‹ Journal de Jean Héroard - Tome 2 Sur l'enfance et la jeunesse de Louis XIIIChapitre 4 sur 27 · L'AUTEUR.

L'AUTEUR.

_Le soir aussi, son labeur finissant, Le loue encor, et passe ainsi l'année._

Voilà l'ordre de la première journée, le modèle des autres. Il n'y aura rien à changer qu'en tant que son précepteur le jugera par le progrès remarquable qu'il aura fait, l'avançant lors dans les écrits du même auteur ou des autres choisis, enseignant les lettres humaines, propres à duire les humeurs et les mœurs des hommes à la douceur et à l'honnêteté.

SOUVRÉ. Vous n'avez point parlé de lui faire savoir la langue grecque, que je vois en si grande estime entre les hommes doctes?

L'AUTEUR. Non, d'autant qu'elle n'est que pour ceux qui font particulière profession des lettres et sans usage aujourd'hui, au respect de la latine; mais on lui apprendra, au lieu de celle-là, les langues vulgaires des nations voisines, avec lesquelles les affaires de ce royaume se mêlent ordinairement le plus, y employant les échantillons qui resteront des heures ordinaires, et d'abondant une heure aux jours de repos.

SOUVRÉ. Vous ne dites rien des poëtes, desquels le monde fait si grand cas?

L'AUTEUR. Je vous dirai d'eux ce qu'en dit un ancien: que le Prince ne doit point ignorer ce qu'ont écrit les excellens poëtes et les grands philosophes, mais qu'il se doit rendre tant seulement auditeur de ceux-là et disciple de ceux-ci, jugeant que la solidité et vérité de la doctrine de ces derniers étoit l'instruction des hommes à la vertu; les vanités et fictions des autres n'étant que pour flatter et complaire à nos sens, une voie douteuse à leur destruction. Non que je veuille mettre au rang des destructeurs les premiers poëtes des anciens Grecs qui lors étoient leurs théologiens, ne ceux qui parmi les Romains nous ont laissé infinité de beaux enseignemens; car je suis d'avis qu'ils lui soient interprétés aux heures que son précepteur estimera, sur sa capacité, être des plus commodes, mais bien ceux-là, tant anciens que modernes, qui ont perdu le temps pour le faire aussi perdre misérablement aux autres, ne l'ayant employé qu'à choses vicieuses et plus que suffisantes à détourner facilement l'homme de bien du droit sentier des actions vertueuses, quand, se laissant piper et chatouiller l'oreille aux cadences de leur mesure, ce poison emmiellé met en désordre les proportions et doux accords que la vertu a formés dans son âme. Et par ainsi il est très-nécessaire de rejeter au loin et tels écrits et leurs auteurs de devant sa présence, comme pestes sans merci de la simple jeunesse; suivant en cela l'avis du divin philosophe qui, pour mêmes raisons, ne vouloit point qu'ils eussent part ne portion aucune en sa République.

SOUVRÉ. Quand il saura le langage latin, êtes-vous pas d'avis que l'on continue à lui montrer aussi, sommairement, les autres arts, comme vous avez dit?

L'AUTEUR. Oui.

SOUVRÉ. Quels?

L'AUTEUR. Celui qui enseigne à parler avec ornement de langage; et lui en apprendre seulement autant qu'il en est besoin pour former la façon de parler et d'écrire d'un Prince comme lui, de telle sorte qu'elle soit pleine, pure, propre, serrée, élevée en paroles et en conceptions, et surtout en sa langue, sans y mêler en façon quelconque des artifices déguisés et des afféteries de ceux qui parlent en public pour plaire aux assistans, ou pour les induire, au lieu de vérité, à croire le mensonge par l'obscurcissement du pur et du lustre d'icelle; étant telles ou pareilles choses fort éloignées de la grandeur et gravité d'un roi, qui pour tout but ne doit avoir devant les yeux que la rondeur et la justice. Et d'autant que l'esprit humain est fort sujet à s'abuser souvent en ses résolutions, il sera bon qu'il sache quelque chose de l'art qui enseigne les hommes à bien raisonner, à nettoyer et démêler la vérité d'avec son contraire, afin de ne se tromper point en ses conceptions, pour former et affermir son jugement.

SOUVRÉ. Quant aux sciences, quelles lui peut-on apprendre?

L'AUTEUR. Quelques parties de celle qui nous donne à connoître les choses de la nature, sans s'égarer dans les contentions. C'est celle-ci qui fut jadis tant prisée par Alexandre qu'il l'estima ne devoir être profanée, la rendant commune à chacun, en écrivit à Aristote, son précepteur, se plaignant de lui pour l'avoir divulguée, ayant voulu que la prérogative de cette connoissance lui demeurât particulière par dessus tous les hommes, comme il l'avoit en grandeur de courage, en puissance et autorité. Et quant à la science de ce qui est par dessus la nature, d'autant qu'elle est toute contemplative, les princes et les rois tous destinés pour l'action, et ceux de France mêmement plus propres à gagner les batailles qu'à méditer ou faire des harangues, laissons-la pour ceux qui sont voués à la contemplation, et remplaçons des parties les plus utiles des sciences mathématiques. Celle des nombres tienne le premier lieu, comme l'entrée pour pénétrer à toutes; elle comprend des utilités sans nombre. Puis la géométrie, qui fait connoître les proportions et les mesures de toutes choses, avec leur usage; défectueuse sans la première et toutes deux tellement nécessaires qu'il est fort malaisé que sans icelles un prince puisse parfaitement savoir beaucoup de choses appartenant au devoir de sa charge, en temps de guerre aux fonctions militaires, en temps paisible à celles de la paix. Que la musique suive après, non pour chanter, mais pour l'écouter et prendre plaisir à celle seulement qui instruise et ne détruise point, et aye le pouvoir de ramener à son repos son esprit ennuyé de déplaisir, ou travaillé du fardeau des affaires; essayant par icelle, comme il le faut par tous autres moyens, d'entretenir la consonnance naturelle que ses actions, en si petit âge, nous font juger être dans son âme, et disposer également, par une düe proportion de tons et contrepoids diversement égaux, les intervalles inégaux et mouvemens divers de son esprit à l'exercice de la justice, qui n'est rien qu'harmonie. Ayant en main le compas et la règle, faites lui mesurer le globe de la terre, et reconnoître après, par le menu, les pièces de ce grand héritage qui doit échoir au temps préordonné tout entier en sa main; lui en apprendre, se promenant dans son cabinet, les routes et les voies, afin qu'après avoir pareillement prins langue de l'histoire sur la nature de tant de régions, des mœurs et des humeurs, des lois et des coutumes de tant de sortes de nations qui possèdent le monde, il puisse un jour, avec pleine science, bâtir ses entreprinses et porter ses desseins sur toute l'étendue de la terre habitable. Puis, élevant son étude plus haut, vers le lieu de son origine, qu'il monte de degré en degré sur le globe céleste, tenant au poing les mêmes instrumens, dont il mesurera l'immensité et la construction de ce grand édifice, reconnoîtra les êtres de ce divin palais, les demeures, les promenoirs des deux grands luminaires, les domiciles des astres et des étoiles qui comme vice-rois et lieutenans du souverain Monarque, à la mesure de leur autorité, selon leurs différens regards ou diverses inclinations, gouvernent sans cesser tout ce qui est sous eux au demeurant du monde. Il y remarquera la place du Roi son père, qui reluira un jour au ciel comme un autre soleil, lui servant lors de Nord aux actions de sa vie; et près de lui verra la sienne, où tous les deux ensemble, et le père et le fils, après avoir rendu les droits à la nature, chargés d'ans et de gloire, composeront un astre flamboyant que la postérité nommera d'eux l'_Astre des Rois de France_. La connoissance enfin de la mécanique lui sera nécessaire, pour être la science qui donne les inventions de composer et fabriquer toutes les sortes de machines, étant ici à remarquer l'inclination extrême qu'il y a de la nature. Voilà le cercle raccourci des arts et des sciences que l'on peut faire apprendre à notre jeune Prince en peu d'années, pourvu que l'on en donne le loisir.

SOUVRÉ. Je le crois, et ne se trouvera par aventure aucun ou peu de gens qui réprouvent cet ordre, ni à redire à mon avis; si ce n'est en ce que du commencement vous avez mis l'histoire au rang des abrégés, qui doit tenir le premier lieu en l'instruction des princes.

L'AUTEUR. Il est vrai, je l'ai fait; mais pour l'instruire de bonne heure en gros aux affaires de sa maison, puis en celles des autres, selon l'ordre des temps, avec intention de lui remettre en main la pièce entière après l'échantillon. Car je tiens que l'histoire est l'école des princes, et que le nôtre y doit être nourri pour y apprendre à vivre et la manière de bien faire sa charge, et se rendre meilleur par l'imitation ou dommage des autres. C'est où il trouvera des yeux pour tous ceux qui seront sous son obéissance; c'est une glace de cristal, le miroir de la vie, où il verra en la personne d'autrui louer ses actions sans flatterie, et les blâmer sans crainte. C'est un bon conseiller, sans passion, et ami très-fidèle, duquel il apprendra les dits, les faits et les conseils des princes et des grands personnages. Sa connoissance est si utile et nécessaire que, la savoir parfaitement, c'est, vivant notre vie, vivre de celle des autres qui ont vécu, et acquérir les siècles tout entiers par l'emploi fait à la lecture d'un petit nombre d'heures, hâtant notre vieillesse sans abréger la vie, en tant qu'elle est la vieillesse des jeunes gens; et par ainsi il trouvera dans cette seule école la double face de la prudence dont nous avons parlé, laquelle, tout ainsi comme elle voit, lui fera voir les choses jà passées pour se savoir souplement gouverner sur le train des présentes et pourvoir aux futures. Et de ce lieu il tirera ce maître conducteur pour le tenir inséparablement auprès de sa personne et lui donner à faire le ménage de ses actions et de ses pensées, et en effet pour lui confier sa fortune et sa vie. C'est en somme ce que je pense qui se peut proposer comme un projet pour l'accomplissement de la première partie de cette instruction.

SOUVRÉ. Vous le laissez en bonne main; nous avons tous à prier Dieu qu'assisté de sa grâce, il lui donne ce guide. Le voilà, ce me semble, savant, instruit par la piété aux choses de la foi; aux bonnes mœurs par la prudhommie; aux lettres par les arts qui lui ont apprins à droitement et richement parler, et enseigné le droit usage de la raison, donné par les sciences la connoissance des choses naturelles, celle des nombres et de leurs effets, tant sur les corps solides que sur l'entendement humain par leurs proportions et diverses mesures, et fait, sans partir d'une place, courir toute la terre, puis écheller les cieux et ouvert les moyens d'en faire les machines, pour à la fin comprendre par l'histoire l'état et la nature des affaires du monde. Mais ne pensez-vous pas que six ans de temps, continué par certaines heures, puissent suffire à cette étude?

L'AUTEUR. Oui, et sera facile en un esprit docile comme le sien, étant servi d'un précepteur soigneux, industrieux et docte, qui l'aime et qui connoisse exactement son naturel et ses inclinations. Que si l'on reconnoît être besoin encore de quelque temps, il y peut être satisfait, l'empruntant sur les deux années suivantes.

SOUVRÉ. C'est lors aussi, à mon avis, qu'il faudra commencer à lui montrer ce qui sera de sa vacation et à lui faire connoître les affaires, le faisant souvent assister au Conseil, où il verra, selon les occurrences, mettre en usage tous ses enseignemens. Et, pour ne perdre aucun temps, que ferons-nous de ces heures-là que vous avez mises en réserve pour ses autres actions?

L'AUTEUR. Qu'il les emploie à son plaisir et à passer honnêtement le temps. Il est bien raisonnable de donner quelque relâche à son esprit, et, ce faisant, avoir égard en même instant à sa santé, disposition et force corporelle, laquelle se conservera et s'accroîtra par exercices prins à propos, selon son âge, et qui soient si convenables qu'en exerçant le corps ils égayent l'esprit, et égayant l'esprit ils exercent le corps.

SOUVRÉ. Quels?

L'AUTEUR. Il y en a de diverses façons, comme est le promener, danser, sauter, courir, jouer aux barres, à la paume et au pale-mail, se promener à cheval, la chasse de l'oiseau, celle du lièvre avec des lévriers; réservant les autres plus forts et violens à plus grand âge, comme tenant aucunement de la nature de la guerre. Et tout ainsi que d'un poison de lent et languissant effet, qu'il s'abstienne des jeux oisifs et autres passe-temps où le hasard a plus de part que l'honnête industrie, s'accoutumant à prendre plaisir à toutes sortes d'exercices bienséans à sa qualité, selon les âges et la force du corps, par le moyen desquels il puisse devenir plus habile et de paroître tel à la face de tout le monde. Jusques ici nous avons recherché la voie pour donner à ce Prince la façon d'un homme de bien. Je le vois tel entre vos mains; mais ce sont vêtemens communs à plusieurs sortes de personnes; il vous faut désormais de ce Prince homme de bien en façonner un Roi. Or, d'autant que l'heure de son réveil approche, je vous supplie de me donner congé. Je verrai cependant les boutiques mieux assorties, où je prendrai des plus belles étoffes pour tailler à mon retour ses ornemens royaux.

SOUVRÉ. J'en suis content, et, fort content de cette matinée, je m'en irai trouver le Roi. Adieu donc jusques au revoir; je vous ferai savoir de mes nouvelles.

Quatrième matinée.

L'aube du jour commençoit à paroître quand, travaillé d'inquiétude pour la chaleur démesurée de la nuit, je me lève en intention d'aller au parc prendre le frais et l'occasion de donner quelques heures tout seul à mes pensées. Mais, sortant du château, je fais rencontre dessus le pont-levis d'un honnête homme venant à moi me dire que M. de Souvré m'attendoit dans la forêt, au même lieu auquel, deux jours auparavant, il m'avoit laissé, avec promesse de me faire savoir de ses nouvelles. Changeant donc de dessein et de chemin, j'arrive auprès de lui, qui se promenoit, écarté de ses hommes, et l'ayant salué et informé de la santé de notre jeune Prince: Monsieur, lui dis-je, vous me semblez plus pensif que d'ordinaire.

