Dictionnaire de Trévoux, où l'on appelle ce jeu palemail. Le mail de Saint-Germain est un des plus beaux.»
_Le 11, dimanche, à Saint-Germain._—A quatre heures et demie M. de Montmorency[70], fils de M. le connétable, le voit dans son berceau; on le hausse pour baiser la main au Dauphin, qu'il lui tend et le regarde fort résolûment. A huit heures trois quarts M. de Longueville et Mlle de Vendôme débattoient à qui donneroit la chemise à M. le Dauphin; la remueuse lui demande: «Monsieur, qui vous donnera votre chemise?» Il répond: _Mme de Montglat[71]._ M. de Longueville la sert et l'arrache à Mlle de Vendôme; M. de Montmorency sert une bande (_sic_), M. de Longueville une autre.
[70] Henri de Montmorency, depuis duc et maréchal de France, était né le 30 avril 1595; le roi Henri IV fut son parrain. Il eut la tête tranchée à Toulouse, le 30 octobre 1632.
[71] Héroard ne figure pas encore le langage enfantin du Dauphin, comme il le fera plus tard.
_Le 23, vendredi._—A cinq heures j'arrive[72]. Il cheminoit en la basse cour. Je me présente à lui; il me tend de lui-même sa main à baiser, puis à ma femme, et après s'en va au carrosse de M. Sabathier, sieur du Mesnil, où nous étions venus. Il le faut mettre dedans, se fait promener, résolu, assis à la portière auprès de Mme de Montglat; mené dans le château, il n'en veut point sortir et crie.
[72] Héroard était parti pour Paris le 14, sans doute à cause de la maladie de son frère; on lit dans le supplément du Journal de Lestoile: «Le jour de devant (20 mai) étoit mort en cette ville le trésorier Érouard, frère du médecin du Dauphin.» Quelques jours avant, Henri IV était tombé malade à Fontainebleau, d'une rétention d'urine. Il écrivait le 17 mai à Sully: «Mon amy, je me sens si mal qu'il y a bonne apparence que le bon Dieu veut disposer de moy.» Le supplément de Lestoile rapporte ces paroles presque dans les même termes. «Le Roi, ajoute-t-il, se fit apporter le portrait de son Dauphin, et le regardant dit tout haut ces mots: «Ha! pauvre petit, que tu auras à souffrir s'il faut que ton père ait mal.»
_Le 4 juin, mercredi, à Saint-Germain_, il écrivit cette lettre au Roi, moi lui tenant la main, ayant eu la patience entière:
Papa, Dieu vous donne le bon jour et à maman, j'ay bien enuie de vous voir pour vous faire rire. Adieu, bon jour, je suis papa vostre tres humble et tres obeissant fils et serviteur. DAULPHIN, et au-dessus: _A Papa_.
_Le 10, mardi._—A midi le Roi arrive; il le va recevoir à l'entrée de la salle, reconnoît le Roi, qui se joue à lui, fait la révérence à la Reine, lui ôte son chapeau; elle le baise.
_Le 11, mercredi._—Le Roi se joue à lui; à trois heures et demie M. le prince de Conty donne la chemise au Dauphin.
_Le 12, jeudi._—Il joue au palemail, s'opiniâtre contre le Roi. A douze heures et demie les ambassadeurs d'Espagne, Juan Baptiste Taxis et Hieronimo Taxis, extraordinaire, qui alloit en Angleterre, lui font une grande révérence à l'entrée de la chambre et lui baisent la main. Le Roi et la Reine vont au palemail, font porter le Dauphin; il bat le tambour de la compagnie qui étoit en garde.
_Le 13, vendredi._—A quatre heures trois quarts M. le connétable le vient voir, lui baise la main, lui donne la chemise, lui mène le fils de M. le comte d'Auvergne. Le Dauphin, porté au Roi et à la Reine en la galerie, a soupé avec le Roi.
_Le 14, samedi._—Mené en la chambre du Roi, il le baise, l'accole. Le Roi le mène en la chambre de la Reine; il en sort avec le Roi, joue au palemail, bien; il fait plusieurs gentillesses devant le Roi et la Reine, se retire en leur faisant la révérence.
_Le 15, dimanche._—Porté à onze heures au Roi, en la chapelle; mené en la galerie pendant le sermon du P. Coton, jésuite. A deux heures et demie arrive M. d'Épernon; il aime et se joue avec M. de Termes avec une inclination naturelle. M. d'Épernon lui donne sa chemise. Le Dauphin se joue de son tabourin, bat la batterie des Suisses.
_Le 16, lundi, à Saint-Germain._—A onze heures arrive M. le prince d'Orange, qui lui baise la main. A cinq heures, porté au château neuf, en la chambre du Roi; il fait bonne chère au Roi, se cache devant la Reine. Il voit sur le nez de Mme la marquise de Verneuil une mouche de satin; «Monsieur, dit-elle, ôtez-moi cette mouche.» Il y va du doigt, et lui égratigne le nez. Le Roi et la Reine vont au parc; il les accompagne jusqu'à la porte du milieu du parc.
_Le 17, mardi._—Porté à la chambre du Roi, il lui fait bonne chère, et se rit à la Reine. Le Roi se promenoit avec le P. Coton, jésuite; il va vers sa Majesté le prendre par la main pour le mener souper. A six heures soupé avec le Roi. Le Roi lui donne des cerises; le Roi donne du massepain dans un plat à M. de Vendôme et à M. son frère et à sa sœur; chacun se partageoit devant lui sans lui en donner; il jette hardiment la main au plat et en prend un morceau, qu'il mange à moitié, puis n'en veut plus.
_Le 18, mercredi._—Le Roi part pour aller à Paris; le Dauphin est porté chez la Reine, se joue avec elle. La Reine part.
_Le 23, lundi._—M. de Dangeau le vient voir.
_Le 24, mardi._—A dix heures, Hans Trot, maréchal de Clèves, envoyé devers le Roi de la part du duc de Clèves et de Juliers et de la part du Roi pour voir M. le Dauphin. A sept heures arrivent les trois enfants de M. de Liancourt, premier écuyer.[73]
[73] Le P. Anselme ne cite que deux enfants de Charles du Plessis, seigneur de Liancourt, premier écuyer du Roi, et d'Antoinette de Pons, plus connue sous le nom de marquise de Guiercheville. Ces deux enfants sont Roger du Plessis, depuis duc de la Roche-Guyon, mort en 1674, âgé de soixante-quinze ans, et Gabrielle du Plessis, depuis princesse de Marsillac, mère du duc de la Rochefoucauld, auteur des _Maximes_.
_Le 25, mercredi._—Il donne sa main à baiser fort librement aux enfants de M. le Premier, qui furent mis autour de son berceau; l'aîné lui donna la chemise, Mlle de Liancourt sa cotte, et le petit son ruban, où pendoit un _Agnus Dei_. Il se joue familièrement avec eux, leur baise les mains avec chaleur.
_Le 28 juin, samedi._—A neuf heures arrivent les trois fils de M. d'Épernon[74]; il leur donne la main à baiser; le puîné, abbé de Grandselve, fait à dîner l'office d'aumônier; l'aîné comte de Candale, lui baille la chemise.
[74] Ces trois enfants sont: Henri de Nogaret de la Valette, comte de Candale, mort en 1639, âgé de quarante-huit ans; Bernard de Nogaret, depuis duc d'Épernon et colonel général de l'infanterie française, mort en 1661; et Louis de Nogaret, connu depuis sous le nom de cardinal de la Valette, mort en 1639, à quarante-sept ans.
_Le 29, dimanche._—En tetant il gratte sa marchandise, droite et dure comme du bois. Il se plaisoit ordinairement fort à la manier et à se y jouer du bout des doigts.
_Le 13 juillet, dimanche, à Saint-Germain._—A une heure les ambassadeurs de Venise, ancien et nouveau, lui baisent la main, qu'il leur tend. Montagne, chevaucheur d'écurie, arrive de Villiers-Cotterets de la part du Roi[75].
[75] Le Roi écrivait de Villers-Cotterets, le 18 juillet, à Mme de Montglat une lettre par laquelle il lui recommandait de ne plus laisser visiter ses enfants et de les isoler le plus possible, à cause de la contagion qui régnait à Paris et aux environs. (_Lettres missives_, VI, 135.)
_Le 27, dimanche._—Mlle de Ventelet lui demande: «Monsieur, où est votre cœur?» Il bat sur son côté gauche. Il fait un rot, Mlle de Ventelet lui dit: «Monsieur, vous soupirez, où va ce soupir:» Il répondit: «En Espagne.»[76].
[76] Voir au 12 décembre 1602.
_Le 29, mardi._—A onze heures le Roi arrive; il se cache comme honteux, s'apprivoise incontinent. Le Roi le prend en son carrosse; dîne avec le Roi, pleure voyant partir le Roi. Le Roi, revenant de la chasse, va prendre sa chemise chez M. de Frontenac, en la salle; on lui mène le Dauphin, qui y entre battant de son tabourin. Le Roi le caresse, le baise, lui baise la poitrine. Il sert à boire au Roi dextrement. Le Roi le promène dans son carrosse et à pied, lui tient toujours la main.
_Le 2 août, samedi, à Saint-Germain._—A trois heures et demie, le Roi arrive de la chasse et se met pour se reposer dans le lit de Mme de Montglat. A quatre heures, le Roi va éveiller M. le Dauphin, lui fait prendre du sirop d'abricots, lequel ma femme avoit fait. Le Dauphin continue à battre sur son tabourin toutes sortes de batteries; le Roi le baise fort, et s'en va à cinq heures à Paris.
_Le 4, lundi._—Porté au Roi, qui venoit d'arriver à cinq heures et demie avec la Reine; le Roi le baise, la Reine le caresse. Le Roi se va coucher, le fait dépouiller et mettre dans le lit auprès de lui; il gambade en liberté.
_Le 6, mercredi._—Le Roi et la Reine le mettent en carrosse et vont au devant, au port de Chatou, pour recevoir Mme la duchesse de Bar, sœur du Roi, qui arrive. Il est honteux, puis s'apprivoise et l'accole.
_Le 7, jeudi._—Mené à la chambre de Mme la duchesse de Bar par le Roi et la Reine, d'où il ramène le Roi par la main pour dîner.
_Le 8, vendredi._—Porté au Roi en la chambre de la Reine; il va voir Mme la duchesse de Bar.
_Le 11, lundi._—Porté au lever de la Reine, il baise la chemise et la lui donne; va chez Mme de Bar, en fait autant; revient chez la Reine comme elle se coiffe; chasse Alexandre Monsieur et Mlle de Vendôme d'autour de sa table.
_Le 12, mardi._—Il va au dîner de la Reine, lui donne la serviette. A six heures, le Roi revient de Paris.
_Le 13, mercredi._—Porté au château neuf, il se joue au Roi et à la Reine.
_Le 14, jeudi._—Porté chez le Roi par le jardin; il le rencontre en chemin. Porté chez la Reine.
_Le 15 août, vendredi, à Saint-Germain._—Porté au dîner de Mme de Bar; à deux heures et demie, en la chambre de M. de Bar; le Roi lui fait battre sur le tabourin qui étoit en garde.
_Le 16, samedi._—Le Roi vient à sept heures, le trouve et le baise dormant, lui disant: «Adieu, mon mignon.» Le Roi part à l'heure pour aller en Normandie. La Reine va dîner, le fait porter et mettre au bout de sa table; il demanda du vin, de celui que la Reine venoit de boire; je lui en donne dans sa cuiller; puis il demande des confitures, qui étoient des prunes en pâté; je lui en donne par commandement de la Reine. La Reine s'en va pour le voyage de Normandie; il l'accompagne jusques à la porte de l'escalier, et à la portière du carrosse se met à pleurer amèrement.
_Le 18, lundi._—On lui fait prononcer les syllabes à part, pour après dire les mots.
_Le 21, jeudi._—A cinq heures et demie, mis en carrosse, mené par le parc à Carrière, première maison où il a été hors de Saint-Germain. Il reçoit sur le haut M. et Mlle de la Salle, qui étoit grosse de sept mois et demi et, depuis quatre mois, avoit une si grande passion de le baiser qu'elle en perdoit entièrement le dormir. A l'arrivée, comme elle le voit, elle en approche toute tremblante, lui baise la main par deux diverses fois; Mme de Montglat la lui fait accoler et baiser. Il la prenoit avec la main par dessous le menton; elle témoigna n'avoir jamais eu si grand contentement, et tel qu'il surpassoit le déplaisir qu'elle avoit souffert.
_Le 25, lundi._—Arrive de la part du Grand Duc le comte de Montecucullo, qui alloit en Angleterre de la part de Son Altesse; il lui donne sa main à baiser.
_Le 30, samedi._—A quatre heures, M. de Longueville revient pour demeurer à Saint-Germain.
_Le 6 septembre, samedi, à Saint-Germain._—A quatre heures il va au devant de Madame, sœur du Roi, duchesse de Bar, jusque près d'Anemont.
_Le 17 septembre, mercredi, à Saint-Germain._—Il commence en ce mois à parler par discours[77].
[77] _Voy._ la lettre du Roi à Mme de Montglat, du 15 septembre, à Caen.—_Lettres missives_, VI, 165.
_Le 20, samedi._—A dix heures et demie la signora Conchino et la signora Gorini dînent avec Mme de Montglat; il baille sa main à baiser à Mme Conchino.
_Le 22, lundi._—A onze heures M. le prince de Condé lui baille la serviette à dîner.
_Le 25, jeudi._—A cinq heures le Roi arrive de Caen; il fait bonne chère au Roi, le baise, l'accole, et à la Reine aussi, qui arrive après.
_Le 26, vendredi._—Amené chez le Roi et la Reine, il bat sur la table du Roi la françoise et la suisse, sur les vaisselles; trouve son tabourin, recommence ses batteries. Le Roi y prend grand plaisir.
_Le 27, samedi._—Mené au souper du Roi[78].
[78] Le Dauphin entrait ce jour-là dans sa troisième année.
_Le 28, dimanche._—Il rencontre Mme la marquise de Verneuil, qui lui demande sa main à baiser, puis son teton; il refuse fièrement l'un et l'autre, jusques à ce que par plusieurs fois il lui ait été dit par Mme de Montglat de le faire; il s'y laisse aller comme par acquit. Mené au cabinet du Roi, il danse au son du violon toutes sortes de danses.
_Le 29, lundi._—Il joue au palemail devant le Roi et frappe nettement un coup de cinquante-cinq pas. Mené au dîner du Roi et de la Reine, fort gentil; le Roi et la Reine partent à une heure et demie, fort contents.
_Le 30, mardi._—Il avoit une merveilleuse inclination à aimer M. de Candale, reconnu dès le premier jour qu'il l'ait vu[79].
[79] Voir au 28 juin précédent.
_Le 2 octobre, jeudi, à Saint-Germain._—La prière ordinaire que l'on lui commença à apprendre ce fut, après le _Pater_, _Ave_: «Dieu donne bonne vie à papa, à maman, au dauphin, à ma sœur, à ma tante, me donne sa bénédiction et sa grâce, et me fasse homme de bien, et me garde de tous mes ennemis, visibles et invisibles.» A onze heures et un quart, il mangeoit le dernier aileron d'un poulet, quand il arrive don Sanches de la Serta, maître d'hôtel du roi d'Espagne, fils du feu duc de Medina-Cœli, venant de la part du roi son maître pour voir M. le Dauphin, lui s'en allant en Flandres. M. le Dauphin quitte son poulet, Mme de Montglat lui essuie la main, il la présente. Don Sanches la prend ayant baisé la sienne, qu'il rebaise après; le sieur Hieronimo de Taxis, ambassadeur ordinaire d'Espagne, ayant baisé sa main prend celle de M. le Dauphin et la baise; ils demeurent découverts un peu de temps, puis se couvrent. Le Dauphin achève de dîner, demande à boire, boit à l'Infante. Il voit le poignard au côté d'un Espagnol, et, le montrant du doigt, dit: _Ah, la petite épée!_ Ils vont dîner aux dépens du Roi. Le Dauphin, mené à la salle du bal, où avoient dîné les ambassadeurs, leur ôte son chapeau, et fait la révérence, le pied en arrière, puis va son chemin, eux suivent. Il branle la pique devant eux, il joue au palemail, sec et sans faillir, il danse toutes sortes de danses fort gentiment; il veut monter sur le théâtre[80] pour y danser. Les ambassadeurs montent les degrés pour dire adieu; don Sanches, baisant sa main, prend celle de M. le Dauphin et la baise, Taxis en fait autant, et il tend la main à baiser à tous les autres, à la rangette. Au dîner de M. le Dauphin, M. de Souvré dit au sieur Hieronimo Taxis: «Voilà un serviteur un jour pour l'Infante.» Il répond. «A juger selon le cours du monde; ils sont nés l'un pour l'autre.» Il m'en dit autant.
[80] Sans doute une espèce d'estrade, puisque les ambassadeurs en montent les degrés.
_Le 9 octobre, jeudi, à Saint-Germain._—Éveillé à huit heures; il fait l'opiniâtre, est fouetté pour la première fois. A six heures, j'arrive de Paris, lui étant sur les terrasses, je le trouve assis. Il trémousse d'aise de me voir, mord sa serviette, me regarde, puis détourne sa vue, en fait autant à ma femme. Il nomme fort bien le nom de M. de Beringhen.
_Le 30, jeudi._—Il clarissimo Dandolo, ambassadeur extraordinaire de Venise, arrive pour le voir en passant, lui baise la main, le chapeau au poing. Le Dauphin compose sa contenance et lui ôte le sien, le prie de se couvrir en mettant la main sur son bonnet. Il danse devant l'ambassadeur, joue du tabourin, branle la pique.
_Le 3 novembre, lundi, à Saint-Germain._—En s'habillant on lui dit: «Monsieur, dépêchons nous, nous irons jouer au jardin.—_Nenni, nous irons voir M. Hérouard en sa chambre[81]._» J'arrive là-dessus; il se prend à crier et pleurer à chaudes larmes, disant qu'il étoit bien fâché de ce que j'étois descendu, et qu'il vouloit aller à ma chambre. Je m'en retourne pour écrire une lettre, il s'apaise. On lui demande «Monsieur, où aimez-vous mieux aller, ou au jardin ou à la chambre de M. Hérouard?» Il répond: _à Hérouard_. Il me fait l'honneur d'y venir, me trouve écrivant en mon étude, entre gaiement me tendant la main. Il est tiré par un peintre, de sa hauteur, qui étoit de deux pieds neuf pouces.
[81] Héroard ne figure pas encore la manière de prononcer du Dauphin.
_Le 7, vendredi._—Le Dauphin est sevré.
_Le 22, samedi._—M. de Saint-Géran, sous-lieutenant de sa compagnie[82], présente le président de Moulins et un échevin, lui offrant une épée, une lance et une paire d'armes complètes. Le président lui fait sa harangue à genoux, lui offrant, de la part de MM. de Moulins, les armes avec leur très-humble affection à son service. Il les écoute, leur tend la main à baiser, prend l'épée, qu'il manie fort adroitement.
[82] Jean-François de la Guiche, comte de Saint-Géran, sous-lieutenant de la compagnie des gendarmes du Dauphin, depuis maréchal de France, mort en 1632.
_Le 29 novembre, samedi._—M. le président de Paulo, deuxième président à Toulouse, MM. Chauvet, de Trelon et Saint-Jory, conseillers, députés de la cour de parlement de Toulouse, [viennent pendant le dîner du Dauphin]. Il s'arrête, ne mange plus, leur tend sa main à baiser, puis ils lui font leur harangue. Il leur donne derechef la main à baiser.
_Le 4 décembre, jeudi, à Saint-Germain._—Le Roi arrive, la Reine aussi. Dîné avec le Roi; il lui donne la serviette.
_Le 5, vendredi._—Porté au Roi et à la Reine dans leur lit; à onze heures, porté au dîner du Roi. Le Roi se lève pour aller à la chasse, le Dauphin va achever de dîner avec la Reine. Mathurine[83] arrive, il la considère froidement; elle se joue avec lui, il en rit; elle se retrousse, il lui voit un haut-de-chausses, il se prend à rire et s'en moque.
[83] Folle de la Reine. «Cette Mathurine, dit Tallemant des Réaux, avoit été folle, puis guérie, mais non parfaitement; il y avoit encore quelque chose qui n'alloit pas bien.» (_Les Historiettes_, 3e édition, I, 206.)
_Le 6, samedi._—Porté au cabinet du Roi; à midi au dîner du Roi. Le Roi et la Reine s'en vont.
_Le 11, jeudi._—A six heures, le Roi arrive; il y est porté. Le Roi l'embrasse; il soupe avec le Roi. Le Roi fait semblant de dormir, il vient tout bellement en souriant, et le va baiser. Le Roi se joue à lui.
_Le 12, vendredi._—Mené au dîner du Roi; le Roi part pour aller à la chasse.
_Le 14, dimanche._—Opiniâtre, fouetté.
_Le 19, vendredi._—A deux heures, le Dauphin reçoit le connétable de Castille, auquel il tend la main pour la lui faire baiser. Le connétable la baise, puis dit en espagnol qu'il avoit commandement exprès du Roi, son seigneur, de le venir voir de sa part et de lui en faire savoir des nouvelles fort particulièrement. M. le Dauphin lui demande (lui étant dit à l'oreille): _Comment se porte l'Infante?_ Puis le Dauphin lui tendant la main et l'ayant baisée, il va voir Madame dans son berceau. Le duc d'Ossone ne voulut point voir M. le Dauphin. Un Espagnol en s'en retournant et passant devant lui, fit le signe de la croix. Le connétable coucha à Saint-Germain, à cause du mauvais temps.
_Le 22, lundi, à Saint-Germain._—Le Roi arrive à midi pour la chasse; il baise et accole le Roi; est porté à son dîner. Le Roi s'en va, il crie; colère, fouetté. Mené en la chambre et au souper du Roi.
_Le 23, mardi._—Mené au Roi, qui s'en retourne.
ANNÉE 1604.
Étrennes du Dauphin.—Visite du Roi; journée orageuse.—Bégayement du Dauphin.—Chanson sur La Clavelle et Engoulevent.—Chasse du Roi à Versailles.—Les musiciens du Dauphin.—Il reçoit la croix du Saint-Esprit, premier présent du Roi.—Curiosité et dissimulation du Dauphin.—Le Roi le fait fouetter.—Le Dauphin fait l'essai des mets destinés au Roi.—Opiniâtretés et corrections.—Il voit danser un ballet.—Portrait fait au crayon par le fils de Dumonstier.—Caractère et éducation du Dauphin.—Il va à la Muette, à Croissy, à Poissy.—Singulier langage.—Accueil fait à M. de Rosny, à son présent et à sa lettre.—Lettre du Dauphin au Roi.—Jalousie envers les enfants naturels du Roi.—Dialogue avec le page Labarge.—Scènes avec le Roi et la Reine.—Comment on lui parle de son père; les fous de Cour.—Nouveau portrait peint par Charles Martin.—Le journal d'Héroard.—Scène avec le Roi.—Arrivée des enfants de Mme de Verneuil; dispositions du Dauphin pour eux.—Scène avec le Roi et la Reine; page fouetté à la place du Dauphin.—Les chats du feu de la Saint-Jean.—Le cantique de Siméon.—Mme de Verneuil.—Visite du duc de Lorraine et de ses fils.—Goût du Dauphin pour les armes et les instruments militaires.—M. de Rosny.—Singulier langage qu'on tient devant l'enfant, et ses résultats.—Nouveau portrait fait au crayon par Decourt.—Le livre de Gesner sur l'histoire naturelle; le siége d'Ostende.—Portraits en cire de la Reine et du Dauphin faits par Paolo.—Le Dauphin part de Saint-Germain; son passage à Paris, à Savigny, à Villeroy, à Fleury; son arrivée à Fontainebleau.—Scènes avec le Roi et la Reine.—La poterie de Fontainebleau.—Caractère impressionnable de Henri IV; il _blémit_ d'aise en embrassant son fils et le fouette lui-même.—Lit donné par M. de Rosny.—Concini.—Le P. Coton.—Costume d'été.—Goût de plus en plus développé pour la musique.—Le fou du Roi.—Tragédie anglaise représentée à Fontainebleau.—Statue du Dauphin faite par Guillaume Dupré.—Le danseur de corde.—Portrait au crayon fait par Mallery.—Accès facile des pauvres dans les cours du château.—M. de Favas et sa jambe de bois.—Scène avec le Roi.—L'épinette de M. de Saint-Géran.—Envoi à l'infante d'Espagne.—M. de Rosny et le service d'argent doré.—Journée de colère et ses suites.—Mlle de Guise.—M. de Vendôme indispose le Roi contre le Dauphin.—Singulières conversations.—Continuation de la colère du Roi.—Le lit de la Reine.—Le masque de Mme de Montglat.—Départ de Fontainebleau; passage à Melun, retour à Saint-Germain.—Arrestation du comte d'Auvergne.—La marquise de Verneuil et la comtesse de Moret viennent l'une après l'autre à Saint-Germain.—Arrivée du Roi; souvenir de la scène de Fontainebleau.—Le branle des navets.—Le Dauphin recommence à bégayer.—Moyens dont on se sert pour le faire obéir.—Lutte entre le Roi et son fils.—Le Dauphin valet du Roi.—Historiette du fils de M. de la Fon.—Le Dauphin quitte les lisières.—Remarques sur les antiquités de Rome.—Joujoux de Noël.—Le mari de la nourrice.—Audience des états généraux de Normandie.—Un joujou d'Italie.
_Le 2 janvier, vendredi, à Saint-Germain._—Il reçoit la bourse des jetons du Roi apportée par M. Plassin.
_Le 7, mercredi._—Le Roi, le vient voir et se joue à lui gaiement. On met le Dauphin en si mauvaise humeur qu'il fault de crever à force de crier, et tout fut en si grande confusion jusques à six heures que je n'eus point le courage de remarquer ce qu'il fit, sinon qu'il vouloit battre tout le monde, criant à outrance; fouetté longtemps après.
_Le 8, jeudi._—Il va voir le Roi à dix heures et demie et va à la chambre de la Reine; à douze heures et demie dîné avec la Reine.
_Le 9, vendredi._—A onze heures mené au Roi; dîné à deux heures[84] debout sur un placet[85]. Le Roi l'envoye querir en la chambre de la Reine pour voir Mme de Montpensier.
[84] On remarquera l'irrégularité de cette heure du dîner, qui est la veille à midi et demi et plus haut à onze heures.
[85] Sorte de tabouret.
_Le 10, samedi._—Mené au Roi en son cabinet; soupé à six heures avec le Roi.
_Le 11, dimanche._—A douze heures et demie mené en la chambre du Roi; dîné avec le Roi et la Reine. A deux heures le Roi et la Reine s'en vont. Le Dauphin n'est plus couché les après-dînées.
_Le 12, lundi._—Le Dauphin bégaye en parlant[86]; on remarque que ce a été depuis deux jours auparavant, quand le Roi, couché dans le lit, prenoit plaisir à le faire railler avec le petit Frontenac, qui bégayoit. Il se fâche quand il ne peut prononcer promptement.
[86] Ce bégayement eut des suites; Héroard en parle à différentes reprises.
_Le 14, mercredi, à Saint-Germain._—A une heure et demie arrive Juan Hieronimo de Taxis, ambassadeur du roi d'Espagne qui vient prendre congé de M. le Dauphin. A cinq heures le Roi arrive, revenant de la chasse; il jette ses bras au col du Roi. A six heures et un quart, soupé avec le Roi; à sept et demie, en sa chambre, il chante la chanson qu'on lui avoit apprise:
La Clavelle[87] a deux laquais Qui savent porter poulets Aux dames et aux damoiselles. Hélas! le pauvre La Clavelle La Clavelle et Engoulevent[88].
[87] Secrétaire de Sully, dont parle Tallemant des Réaux dans ses _Historiettes_, tome Ier, pages 116 et 124, de l'édition donnée par M. Paulin Paris. _Voy._ le _Journal d'Héroard_, au 21 décembre 1609.
[88] Nicolas Joubert, sieur d'Engoulevent, _prince des sots_. _Voy._ sur ce farceur l'introduction de M. Édouard Fournier aux chansons de _Gaultier Garguille_, Paris, Jannet, 1858, pages lxxix à lxxxv.
_Le 15, jeudi._—Le Roi le vient voir; il l'accole; le Roi part pour aller à la chasse à Versailles[89].
[89] La terre et seigneurie de Versailles appartenait alors à Henri de Gondi, évêque de Paris, fils d'Albert de Gondi, maréchal de Retz, qui l'avait achetée en 1573 des enfants mineurs de Martial de Loménie.
_Le 27, mardi._—Le Roi arrive à une heure, il accole le Roi, est porté au cabinet de la Reine, où le Roi dîne. A six heures et demie soupé avec le Roi.
_Le 28, mercredi._—A trois heures et demie mené à la chambre du Roi; à six heures et demie soupé avec le Roi.
_Le 29, jeudi._—A onze heures et demie mené au Roi revenant de la chasse; dîné avec le Roi; il donne la serviette au Roi, qui s'en va à la chasse à une heure et demie.
_Le 30 janvier, vendredi._—Le Roi s'en retourne à Paris. Le Dauphin ne veut point dire adieu à Alexandre Monsieur, qui part pour aller à Paris recevoir la croix[90] le dimanche ensuivant.
[90] La croix de Malte. _Voy._ le Journal de Lestoile à la date du 1er février.
_Le 3 février, mardi, à Saint-Germain._—Le Dauphin avoit pour violon et joueur de mandore Boileau, et pour joueur de luth Florent Hindret, d'Orléans, pour l'endormir.
_Le 4, mercredi._—M. de Beauclerc, premier secrétaire du Dauphin, lui porte de la part du Roi, avec lettre, une croix du Saint-Esprit, premier présent que le Roi lui a fait; la croix tenue par un dauphin émaillé de bleu.