SOUVRÉ. Il est vrai, je le suis; car depuis ne vous ai-je vu la souvenance du sujet et des choses dont nous avons parlé, et le desir extrême d'en entendre la suite me donnent tant d'impatience que j'en perds le repos, et sans aucun relâche jusqu'à votre arrivée, sur la créance que vous venez fourni d'outils et de matière propre pour accomplir l'ouvrage. Continuons donc, je vous prie, et revêtons notre Prince de sa robe royale.

L'AUTEUR. Vous me surprenez, car n'ayant point pensé à devoir venir ici, je ne me suis pas préparé pour pouvoir à mon gré satisfaire suffisamment à votre espérance ni à moi-même.

SOUVRÉ. C'est tout un; ne vous excusez point, employez ce qui est sur vous et me dites quel est le fondement et quelles sont les principales formes des États, les parties royales et vertus héroïques dont il nous faut revêtir et orner notre Prince.

L'AUTEUR. Tous ceux qui considèrent l'ordre que Dieu a établi sous soi, en la conduite du monde universel, y reconnoissent visiblement toutes sortes de créatures sensibles et insensibles, encloses sous les cieux, être obligées à obéir et sujettes à suivre les inclinations, l'autorité et les puissances par lui données aux corps supérieurs, et de cette juste correspondance de supériorité et de subjection qui conserve cet univers, ils font ce jugement que c'est un exemplaire qui doit être imité des hommes, pour l'union particulière et générale de l'humaine société, qui se colle, se lie et s'entretient par le ciment du COMMANDEMENT et de l'OBÉISSANCE; la base des États se déjoint et dissout, se perd et se ruine quand l'injustice se couple à l'un et le mépris à l'autre. Or les hommes des premiers siècles ayant connu, ou par instinct, ou par discours, ou par expérience, le besoin de cet ordre pour leur conservation, en ont élu et élevé aucuns d'entre eux, avec pleine puissance de les régir et gouverner; et à ces fins, selon la diversité des occasions, des temps et des affaires, les uns en ont choisi un certain nombre des plus notables et signalés en prouesse et vertus; les autres ont laissé en commun cette autorité. Mais les plus sages l'ont confiée entre les mains d'un homme seul, jugeant que cette forme de commander, la première de toutes, étoit purement naturelle, la meilleure, la plus paisible, plus assurée, plus légitime, et la plus approchante de la Divinité, ayant par succession de temps quitté cette sorte d'élection au mérite des princes, donnant à eux et à leurs successeurs en héritage et les biens et la vie. Et d'autant que les peuples soumis aux princes de cette condition ont à les recevoir tels que la nature les donne, c'est un crime sans nom à ceux qui ont la charge de gouverner leur première jeunesse si, par faute de soin et de louable nourriture, ils ne deviennent bons et capables de leur vacation, la plus difficile certes, mais plus belle de toutes, ne se trouvant entre Dieu et les hommes rien de si excellent comme la royauté. C'est ici donc où il vous faut vivement travailler, étant, par le vouloir de Dieu et le choix de Sa Majesté, nommé pour instruire ce Prince, qui a porté conjointement avec sa naissance le droit héréditaire de ce noble royaume, et l'heur ou le malheur qui lui doit advenir, selon l'institution bonne ou mauvaise qu'il recevra, de laquelle vous seul serez garant à tant de milliers d'âmes, surtout au Roi, qui vous donne son fils, ainsi comme un bon père, pour le nourrir, non tant pour soi et son plaisir particulier que pour le bien et le profit commun de tous ses pauvres peuples. Puis donc que la façon de commander à la royale nous représente la divine, et que le Roi est l'image de Dieu gouvernant toutes choses, voire même un Dieu humain en terre, jà n'advienne qu'en la personne de ce Prince si cher à cet État, au lieu de cette image il se forme un fantôme ou quelque Roi en apparence, semblable à ces grands colosses qui n'ont rien que la morgue, ne fermeté que sous la pesanteur de cette masse oisive dont il sont composés, et ne paroissent que par l'extérieur, ayant pour contrepoids le creux de leur poitrine plein de vieille ferraille, de bourriers et d'ordure, et qui pour n'avoir été plantés de droite ligne dessus leur piédestal, grosses masses muettes, sans mouvement ne sentiment aucun, penchent premièrement, puis tout-à-coup fondent dessous leur propre faix. Mais vous n'aurez, à mon avis, à craindre pour ce regard; car ce Prince étant déjà si sûrement planté dessus le cube de la vertu, c'est-à-dire si bien instruit en la connoissance de Dieu et de soi-même, et son âme héroïque tellement balancée d'une si juste proportion par les préceptes de la piété et de la prudhommie, il faut croire plutôt de lui que les appâts, les mouvemens et les secousses des choses vicieuses n'auront jamais assez de force pour le faire branler, et qu'ainsi faisant, il cueillera les fruits d'un prince vertueux, ne se trouvant pas seulement homme de bien pour soi, mais pour tous ceux qui tomberont en sa subjection, lesquels considérant ses actions, se régleront eux-mêmes sur le patron de sa vertu et de sa bonne vie:

_Car les rois sont toujours des peuples les objets, Et tels comme ils seront, tels seront leurs sujets._

Cette imitation engendrera dedans leurs cœurs de l'amour envers sa personne, l'affection, l'inclination et la facilité de ployer sous le joug de son obéissance. Oh! que c'est une sûre et fidèle garde pour un roi que son intégrité, l'une des causes principales d'un règne heureux, paisible et perdurable!

SOUVRÉ. Dieu lui fera la grâce, s'il lui plaît, de voir ce que vous dites; mais puisque notre Prince est ordonné du ciel pour commander à l'avenir en Roi, quelle est la fin de sa vacation?

L'AUTEUR. C'est le bien du public; car ores que les rois soient nés pour dominer en terre, de pouvoir souverain, si doivent-ils penser que ce n'est point par eux, et reconnoître cette confession qu'ils font au frontispice de leurs écrits publics, de tenir leurs royaumes de la grâce de Dieu, qui les oblige par icelle d'avoir le soin du salut et du bien et sûreté des peuples, et que c'est abuser de la charge de préférer leur intérêt particulier à celui de la république, ne jugeant pas que l'intérêt du peuple est le pur intérêt du roi, qui ne diffère du tyran qu'en cette circonstance. Qu'il reçoive donc cette loi venant du ciel pour première leçon, et la retienne tous les jours de sa vie, en usant envers ses sujets ainsi que Dieu le fait comme bon père envers ses créatures, prévoyant et pourvoyant entièrement à leurs nécessités, et qui veut être par les hommes jalousement qualifié de cette qualité, les nommer et tenir pour ses propres enfans, que notre Prince ne la méprise point et en fasse les œuvres sur le partage qui lui en sera fait par sa divine volonté; n'estimant pas moins honorable le beau titre de père du pays que celui-là de roi; car comme un père est naturellement le monarque d'une famille particulière, un roi l'est d'un royaume composé de plusieurs. Sur quoi il considérera qu'étant né, comme il est, dedans cette royale et ancienne famille qui domine sur les François, c'est pour y être le maître un jour et commander sur eux, non point en étranger, les gourmandant outrageusement pour satisfaire à l'abandon de ses cupidités, mais en père et en roi, ayant toujours devant les yeux ces paroles du peuple saint et celles de son roi: _Nous sommes, Sire, vos os et votre chair, et vous êtes mes frères et ma chair et mes os_; pour y apprendre que le devoir d'un bon et sage roi, c'est de conduire et gouverner son peuple avec amour de frère et charité de père, s'il en veut retirer une franche et prompte obéissance. Nourrissant donc dedans son âme une si sainte intention, il régira ses peuples, les contenant en leur devoir par une juste égalité, mère, nourrice et gardienne de toutes choses, armé de la JUSTICE et tenant en sa main cette balance qu'il a portée du ciel à sa nativité, rendra et fera rendre sans fléchir à chacun le sien:

_Contregardant le bon, punissant le coupable_;

et commencera à exercer en sa personne le pouvoir de cette vertu, comme première des fonctions royales, réglant en soi les appétits désordonnés des passions de l'âme, afin qu'étant juste pour soi, il le soit pour le peuple. Ce seroit entreprendre d'ôter au monde le soleil à celui qui voudroit ôter au prince cette vertu que l'on reconnoît être d'une telle importance qu'un roi en perd sa qualité, et souvent son État, par faute de ce fondement, le fondement d'un État légitime. Ayant donc à commencer en soi l'exercice de la justice, et la justice étant l'effet et la fin de la loi, et la loi l'ouvrage du prince, fait par le ministère de la raison, qui ne diffère de la justice que de nom, il se doit rendre exactement soigneux de la bien conserver, en s'obligeant lui-même à la loi, reine des hommes et des dieux, c'est-à-dire engager toutes ses actions aux conditions d'icelle, sous les règles de la raison, vertu particulière que Dieu a mise pour différence entre nous et les bêtes. Ne fera point comme aucuns princes, par aventure mal conseillés ou peu prudens, qui n'estiment souverain bien en leur empire que de n'avoir rien par-dessus eux qui leur fasse la loi; sans considérer que les bonnes lois ce sont les chaînes et les liens qui retiennent en corps les parties de l'édifice du royaume, non plus un royaume, mais un pur brigandage, quand on les voit anéantir ou se lâcher sous l'effort du mépris ou de la violence. Cette submission élevera son honneur et ses gloires, et rendra ses sujets plus souples, voyant leur Prince tout le premier donner les mains à la raison, sous laquelle il fera des justes lois pour faire vivre ses peuples en sûreté sous ce couvert; et comme il en sera l'ouvrier, la garde aussi et la direction lui demeureront propres en souveraineté, pour dominer, en sorte qu'il ne soit fait aucune injure aux plus accommodés, et empêcher que par faveur, par haine ou autre passion, les plus puissans n'oppressent les débiles, ains en reçoivent tous, selon les lois, un traitement égal; par ce moyen se rendant immortel, car il est bien certain que ces deux grandes vertus, Piété et Justice, canonisent les princes. Fasse peu de nouvelles lois, la multiplicité étant indubitable marque d'une insigne corruption dans le corps d'un État; les vraies lois ce sont les bonnes mœurs. Et puis un jour il doit entrer en la possession d'un royaume comblé de bonnes lois, toutes fois accablé dessous la pesanteur du tas de ces formalités qui en ont prins la qualité et occupé la place, par la malice industrieuse de quelques-uns, qui ont rendu vénale la poursuite de la justice, et convertie en un métier de sordide déception. C'est un mal envieilli où il faudra qu'il remédie à temps, avec prudence et bon conseil, faisant faire une élection de toutes les meilleures lois, pour en garder l'usage.

SOUVRÉ. J'approuve fort cette doctrine; elle est de Dieu, tout juste, et la justice même. Mais il n'est pas aussi tant rigoureux qu'il n'en relâche aucune fois pour donner lieu à sa miséricorde; et m'est avis que parfois notre Prince en doit user ainsi, y apportant quelque adoucissement.

L'AUTEUR. C'est la vérité, et si cette clémence, bien qu'elle semble un peu gauchir à la justice, ne donne pas moins de lumière et d'assurance à la grandeur des princes quand ils en usent avec discrétion. Cette vertu est des plus grandes, toute royale, et conforme à l'humanité, et, mieux qu'à nul autre de tous les hommes, bienséante à un roi, qui est, comme l'on dit, en plein drap pour la mettre en usage, tenant de pouvoir souverain en sa disposition la vie et la mort de tant de créatures. Il en usera donc avec jugement, selon les temps, les personnes, les lieux, la nature des crimes et autres circonstances, lesquelles par la diversité de leurs changemens peuvent rendre coupables et faire châtier des hommes qui auront fait quelque chose louable, et juger même être faute un fait advenu d'aventure. Qu'il pardonne avec mesure, non point à chaque bout de champ, rendant sa clémence commune; car faire grâce sans distinction considérable, c'est introduire le désordre et la confusion, et faire planche à la foule des vices. Ce n'est pas une plus grande cruauté de ne donner aucune grâce que de l'octroyer indifféremment à chacun; si d'aventure la douceur et l'aigreur balancent au forfait du coupable, qu'il frappe coup sur la balance, la penchant à l'humanité. Ainsi qu'il soit humain; l'excessive rigueur est mère de la haine, mauvaise gardienne non-seulement de la principauté, mais de la propre vie du prince souverain, et recherche plutôt de se faire obéir par amour que par crainte, comme Dieu le demande de nous. Par ces moyens il se rendra aimé, et sous cette amitié assurera sa vie, maintiendra d'une telle façon l'honneur de son État, jusques à la vieillesse, qu'il pourra le consigner en mourant à sa postérité, pour en jouir et le posséder en paix jusques à pareil âge: enseigné par expérience qu'il n'y a point de citadelle plus forte pour un roi que de n'en avoir que faire, comme sera celui qui fera sa citadelle du cœur ses sujets, auquel les régimens de gens de pied et les gardes du corps ne serviront que de parade. Fera punir à la rigueur les fautes d'importance et préjudiciables à la chose publique; pardonnera les siennes: car de venger ses injures, bon au particulier, non à un roi, sans déroger à la grandeur de sa majesté. Il sera donc

_Prompt à merci, tardif à la vengeance_;

et se mire pour ce regard dedans les actions du Roi son père, lequel donnant par préférence ses intérêts particuliers aux offenses publiques, n'a point trouvé plus de secours en sa grande valeur qu'en sa rare clémence; ayant par les rayons d'icelle, comme un puissant soleil, dissipé les épaisses obscurités et profondes ténèbres où ce pauvre royaume étoit enseveli, lui redonnant le jour et la sérénité dont il jouit et s'éjouit par toutes ses parties. Il y contemplera son infaillible Foi qui le fait triompher de tous ses ennemis. Cette vertu est du tout nécessaire au prince aimant l'honneur, le bien public et ses propres affaires; c'est la matière dont se fait le ciment du fondement de la justice, le seul lien le plus étroit et plus commun des conventions des hommes. Cette vertu qui se peut dire la source des vertus, contient en soi le pouvoir et la force des autres, et rend le prince très-assuré qui se trouve couvert de ce bouclier à toute épreuve. Que notre Prince en fasse état, et pense mûrement avant que de promettre et de donner sa foi, mais la maintienne après inviolablement, demeurant ferme comme un rocher en ses paroles et promesses; et ne tende l'oreille pour se la laisser empoisonner à ces âmes perdues qui le voudroient persuader d'en pouvoir autrement user, pour l'espérance de la douceur d'un intérêt particulier ou profit déshonnête, ou pour autre sujet, dessous le masque de quelques faux prétextes, qui, pour cachés qu'ils soient, se découvrent à la fin, à sa honte et ruine. Un prince, voire un homme privé, sans cette vertu c'est un corps privé d'âme. Dieu hait l'homme parjure et l'en punit; Dieu est fidèle, le prince le doit être puisqu'il en est l'image. Et d'autant que l'on voit faillir et se perdre le plus souvent les hommes élevés en degré souverain de la bonne fortune, pour se laisser porter légèrement à l'essor par le souffle des vents impétueux de la présomption, de la superbe et de l'orgueil, dédaignant trop outrageusement ce qui se trouve au-dessous d'eux, voire tout ce qui est égal à eux; que notre Prince ne fasse pas ainsi, mais dressant ses actions au niveau de la modestie, vertu gemelle de la clémence, bannisse de son âme et de sa Cour cette peste de vanités tant ordinaire et comme domestique à la suite des grands, des princes et des rois. Qu'il considère que si Dieu l'a fait naître d'autre condition que le commun des hommes, que la puissance qu'il a sur eux ne le rend pas moins homme, ni pétri d'autre pâte; que le plus grand en dignité, ce n'est qu'un peu de poudre haut élevée qui doit être dans peu de temps ravallée à l'égal des plus viles; que Dieu surhausse les petits et abaisse les grands, fait un sceptre d'une houlette et le change quand il lui plaît au soc d'une charrue; qu'au monde il n'y a rien de si fragile que la vie de l'homme; qu'un fier lion sert souvent de carnage aux moindres animaux et qu'il n'y a dessous le ciel aucune chose de plus certaine comme l'incertitude et la mobilité des affaires humaines. Fasse paroître sa modestie extérieurement, se rendant doux et affable à chacun selon sa condition, courtois à la noblesse, aux hommes d'âge mêmement et aux vieux cavaliers; car plus un prince est grand en dignité, plus il élève sa grandeur par cette courtoisie; il suffit de pouvoir. En son parler fuie le trop et le trop peu, le composant de douceur et de gravité; d'autant qu'il est bien plus séant de voir aux hommes les oreilles ardentes à écouter les paroles d'un roi ou prince souverain que languissantes et saoules de l'ouïr trop parler. Ne mente point, loue le bien, blâme le mal aussi, sans toutesfois prendre plaisir à faire profession d'injurier, de se moquer, ne vertu de médire. Cela tient du faquin et du bouffon, et rien du souverain, qui ne doit retenir en ses actions, ne même en sa pensée, aucune chose de l'obscur du vulgaire; puis, d'en user ainsi, les courages se piquent, les volontés s'égarent et s'aliènent sans retour aucunes fois les plus entières affections. Soit accessible, mais non commun à ses sujets; soit prompt et patient à donner audience; écoute tout, juge de tout sans passion et soit considéré à faire ses réponses, et jamais n'offense personne de fait, et ne rebute de parole fâcheuse ceux mêmement que la nature des affaires contraindra de parler à lui, ains les écoute paisiblement, ne permettant qu'ils se retirent de devant sa présence sans en recevoir quelque contentement, afin que toute l'obligation et le bon en demeure à lui seul, et le mécontentement, s'il en échet après, retombe sur le dos de ceux qui feront ses affaires, croyant qu'il n'y a moucheron qui ne porte son ombre, ne si petit chat qui ne porte sa griffe; et qu'il ne se voit rien au monde de si ferme ne si bien établi qui ne puisse être endommagé ou recevoir atteinte par chose plus débile; et que par un dépit ou une indignité, aucunes fois, selon l'occasion,

_Un sujet courageux peut détruire un empire_.

Qu'il soit propre, non excessif en sa vêture, et laisse aux femmes ces curiosités; la sienne principale soit l'ornement de son âme, la préférant aux parures du corps. En usera de même au manger et au boire, s'accoutumant à tout, mais sans participer aux dissolutions de ceux qui en font ordinaire. Qu'il fasse règlement en sa maison une honorable et splendide dépense, et soit toujours accompagné d'une troupe choisie et magnifique suite. Bref, qu'il compose tellement sa parole, son port, sa contenance, ses gestes et ses pas, et ses autres actions, que sa naïve et naturelle majesté n'en puisse jamais recevoir aucune flétrissure; car elle est très-puissante et nécessaire, autant ou presque plus que la vertu, pour le chef d'un empire. Qu'il soit libéral; la libéralité est vertu propre pour un roi; elle consiste en une légitime dispensation des récompenses et bienfaits envers ceux qui les ont mérités par services louables faits à l'État ou à sa personne. C'est l'étai et l'appui d'une juste domination; que notre Prince en use à la proportion de ses commodités, selon les hommes et le temps, avec jugement et mesure, de peur que par l'excès et la profusion, la libéralité ne s'épuise d'elle-même, et la source en tarisse, et soit contraint après, pour y fournir, de recourir aux moyens illicites. Par les mains de cette vertu, le prince garde et retient ceux qui l'aiment, remet en voie les dévoyés et range aucunes fois les plus fiers ennemis. Et pour autant qu'il n'y a rien aux actions des hommes de plus brutal et odieux envers Dieu, que de les voir prostituer comme en dépit de la raison, et se donner en proie à l'appétit des sens, aux plaisirs de la chair, que notre jeune Prince, pour éviter leurs douceurs trompeuses, suive la chasteté, comme l'une des tutrices de la santé du corps, et l'un des contrepoisons des souillures de l'âme; et d'un même temps ramène la colère et la dompte du tout; ou se garde du moins que cette passion ne le transporte et le porte au péché. Qu'il ne la couve point, ains plutôt la fasse paroître, pource que la colère retenue et cachée se forme en haine, et cette haine avec le temps en desir de vengeance, et ce desir enfin se convertit en cruauté. Et si d'aventure vous remarquez en lui tant soit peu d'inclination à cette humeur soudaine, il y faudra soigneusement veiller, à ce que par une habitude continuée, sous la douceur de vos enseignemens, il se rende le maître de cette passion, de conséquence très-dangereuse quand elle trouve place dedans l'âme d'un roi, qui peut tout ce qu'il veut. Ne le rudoyez point; il penche plus à la mansuétude qui procède du sang, que vous embraseriez, et ce faisant par succession de temps se corromproit tout ce qui est en lui de bonté naturelle. Roidissez continuellement contre un homme colère, vous en ferez un furieux. Que si ce Prince échappe aucunes fois, gauchissez souplement à ses promptitudes, les arrêtant par une vive et gracieuse répréhension qui lui puisse donner une appréhension honteuse de la faute commise, ou que ce soit par les exemples des actions d'autrui, par les raisons ou par autres détours; mais principalement comme en ses autres imperfections, par le respect et la crainte du Roi, disposant doucement toutes ses volontés par le point du devoir et de l'honneur, à faire joug dessous la révérence de ce nom seul. Ainsi vous le rendrez à soi, vous le rendrez à la raison, et à telle créance que vous voudrez qu'il ait, qui sera celle-ci: Qu'un prince doit avoir touche franche dessus le vice, et ses actions toutes frappées au coin de la vertu, et qu'en ceux de cette qualité, il n'y a vice ne défaut aucun qui soit indifférent. Car les vices d'un prince sont plus à craindre que ne sont pas les ennemis naturels de l'État; ceux-ici peuvent être vaincus et déconfis entièrement en un jour de bataille, les autres non, qui font ferme et demeurent en pied aussi longtemps comme le prince en la lumière de la vie. Les ennemis ne font qu'effleurer la campagne, mais les vices du prince, c'est en camp clos une armée invincible, qui perd et qui corrompt les bonnes mœurs, sape et détruit les lois, et à la fin renverse de fond en comble et l'État et le prince. Pour faire tout ceci, il est besoin d'avoir un magnanime et généreux courage, recommandable en tout, mais non moins estimé à subjuguer les sales et vicieuses passions qu'à vaincre et à surmonter les traverses du monde. Or cette magnanimité est convenable à tout homme, pour abaissé qu'il soit de sa condition, mais du tout à un prince, et paroissant plus à clair haut élevée sur un trône royal, au milieu d'une Cour, où plus elle se trouve rare, plus elle est admirable. Que notre Prince donc, qui la tient de sa nature, ne s'en relâche point, pour s'empêcher de fondre dedans le calme de ses prospérités, et de couler à fond durant les tourbillons de ses mauvaises fortunes, et pouvoir essarter tout d'une main les superfluités, jusques aux moindres, qui tiendront à son âme, s'il aime Dieu, l'honneur du monde et la conservation d'une honorable renommée, l'unique but des actions d'un prince, pour la garder sans tache durant sa vie, et la laisser après en héritage à ses enfans, et en exemple aux princes à venir, par les labeurs de quelques-uns qui auront prins la peine d'enregistrer ses plus beaux faits pour les donner avec leur nom à la postérité. Tels instrumens ne lui défaudront pas lorsqu'il les aimera, donnant honnête récompense au mérite de leur vertu; et ce faisant, n'aura que faire de souhaiter comme Alexandre; pour un Homère il en trouvera cent qui sacreront son nom, son los et sa réputation à l'immortalité.

SOUVRÉ. Il est certain que les princes doivent aimer donner du bien et de l'honneur aux hommes qui font profession des Lettres, lesquels par leur docte industrie rendent la vie à leur vertu, qui mourroit avec eux ensevelie au fond d'une éternelle sépulture. N'ajouterez vous rien de plus à ces derniers propos?

L'AUTEUR. Non, Monsieur, en voilà pour ce coup la dernière des fleurs de lys dont nous avons semé le champ de son manteau royal, et en cet équipage il nous le faut instruire et le rendre capable de pouvoir dignement à l'avenir tenir le trône de ses pères, lui mettant en la main le gouvernail pour lui apprendre à conduire l'empire. Or c'est ici qu'il aura bon besoin de se laisser entièrement guider sous la boussole de la Prudence, dont nous avons parlé, il y a quelques jours, comme étant très-utile à tout homme aux actions privées, et du tout nécessaire à celui-là qui tient en chef le timon des affaires publiques, ayant à emprunter de cette vertu la connoissance des détours et des voies par où l'on peut avec dextérité venir à bout ou se garder de quelque dessein impossible à la force, et à faire comme le bon pilote qui prend le vent de rumb en rumb pour entrer sûrement dedans le port, n'ayant pu l'entreprendre par la plus courte route, sans danger du naufrage. Mais d'autant qu'il est malaisé de donner des préceptes et des règles particulières pour acquérir cette vertu, et qu'un chacun s'en doit faire, prinses sur la nature de la diversité des circonstances de tout cela qui peut tomber aux actions humaines par l'expérience d'autrui, ou par la sienne propre; et par ainsi étant très-difficile qu'un prince souverain puisse être de soi-même, et par les seules forces de son entendement, assez capable de manier les affaires de son État, comme il seroit à souhaiter tant pour le repos de son esprit que le bien de son peuple, il sera nécessaire de mettre de bonne heure auprès du nôtre des personnages de probité et suffisance reconnue qui en aient le soin, les uns pour le conseil et pour l'instruire aux affaires, et les autres pour le service et la conservation d'une si chère tête, et tous ensemble si gens de bien, qu'il ne se perde pour en être autrement, aucune chose en lui de cette bonne et sainte nourriture qu'il a prinse jusques ici. Vous y êtes déjà pour la personne, avec autorité de commander en sa maison et en sa chambre; il vous faut un second en sa garderobe qui soit homme de qualité, d'âge et de prudhommie, car c'est par ces deux portes que le vice ordinairement fait son entrée, puis dans les cabinets, et de là glisse son poison dessous les feuilles du plaisir dedans l'âme des jeunes princes, quand ceux qui en portent les clés n'y font pas bonne garde.

SOUVRÉ. Nous voilà maintenant sur un sujet de très-grande importance pour l'honneur et le bien de notre petit Prince; mais nous entretenant, allons vers le jardin pour y apprendre des nouvelles du Roi. Plût-il à Dieu avoir pu reconnoître quelle en seroit sa volonté sur cette élection; nous serions hors de peine, n'ayant plus qu'à la suivre. Il n'y mettra rien en oubli, étant père qui aime si chèrement ce fils, et roi si plein d'expériences qu'il ne s'en trouve aucun vivant, ni entre ceux qui ont vécu, un autre de pareil, qui ait comme lui acquis une plus grande connoissance en tout ce qui se peut des affaires du monde, pour avoir, dès ses plus tendres ans, si souvent éprouvé et combattu si vertueusement les inconstances de la fortune. Ce n'est pas une chose des plus aisées à un prince de bien savoir faire le choix de ses serviteurs, et de juger à quels usages ils peuvent être propres; il y faut du jugement, de la prudence et de la dextérité, sa réputation, à mon avis, étant beaucoup intéressée en la bonne ou mauvaise élection d'iceux. Et pource je desirerois de faire remarquer au nôtre quelques indices pour n'y être point abusé, mais principalement certaines marques pour lui apprendre à reconnoître les flatteurs dessous le masque d'affection; estimant que la flatterie entraîne avec soi toutes les autres qualités de mauvais serviteurs, et qu'il n'y a aucune sorte d'infection ne de peste plus dangereuse autour des princes comme l'haleine de telles gens, suffisante de perdre et de corrompre les meilleurs, les plus sains et plus fermes, et bien souvent de renverser, rez pied rez terre, et eux et leurs empires.