_Le 9, lundi._—A six heures la Reine arrive; le Dauphin, porté au cabinet de la Reine, refuse de l'accoler; il le fait par crainte.
_Le 10, mardi._—A onze heures le Roi arrive, qui avoit couché à Meudon; le Dauphin est porté en sa chambre, et dîne avec le Roi.
_Le 11, mercredi._—Il va à la chambre du Roi, tabourin battant; le Roi étoit encore au lit. Le Roi et la Reine partent à deux heures pour aller à Paris.
_Le 16, lundi._—Il fait tirer le capitaine Richard, qui, de son arquebuse, tue un pigeon; il dit: «_A diré à papa_» (Je le dirai à papa). M. de Mansan[91], oyant cela, dit que dorénavant il ne falloit rien faire devant lui et qu'il diroit tout, et qu'il écoutoit tout sans faire semblant de rien.
[91] Capitaine aux gardes.
_Le 18, mercredi._—A six heures et demie il va voir le Roi et la Reine venant de Paris au château neuf; s'endort dans le carrosse.
_Le 19, jeudi._—A deux heures mené au château neuf, chez le Roi; il se joue sur le lit du Roi; qui avoit la goutte.
_Le 20 février, vendredi, à Saint-Germain._—Mené au Roi, il revient à onze heures et un quart; mené au dîner du Roi.
_Le 22, dimanche._—Mené en la chambre du Roi; le Roi le menace du fouet, il s'opiniâtre, veut aller en sa chambre; mené en celle de la Reine, il continue. Le Roi commande qu'il soit fouetté; il est fouetté par Mme de Montglat, au cabinet. Il est apaisé par de la conserve que la Reine lui donne, mais non autrement, ayant voulu battre et égratigner la Reine. Mené à une heure au bâtiment neuf, il est malmené du Roi.
_Le 23, lundi._—Mené à midi au Roi, au bâtiment neuf; il sert le Roi à table.
_Le 24, mardi._—Mené au Roi, il le sert à son dîner, fort gentil; il fait les essais sur toutes les viandes; leur dit adieu lorsque le Roi et la Reine s'en sont retournés à Paris, fort contents de lui.
_Le 4 mars, jeudi, à Saint-Germain._—A onze heures il veut dîner; le dîner porté il le fait ôter, puis rapporter. Fâcheux, fouetté fort bien; apaisé, il crie après le dîner, et dîne.
_Le 5, vendredi._—A onze heures il est fouetté pour ne vouloir point dîner.
_Le 7, dimanche._—Il va à la salle du Roi, voir danser le ballet.
_Le 18, jeudi._—La Reine arrive de Paris, on le lui dit; il va à la chambre de la Reine, l'embrasse, la salue.
_Le 19, vendredi._—Parti avec la Reine, à onze heures, pour aller trouver le Roi, qui dînoit à Laumosne, près de Maubuisson. Étant près de la Muette, il veut aller en sa chambre; la Reine lui montre la Muette, disant que c'étoit Saint-Germain; il répond: _Non pas, faut tourner carrosse pour aller à Saint-Germain._ La Reine le renvoie; il arrive à Saint-Germain à douze heures, est porté fort criant en sa chambre et fouetté longtemps. Le Roi arrive, venant de Merlou, à trois heures.
_Le 20 mars, samedi, à Saint-Germain._—Il voit le jeune Du Monstier, peintre[92], et lui dit: _Équivé_ (écrivez). Je lui dis: «Monsieur, il veut écrire votre visage, votre nez, vos yeux.» Il lui dit: _Équivé-moi_; lui soutient doucement le portefeuille, et a peur de l'empêcher. Il va à la chambre du Roi, qui étoit couché; ramené à dix heures et demie, dîné; il se laisse peindre. Mené au dîner du Roi et de la Reine, il sert le Roi, fait l'essai des viandes et du breuvage dans le couvercle de verre. A cinq heures soupé; il sert le Roi à souper, à l'accoutumée.
[92] Qui se préparait à faire son portrait aux trois crayons; c'est sans doute Daniel Dumontier.
_Le 21, dimanche._—Mené au dîner du Roi, il le sert à l'accoutumée. A une heure le Roi part pour retourner à Paris; à deux heures la Reine part. Il s'amuse à ses échecs d'argent, pendant que le jeune Du Monstier tire son crayon.
_Le 28, dimanche._—Il jure sa foi, je l'en reprends, lui disant: «Monsieur, vous jurez votre foi.» Il s'en prend à pleurer, s'en met en colère, s'en va à Mme de Montglat, et ne lui veut jamais dire pourquoi il étoit fâché.
_Le 8 avril, jeudi, à Saint-Germain._—A onze heures dîné; fantasque, crie, pleure; un coup de verge sur la main, colère, s'apaise.
_Le 21, mercredi._—En se promenant par la chambre, il s'arrête court, voyant M. de la Valette sans manteau, se chauffant dans la balustre, les mains derrière le dos, et lui dit: _Ho! la Valette, vous chauffez comme moi, êtes-vous le Roi? ôtez de là, allez-vous-en._ Peu après Mlle Bélier, sa remueuse, en l'entretenant lui dit: «Monsieur, quand vous serez grand on vous fera un haut de chausses où il y aura une belle petite brayette.» Il répond soudain: _Fi! braguette, c'est pour les Suisses._ A deux heures trois quarts goûté debout, car il faut noter que depuis le matin, qu'il étoit levé jusques à ce qu'il s'endormoit pour être couché, il ne s'asseyoit qu'à dîner et à souper.
_Le 23, vendredi, à Saint-Germain._—Promené à Vésinet.
_Le 24, samedi._—Il se réjouit d'une robe neuve, la montre à chacun.
_Le 27, mardi._—A sept heures déjeuné, fort gai, contrefait souvent l'ivrogne. A onze heures dîné; il lui prend humeur à contredire et de crier; fouetté.
_Le 29, jeudi._—Éveillé à sept heures et demie, levé, déjeuné, colère mal à propos, fouetté très-bien.
_Le 4 mai, mardi, à Saint-Germain._—Éveillé à sept heures et demie, levé, il se met en mauvaise humeur, crie, fouetté, crie plus fort, apaisé.
_Le 7, vendredi._—A quatre heures et demie mis dans la litière de la Reine pour essayer; mené jusques auprès de la Muette[93], en revenant il veut entrer en carrosse.
[93] Dans le bois de Boulogne.
_Le 8, samedi._—Éveillé à six heures, il demande son déjeuner, en mauvaise humeur, chasse tous ceux qu'il voit. Levé, hoignard; à huit heures et demie déjeûné; opiniâtre, fouetté, se dépite, apaisé. A onze heures dîné. A trois heures il passe le bac au Pecq; mené à Croissy, goûté à Croissy, gai, il demande où est la cuisine. Remis en litière, il s'endort, arrive au château à cinq heures et demie.
_Le 11, mardi._—A dix heures le Roi arrive, il lui fait bonne chère; dîné à onze heures trois quarts avec le Roi. A quatre heures le Roi s'en retourne; il l'accole, il lui baise la main.
_Le 12, mercredi._—Mené à Poissy; le curé vient au-devant de lui avec la croix et la bannière. Il est reçu par Mme de Retz, abbesse, à l'entrée de la maison de l'abbaye.
_Le 13, jeudi._—Levé à huit heures, il entre en mauvaise humeur, crie, est fouetté, porte la main au fessement, disant: _Chatouillez-moi, chatouillez-moi_, crie par dépit, apaisé. A trois heures il entre en carrosse, est mené à Forqueux.
_Le 15, samedi, à Saint-Germain._—A sept heures levé, déjeuné. J'avois nommé potage son bouillon, il me dit: _Je pense vous rêvez, c'est pas du potage._ A deux heures goûté; il se cache en mon étude, m'appelle: _Moucheu Heoua, je suis en vote petite chambe._ Il ne brouilloit jamais rien là où il alloit; s'il y a quelque désordre, il le fait remettre.
_Le 17, lundi._—Dîné, mené à la salle du bal, il s'opiniâtre, est fouetté.
_Le 20, jeudi._—Mené au palemail, ramené à onze heures pour dîner, il n'en veut point; fort crié, fouetté très-bien coup sur coup, par deux fois, ne se rend point, enfin dîné.
_Le 23, dimanche._—A huit heures levé, bon visage, gai, vêtu; il avale[94] ses bas de chausses disant: _Voyez la belle jambe._ Mlle de Ventelet lui hausse le bas et l'attachoit d'un ruban bleu à son cotillon; il voit que le ruban tournoit un peu sur le derrière, il se prend à dire en souriant: _Ho! ho! je pense vous voulez fai mon cu chevalier_, puis le voyant encore plus en arrière: _Ho! ho! mon cu est chevalier_. A neuf heures et demie déjeuné sur la fenêtre du préau; il voit des hommes qui passent, leur crie: _Bonjou, Messieurs, je m'en vais boire à vous_. A six heures il voit en passant le petit Canada[95] à la fenêtre, malade, il lui fait porter de son potage.
[94] Il met.
[95] C'était sans doute un jeune sauvage d'Amérique; il avait été tenu sur les fonts de baptême, le 9 mai précédent, par Alexandre, chevalier de Vendôme, et sa sœur; il mourut le mois suivant. Le 15 novembre 1605, le Dauphin se ressouvient, à propos d'objets rapportés du Canada par M. de Monts, «du petit Canada mort il y avoit dix-sept mois, le jour de la Fête-Dieu, de sa façon de prononcer, de la couleur de son habit bleu, de la forme de son bonnet, rond comme celui du feu Roi.»
_Le 24, lundi._—M. de Rosny le vient voir, il lui baille froidement la main à baiser, joue au palemail à la salle du bal. M. de Rosny lui veut baiser la main et s'en aller, il la refuse et ne le veut accoler; M. de Rosny s'en va, il est marri de l'avoir refusé, le dit à Mme de Montglat, lui donne la main.
_Le 26 mai, mercredi, à Saint-Germain._—Il ne veut point saluer M. de la Chevalerie qui lui apporte un petit carrosse plein de poupées; il y avoit une lettre de M. de Rosny; il tend la main, et pour la lettre, dit: _Je la jetterai par la fenêtre_.
_Le 27, jeudi._—A une heure, dans la tourelle de la chambre du Roi, il écrit, pour du sucre rosat, une lettre au Roi. Je lui tiens la main; il se fâchoit sur la fin, disant: _Ma pume est to pesante_. Il nommoit tous les mots après moi, qui lui conduisois la main:
Papa ie say ben equiué non pa enco lisé. Moucheu de Oni m'a anuoié un home amé et un beau caoche ou é ma maitesse l'infante, é une belle poupée à theu theu. I m'a pomi un beau gan li pou couché, ie ne sui pu peti anfan, iay ben chau dan mon bechau, iay beu a vote santé papa é a maman. Ma pume est fo pesante, ie ne pui pu équiué, ie vous baise te humbeman lé main papa é a ma bone maman é sui papa vote te humbe é te obéissan fi é cheuiteu. DAUFIN[96].
[96] Papa, je sais bien écrire, mais pas encore lire. M. de Rosny m'a envoyé un homme armé et un beau carrosse où est ma maîtresse l'Infante, et une belle poupée à ma sœur. Il m'a promis un beau grand lit pour coucher; je ne suis plus petit enfant; j'ai bien chaud dans mon berceau. J'ai bu à votre santé, papa, et à maman. Ma plume est fort pesante; je ne puis plus écrire. Je vous baise très-humblement les mains, papa et à ma bonne maman, et suis, papa, votre très-humble et très-obéissant fils et serviteur.
_Le 31, lundi._—Levé contre son gré par Mme de Montglat; il tenoit des verges, lui en donne un bon coup sur le visage, ne veut point de Mme de Montglat, s'y opiniâtre, en est fouetté. Il envoie à dîner à Canada.
_Le 1er juin, mardi, à Saint-Germain._—Il se fait promener dans son petit carrosse du comte de Permission[97].
[97] C'était, dit Lestoile, «un fol courant les rues, qui se faisoit nommer le comte de Permission... Le métier de ce fol étoit d'être charron, et montoit en Savoie l'artillerie du duc, où on disoit qu'il se connoissoit fort bien.» (_Journal de Henri IV_, tome Ier, 2e partie, p. 356, éd. Michaud et Poujoulat.)
_Le 3, jeudi, à Saint-Germain._—Éveillé à sept heures, levé; il prend sa chemise par jalousie de Labarge, page de Mme de Montglat. Il frappe à coups de pied M. le Chevalier et Mlle de Vendôme. Amusé, promené, il est toujours avec les soldats, fait mettre le feu à un pétard. Il fait fouetter Labarge, fait mettre le petit Frontenac à genoux, le fouette, lui fait baiser les verges, lui pardonne.
_Le 4, vendredi._—Levé à neuf heures; le Roi arrive; fort gentil, l'embrasse, entre en colère de ce que le Roi avoit baisé un peu serré M. le Chevalier, en fait le dépité; diverti, fait bonne chère au Roi. M. le Prince lui donne sa chemise. Déjeuné, il va à la messe avec le Roi en la chapelle, veut faire ôter le Roi de sa place, s'y efforce, et dit: _Il est en ma place, ôtez-vous de là_. Le Roi s'ôte et laisse son chapeau: _Otez le chapeau_; il fut ôté. Mené partout avec le Roi. A onze heures dîné avec le Roi. La Reine arrive à midi; il la sert, se joue à elle. Mlle de Vendôme baise la main de la Reine; il s'en fâche, y court pour la frapper, frappe la Reine. A trois heures goûté en sa chambre, mené promener, il dit adieu au Roi et à la Reine; à six heures soupé, il fait exercice de guerre; à huit heures s'endort.
_Le 5, samedi._—A huit heures et demie déjeuné; mené au Roi, il va jouer au palemail, puis au lever de la Reine. A dix heures et demie dîné en la salle avec le Roi; il ne veut point que M. le Chevalier et Mlle de Vendôme prennent dans le plat du Roi. A six heures trois quarts soupé; mené au Roi, il voit M. le Chevalier auprès du Roi, s'en va à la charge, le fait mettre derrière.
_Le 6, dimanche._—A huit heures et demie déjeuné; le Roi y vient, le voit déjeuner; il fait le fâcheux, fait taire Hindret, joueur de luth. Promené au jardin, aux allées, il voit et regarde le Roi touchant les malades.
_Le 8, mardi._—Levé, il ne veut point prendre sa chemise, et dit: _Point ma chemise, je veux donner premièrement du lait de ma guilley_; l'on tend la main, il fait comme s'il en tiroit, et de sa bouche fait: _fsss, fsss_, nous en donne à tous, puis se laisse donner sa chemise. Vêtu, il se joue en paroles avec Labarge; Labarge lui dit qu'il est Monsieur le Dauphin; il lui répond: _Vous êtes Dauphin de mede_. Mené au palemail, M. de Lorraine avec lui, ramené chez la Reine; dîné avec la Reine à midi. «Mon fils, dit la Reine, où irons nous?» Il répond: _A la chasse_. A trois heures la Reine le met en son carrosse, le mène à la chasse aux toiles, au bois de Ponchi, près le parc de Sainte-Gemme. A quatre heures et demie goûté d'une rôtie à l'accoutumée; le Roi arrive de courir le cerf, prend de sa rôtie; il s'en met en colère. Le Roi le pressa trop et lui jette au visage l'eau dont la rôtie étoit trempée; il se met à pleurer, et eût été plus malmené sans M. de Lorraine. Porté sur un chariot, dans les toiles, il voit passer devant lui et s'en retourner le sanglier; le voyant, il remarque ses dents et dit: _Il a de grandes dents_.
_Le 9, mercredi._—Mathurine[98] lui demande: «Viens çà; seras-tu aussi ribaud que ton père?» Il répond froidement, y ayant songé: _Non_. Il va chez la Reine à une heure et demie; à deux heures goûté; il entre en mauvaise humeur contre la Reine, il la frappe, elle en rit. On veut fouetter Labarge s'il ne demande pardon, il le demande. Madame le veut baiser, il lui fait baiser son pied.
[98] Folle de la Reine. _Voy._ la note du 5 décembre 1603.
_Le 10, jeudi._—M. de Vendôme arrive, se met auprès de lui, à la main gauche; il le repousse par deux diverses fois de la main, disant: _Allez plus loin_. M. de Vendôme, de son mouvement, lui baise le dessus de la main et à l'impourvû. Ha! dit-il en faisant le fâché, _vous baisez ma main_, et la frotte contre sa robe. Promené au jardin, dîné, amené à la Reine, mis en carrosse. A deux heures goûté, amusé, ramené en la salle du Roi, il fait sortir un cul-de-jatte qui jouoit du flageolet, disant: _Mettez dehors; qu'il joue, mais je ne le veux pas voir_. Il ne veut point voir Olyvette, folle de feu Mme de Bar, ne veut point voir maître Guillaume[99], n'aime point les fols de cette sorte. Soupé; il fait porter de la gelée au petit Canada, malade; s'amuse à voir les passants.
[99] Fou du Roi.
_Le 11, vendredi, à Saint-Germain._—Il se fâche, frappe Mme de Montglat, fait ôter le bâton à M. de Courville, gouverneur des pages de la chambre. Mené au jardin, on ne le peut contenter; on est contraint de l'emporter; il crie, craignant le fouet; outré, un peu fouetté, il égratigne bien fort Mme de Montglat à la joue de deux grandes raflades. Apaisé, mené à la salle du Roi; à onze heures trois quarts dîné; fâcheux, il fait ôter Madame de table. Mesuré, il a trois pieds de long, moins demi-pouce[100].
[100] _Voy._ au 3 novembre 1603.
_Le 12, samedi._—A neuf heures déjeuné; il va à la chapelle, voit M. le Chevalier et Mlle de Vendôme à genoux sur leurs carreaux; il se prend à eux, disant: _Otez, ôtez de là; priez Dieu à terre_; ils sont contraints de les ôter. Mené chez la Reine, il entre en fâcheuse humeur, veut que la Reine ôte sa robe, qu'elle ôte sa chaîne. La Reine le frappe, il lui rend, demande pardon. Il fait le fâcheux, ne veut point dîner; enfin, sur la jalousie de Labarge, qui feignit vouloir manger le dîner, il dîne à onze heures et demie. Il prend plaisir aux discours de maître Guillaume, les redit. A deux heures et demie goûté; il va en la chambre de Madame; Mme de Montglat veut donner la chemise à Madame; il la prend, la jette à terre en colère. On la met à Madame, il crie plus fort; fouetté, outré de colère. Porté au Roi à sept heures et demie, ramené à huit.
_Le 13, dimanche._—A neuf heures déjeuné; mené chez le Roi; le Roi lui veut faire prendre en la bouche, par force, une fraise; il entre en mauvaise humeur, jette la serviette du Roi par terre; porté en la chambre de la Reine, fouetté. Mené au dîner du Roi, il mange tout ce que le Roi lui donne.
_Le 14, lundi._—Mené au palemail, il court de loin au Roi, l'embrasse; le Roi le prend par la main. A onze heures mené en la salle du Roi; dîné; mené au Roi à deux heures, il se joue en la galerie.
_Le 15, mardi._—A neuf heures déjeuné; peint par le sieur Martin[101]. Mené à la chapelle, M. le Chevalier et Mlle de Vendôme étoient sur leurs carreaux, il les en fait ôter. Mené à la Reine à trois heures; le Roi revient de la chasse; à trois heures trois quarts le Roi et la Reine partent pour aller à Paris.
[101] Charles Martin, le même qui avait déjà fait son portrait, le 25 février 1603.
_Le 16, mercredi._—Il se jouoit d'une petite clef attachée à un cordon; je lui demande. «Monsieur, est-ce la clef de vos écus?» Il répond: _Oui_.—«Et qui les garde?»—Il répond: _Moucheu de Rosny_. A deux heures et demie goûté; il vient en ma chambre. Je tenois sur ma table la liasse de mon journalier pour le montrer à Mme de Panjas, qui étoit avec Mme de Montglat. «Ce livre, Monsieur, lui dis-je, c'est votre histoire pisseuse.» Il répond: _Non_.—«C'est votre histoire breneuse[102].» Il répond: _Non_.—«C'est l'histoire de vos armes.» Il répond: _Oui_. A huit heures le Roi et la Reine reviennent; mené vers LL. MM., il les embrasse, danse, court, va servir le Roi à table. Il demande une guine, le Roi la lui refuse, il s'en fâche; le Roi la lui veut donner, il n'en veut point, est en mauvaise humeur, continue voyant que le Roi baisoit M. le Chevalier. Le Roi se lève de table, le veut baiser, il ne veut pas; le Roi lui prend la tête et le baise, et se sentant pressé, pour se défendre il rencontre la barbe du Roi (_sic_).
[102] On sait que nous avons précisément retranché du Journal d'Héroard tous les détails dont, on le voit, il est le premier à plaisanter. Voici dans quels termes Héroard parle de son Journal, dans son livre _De l'institution du Prince_: «Je lui fais offre (au précepteur du Dauphin) d'un journal d'où il pourra tirer des conjectures évidentes des complexions et des inclinations de notre jeune prince, et, si l'affection se pouvoit transporter, je lui en fournirois à suffisance et autant que nul autre, voire de cette tendre et cordiale passion que naturellement les pères ont pour leurs propres enfants.»
_Le 17, jeudi._—Mené à la messe du Roi, qui le mène à la procession, ramené à la chapelle pour l'écu à l'offrande, qu'il ne vouloit point lâcher[103]. A onze heures trois quarts, mené en la salle du Roi; dîné en rêvant et battant le tambour de la voix, tirant des arquebusades. Il ne songe point à boire; on lui en présente sans en demander; il n'en fait compte, boit par coutume. Amusé jusques à trois heures, goûté; mené au palemail au Roi et à la Reine, il court, joue au palemail, frappe un coup en lieu plein, vers la chapelle, de quatre vingts pas, mesurés par le Roi. A six heures et demie soupé; en mangeant on lui dit: «Monsieur, voici un autre féfé qui vous vient voir.» Il répond: _Enco un aute féfé! où est-i?_ M. et Mlle de Verneuil arrivent à sept heures et un quart; il les regarde fixement à l'entrée. On le met bas[104], il va au devant froidement pour recevoir M. de Verneuil, lequel se retire contre celui qui le tenoit et se retourne, hoignant, ne voulant point voir et approcher M. le Dauphin, qui suivoit froidement, sans s'émouvoir, pour le caresser. M. de Verneuil résiste à l'accoutumée; cependant M. le Dauphin se retourne, baise et accole par deux fois Mlle de Verneuil. Voyant que M. de Verneuil ne se vouloit point laisser accoler ni approcher, il retourne, court vers sa table et achève de manger. Il regardoit M. de Verneuil, tenant la tête baissée sur le côté droit et appuyé sur le bras de la chaise, du coude du même côté. Mené au Roi en la cour, le Roi le mène au jardin; tous ses enfants y étoient[105].
[103] Héroard a noté en marge ce passage, comme une première indication de l'amour du Dauphin pour l'argent.
[104] C'est-à-dire qu'on le descend de la chaise sur laquelle il était assis à table.
[105] Les enfants de Henri IV étaient alors au nombre de sept: le Dauphin et sa sœur, nommée _Madame_; César, duc de Vendôme, Alexandre, nommé _M. le Chevalier_, et Mlle de Vendôme, nés tous trois de Gabrielle d'Estrées; Henri, duc de Verneuil, et Gabrielle-Angélique, nommée Mlle de Verneuil, enfants du roi et de la marquise de Verneuil.
_Le 18, vendredi, à Saint-Germain._—Mené à la Reine, M. de Verneuil avec lui; la Reine leur fait bonne chère. A trois heures et un quart goûté; il donne des confitures à M. de Verneuil.
_Le 19, samedi._—Il se joue à un petit canon qu'il dit lui avoir été donné par le sieur Constance, écuyer du Roi. A onze heures et demie dîné; il pousse son écuelle de cerises, et dit: _Velà pou le petit Canada_, qui étoit décédé le jour précédent. A cinq heures et demie mené au jardin, il se fait mettre dans le petit chariot vert avec Mme de Montglat, et à son côté M. de Verneuil, disant: _Mettez, mettez-le là_, après que M. de Verneuil lui eut demandé: «Mon maître, vous plaît-il que je sois là?» Mené au Roi et à la Reine revenant de la chasse.
_Le 20, dimanche._—M. de Vendôme entre en sa chambre fort accompagné; il y avoit entre les autres un gentilhomme de Normandie, nommé le sieur de la Valée, qui se mêloit de prédire par horoscopes et nativités. Il s'adresse à lui parmi la troupe: _Allez vous-en_, et le presse si fort qu'il fallut sortir. A dix heures et demie porté au Roi en la chapelle; on lui demande: «Monsieur, qui est le papa de féfé Verneuil?» Il répond un mot controuvé, de son invention, comme quand il ne vouloit pas dire quelque chose. «Monsieur, lui dit-on, il est le fils du Roi.» Il répond court et soudain: _C'est moi_, se montrant et ayant la main sur sa poitrine.
_Le 21, lundi._—Mené à la chapelle; le Roi lui jette de l'eau bénite au visage; il s'en met en colère, ne veut que personne sorte, fait fermer les portes. A deux heures et demie goûté; il s'amuse aux exercices de guerre. La Reine arrive, il se met en mauvaise humeur, ne veut point baiser la Reine, la veut frapper. L'on feint de fouetter Labarge comme faisant la faute; il s'apaise et fouette lui-même Labarge. A six heures soupé; sa nourrice lui demande s'il veut teter, et lui présente le teton; il lui tourne le dos, lui disant froidement: _Faites teter mon cu_.
_Le 22, mardi._—Il entre en mauvaise humeur contre Mme de Montglat, en fait autant à M. Concino, puis fait la paix moyennant un petit carrosse et une charrette pour Labarge. Il va au jeu de paume, donne le bonjour au Roi, se joue, et rit avec M. de Montigny, enseigne colonelle aux gardes, qui avoit un grand nez, l'appelant _Janica_, pour Nasica.[106]
[106] _Voy._ au 8 septembre suivant.
_Le 23, mercredi._—Promené par la galerie; il donne le bonjour au Roi, qui étoit en carrosse à cause de la pluie. Il donne un soufflet à la petite Louise, parce qu'il ne vouloit pas qu'elle tînt par la main Mlle de Verneuil; elle s'en va, il la suit pour la faire revenir, ne veut point que Labarge y aille, et l'ayant attrapée: _Venez, venez, petite Louise, je ne vous battai pus_.
_Le 24, jeudi._—Mené au Roi, qui le mène à la Reine; il obtient grâce pour des chats que l'on vouloit mettre au bûcher de la Saint-Jean. Mené au Roi et à la Reine, il est gentil et le Roi lui est fort doux. Il s'amuse avec ses petits seigneurs à des actions de guerre; la Reine arrive, il se met en colère contre elle, craignant que ce fût pour lui empêcher son plaisir. La Reine le menace du fouet, la colère augmente; le Roi l'apaise. Le Roi et la Reine partent à trois heures.
_Le 27, dimanche._—Il fait ôter de derrière lui M. de la Valette, qui lui tenoit sa lisière; arrive un habitant de Rouen, âgé de cinquante-cinq ans, qui se met à genoux, la larme à l'œil, disant le cantique de Siméon.
_Le 28, lundi._—Mlle de Vendôme pour se jouer avec le Dauphin, comme elle faisoit bien souvent, lui porte son doigt au visage; il s'élance en colère sur elle comme un lion et lui arrache le masque du visage. Il met le feu au bûcher de Saint-Pierre.
_Le 29 juin, mardi, à Saint-Germain._—Il fait de petites actions militaires avec ses soldats; M. de Mansan lui met le hausse-col, le premier qu'il ait mis; il en est ravi, se fait voir à tous ses soldats. Il goûte avec son hausse-col, s'entretient avec tous ses soldats comme s'il étoit en pleine guerre.
_Le 30, mercredi._—Il demande son hausse-col et toutes ses armes, les prend, les considère, s'en joue, en est ravi, met ses gantelets en mains, en gourme Labarge. Il ne peut laisser les armes. Mme de Vitry appeloit M. de Verneuil son maître; il l'entend, et dit: _Non, c'est moi._
_Le 2 juillet, vendredi, à Saint-Germain._—Mme sa nourrice demande à M. de Verneuil ce qu'il avoit mangé à souper, il répond: «Du poulet, de la panade, etc.» Elle demande après à M. le Dauphin: «Et vous, petit bout de nez, petit galant, qu'avez-vous mangé à souper?» Il répond en souriant, comme gaussant: _De la mede_.
_Le 3, samedi._—Il se fait mettre dans le chariot du comte de Permission, fait asseoir M. de Verneuil sur le devant, se fait traîner.
_Le 4, dimanche._—Mené à dix heures à la chapelle, il entre en colère contre M. l'aumônier, est fouetté; la colère lui augmente, il en est diverti par Labarge, qui sonne les cloches. Le baron d'Ornh, gentilhomme anglois, fils du grand fauconnier d'Angleterre, vient avec le sieur de l'Isle, gentilhomme anglois, lequel, par transport, souleva et baisa à l'oreille M. le Dauphin par permission; mais il avoit à demi fait quand il la demanda.
_Le 5, lundi._—Promené en la basse-cour où il donne l'aumône à des pauvres.
_Le 6, mardi._—Mme la marquise arrive en la salle du Roi, trouve M. le Dauphin, qui lui donne la main à baiser; Mme de Verneuil se veut jouer à lui, et lui prend ses tetons; il la repousse et lui dit: _Otez, ôtez, laissez cela; allez-vous-en._
_Le 7, mercredi._—Botté pour la première fois par M. de Ventelet, il en est ravi, montre ses bottes à chacun, dit qu'il va à Paris, demande son cheval. Le capitaine Polet, gentilhomme gascon, revenant de Hongrie, lui baise les mains. Le Dauphin ne veut point baiser Mme la marquise de Verneuil, ne veut point approcher Mme la marquise, la frappe de son palemail. Il se fait mettre son hausse-col, prend sa pique, la branle contre M. de Belmont, se fait mettre son épée, s'efforce de la tirer (elle étoit bridée). Mme la marquise lui dit: «Monsieur, je vous la tirerai, et permettez que mon fils prenne votre pique, le voulez-vous bien?» Elle la met hors du fourreau; il la tient haut, élevée, pour un peu de temps. M. de Belmont la prend de ses mains, la remet dans son fourreau et la bride, feignant de la lui vouloir racoustrer. Il ne veut jamais permettre que la marquise lui touche les tetons; sa nourrice l'avoit instruit, disant: «Monsieur, ne laissez point toucher vos tetons à personne, ne votre guillery, on la vous couperoit.» Il s'en ressouvenoit.
_Le 8, jeudi._—M. de Lorraine[107], qui le venoit voir avec MM. de Bar[108] et de Vaudemont[109], arrive; il va à lui le chapeau au poing, lui tend la main à baiser et à MM. ses enfants, se fait mettre l'épée que le duc de Lorraine lui donne. Mme la marquise de Verneuil, qui étoit revenue de Poissy à une heure, vient à deux heures; il ne tend point la main. Elle essaye tous les moyens, point; Mme de Montglat lui fait donner, mais avec peu de volonté, et lui fit dire: _Adieu, madame, j'aimerai bien vote fils, mon féfé._ Elle répondit: «Et il sera votre serviteur.» A quatre heures, le duc de Lorraine prend congé de lui.
[107] Charles II, dit _le Grand_, duc de Lorraine, mort en 1608.
[108] Henri de Lorraine, duc de Bar, puis de Lorraine, mort en 1624.
[109] François, comte de Vaudemont, puis duc de Lorraine, mort en 1670.
_Le 10, samedi, à Saint-Germain._—Il ordonne en paroles comme s'il avoit déjà commandement, et dispose de l'ordre et devoir des soldats, sait les noms et propriétés de toutes les armes. Il tire des armes, fait ôter le plastron à M. de la Valette.
_Le 12, lundi._—Il fait venir une épousée de village, considère les danseurs.
_Le 14, mercredi._—Éveillé à sept heures trois quarts, il s'entretient tout seul, bat tout bas en soi-même la batterie des lansquenets, bat du tambour contre sa poitrine avec le poing. _Çà_, dit-il, _venez souda_, en fait autant faire par Mlle Beraud, lui dit: _Marchez, en garde_, demande son corselet, disant: _J'ai astheure une grande chambre, et un grand corcelet; il est là-haut à ma garde-robe._ Il en fut impatient tant qu'il l'eût; il se laisse vêtir et coiffer patiemment, sous l'espérance d'un casque qu'il voyoit devant lui; il le fait essayer, il étoit trop étroit. M. de Belmont lui met son hausse-col; M. de Ventelet tenoit le derrière du corcelet; M. de Belmont lui met le derrière, qu'il empoigne lui-même et le serre comme sauroit faire le plus accoutumé à porter cuirasse, a la patience, et soudain qu'il est armé demande: _Ma pique_, et se prend à marcher parmi la chambre, si gaiement et si à son aise qu'il sembloit n'avoir rien sur les épaules. Jamais ne fut vu pareille chose en cet âge: la patience, l'adresse et la facilité à porter et manier les armes. Il se prend à tirer et branler des coups de pique contre Labarge et sur la balustre, comme à la barrière; il va, il vient, il ne dit mot, transporté d'aise. L'on lui porte un grand miroir, il se voit dedans, et tout soudain se fait désarmer. Il joue, raille sur Marguerite Valon, descend chez MM. d'Épernon, s'amuse à un livre de figures, en voit une où il y avoit un hallebardier qui en détachoit un autre, lui avaloit les chausses, et lui mettoit le doigt dans le fondement. _Hé_, dit-il, _Velà Fanchemont_ (Franchemont, un hallebardier du corps, qui étoit en quartier) _qui met le doigt au cu du capitaine Richard_. A trois heures, comme il a entendu battre la garde, il a demandé soudain: _Je veux mes armes, mon corcelet, mon casque, mon hausse-cou_, se fait armer, et là-dessus les soldats viennent pour entrer en garde. Il se fait désarmer et commande au baron de Montglat de porter ses armes au corps de garde, au sieur de Saint-Martin, pour les mettre au râtelier et les bien attacher. Elles y furent mises, les armes entières, depuis le casque jusques aux pieds; il les alloit montrant à ceux qui entroient en la salle; il me les montra par la fenêtre, me dit: _Voyez, mes armes qui sont au corps de garde_, et me commanda de l'écrire.
_Le 16, vendredi, à Saint-Germain._—Mme de Montglat, par mégarde, lui tournoit le dos; il lui a dit: _Il faut pas tourner le cu à moucheu le Dauphin._
_Le 19, lundi._—Il voit dresser son lit avec une extrême allégresse, est mis dans son lit pour la première fois[110].
[110] Le Dauphin avait été jusqu'alors couché dans un berceau.
_Le 24, samedi._—Étant à la messe, Mlle Bélier lui donne une image d'un crucifix, lui disant que c'étoit le bon Dieu. M. l'aumônier élevant l'hostie, elle lui dit: «Monsieur, regardez le bon Dieu.» Il répond: _C'est encore le bon Dieu?_ L'aumônier élevant le calice, elle lui en dit autant; il répond: _C'est le bon Dieu_, en montrant sa figure, _et là?_ ajoute-t-il en montrant le calice. «Cela, dit-elle, est le sang du bon Dieu»; il répond: _Buvons-nous du sang?_
_Le 27, mardi._—Il s'arme pour aller au devant de M. de Rosny avec sa pique.
_Le 28, mercredi._—Éveillé à sept heures, il se met en mauvaise humeur, égratigne Mme de Montglat, est fouetté. Labarge lui demande: «Monsieur, vous plaît-il que je mette Marguerite en prison?» Il répond: _Non._—«Pourquoi, Monsieur?»—_Vous êtes pas de mes archers de mes gardes!_—«Que suis-je donc?»—_Archer de ma garde-robe._
_Le 31 juillet, samedi._—Il va chez M. de Frontenac, qui lui baille une petite arquebuse et un petit fourniment, qu'il fait mettre sur soi, et s'en transporte d'aise.
_Le 4 août, mercredi._—M. de Montglat lui demande: «Monsieur, me donnez-vous rien à souper?» Il répond: _Mon reste_.—«Monsieur, voilà maman dondon[111], qui a un cul de ménage où il y à boire et à manger.» Il répond: _Et moi aussi_.
[111] Sa nourrice.
_Le 5, jeudi, à Saint-Germain._—A huit heures et demie dévêtu; Mlle de Vendôme lui demande: «Monsieur, coucherai-je avec vous?». Il répond brusquement: _Ho! ho! vous n'êtes pas l'Infante._ Mis au lit, Mlle de...[112].... lui en demande autant: «Monsieur, vous plaît-il que je couche là avec vous?» Il répond résolûment: _Êtes-vous l'Infante?_—«Oui, monsieur,» dit-elle. Il répond: _Non, vous n'êtes pas l'Infante._
[112] Ce nom est resté en blanc.
_Le 6, vendredi._—Il se joue dans son lit à ses petites armes, chante une chanson qu'il avoit ouï chanter: _A Paris, su petit pont, le poil du..._[113] s'étant failli pour dire _le coil du pont_. Levé à neuf heures et demie, déjeuné, il mange assis, ayant devant lui ses petites besognes d'armes, pendant que le sieur Decourt, peintre du Roi, en tire le crayon. A neuf heures et un quart dévêtu, il chante: _Le coil du pont, le pont du coil_, et se faut, disant: _le poil du..._; l'on en rit.
[113] Ici et plus loin, une équivoque à la Rabelais.
_Le 10, mardi._—On parloit de deux Espagnols qui avoient tué une femme à Paris; il écoutoit, et soudain va dire: _Il faut que le capitaine Richard les prenne, il les fera fouetter et puis pendre_[114].
[114] «Le lundi 2 de ce mois, dit le supplément de Lestoile, se voyoit en l'abbaye de Saint-Germain des Prés une belle jeune femme morte et noyée, âgée de vingt-deux ans ou environ, laquelle ayant été pêchée vers la Grenouillère y avoit été apportée le matin; elle avoit une grosse pierre au col, une autre aux jambes, un coup de poignard à la gorge et quelques autres coups. Chacun y accouroit pour la voir et reconnoître, tant qu'enfin sur le soir elle fut reconnue pour une Espagnole, comédienne, accoutrée de cette façon par deux Espagnols, aussi comédiens, avec lesquels elle avoit dès longtemps privée et familière connoissance et auxquels elle s'étoit découverte de quelques bagues et argent qu'elle avoit, ce qui fut cause de sa mort. Les meurtriers enfin furent pris et, le fait avéré, le jeudi 12 de ce mois, par arrêt de la Cour, confirmatif de la sentence du baillif de Saint-Germain, furent lesdits deux Espagnols roués vis-à-vis de la Grenouillère, où ils avoient noyé leur Espagnole, lequel meurtre toutes fois il ne fut possible de leur faire confesser qu'à la mort, et ce, sur la promesse qu'on leur fit qu'ils ne seroient point roués vifs comme portoit leur arrêt, qui fut exécuté.»
_Le 12, jeudi._—Éveillé à huit heures, il appelle Mlle Bethouzay, et lui dit: _Zezai, ma guillery fait le pont levis; le velà levé, le velà baissé_; c'est qu'il la levoit et la baissoit. Il vient en ma chambre à quatre heures, s'amuse au livre des oiseaux de Gesner[115], en mangeant un gros morceau de pain de Gonesse, que sa nourrice lui avoit donné. Il s'amuse au plan du siége d'Ostende, s'informe de toutes les particularités du siége, tant du dedans que du dehors[116]. Il s'en va par le pont du Roi au palemail à cinq heures et demie, va jusques au bout, jouant la plupart du temps au palemail; il frappe un coup de septante-six pas. Quand il avoit mal frappé il disoit: _J'ai pas bien joué_; si on lui vouloit dire le contraire, il s'en fâchoit, et disoit: _Non, je n'ai pas bien joué._ «Monsieur, lui dis-je, vous n'avez plus de guillery.»—_Eh! la velà-ti pas?_ dit-il en me montrant l'endroit; il mettoit contre le manche du palemail, et je voulois lui en faire peur.
[115] Conrad Gesner, de Zurich, auteur de plusieurs ouvrages sur l'histoire naturelle et surnommé _le Pline de l'Allemagne_.
[116] La ville d'Ostende était assiégée par les Espagnols depuis 1601; Ambroise Spinola la prit en 1604, le 20 septembre, après trois ans et soixante dix-huit jours de siége.
_Le 20, vendredi._—Il baise un portrait en cire de la Reine, assez mal fait, qu'il reconnut; il est tiré en cire, avec sa nourrice, par le sieur Paolo[117], pour être porté en Italie.
[117] A la date du 28 octobre 1605 Héroard donne à cet artiste le prénom de Jean.
_Le 27, vendredi, à Saint-Germain._—Mme la marquise de Verneuil arrive; il lui tend la main à baiser. «Monsieur, dit Mme de Montglat, baisez-la.» Il répond: _Non_, brusquement, et la regarde de même. A huit heures et demie, dévêtu, fort gai. «Monsieur, lui dis-je, vous n'avez plus de guillery»; il répond: _Hé! la velà-ti pas_, gaiement, la soulevant du doigt. Mis au lit, il s'assied sur son chevet et se joue à sa guillery.
_Le 28, samedi._—A trois heures trois quarts il est entré en litière pour le voyage de Fontainebleau[118]; il en faisoit difficulté, mais lui ayant montré les cordons et lui ayant dit qu'il feroit le pont-levis, il y est entré gaiement; il va par la levée, passe par Buzenval, et arrive à Saint-Cloud chez M. de Gondi.
[118] Le Roi écrivait à Sully de Fontainebleau le 22 août: «Mon amy, je vous depesche ce courrier exprès pour vous dire que je trouve bon l'advis que vous m'avés donné par la Varenne de faire passer mon fils par Paris; et de là je luy ai commandé de passer jusqu'à madame de Montglat pour l'en advertir et luy escris le chemin qu'elle aura à tenir, qui est de venir coucher demain à Saint-Cloud chez Gondy, dimanche passer à travers de ma ville de Paris et venir disner à Ville-Juifve et coucher à Savigny. Je m'asseure que si cette nouvelle se sçait à Paris, qu'il y aura bien du monde pour le voir passer.»
_Le 29, dimanche, voyage._—A neuf heures et demie, mis en litière pour aller à Paris. M. de Rosny, accompagné de soixante chevaux, lui vient au devant, à Chaillot. Entrant au faubourg Saint-Honoré, il sent la puanteur du ruisseau et dit à Mme de Montglat: _Mamanga, que je sens pas bon_; on lui fait sentir un mouchoir trempé au vinaigre. Il arrive à la porte Saint-Honoré à onze heures et demie, trouve entre les deux portes le prévôt des marchands et échevins, et autres officiers de la Ville, qui firent une harangue prononcée par le prévôt des marchands, M. Miron, et un chant de joie en musique; ils l'étoient venus voir à Saint-Cloud. A l'entrée de la ville se trouvèrent MM. de Nevers, d'Aiguillon, de Sommerive, de Joinville, accompagnés de sept chevaux; ils mettent pied à terre avec M. de Longueville, qui l'avoit accompagné depuis Saint-Cloud, où il étoit venu le jour précédent, et Mme d'Angoulême aussi. La litière fut découverte avant que d'entrer sur le pont-levis. Il passe la ville, tenant en sa main des tablettes, regardant de çà, de là, en haut, tourne et prête son visage aucunes fois à ceux qui prenoient plaisir de le voir; bref, il sembloit une personne qui avoit composé sa façon avec jugement pour cette action; résolu, ferme, grave, doux. Il ne s'étonne de rien. Il passe de la rue Saint-Honoré en celle de Saint-Denis, devant la porte de Paris, au pont Notre-Dame; et, devant les petites boutiques qui sont devant Saint-Denis de la Chartre, le mulet de devant tombe tout à fait, et, se voulant par trois diverses fois relever ne peut; se relève aidé à la quatrième. Il faisoit grand chaud; sa nourrice étoit dans la litière avec Mme de Montglat. Il ne s'étonna jamais et ne changea jamais de contenance; ferme, assuré, sans s'ébranler en marchant, dit: _Maman, fait bien chaud, allons à ma chambre_. En entrant dans la ville, comme le peuple commença de crier Vive le Roi et Monsieur le Dauphin, il crioit aussi: _Ah! ah!_ Mme de Montglat lui dit qu'il ne falloit pas crier et que ces gens prioient Dieu pour papa, pour maman et pour lui; il se tut. Il sort par la porte Saint-Victor et arrive à une heure et demie à Villejuif (il est logé chez un apothicaire de Paris, et y dîne); il bouffonne avec M. Arnauld, trésorier de France à Paris[119]. Parti à cinq heures et demie, il arrive à sept heures et trois quarts à Savigny; mis sur le lit à huit heures et demie.
[119] Il était aussi secrétaire de Sully. _Voy._ au 1er janvier 1605.
_Le 30 août, lundi, à Savigny._—Mené à la chapelle, puis au jardin et aux allées; parti à quatre heures, il arrive à six heures et demie à Villeroy.
_Le 31, mardi._—Parti à neuf heures (de Villeroy) il arrive à midi à Fleury. Le Roi y vient dîner; il le va recevoir par le parc. La Reine arrive à douze heures et demie. Fort gentil, doux, baisé, embrassé, dîné avec la Reine, mené à la chambre du Roi, qui se met sur son lit; il le va éveiller, le tire, y envoie MM. de Vendôme et de Verneuil. A deux heures il demande sa collation; le Roi lui dit: «Mon fils, donnez-m'en?» Il répond: _Non, donnez-moi de la vôte._ La Reine lui demande: «Mon fils, donnez-moi de votre soucre»[120]. Il la reprend, en souriant et disant: _Du soucre! du sucre._ Le Roi et la Reine partent à quatre heures et demie pour s'en retourner à Fontainebleau.
[120] Marie de Médicis prononce à l'italienne.
_Le 1er septembre, mercredi._—A huit heures trois quarts, parti de Fleury et arrivé à Fontainebleau, en la basse-cour du Cheval[121], à onze heures. En chemin ayant vu Fontainebleau, un valet de pied de la Reine qui étoit à côté de la litière lui dit: «Monsieur, voilà Fontainebleau.» Il répond: _Où est-i?_—«Le voilà.»—_Est-i à moi?_-«Oui, Monsieur.»—_Et ce rouge aussi?_ en voyant les briques. Le Roi le reçut, l'attendant au pied du pavillon du côté de la galerie, l'embrasse, le baise, le mène au jardin de la Reine, en la galerie des Cerfs. Ramené en la chambre de la Reine et de là en la grande galerie où il a, avec le Roi et la Reine, dîné à douze heures et demie. Le Roi lui fait tâter un peu de melon, il le mâche et le rejette incontinent, disant: _Pas bon_; bu deux fois des restes du Roi fort trempé de vin blanc, et avant boire il tourne sa tête vers moi, me demandant: _Est-i bon?_ Mené en sa chambre au haut du pavillon qui joint la grande galerie; à une heure et demie ramené en la galerie; à trois heures goûté. Il prend la bourse de M. le comte de Sault qui jouoit, pleine d'écus; il les épand par terre, court après la Reine se jouant à elle. A cinq heures et demie descendu par le bout de la galerie avec le Roi qui le mène au jardin des canaux, lui montre les truites, les canes blanches et les cygnes. A sept heures ramené en sa chambre.
[121] La cour du Cheval-Blanc.
_Le 2, jeudi, à Fontainebleau._—Le Roi le mène éveiller la Reine, puis de là en la cour de la Fontaine, lui fait voir les jardins et canaux, carpes, leur donne du pain, canes, cygnes, faisans et l'autruche. A dix heures à la messe, puis à la volière, aux galeries; dîné à onze heures et demie. A cinq heures et demie le Roi le mène au jardin des canaux, puis au jardin des faisans, où il mange un bon morceau de pain bis, voyant en manger au Roi et à la Reine; il voit jeter la mangeaille aux oiseaux. Je parlois assez bas du serein à Mme de Montglat pour l'en faire retirer; il l'entend, et soudain va vers Leurs Majestés: _Adieu, Mecheu, adieu, Mecheu, velà le serein, mama Doundoun[122], penez-moi._ A six heures trois quarts soupé.
[122] C'est ainsi qu'il appelle sa nourrice.
_Le 3, vendredi._—Éveillé à sept heures, le Roi se joue à lui; il ne veut pas que Madame danse ni que le Roi la baise; en est fâché contre le Roi, qui, pour l'apaiser, lui dit: «Baisez-moi, mon fils, je ne la baiserai plus.» Il sort avec le Roi, qui le mène à la chambre de la Reine, au jardin, à la volière; il ouvre et ferme le robinet des fontaines, mouille le Roi. A douze heures et demie mené chez M. Zamet au Roi et à la Reine, fort gentil jusques à ce que le Roi se voulut coucher sur le lit vert. _Otez-vous de là, ôtez-vous de là_, dit-il, et se met en fâcheuse humeur; menacé de verges, il n'en perd pas la fantaisie; enfin un quart d'heure après le Roi se met en son séant: _Ha! le velà ôté_, dit-il. La Reine s'en prend à rire.—_Mamanga[123], fouettez maman, elle a ri._ Elle feint de la battre.—_Non, fouettez-la tout à fait._
[123] Mme de Montglat.
_Le 4, samedi, à Fontainebleau._—Il s'amuse en déjeûnant à de petits marmousets de poterie[124]. A cinq heures le Roi arrive de la chasse en la grande galerie; il s'en va courant à bras ouverts au-devant du Roi qui blémit de joie et d'aise, le baise et l'embrasse longuement, le mène en son cabinet, le promène le tenant par la main, changeant de main selon qu'il tournoit, sans dire mot, écoute M. de Villeroy rapportant des affaires au Roi, ne peut laisser le Roi, ne le Roi lui. Ramené en sa chambre; à six heures soupé. Il va en la galerie; LL. MM. étoient à l'issue du fruit. Le Roi lui donne un peu de carottes sauvages en compote, puis un peu de reste du vin clairet fort trempé. A huit heures et demie mis au lit; le Roi arrive et le baise, le Roi étant extrêmement content.
[124] Il y avait à cette époque, à Fontainebleau, une fabrique de _rustiques figulines_ où se continuait la tradition de Bernard Palissy et où l'on imitait même les ouvrages du célèbre potier.
_Le 5, dimanche._—A huit heures un quart le Roi arrive, qui le veut forcer à le baiser; le voilà entré en si fâcheuse humeur qu'il en fut fouetté par S. M. Il se défend, l'égratigne aux mains, le prend à la barbe. Mme de Montglat le fouette aussi; il le fut cinq ou six fois. Le Roi lui demande (en lui montrant des verges): «Mon fils, pour qui est cela?» Il répond en colère: _Pou vous._ Le Roi fut contraint d'en rire; cela dura plus de trois quarts d'heure, le Roi l'ayant prins et laissé diverses fois. Le Roi s'en va.—_Je veux_, dit-il, _papa_; le Roi revient, le baise. A dix heures le Roi et la Reine le mènent à la messe. A quatre heures et demie goûté; le Roi le mande; il va trouver le Roi au jardin des canaux, va voir courir le blaireau dans la cour de la maison.
_Le 6, lundi._—Levé, vêtu en présence du Roi, il s'amuse à manger des raisins de Damas que le Roi lui donne; déjeûné en présence du Roi. Mené à la Reine, puis par la galerie au jardin des pins et des canaux; il va au-devant de M. de Rosny, _qui_, dit-il, _m'a donné mon beau lit_. A onze heures et demie dîné, il se fait mettre son épée bleue qu'il appelle _françoise_.
_Le 7, mardi, à Fontainebleau._—Madame arrive qui avoit une robe de même que la sienne, il la renvoie de jalousie; mené en la chambre de la Reine, au jardin des cerfs, au Roi, il court au-devant, ôtant son chapeau, et le va embrasser; à dix heures et demie le Roi le mène à la messe. A midi dîné, ayant lui-même mis son couvert. A une heure et un quart il va chez la Reine; en entrant il rencontre le sieur Conchino, lui demande: _Où est maman?_ Entré au cabinet de la Reine. A trois heures et demie goûté; il fait retrousser la barbe à M. de Rosny. A cinq heures et demie mené par le Roi au jardin des pins et canaux.
_Le 8, mercredi._—A dix heures et demie mené au Roi et à la Reine, et à la messe. A dîner il voit M. de Montigny, enseigne-colonelle, que l'on appeloit au régiment _Nasica_; il le reconnoît, se prend à sourire le regardant et montrant du doigt: _Velà Nasica_; il y avoit plus de trois mois qu'il ne l'avoit vu[125]. A sept heures et demie la Reine vient en sa chambre, puis le Roi; il danse au branle, puis voit danser; à huit heures trois quarts LL. MM. s'en vont[126].
[125] _Voy._ au 22 juin précédent.
[126] Henri IV écrivait le même jour à M. de La Force: «Mon fils est ici avec toute sa suite, qui me donne bien du plaisir.»
_Le 9, jeudi._—Éveillé à huit heures, il ne se veut point laisser nettoyer les pieds avec un linge mouillé; à neuf heures levé, il raille avec cinq ou six capitaines aux gardes, les appelle par leurs sobriquets. A huit heures il va chez la Reine, lui donne le bonsoir, puis chez le Roi, auquel le voulant mener par la terrasse, il dit: _Ne sotez pas, papa, le serein vous fairoit mal_; le Roi le ramène par la chambre de la Reine en haut, en la sienne, le voit coucher, lui fait dire son _Pater_. Le Roi le baise et s'en va.
_Le 10, vendredi, à Fontainebleau._—Il donne le bonjour à LL. MM., descend aux étuves. A dîner il se raille à Labarge, va voir le Roi et la Reine en la grande galerie, revient à trois heures en sa chambre. A huit heures il va donner le bonsoir à LL. MM., revient incontinent, dévêtu, mis au lit; le P. Coton lui fait prier Dieu.
_Le 11, samedi._—A neuf heures et demie déjeûné; mené au jardin de la Reine, à la volière, il fait mouiller le Roi; le Roi le fait mouiller aussi. On lui demande: «Monsieur, qu'aimez-vous mieux, Saint-Germain ou Fontainebleau? Il répond: _Fontainebleau_, et l'avoit toujours dit ainsi. A cinq heures il demande du pain bis de M. Zamet et en mange un gros morceau, puis va chez le Roi, qui étoit sur la paillasse, au cabinet. On lui dit: «Monsieur, papa dort.» Il réplique gravement: _Dort-i?_ la Reine remarqua sa façon de parler: «Voyez, dit-elle, comme il parle!»
_Le 12, dimanche._—Il ne veut point baiser Madame pource qu'elle étoit morveuse et s'en reculoit en se gaussant. A neuf heures et demie mené chez la Reine et au Roi, comme il prenoit sa chemise; il l'ôte pour la bailler au Dauphin qui la prend et la lui donne fort gentiment. A onze heures et demie dîné; MM. et Mlle de Vendôme dînent tous trois au bout de sa table des restes qu'il leur donne. Avant souper il mit Mme de Montglat en prison, c'est-à-dire dans un coin de fenêtre, pour ce qu'elle avoit baisé M. de Vendôme, et fut long-temps à se remettre en bonne humeur.
_Le 13, lundi._—A cinq heures mené par LL. MM. au jardin des canaux; il mange beaucoup et de grand appétit du pain bis; fort gai, il saute devant le Roi par-dessus un petit bâton mis à terre.
_Le 14, mardi, à Fontainebleau._—Il demande son luth; je lui dis: «Monsieur, jouez et chantez Philis.» Il fait jouer et chanter une chanson de guerre. Il a une chemise avec du passement devant la gorge, comme on les souloit porter, et ouverte pour la chaleur; mené au Roi et à la Reine, il sert la Reine.
_Le 15, mercredi._—Le Roi arrive qui lui demande: «Mon fils, voulez-vous aller vous promener?» Il répond: _Non, car i pleut_; le temps étoit fort couvert. Le Roi feint de s'en aller; il ne veut pas, l'appelle, le suit. A dix heures mené à la messe; au sortir de là il fait marcher devant lui deux petits pages de la Reine qui chantoient. Il est ravi, ne disoit mot; en marchant il étoit si transporté de la musique qu'il passa sans prendre garde à la fontaine où il souloit prendre son plus grand plaisir.
_Le 16, jeudi._—Mené au Roi, qui le mène à la Reine, puis va avec le Roi au jardin des canaux. A onze heures et demie dîné; maître Guillaume[127] arrive, il le regarde, l'écoute, puis se prend à sourire de ce qu'il disoit, comme ayant reconnu qu'il étoit fol. Il en ricanoit, redisoit ses mots, s'en riant. A cinq heures mené au Roi et à la Reine venant de la chasse.
[127] Fou du Roi.
_Le 17, vendredi._—A la fin de la messe on disoit l'évangile sur lui et le Roi s'en alloit, il lui dit: _Attendez, papa, qu'on ait dit mon évangile._
_Le 18, samedi._—A trois heures et demie goûté; mené en la grande salle neuve ouïr une tragédie représentée par des Anglois[128]; il les écoute avec froideur, gravité et patience jusques à ce qu'il fallut couper la tête à un des personnages. Mené au jardin et de là au chenil voir faire la curée du cerf que le Roi venoit de prendre; il oit les cors sans s'étonner, voit venir la meute jusques à ses pieds où se faisoit la curée, les voit sur le carnage avec une assurance étrange.
[128] Des comédiens anglais étaient déjà venus à Paris en 1598, ainsi que le prouve l'inventaire des papiers de l'hôtel de Bourgogne qui mentionne: 1º un bail de la grande salle et théâtre dudit hôtel, passé le 25 mai 1598 devant Huart et Claude Nourel, notaires à Paris, par Jehan Sehais, comédien anglais; 2º une sentence du Châtelet, rendue le 4 juin 1598 à l'encontre desdits comédiens anglais, tant pour raison du susdit bail que pour le droit d'un écu par pour «jouant lesdits Anglois ailleurs qu'audit hôtel.» (_Recherches sur Molière_ par Eud. Soulié; Paris, 1863, in-8º, page 153.)
Voilà donc, du vivant de Shakespeare, des comédiens anglais jouant à six ans de distance à Paris et à Fontainebleau; un correspondant étranger, M. Henry Ch. Coote, nous fait remarquer que les mots: _Tiph_, _toph_, _milord_, prononcés quelques jours plus tard par le Dauphin, lorsqu'il veut imiter les comédiens anglais, rappellent une apostrophe de Falstaff dans le drame de _Henri IV_, acte II, scène II: «_This is the right fencing grace, my lord, tap for tap, and so part fair._» (_L'Intermédiaire des chercheurs et curieux_, tome II, page 105).
Vers l'année 1603, des comédiens anglais jouaient en Allemagne _Fratricide punished, or Hamlet prince of Denmark_. (_Shakspeare in Germany in the XVI and XVII centuries._ By Albert Cohn. London 1865, part II.)
_Le 19, dimanche._—A six heures, le Roi passe par la galerie lambrissée et le mène en la grande salle du bal; à six heures trois quarts soupé avec le Roi, il mange de tout ce que le Roi lui donne, sinon la salade, pour la force du vinaigre. Le Roi l'emmène par la main à la chambre de M. le connétable, puis en celle de la Reine; LL. MM. le baisent, il leur donne le bonsoir.