L'AUTEUR. Il est certain qu'en cette élection il y va de l'honneur et du bien, voire j'ajouterai de la vie du prince, qui sont en sûreté entre les mains et en la confiance d'un serviteur fidèle, aimant son maître de tout son cœur, sans dissimulation, et sans avoir en sa pensée aucun dessein à son propre avantage. Vous avez bien jugé de l'humeur des flatteurs et des effets de la flatterie, marque assurée d'un bas et lâche cœur en ceux qui la recueillent avec plaisir et s'y laissent piper, autant et possible plus qu'aux autres qui en usent seulement à dessein de faire leurs affaires. Ce sont ces vermisseaux qui ne s'attachent qu'aux bois plus tendres et délicats, c'est-à-dire à ceux-là qui sont de plus facile et meilleure nature, comme elle est plus communément aux premières années de la jeunesse, qui se laisse ronger facilement et perdre sans remède par cette vermoulure, si de bonne heure l'on ne s'en donne garde, étant très-difficile à découvrir, d'autant que cette vermine porte cachée dessous le voile d'amitié l'amorce venimeuse dont elle fait la prinse de ceux qu'elle pourchasse; puis en ce qu'il n'est rien tant naturel à l'homme que l'amour de soi-même, qui lui aveugle le plus souvent de telle sorte les lumières du jugement, qu'il ne voit non plus qu'une taupe en plein midi dans ses plus lourdes actions, et se flatte plus que nul autre dedans l'impur de ses propres fautes. C'est l'une des plus grièves maladies qui puisse saisir l'entendement humain, qui cependant qu'elle lui dure, ne voit rien qu'à travers le verre de ses fausses illusions, et peu à peu le fait glisser dedans les piéges de la présomption, meurtrière passion de la vertu et des idées vertueuses. Mais s'il y a quelque moyen pour découvrir l'hypocrisie de ces galants, en voici quelques uns entre plusieurs des plus communs, à mon avis indubitables. Vous les verrez en général souplir comme couleuvres et complaire en toutes façons, couler toujours sans résistance aucune de fait ne de parole, et surpasser aucunes fois les vrais amis et plus fidèles serviteurs, en soin, en diligence, et en tout autre témoignage qui se peut rendre d'une sincère affection. Ayant connu qu'il n'y a rien entre les hommes qui les oblige plus étroitement que de se voir aimés et voir aimer pareillement les mêmes choses qui leur sont agréables, et par ainsi faisant le guet assiduellement, comme des chiens couchans pour prendre le gibier, et reconnoître les défauts de la place sur laquelle ils ont fait dessein, jugeant que la complaisance est la seule machine propre pour s'en faire les maîtres. Ils s'étudient à imiter entièrement, et à tromper en imitant les mœurs, les complexions et les façons de faire, et tous les exercices où ils s'apercevront que le prince prendra plaisir. S'il est voluptueux, ils seront des Sardanapales; s'il est d'humeur colère, ils seront furieux; s'il est mélancolique, ce seront des Timons; s'il contrefait le borgne, ils se feront aveugles; s'il a la goutte au bout du doigt, ils feindront de l'avoir nouée par toutes les jointures; si les Lettres lui plaisent, ils auront toujours en parade un livre pendant à leur ceinture; et s'il se plaît à la chasse du fauve ou de la bête noire, ils porteront dedans leur sein les meutes à douzaines et, sans partir d'un cabinet, avaleront les forêts toutes crues. Ces gens ici, gens sans honneur, qui n'ont non plus de honte qu'ils ont de conscience, pleins d'artifices dissimulés et doubles, on les verra railler, mentir effrontément, médire, bouffonner et tirer de leur forge des petits contes pour lui donner à rire, frappant aucunes fois sur leurs intimes amis et sur eux-mêmes, plutôt que de n'avoir aucune chose à lui dire, ne tâchant qu'à complaire à quel prix que ce soit; faire parfois de bons offices en public pour être crus, et assommer après, comme on dit, dessous la cheminée; dire du bien pour avoir loi de nuire, ne parlant qu'à demi; tous variables à dessein en leurs opinions, donnant au noir la blancheur de la neige, à la blancheur la noirceur de l'ébène, et réprouvant, selon l'occasion, ce qu'ils auront auparavant loué, puis exaltant jusques au neuvième ciel les mêmes choses qu'ils auront réprouvées et ravalées jusques au centre de la terre; et, comme vrais coqs de clocher, vous les verrez pirouetter au gré du vent des volontés du prince, ou, naturels caméléons, prendre le teint, quand bon leur semble, de toute sorte de couleurs si ce n'est de la blanche, figure de la probité. Ils sont mouvans, actifs et assidus, et vont chauffant la ceinture à chacun, s'entremêlent de tout. Ils savent faire tout, ils sont tout, ils font tout, et devant lui les bons valets, faisant valoir impudemment des services non faits ou à faire, en parole, se présentant souventes fois sans respect et sans sujet à des imaginaires, jusques à souffler sur le manteau, ou le poil ou la plume qu'ils n'y auront point vue. Jamais tant serviables, voire invincibles, que aux choses déshonnêtes, ne moins qu'aux vertueuses; car s'il se parle de porter le poulet, ils élancent la main tout les premiers pour en faire l'office; si d'envoyer quelqu'un avancer le piquet, ces vaillans à dessein planent muets et coulent doucement, se retirant commes limaces sous la voûte de leurs coquilles; ne s'attachent jamais qu'à la partie la plus brute de l'homme, ne chatouillant que les gales de son âme, afin de l'éloigner tant qu'ils pourront hors des voies de la raison, pour y planter au lieu une humeur fainéante, mollasse et sans saveur. Boivent souvent sans honte les affronts qu'ils reçoivent de leur effronterie, mais, sans démordre leur dessein, suivent toujours de même leur première brisée, disant qu'il n'y a qu'eux qui gouvernent la Cour, qui gouvernent le roi. Entre leurs artifices plus déliés et le charme de la louange dont ils abusent étrangement, nommant monarque le prince qui n'aura que trois pouces de terre, celui du nom d'Hercule lequel sera sans courage, et du nom d'Adonis un plus difforme que Thersite; et par la force d'icelui voit-on aucunes fois, comme se défiant de leur juste valeur, s'ivrer et s'endormir les cœurs plus généreux au récit de leurs vaillantises, souffrant même avec plaisir d'avoir les oreilles grattées de choses controuvées en leur honneur, tant ils ont agréable la mélodie de ces cautes sirènes, et d'avaler si doucement le breuvage de cette Circé qui les transforme insensiblement, et rend semblables à la fin aux compagnons d'Ulysse. Mais le pire de tous est celui qui se plaît à les aimer et à se flatter soi-même; il n'y a plus alors d'espoir de guérison pour cette maladie si familière, et comme naturelle à l'esprit des plus grands, lesquels ayant mis une fois cette foiblesse en vue de chacun n'ont jamais faute de ces amis de plâtre qui accourent à eux de toutes parts, et les rendent semblables à la fin à la chouette mise sur la tonnelle, au milieu d'une plaine, environnée d'oiseaux de toute espèce, lesquels dessous la douce feinte de leur jargon, gazouillent et se moquent de son aveuglement et de sa turpitude. Voilà ce peu d'observations qui s'est pour cette fois représenté à ma mémoire, touchant cette sorte de faux visages qui, par le grand malheur des princes et des rois, font leur repaire coutumier au milieu de leurs Cours, dans leurs conseils, dans leurs palais, dedans leurs chambres, dedans leurs cabinets, où, en toute saison, elles trouvent de quoi à faire proie de tout âge; étant ainsi très-mal aisé que leurs enfans y puissent recevoir telle instruction comme il la faut jusques à l'âge de jugement, ni possible plus outre, sans ressentir en quelque sorte l'infection de ces oiseaux de mauvais augure, contre laquelle il ne se trouve qu'un seul moyen pour prévenir cette contagion.

SOUVRÉ. Par ce que vous m'en avez dit, au pied je reconnois la bête; mais je vous prie, découvrez moi cet antidote pour préserver notre Dauphin de ce poison si artificieusement déguisé.

L'AUTEUR. C'est cettui-ci, dont la propriété fut jadis révélée par l'oracle, compris en ces trois mots:

_Connois-toi toi-même._

SOUVRÉ. Comment en faut-il user?

L'AUTEUR. Quand il entendra quelqu'un louer son nom, admirer ses vertus, magnifier toutes ses actions, le nommant prince juste, clément, fidèle, libéral, courageux, courtois, doux, et galant entre les dames, et l'honorant de telles ou de pareilles qualités vertueuses, qu'il entre en soi-même pour y faire une vive recherche de la vérité, éprouvant ces paroles sur la pierre de touche du jugement intérieur, qui ne peut s'abuser, pour reconnoître si elles sont de bon ou de mauvais aloi, et considère à froid s'il ressent en son âme du repentir ou de la honte de n'être rien moins que cela, la connoissant au contraire souillée d'iniquité, de cruauté, d'infidélité, de sordide avarice, de brûlante colère, pleine de peur, de lâcheté, et tout-à-fait pourrie de passions honteuses et vilaines de la chair; et croie alors que ce sont des flatteurs insignes qui se moquent de lui à ses dépens, de ceux de son honneur et de sa conscience. Mais si par son malheur il néglige de faire cette recherche et en méprise la procédure; s'il prend plaisir à recevoir pour bons ces faux titres et qualités menteuses, et si la honte divulguée de son erreur ne le ramène point, ains lui sert d'un aiguillon plutôt que d'une bride, fasse le fin tant qu'il voudra, le mal est sans remède et son État en voie de ruine. Or ce sera de votre soin, Monsieur, à prévenir en lui par une bonne nourriture tous ces défauts et les malheurs qui les suivroient de près. Je veux espérer pourtant de la grâce de Dieu, que ce jeune Prince, durant sa vie, produira et des fleurs et des fruits par ses entières et saintes actions qui ne démentiront aucunement la nature de ce bon plant que vous aurez enté dessus les sauvageons des premières années de son âge.

SOUVRÉ. Je le desire et l'espère, et de le voir ainsi quand il sera, comme vous l'avez dit, instruit en la piété, aux bonnes mœurs et à la doctrine, y ayant ajouté ce qui lui touche de savoir pour se rendre capable de gouverner dignement un royaume. Mais il est tard, et, ce sujet de long discours, je suis d'avis de le remettre à demain et que ce soit au portique de Neptune. Voilà aussi le Roi qui se retire par le jardin, et j'ai à parler à Sa Majesté avant son dîner. Adieu, il me faut un peu hâter le pas.

L'AUTEUR. Bonjour, Monsieur, je ne faudrai à m'y trouver de bon matin.

Cinquième matinée.

A peine il étoit jour lorsque je m'éveillai, touché de crainte de faillir à M. de Souvré, et m'étant levé soudain, je m'achemine vers le portique de Neptune, où je le trouve ne faisant que d'y arriver. Puis, après quelques propos communs, nous promenant, il parla en cette sorte:

SOUVRÉ. Quand je viens à considérer en combien de façons nous sommes obligés à reconnoître les assistances de la bonté de Dieu, celle qui me touche plus vivement au cœur, comme la principale, c'est la miraculeuse conservation de la personne du Roi, ayant, depuis l'heure de sa naissance jusques à celle-ci, prins un soin particulier de conserver sa vie aboyée de toutes parts, contre laquelle on a tant conspiré de fois, et depuis et devant que lui avoir ôté de dessus de son chef la couronne d'épines pour y poser une couronne d'or, lorsqu'il se portoit jusques au centre des périls pour l'assurer à son prédécesseur, a fait cesser les persécutions ouvertes et cachées, dont le cours de sa vie avoit été suivi sans intermission. Comme fauteur du droit et protecteur des rois, il a béni ses travaux et ses armes, en ayant reconquis l'héritage de ses ancêtres, et par icelles rendu la paix universelle à ses sujets, domptant ses ennemis tant dedans que dehors le corps de son royaume, et à la fin pour le comble de ses faveurs et bénédictions, il lui a donné un fils, et un tel fils si à propos, qu'il semble avoir voulu combler en sa personne sa vieillesse de joie et de consolation, et arrêter en lui pour jamais son repos et celui de son peuple. En somme, il ne se voit, en tout le cours de cette vie, que des miracles faits pour le garder et le conduire de sa main sur ce trône royal qui lui étoit débattu, mais dû par les droits de nature et les lois de l'État. Or maintenant, encore qu'il travaille, comme l'on voit, avec tant de soucis au rétablissement de toutes choses, que la longueur et l'opiniâtreté des discordes civiles avoient réduites en une étrange confusion, il ne faut point douter qu'il ne pense souvent à la nourriture de son Dauphin, et ne desire comme père de le rendre (s'il est possible) accompli comme il est, et comme Roi d'emporter un jour au ciel l'étroite obligation de ses pauvres sujets, pour les avoir tirés à bord et sauvés du naufrage, avoir établi leur repos, et leur avoir enfin laissé, comme il fera, un Roi de sa façon. Mais pour revenir à nos discours des jours précédens, je reprendrai le fil de votre projet, que j'approuve fort; car vous l'avez prins par le bon bout, disant que la première sagesse en l'homme c'est de connoître, aimer et craindre Dieu, pour le servir après selon sa volonté, et qu'il faut de bonne heure vivement imprimer cette doctrine en l'esprit de ce jeune Prince, comme la seule qui produit les vertus, règle nos mœurs et nos actions, et engendre la paix et la tranquillité en l'âme de chacun, et celle qui guide nos pas et nous ouvre la porte à la vie éternelle; qui apprend aux rois à reconnoître les foiblesses humaines, et Dieu pour souverain sur eux; que c'est lui qui, de pure grâce, donne les sceptres et les retire quand il lui plaît, les affermit entre les mains de ceux qui, avouant cette grâce de lui, vivent en gens de bien et gouvernent leurs peuples en douceur et justice; et comme il les arrache du poing à ceux qui, par ingratitude la mettant en oubli, abusent merveilleusement d'une charge divine; et disant qu'il pourra, sous la clarté de ce fanal, cueillir facilement les bonnes mœurs et vertus héroïques, et conduire ses actions en telle sorte qu'il passera heureusement ses jours, aimé, estimé et honoré de chacun. Puis en ce que vous proposez qu'il doit savoir les Lettres, sur la connoissance que vous avez de la portée de son esprit, de l'ordre qu'il y faut tenir, et du temps qu'il est nécessaire d'y employer; encore, à mon avis, que le plus grand savoir d'un roi et prince souverain soit d'être docte aux bonnes mœurs, aux affaires du monde, et surtout à ceux de son État, je le trouve toutes fois bon, sachant combien les Lettres fournissent de lumières à notre entendement, s'il se rencontre ferme. Et puis il faut qu'un roi sache de tout, soit excellent par dessus tous, puisqu'il doit commander à tous. Et enfin le voulant faire commencer à connoître les affaires à l'âge de douze ans, je l'estime à propos, et crois qu'en cela vous avez prins ce qui en est de l'intention du Roi; car, si je ne m'abuse, il voudra lors qu'il fasse sous lui son apprentissage, et à la vérité il ne sauroit trouver un meilleur maître, l'étant devenu à ses propres dépens, et de quelle façon, tout le monde le sait; mais je vous prie de renouer ici le fil de cette instruction.