_Le 21, mardi._—Éveillé à huit heures, il s'entretient en la mémoire de l'Infante, dit qu'il en a reçu lettres, lui veut écrire. A midi dîné, M. le Chevalier avec lui pour la première fois à sa table; en mangeant il considère l'enrichissement du plancher de la salle, s'enquiert des histoires qui y sont dépeintes. Mené au Roi et à la Reine qui alloient à la chasse; ramené en la salle pour être retiré tout de son long, en terre de poterie, vêtu en enfant, les mains jointes, l'épée au côté, par Guillaume Dupré, natif de Sissonne près de Laon[129]. A trois heures et demie goûté; il donne la patience au statuaire tout ce qui se peut. A six heures mené à LL. MM. revenant de la chasse.
[129] Le célèbre graveur en médailles Guillaume Dupré passe pour être né à Troyes en Champagne; est-ce de lui qu'il s'agit ici?
_Le 22, mercredi._—Il donne la main à baiser à M. de Favas le jeune et à d'autres gentilshommes qu'il n'avoit point encore vus, la tend volontairement à tous l'un après l'autre; il s'amuse à ranger ses échecs. A quatre heures le Roi revient de la chasse, il le va voir au cabinet, lui soutient la jambe quand le valet de chambre les frotte, lui donne fort dextrement et de bonne grâce la chemise, l'ayant baisée, lui sert et lui met l'Ordre[130].
[130] Le cordon de l'ordre du Saint-Esprit.
_Le 23, jeudi, à Fontainebleau._—Maître Gilles, son sommelier, parlant de quelqu'un, dit: «J'ai vu qu'il étoit proculeur;» M. le Dauphin s'en prend à rire: _Il a dit proculeu!_ «Monsieur, dis je, comment faut-il dire? «Il répond: _Procureu._ Il regarde par la fenêtre de la salle un Espagnol qui voloit[131] sur la corde; on lui dit que c'étoit un Espagnol[132], il répond: _C'est donc un ennemi._ Mené au Roi et à la Reine sur la terrasse pour voir ce voleur de corde. A trois heures et demie goûté, mené au grand Ferrare[133], de là il veut venir en ma chambre aux Mathurins, me fait l'honneur d'y venir à quatre heures et demie, entre en mon étude, se fait mettre sur la chaise, s'amuse à écrire, ne s'en peut aller; enfin ramené à cinq heures et un quart au jeu de paume, au grand jardin, à la fontaine du Tibre.
[131] On a dit plus tard _voltiger_.
[132] Il était Irlandais. _Voy._ au 16 avril 1605. On trouve sur les registres de l'hôpital général que le 11 janvier 1583 un Juan Ganasa touchait sa part dans les recettes d'une troupe de sauteurs (_volteadors_), anglais. (_Chansons de Gautier Garguille_, éd. Éd. Fournier; Janet, 1858, page lix.)
[133] Hôtel bâti par le cardinal de Ferrare et acquis du duc de Guise par Henri IV en 1603. Voy. _le Trésor des merveilles de Fontainebleau_, par le P. Dan, 1642, in-fol., p. 188.
_Le 24, vendredi._—Il voit les sieurs de Montigny et de Belmont, les entretient de la fenêtre, eux étant en la cour, commande au sieur de Belmont qui alloit sortir de garde, de faire passer la compagnie à travers la cour, les voit passer, leur dit: _Adieu, capitaine Robert, adieu sagean_ (sergent) _Beauchêne, adieu, mes souda, adieu, sagean Lafontaine_, qui étoit à la queue; il veut aller sur la terrasse pour les voir par la basse-cour, les conduit de la vue. A quatre heures et demie mené au jardin de Ferrare et monté sur un chariot pour voir courir des chiens terriers contre une laie à demi-morte; ramené en l'allée des ormes, il rencontre le Roi et la Reine revenant de la chasse.
_Le 26, dimanche, à Fontainebleau._—Mené à la Reine, laquelle le mène à la messe le tenant par la main, puis au grand jardin trouver le Roi; il voit entrer les gardes, demande qui est le capitaine de cette compagnie; elle étoit à M. de Campagnols.
_Le 27, lundi._—Il s'amuse à ses échecs d'argent pendant que Mallery en tire le crayon[134].
[134] Le Dauphin entrait ce jour-là dans sa quatrième année. Cl. de Mallery avait déjà gravé en 1602 un portrait de Louis XIII à l'âge de sept mois.
_Le 28, mardi._—Le Roi le vient voir et s'en va à Paris. Je l'ai mesuré avec un pied et une ficelle de la hauteur de trois pieds et environ demi-pouce. Il se fait habiller en masque, son tablier sur sa tête et une écharpe de gaze blanche, imite les comédiens anglois qui étoient à la Cour et qu'il avoit vu jouer.
_Le 29, mercredi._—Il dit qu'il veut jouer la comédie; «Monsieur, dis-je, comment direz-vous?» Il répond: _Tiph_, _toph_, en grossissant sa voix[135]. A six heures et demie, soupé; il va en sa chambre, se fait habiller pour masquer et dit: _Allons voir maman, nous sommes des comédiens._
[135] _Voy._ au 18 septembre précédent et au 3 octobre suivant.
_Le 30, jeudi._—Mené chez la Reine il est peint en crayon pour le deuxième jour par Mallery, a patience, s'amuse à crayonner sur du papier, voit son portrait. «Monsieur, lui dit-on, voilà votre frère.» Il répond: _Non che n'est pas mon frère._—«Monsieur, lui dis-je, voudriez pas avoir un frère?» Il répond _Ho! non_, avec une action résolue.
_Le 2 octobre, samedi, à Fontainebleau._—Mené au jardin des canaux, à la Reine, il voit pêcher des truites, ramené à la messe; au sortir il s'arrête pour faire donner de l'argent aux pauvres.
_Le 3, dimanche._—Il dit: _Habillons-nous en comédiens_, on lui met son tablier coiffé sur la tête; il se prend à parler, disant: _Tiph_, _toph_, _milord_, et marchant à grands pas.
_Le 4, lundi._—Éveillé à six heures, il s'amuse en son séant à ses échecs; il a le cœur à la chasse et aux armes, tous autres passe-temps ne lui sont rien. Il veut un tablier tout blanc, sans ouvrage, comme celui de M. de Verneuil et non comme le sien où il y avoit du passement. A douze heures et un quart dîné; il dit _Bénédicité_ pour la première fois. Il se rit de ce qu'il ne pouvoit prononcer la lettre _r_.
_Le 8, vendredi._—En sortant de la messe il voit des pauvres, ne veut point passer qu'il n'ait, selon sa coutume, donné l'aumône. A quatre heures il va au pied de la montée au-devant du Roi, qui arrive de Paris, l'embrasse, a peur de M. de Favas à cause de sa jambe de bois.
_Le 9, samedi._—Le Roi lui mène M. de Favas, qui lui donne des cerises afin qu'il n'aye plus peur de lui à cause de sa jambe de bois. Mené au lever de la Reine il saute, fait des cabrioles; mené par la galerie au jardin des canaux, où étoit le Roi, portant un bâton en mousquet et une fourchette, il se campe, couche en joue, tire: _Pou! tou!_ avec une voix forte. Le Roi le fait tirer contre M. le Grand et M. de Montpensier, mais il n'a jamais voulu tirer contre M. de Souvré[136]. Mené chez la Reine, il y trouve un maçon qui raccoustroit; il le suit partout où il va, le regarde faire.
[136] Son gouverneur.
_Le 10, dimanche._—Mené au Roi en la chambre de la Reine; le Roi dit. «Je m'en vais botter.»—_Et moi itou_, dit-il, _je me veux botter_. On va quérir ses bottes, M. de Courtenvaux lui présente une paire d'éperons; il se laisse botter, appelle M. de Vendôme, lui dit: _Bottez-moi._ Étant botté il marchoit par la chambre avec une extrême allégresse disant à chacun: _Je suis botté et éperonné_. Le Roi lui demande: «Mon fils, que ferez-vous maintenant que vous êtes botté et éperonné?» Il répond: _Je monterai à cheval._—«Où est votre cheval?»—_A l'écuirie._—«Et quel cheval est-ce?»—_C'est mon cheval bleu, puis je irai à la chasse._ Mené à la galerie pour ce qu'il ne pouvoit laisser le Roi.
_Le 12, mardi._—A trois heures et demie il est mené par le bout de la grande galerie au jardin des pins, où le Roi s'amusoit à ceux qui dressoient les palissades et leur commandoit ce qui étoit de son intention; il écoutoit attentivement et suivoit le Roi, les mains sur le dos. Le Roi veut prendre sa main, il ne veut pas; le Roi prend son chapeau sur sa tête et le lui jette en terre; le voilà en colère. Le Roi lui fait peur de la bête, s'en va, le quitte; il s'apaise, va trouver le Roi au jardin des canaux, et, sans dire mot, lui va prendre la main.
_Le 13, mercredi._—Il se promène après le Roi et la Reine, fait autant de tours comme eux, Mme de Montglat lui tenant la main. Le Roi lui veut prendre la main, il ne le veut pas; le Roi s'en fâche, il entre en mauvaise humeur et se y opiniâtre. Il demande pardon au Roi, il l'embrasse, mais ne lui veut jamais donner la main.
_Le 15, vendredi._—A dîner il s'amuse, en mangeant, à faire jouer du luth le sieur de Hauteribe; M. de Saint-Géran lui parle d'une épinette, il n'a point patience tant que l'on l'aie apportée. M. de Saint-Géran en fait jouer son page, Hauteribe joue du luth et Boileau du violon; il les écoute avec ravissement. A sept heures trois quarts je lui dis: «Monsieur, voilà le petit homme qui jette le sable.» Il répond: _Eh! couchez-moi._
_Le 18, lundi, à Fontainebleau._—Il s'amuse à un petit mercier, fait acheter des anneaux de paille. Le Roi le mène à son souper, où il lui sert la serviette, deux fois à boire, et refuse à boire le reste, fait l'essai, puis lui demande congé pour s'aller coucher.
_Le 19, mardi._—Il se fait botter et éperonner; on lui retrousse la cotte en grègues et sa robe tout autour; en marchant il se fait mettre en écharpe son épée de M. de Lorraine et puis sa trompe. En cet équipage il marche en cavalier et, résolu, descend en la chambre de la Reine où étoient les Princesses, MM. le grand écuyer et de Roquelaure, qui se prirent tretous à s'écrier et rire. Il s'arrête court sans s'étonner, les considère, puis dit froidement: _Je suis botté, moi_, et prend sa trompe et se met à tromper, fait plusieurs tours dedans la chambre. Il ne se vit jamais rien de plus gentil; il marchoit droit et couroit sans s'entre-heurter des éperons.—A sept heures trois quarts mis au lit; «Monsieur, lui dis-je, vous n'avez plus de guillery.» En se découvrant il fait apporter et approcher la bougie et dit: _La velà t'i pas._ M. le Grand dit à sa nourrice, de qui le mari étoit venu le jour précédent: «Vous fîtes hier noce, madame la nourrice»; par rencontre il va répondre: _C'est d'un flageolet._
_Le 20, mercredi._—Mené au roi sous le portique de l'étang où étoit M. le comte de Sore, grand écuyer de l'archiduc, qui s'en alloit en Espagne. Le Roi lui demande: «Mon fils, que voulez-vous envoyer (à l'Infante) en Espagne par M. le comte?» Il répond: _Je lui baise la main._—«Est-elle votre maîtresse?»—_Oui._—«L'aimez-vous bien?»—_Oui._—«Comme l'aimez-vous?»—_Comme mon cœur._—Le Roi commande qu'il soit botté et éperonné comme le jour précédent.
_Le 22, vendredi._—Mené chez la Reine puis chez M. de Rosny pour recevoir la vaisselle d'argent doré que l'on lui avoit fait faire.
_Le 23, samedi._—Éveillé à sept heures et demie; levé à huit heures et demie, il entre en mauvaise humeur, ne veut point prendre sa robe; sa nourrice l'appelle: «Monsieur Tabouret, ça monsieur Tabouret, prenez votre robe»; il s'en éclate de rire; il la prend. A neuf heures et un quart déjeûné; il demande s'il pleut: il craignoit la pluie. Mené chez le Roi et la Reine, à la chapelle, ramené en la salle à onze heures. A midi dîné, mené chez le Roi qui alloit à la chasse, fort gentil; il se veut botter comme le Roi et veut aller en bas à sa garde-robe et non ailleurs, y voit son petit tambour de la femme qui alloit par ressorts, le veut (c'étoit un de ses plus grands plaisirs). Il va ainsi trouver le Roi contre son gré, y est comme forcé; le Roi lui dit: «Otez votre chapeau»; il se trouve embarrassé pour l'ôter, le Roi le lui ôte, il s'en fâche; puis le Roi lui ôte son tambour et ses baguettes, ce fut encore pis: _Mon chapeau, mon tambour, mes baguettes._ Le Roi, pour lui faire dépit, met le chapeau sur sa tête: _Je veux mon chapeau_; le Roi l'en frappe sur la tête, le voilà en colère et le Roi contre lui. Le Roi le prend par les poignets et le soulève en l'air comme étendant ses petits bras en croix: _Hé! vous me faites mal! hé! mon tambour! hé! mon chapeau!_ La Reine lui rend son chapeau puis ses baguettes; ce fut une petite tragédie. Il est emporté par Mme de Montglat, il crève de colère; porté à la chambre de Mlle la nourrice où il crie encore longtemps sans se pouvoir apaiser, il ne veut ne baiser ne accoler Mme de Montglat, ne lui crier merci, sinon quand il se sentoit retrousser; enfin fouetté non châtié[137], criant: _Hé! fouettez-moi là haut._ Il égratigne au visage, frappe des pieds et des mains Mme de Montglat; il est enfin apaisé, lui étant parlé de faire collation. Goûté, rôtie à l'accoutumée, bu; il semble qu'il n'y paroît plus. Sa nourrice le met à part et, seule, lui dit: «Monsieur, vous avez bien été opiniâtre, il ne faut pas, il faut obéir à papa;» il répond en soupirant gros: _Tuez Mamanga[138], elle est méchante; je tuerai tout le monde, je tuerai Dieu._—«Ah! non, dit sa nourrice, Monsieur, vous buvez tous les jours son sang quand vous buvez du vin». Il s'arrête: _Bois-je son sang du bon Dieu?_—«Oui, Monsieur».—_I ne faut donc pas le tuer_, et il s'apaise ainsi, soupirant parfois jusques aux sanglots. Mené à la poterie, il s'y joue longtemps et voulut avoir un cheval blanc; puis, sentant l'heure de sa retraite, qui étoit sur les cinq heures, il dit de lui-même: _Mamanga, allons-nous-en, veci le serein._ Ramené en sa salle à six heures, soupé, panade, il en mangea peu, n'en veut plus, se plaint, pleure contre sa coutume, se penche contre la chaise, frotte ses yeux, porte les mains au front. On l'endort, il est porté en sa chambre, dévêtu. A six heures trois quarts il s'éveille un peu disant: _Ai-je dîné?_ Il demande à être au lit, se plaint, prend de la conserve de roses. Le pouls étoit égal, et en son naturel par intervalles, puis se rendoit plus vite et revenoit comme devant. Il s'éveille et se rendort à diverses fois, se plaignant du haut du bras puis du joint de l'épaule, montrant l'endroit avec l'autre main; il n'a pas la force, de ce bras malade, de prendre comme il souloit[139], ce que l'on lui bailloit. Enfin il dit: _Mama Doundoun, endomez-moi_; elle chante et l'endort à dix heures et demie[140].
[137] D'autres passages d'Héroard portent à croire que lorsque le Dauphin est _fouetté_ c'est par-dessus sa robe, et que lorsqu'il est _châtié_ c'est à nu.
[138] Mme de Montglat.
[139] Comme il avait coutume.
[140] Nous n'avons rien retranché au texte d'Héroard en toute cette journée.
_Le 24, dimanche._—Éveillé à six heures et demie, doucement; à sept heures il s'amuse à sa poterie et à ses petits gendarmes[141], fort gaiement. Je lui demande: «Monsieur, qui n'a pas soupé?» il répond: _C'est moi._—«Pourquoi, Monsieur?»—_J'étois malade._—«Qui vous faisoit mal?»—_Le bras et la tête._ Il avoit des égratignures. Levé, un peu blême, gai; mené chez la Reine, puis à la chapelle et en sa salle à onze heures. A midi dîné, le visage blafard outre son ordinaire; le Roi l'envoie querir, on le lui dit; il en demeure étonné, en fait difficulté: _Je ne veux point aller voi papa._ On lui dit que papa lui donnera du bonbon, il se laisse aller; encore y est-il comme tiré par force, et faisoit difficulté d'entrer dans la chambre de la Reine, où étoit le Roi. Il y entre, va droit au Roi, qui lui donne du sucre rosat, l'embrasse et le baise, en fait autant à la Reine.
[141] Il appelait ainsi ses échecs.
_Le 25, lundi, à Fontainebleau._—M. de Roquelaure lui apporte un pourpoint de satin blanc et un haut de chausses plissé, de satin incarnat, avec le bas attaché; il s'en réjouit. Il étoit enrhumé, le visage plus blême qu'à l'ordinaire, néanmoins gai. Il va chez Madame, où il s'amuse à un petit lit de velours que, le jour précédent, on avoit donné à Madame, où il y avoit un Holopherne sans tête et la tête à part, et une Judith; il demande: _Où est la femme?_ On lui dit: «La voilà.» Il répond: «_Eh! ne faut-i pas que la femme soit sous l'homme._» Mis au lit fort enrhumé, les yeux gros, pleurants, la fièvre.
_Le 26, mardi._—Il est fort enrhumé, le nez fort empêché, les yeux bouffis de rhume. Le Roi arrive, accompagné de M. de Roquelaure, le caresse, lui demande s'il veut pas aller à la chasse; il répond: _Oui, papa; Mes bottes?_ et veut tirer les jambes hors du lit. Le Roi lui dit qu'après dîner il l'envoyeroit querir par Roquelaure, et qu'il n'avoit pas dîné; il répond: _Bien_, se paye de raisons. A cinq heures le Roi et la Reine arrivent en sa chambre; Mlle de Guise[142], se jouant à lui, va dire: «Monsieur, voulez-vous cela?» lui montrant une portion du dessus de son tetin prinse avec deux doigts; il y porte sa main, disant: _Non, non, donnez-moi ce gros mouceau-là_, montrant le tetin en se souriant.
[142] Louise-Marguerite de Lorraine, depuis princesse de Conty; elle avait alors environ vingt et un ans.
_Le 27, mercredi, à Fontainebleau._—Peu enrhumé, les lèvres sèches, la face blême, les yeux un peu pleurants. M. Arnaud, secrétaire de M. de Rosny, arrive, il le veut chasser; on lui dit que c'est lui qui a fait faire la bride pour son cheval bleu, il s'apaise, se joue avec lui, et l'agace, lui frappe dans la main. A six heures, soupé; le Roi et la Reine y viennent, il demeure comme étonné quand le Roi parle à lui, lui donne le bonsoir avec crainte, l'embrasse, baise la Reine plus gaiement.
_Le 29, vendredi._—Levé à une heure, le visage blême. Mené à la galerie après avoir bien marchandé, et, se y voyant pressé, il demande: _Papa y est-il?_ Il se ressouvient toujours d'en avoir été malmené, en a peur, et quand il le voit demeure étonné, n'a plus cette contenance gaie, hardie qu'il souloit avoir.
_Le 30, samedi._—Il ne veut point aller chez le Roi, contre sa coutume, oyant dire qu'il alloit à la chasse, le craint et en a peur, et n'en parle qu'avec étonnement; auparavant c'étoit avec gaieté. A trois heures le viennent saluer, lui assis au pied de son lit, dans sa chaire, MM. les ambassadeurs de l'Allemagne, des villes Anséatiques; ils lui baisent la main, qu'il leur présente avec une douce gravité, la leur tendant les uns après les autres. Amusé jusques à cinq heures et demie, il frotte ses yeux, ne veut point souper. Comme il eut quitté son ouvrage de crayonner sur du papier[143], M. de Vendôme arrive de la part du Roi pour savoir ce qu'il faisoit, le trouve en volonté de souper. On le veut disposer d'aller premièrement voir le Roi; à demi dormant, il dit: _Je ne veux pas aller là bas_, et encore légèrement. M. de Vendôme alla rapporter au Roi fort crûment qu'il ne le vouloit pas voir, dont l'après soupée le Roi se fâcha contre Mme de Montglat.
[143] Le Dauphin commence déjà à crayonner sur du papier; on le verra bientôt essayer de dessiner, et c'est surtout à Fontainebleau que le goût lui en vient.
_Le 31 octobre, dimanche._—Levé à neuf heures, il veut aller à la chambre de sa nourrice, va au Roi, au cabinet; doux; le Roi le mène à la Reine, il veut retourner en la chambre de sa nourrice, s'amuse assez longtemps à la fenêtre, à regarder la messe qui se disoit devant le Roi, puis veut aller à sa chambre; chagrin, tout lui déplaît. M. d'Oinville, maréchal des logis de sa compagnie de gendarmes, lui fait présent d'une belle et petite arquebuse d'un pied et demi de long; en la voyant il en est ravi, s'écrie de joie et, tout transporté, la fait dîner avec lui.
_Le 1er novembre, à Fontainebleau._—M. de Souvré lui donne une bandolière de velours violet, avec les charges couvertes de broderie d'or et d'argent; il en fait des exclamations. Levé à huit heures, vêtu d'une robe de velours violet et passement d'or, il montre à chacun sa bandolière. Mené au Roi et à la Reine, puis à la chapelle, où il sonne la clochette à l'élévation; ramené en sa chambre à onze heures, dîné, porté à la fenêtre pour voir le Roi touchant les malades dans la cour; il se promène avec l'arquebuse, va à la charge contre les Espagnols.
_Le 2, mardi._—Il va à la chambre de Madame, qui étoit malade des dents. «Monsieur, lui dit-on, êtes-vous marri que Madame est malade?» Il répond: _Non._ Il présente à la Reine _l'Avis des amendes_ du sieur du Luat[144]. A six heures soupé, fort gai; le Roi arrive; il demeure un peu étonné, baise et embrasse le Roi.
[144] «Ange Cappel, dit du Luat, fit imprimer à Paris un livre in-folio de dix-huit ou vingt feuilles seulement, lequel il dédia au Roi, sur l'abus des plaideurs et punition par amende de tous ceux qui s'ingéreroient dorénavant témérairement de plaider et perdroient leurs procès.» (_Supplément au registre journal de Henri IV_, par Lestoile, année 1604.)
_Le 3, mercredi._—Le Roi l'envoie querir à son souper; il lui sert à boire; le Roi lui donne de son souper, puis de sa poudre digestive. A sept heures et demie dévêtu; il met ses jambes en croix et demande: _L'Infante fait-elle ainsi?_—«Oui, lui dit-on, Monsieur; voulez-vous qu'elle vienne coucher avec vous?» Il répond: _Non._—«Monsieur, dit Mlle de Ventelet, quand vous serez couché ensemble elle mettra ses jambes comme cela» (c'est-à-dire en croix). Il répond soudain et gaiement: _Et moi je les ferai comme cela_, élargissant ses jambes avec ses mains.
_Le 4, jeudi, à Fontainebleau._—Il demande son luth, le porte à dix heures chez la Reine pour lui faire voir comme il en joue; mené au jardin, fort gai, ramené en la chapelle, puis en la chambre. Il demande au mari de sa nourrice: _Qu'est cela?_—«C'est, dit-il, mon bas de soie.»—_Et cela?_—«Ce sont mes chausses.»—_De quoi sont-elles?_—«De velours.»—_Et cela?_—«C'est une brayette.»—_Qué qu'il y a dedans?_—«Je ne sais, Monsieur.»—_Eh! c'est une guillery! Pou qui est-elle?_—«Je ne sais, Monsieur.»—_Eh! c'est pou maman Doundoun._ Mené promener au palemail, il fait en passant donner l'aumône aux pauvres qu'il rencontre. Il va en la chambre de la Reine, au cabinet; il demande de la dragée à Mme de la Chastre, qui lui en donne deux grains; il en demande encore. Le Roi survient là-dessus, qui défend que personne ne parle et lui contredit: «Vous n'en aurez point.»—_J'en veux._ Le Roi se fâche, disant à Mme de Montglat un peu soudainement: «Vous serez cause qu'un jour je l'écorcherai.» Le Roi lui dit: «Venez-moi baiser»; il y va soudain, et l'embrasse.
_Le 5, vendredi._—Mené chez la Reine; Mme de Guise lui montre le lit de la Reine, et lui dit: «Monsieur, voilà où vous avez été fait.» Il répond: _Avec maman._
_Le 6, samedi._—Il bat le tambour, bat la françoise, la suisse, l'alarme, la diane, le bandoul et fort bien, et en maître. Il entend le bruit des chevaux comme le Roi alloit à la chasse aux toiles, demande froidement: _Papa va-t-i pas à la chasse?_ on lui dit que oui. Quelque bruit qui se fît à la cour et quoique chacun courût aux fenêtres pour voir passer le Roi, fors M. de la Court, exempt des gardes, et moi, il ne fit jamais contenance de vouloir y aller, mais demeura ferme et résolu en sa place. A six heures soupé; il va en la chambre de Madame, danse au branle, n'ayant point voulu aller chez le Roi.
_Le 7, dimanche._—A neuf heures et demie mené chez le Roi et la Reine, qui étoient au lit; leur ayant donné le bonjour, M. de Verneuil entretenoit le Roi, qui s'amusoit à lui; sans dire mot, le Dauphin sort de la ruelle et va de l'autre côté se ranger près de la Reine. M. de Verneuil approche de la Reine, et la veut entretenir; il lui donne un grand soufflet sans dire mot, et l'autre se retire de même. Ramené en sa chambre, il s'amuse à ranger en soldats ses petits marmousets de poterie.
_Le 8, lundi, à Fontainebleau._—Il se fâche contre Mme de Montglat et lui voulant donner un soufflet; demeure en chemin, la trouvant masquée. _Otez_, dit-il, _votre masque_; la fait démasquer.
_Le 9, mardi._—A douze heures et demie mené au dîner du Roi; le Roi fault à le fâcher; il obéit, ramenant sa colère comme un lionceau, et ne sait si bien se retenir que, le Roi lui ôtant une cuiller dont il battoit le tambour sur une assiette, il ne jette la cuiller haut sur la troupe. Ramené en la chambre de la Reine, il baise et embrasse LL. MM., part et entre en litière à une heure et demie pour retourner à Saint-Germain en Laye. Goûté à l'endroit de la chapelle Saint-Louis, dans la forêt, dans sa litière, son buffet sur une pierre. Arrivé à Melun à quatre heures et demie, les président, lieutenant général et officiers de la justice sortent à pied, hors de la ville, au-devant de lui. Logé en l'île chez M. de la Grange. A six heures soupé; les officiers de la ville lui apportent un présent de tartes. A sept heures trois quarts M. de la Salle, capitaine aux gardes, lui demande le mot; il le dit tout haut: _Dauphin_. «Monsieur, dit M. de la Salle, il le faut dire bas;» il le lui dit à l'oreille.
_Le 10, mercredi, voyage._—Mené à la messe à Notre-Dame. Parti de Melun à dix heures trois quarts, il arrive à Crosne, maison de M. Bruslard, autrefois secrétaire d'État; à quatre heures après midi, mené au jardin; il se joue, discourt et raille avec Madame sa sœur; ce n'est que soudars et armes.
_Le 13, samedi, à Saint-Germain_[145].—A deux heures M. de Souvré part pour s'en retourner à Fontainebleau, d'où il l'avoit accompagné. Mis au lit, il entend que nous parlions de la prinse faite de M. le comte d'Auvergne[146] et que le Roi savoit bien attraper ses ennemis; il demande: _Mes ennemis sont-is pris?_—«Oui, Monsieur.»—_Où sont-is?_—«A la Bastille.»
[145] Les journées du 11 et du 12 novembre, contenant la fin du voyage du Dauphin et son arrivée à Saint-Germain, manquent dans le manuscrit appartenant à M. le marquis de Balincourt.
[146] Ce prince, dit M. Berger de Xivrey, venait d'être arrêté au moyen d'une ruse dont on peut voir le récit au chapitre XLV du tome II des _Œconomies royales_. Le comte d'Auvergne ne fut amené à la Bastille que le 20 novembre.
_Le 16, mardi._—Il va en la chambre de Madame, où arrive Mme la marquise de Verneuil, la connoît, lui donne sa main à baiser; elle lui demande: «Monsieur, me connoissez-vous?» Il répond: _Oui._—«Qui suis-je?»—_Vaneuil_, sans dire Madame. Il se joue avec ses poteries; ses jeux et discours ne sont que soldats et guerre. La marquise part par derrière M. le Dauphin sans dire mot, avec MM. ses enfants.
_Le 17, mercredi._—A midi dîné en la présence de Mme de Verneuil; il va aux fenêtres du préau, où il se joue privément à la marquise, chante comme voulant l'entretenir et se donner plaisir. La marquise part à quatre heures et un quart. Il vient en ma chambre, heurte. Je demande: «Qui est-là?»—_Ouvez._—«Qui êtes-vous?»—_Dauphin._ Il entre, demande à voir le livre des animaux[147].
[147] De Gesner.
_Le 18, jeudi._—A onze heures et demie dîné; Madame demande une cuiller que tenoit M. le Dauphin, il la lui jette, et si ferme que, de la queue, il la blessa sous la paupière de l'œil droit avec un peu d'entamure; l'on l'en tança, il en demeure étonné; fait toutefois ce qu'il peut pour faire l'assuré et ne s'en soucier point. Mme la comtesse de Moret[148] le vient voir; il lui donne sa main à baiser. A deux heures il vient en ma chambre, demande la figure du siége d'Ostende, où il y avoit des petits soldats. Mme la comtesse de Moret s'en va, il lui donne encore volontairement sa main à baiser.
[148] Jacqueline de Bueil, comtesse de Moret, maîtresse de Henri IV.