L'AUTEUR. Monsieur, le sujet est maintenant tout autre, surpassant ma capacité et mon expérience. Toutes fois puisqu'il vous plaît de m'engager à cette suite, j'en prendrai le hasard sous votre garantie. Or donc, présupposant Monseigneur le Dauphin instruit à la vertu par votre diligence, doué de qualités requises à un Prince de sa condition, pour devenir en peu de temps capable de comprendre et de conduire les affaires de l'État, il me semble qu'il faut en premier lieu lui apprendre à connoître en masse quelle est la composition et la situation de ce royaume, et puis, par le menu, en toutes ses parties, et comme ce grand corps est composé de nombre de provinces, et ces provinces de plusieurs grandes villes et superbes cités, d'infinis bourgs, villages et châteaux: qu'il sache quelles sont leurs forces et foiblesses, leurs formes d'établissement, quelles leurs lois et leurs coutumes, quelles sont leurs commodités ou incommodités; mais surtout quelles en sont les humeurs des hommes qui habitent toutes ces places, première connoissance du prince né ou appelé pour commander en souverain, qu'il ne doit divulguer, ains la garder du tout à soi et pour ses confidens, comme l'un des plus grands secrets de l'empire. C'est une connoissance que le Roi s'est tellement acquise par un long temps, et tant d'expériences qu'il ne la peut mieux recevoir que de lui, qui le délivrera, en ce faisant, d'une peine excessive et d'un grand emploi de temps, l'apprenant de sa propre bouche en moins de demie heure. Après, avec le temps, l'âge et l'usage, il apprendra lui-même à pénétrer en général le naturel des hommes, et en particulier les inclinations que ses sujets tiendront de la nature, selon les régions où ils ont prins naissance, ou lieux de leur demeure, et selon la diversité de leur condition, éducation et manière de vie en leur vivre ordinaire; les rois et princes souverains ne pouvant donner loi qu'avec incertitude, sans cette connoissance, aux nations qu'ils ont à commander, imitant lors les sages écuyers qui reconnoissent premièrement la bouche du cheval, pour lui donner après une embouchure propre à le conduire et manier selon leur volonté. Mais cependant que l'on lui donne à connoître la nature du peuple, ses changemens, ses inégalités et mouvemens divers, par où ce Prince puisse juger de l'instabilité des dominations, étant fondées sur la mobilité d'un sujet si bizarre, et apprendre que toutes prennent fin, mais plus tôt ou plus tard, selon les bons ou les mauvais moyens, les forts ou les foibles liens que chaque prince emploie pour établir et maintenir sa souveraineté; et que cet établissement et conservation dépend de la prudence, du bon entendement et de l'expérience du prince souverain, pour savoir retenir à l'ancre du devoir l'inconstance de ce vaisseau par les câbles de bonnes lois divines et humaines, et former son autorité par la bonne opinion dont il rendra aimable sa personne, admirable par sa vertu, et redoutable par la réputation et la propre puissance de son État, non-seulement à ses sujets, mais envers les peuples voisins et nations lointaines; étant certain que sans l'autorité il n'y a plus de domination.

SOUVRÉ. Que doit-il faire pour établir et maintenir cette autorité?