_Le 23, mardi, à Saint-Germain._—Je lui dis que papa et maman le devoient venir voir, il répond: _Je ne veux pas qu'i viennent_, avec contenance d'étonnement, se ressouvenant toujours de Fontainebleau. Pour l'assurer, je lui dis qu'ils lui apportoient de beaux présents; il répond: _Oui_, et ne respire que tambours, soldats et armes.
_Le 24, mercredi._—Je lui demande: «Monsieur, voulez-vous vous lever pour aller au devant de papa?»—_Non_, dit-il.—«Vous n'aurez donc pas le beau tambour et les belles baguettes qu'il vous apporte, il les donnera à M. de Verneuil.» Il se met soudain en colère, grince les dents, me veut égratigner, puis me regarde froidement. «Bien, Monsieur, vous me battez, dis-je; que voulez-vous que papa fasse de ce tambour?» Il répond: _Qu'i le donne à moucheu de Veneuil_, brusquement, remuant la tête comme de chose qu'il méprise; il ne peut oublier le rude traitement de Fontainebleau. Il va sur les terrasses, mangeant du gros pain, au-devant du Roi, qu'il rencontre à cheval, à la fontaine basse des maçons, à onze heures et demie. Le Roi met pied à terre; il va gaiement au Roi, qui le prend au bras, le baise; il embrasse le Roi. A midi, dîné; il ne veut point que M. de Courtenvaux s'appuie et soit derrière la chaise de Mlle de Vendôme. Le Roi y vient après son dîner; Mme de Montglat parle au Roi; il ne le veut pas. _Allez-vous-en en vote chambe, Mamanga_; s'en met en colère. Le Roi s'en fâche, il mène Mme de Montglat en sa petite chambre; on l'apaise à peine, enfin on le fait danser, fort gai. Le Roi entr'ouvre la tapisserie; il l'aperçoit, quitte soudain la danse, se va cacher. Le Roi le presse, il s'aigrit; la nourrice le prend, l'assied sur la table; le Roi va par la douceur, le baise, le prie de danser pour l'amour de lui; enfin il s'apaise, et à ce coup dit: _Je vas danser pou l'amou de papa_, se coule à bas, et se prend à danser gaiement le branle des navets. Le Roi fait collation; il le servoit, et reconnoissant son essai[149]: _Otez, ôtez_, dit-il, _empotez-le_. Il le fallut remporter; le Roi céda à son humeur. Le Roi part pour s'en retourner à Paris à deux heures et un quart; il l'accompagne jusques au pied du degré, se prend à pleurer, demande d'aller avec papa.
[149] Le vase dans lequel on faisait l'essai de la boisson servie au Dauphin.
_Le 29, lundi, à Saint-Germain._—A dîner je demande à Madame si elle étoit belle, elle dit: Oui. Il l'entend, hochant la tête. Je lui demande. «Madame, êtes-vous bonne?» Elle dit: Oui.—Il dit, hochant la tête: _Elle est bonne comme frère Jean._ Il vouloit dire maître Jean; c'étoit le singe. Il demande de la gelée à Madame, laquelle lui pousse aussitôt l'écuelle en disant: «Tenez, papa petit;» elle étoit si aise quand elle lui pouvoit complaire[150]. Il bégaye fort ce jourd'hui en parlant.
[150] Madame avait alors deux ans; elle commençait à parler, et le Dauphin se montrait fort rude pour elle.
_Le 1er décembre, mercredi, à Saint-Germain._—A onze heures et demie, dîné; il ne veut point que l'on donne aucune chose à Madame. «Monsieur, lui dis-je, quand vous serez grand, vous donnerez tout à Madame.» Il répond: _Non, je li donnerai que du pain._—«Et à boire?» Il répond: _Que de l'eau._ Il mange une poire confite, ne veut pas que l'on en donne à Madame.
_Le 2, jeudi._—Levé à huit heures et demie, il ne veut point prendre sa robe; Bruneau, le lavandier, le menace de le mettre dans son sac, puis au cuvier; il craint, s'habille, se joue avec sa nourrice; étant habillé, il se retourne vers le lavandier, et lui dit: _Je suis habillé._
_Le 4, samedi, à Saint-Germain._—A sept heures déjeuné, levé, vêtu, fâcheux, il ne veut point prendre sa robe, s'assied. M. Birat lui dit: «Monsieur, voilà le bossu du jeu de paume qui vient;» il se lève soudain, et met sa robe. Il vient en mon étude, s'amuse au siége d'Ostende.
_Le 5, dimanche._—Il vient en ma chambre, voit le livre des animaux de Gesner, s'informe de chacun; à souper l'on demande à Madame ce qu'elle donnera aux siens quand elle sera en Angleterre[151], elle répond: «Des perles,» en son langage. _Et moi_, dit le Dauphin, _des harquebuses_.
[151] On voit qu'à cette époque il était question de marier Madame en Angleterre. Ce fut sa sœur Henriette-Marie, née cinq ans plus tard, en 1609, qui épousa Charles Ier.
_Le 6, lundi._—Le Roi arrive à douze heures et demie, le Dauphin le reçoit au pied de l'escalier, l'embrasse, lui fait bonne chère[152]. Le Roi le mène en sa chambre, et à une heure le fait dîner avec lui; il boit du vin clairet du Roi. Il se va jouer à la salle des gardes; le Roi arrive, il s'arrête, et demande d'aller à sa chambre; le Roi ne le veut pas; il y résiste, le Roi à lui, et lui donne un petit soufflet; le Dauphin persiste; enfin il demeure en son opinion, et Mme de Montglat l'emmène en sa chambre. La Reine arrive à cinq heures.
[152] Bon accueil.
_Le 7, mardi._—Il va chez le Roi, où il est fort gentil; le Roi et la Reine vont à la chasse. Mlle de Ventelet lui dit: «Monsieur, qui est le maître de papa?» Il répond: _C'est Dieu._—«Et qui est le vôtre?»—_Je ne veux pas dire._ Il ne fut jamais possible de lui faire avouer un maître; comme le jour précédent, quand le Roi le fâcha le plus, ce fut quand il lui dit: «Je suis le maître, et vous êtes mon valet;» il s'aigrit extrêmement de ce mot-là. A trois heures goûté; il lui sort une goutte de sang du nez, il la voit et dit: _Mamanga, c'est pouce que j'ai été opiniâtre._ Il va au Roi au retour de la chasse, gentil au possible.
_Le 9, jeudi, à Saint-Germain._—Mené au jardin, au Roi, il va à lui, les bras ouverts, tire son épée et montre au Roi qu'il s'en sait aider[153] contre les palissades; mené sur les terrasses de Neptune. Mené chez la Reine, qui part à deux heures et demie pour aller à la chasse.
[153] Servir.
_Le 10, vendredi._—Il ne veut point aller voir le Roi, y consent ensuite, lui ayant promis son tambour bleu; il se le fait attacher, va battant trouver le Roi, qui étoit à la chapelle, le baise, mais il ne veut point y demeurer. Le Roi sort à dix heures, le baise, et s'en va dîner à Bezons, pour coucher à Paris; la Reine part peu après.
_Le 12, dimanche._—A six heures il fait recoucher sa nourrice, puis l'appelle: _Maman Doundoun, levez-vous; mettez-vous tout en chemise, je le veux._ Il avoit ouï faire le conte du fils de M. de la Fon, avocat au Conseil, qui en faisoit faire autant à sa nourrice.
_Le 13, lundi._—Il se lève, et descend tout seul de son lit: ce fut la première fois; vêtu, fâcheux; Bruneau, lavandier, arrive, il se tait.
_Le 14, mardi._—Je lui demande congé d'aller voir papa et maman lui dire de ses nouvelles. «Monsieur, lui dis-je, vous plaît-il me commander quelque chose vers papa et maman?» Prenant le roi violet de ses échecs: _Oui_, dit-il, _velà que je li envoie_, et prenant la reine, _et cela à maman_.
_Le 18, samedi, à Saint-Germain._—Il danse dans sa chaise en mangeant, oyant jouer le sieur Jean-Jacques, violon de la Reine, qui jouoit la sarabande, les branles gais et autres semblables qu'il aimoit; il prend son manteau de satin blanc doublé de pluche, le retrousse sous le bras, et ainsi se met à danser.
_Le 19, dimanche._—Il est vêtu d'une robe neuve de velours cramoisi brun. _Mais_, dit-il, _je courrai donc tout seul_. Il voit entrer M. de Mansan: _Taine_ (capitaine), _je n'ai point de lisière, j'irai tout seul_; il en étoit tout réjoui. M. de Verneuil arrive, et lui donne le bonjour; il ne veut jamais l'appeler _féfé_ (frère), mais _petit Vaneuil_.
_Le 23, jeudi._—Il s'amuse à un livre recueilli des Antiquités de Rome. _Venez voir_, me dit-il (c'étoit la figure du Capitole moderne), _velà Fontainebleau, velà ma chambe, velà la pote pou y monter, velà le cheval blanc, velà Mecure, velà le jadin, velà des bassins_; il voit toutes les églises de Rome, et dit de toutes les églises qui sont en dôme: _Velà des tambours._ Il voit les figures du Monte-Cavallo: _Hé! velà qui montre le cul_ (l'un des chevaux). Il voit un Hercule; on lui demande: «Monsieur, qu'est cela?» lui montrant la guillery; il répond honteusement en souriant: _Faut pas le dire._ Une épingle piquoit M. le Chevalier au collet, il ne veut point que Mme de Montglat la lui ôte, mais bien La Haye, qui étoit à M. le Chevalier; il ne vouloit point que ceux qui étoient à lui servissent ailleurs.
_Le 24, vendredi._—On lui demande: «Qui êtes-vous?» Il répond: _Le petit valet à papa._ Il se joue avec M. le Chevalier, qui lui en contoit, disant qu'ils trouveroient de grands loups qui avoient de grandes hures; il répond: _Non, ce ne sont pas les loups, ce sont les sangliers qui ont les hures._
_Le 25, samedi._—Mme de Montglat lui dit avoir reçu nouvelles de papa, et qu'il est fort aise de ce qu'elle lui avoit mandé que M. le Dauphin est sage, plus opiniâtre, qu'il ne dit plus: «Allez-vous-en», ne «Je veux». Le Borgne[154] arrive, le Dauphin lui voit mettre des bûches au feu, dit que c'est la venue de Noël, d'autant que le jour auparavant, avant souper, il vit mettre la souche de Noël, où il dansa et chanta à la venue de Noël.
[154] Domestique chargé de faire le feu.
_Le 27, lundi, à Saint-Germain._—Chacun lui demande ce qu'il lui donnera pour étrennes; il se raille, et promet joyeusement et convenablement à chacun les siennes. Il a peur de Bongars, maçon du Roi: _Dites-lui que je ne suis plus opiniâte._ A cinq heures le Roi et la Reine arrivent de Paris; la Reine lui donne un petit tambour et la bandolière pour l'accrocher; il le met, et en joue. A cinq heures soupé, LL. MM. présentes; le Roi demande de son breuvage et dans son verre, M. de Ventelet lui en sert. Il lui en fâchoit fort, mais il se vainquit, et le passa doucement.
_Le 28, mardi._—A neuf heures il prend son tambour, et s'en va au lever du Roi, qui étoit au lit; lui ayant, et à la Reine, donné le bonjour, le Roi lui demande s'il veut aller à la chasse avec lui, il lui répond: _Oui_, et à d'autres choses que le Roi lui demande. Le Roi se lève, et le mène en son cabinet, où il lui baille un petit ballon et un brassard; il le met au bras et en pousse le ballon. Le Roi le heurta du ballon poussé sur son front; il fault à en pleurer, se retient pour le respect du Roi.
_Le 29, mercredi._—Il s'amuse à couper du papier avec des ciseaux. Il entend que M. Boquet[155] disoit à sa femme: «Madame Dondon, je vous battrai.» Il se retourne court, lui montrant les ciseaux qu'il tenoit et disant: _Et je vous châtrerai; velà de quoi je couperai votre guillery._ Sa nourrice lui demande: «Monsieur, le lui voudriez-vous bien couper?» Il répond, hochant la tête: _C'est que je me joue._ A quatre heures il va chez le Roi, qui le fait mettre à son côté, voulant donner audience aux députés des états-généraux de Normandie; il les écoute attentivement, et le Roi, sur la fin de sa réponse, leur disant qu'après lui il les laisseroit pour les gouverner à son fils qui les conserveroit et achèveroit la décharge qu'il auroit commencée pour leur soulagement, M. le Dauphin lui dit froidement et de lui-même: _Ga meci_ (grand merci), _papa_. Il va en la chambre de la Reine, qui s'amuse avec lui à des petites besognes d'Italie, entre autres un pigeon; il le faisoit battre des ailes qui étoient de toile d'argent; le Roi arrive de souper à sept heures et un quart; le Dauphin danse toutes danses, parfois va baiser le Roi, qui l'appelle, puis reprend la danse.
[155] Le mari de la nourrice du Dauphin.
_Le 31, vendredi, à Saint-Germain._—A midi mené au dîner du Roi; le Roi et la Reine s'en vont à deux heures pour retourner à Paris; il y veut aller.
ANNÉE 1605.
Devise du Dauphin.—On l'habitue au bruit des armes à feu.—Lettre à la Reine.—Les figures de la Bible.—Les portraits du Roi et de la Reine.—Le livre de M. de La Capelle.—Antipathie naissante pour les femmes.—Le valet du serrurier.—La comtesse de Moret.—Présent de la Reine.—Henri IV et ses enfants.—Le serment de fidélité.—L'ambassadeur d'Angleterre.—M. d'Harambure.—Le pied du cerf et le pied de la perdrix.—Les emblèmes d'Alciat.—La duchesse des Deux-Ponts.—Le valet du bourreau.—Jouets de poterie.—Les danses du Dauphin.—Entretien sur l'Infante.—Le peintre Martin.—Jouets d'argent.—Premier page.—Le jeu du corbillon.—Le baron de Donaw.—Modèle en cire d'une statue du Dauphin, le sculpteur Després ou Dupré.—La chanson de Robin.—Jouets de carton peint.—Le Dauphin logé au château neuf de Saint-Germain.—La comtesse de Moret.—Lettre au Roi.—Goût naissant pour le dessin.—Les fontaines et les orgues de Saint-Germain.—Instincts du commandement.—Chanson du Dauphin.—Les Espagnols et l'Infante.—Les outils du menuisier.—L'esprit de la galerie rouge.—Danger que court Héroard.—Conversation sur la chasse, le Louvre, etc.—La paye des soldats du Roi.—Le brave Crillon.—Le chien _Favori_.—Caractère du Dauphin.—Discours des députés suisses.—La statue d'Orphée.—Les forçats.—_La belle Corisande_ et son petit-fils.—Les Gascons.—M. de Favas.—Jouets de plomb.—Mme de la Trimouille.—Amour du Dauphin pour sa nourrice.—Retour au vieux château de Saint-Germain.—Mlle Prévost des Yveteaux.—Le comte de Saure.—Lettre au Roi.—Les prières du Dauphin.—Chanson gasconne.—Henri IV couché avec ses enfants; mœurs et conversations singulières.—Fiançailles du prince de Conty.—Enseigne de diamants donnée par la Reine.—La musique de la Reine.—Le fossé et le pont-levis.—Le Dauphin fouetté par le Roi.—Un coffret flamand.—Le comte de Soissons, M. de Rosny et M. de Montbazon.—Batteries des tambours.—Le Jaquemard de Fontainebleau.—La famille de Montmorency.—Le grand maréchal de Lorraine.—Goût pour la musique.—Don Juan de Médicis.—Anniversaire de la mort de Henri III, usage pour les Dauphins.—Familiarité d'un cul-de-jatte.—Le sculpteur Francisco, le peintre Martin.—Entrevue avec la reine Marguerite; présents qu'elle fait au Dauphin et à sa sœur.—Le galimatias de Nervèze.—Le Saint-Thomas de Poissy.—Ouvrages de la Chine et joujoux d'Allemagne.—Lettre à la reine Marguerite.—Proverbe de Salomon.—Le président du Vair.—Le ballet du Combat.—Députés de l'assemblée de Châtellerault.—Joujoux de Nevers.—Présent du duc de Lorraine.—Le chevalier d'Épernon.—Le Dauphin entre dans sa cinquième année.—La reine Marguerite; les livres à gravures.—Conversation sur le prince de Galles.—Le frère bâtard de Henri IV.—Chapelets d'Italie.—Mot de l'ambassadeur de Venise sur l'Italie.—L'éclipse de soleil.—Le nain de la Reine.—La chambre de Charles IX.—Lettres au Roi et à la Reine.—Mendiants irlandais.—Le livre d'Heures de Henri III.—L'histoire de Matthieu.—Portrait en cire du Roi.—Le sculpteur Jean Paulo.—Jouets de poterie.—Le Dauphin va demeurer au château neuf.—La marquise de Verneuil.—Animal et bateau rapportés du Canada.—Le sang royal et la fleur de lys.—Captivité de Henri IV à Saint-Germain.—La duchesse de Beaufort.—Scène avec le Roi.—Humanité du Dauphin.—La carte gallicane de Thevet.—Sympathie entre le Dauphin et le Roi.—Henri IV et ses enfants.
_Le 1er janvier, samedi, à Saint-Germain._—Il se promène avec sa harquebuse et sa fourchette, est mené ainsi à la messe, M. le Chevalier portant l'enseigne bleue où étoit l'aigle avec cette devise: _Genus insuperabile bello_, qui lui fut donnée par M. Arnaud, trésorier de France à Paris et secrétaire de M. de Rosny, M. le Dauphin étant à Villejuif, à dîner, s'en allant à Fontainebleau[156]. M. de Verneuil avoit son chapeau sur la tête: _Otez_, dit-il, _votre chapeau, il faut pas que vous ayez votre chapeau sur la tête devant moi_. On lui dit que papa vouloit qu'il (M. de Verneuil) eût son chapeau sur la tête: _Mettez, mettez-le_, dit-il soudain. Il tire son épée rabattue, qu'il appeloit son épée rouge; M. de Cressy, enseigne de M. de Mansan, lui dit: «Monsieur, voilà une belle épée! Elle ne coupe point!»—_Ho! je la ferai bien couper pour le service de papa._
[156] _Voy._ au 29 août 1604.
_Le 2, dimanche._—Il fait un peu le fâcheux. M. de La Court lui dit que le tonnerre viendra qui l'emportera; il s'arrête, et demande: _Que c'est?_ M. de La Court lui répond: «Monsieur, ne vous souvient-il pas que vous l'appeliez le tambour de Dieu?» Il écoute avec admiration, puis demande à Mme de Montglat: _Mamanga, qu'est que Dieu, de quoi est-il fait?_ Elle lui dit qu'il n'étoit point fait, qu'il étoit un esprit invisible. Peu de temps après elle lui demande que c'étoit que Dieu; il lui répond: _C'est un esprit invisible._ On le rassure aux arquebusades; le capitaine du Bouchage, archer des gardes du corps, et en garde près de lui, tire sept coups; il disoit: _Je n'ai point peur_, et les voyoit tirer assurément. Il en avoit été intimidé par ses femmes et surtout par sa nourrice, quand la compagnie faisoit la monstre[157], criant tout haut que l'on ne tirât point. Sept ou huit arquebusiers et mousquetaires tirent sous le grand portail, il se retourne et crie tout haut: _Je n'ai pas peur._
[157] La revue.
_Le 3, lundi._—Il veut écrire à papa et à maman, et écrit[158]: _Ma bonne maman, je ne suis pus opiniâte, je n'ai pus peur du borgne; papa, je n'ai pus peur des harquebusades, j'ai fait tuer une perdrix._—Il a des jetons du palais dans une petite bourse d'Espagne, il en donne à chacun.—Je lui montrois, en un livre de figures de taille-douce, l'histoire de Goliath et de David; je lui montre la tête au bout d'une lance, il voit David à cheval et dit: _Velà le petit Dauphin monté sur son grand cheval._—On l'accoutume à aller seul dans la chambre. Mme de Montglat lui donne un petit panier d'argent pour ses étrennes.
[158] Héroard lui tenait la main et lui faisait écrire les mots tels qu'il les prononçait.
_Le 4, mardi._—Sa nourrice lui demande: «Monsieur, voulez-vous pas aller à la messe, puis vous irez vous promener?» Il répond: _Ho! non, j'irai premièrement à Ferme[159] me promener, puis j'irai à la messe._—«Mais, Monsieur, vous trouverez la porte fermée».—_Je l'ouvrirai avec mon harquebuse à rouet._
[159] Il appelle ainsi le château neuf de Saint-Germain.
_Le 6, jeudi._—Madame entroit en sa chambre, il la veut frapper de sa pique. Madame de Montglat le tance, lui demande: «Monsieur, pourquoi avez-vous voulu frapper Madame?»—_Je suis fâché contre elle pour ce qu'elle a voulu manger ma poire._ C'étoient des excuses inventées. M. l'aumônier lui en demandant autant à part, il répond: _Pource que j'ai peur d'elle._—«Monsieur, pourquoi?»—_Pource qu'elle est fille._—L'on tire des arquebusades dans la cour; il en a grand'peur.
_Le 7, vendredi, à Saint-Germain._—Il dit à sa nourrice: _Hé! ma Doundoun, hé! ma belle Doundoun, baisez-moi!_ Puis regardant et faisant la révérence aux portraits du Roi et de la Reine[160] il dit: _Papa n'a point de chapeau._ Je lui demande pourquoi?—_Pource que c'est une peinture._ Il s'amuse au livre de portraits en taille douce de M. de la Capelle, assis dans sa petite chaise, attentivement, demande l'interprétation des figures et s'en ressouvient.
[160] C'est une de ses habitudes le matin de leur dire bonjour.
_Le 10, lundi._—Devienne, son cuisinier, fut marié ce jourd'hui; il dit: _Mon gros roti e-est marié; i-il a une femme, i-il couchera avec elle_[161]. Il s'amuse avec le chevalier de Verneuil et MM. d'Épernon, et dit, les faisant mettre autour de lui: _Nous tenons le conseil_; Madame approche: _Ho! ho! voilà Madame qui écoute, allez-vous-en, il faut pas que les filles soient au conseil._
[161] Héroard figure jusqu'au bégayement du Dauphin. On comprendra que nous n'en donnions que quelques exemples.
_Le 13, vendredi._—Il s'amuse à tourner le rouet de la chambrière de Mlle Piolant. M. de Frontenac lui dit qu'il deviendroit fille, il quitte le rouet.—Il s'amuse au livre des figures du sieur de la Capelle, reconnoît en un endroit les armoiries du roi d'Espagne, et dit: _Velà celles de papa_, mettant le doigt sur les fleurs de lis. Je lui demande: «Monsieur, qu'y a-il aux armoiries de papa?»—_Des fleurs de lis._—«Et aux vôtres?»—_Des Dauphins._
_Le 18, mardi._—Il entre, le matin, en fâcheuse humeur, dit à chacun: _Allez-vous-en, je vous battrai._ On fait entrer le valet du serrurier, qui par rencontre revenoit de la chambre de sa nourrice, portant des tenailles et une tringle: «Voilà, dit le serrurier, de quoi j'embroche les opiniâtres.»—_Je ne suis point opiniâte, mousseu le serrurier._
_Le 19 janvier, mercredi, à Saint-Germain._—Il brûle de la poudre pour la première fois.
_Le 20, jeudi._—A une heure arrive Mme la comtesse de Moret, elle assiste à son goûter; comme elle partoit, il lui dit de son mouvement: _Recommandez-moi bien à papa, et que je suis son serviteur._
_Le 25, mardi._—A cinq heures le Roi et la Reine arrivent de Paris; la Reine lui apporte un petit pistolet que lui-même a voulu débander devant le Roi. Le Roi commande à Mme de Montglat de faire manger quelquefois M. de Verneuil avec lui; il l'entend et dit: _Ho! non, y ne faut pas que les valets mangent avec leurs maîtres!_
_Le 26, mercredi._—M. et Mlle de Verneuil ont dîné avec lui et ce fut la première fois; il ne le vouloit point; le Roi lui demanda pourquoi: _Ho! il n'est pas fils de maman._
_Le 27, jeudi._—Mené au Roi, au château neuf, dîné avec le Roi et tous les autres petits. A deux heures il va voir le Roi revenu de la chasse, le trouve avec sa robe de nuit, lui dit par deux fois: _Papa, venez-vous mettre au lit._
_Le 28, vendredi._—Mené chez la Reine, ramené à deux heures.
_Le 5 février, samedi, à Saint-Germain._—Il se fait mettre son hausse-col, prend sa pique et s'en va à la basse-cour voir faire la monstre à la compagnie de M. de Mansan qui lors étoit à Paris; il se met à la tête, accompagné de M. le Chevalier et de M. de Verneuil, fait marcher la compagnie après lui, marche comme le capitaine, porte sa pique baissée; le tout fini il s'arrête, hausse sa pique, tourne la face vers les soldats, les fait arrêter, fait cesser la batterie du tambour, puis se retourne vers le sieur de Castillon, commissaire et secrétaire de M. le connétable, et lève la main pour prêter le serment. Le commissaire demeure en doute, Mme de Montglat lui dit qu'il n'y avoit point danger de lui faire prêter le serment, et lui ayant demandé s'il ne promettoit pas de bien servir papa, il répond: _Oui_, et tout soudain appelle: _Féfé Chevalier, venez prêter serment de bien servir papa._ Il en dit autant à M. de Verneuil, et cela fait, crie aux soldats: _Tirez, tirez, je n'ai pas peur._ Ils tirent tous en salve, il n'a point de peur ni aucun semblant d'en avoir et dit encore à M. le Chevalier: _Féfé, promettez-vous de bien servir papa?_—«Oui, Monsieur».—_Et moi aussi._
_Le 7, lundi, à Saint-Germain._—A douze heures et demie arrive le duc de Lenos[162], ambassadeur du roi d'Angleterre, né en France, fils d'une sœur de M. d'Antragues, cousin germain de Mme la marquise de Verneuil; le Dauphin le reçoit fort bien.
[162] Edme Stuart, comte, puis duc de Lenox, avait épousé, en 1572, Catherine de Balsac, tante et non cousine germaine de la marquise de Verneuil.
_Le 10, jeudi._—M. de Frontenac le vient voir avec M. d'Harambure[163], portant un oiseau de poing.
[163] Jean, baron d'Harambure, _grand giboyeur_ de la maison du Roi. Il était borgne, dit Tallemant des Réaux.
_Le 11, vendredi._—A onze heures il se met à la fenêtre attendant impatiemment la venue du Roi; le voyant venir il crie à haute voix: _Papa_; le Roi arrive, il le reçoit dans sa chambre puis le mène en la sienne; dîné avec le Roi, il mange du beurre que le Roi lui-même lui étend sur du pain. Le Roi parle d'aller à la chasse, disant qu'il se faut dépêcher de dîner; il dit: _Et moi itou j'irai à la chasse avec papa; j'ai envoyé quéri Cavalon_; c'étoit son chien. Madame lui dit de prendre aussi le sien qui se nommoit _Amadis de Gaule_: _Ho! non_, dit-il, _le cerf le blesseroit d'un coup de corne_. Le Roi lui dit qu'il falloit dire de la tête, il reprit: _De la tête_, et n'y faillit plus. A souper, le Roi lui envoie le pied du cerf par M. Praslin; il fait couper le pied de sa perdrix et lui dit: _Tenez, portez cela à papa._—Le Roi vient en sa chambre, y joue aux échecs.
_Le 12, samedi, à Saint-Germain._—A neuf heures mené au Roi qui étoit encore au lit; il lui donne la chemise. Dîné avec le Roi; il danse devant le Roi la bourrée où il compose des grimaces, la sarabande, la gavotte, les remariés, et plusieurs autres danses; le Roi le baise, l'embrasse, et à une heure part après midi pour retourner à Paris.—En goûtant, il entend parler de M. Martin et dit: _C'est celui qui a fait la peinture de Moucheu le Dauphin_, mémoire incroyable de s'en ressouvenir[164].
[164] Il y avait deux ans. _Voy._ au 25 février 1603.
_Le 14, lundi._—L'on parloit d'une mariée qui devoit venir danser au château. Mme de Montglat lui demande: «Monsieur, comment fera la mariée?»—_Si Moucheu Heroua n'étoit là, je le dirois._—«Monsieur, lui dis-je, il n'y a point de danger.» Il met sa pique entre ses jambes et élevant un bout branloit les fesses.
_Le 15, mardi._—Il se joue avec un lévrier nain noir, que M. de Longueville lui avoit envoyé, nommé _Charbon_. Il cause étrangement, se ressouvient d'un ballet fait il y avoit un an et demande: _Pourquoi est-ce que le petit Bélier étoit tout nu?_ Il faisoit le Cupidon tout nu.
_Le 16, mercredi._—Il s'amuse dans son lit aux emblèmes d'Alciat, il en reconnoissoit beaucoup. A une heure et demie vient Mme la duchesse de Deux-Ponts, qui, le soir auparavant, étoit arrivée à dix heures; il danse la gaillarde, la sarabande, la vieille bourrée.
_Le 19, samedi._—Pendant son lever, le charbonnier vient, qui lui dit: «Bonjour, mon maître.» Il demande à M. l'aumônier: _Qui est son maître?_—«C'est le Roi et vous.»—_Qui est le plus grand?_—«C'est papa et vous après,» répond l'aumônier.—_Non, c'est Dieu qui est le plus grand?_
_Le 20, dimanche._—L'on parloit d'un homme condamné à être pendu, il demande: _Qui le pendra?_ l'on répond que ce seroit le valet du bourreau, il dit: _Je ne veux donc point avoir un valet._ Peu après il appelle M. Birat, lequel il souloit appeler son valet, pour lui commander quelque chose, et l'ayant appelé par son nom: «Quoi! dit-il, Monsieur, vous ne m'appelez pas votre valet?»—_Hé! c'est le bourreau qui a un valet._
_Le 22 février, mardi._—Il reconnoît beaucoup de lettres de l'alphabet; il se fait habiller en mascarade.
_Le 1er mars, mardi, à Saint-Germain._—Il demande un marmouset qui joue de deux épées et le nomme Salomon, du nom du tireur d'armes de MM. d'Épernon. Je lui donne un cheval et un marmouset de Flandres, fait de poterie. _Où est_, dit-il, _son corps?_ pource qu'il n'étoit fait que jusques à la poitrine.
_Le 2, mercredi._—Le Roi arrive, il va à la porte, courant au devant de lui l'embrasser; le Roi le mène dîner avec lui, puis va à la chasse. A cinq heures, la Reine arrive de Paris, il est mené au devant d'elle presque hors la porte de l'escalier, remonte avec elle en sa petite chambre, danse sarabande, bourrée, le branle simple, la saugrenée, _Comment, ce moine trotte_, puis dit: _Maman, ai-je pas bien dansé?_ Il s'amuse à un chien d'Ostreland; il aimoit fort les chiens.—Mené à sept heures en la chambre de la Reine, il s'amuse à voir des personnages à la tapisserie où il y avoit des petits enfants. Le Roi lui dit: «Mon fils, je veux que vous fassiez un petit enfant à l'Infante.»—_Ho! ho! non, papa._—«Je veux que vous lui fassiez un petit dauphin comme vous.»—_Non pas, s'il vous plaît, papa_, dit-il, en mettant sa main au chapeau et en faisant la révérence. Mme de Montglat lui dit: «Monsieur, dites à papa qu'il fasse donner des hoquetons neufs aux archers qui vous gardent, comme aux autres.»—_Ho! ho! non, dites-l'y vous-même_, et il lui fait par plusieurs fois la pareille réponse, sans le pouvoir persuader de le faire.
_Le 3, jeudi._—Il s'amuse seul, sans dire mot, avec un petit puits d'argent que lui avoit donné M. de Candale, donnant une extrême patience à se laisser peindre par maître Jehan Martin[165]. Mené au Roi, au cabinet de la Reine, laquelle lui donne un petit ménage d'argent.
[165] Héroard le nomme Charles le 25 février 1603, et ce peintre paraît pourtant être le même. _Voy._ plus haut, à la date du 12 février et au 15 juin 1604.
_Le 4, vendredi._—Mené au Roi, qui étoit à table; cela le mit un peu en mauvaise humeur de n'avoir point dîné avec le Roi; il baise LL. MM. qui s'en retournent à Paris à deux heures. Charles de Bompar lui a été donné pour page par le Roi; ç'a été son premier page.
_Le 6, dimanche, à Saint-Germain._—Il ne se veut lever, l'on fait venir Pierre Cabaret, maréchal de forge du village, et Bongars, maître maçon qu'il craignoit.
_Le 7, lundi._—Il joue au jeu: _Que met-on au corbillon?_ Il invente des mots pour rimer: _Dauphillon_, _damoisillon_.
_Le 8, mardi._—Le baron d'Aune, Allemand, neveu de celui qui, du temps du feu Roi, fut défait à Auneau[166], lui baise la main en arrivant et en s'en allant.
[166] Le 24 novembre 1587 le duc de Guise avait battu à Auneau dans la Beauce, une armée de Suisses et d'Allemands qui allaient joindre le roi de Navarre: elle était commandée par le baron de Donaw.
_Le 10, jeudi._—A une heure arrive un sculpteur envoyé de la Reine; le Dauphin lui demande: _Peintre, comment vous appelez-vous?_ il répond: Després[167]. Il est tiré en bosse de cire pour jeter en fonte par Després. Amusé à chanter le pot pourri des chansons; quand il étoit à la meunière de Vernon, il disoit: _de Candale_, changeant le nom de d'Épernon.
[167] Le 15 mars suivant, Héroard laisse en blanc le nom de ce sculpteur, mais il le dit Flamand et retiré à Florence; puis le 17 il le nomme Du Pré, en ménageant la place de son prénom. Il s'agit certainement d'un autre artiste que Guillaume Dupré, dont Héroard parle le 21 septembre 1604, en le disant natif de Sissonne, près de Laon. Dans ce statuaire flamand, retiré à Florence, on serait tenté de reconnaître le célèbre Jean de Bologne, né à Douai en 1524 suivant Baldinucci, en 1529 suivant Mariette, et dont le nom de famille est resté inconnu. On sait que Jean de Bologne commença en 1604, pour la France, le cheval de bronze destiné à la statue de Henri IV; qu'après la mort de cet artiste, en 1608, Pierre Tacca, son élève, fut chargé d'achever ce travail; que la figure équestre de Henri IV, terminée en 1611, fut placée sur le Pont-Neuf à Paris, en 1614, et qu'elle fut détruite en 1792. Jean de Bologne, âgé en 1605 d'au moins soixante-seize ans, aurait-il fait à cette époque un voyage en France ignoré de ses biographes, et son nom de famille serait-il Dupré ou Desprès? Cela ne nous paraît pas probable, et il s'agit sans doute d'un de ses élèves et compatriotes.
_Le 13, dimanche._—Mme la princesse de Condé et Mlle de Bourbon le viennent voir. Il se joue avec sa nourrice, dit qu'il est l'Infante et parle des mots de jargon; puis il cause avec sa nourrice, dit qu'il est _moucheu Dauphin_ et que l'Infante a un petit conin comme Madame; il le dit tout bas à Mlle de Ventelet, de honte de le dire tout haut, et me le dit tout bas à l'oreille. Il se joue avec Madame, mais il ne veut point que l'on dise qu'il est le prince de Galles: _Ho! non, je suis Dauphin_, dit-il.
_Le 14, lundi._—Il s'amuse à un livre des figures de la Bible, sa nourrice lui nomme les figures et les lettres, puis après il nomme les lettres et les connoît toutes. Il se meurtrit en jouant, se fait prendre par sa nourrice qui le met en son giron et s'amuse à chanter et à jouer sur la mandore de Boileau, qui en jouoit; il chante la chanson de Robin:
Robin s'en va à Tours. Acheter du velours Pour faire un casaquin: Ma mère je veux Robin.
_Le 15, mardi._—Le sieur...., Flamand, statuaire, retiré à Florence, le retiroit en cire de la hauteur d'un pied et demi par le commandement de la Reine. Le Dauphin dit: _C'est mon frère de cire_ (c'étoit pour le jeter en or, pour l'envoyer à l'Annonciade de Florence). Il s'amuse à son petit ménage d'argent, dit à M. de Vendôme: _Allez vous-en_. Mme de Montglat l'en reprend, il répond: _Ce n'est pas moi, c'est mon petit frère de cire qui l'a dit._
_Le 16, mercredi._—Il se joue avec un petit marmouset de Cupidon, fait de carte et de plâtre peint, et avec un petit bœuf de carte plâtrée et peinte sur lequel il monte son Cupidon. Il vient en ma chambre, demande à voir les oiseaux; c'étoit le livre de Gesner.
_Le 17, jeudi, à Saint-Germain._—Il s'amuse à son petit ménage plus de deux heures continuelles, donnant la patience à..... du Pré de tirer sa figure de cire.
_Le 18, vendredi._—M. de Belmont arrive, portant un beau pistolet de Metz; il quitte tout soudain son petit ménage: _Eh! donnez-moi ce beau pistolet!_ M. de Belmont lui dit: «Monsieur, donnez-moi donc ce ménage;» il l'avance soudain pour le bailler, et le retire de même disant: _Ho! non, c'est maman qui me l'a donné._ Il s'amuse à tirer du pistolet de M. de Belmont fort dextrement.
_Le 21, lundi._—Il s'amuse à un petit homme de carte plâtrée, à cheval, que ma femme arrivant de Paris lui donne; il voit M. Donon, contrôleur des bâtiments, et lui dit: _Faites accommoder le palemail pour l'amour que j'y joue._
_Le 22, mardi._—Mené au bâtiment neuf où, à onze heures trois quarts, le Roi arrive et le reçoit au haut de la montée de Mercure, le mène en la galerie, en la chapelle et à la salle où il a dîné avec le Roi, M. d'Angoulême et M. de Montpensier. Le Roi le fait danser la sarabande, la bourrée, les branles, le mène à la galerie, se fait botter, et à deux heures et demie l'ayant embrassé et baisé, part pour s'en retourner à Paris.
_Le 23, mercredi._—Il vient, par le village et le préau, loger au bâtiment neuf à cause que ce jour-là, au matin, la petite vérole apparut à M. de Verneuil.
_Le 26, samedi._—Mme la comtesse de Moret le vient voir; il danse la sarabande, la bourrée, puis dit à Boileau, son joueur de violon: _Ne jouez plus, je ne veux plus danser_; il court au cabinet pour y prendre ses armes, y appelle M. le Chevalier, revient, son épée au côté, portant son arquebuse à mèche et fait marcher devant lui M. de Belmont. A goûter, on lui demande de Mme de Moret: «Monsieur, qui est cette dame-là?» il répond en souriant: _Madame de foire._
_Le 27, dimanche._—Après déjeûner il fait trois sauts, un pour papa, un pour maman et un petit pour Madame. Mené aux grottes, il fait grande difficulté d'y entrer; on lui promet de lui faire tourner le robinet, il y entre et prend plaisir de faire mouiller ceux qui y étoient.
_Le 29, mardi, à Saint-Germain._—Il écrit une lettre portée par M. de Mansan, moi lui tenant la main[168]. Il s'amuse après à crayonner[169].
[168] Héroard fait écrire au Dauphin les mots à mesure qu'il les dit et figure la prononciation de l'enfant dans cette lettre comme dans son journal:
«Papa je pie Dieu qu'i vou donne le bon jou et à maman. Je me pote bien tout pest à faire un peti sau pou vote seuice. Fefé Vaneuil est en pison pouce qu'il a fait l'opiniate et moi je ne le sui pu. J'ay bien touné le robiné j'ay fai mouillé lé dame bien for. Adieu papa maman je sui vote tesumble et tes obeissan fi et seuiteu.—DAULPHIN.»
[169] Héroard a conservé ces griffonnages qui n'ont encore aucune forme; ils sont reliés avec son Journal, dans le manuscrit de la Bibliothèque impériale.
_Le 31, jeudi._—Mené aux fontaines, il entre aux orgues[170], ouvre et ferme le robinet, puis va à celle de Neptune. M. de Cressy avoit blessé, d'un coup d'épée en la tête, un soldat nommé Delor; le sang lui couloit par tout le côté et il ne s'en vouloit point aller pour se faire panser; je dis à M. le Dauphin qu'il lui commandât d'y aller, et il lui dit avec gravité: _Delor, allez vous faire panser, allez, je le veux._ M. de Cressy contestant avec Delor, lui parle rudement et le menace de la prison; M. le Dauphin tenoit des petits ciseaux, il se retourne en colère, grossissant les yeux et représentant la face d'un homme ardent de colère, et lui dit: _Je vous tuerai, voyez-vous bien avec mes ciseaux!_ puis se repentant du mot tuer dont on le reprenoit: _Je vous donnerai dans les yeux, voyez-vous bien!_ Il étoit bouffi de colère; je ne lui avois jamais vu faire une pareille action pour témoigner sa colère.
[170] Ces fontaines, construites par Francine, étaient accompagnées d'orgues hydrauliques; cette mode durait encore au commencement du règne de Louis XIV, et la grotte de Versailles avait aussi des orgues hydrauliques.
_Le 2 avril, samedi, à Saint-Germain._—Il se prend à chanter de son invention:
Amour a prins Mansan Pour faire un capitan Pour me servir quand serai grand.
Il en avoit autant dit après dîner, l'inventant et chantant sur le son d'une autre chanson, chantée par sa nourrice et Mlle de Ventelet.
_Le 4, lundi._—M. de Ventelet lui demande: «Monsieur, n'aimez-vous pas les Espagnols?» il répond: _Non._—«Pourquoi, Monsieur?»—_Pource qu'ils sont ennemis de papa._—«Monsieur, aimez-vous bien l'Infante?»—_Non._—«Monsieur, pourquoi?»—_Pour l'amour qu'elle est Espagnole, je n'en veux point._ Je lui dis: «Monsieur, elle vous fera roi d'Espagne et vous la ferez reine de France;» il répond en se souriant, comme de chose où il eût pris plaisir: _Elle couchera donc avec moi et je lui ferai un petit enfant._—«Monsieur, comment le ferez-vous?»—_Avec ma guillery_, dit-il bas et avec honte.—«Monsieur, la baiserez-vous bien?»—_Oui, comme cela_, dit-il, en se jetant à corps perdu la face contre le traversin. Il va à la galerie, s'amuse aux outils du menuisier qui posoit les châssis de verre; on lui en nomme quelques-uns, je lui demandai: «Monsieur, comment s'appelle cela?»—_Une varloppe._—«Et cela?»—_C'est un Guillaume[171]._ Il retenoit extrêmement bien les noms propres des choses.
[171] Sorte de rabot.
_Le 5, mardi._—Mme de Montglat lui apprend: _Je crois en Dieu le père tout-puissant, etc._, qu'il retient fort bien, puis lui apprend ces mots qu'il prononce après elle: _Dieu est un esprit_, et il ajoute du sien: _Et gage que ce n'est pas celui de la galerie rouge_, se ressouvenant avoir autrefois ouï dire qu'il y en revenoit un; il avoit l'œil et l'oreille à tout, sans en faire semblant, retenoit tout, s'en ressouvenoit et accommodoit les choses passées à celles qu'il voyoit ou dont il avoit ouï parler.
_Le 6, mercredi._—Je lui dis: «Monsieur, nous donnez-vous votre congé pour aller à Paris?»—_Oui._ Ma femme lui demande: «Monsieur, si nous revenions, en seriez-vous bien aise?»—_Non._—«Monsieur, dis-je, pour combien de temps nous donnez-vous congé?»—_Pour trois mois._—«Monsieur, si nous nous noyons, nous ferez-vous pêcher?»—_Oui._—«Monsieur, avec quoi?»—_Avec un filet._ Notre coche faillit à tomber dans la rivière au port de Neuilly; nous y courûmes grande fortune[172].
[172] Le passage du bac de Neuilly était fort dangereux; le Roi et la Reine faillirent s'y noyer l'année suivante, le 9 juin. _Voy._ aussi le Journal d'Héroard au 31 mai 1602.
_Le 7, jeudi, à Saint-Germain._—M. et Mme de Rosny assistent à son souper.
_Le 13, mercredi._—J'arrive à cinq heures avec mon beau-frère Montfaulcon, il me fait bonne chère[173].
[173] Bon accueil.
_Le 16, samedi._—Éveillé à sept heures il se tourne et retourne dans son lit en toutes façons, dit qu'il va aux fontaines tourner le robinet, fait, _fss fss_, puis me dit: _Dites grand merci moucheu Francino_[174]. Je lui réponds: «Grand merci, M. Francino; voulez-vous de l'argent?»—_Oui._ Je lui mets en la main un quart d'écu.—_Ho! ho! c'est tout à bon[175]._—«Je le donne au sieur Francino, non à M. le Dauphin, car il ne faut pas que les princes prennent de l'argent.» Il m'écoute et le met dans son lit: «Monsieur, lui dis-je, où est l'écu que je vous ai baillé?»—_Il est dans mon lit_; il le prend et me le rend, puis change de propos. _J'irai à la chasse, je tuerai un sanglier avec mon épée._ Je lui dis: «Monsieur, vous irez à la chasse et porterez votre épée, puis le sanglier qui viendra droit à vous s'enferrera dedans, après vous lui donnerez un coup d'épée, il mourra.»—_Puis je lui couperai le cou._—«Monsieur, non pas, vous lui ferez couper par les veneurs.»—_Serai-je pas veneur?_—«Monsieur, vous commanderez aux veneurs, qui couperont la hure, et vous la porterez à papa, qui vous embrassera, il vous aimera tant; puis vous irez prendre le cerf, lui donnerez un coup d'épée sur le jarret, il tombera, vous lui ferez couper le pied, vous le porterez à papa, qui vous caressera, vous appellera son mignon, vous mènera dans sa belle galerie du Louvre.»—_Du Louvre! où est-il?_—«A Paris, c'est la maison de papa; dans sa galerie il y a des corselets d'or, d'argent (je lui nomme toutes sortes d'armes); il vous dira: mon fils, prenez ce que vous voudrez, voilà une clef de ma galerie que je vous donne puisque vous êtes bon fils et point opiniâtre, et que vous avez pris le sanglier et le cerf.» Ce discours dura fort longtemps, tant il y prenoit de plaisir; il dit encore: _Quand j'irai à Paris, je donnerai un coup d'épée à un Irlandois!_—«Mais, Monsieur, il ne faut pas qu'un prince fasse mal à personne ni qu'il frappe jamais; si vous rencontrez des Irlandois qui fassent du mal[176] vous commanderez que l'on les mette entre les mains de la justice de papa.»—_Oui, de la justice qui les mettra en prison au vieux château._—«Oui, Monsieur, et si vous en trouvez qui dérobent, qui volent les pauvres gens aussi.»—_Ce voleur qui voloit sur la corde étoit Irlandois?_ Il étoit vrai; il accommoda le mot de voleur à l'autre signification, il l'avoit vu voler à Fontainebleau[177].—_Et puis s'ils sont voleurs il les faut mettre entre les mains du grand prévôt._ Il m'étonna d'avoir nommé de son mouvement cette qualité et en avoir su reconnoître la fonction.
[174] Les grottes et fontaines de Saint-Germain et celles de Fontainebleau étaient, dit le P. Dan, «de l'invention et de la conduite du sieur de Francine, que le roi Henri le Grand fit venir de Florence pour les dresser.»
[175] C'est pour tout de bon.
[176] «Le samedi 20 (mai 1606), dit le Journal de Lestoile, furent mis hors de Paris tous les Irlandois qui étoient en grand nombre, gens experts en fait de gueuserie et excellens en cette science, par-dessus tous ceux de cette profession, qui est de ne rien faire et de vivre aux dépens du peuple et aux enseignes du bonhomme Péto d'Orléans... On les chargea dans des bateaux conduits des archers, pour les renvoyer par delà la mer d'où ils étoient venus.»
[177] _Voy._ au 23 septembre 1604.
_Le 17, dimanche._—Il me fait redire les mêmes contes que je lui avois faits le matin du jour précédent; il y prenoit un grand plaisir, les écoutoit attentivement et il lui prenoit des tressaillements de courage quand j'étois sur les combats. Il dit: _J'aurai mon grand tambour bleu et puis le tambour de taine_[178].—«Oui, Monsieur, c'est un tambour de guerre.»—_Oui, de guerre, il y va pour gagner sa vie._—«Oui, Monsieur, papa lui donne six francs par mois.»—_Et à les soldats?_—«Papa leur donne douze francs.» Il répète en soi-même douze francs et dit: _Je leur veux donner six écus, moi._
[178] Du capitaine.
_Le 18, lundi, à Saint-Germain._—Il appelle M. le Chevalier: _Cadet pisseux_, Mlle de Vendôme, _Cadette pisseuse_, et se nomme lui-même _Cadet de haut appétit_, parce qu'autrefois il l'avoit ouï dire aux soldats.
_Le 19, mardi._—Arrive M. de Crillon[179], mestre de camp du régiment des gardes, qui ne l'avoit pas encore vu; le Dauphin lui ôte son chapeau, lui donne sa main à baiser, disant: _Bonjou, moucheu de Crillon._ M. de Crillon lui dit: «Monsieur, voulez-vous que je tue cettui-ci, cettui-là?»—_Non._—«Qui donc?»—_Les ennemis de papa._ Le Roi et la Reine arrivent à une heure et demie venant de Paris en carrosse, il va au devant en la cour, revient avec LL. MM. en la galerie, s'asseoit à table avec eux, sert la serviette au Roi, puis à la Reine. L'on met _Favori_, chien de la Reine, sur la table, il demande: _Ho! ho! qui est stilà?_ lui tire l'oreille; le chien fault à le mordre. Mis à bas il fait la révérence au Roi, qui le mène à la galerie où il va à la guerre, tire des arquebusades[180]. Je crois qu'il avoit la tête et le corps pleins de tambours, d'arquebuses, de pistolets, de toutes sortes d'armes et de soldats. A quatre heures trois quarts, le Roi et la Reine s'en retournent à Paris.
[179] Louis de Balbis-Bertons, seigneur de Crillon, avait alors soixante deux ans. Il mourut en 1615.
[180] Il en imitait le bruit avec sa bouche.
_Le 20, mercredi, à Saint-Germain._—Parti en carrosse pour aller à Carrière; il mène Madame pour tenir à baptême la fille de M. de la Salle avec M. le Chevalier; il voit paisiblement faire le baptême où Madame tenoit les pieds de la petite fille.
_Le 21, jeudi._—Il se joue à coigner des clous à un vieux placet[181]. Mlle Piolant lui dit qu'il se donnât de garde de se blesser, il s'en fâche et lui jette son marteau; Mme de Montglat l'en tance et lui dit: «Monsieur, faites-lui baiser votre main.» Il la tend et l'approchant de sa bouche lui donne un petit soufflet et s'en va; peu après s'en repentant, mais non à l'heure, il va où étoit Mlle Piolant, l'embrasse et lui demande pardon. Sur l'heure il ne pardonnoit point; il falloit lui en parler, il songeoit, puis il y venoit de lui-même avec contenance de déplaisir d'avoir offensé.
[181] Un tabouret.
_Le 25, lundi._—Il fait danser, à la salle, des Limousins, maçons qui travailloient à la muraille du parc. Mené chez M. de Frontenac, qui fiançoit Mlle sa fille à M. de Carbonnière, Mme de Montglat lui dit qu'il prît la damoiselle par la main pour la mener fiancer; il la prend, la mène au devant du curé, se fait prendre aux bras par M. Birat et écouta attentivement toutes les paroles du curé, ayant toujours la vue arrêtée sur lui.
_Le 26, mardi._—Mené au vieux château, où il prend par la main Mlle de Frontenac, la conduit dans la chapelle, la mène à l'offrande après avoir attentivement regardé et écouté tout ce qui s'étoit passé aux cérémonies d'épousailles, et la ramène en son logis. A une heure arrivent les députés de Zurich, Bâle et Schaffouse; celui de Zurich, chancelier, porta la parole, disant: «Monseigneur, Messieurs des Quatre Cantons, vos serviteurs et bons amis, alliés et confédérés, nous ont envoyés devers le Roi pour quelques affaires, desquelles nous lui avons parlé ces jours passés, et nous sommes venus ici, Monseigneur, pour vous voir et vous supplier de les tenir pour vos serviteurs, bons amis, alliés et confédérés. Aimez et assistez notre nation quand elle en aura besoin, espérant qu'avec le temps, vous serez roi de France; et pour notre particulier, Monseigneur, nous vous supplions de nous tenir pour vos très-humbles et affectionnés serviteurs, et prions Dieu qu'il vous accroisse en vertu comme en âge.» Le Dauphin répond: _Messieurs, je vous remercie._—Il soupe à la noce de Mlle de Frontenac, ayant en sa table toute la compagnie.
_Le 27, mercredi._—Il demande d'aller à la garenne; en approchant du bac il voit sept ou huit hommes delà l'eau et dit: _Hé! je gage que velà la drôlerie du Pecq_; c'étoient les gens du Pecq qu'à la mi-carême il avoit ouï nommer ainsi. Passé, mené le long de l'eau, il voit courir quelques lapins. Ramené au bac il s'amuse à jeter du papier dans l'eau en guise de bateaux.
_Le 28, jeudi._—Il va en la galerie, s'amuse à voir planter des châssis aux fenêtres, considère les fruits des vases peints au lambris, les nomme.
_Le 29, vendredi._—Mené à la grotte d'Orphée, où l'on le fait enfin entrer, suivant Mme de Montglat, qui lui tendoit des pois sucrés dans sa main; mais avant il fallut faire couvrir l'effigie[182] avec un linge; il voulut avoir les clefs de peur que l'on ne le fît jouer.
[182] La statue d'Orphée.
_Le 30 avril, samedi._—Il s'amuse à peindre sur du papier, imitoit les peintres, soutenant sa main droite, dont il tenoit la plume comme un pinceau par-dessus le bras gauche, comme font les peintres sur la verge[183], et conduisoit sa main et la plume aussi artistement qu'eût fait le peintre son pinceau.
[183] L'appuie-main.
_Le 1er mai, dimanche, à Saint-Germain._—Le tambour de M. de Mansan lui apporte des bouquets; il va à Mme de Montglat: _Hé! Mamanga, donnez un écu au tambour._—«Monsieur, votre trésorier n'est pas ici».—_Hé! Mamanga, donnez-lui, je vous rendrai tout, mais que je sois grand._
_Le 2, lundi._—Je pars pour aller à Paris[184].
[184] Pendant l'absence d'Héroard l'apothicaire Guérin le remplace, et le Journal est beaucoup plus succinct jusqu'au 18 mai, jour du retour d'Héroard. Une lettre de Henri IV à Mme de Montglat, datée du 3 mai, et que M. Berger de Xivrey a classée à l'année 1607, se rapporte évidemment à l'année 1605; la voici: «Madame de Montglat, j'ai été bien aise d'apprendre par votre lettre du 1er de ce mois que mon fils et ma fille se portent bien, comme aussi mes autres enfants. Je trouve bon que vous demeuriez au château neuf, et que vous y fassiez venir mon fils de Verneuil, lui faisant bailler une chambre.» (_Lettres missives_, VII, 229.)
_Le 7, samedi._—M. de Guise le vient voir; il lui demande: «Monsieur, aimez-vous bien les Espagnols?»—_Non_, répond le Dauphin.
_Le 9, lundi._—Mené promener aux grottes, il voit des forçats qu'on menoit à la galère, et se prend à pleurer, disant: _Mamanga, je veux qu'on les laisse aller._
_Le 13, vendredi._—Mme la comtesse de Guichen le vient voir; il tire d'une petite arbalète que la comtesse lui avoit donnée, monte sur le cheval du petit Lauzun, petit-fils de la comtesse[185].
[185] Gabriel Nompar de Caumont, comte de Lauzun, fils de François Nompar de Caumont et de Catherine de Gramont, fille de _la belle Corisande_. Il mourut en 1660, et fut père du fameux duc de Lauzun.
_Le 14, samedi._—Il va jouer en la cour, dit aux soldats qu'il aimoit les Gascons; on lui demande: «Pourquoi?»—_Pour ce que je suis de leur pays._
_Le 18, mercredi, à Saint-Germain._—Il voit plusieurs sortes de satin de couleur, à doubler l'armoire de ses armes, choisit le bleu. J'arrive de Paris; il vient au devant en la cour: _Que m'apportez-vous?_ Je lui baille un marmouset à cheval tenant une laisse de lévriers. Le soir, un peu avant de se coucher, il donne le mot au sieur de la Perrière, exempt; M. l'aumônier le lui demande, il lui répond: _Il ne faut pas donner le mot au prêtre._
_Le 24, mardi._—Mené au logis du sieur Francino, qui lui faisoit une petite fontaine.
_Le 25, mercredi._—Il se joue en la galerie; M. de Favas[186] y vient, il lui baille son épieu de fer, son épieu de bois à M. de Belmont, et, à M. de Mansan, sa fourchette[187]; lui porte sa arquebuse, fait marcher M. de Favas à la tête, et va ainsi à la guerre. Il va chez Francino, en son cabinet, où il s'informe du nom de tout ce qu'il y voit.
[186] Jean de Fabas, vicomte de Castet, un des principaux chefs royalistes de l'époque de la Ligue, ou peut-être son fils, qui mourut en 1654, après avoir pris parti contre le Roi.—_Voy._ une Étude publiée sur Fabas par M. Anatole de Barthélemy, dans la _Bibliothèque de l'École des Chartes_.
[187] Instrument que l'on plantait en terre pour appuyer l'arquebuse.
_Le 26, jeudi._—Sa remueuse lui donne un petit ménage de plomb, un calice, un encensoir, un coq et une femme, le tout dans une boîte; il range ces petites besognes. Mme de la Trimouille, fille de feu M. le prince d'Orange et de Mme de Jouarre, Mme la marquise de Royan, fille de feu M. le chancelier, vont à la chambre de M. de Verneuil; le Dauphin fut fâché que quelqu'un de ceux de Mme de la Trimouille lui avoit relevé de terre une petite balle; elle s'approche de lui, disant qu'elle le tanceroit bien: il lui donne un soufflet.
_Le 30 mai, lundi._—Il écoutoit sa nourrice se plaignant de ce que l'on avoit renvoyé de ses amis qui étoient venus pour voir le Dauphin; il se prend à pleurer, disant: _Je veux qu'on les aille querir._ Il s'étoit déchaussé étant à table, sa nourrice le veut chausser: _Non, maman doundoun, je veux pas que vous me chaussiez._—«Pourquoi, Monsieur?»—_Pource que vous m'avez donné à teter quand j'étois petit._ Il va chez Francino, fait mettre un robinet à sa fontaine de bois, a la patience de voir tout faire.
_Le 31, mardi._—Parti pour retourner au vieux château, à cause de la venue du Roi.[188]
[188] Le Roi n'arriva que le 8 juin.
_Le 1er juin, mercredi, à Saint-Germain._—Mlle Prévost des Yveteaux[189] et Mlle Morin, de Chartres, assistent à son souper; il regarde attentivement Mlle Prévost, je lui dis que je vois bien qu'il est amoureux; il en sourit, puis feint de regarder ailleurs et la guigne du coin de l'œil. Mené au jardin, il entend deux soldats qui étoient à la prison de l'horloge, et dit: _Je veux qu'ils sortent, Mamanga._ Elle lui dit qu'il le falloit demander à M. de Mansan; il se retourne soudain pour aller à lui, qui étoit demeuré derrière, et lui dit: _Taine[190], je veux, s'il vous plaît, que vous fassiez sortir ces soldats._
[189] Dans son historiette sur des Yveteaux, Tallemant des Réaux dit: «Mme de Saint-Germain-Prévost, dont le fils se vantoit d'être fils du maréchal de Biron, est celle de qui on a le plus parlé avec le bonhomme.» Y avait-il parenté entre des Yveteaux et cette famille Prévost? Ce passage d'Héroard tendrait à le faire supposer.