L'AUTEUR. Qu'à sa première entrée à la conduite souveraine des affaires publiques, il donne de si louables impressions de soi qu'il en soit estimé digne de gouverner, non un royaume seulement, mais suffisant de régir un empire, conservant en premier lieu par les voies de la douceur l'ancienne et vraie religion, et telle comme Dieu en a donné jadis la connoissance à nos prédécesseurs, les rois en étant les conservateurs et protecteurs, comme portant sur eux en terre le caractère de son image, et sans outrepasser les termes de la protection qu'il en prenne le soin lui-même, comme du premier chef des réglemens de l'État politique, à ce qu'elle soit maintenue en son entier, étant celle qui tient en sûreté la personne du prince, celle qui est le salut de l'État, et seule la seule cause de l'union des hommes. Et pour ce faire, qu'il nomme aux dignités des personnages de sainte vie et savoir excellent, afin que ceux qui seront sous leur charge vivant de même qu'eux, puissent être nourris continuellement de l'aliment de vie par leurs saintes admonitions et discours salutaires. Qu'il plante après, de même main, la main de la Justice, la fille aînée de la loi entre les lois humaines et celle qui fait régner les rois; sa serre est forte pour le maintien de cette autorité sur l'assurance du repos que les peuples y trouvent par la dispense égale qu'ils voient qu'elle rend du droit dû à chacun, et sans aucun égard de qualité, de grandeur, de richesse, et par icelle les plus grands retenus dans les bornes des lois, et les petits en sûreté dans leur franchise, contre l'injuste oppression d'une injuste puissance. Et comme il est ordonné de Dieu, souverain magistrat, qu'il ordonne sous lui un nombre suffisant de personnes connues par leur doctrine et bon sens naturel, par leur expérience et bonne conscience, aimant et recherchant plutôt la vérité que la subtilité, pour leur donner à faire cette distribution selon les lois et les coutumes des pays aux controverses dont ils seront les juges. Qu'il ne les force point au préjudice de l'équité, ce seroit faire force à soi-même; réserve lieu à son pouvoir en cas de crime seulement, pour le donner à sa miséricorde, selon la qualité, la personne et le temps, ne s'éloignant que le moins qu'il pourra des raisons de la loi. Ainsi rendant à Dieu ce qu'il lui doit, puis à son peuple la conservation où sa charge l'oblige, il ne faut point douter que Dieu n'ait soin de la sienne, et qu'il n'attire à soi et n'arrache l'amour, l'affection et la bienveillance du cœur de ses sujets, l'une des plus fermes attaches pour assurer sa souveraineté. Or notre petit Prince trouvera en ce royaume que la Religion et la Justice y ont reçu un fort solide fondement et ordre merveilleux par l'ardent zèle de piété et charité de nos prédécesseurs. Ce grand nombre de monastères que l'on y voit, en rendent témoignage, anciennement colléges par eux fondés pour y nourrir et élever comme des pépinières des hommes destinés pour enseigner la doctrine; puis ces grands Parlemens, auxquels souvent les étrangers ont tant déféré, qu'ils ont désiré d'être jugés par eux en leurs affaires plus douteuses, même en causes contre nos Rois, les préférant aux juges de leurs nations; après tant d'autres lieux particuliers, épars dans l'étendue de l'État, avec pouvoir inférieur et subalterne pour rendre la justice; et le royaume resplendissant de la clarté de ces deux luminaires, ne plus ne moins que ceux du ciel lorsqu'ils éclairent tout le monde. Mais il est advenu en ces derniers temps par une juste permission de Dieu, voulant punir l'iniquité des hommes, que le feu des guerres civiles s'y est allumé à diverses fois, le dévorant par toutes ses parties, et a duré si longuement que chacun y a vu l'impression d'un horrible désordre. Nous avons à louer Dieu de ce que, par sa grâce, Sa Majesté en a tranché le cours, y ayant trouvé l'eau beaucoup plus propre que le sang, et s'il lui plaît il parachèvera, en réduisant peu à peu par les mêmes remèdes tant de difformités à leur ancienne forme; si bien que tous ses peuples auront à l'en remercier, se voyant à leur aise, par son moyen, manger le pain en paix avec leurs familles, et plein de bienveillance, obligés a bénir et le père et le fils qu'elle leur laissera pour les régir et conserver, et à lui la jouissance de la douceur des fruits de ses longues et laborieuses peines. C'est un grand dépôt qu'il recevra du Roi, et si paisible qu'il n'aura lors qu'à le contregarder et faire en sorte que, sans empêchement ne trouble aucun, il en demeure maître et possesseur tout le temps de sa vie, et le puisse remettre après en pareil état à la postérité que Dieu lui donnera. Et par ainsi, reconnoissant qu'il n'y a rien à quoi l'homme s'oblige plus naturellement qu'à aimer ceux qui l'aiment, et desquels il reçoit ou attend de l'honneur et du bien, il retiendra l'affection des peuples, leur faisant ressentir également les effets de la sienne par un doux traitement, mais toutes fois sans préjudicier à son autorité, tellement balancé de douceur et d'austérité, selon le temps et les occasions, qu'il en puisse être aimé et craint tout à la fois, ou du moins non haï, tenant pour véritable que leur nature est telle qu'elle ne peut souffrir la pleine liberté ni supporter l'extrême servitude; la fera paroître d'ailleurs, faisant si bien qu'aucune chose des nécessaires à la vie, ou pour autre besoin, ne leur défaille point, l'étendant même jusques à celle des honnêtes plaisirs. Et me semble que les Rois leurs aïeux, excellens politiques, y ont eu quelque égard, ayant institué par les meilleures villes des exercices, des jeux de prix et passetemps publics, pour arrêter et détourner leurs mauvaises pensées, en occupant honnêtement tant de troupes oisives aux jours que le repos leur est enjoint en leurs vacations, jugeant qu'il est nécessaire, pour emmieller le joug, de faire jouer les peuples, les amusant comme petits enfans avec des poupées. Les bienfaits ont un grand pouvoir pour retenir les hommes, leur naturel n'étant buté pour la plupart que sur l'utilité. Qu'il les oblige aussi par ces liens, bien souvent plus étroits que la force des armes, mais que ce soit selon les qualités, les conditions et degrés du mérite, afin que cette récompense rendue à la vertu serve d'exemple aux autres qui travaillent pour l'acquérir et pour la mériter par des voies louables; qu'il ne les donne point à tout chacun, les yeux bouchés, et de prodigue main, ains par mesure; l'État renverseroit plutôt pied contre mont que de penser en pouvoir assouvir la faim insatiable d'un nombre de particuliers. Que ses bienfaits se prennent de l'épargne qu'il fera de ses revenus et non du bien d'autrui; il feroit plus de mal-contens qu'il n'en contenteroit. Ne récompense également les bons et les mauvais; il n'y a rien de plus pernicieux en la conduite d'un État, étant trop raisonnable que ceux qui sont si différens en mœurs le soient pareillement en récompenses et en honneurs. Il n'y a point de peine à retenir et conserver les bons, mais il est impossible de bien garder ou gagner les méchans, d'autant que la vertu s'oblige de peu et rien ne peut apprivoiser le vice; et par ainsi ne les départe au préjudice des gens de bien, ce seroit faire effort à leur fidélité et leur donner envie de la changer selon l'occasion, ou par un désespoir de se précipiter à faire mal sous un tel prétexte, croyant qu'en ce faisant et y continuant, il voudroit encore leur arracher l'espérance. Que le département qui s'en fera soit fait en telle sorte que ceux qui recevront ses libéralités croient que ce sont effets de ses bonnes grâces et non indices de défiance et de crainte qu'il ait d'eux; car les méchans au lieu de s'obliger en deviendroient plus orgueilleux et plus superbes, ou dissimuleroient, et, jamais satisfaits, se tiendroient en devoir pour la commodité non par affection. Et, comme prince prudent et avisé, pense toujours par quels moyens il pourra faire naître et conserver des bons desirs aux cœurs de ses sujets, pour s'en pouvoir servir après facilement et fidèlement en toutes ses affaires. Rende donc le peuple content, fasse du bien à ceux qui le mériteront, aux Grands surtout, leur donnant des honneurs et des moyens pour les aider à maintenir avec splendeur leurs rangs et dignités. C'est d'où s'élèvent les maîtres vents qui meuvent les tempêtes sur le calme de cette mer par leurs souffles contraires, qui portent et perdent le prince et son État sur les bancs de la haine et du mépris. Or, des causes les plus puissantes de la haine des peuples qui les piquotent jour et nuit pour les porter à la vengeance contre leurs souverains, c'est la cruauté, quand ils les voient, comme loups acharnés, prendre plaisir par trop souvent à répandre le sang, et possible innocent, sans distinction d'âge, de qualité, de mérite, de crime, par des assassinats, par des supplices nouveaux et peines recherchées. Puis l'extrême avarice, germaine de la cruauté, qui fait haïr mortellement le prince, s'il advient que la faim et désir de l'argent ait si fort enveloppé son âme, qu'il n'ait pour tout dessein en sa pensée que d'attirer sans cesse et sans nécessité et sans sujet celui de ses sujets c'est-à-dire sucer impitoyablement l'âme et le sang du peuple, auquel ôter ainsi l'argent et arracher la vie est une même chose. C'est d'où prennent leur origine les perfidies et trahisons, les hommes se persuadant qu'il n'est que d'en avoir à l'exemple du prince. Mais ainsi que la haine donne l'envie de se venger et s'accroît peu à peu, retenue à couvert par la seule crainte, le mépris plus puissant donne la hardiesse de l'entreprendre et de l'exécuter licentieusement et tout-à-coup, sans y appréhender ne du danger ne de l'empêchement, et lorsque les sujets reconnoissent le prince se porter envers eux trop mollement et par fainéantise mettre du tout entre les mains d'un serviteur particulier les nerfs de son autorité, ne demeurant souverain que de nom; ou pour ne tenir compte de châtier les crimes punissables, commis contre l'État ou les particuliers, non pas même les desseins faits contre sa personne; ou s'ils le voyent d'esprit pesant, de peu d'entendement, d'humeur muable et de légère foi, changeant à tout moment et à tout vent, et qu'il se sente importuné de donner audience, non-seulement aux affaires communes, ains s'en passer légèrement à celles d'importance, n'ayant souci pour tout que du présent et de couler tout doucement sa vie; et si par un malheur ou par sa propre faute, ce prince tombe en mauvaise fortune, il leur vient à mépris, les hommes ordinairement ne courant qu'à la bonne; s'il manque aussi d'enfans, les fermes bouleverts de la domination; s'il a mauvaise grâce en son parler et en sa contenance, et ses actions vulgaires; s'il est fort vieil, usé, cassé et maladif ou pour autres causes, méprisent sa personne et débauchent leurs volontés pour les soumettre à la puissance d'un autre souverain; mais ses mœurs dépravées par les voluptés, forment le comble de ce mépris, lors même qu'elles y fondent si avant qu'il en oublie Dieu, sa conscience et toutes ses affaires. Je veux croire toutesfois que notre petit Prince s'échappera facilement de ce naufrage, étant du tout porté de sa nature à la mansuétude, et produisant déjà des témoignages évidens d'un bon et fort entendement, si bien que vous n'aurez qu'à le conduire doucement sur cette inclination, entretenant en lui ce que vous y trouverez de bonté naturelle, qui se pourroit par nonchalance diminuer ou perdre, lui apprenant à cet effet qu'il n'y a rien tant éloigné du naturel de l'homme et du devoir d'un roi que d'aimer le carnage; que c'est le propre des lions, des tigres et des ours, et des bêtes plus cruelles. Qu'il y consente rarement et le plus tard qu'il pourra, lors seulement que pour l'exemple il en sera besoin ou y sera forcé par l'urgente nécessité du salut de la république. Quand il fera punir quelqu'un, que ce soit sans colère, sans desir de vengeance, ni autre passion qui lui puisse donner du repentir, considérant que ses sujets ce sont ses propres membres. Qu'il ne s'en éjouisse point et ne s'en moque point, la moindre contenance égaleroit les plus sauvages brutalités. Que les punitions se fassent selon les qualités des crimes et façons ordinaires des pays, et qu'elles soient égales contre ceux qui seront jugés également coupables; si ce n'est que pour en faire autrement il y eût quelque notable circonstance de l'âge, ou que dans le forfait il se trouvât quelqu'un enveloppé qui fût de noble sang ou de maison illustre, car il faut lors ou pardonner, ou modérer, ou diversifier la peine. Qu'il n'ordonne des peines et formes de supplices et jamais ne les voie exécuter; ce seroient des indices de passion s'il ne donnoit la grâce à l'heure même, due au criminel à la face du prince. Quand il faudra faire sentir du mal et châtier quelqu'un, laissera cette charge à ses officiers, mais retiendra pour lui tout seul celle des grâces, des récompenses et des bienfaits. Qu'il ne laisse accrocher son âme à la racine de l'avarice, et veillez y soigneusement; de son attouchement elle ternit le lustre des plus belles vertus et nobles actions, celles des princes mêmement avant qu'elles soient nées. Entre les maux dont elle est si fertile, c'est elle qui produit ces dangereuses plantes d'exactions et de nouvelles inventions, lesquelles à la longue séchant les pauvres peuples dessus le pied, les portent à la haine, et de la haine au désespoir, du désespoir à la rébellion. Il est vrai toutesfois que le repos des nations et des États ne pouvant subsister sans l'aide des finances, le commun instrument des affaires des hommes, c'est du devoir des peuples à les contribuer et à souffrir que la récolte s'en fasse dessus eux, par le commandement et sous l'aveu du prince souverain, qui doit aussi les imposer et faire recueillir à la mesure de leurs commodités, sans violence et sans déguisement; l'un seroit marque de cruauté et l'autre d'avarice. Qu'il tonde le troupeau sans l'écorcher, s'il veut que la toison revienne; que ses tributs soient modérés, assis également, et demandés à une seule fois, non imposés sur un fond déshonnête; se tienne aux anciens, évite les nouveaux, et de nom et d'effet, autant comme il pourra, et que la seule nécessité des affaires publiques lui en fasse la loi. Si elle est si grande qu'elle le force, pour le salut commun, d'avoir recours aux nouveautés et moyens extraordinaires, ayant fait reconnoître, non par prétextes déguisés, ains par causes notoires, le péril de l'État, c'est aux peuples alors à les donner à double main, au prince à les contraindre quand ils refuseront, sans en venir, s'il est possible, à cette extrémité de saisir le troupeau, ne le bœuf, ne la vache, ne d'enlever le couvert des maisons, ne se prendre aux personnes pour leur faire épouser l'effroi d'une triste prison, ou faire souffrir quelque peine. Il choisira des gens de bien pour les lever et recueillir, et pour les mettre après en son épargne, sous la clef de personnes fidèles; et que ce soit un réservoir pour subvenir aux soudaines émeutes et aux affaires de l'État; les dépense à propos et les ménage mieux que si c'étoit son bien particulier, se rendant libéral tant seulement du sien, mais chiche de celui de la république. Ainsi faisant il bâtira un autre trésor dans le cœur de ses sujets, qui ne tarira point, et se verra par ces moyens extrêmement puissant, pour autant que le prince qui a leur cœur est assuré d'en avoir à sa discrétion la bourse. Or, si la haine peut ébranler l'autorité d'un prince souverain, et le mépris a la force de le détruire entièrement, il doit bander continuellement les nerfs de son entendement à ce qu'il ne parte de lui aucune chose qui puisse donner prise à cet indubitable bouleverseur d'États. Et par ainsi qu'il se rende sévère et doux en sa façon de commander, penchant à la sévérité lors même que les peuples ravisés ou ramenés à leur devoir se ressentent encore de la licence prinse durant le cours de leurs débordemens, faisant état que pour ne vivre en crainte il leur en faut donner ou plus ou moins, en quel temps que ce soit, donnant ou ramenant la bride selon les circonstances et les diverses occasions, sans toutefois l'abandonner jamais pour la fier du tout ou à un seul ou à plusieurs. Qu'il règne seul, et seul, avec leurs avis, résolve ses affaires, tenant en main la balance et l'épée pour rendre la justice et se faire obéir et reconnoître seul et le maître et le Roi. Donne les charges d'importance auprès de sa personne aux plus fidèles, aux plus capables et anciens serviteurs, et celles de l'État aux Grands qui les mériteront, ne les attachant point comme héritages à la personne, mais à la vertu seule. Qu'il n'en rende vénale aucune que ce soit; il ne seroit jamais en sûreté, ses ennemis pouvant, sur cette planche d'or, trouver entrée dans les entrailles de son État, voire jusques au fond des lieux les plus privés où il fait sa demeure. Prête l'oreille favorable aux remontrances de ses sujets en général ou en particulier, comme ses propres affaires, l'ayant toujours tendue pour celles de l'État. Soit ferme en ses commandemens, et ne change légèrement les lois et les coutumes; étant des lois de même que des arbres, lesquels pour être changés et rechangés de lieu par trop souvent n'en rendent pas leur rapport meilleur. Tout changement est dangereux et ne le doit-on essayer qu'en choses qui seront reconnues notoirement mauvaises. Avant que de changer juge bien mûrement jusques aux plus petites circonstances des raisons des anciennes lois, les conférant aux siennes; que si elles balancent, en demeure à l'antiquité, ou si le mal est supportable et ne dit mot, de peur d'un plus grand, qu'il le laisse en repos et ne l'émeuve point, si ce n'est qu'un évident et très-grand avantage, ou une extrême nécessité de la chose publique, le forcent à ce faire: et encore alors, imitant la nature au change des saisons, que ce soit doucement, de temps en temps, et non à coup, courant aux deux extrémités. Donne à connoître à ses sujets, par son gouvernement, qu'il les aime et l'État pour l'amour d'eux, et n'a chère sa vie que pour leur conservation. Soit clairvoyant et pourvoyant à toutes ses affaires, craignant d'être surprins et méprisé, et que la perte et ce mépris ne lui fissent courir fortune en sa personne ou son État, ou tous les deux ensemble; elle en seroit beaucoup plus griève, advenant par sa faute. Et pour autant que les enfans ce sont les bastions royaux et les fermes courtines de la royale et souveraine autorité, il sera nécessaire, à mon avis, de marier ce Prince dans son adolescence, sous l'espérance que Dieu lui donnera une heureuse lignée, et se divertira d'infinies débauches par trop communes à cet âge; il nous fera, s'il lui plaît, cette grâce d'en voir Sa Majesté en la peine. Forme son port, sa contenance et son accueil de douceur et de gravité, l'un étant propre pour régner, et l'autre pour gagner et conserver les hommes, faisant si bien que la seule rencontre le rende vénérable et aimable à chacun. Quand il voudra la débander et prendre du relâche en son particulier, que ce soit entre peu de ses plus familiers, et toutesfois en sorte qu'il se souvienne qu'il est roi, et par ainsi doit mettre peine à ne dire, à ne faire aucune chose indigne d'une si grande dignité. Soit ferme en ses résolutions, sans varier légèrement, et toujours véritable; maintienne ce qu'il promettra, comme étant promis en parole de roi, et tel que l'on ajoute plus de foi à sa simple parole qu'aux sermens plus étroits et solennels des autres, et la conserve inviolablement en ses propres privées affaires, car le cœur et la bouche de la foi d'un prince souverain doivent tenir ensemble. Mais par malheur la nature des hommes se trouvant ennemie et si contraire à la vertu, qu'il n'est presque possible de l'ensuivre du tout aux affaires publiques, les princes sont aucunes fois contraints d'en relâcher, ayant connu par longue expérience qu'il est expédient, pour la garde et conduite de leurs États, de biaiser par fois; le nôtre le peut faire, mais pourtant que ce soit toujours pour une bonne fin, qui est à tenir sa personne assurée, maintenir et conserver l'État contre les ruses et les dissimulations de ses ennemis. Que si les artifices et les menées de telles gens lui donnent du sujet de leur rompre la foi, contrefasse l'aveugle et marchande longtemps auparavant que de le faire, pour se défendre seulement et non pour assaillir ne consentir jamais à l'exécution d'une méchanceté énorme et exécrable. Ne laisse toutesfois si avant accroître le mal pour fuir une guerre, laquelle il jugera ne pouvoir éviter avec le temps, ne même reculer sans un grand désavantage; en ce cas là s'il rompt la paix, la cause et la nécessité en justifient la rupture, ayant de droit et de nature à préférer la foi qu'il doit à la protection et défense de ses sujets; puis la guerre est juste laquelle est nécessaire. Mais tout ainsi que la chose du monde qui ravale plus bas l'autorité d'un roi et prince souverain, c'est sa mauvaise et vicieuse vie, il n'y a rien aussi qui l'élève plus haut qu'une vie contraire. Que notre petit Prince, donné du ciel pour commander à tant de milliers d'hommes, commence par soi-même, sachant que c'est du devoir d'un roi, non de se rendre esclave des délices et du plaisir, ains d'asservir sous la puissance de la raison ses folles, vaines et débordées passions, et, sous le joug des justes lois maintenir ses sujets en son obéissance. Et qu'il ne croie pas que le parfait contentement, le repos et l'honneur logent dedans l'oisiveté et l'ordure des voluptés, lesquelles à la vérité de premier abord nous appâtent d'une fausse douceur, mais qui nous saoulent tout aussitôt de telle sorte qu'elles nous font enfin ouvrir de toutes parts de repentance et de douleur, qui nous poursuivent inséparablement jusques dedans la sépulture; les quête seulement dans les buissons pénibles de la vertu. C'est là et non ailleurs que les plaisirs solides sont à la reposée; qu'il ne se flatte et ne s'excuse point à prendre cette peine, la chasse le mérite bien. Et certes j'estimerois les hommes malheureux si, ayant inventé tant de divers moyens à dompter la fierté des plus sauvages animaux pour s'en servir après, ils s'oublioient eux-mêmes, en se montrant rétifs et moins industrieux à maîtriser les amorces du vice, pour donner lieu à l'excellence et à l'usage de la vertu. En usant de cette façon, quelque défaut qui se trouve en son corps, il acquerra la réputation d'un prince très-prudent, l'amitié de son peuple, et une telle autorité que son nom seul sera si redoutable à tous ses ennemis découverts et couverts, que le plus grand, le plus conjuré d'entre-eux n'osera pas seulement entreprendre de penser à lui nuire et l'offenser ouvertement, ne l'essayer par trahisons ou conjurations et secrètes menées faites sur son État ou sur sa vie. Mais ce n'est pas assez d'avoir prévu et donné ordre, en temps de paix, au dedans de l'État, pour l'assurance du repos de son peuple et le maintien de son autorité; car il faut que le prince, obligé de veiller pour la garde de ses sujets pendant qu'ils se reposent, comme élevé sur une haute tour, fasse la ronde de ses yeux sur les États des princes étrangers et surtout des voisins, pour en avoir la connoissance de même que du sien et en apprendre la nature des nations, l'humeur des princes dominans et de ceux qui feront leurs affaires, afin de s'assurer contre les entreprises et les dangers du dehors. Qu'il tienne à cette occasion, auprès des rois et autres princes éloignés ou voisins, et près de chacun selon sa qualité, des fidèles agens et bons ambassadeurs qui fassent sourdement et curieusement cette recherche, pour en être par eux instruit, suivant les occurrences qui s'offriront durant le temps de leur légation, et puis à leur retour pour lui en faire le rapport si particulier qu'il y puisse fonder un jugement certain sur les expédiens qu'il devra suivre pour durer avec eux, par leur moyen, en bonne intelligence, ou pour se préparer ou se défendre contre leurs machinations. Et pource que ces charges sont des plus importantes, et de plus grand poids qu'aucunes de l'État, entretiendra près d'eux des jeunes hommes d'honnête lieu, gentilshommes et autres reconnus propres, qui se puissent instruire pour y servir à l'avenir, et devenir capables de succéder à ceux qui les précéderont. Et pour autant qu'il n'y a point de plus utile ne meilleure machine pour assurer la domination d'un prince souverain, comme est le nombre de bons amis, qu'il se maintienne en bonne paix avec les rois et princes ses égaux, s'il y en a, s'efforçant de les vaincre en courtoisie convenable à sa dignité; retienne l'amitié de ses inférieurs par sa protection et gratification, mais que ce soit en sorte qu'il semble que c'est eux qui lui sont asservis et non lui leur tributaire. Or, s'il advient que les peuples, lassés de la douceur d'une profonde paix, méconnoissant la bonté de leur prince, et méprisant ses équitables lois, faites pour leur servir d'une règle à bien faire et non de piéges dressés à dessein de les y attraper, comme bêtes échappées se précipitent aux conspirations, aux trahisons, aux factions, séditions, et aux révoltes générales, et que la révérence des lois divines, le respect des humaines et la sacrée majesté de leur Roi ne les retienne plus; ou si les princes étrangers, abusant de sa courtoisie, faveur et libéralité, ne laissent d'entreprendre ou contre lui ou contre ses sujets, il faut venir aux armes pour châtier et ranger les premiers, et faire ressentir les autres de leur discourtoisie et déloyale ingratitude. Ceci dépend de la prudence militaire, la partie de toutes la plus royale en la conduite d'un État, laquelle notre petit Prince doit savoir pour être également instruit aux moyens de la guerre comme en ceux de la paix. C'est une science qu'il apprendra parfaitement de Sa Majesté, qui l'a acquise au péril de sa vie exposée, cent mille fois, desireux de savoir le métier de soldat et de bon capitaine, premier que d'être roi.

SOUVRÉ. Il est vrai, et bien que tout le monde reconnoisse Sa Majesté pour accomplie en qualités et en perfections autant que l'on peut souhaiter pour un souverain roi, si faut-il avouer qu'elle surpasse particulièrement en celles de la guerre tout ce qui est vivant, ainsi que le soleil de sa clarté fait les autres lumières. Or, pource qu'il est près de midi, brisons sur cette vérité, le demeurant soit pour demain matin en ce même lieu. Je me promets encore de vous cette matinée, croyant qu'elle pourra suffire à ce qui reste pour cette instruction.