[190] Abréviation de capitaine.
_Le 2, jeudi._—Le comte de Saure, grand écuyer de l'Archiduc, revenant d'Espagne, lui baise la main, lui fait les recommandations de l'Infante, et dit qu'elle parle souvent de lui et que l'on désire en ce pays là bien fort de le y voir. A dîner on lui dit: «Monsieur, buvez à la santé de l'Infante,» il répond: _Je m'en vas boire à ma maîtresse._
_Le 3, vendredi, à Saint-Germain._—Il vient en ma chambre, demande: _Où est le lion?_ C'étoit le livre des animaux de Gesner; il les reconnoît, puis les oiseaux.
_Le 4, samedi._—Il s'amuse dans son lit à une boîte de petites quilles à pirouette; je lui baille un petit singe de poterie qui avait le col cassé jusqu'aux épaules.—Il va sur les terrasses, se raille de Montméjan, soldat et gentilhomme gascon, en disant: _Ce Montméjan qui dit: lou castel de mon païre, c'est-à-dire le château de mon père_, s'en rendant lui-même l'interprète. Il monte en ma chambre, demande à voir les livres des oiseaux et des quadrupèdes de Gesner, puis: _Où est celui des bâtiments?_ C'étoit celui de Vitruve, qu'il n'avoit vu il y avoit plus d'un an.
_Le 6, lundi._—Il va en la chambre de Mme de Montglat. Je lui tiens la main pour écrire au Roi en cette sorte:
Papa, j'ay su que vous avez esté malade, j'en ay esté bien marry, mais j'ay tant prié Dieu qu'il vous a rendu vostre santé. J'en ai fait trois petits sauts. J'ay bien envie de vous voir, car je suis bien sage, plus opiniastre, et feray tout ce que vous me commanderez, et seray toute ma vie, Papa, votre très humble et très obéissant fils et petit valet.—DAULPHIN.
Deux soldats de la compagnie, pour s'être battus au corps de garde, étoient prisonniers; M. de Verneuil lui dit: «Mon maître, dites, s'il vous plaît, à M. de Belmont qu'il fasse sortir les prisonniers.»—_Qu'ont-ils fait?_ dit-il brusquement et de lui-même; on lui dit qu'ils s'étoient battus; il va froidement à M. de Belmont: _Belmont, faites sortir les prisonniers, faites, faites._ Les deux soldats arrivent, il leur dit de son mouvement: _Soyez sages, ne vous battez plus_, et, peu après, les voyant encore là: _Allez vous-en au corps de garde._
_Le 7, mardi._—Il va au bâtiment neuf, chez le menuisier, pour voir faire son jardin de bois, puis chez le sieur Francino pour y voir la fontaine qu'il lui faisoit. Le soir il dit à Mme de Montglat: _Mamanga, faites pas dire Pater, faites dire notre Père_. Étant à ces mots: Ton règne advienne: _Mamanga, qu'est-ce à dire ton règne advienne?_ Mme de Montglat lui en donne raison, et il continue: _Mamanga, qu'est-ce à dire: et nous pardonnez nos offenses?_—«Monsieur, c'est que nous offensons le bon Dieu tous les jours, nous le prions qu'il nous pardonne;» à ces mots: Et nous garde du malin: _Mamanga, qu'est-ce à dire malin?_—«Monsieur, c'est le mauvais ange qui vous fait dire: _Allez-vous-en! Parlez plus haut!_» et autres traits de son opiniâtreté. Il dit encore à Mme de Montglat: _Le bon Dieu a été sur la croix, Mamanga._ Je lui demande: «Monsieur, pourquoi?»—_Pour ce que nous avions tous été opiniâtres, vous, Mamanga, moi aussi, maman doundoun et mademoiselle Héouard._
_Le 8, mercredi._—Éveillé il chante dans son lit:
Miquele se veut marida A un brave capitaine, hélas[191]!
[191] Le Dauphin chante souvent cet air. _Voy._ au 18 juin suivant.
Le Roi arrive au bâtiment neuf; il part avec une extrême impatience de le voir, court au Roi, qui l'attendoit sur la porte de la salle du bâtiment neuf, le baise, l'accole; à une heure dîné avec le Roi. La Reine arrive à une heure et demie; il la va recevoir à la descente de son carrosse, à la porte de la salle; elle le baise par-dessous le masque. Il va en la galerie avec LL. MM., puis suit la Reine, qui s'en alloit dîner, lui donne la serviette. Il s'en va avec la Reine en la chambre, voit un homme qu'il n'avoit point vu il y avoit un an, qui faisoit des fusées, s'en va au Roi: _Papa, velà celui qui fait des fusées_, ce qui étonna tout le monde pour sa mémoire.
_Le 9, jeudi._—MM. de Crillon et de Favas assistent à son lever. Le Roi le promène, puis le mène en la chapelle, après le ramène à pied à la procession, portant aussi son cierge, puis le ramène à la chapelle. Le Roi se voulant jouer à lui l'appelle vilain, et lui dit qu'il n'est pas gentilhomme; le voilà en colère extrême; le Roi en fut fâché, et lui dit qu'il étoit gentilhomme: il ne s'apaise aucunement, et fut mené dehors et porté en sa chambre. Le Roi sortant de la messe, il entend le tambour et dit: _Je veux aller dîner avec papa_; il y va et dîne à douze heures et demie. Mené en la chambre du Roi, il est ensuite ramené en la carrosse[192] avec LL. MM. au château vieux. M. d'Alincourt prend congé de lui, allant partir à l'heure pour aller à Rome. Il se joue avec M. de Courtenvaux, pour lequel il avoit une merveilleuse inclination.
[192] C'est la première fois qu'Héroard emploie ce mot au féminin.
_Le 10, vendredi, à Saint-Germain._—Mené chez le Roi au bâtiment neuf; le Roi, qui étoit dans le lit pour un peu de goutte, le fait mettre, lui et Madame, dans le lit auprès de lui, tout nus. Madame cause, M. le Dauphin en est l'interprète[193] et le rapporte en souriant au Roi.
[193] Il explique au Roi le jargon de Madame, qui avait un an de moins que lui.
_Le 11, samedi._—A neuf heures mené chez le Roi, qui étoit au lit; il va chez la Reine, prend sa petite boîte ronde d'argent et une aiguille d'argent, en fait un tambourin, retourne chez le Roi, puis en la galerie. Dîné avec la Reine. Dépouillé et Madame aussi, ils sont mis nus dans le lit avec le Roi, où ils se baisent, gazouillent et donnent beaucoup de plaisir au Roi. Le Roi lui demande: «Mon fils, où est le paquet de l'Infante?» Il le montre, disant: _Il n'y a point d'os, papa_; puis comme il fut un peu tendu: _Il y en a astheure, il y en a quelquefois._ Il assiste aux fiançailles de M. le prince de Conty avec Mlle de Guise[194], à huit heures.
[194] Louise-Marguerite de Lorraine, fille de Henri, duc de Guise, dit le Balafré.
_Le 12, dimanche._—Mené par le pont du Roi au bâtiment neuf, au Roi, encore au lit pour sa goutte; la Reine lui donne une enseigne de diamants avec un bouquet de plumes d'argent. Ramené à cinq heures au vieux château, il va en sa chambre, où il fait jouer et chanter la musique de la Reine (quatre luths et deux voix de petits enfants), l'écoute avec ravissement.
_Le 13, lundi, à Saint-Germain._—Il va chez Mlle de Guise, qui le matin, à six heures, avoit été épousée; mené au Roi en carrosse au bâtiment neuf. Le Roi le fait mettre nu avec lui dans le lit; revêtu, il descend à la grotte sèche avec LL. MM., qui y font collation.
_Le 14, mardi._—Mené à la chambre de la mariée (c'étoit Mlle de Guise, qui avoit été le soir précédent mariée), puis à la chapelle, où en allant il trouve une pauvre femme qui prioit pour son mari, à qui l'on avoit confisqué le bien: _Mamanga, donnez de l'argent à cette femme._ M. de la Noue[195] le vient voir. Mené au Roi au bâtiment neuf; le Roi et la Reine sont partis pour retourner à Paris, à trois heures.
[195] Probablement Odet de la Noue, que fut employé avec distinction au service de Henri IV; il était fils du fameux _Bras de Fer_, mort en 1591.
_Le 15, mercredi._—Il monte en la chambre de sa nourrice, lui demande ses ciseaux; elle les lui baille, il les jette dans le fossé, puis veut aller dans le fossé pour les querir, va tout plein de feu jusqu'au dessous du pont-levis; on le lui fait regarder: _Qu'est cela?_ demande-t-il.—«Monsieur, c'est le pont-levis qui vous tombera dessus la tête»; il tourne court, et remonte.
_Le 17, vendredi._—Mené au Roi et à la Reine revenant de Paris. Mis au lit, on lui demande la différence qu'il y avoit d'un fils à une fille, il songe, puis dit: _Je le dirai demain, je sais pas, je veux songer en mon lit._
_Le 18, samedi._—Il se fait mettre au lit avec sa nourrice; le Roi y vient à huit heures, et l'y trouve; il chante: _Miquele se veut marida, papa._ A neuf heures, il s'en va avec le Roi en carrosse, va voir la Reine, encore au lit, se joue, va prendre un placet[196] pour en faire des fontaines. Mme de Montglat en veut apporter un autre, il entre soudain en colère: _Je vous battrai, Mamanga_, et va sur elle, la frappe: _Je vous tuerai, maman._ Le Roi le fouette sur les fesses avec la main; ne se taisant point, le refouette encore, puis s'en va; il se jette à terre, puis feint de ne pouvoir cheminer, va clopinant, pleurant, criant: _Hé! Mamanga, papa m'a rompu la cuisse, mettez-moi de l'onguent._ A trois heures mené en litière, avec Madame, chez le Roi, qui le mène voir la chasse aux toiles, aux Loges.
[196] Un tabouret.
_Le 20, lundi, à Saint-Germain._—Il se joue dans le cabinet du Roi avec des petites tenailles dont il pinçoit le couvercle, peint de personnages, d'une boîte de Flandres.
_Le 21, mardi._—Il vient en ma chambre, s'amuse aux oiseaux[197], au siége d'Ostende et à la carte de Flandres.
[197] Dans le livre de Gesner.
_Le 23, jeudi._—Mené chez M. de Frontenac, d'où il voit mettre le feu au bûcher de la Saint-Jean.
_Le 24, vendredi._—M. le comte de Soissons le vient voir, il entre en mauvaise humeur, ne le veut point accoler ni saluer; on lui apporte une pièce du biscuit du Roi, on lui dit que c'est M. le comte de Soissons qui l'a envoyée querir; il le va accoler et l'en remercie. A deux heures et demie goûté sur le haut de l'escalier, assis sur le premier degré; M. de Montbazon et M. de Rosny y étoient. M. de Rosny lui demande: «Monsieur, qui est le plus enfant de nous deux?»—_C'est moucheu de Montbazon._ Il va en bas, à la chambre de M. de Souvré; M. de Rosny y va, lui porte une bourse.—_Je n'en veux point, elle est pas belle._—«Mais, Monsieur, vous voyez qu'elle est si belle! il y a de si beaux dauphins!»—_Non, alle est vilaine; si vous me la baillez, je la jetterai dans le fossé._—«Mais, Monsieur, voyez! il y a de si beaux demi-écus dedans,» et on les vide dans un tablier. Il les prend, les remet dans la bourse, la jette en disant: _Allez, vilaine._—«Monsieur, dit M. de Rosny, que vous plaît-il donc que je vous donne?»—_Un petit carrosse._ Mené au bâtiment neuf, il court après le Roi et la Reine, ores à l'un puis à l'autre, se jouant à eux; le Roi le fait décoiffer et aller tête nue; la Reine mettant la main à sa guillery dit: «Mon fils, j'ai pris votre bec.»
_Le 25, samedi._—En dînant Mme de Montglat parloit d'aller voir M. de Rosny pour lui parler d'affaires; M. le Dauphin, se retournant soudain vers elle, dit: _Et du lit de maman doundoun._ Il s'amuse à la fenêtre du passage entrant au petit cabinet, à faire battre le tambour du sieur de Mainville, capitaine aux gardes, lui fait battre les batteries espagnole, angloise, wallone, italienne, piémontoise, moresque, écossoise, lombarde, allemande, turque, puis la françoise, une chamade, un assaut, puis lui dit: _C'est assez! battez au champ vous en allant._ A cinq heures il va au bâtiment neuf voir la Reine, qui étoit prête à se lever du lit; le Roi le fait mettre tête nue.
_Le 26, dimanche._—Le Roi l'envoie querir à dix heures et demie; il se y en va, tabourin battant, trouve le Roi écrivant, cesse son tambour, et jamais ne voulut battre. Ayant salué le Roi, il va chez la Reine, puis en la galerie pour battre son tambour; le Roi y vient: «Mon fils, ne battez plus»; il cesse aussitôt, et baille à garder son tambour à M. le Chevalier. Il va chez la Reine, où il se met en mauvaise humeur pour ce qu'il vouloit et jetoit la poudre de la Reine avec la houppe; la Reine envoye querir des verges par le nain Camille; aussitôt qu'il les voit entrer, sans dire mot il s'encourt à la Reine l'embrasser.
_Le 27, lundi._—Le Roi part à quatre heures du matin pour aller à Paris. Mené chez la Reine, le Dauphin la rencontre dans la galerie revenant de la messe, va dîner avec elle. Il s'en va avec la Reine; elle lui coupe les cheveux sur le front et les tempes; il est tout changé, semble un de ces gros visages de moines. La Reine s'en va en litière[198] par Saint-Cloud à Paris.
[198] La Reine était grosse.
_Le 30 juin, jeudi, à Saint-Germain._—On lui demande: «Monsieur, quand vous serez baptisé, comment aurez-vous nom?»—_Henry._ Il battoit de sa cuiller sur le bord du plat qu'il tenoit d'une main, disant: _Mamanga, je sonne les heures comme le Jacquemard qui frappe sur l'enclume._ Je lui demande: «Monsieur, où est ce Jacquemard?»—_A Fontainebleau[199]._—Il s'amuse à monter la montre triangulaire de Mme de Montglat, la monte fort bien.
[199] Cette horloge, qui datait de François Ier, représentait la statue du Soleil «qui tenoit un sceptre duquel il montroit les heures qui sonnoient par le moyen de certaines grandes statues représentant des cyclopes et forgerons frappant sur une enclume autant de coups qu'il étoit d'heures.» (_Le Trésor des merveilles de Fontainebleau_, par le P. Dan, page 54.)
_Le 1er juillet, vendredi, à Saint-Germain._—Il développe les portraits du Roi et de la Reine, les baise disant en se jouant: _Velà moucheu papa et velà madame maman._ Je pars pour aller à Paris[200].
[200] Pendant l'absence d'Héroard, Dumont, clerc de la chapelle du Dauphin, et Guérin, son apothicaire, continuent le Journal.
_Le 7, jeudi._—Mme de Montglat lui dit: «Monsieur, vous courez trop! papa ne fait pas comme cela.»—_Non, Mamanga, mais quand il étoit petit comme moi il couroit comme ça._
_Le 9, samedi._—M. de Montmorency, fils de M. le connétable[201], M. le comte d'Alès, fils de M. le comte d'Auvergne[202], M. le comte de la Voulte, fils de M. de Ventadour[203], M. de Précy, fils de M. de Bouteville-Montmorency[204], et Mlle de Montmorency[205] arrivent; le Dauphin va à la chapelle, où il a fort crié; il faut envoyer querir Thomas, le maçon, il s'apaise. A dîner M. de Montmorency lui sert à boire; il écrit au Roi par un nommé Nervèze[206], qui lui avoit donné un petit livre. A souper M. de Montmorency lui sert la serviette à laver[207]; le Dauphin, la prenant, dit: _Or ça, je m'en vas laver à la françoise_, et prenant la serviette, la toupillant: _Voyez, velà comme on se lave à la françoise._
[201] _Voy._ page 47, note 70.
[202] François de Valois, comte d'Alais, fils du bâtard de Charles IX, mort à Pézénas, en 1622.
[203] Henri de Lévis, depuis duc de Ventadour, puis chanoine de Notre Dame, mort en 1680.
[204] François de Montmorency, depuis seigneur de Bouteville, exécuté en 1627, pour s'être battu en duel.
[205] Charlotte-Marguerite de Montmorency, fille du connétable, mariée en 1609 à Henri II, prince de Condé; elle fut mère du grand Condé, et mourut en 1650.
[206] Antoine de Nervèse, dont le style ridicule avait passé en proverbe: «Jamais, dit Tallemant des Réaux, on n'a mieux débité le galimatias, ni parlé si bien Nervèse.»—(_Les Historiettes_, 3e édit., tome I, p. 207 et IV, 321.)
[207] Après le repas il se nettoyait les mains avec une serviette mouillée.
_Le 10, dimanche, à Saint-Germain._—J'arrive de Paris avec M. de Souvré; il me voit du dessus de la terrasse de la salle du bal, m'appelle et me demande: _Que m'apportez-vous?_ Je lui montre un papier sous le bras où il y avoit un cheval et un gendarme enveloppés; il se prend à tressaillir de joie et à courir pour venir à bas, vient à moi à sauts. Après dîner il va à la guerre, fait tirer son petit carrosse par MM. de Montmorency, de Ventadour, comte d'Alès et de Bouteville.
_Le 11, lundi._—Il rencontre deux demoiselles, pas trop mal vêtues, qui ne demandoient encore rien; il reconnoît qu'elles avoient besoin, et leur donne un quart d'écu. A souper il se fait donner à boire par Mlle de Montmorency, ayant vu qu'elle en donnoit à Madame.
_Le 12, mardi._—En passant par la salle il voit M. du Servon-Mailler assis dans une chaise, à cause de sa goutte; il va à lui, lui tend la main à baiser, et voyant qu'il avoit peine à se tenir: _Seyez-vous, seyez-vous_, lui dit-il, avec compassion et respect pour son âge.
_Le 13, mercredi._—Il reprend M. de Ventelet, qui disoit: Celui-ci. Je lui demande: «Monsieur, comment faut-il donc dire?»—_Cettui-ci._ L'on parloit de la reine Marguerite et on demandoit comment il l'appelleroit[208]; quelqu'un dit qu'il l'appelleroit sa tante.—_Non, je l'appellerai ma sœur, ce sera Madame qui l'appellera sa tante._—«Monsieur, lui dit quelqu'un, ç'a été la femme à papa.»—_Non, c'est maman_, dit-il brusquement.
[208] Marguerite de France, fille de Henri II, première femme de Henri IV, séparée en 1599, morte en 1615. Le Dauphin la vit pour la première fois le 6 août suivant, et il fut décidé qu'il la nommerait _Maman ma fille_.
_Le 14, jeudi, à Saint-Germain._—Mené au jardin, il rencontre en allant Mme la comtesse de Moret.
_Le 15, vendredi._—Se jouant avec M. de Montmorency et M. le comte de la Voulte, qui lui demandoient congé de s'en retourner le lendemain: _Non_, dit-il, _je veux que vous demeuriez avec moi_.—«Monsieur, dit Birat, quelle charge lui donnerez-vous quand vous serez grand?»—_Je le fairai mon connétable._—«Et à M. de la Voulte?»—_Amiral._ Mis au lit, il embrasse M. de Montmorency, qui lui disoit adieu pour s'en retourner à Chantilly, en fait autant aux sieurs comte de la Voulte, comte d'Alès et de Pressy; puis à Mlle de Montmorency il fait le honteux, ne la veut point embrasser, prend courage et l'embrasse avec honte, sans la baiser, donne la main à baiser à leur suite.
_Le 19, mardi._—M. le baron de Toun, grand maréchal de Lorraine, le vient visiter de la part de Son Altesse et assiste à son souper; ce baron voulant prendre congé de lui, le Dauphin ne voulut jamais dire qu'il fut le serviteur de M. de Lorraine, comme Mme de Montglat le lui vouloit faire dire; il dit seulement entre ses dents: _Je lui baise les mains._ Quand il fut parti, Mme de Montglat lui dit: «Monsieur, pourquoi n'avez-vous voulu dire à ce gentilhomme que vous étiez serviteur de M. de Lorraine, votre oncle?» Il songe, et puis répond: _Pource que je suis trop petit._
_Le 21, jeudi, à Saint-Germain._—On lui dit qu'il falloit qu'il appelât la reine Marguerite: Maman.—_Pourquoi?_—Mme de Montglat lui dit: «Pource que maman le veut.» La Reine l'avoit ainsi commandé par lettre expresse, que Mme de Montglat venoit de recevoir.
_Le 23, samedi._—Le sieur de la Lane, maître d'hôtel de la reine Marguerite, arrivée à Madrid depuis trois jours, vient pour visiter le Dauphin de sa part et lui dire qu'elle lui baisoit les mains et pour s'excuser si elle n'étoit venue pour le voir, ce qu'elle feroit se trouvant délassée du travail du chemin et lorsqu'elle auroit eu l'honneur de voir le Roi. Le Dauphin lui répond: _Je la remercie bien humblement, je suis son serviteur. Comment se porte maman?_—M. de Longueville, Mme de la Trimouille arrivent; Mme de Montglat lui ayant dit que Mme de la Trimouille le venoit voir et qu'il eût à lui dire qu'il étoit petit quand il lui donna le soufflet au bâtiment[209]: _Mais, mamanga, elle est aveugle qu'elle porte cela si longtemps sur le nez?_ se ressouvenant que le bout de sa coiffure y étoit avancé fort bas. Il observoit tout, jusques aux plus petites choses.
[209] _Voy._ au 26 mai précédent.
_Le 24, dimanche._—Tout le long du dîner il est transporté et comme ravi de la musique des violons du Roi, qui étoient quinze, auxquels, pour la fin, il commanda de jouer _la guerre_, n'ayant dit que ce mot durant tout le dîner; ils ne la surent jouer.
_Le 25, lundi._—Étant au droit de la chapelle, Madame se trouva dans l'allée qui est vis-à-vis; on les fait avancer, ils s'entre saluent, et comme il fut à six pas près, sa nourrice lui dit: «Monsieur, il ne faut pas approcher de Madame davantage que cela[210]»; il s'arrête, faisant sa petite lippe assez longue, et à la fin il lui en tombe des larmes des yeux et à Madame aussi, qui en firent faire autant à toute la troupe.
[210] Elle venait d'avoir la rougeole.
_Le 26 juillet, mardi._—Cejourd'hui le Roi a vu, au château de Madrid, la reine Marguerite.
_Le 27, mercredi._—Il vient en mon étude, veut voir le livre de Mathiole[211], où il avoit autrefois vu des poissons.
[211] Pierre-André Mathiole, médecin, mort en 1577, auteur de plusieurs ouvrages sur l'histoire naturelle.
_Le 28, jeudi._—J'eus l'honneur de lui donner sa chemise, Mme de Montglat n'y étoit pas.
_Le 29, vendredi._—Le Roi arrive au bâtiment neuf, accompagné de Don Juan de Médicis[212], oncle bâtard de la Reine; mené par le pont du Roi à S. M., il lui court, lui saute au col, le mène à la galerie, où il joue au palemail. Dîné avec le Roi.
[212] Fils naturel de Côme Ier, grand-duc de Toscane.
_Le 30, dimanche._—Mené au bâtiment neuf au Roi et à la Reine; il se joue au Roi, ayant respect et crainte de le blesser sur le lit, où il étoit, ayant mal aux dents et le visage enflé.
_Le 1er août, lundi, à Saint-Germain._—Mené à quatre heures au bâtiment neuf, le Roi se reposoit sur son lit; il dresse en la ruelle tout son petit ménage de poterie verte; M. de Verneuil étoit un des cuisiniers. A six heures il donne le bonjour au Roi et à la Reine, prend le mot du Roi et le baille à M. de Créquy, mestre de camp du régiment des gardes.
_Le 2, mardi._—Mené à la chapelle, où il voit tout le préparatif pour faire le service pour le feu Roi[213]; il s'informe de toutes les pièces: Pourquoi ceci? pourquoi cela? puis s'en va ne y étant point demeuré, les Dauphins n'assistant jamais aux services des funérailles.
[213] Henri III, assassiné à Saint-Cloud le 1er août 1589, mort le lendemain.
_Le 3, mercredi._—A dîner il mange sans dire mot et comme transporté de joie d'ouïr jouer un flageolet d'un estropié que l'on nommoit cul-de-jatte, lequel après avoir joué longtemps et deux violons avec lui, lui va dire d'une voix rude: «Monsieur, buvez à nous.» Il devient rouge, disant soudain: _Je veux qu'il s'en aille, je veux qu'il s'en aille, maman._ Je lui dis: «Monsieur, il est un pauvre, il ne les faut pas chasser».—_Il ne faut pas que les pauvres viennent ici._—«Monsieur, non pas tous, ou bien ceux qui vous font jouer comme lui».—_Qu'il aille donc jouer là-bas._—Mme de Montglat l'en veut aussi distraire, il lui répond: _Mamanga, il m'étourdit_, et puis après dit: _Je ne bois qu'à papa et à maman._—Il s'amuse sur une petite planche à imiter le sieur Francisco, que le jour précédent il avoit vu travailler en cire, à faire des modèles de figures, et dit: _Je fais le modèle d'une fontaine, je fais le modèle d'un singe_; il l'avoit vu le jour précédent à la galerie où travailloit Francisco.
_Le 4, jeudi, à Saint-Germain._—A dix heures mené par le petit pont au bâtiment neuf, au Roi, en la galerie; M. de Béthune y arrive, revenant ambassadeur de Rome; sur ce sujet le Roi lui demande: «Mon fils, voulez-vous aller à Rome?»—_Non, papa._—«Où voulez-vous donc aller?»—_Je veux demeurer auprès de vous, papa._
_Le 5, vendredi._—Il va en la chambre de Madame, où étoit son peintre, maître Martin, qui la peignoit; il se fait donner un pinceau, demande de la peinture. «Monsieur, dis-je, de laquelle voulez-vous?»—_De la bleue._ C'étoit une couleur qu'il aimoit naturellement et qu'il avoit toujours aimée.
_Le 6, samedi._—Je lui dis: «Monsieur, habillez-vous vîtement; vous irez au parc voir papa, qui vous donnera un beau canon qu'il fait promener avec des chevaux, ou bien M. de Verneuil ira le premier, et il l'aura.—_Féfé Vaneuil dort encore._—«Monsieur, vous me pardonnerez, il est levé et est allé trouver papa».—_Ho! non; papa veut pas qu'il aille qu'avec moi!_ Mené à LL. MM. Ramené, appelant: _Allons, féfé Vendôme, féfé Chevalier, allons féfé Vaneuil!_ Il ne y vouloit laisser personne de ces Messieurs après lui.—L'après-dînée il demanda à Mlle de Ventelet: _Tetai, où a-t-on porté cette messe noire qui étoit à la chapelle?_ (c'étoient les meubles pour le service du feu Roi).—«Monsieur on l'a rapportée à Paris».—_Pourquoi est-elle noire?_—«Monsieur, c'est pour prier Dieu pour le feu Roi, vous devez bien prier Dieu pour lui.»—_Pourquoi?_—«Monsieur, pource que vous ne seriez pas ce que vous êtes.»—A quatre heures et demie mis dans le carrosse de la Reine pour aller au-devant de la reine Marguerite; il est accompagné de Madame, de MM. de Vendôme, de Verneuil, de Souvré. Il va par la levée près de Ruel et, la Reine ne venant point encore, il revient en l'hôtellerie qui est sur la levée, où il a soupé. Remis en carrosse, il va au-devant de la reine Marguerite, et étant environ le milieu de la muraille du clos de M. le président Chevalier, qui est sur le chemin de la levée, il met pied à terre. Elle, le voyant aussi, descend de la litière que la Reine lui avoit envoyée, et ils se rencontrent au droit du bout de la muraille du clos, à gauche en allant. M. le Dauphin de dix pas ôte son chapeau, va à elle; on le lève, il la baise et l'embrasse: _Vous, soyez la bien-venue, maman ma fille._—«Monsieur, lui dit la Reine, je vous remercie, il y a fort longtemps que j'avois desir de vous voir.» Elle le baise de rechef; l'on le reprend au bras (c'étoit Birat) et, faisant le honteux et le vieux, il se cachoit de son chapeau. «Mon Dieu, reprend la Reine, que vous êtes beau! vous avez bien la mine royale pour commander comme vous ferez un jour.» Elle baise Madame et puis les autres Messieurs; il rentre en carrosse et elle en litière. M. le Dauphin s'endort à demi-chemin, et arrive en sa chambre tout endormi, à huit heures trois quarts. La reine Marguerite arrive aussi à cette heure.
_Le 7, dimanche._—A dix heures mené au bâtiment neuf, il salue la Reine, et puis va en la galerie trouver le Roi et la reine Marguerite, qui se promenoient il y avoit plus d'une heure; il court, se promène tête nue; la reine Marguerite lui fait de grandes caresses, et quitte le Roi pour l'aller trouver. Le Roi la mène et lui aussi à la messe. A deux heures la reine Marguerite lui envoie un présent par Mme de Lansac, sa dame d'honneur; ce fut un Cupidon parsemé de diamants, assis sur un dauphin, et tenant un arc d'une main et un brandon de l'autre, parsemé de diamants; au ventre du dauphin il y avoit une émeraude gravée d'un dauphin couronné et entouré de petits diamants, et un petit cimeterre parsemé de diamants; elle envoya à Madame un serre-tête de diamants.—Les députés du Clergé, de l'assemblée générale séant à Paris, viennent saluer le Dauphin. La reine Marguerite le vient voir, il s'en va au devant jusques à l'entrée du pied de l'escalier; remonté en sa chambre, où il a goûté devant elle, il va avec elle, dans le carrosse, au bâtiment neuf. Le soir la reine Marguerite envoie à sa nourrice un bassin doré et un vase de même; il en fait le remerciement: _Je remercie maman ma fille pour maman doundoun._
_Le 8, lundi, à Saint-Germain._—Il entend lire des vers faits en l'honneur du Roi et du sien par M. Nervèze, passe sa main devant le visage, sur le front comme ceux qui y ont de la pesanteur, et bâille[214].
[214] Héroard a écrit en marge: _Nota pour son entendement_. _Voy._ la note du 9 juillet précédent.
_Le 9, mardi._—Il donne la chemise au Roi revenant de la chasse; dîné avec le Roi.
_Le 11, jeudi._—Mené à neuf heures trois quarts au bâtiment neuf, trouver le Roi et la Reine; la Reine étoit au lit, le Roi assis dessus et la reine Marguerite à genoux, appuyée contre le lit[215]. M. le Dauphin mis sur le lit se joue à un petit chien que le Roi lui avoit prêté; il dit adieu à la reine Marguerite, qui s'en retournoit à Madrid, l'embrasse et la conduit jusques en sa chambre.
[215] Le Roi écrivait la veille à M. de la Force: «J'ai ici près de moi ma sœur la reine Marguerite, qui se gouverne de façon que j'en ai beaucoup de contentement.» (_Lettres missives_, VI, 500.)
_Le 12, vendredi, à Saint-Germain._—Comme il étoit en la cour, il voit le Roi revenant de la chasse, se prend de lui-même à courir au-devant de lui si dispostement qu'il sembloit voler. On le hausse, le Roi, qui étoit à cheval, le baise; il retourne avec le Roi à la chambre de la Reine, puis le suit au cabinet; en voyant donner les souliers au Roi, il court de lui-même pour soutenir la jambe du Roi.—En soupant, ayant été quelque temps sans dire mot, comme il étoit aucunes fois réservé et tout ainsi que s'il eût songé à de grandes affaires, il dit: _Mais c'est Thomas_; voyant qu'il ne disoit plus mot: «Monsieur, dis-je, qui est ce Thomas?»—_C'est un homme de pierre; je l'ai vu à Poissy dans une chapelle, rangé là, à un petit coin._ Il y avoit environ quatorze mois qu'il fut à Poissy[216], où il vit et entendit nommer cette image du nom de Saint-Thomas et au lieu où il la représentoit.
[216] Le 12 mai 1604.
_Le 13, samedi._—Mené chez la Reine, sa nourrice lui dit qu'il aille demander à la Reine l'aumône pour une femme qui étoit en prison; il part, puis revient: _Maman doundoun, venez, demandez-lui?_ Il en faisoit difficulté. Enfin, après plusieurs remises il y va, et, s'amusant à se jouer à des soies sans regarder la Reine: _Maman, donnez-moi quelque chose pour une pauvre femme qui est en prison?_ La Reine lui en promet, n'en ayant point sur elle; Mme la princesse de Conty lui présente un sol, il n'en veut point; elle lui présente un écu, il le prend; Mme de Longueville lui en donne deux, il porte tout gaiement à sa remueuse, qui en faisoit la quête.
_Le 14, dimanche._—Éveillé à deux heures et demie après minuit en sursaut, il se lève hors du lit, debout, disant: _Où me faut-il aller!_ Sa nourrice le prend, le recouche[217], et il se rendort jusqu'à six heures et demie. Il se fait mettre au lit de sa nourrice, et, se jouant à elle: _Bonjour, ma garce, baise-moi, ma garce, hé! ma folle, baise-moi!_—«Monsieur, lui demande sa nourrice, pourquoi m'appelez-vous ainsi?»—_Pource que vous êtes couchée avec moi._ Mlle Lecœur, femme de chambre, lui demanda: «Monsieur, vous savez donc bien ce que c'est que des garces?»—_Oui._—«Et qui, Monsieur?»—_Celles qui couchent avec les hommes._—Mené à la chapelle avec le Roi, comme le Roi battoit sa poitrine sur le _Domine non sum dignus_, il demande à M. Birat, qui le tenoit: _Mon valet, pourquoi papa fait cela!_—«Monsieur, pource qu'il s'étoit courroucé et avoit battu quelqu'un; il avoit offensé Dieu, il lui en demande pardon.» Il joint soudain les mains, et puis bat sa poitrine, disant: _J'ai offensé bon Dieu, pardonnez-moi._ Après la messe il dit au Roi: _Papa, vous plaît il que votre musique vienne chanter à ma chambre?_—«Oui, mon fils».—_Venez chanter grâces à mon dîner, papa le veut._ Il va en sa salle; à midi, dîné; la musique du Roi chanta _Laudate_; il l'écouta avec transport, tant il aimoit la musique. A deux heures le Roi l'envoie querir pour le faire voir au nonce. A souper l'on disoit que M. de Saint-Germain, prédicateur[218], étoit fort malade; il demande: _Pourquoi n'est-il pas mort?_ L'on le loua d'avoir demandé cela: il se retourne à moi, et me dit: _Écrivez cela_[219].
[217] Le Dauphin a souvent de ces cauchemars.
[218] Matthieu de Morgues, abbé de Saint-Germain, depuis prédicateur du Roi et premier aumônier de Marie de Médicis, n'était alors âgé que de vingt-cinq ans; il mourut en 1670, âgé de quatre-vingt-huit ans. Il est l'auteur de plusieurs pamphlets contre le cardinal de Richelieu, et se distinguait peut-être déjà par la violence de ses prédications.
[219] Le Dauphin savait qu'Héroard tenait un journal de ses paroles et actions.
_Le 15, lundi._—Mme la princesse d'Orange, fille de feu M. l'amiral de Châtillon[220], revenant de Flandre, lui apporte des ouvrages de la Chine, à savoir: Un parquet de bois peint et doré par dedans, peint des feuillages, arbres, fruits et oiseaux du pays, sur de la toile qui lioit les ais de demi-pied; l'on s'en servoit comme de cabinet; elle donne à Madame de la vaisselle tissue de jonc et crépie par le dedans de laque, comme cire d'Espagne. Mme de Montglat lui demande: «Monsieur, aimez-vous bien Mme la princesse d'Orange?»—_Oui._—Je lui demande: «Comment l'aimez-vous?»—_De tout mon cœur._ Mme la princesse d'Orange en rougit et en pleura de joie. Je lui dis: «Monsieur, vous plaît-il que je l'écrive.»—_Oui._—Mme de Brezolles lui avoit donné le matin de petites besognes de bois qui se font en Allemagne. A deux heures mené à la chapelle, au sermon du P. Coton, il écouta jusqu'à deux heures trois quarts; il s'ennuyoit sans dire mot, le Roi le fait emporter.
[220] _Voy._ page 31, note 48.
_Le 16, mardi, à Saint-Germain._—Il fait porter son petit cabinet de la Chine, se met dedans; il se joue avec ses petits jouets d'Allemagne et d'argent. Mme de Montglat lui dit s'il vouloit pas écrire à Maman sa fille[221] pour M. de Mansan; il répond soudain, gaiement: _Oui, Mamanga, allons équire; Taine[222], venez; moucheu Heoua, allons équire._ Il s'assied en la tourelle, et a la patience entière d'écrire; je lui conduisois la main:
Maman ma fille, je vou pie de tou mon cœu de vouloi doné à Teine, que papa m'a preté pou me gadé, le droi seigneuriau de la terre de Morcourt; je vous en pie encore tes humblemen, et je vous feré seuice tes humble et toi peti sault de joie que j'en aurai, comme pou la pemiere chose don je vous ai piée. Je suis la dessu, Maman ma fille, vote tes humble seuiteu.—DAULPHIN.
[221] La reine Marguerite.
[222] C'est ainsi que le Dauphin appelle le capitaine de Mansan.
_Le 17, mercredi._—Mme de Montglat lui dit: «Monsieur, dites au P. Coton, je vous prie, de faire quelque chose pour le fils du grand Tetai[223]»—_Non._ Il refusoit de dire _je vous prie_, et après plusieurs refus il dit: _Faites quelque chose pour le fils de grand Tetai, père Coton, s'il vous plaît_; il avoit naturellement ces discrétions de parler et de commander à chacun des choses selon sa qualité. Mené à LL. MM., dîné avec eux; la Reine part pour s'en retourner à Paris; à six heures le Roi est parti. Il s'amuse à travailler avec un pinceau sur de la cire de Francisque, dit qu'il fait un modèle imitant ledit sieur Francisque[224], qu'il avoit vu travailler aux figures de cire qu'il faisoit pour jeter en fonte.
[223] M. de Ventelet.
[224] Ou Francisco. _Voy._ au 3 août précédent.
_Le 18, jeudi, à Saint-Germain._—Mme de Montglat me dit: «Je gage que Monsieur est plus savant que vous, qui ne savez pas des proverbes de Salomon.» Je dis qu'il n'en savoit point; soudain il va dire ce que Mme de Montglat lui avoit appris depuis son réveil: _L'aumône préserve de la mort_ (premier proverbe de Salomon qu'il sut). M. Danorville, mon beau-frère, lui fait la révérence, lui demande s'il y a des tambours à sa compagnie, ayant su qu'il étoit gendarme.
_Le 19, vendredi._—Il apprend un autre proverbe de Salomon: _L'enfant sage réjouit le père_; il s'amuse à crayonner de rouge, fait des figures d'oiseaux[225].
[225] Héroard a conservé ces griffonnages, qui n'ont encore aucune forme, mais dans lesquels il voit déjà «une merveilleuse inclination à la peinture.»
_Le 22, lundi._—M. du Vair, premier président en Provence, le vient voir; il fait deux oiseaux fort reconnoissables, qui avoient le bec l'un contre l'autre; M. le président du Vair prit le papier pour le faire voir au Roi.
_Le 23, mardi._—A souper il commande à Boileau et à Indret, qui jouoient entre la porte de la chambre et de la salle: _Jouez le combat_; c'étoit un ballet où il y avoit à darder les uns contre les autres, qu'il avoit autrefois vu danser à sa nourrice; il étoit comme transporté pour aller à cette danse.
_Le 24 août, mercredi, à Saint-Germain._—MM. du Pons, premier consul de Montpellier, de Gasques et de Ferrier, députés vers le Roi par l'assemblée tenue à Châtellerault, le baron de Courtomer (de Normandie) portant la parole, viennent, avec lettre de M. de Rosny à Mme de Montglat, offrir leur service au Dauphin et donner assurance de leur fidélité.
_Le 13 septembre, mardi, à Saint-Germain._—J'arrive de Paris[226]; ma femme lui donne des petits chiens de verre et autres animaux faits à Nevers; je lui donne un suisse fait de poterie. A souper ma femme lui dit: «Monsieur, vous êtes friand, il pleuvra le jour de vos noces!» Il lui répond: _Ho! je serai à couvert._
[226] Héroard était absent depuis le 29 août.
_Le 15, jeudi._—Les milords North et Noris, anglois, jeunes, le viennent voir; il leur donne sa main à baiser; le milord North lui dit: «Monsieur, tous vos gendarmes sont allés en Périgord avec le Roi votre père à la guerre; quand vous y voudrez aller, nous serons vos gendarmes, nous irons devant vous;» ils lui baisent la main, et s'en vont.—Il se met à écrire avec son crayon, puis plie la lettre, me fait entortiller la soie; Mme de Montglat met la cire, lui le cachet, et il dit à M. Boquet: _Boquet, allez-vous-en porter cette lettre à papa, à Orléans_.—«Monsieur, dis-je, qu'y a-t-il dans la lettre?»—_J'écris à papa qui me vienne voir bientôt._
_Le 16, vendredi._—Il chante tout bas:
Bergeronette mamiette, Bergeronette mon souci,
et montrant ma femme, qui étoit habillée d'un manteau de chambre, dit: _La velà_.
_Le 17, samedi._—Il dit qu'il n'est pas puceau, _pource qu'il a couché avec doundoun quand Boquet[227] n'y étoit pas_.—Il donne de soi-même le mot à M. de Mansan: _Saint Paul_, après avoir été enhardi de ce faire par Mme de Montglat.
[227] Mari de sa nourrice.
_Le 18, dimanche, à Saint-Germain._—M. de Champvallon lui apporte, de la part de M. de Lorraine, un mousquet dans un fourreau de velours vert et une bandoulière brodée d'or et d'argent, les charges d'or émaillé et la fourchette, qui étoit un dauphin; il en est tout transporté de joie. Là-dessus MM. d'Épernon viennent de Paris pour le voir; il leur montre son mousquet, les mène au cabinet de ses armes, les arme tous, les met en garde. Il étoit tout né aux fonctions de la guerre, tout viril, et je n'ai jamais reconnu en lui, pour si petit qu'il ait été, aucune foible et féminine action. M. le Chevalier lui dit, en lui montrant le chevalier d'Épernon[228], fils bâtard de M. d'Épernon: «Monsieur, voici le fils bâtard de M. d'Épernon, qui vient pour être votre page.»—_Un bâtard, un bâtard être mon page!_ répète-t-il plusieurs fois avec véhémence et abomination. L'après-dînée je racontois ce qu'il avoit dit du chevalier bâtard de M. d'Épernon; il m'écoutoit froidement et sans en faire semblant, et tout à coup il me demande: _Avez-vous écrit cela?_
[228] Il devint lieutenant général des armées du Roi, et mourut en 1650.
_Le 19, lundi._—Il va en carrosse se promener sur la côte du Pecq, aux vignes d'un nommé La Fontaine, archer du corps, qui étoit en garde près de lui; il y apporte une petite serpe et un petit panier, se coupe deux grappes, les met en son panier. Il mange un gros morceau de pain bis; envoyé querir par Mlle de Vendôme chez le gros Maurice, au Pecq. Mme de Montglat me racontoit comme il avoit mangé du pain de M. Maurice; lui, qui écoutoit tout et faisoit profit de tout, l'accommodant aux occasions, dit: _Il a de bon pain bis, Maurice; ce n'est pas le comte Maurice, qui garde les Espagnols; c'est pas Flandres, c'est le Pecq._
_Le 20 septembre, mardi._—Il se joue du bout des doigts sur les lèvres disant: _Velà la basse_; puis, élevant la voix, je dis: «Voilà la chanterelle.»—_Non, c'est la moyenne._ Il étoit vrai; chose merveilleuse d'avoir su reconnoître le ton et le nom de la corde; il pouvoit l'avoir appris, l'ayant ouï dire à Boileau ou Indret, ses joueurs de luth.
_Le 27, mardi, à Saint-Germain._—Il se joue à jouer du bonnet de toile d'argent de Madame, le poussant comme un ballon. Il entend parler de faire chanter le _Te Deum_ pour le jour de sa nativité[229], il le presse avec extrême impatience; il va à la chapelle, où il fut chanté par le curé et prêtres du village. Ramené, il voit tirer dans la cour des arquebusades et mousquetades, et dit, sans ciller la paupière, à M. de Mansan: «_Taine, commandez-leur de tirer encore._ A souper, il dit tout bas à Mme de Montglat: _Mamanga, faites ôter la brayette qui est à mes chausses, maman me prendroit pour un suisse, maman penseroit que je n'aurois pas quatre ans_.
[229] Le Dauphin entrait dans sa cinquième année.
_Le 28, mercredi._—Mené à la chapelle où l'on porte le pain bénit pour le jour de sa nativité, il va à l'offrande, donne un demi-écu à son aumônier. M. l'abbé de Saint-Denis, Mme de Soisy assistent à son goûter; il danse la sarabande et la danse qu'il appelle _le combat_. La fille de Mme de Soisy dansoit la sarabande à la mode d'Espagne, il dit: _Elle danse pas bien_.
_Le 29, jeudi._—Il caresse sa nourrice, la baise, se pend à son col; elle lui dit: «Monsieur, gardez de faire mal au petit enfant;» elle étoit enceinte. Le Dauphin demande: _Est-il au col?_—«Non, Monsieur, lui répond sa nourrice.» Je lui demande: «Monsieur, où est-il?»—_Il est dans votre ventre_, dit-il tout bas à l'oreille de sa nourrice.—«Monsieur, lui dis-je, par où est-il entré?»—_Par l'oreille._—«Par où sortira-t-il?»—_Par l'oreille[230]._
[230] Dans _l'École des femmes_ Agnès demande à Arnolphe:
«Avec une innocence à nulle autre pareille, Si les enfants qu'on fait se faisoient par l'oreille.»
_Le 2 octobre, dimanche, à Saint-Germain._—Il descend à sept heures pour aller au-devant de la reine Marguerite, y va en la cour, puis elle le reconduit en haut jusques en sa chambre, où elle lui fait présent de deux livres de tailles-douces; il en étoit extrêmement amoureux[231]. A sept heures et demie elle s'en va pour aller coucher à Argenteuil; il la reconduit jusques à la porte de la salle, et, voyant qu'on portoit ses flambeaux plus outre pour lui éclairer, il se prend à crier: _Je veux pas qu'on emporte mes flambeaux._
[231] Dans la journée le Dauphin s'était encore amusé pendant deux heures dans la chambre d'Héroard à regarder les estampes du livre de Vitruve.
_Le 4, mardi._—Il s'amuse à son livre des chasses; je lui montre[232] un cerf qui se grattoit l'oreille et un chasseur qui le tiroit de l'arc. M. de Gondi vient pour le voir; il lui montre son livre des chasses où étoient des chevaux tirés en taille-douce.
[232] Le Dauphin était au lit, un peu malade.
_Le 6, jeudi._—Il vient à mon étude, et faisant apporter son livre des chasses, dit: _Moucheu Heoua, montrez-moi ceux qui ont des lunettes_, qui étoient dans son livre de tailles-douces, puis les faiseurs d'horloges, puis les distillateurs, s'informe de tout, des noms et de l'usage des choses, demande jusqu'à ce qu'il soit satisfait et ait appris. Je lui montre la planche où sont les vers à soie, celle où il y a l'empereur Justinien assis dans une chaise.—Mme de Montglat voyoit plusieurs pièces de drap de soie pour lui faire des habits, et lui demande: «Monsieur, laquelle est-ce que vous aimez le mieux?» Voyant la pièce de velours violet à fond d'or, il s'écrie: _Ha! je veux celle-là, ce sont mes couleurs, il y a du bleu!_
_Le 8, samedi, à Saint-Germain._—La remueuse du Dauphin racontoit du prince de Galles[233] qu'il aimoit Madame et qu'il avoit répondu au Roi son père que si on ne la lui vouloit pas donner qu'il feroit la guerre en France, en prendroit une partie et que pour avoir la paix on la lui donneroit; que le Roi répliquant qu'il vaudroit bien mieux l'avoir paisiblement, qu'il repartit qu'il vouloit premièrement faire parler de lui. Ceci avoit été raconté le soir précédent par Mlle de Villiers-Hotman, qui avoit soupé avec Mme de Montglat, comme l'ayant ouï dire elle-même en Angleterre, au roi d'Angleterre et au prince, et d'où elle étoit revenue depuis peu de jours. M. le Dauphin écoutoit tout ce que nous en disions sans en faire le semblant, comme il faisoit le plus souvent, et entendant parler que le prince de Galles vouloit faire la guerre, il dit: _Hé! j'irai devant pour l'empêcher_; puis il me demande froidement: _Est-il seigneur, le prince de Galles?_—«Oui, Monsieur, c'est le dauphin d'Angleterre qui aime Madame, et son papa envoyera vers le Roi votre papa pour le supplier de la lui donner en mariage; le voulez-vous pas bien?»—_Non._—«Mais si papa le veut?»—_Si papa le veut, je le veux bien; mais c'est le prince de Galles, il est donc galeux?_—«Non, Monsieur, c'est le nom de sa qualité; Galles c'est un pays.»
[233] Henri-Frédéric, fils aîné de Jacques Ier, roi d'Angleterre; il avait alors neuf ans, et mourut en 1612.
_Le 9, dimanche._—M. de Rouen[234], frère bâtard du Roi, porté en chaise à cause de sa goutte, le vient voir; il se joue aux bras de sa chaise à les faire branler.
[234] Charles de Bourbon, fils naturel d'Antoine, roi de Navarre, et de Louise de la Béraudière; archevêque de Rouen en 1594, mort à Marmoutier, en 1610, peu après l'assassinat de Henri IV.
_Le 10, lundi._—Mme de Guise et Mme de Prouilly, sa fille, le viennent voir; il se joue à deux chapelets de corail de Mme de Guise: _Velà_, dit-il, _des chapelets faits à la nouvelle façon_; elle portoit un chapelet d'Italie à grains carrés; il y avoit des peintures dedans.
_Le 11, mardi, à Saint-Germain._—Indret, son joueur de luth, revenoit de la foire de Saint-Denis et racontoit qu'il y avoit vu Mme Briant, marchande de draps de soie; il demande: _Est-elle mercière?_—«Non, Monsieur, elle est marchande de draps de soie, qui vous baille ces belles étoffes qu'il vous faut pour vous habiller.»—_Pourquoi l'appelle-t-on Madame?_—«Monsieur, on les appelle ainsi à Paris[235].» Il s'amuse à des petites pièces de ménage de plomb portées de Saint-Denis.
[235] A la Cour on appelait mademoiselle les femmes mariées qui n'étaient pas nobles; le Dauphin nomme toujours la femme de son médecin: mademoiselle Héroard.
_Le 12, mercredi._—Il se joue à des petits jouets et à un petit cabinet d'Allemagne, fait d'ébène, baisse et rebaisse le couvercle, l'ouvre et le ferme à la clef.—A une heure arrive l'ambassadeur de Venise, qui s'en retournoit; il lui souhaite que l'on puisse le voir un jour en Italie, la lance sur la cuisse, avec une armée de cinquante mille hommes. Le Dauphin va sur la terrasse de la salle, pour voir l'éclipse de soleil dans une chaudière pleine d'eau; l'ambassadeur y étoit présent.
_Le 13, jeudi._—Marin, nain de la Reine, arrive; le Dauphin danse, joue du violon et chante tout à la fois, se jouant à Marin et courant après lui.
_Le 14, vendredi._—Le P. Gontier, jésuite, revenant du Caire, assiste à son dîner; il écoute en s'amusant l'exhortation du P. Gontier sur le _Domine, da judicium Regi et filio Regis justitiam_.
_Le 17, lundi._—Il voit M. Guérin qui avoit pris du tour d'une boîte de sapin et en avoit fait deux cercles mis en croix: _Velà_, dit-il, _le monde_. Je lui demande: «Monsieur, qui vous a dit cela?»—_Personne._—«Monsieur, le monde est-il pas quarré?»—_Non, il est rond._—«Qui le vous a dit?»—_Personne._ Il vient en ma chambre, puis en mon étude, où il écrit au Roi pour le supplier de faire donner à sa compagnie une autre garnison que Provins:
Papa, tous les apothécaires de Provins sont venus à moi pour me prier de vous supplier très-humblement, comme je fais, de donner à ma compagnie une autre garnison, car mes gendarmes aiment bien la conserve de roses, et j'ai peur qu'ils ne la mangent toute, et je n'en aurois plus. J'en mange tous les soirs quand je me couche, et je prie bien Dieu pour vous et qu'il vous fasse venir bientôt, et à moi la grâce de vous pouvoir faire très-humble service. Je suis, papa, votre très-humble et très-obéissant fils et serviteur.—DAULPHIN.
Quand il eut écrit la lettre du Roi, moi lui tenant la main[236], il me commanda de la lire, et l'ayant lue: «Monsieur, dis-je, est-elle bien?»—_Oui._—Il va en la chambre où est né le feu roi Charles[237], où Mme de Montglat faisoit de la confiture de coings.
[236] Nous ne reproduisons pas l'orthographe de cette lettre et de la suivante.
[237] Charles IX, né à Saint-Germain, en 1550.
_Le 19, mercredi._—Il vient en ma chambre et à mon étude; je lui conduis la main pour écrire à la Reine cette lettre, portée le lendemain par M. de Mansan:
Maman, j'ai bien envie de vous voir et de baiser mon petit frère d'Orléans[238], et si vous ne venez bientôt, je prendrai mon pourpoint blanc et mes chausses et mes bottes, puis je monterai sur mon petit chevau, et je m'en irai, patata, patata. Maman, je partirai demain bon matin, de peur des mouches; maman, l'on m'a dit que vous m'avez apporté queuque chose de beau, je le voudrois bien voir. Venez donc, ma bonne maman, il fait si beau, et vous me trouverez bien gentil, et ce pendant je suis, maman, votre très-humble et très-obéissant fils et serviteur.—DAULPHIN.
[238] La Reine était grosse, et accoucha d'une fille le 10 février suivant.
Mené au Pecq, passé le bac, mené à la garenne. Il y avoit trois ou quatre pauvres Irlandois et Irlandoises mendiants; on le lui dit, il les voit; le voilà le visage tout de feu de colère: _Qu'on les fasse sortir._ Ils sortent; on lui dit: «Monsieur, ce sont de pauvres petits Irlandois qui demandent l'aumône»; il revient à soi, et la leur fait donner.
_Le 20, jeudi, à Saint-Germain._—Il me dit: _Allez querir votre livre jaune._ Je lui demande: Est-ce celui où il y a un Roi qui prie Dieu».—_Oui._—«C'est un livre qui a été au feu Roi[239], où il prioit Dieu.»—_Au feu Roi?_—«Oui, Monsieur.»—_Où l'avez-vous eu?_—«Monsieur, je l'ai eu à Tours.»
[239] Henri III.
_Le 21, vendredi._—Il vient en ma chambre, et dit: _Je veux écrire à papa_; c'étoit par M. le baron du Tour[240]; Madame aussi écrit sa première lettre à la Reine.
[240] Héroard se contente d'analyser cette lettre.
_Le 23, dimanche._—Mené au bâtiment neuf y attendre la Reine, il court en la galerie, aide à faire le lit de la Reine; la Reine ne venant point, il est ramené en sa chambre, où M. de Châteauvieux[241] lui baise les mains; et comme il s'en retournoit, Mme de Montglat le fait conduire et éclairer avec un flambeau; il court après, et crie: _Mon flambeau, qu'on le rapporte?_ La Reine arrive à six heures et demie.
[241] Chevalier d'honneur de la Reine.
_Le 24, lundi._—M. de Vic, l'ambassadeur, lui donne l'histoire de Matthieu[242], de la part de l'auteur. A dix heures, mené au bâtiment neuf, à la Reine, qui étoit encore au lit; il s'amuse près de la Reine à son habiller, puis à onze heures et demie va à la messe avec elle; dîné avec la Reine.
[242] _Histoire de France et des choses mémorables advenues ès provinces étrangères durant sept années de paix du règne de Henri IV, depuis 1598 jusqu'en 1604_, par Pierre Matthieu, historiographe de France;—Paris, 1604, in-4º.
_Le 25, mardi._—Mené à la Reine au bâtiment neuf, il court en la galerie, va le long des lambris, feignant de cueillir des raisins qui y sont en peinture. Le sieur Alphonso Taxis, revenant d'Angleterre ambassadeur, baise la robe de la Reine et se couvre, puis baise la main de M. le Dauphin, qui lui demande des nouvelles de l'Infante et dit: _Apportez-moi son portrait._—L'on parloit que son baptême se feroit au mois de mai; Mme de Montglat lui demande: «Monsieur, comment voulez-vous que l'on vous nomme?»—_Henry._ Je lui demande pourquoi.—_Papa s'appelle ainsi; je ne veux pas avoir nom Louis._
_Le 26 octobre, mercredi._—La Reine lui donne son petit coffret d'argent, où elle mettoit ses pendants d'oreille; M. de Courtenvaux, revenant de Flandres, lui donne un pistolet. Il se joue, tenant un portrait du Roi fait en cire, dans une boîte d'ivoire, et dit: _C'est papa._ Mlle de Vendôme lui dit: «C'est aussi mon papa.»—_Non, c'est pas votre papa._ Il va en la chambre de Madame, où il écoute fort attentivement M. de Cressy lisant l'histoire de Matthieu, fait taire ceux qui faisoient du bruit.
_Le 27, jeudi._—La Reine part à deux heures et demie; il va sur la terrasse de Neptune, d'où il lui voit passer le bac.
_Le 28, vendredi._—Il s'amuse à travailler sur de la cire comme il avoit vu faire au sieur Jehan Paulo[243].
[243] _Voy._ au 20 août 1604.
_Le 3 novembre, jeudi, à Saint-Germain._—J'arrive de Paris[244], il court au-devant de moi, me saute au collet, m'embrasse par deux fois; je lui donne un petit lion de poterie et ma femme un homme de poterie.
[244] Héroard était absent depuis le 29 octobre.
_Le 5, samedi._—Montaigne, chevaucheur d'écurie, arrive de la part du Roi, avec lettre portant commandement exprès de faire, la lettre vue, loger M. le Dauphin au bâtiment neuf pour causes contenues dans la lettre[245]; il en est si aise qu'il fait lui-même déménager, trousser son lit; il commande et a le soin de tout.
[245] Voici cette lettre, que M. Berger de Xivrey a classée par erreur à l'année 1608: «Mme de Montglat, je vous fais ce mot et vous dépêche ce courrier exprès afin qu'il me rapporte des nouvelles de la santé de ma fille de Verneuil et de celle de mon fils, et de mes autres enfants. Au demeurant, si Mme de Verneuil va pour la voir, vous la lui lairrez voir et l'irez voir si elle vous en prie et le désire, lui disant comme de vous-même, si vous voyiez qu'elle voulût voir mon fils, que vous la priez de ne le faire à cause de la maladie de sa fille; et incontinent que vous recevrez cette-ci ferez mener mon fils avec tout le reste de mes autres enfants loger au château neuf. Bonjour, Madame de Montglat. Ce ve novembre, à Fontainebleau. (_Lettres missives_,