L'AUTEUR. Monsieur, je le crois aussi; vous me trouverez ici pour satisfaire au mieux que je pourrai en ce que vous desirez de mon service.

Sixième matinée.

Aussitôt qu'il fut jour, ayant passé la nuit sans reposer pour un desir extrême que j'avois d'ouïr parachever cette instruction, je me lève et me rends soudain au portique de Neptune, où peu après arriva M. de Souvré: Bonjour, me dit-il, vous m'avez aujourd'hui prévenu. Puis nous promenant ainsi que le jour précédent, il parla en cette façon:

SOUVRÉ. Si les peuples avoient le jugement de reconnoître leur devoir et le bonheur, quand Dieu leur donne des sages princes pour les conduire et les garder; et si les rois et autres souverains avoient la patience de se tenir dedans les bornes légitimes de leur autorité, il est certain que plus communément on verroit les royaumes et les États durer plus longuement, et plus paisibles, unis par le mastic d'un équitable commandement, d'une juste submission et düe obéissance. Mais les uns et les autres se ressentant en leur conduite de cette contrariété, dont la masse du monde universel est composée, il ne se faut point ébahir si l'on voit arriver souventes fois le trouble dans la tranquillité des plus fermes empires, par le défaut ou de l'un ou de l'autre. C'est aux rois toutesfois à commencer et à donner l'exemple de bien faire, ayant, avec cette prérogative d'avoir été choisis par la grâce de Dieu pour commander dessus toute la terre, à porter d'une main le flambeau de droiture pour éclairer les hommes, comme ils portent de l'autre le glaive de justice pour châtier leur désobéissance, ne pouvant souhaiter une plus grande récompense des peines qu'ils reçoivent pendant le temps de leur domination que de se voir volontiers obéis, laquelle ne leur peut faillir quand ils règneront bien; d'autant que les bons rois font les sujets de même.

L'AUTEUR. Il est ainsi, et crois que notre jeune Prince, quand il suivra les bons et vertueux enseignemens qu'il aura reçus de vous pour apprendre à bien vivre, et observera soigneusement ce qui en fut dit hier matin, qu'il doit ensuivre pour commander royalement, et maintenir ses peuples en ferme repos, règnera si favorablement que ses sujets un jour se glorifieront en leurs liens, rendant grâces à Dieu de leur avoir donné la vie pour l'user sous la sienne. Qu'il considère néanmoins, au milieu de la paix, que les choses du monde étant toutes sujettes à changement, elle se peut troubler, comme il peut advenir quand le peuple enivré de trop d'aise ou accablé sous le trop de mal, en se licenciant de gazouiller à tout propos mal à propos des actions du prince, de sa personne et des affaires de l'État, se laisse peu à peu glisser à la sédition ouverte, puis emporter des paroles aux mains, mais avec plus de débord et de danger quand les maisons illustres et les grands du royaume, se trouvant divisés en factions, par haine ou par ambition, recueillent ses folies et puis font épouser leurs passions à cette sotte bête, sous le faux de quelques couleurs qui lui sont agréables. Les brasiers des guerres civiles prenant leur origine de ces petites étincelles que le prince prudent doit étouffer en graine, punissant les auteurs, denouant industrieusement ce qu'il ne pourra rompre sans le dommage ou péril de l'État; car quand leurs flammes ont prins de toutes parts, il n'y a plus de moyen que par la guerre ouverte, qui se fait à peu près en la même façon que la guerre étrangère. Et par ainsi comme un prince avisé qui veut régner en paix, en temps de paix au lieu de s'amollir ou s'endormir, qu'il se prépare pour la guerre, d'autant que la concorde des États ne s'établit et s'entretient pas seulement par la force des lois, mais se préserve et se conserve par la force des armes, la valeur et la bonne épée du prince souverain, qui doit, en cette partie de la conduite de son État, faire paroître sa prudence par dessus l'ordinaire, étant bien plus aisé de guider la nature en la pleine bonace, que non pas lorsque les vents, ennemis soufflant contrairement, font élever jusques dedans les nues les vagues agitées sur l'inconstance de ce fier élément. Qu'il fasse donc peu à peu son premier préparatif, un fond suffisant de deniers amassés légitimement, comme un gros de réserve, pour secourir partout selon les occasions, et règle ses autres dépenses sur l'ordinaire et le courant de tous ses revenus; munisse après ses arsenaux de toutes sortes d'instrumens et de machines propres à la guerre, et de matériaux pour en faire à loisir. Puis, qu'il jette le soin sur la ceinture de son État pour y fortifier à bon escient, ou faire de nouveau des places fortes dessus les avenues, pour empêcher l'invasion soudaine et arrêter ou rompre les desseins d'une force ennemie. Si les places sont à la mer, il garnira les havres et les ports de certain nombre de navires et de galères, et en chacune dressera des arsenaux remplis de tout ce qu'il estimera y pouvoir être nécessaire, non seulement pour entretenir leur équipage, mais suffisans pour équiper en un besoin et mettre au vent une puissante armée. Qu'il établisse en outre dans chacune d'icelles des arsenaux particuliers et magasins fournis pour un long temps de choses nécessaires pour faire vivre les soldats et pour défendre les places, auxquels on ne touchera point qu'en la nécessité, ou pour renouveler en leur saison les choses périssables. Ce sont les portes de l'État qu'il faut tenir fermées, pour faire que le prince et ses sujets dorment de bon repos, sous l'assurance de leur ferme clôture; pourvoie après à leur sûreté par un tel traitement fait à leurs habitans qu'ils ne puissent jamais avoir envie de changer de condition, et par la force de telle garnison qui suffise à la garde, entretenant pour cette occasion des régimens de gens de pied sous de bons capitaines et vieux maîtres de camp, pour leur donner à commander en chef, ou sous ses lieutenans en chacune d'icelles, avec tel nombre de soldats qui sera nécessaire, selon qu'elles seront ou d'importance ou de grande étendue, ou selon le sujet qu'en donnera la ferme ou foible affection des citoyens envers leur souverain, sans se mêler que de leur fait, et de prêter main-forte aux magistrats qui la demanderont pour le maintien de la justice et service du prince. Pour tenir en devoir ces gens ici, que les appointements et la solde leur soit entièrement payée; ils n'auront point, en ce faisant, d'excuse de quitter ne de sujet de se plaindre; enjoignant à leur chefs, sous des sévères peines, d'avoir leur nombre toujours complet, à celle fin que de leur part il ne s'en perde aucune, sur peine de la vie, et qu'il puisse par ce même moyen faire un état certain des hommes qu'il entretiendra, pour s'en servir selon les occurrences. Mais tout ainsi que celui qui veut faire un plant d'arbres fruitiers est curieux à rechercher ceux des meilleures races, le prince le doit être à faire élection des hommes dont il voudra fournir ces corps de régimens de gens de pied et de gens de cheval; et, bien que l'on puisse faire flèche de tout bois, si se peut-il en général marquer certaines circonstances qu'il doit savoir pour reconnoître ceux qui seront ou pourroient être propres pour employer du tout à cette noble profession. Que notre Prince les apprenne, car c'est ici le fondement des forces de l'État. Et pour autant que l'exercice assiduel nous apprend la science avec l'usage de la guerre, que le soldat y vienne de bonne heure et choisi de tel âge qu'il n'ait encore l'âme tachée des teintures du vice, mais capable d'y recevoir et retenir l'empreinte ou du bien ou du mal; de corps robuste, nerveux, adroit et vigoureux, pour être propre à supporter l'incroyable fatigue des peines de la guerre et advenant aux exercices militaires; de moyenne stature, qui ne voudroit avoir égard à la grandeur ou à la petitesse, pour les accommoder à la sorte des armes dont on les veut armer. Et pource que ne considérer en ce soldat que la masse du corps, ce seroit le faire ressentir aucunement de la nature de la bête, il faut qu'il soit accompagné d'un esprit avisé, courageux, assuré et cupide de gloire, et que la poudre des combats et la fumée de celle des canons lui soient plus agréables que les parfums et les molles odeurs de la poudre de Chypre. Qu'il joigne à son courage les bonnes mœurs, l'honnêteté et la discrétion, et faisant gloire d'obéir, n'imitant ces bavards, ces Rodomons qui mâchent entre deux tréteaux les Ottomans et leur empire; porte sa vie gaiement aux périls de la mort contre les ennemis, en craignant plus la honte d'un reproche de déshonneur que les appréhensions d'une mort honorable. Il trouvera communément ces jeunes gens à faire parmi ceux qui habitent les champs, les pays montagneux, rudes et difficiles, tenant de la nature du terroir, comme nés et nourris pour endurer et durer à la peine, et endurcis à supporter aisément la faim, la soif et le veiller, les excès des saisons et autres incommodités où la nécessité peut réduire les hommes. Dedans les villes il en pourra trouver de même que ceux-ci, et des gens sans reproche, accoutumés à manier et le fer et le feu, et la pierre et le bois, et à faire métier de la force du corps, non employée pour la délicatesse et la mollesse de la vie. Après avoir ainsi choisi ces jeunes apprentifs, il les mettra parmi les vieux, dedans les régimens où c'est qu'ils s'instruiront et vieilleront pour instruire les autres sous une même discipline, sans laquelle tout ce choix seroit nul, ayant besoin d'être polis et façonnés par l'industrie qui en fait plus et un plus grand nombre que ne fait la nature. Que ces soldats s'exercent donc continuellement pour apprendre à s'aider sûrement et manier facilement les armes dont ils voudront user; qu'ils apprennent à reconnoître les batteries des tambours et la voix de leurs capitaines, n'ayant pour but que d'y bien obéir, car le courage autrement leur seroit inutile, et s'accoutument à marcher dispostement, d'un pas égal, brave et guerrier, si dextrement selon l'ordre donné qu'ils retiennent toujours leur place en quelque sorte de pays que ce soit, sans troubler l'ordre ne le rang auquel ils marcheront, prévoyant tout ce qui peut advenir, comme s'ils étoient prêts de recevoir ou d'attaquer, et de fondre dedans les ennemis; prennent plaisir à se dresser à tirer de l'épée, et s'apprendre à nager, à travailler, aller, venir, courir, sauter, lutter, porter, jeter pesant, et entreprendre quelque chose pénible, pour acquérir, s'ils ne l'ont point, la disposition et la force du corps, ou l'empêcher de se rouiller dedans l'oisiveté. Et feront plus s'ils ont le cœur vivement au métier; ils apprendront celui de pionnier pour en user eux-mêmes avec plus d'artifice, venant à se trouver en lieu où il en fût besoin, pour se mettre à couvert et en défense contre les coups et les surprinses des ennemis. Que ces messieurs n'en fassent pas les délicats, car c'est avec le pic et la pelle que les exploits plus remarquables de la guerre se sont faits et se font ordinairement. Qu'ils soient discrets, respectueux, fuyant la vanité de fait et de parole, rien ne se voit tant éloigné de la vraie valeur; il doit suffire à l'homme valeureux de porter en réserve au fond de sa poitrine un courage muet pour le faire éclater à la rencontre des occasions par effets honorables. Que cette modestie s'étende aussi jusques à leurs vêtemens; c'est assez d'être propres et bien plus curieux d'avoir le corps couvert de bonnes armes que de le voir empêché dessous le superflu de l'or et de l'argent, et de toute autre sorte d'étoffe précieuse. S'entretiendront par des louables occupations pour un divertissement aux pensées oisives qui leur pourroient faire faillir et détremper la force et la verdeur du corps et du courage dans les gouffres du vin et de la gourmandise, ou dans les dissolutions des autres voluptés, et de telle façon qu'en peu de temps ils se verroient du tout inutiles aux fonctions militaires. Qu'ils s'y exercent donc souvent, se façonnant à tenir l'ordre, à le changer et rechanger en diverses façons et formes de combats, faits par petites troupes les uns contre les autres; de telle sorte qu'en toutes occurrences ils le puissent suivre d'eux-mêmes, avec telle facilité et promptitude qu'elle prévienne la parole du chef. Cet exercice est du tout nécessaire, comme étant chose reconnue que le désordre perd ou relâche, ou abat le courage, et que l'ordre le donne, le retient ou l'élève. De ces soldats ainsi dressés dedans les garnisons et puis passés par la coupelle des armées, fera ses capitaines, lesquels joignant à la science l'expérience acquise par les degrés des armes, la retiendront en cette discipline, récompensant avec honneur les actions vertueuses et punissant avec honte et rigueur les plus petites fautes; ayant apprins à conserver par l'autorité qu'ils ont de commander et remarqué que peu à peu elle se fond par le trop de douceur envers l'homme de guerre qui a toujours une secrète volonté de l'attirer à soi, et reconnu pour véritable que la force ne se maintient que par elle-même. De ces bons capitaines il fera ses maîtres de camp, les clefs des meutes des armées, avec pouvoir de commander sur eux et sur les régimens qui leur seront donnés, en la même façon que chacun d'eux fait une compagnie. Ayant ainsi pourvu aux gens de pied, en fasse autant avec le même soin pour les gens de cheval, entretenant un corps de cette brave et ancienne gendarmerie, l'une des clefs des portes de l'État, laquelle de tout temps s'est fait signaler et redouter par dessus celles de la terre; les faisant vivre et les uns et les autres en telle discipline sous les lois militaires, que ce soient des écoles d'honneur et de vertu, ouvertes à tous ceux qui tant soit peu auront l'âme touchée du vouloir de l'apprendre; particulièrement pour la jeune noblesse, laquelle, au lieu de se dresser à faire un bon cheval ou à donner un ferme coup de pique, perd aujourd'hui pour la plupart le meilleur de son âge pour ne savoir où elle puisse ailleurs honnêtement exercer son courage et devenir habile à bien servir un jour son prince et sa patrie. Et là dessus je vous dirai que de tous les exercices des gens de pied et des gens de cheval, nécessaires au prince de savoir pour conserver sa vie en un besoin, et bons à façonner sa grâce et rendre adroite sa personne, il faut que le nôtre les apprenne tous, et principalement qu'il s'adonne à la vénerie, d'autant que je la tiens pour un être abrégé des exercices militaires. Après avoir ainsi disposé ses affaires par le menu pour assurer la frontière de son État, qu'il fasse élection des plus grands personnages, et, s'il se peut, tirés de ces écoles, pour en faire ses gouverneurs, lieutenans généraux en chacune province, avec autorité d'y commander sur tout ce qui sera de la force et des armes, pour avoir l'œil à ce que l'établissement par lui donné soit tellement entretenu qu'il n'en puisse arriver aucune faute, et maintenir le repos et la paix en leurs gouvernemens, les garder et défendre contre les factions des mauvais citoyens, les menées et les efforts des étrangers et peuples ennemis, et au besoin pour étendre la main à la justice, afin de le couvrir et soutenir contre la violence. Revienne après de la frontière au dedans de l'État pour y planter l'assurance et la paix, et à ces fins qu'il suive les moyens dont nous avons parlé; fasse garder exactement ses ordonnances et ses lois; ait l'esprit incessamment tendu à l'union et concorde de ses sujets. C'est aux tyrans à redouter leur bonne intelligence, mais aux rois à la désirer, à la poursuivre et à la maintenir. Soit amateur de paix, les hommes aiment les princes pacifiques, et toujours ait de son côté le peuple pour ami, s'il ne veut faire état de craindre toutes choses; c'est la forêt où se coupe le bois pour façonner des piques par les ambitieux, ennemis du repos de la chose publique. Qu'il se comporte avec les Grands de telle sorte qu'ils ne puissent avoir prétexte ne sujet de se porter au désespoir, qui les fasse échapper hors des limites du respect, du devoir et de l'obéissance. S'il reconnoît que la haine, l'envie, ou que l'ambition les tienne divisés, qu'il assoupisse de bonne heure cette division qui se pourroit glisser avec le temps et s'attacher dans les affections du meilleur de ses peuples, et tout le mal en retomber sur lui. Ne se montre point partial, ce seroit ravaler l'autorité de roi, se faire compagnon et se mettre à l'égal avec ses sujets, ains soit indifférent comme étant souverain; chérisse sa noblesse, de laquelle il est chef immédiatement, lui donnant du bien, des honneurs et des charges; entretienne ceux qui sont en possession de ménager les consciences et conduire les âmes; jamais n'élève et ne permette de s'élever en son État aucun pouvoir si grand qui lui puisse donner ombrage ou jalousie, et se gouverne envers tous ses sujets avec telle prudence que les uns ne les autres n'aient pour tout aucune occasion d'en abuser ni sujet de se plaindre. Ne se confie toutesfois si fort en sa bonne conduite et son ordre donné pour dominer en paix, qu'il ne veille à toute heure pour reconnoître à la naissance les causes qui pourroient altérer ce repos, et si elles procèdent seulement du dedans de l'État ou se fomentent du dehors, afin d'en arracher soudain les premières racines par toutes sortes d'inventions et de remèdes propres, qui se trouvent hors de saison lorsque les effets sont découverts et reconnus de tout le monde, et tellement accrus qu'il faut par force recourir à la force, c'est-à-dire se disposer à s'opposer à main armée pour arrêter le cours des désolations et des embrasemens d'une guerre civile, ou empêcher les maux et les calamités d'une guerre étrangère. Celle-ci est à craindre et l'autre à redouter, et faut, s'il est possible, éviter l'une et l'autre; mais s'il juge que ce malheur se rende inévitable, afin de n'entreprendre rien de mal à propos ou témérairement, qu'il s'en conseille à Dieu, puis appelle en secret ses plus féaux et anciens conseillers, pour prendre leur avis sur la contrainte qui le pousse à la guerre, et s'ils approuvent sa résolution, sur les moyens qu'il doit tenir pour commencer, et de ceux qu'il lui faut pour soutenir la longueur de la guerre; puis après, seul dedans son cabinet et le genou en terre, lève les yeux au ciel, ait recours à Dieu; qu'il l'appelle à garant et protecteur de la justice de ses armes, et le supplie de vouloir inspirer en son entendement des conseils salutaires pour le maintien de son bon droit et de son innocence, et de faire pleuvoir et verser à ruisseaux ses malédictions sur le chef des coupables de tant de sacriléges, de parricides, d'assassinats, de meurtres et massacres qui se commettront, de tant de voleries, de brûlemens, saccagemens, de violences et de violemens qui se feront sans respecter l'âge, le sexe ne la condition, de tant de trahisons, de perfidies et de fleuves de sang humain qui flotteront de toutes parts, sortant à gros bouillons de gorges innocentes, et coupables de tant d'autres misères, engeance de la guerre, s'il y en a ou s'il s'en peut imaginer de plus abominables. Puis au partir de là, qu'il compose son armée; au premier bruit il verra naître épais des soldats de toutes parts comme des fourmilières, tant les François sont de nature prompte et encline à la guerre. De ceux ici il fera ses recrues pour en enfler les corps de ses vieux régimens, et au besoin en fera des nouveaux. Mais pour autant qu'un roi et prince légitime doit ménager le sang de ses sujets de même que le sien, qu'il tire du secours des nations étrangères et moins ambitieuses, qui lui seront amies et sans prétention aucune dessus lui, ou qui auront intérêt en sa cause, et toutefois de sorte que le gros soit toujours des siens; pourvoie de pareille façon pour les gens de cheval, afin, du tout ensemble, d'en composer une armée suffisante de battre ce qu'elle trouvera, d'attaquer et de prendre ce qui résistera. Prenne dans son épargne pour satisfaire à l'entretenement, et dans son arsenal pour la fortifier, un attirail et équipage suffisant de bonne artillerie, et puis apporte un si grand soin et donne si bon ordre pour les vivres qu'ils ne puissent manquer, car il ne faut qu'un jour sans pain pour faire mutiner et périr une armée. Et à la fin, pour la conduite de ce corps, qu'il lui trouve une bonne tête, c'est-à-dire un bon lieutenant général, homme de grande autorité et qualité, de naissance, ou acquise, qui soit sage, vaillant et savant au métier, non en papier seulement ou par un ouïr dire, mais par sa propre expérience apprinse en divers lieux, dans les conseils de paix, et de guerre, dans les feux des combats, aux embrasures et bouches des canons et aux périlleux hasards des places assiégées; homme d'âme élevée, ferme, sans peur, et toujours un, avant, après et au fort des affaires; grand politique, d'un esprit inventif, sage, temporiseur selon l'occasion, prompt à la prendre, prompt et hardi aux exécutions bien mûrement délibérées; qui soit considéré, prévoyant, pourvoyant, qui ne méprise et qui ne craigne rien, et toutesfois n'entreprenant aucune chose à l'étourdie ou de furie; le repentir suit de près le malheur, et le malheur la précipitation, et puis aux fautes de la guerre il ne se trouve que malaisé ou peu ou point de remède; qui connoisse les mœurs et la nature de ses ennemis, l'esprit, l'humeur et la portée de celui qui les mène; qui loge dans son âme la débonnaireté, l'humanité et la fidélité, ce sont vertus inséparables de celui qui veut gagner le rang entre les excellens et plus grands capitaines; qui soit sévère justicier, réservant toutesfois à son industrie les moyens qu'il aura par où il puisse se faire aimer et craindre des gens de guerre, les outils de sa gloire; qui se rende accessible, gracieux à chacun avec modération, selon les lieux, la qualité, le rang et le mérite des personnes, ce sont fortes tenailles pour attirer les cœurs et les affections, et plus fortes encore s'il se rencontre libéral; ayant cette partie, il fera des miracles, mais en danger de perdre son honneur et l'armée s'il en est du contraire; qui soit de bonnes mœurs et bien vivant, craignant que la débauche et les voluptés ne lui fassent perdre le temps et les occasions de pourvoir aux affaires de si grande importance qu'il porte sur les bras; qui vive sobrement, car la sobriété le rendra vigilant et d'esprit préparé pour tout à toutes heures; ait le don de bien parler pour savoir persuader selon les occurrences; soit de bon âge et de corps vigoureux, laborieux, plein de brave courage, le premier à la peine lorsqu'il sera besoin, autant comme l'autorité de sa charge le permettra, pour en donner aux siens l'envie de faire comme lui; surtout qu'il soit homme de bien, tenu pour être tel d'une commune renommée; et par dessus ces excellentes qualités, que le bonheur accompagne toujours ses conseils et ses entreprinses, ce qui se connoîtra par les heureux succès qui seront advenus aux charges précédentes, où lui-même aura fait reluire sa vertu et sa bonne fortune; c'est un don fort particulier de la grâce de Dieu, et nécessaire au général d'armée, car il se trouve des personnages très-accomplis persécutés sans cesse du malheur, et d'autres si heureux que la chute même du ciel en un besoin leur seroit favorable. Or, si notre Prince est lui-même si heureux de rencontrer un personnage aimant sa personne et l'État, orné en tout ou à peu près de ces grandes parties, il peut hardiment lui confier son armée, avec pouvoir, lors même qu'il sera en pays ennemi ou pays éloigné, de la conduire où bon lui semblera, et de l'employer en tous exploits de guerre, jusques à faire des siéges et livrer des batailles, se tenant assuré qu'en la conduite il usera de bon et solide conseil, et que jamais il ne sera si volage de piloter ses espérances dessus les fautes que ses ennemis pourraient faire; qu'il saura prendre le temps et le lieu, et tous les avantages, et donner l'ordre du combat si sagement qu'il n'arrivera rien qui le puisse engager ou gâter ses affaires, et que jamais il ne s'exposera que le moins qu'il pourra, et lors tant seulement que pour peu de hasard il y sera porté dessus les apparences toutes visibles d'un très-grand avantage et victoire assurée, ou qu'une extrême nécessité l'eût réduit à ce faire; lui peut laisser la liberté de s'en résoudre seul par l'avis de ses capitaines, les témoins oculaires de sa capacité et de ses déportemens, juges de ses raisons, de ses conseils et de ses entreprinses, sans le contraindre à recourir au sien, d'autant que par allées et venues le plus souvent, lors mêmement qu'il est besoin d'user de diligence, le temps se perd, l'occasion s'écoule, les desseins se découvrent, et tout tourne à néant. Ne s'en réserve que le pouvoir de faire la trêve et la paix; ce sont droits de régale, et se contente d'en recevoir des avis à toute heure, et de n'avoir pour ce sujet autre souci que d'en favoriser l'emploi et les effets, et faire en sorte qu'il ne défaille aucune chose pour la tenir entière et en état de demeurer toujours victorieux. Que si ce Prince devenu grand souhaite quelque jour, par un desir de gloire ou pour autre sujet, de conduire une armée, que ce ne soit point au moins à toute occasion; il n'est pas raisonnable qu'un roi ou autre souverain expose sa personne et prodigue sa vie, la vie de l'État, en la prostituant à tout moment aux dangers apparens et douteuses issues de la guerre; mais que ce soit tant seulement lorsqu'il sera question du salut de l'empire, car en ce cas il la faut abandonner, comme l'on a vu faire à Sa Majesté en la dernière et longue tragédie qui s'est jouée aux yeux de tout le monde sur le théâtre de la France, où par nécessité elle a représenté toute sorte de personnages pour la sauver, ce qu'elle a fait moyennant la puissance et la grâce de Dieu. Et si, par la même faveur, sous sa conduite ou celle de son lieutenant, contraint à donner la bataille, il gagne la journée, comme avant le combat, au milieu et à la fin, il aura rendu preuve de sa vertu et prouesse héroïque, encourageant les siens de parole et d'exemple, fasse voir sa prudence en bien usant de la victoire; et à ces fins poursuive sagement ses ennemis qui fuient, de peur que trop pressés ils ne reviennent au combat ne sachant où fuir, et que réduits à cette extrémité, la colère, la honte, le dépit et le désespoir ne leur ramène le courage et tant de hardiesse que de vaincus ils en deviennent vainqueurs: rallie les épars, marche serré, retienne ses soldats, et les empêche de courir et s'amuser au pillage, jusques à ce qu'il ne paroisse aucun des ennemis sur le champ de bataille, ne même à sa vue. Puis sur la même place rende grâces à Dieu pour lui avoir préservé sa personne, favorisé ses armes et donné la victoire. Qu'il la conserve après soigneusement, comme une chose chère et chèrement acquise, y veillant tellement que, par trop de paresse ou de présomption, sa réputation ne puisse être marquée d'aucune flétrissure, donnant le feu à sa chaleur anéantie ou retenant l'impétuosité qui suit le plus souvent les succès favorables d'un chef victorieux et généreux courage. En use avec douceur, et, plein d'humanité, fasse gloire de pardonner aux ennemis qui lui tendent les mains; puis se comporte avec tant de sagesse et de modestie que le bonheur ne le rende jamais dédaigneux, arrogant, orgueilleux, insolent, insupportable à tout le monde, ains qu'il se représente l'incertitude des affaires du monde, les mouvemens soudains et revers de fortune, et que plus on la voit haut élevée au-dessus de la roue, plus elle est proche de trébucher d'une plus lourde chute; qu'il en arrête le retour par le coin acéré des clous de sa prudence. Mais s'il advient que par quelque malheur ou disgrâce du ciel il perde la bataille, qu'il ne s'effraye point d'effet ne d'apparence, ralliant, combattant et faisant tous ses efforts pour amoindrir sa perte, donne le loisir aux siens de faire leur retraite. Si c'est un lieutenant et qu'il juge la route et le désordre demeurer sans remède, alors que l'épée au poing il plonge dans les gros qui le suivront de près, leur vendant chèrement le gain de sa prison, ou qu'il meure avec honneur au front de ses canons, faisant sa sépulture dedans la poudre pétrie au sang des ennemis. Si c'est un souverain, après avoir rendu autant de témoignages qui se peuvent donner et desirer d'un prince valeureux, cédant pour l'heure à la fortune, qu'il fasse sa retraite et mette sa personne en lieu de sûreté, où il recueillira les planches du naufrage, et tout soudain, prévenant les faux bruits des ennemis, dépêchera devers ses gouverneurs et autres officiers de ses meilleures villes, vers ses amis, ses alliés et ses confédérés, pour leur donner avis du désastre advenu, faisant moindre la perte, et comme Dieu l'a préservé miraculeusement et réservé, à son opinion, à meilleure fortune pour des occasions encore inconnues, qu'ils lui en rendent grâces particulières et publiques, et, tout plein de brave courage, qu'il rassure le leur, leur donnant assurance de pouvoir réparer en peu de temps la brèche que le malheur et non pas la valeur des ennemis a faite à ses affaires. Pour allentir le cours et le progrès de ce victorieux, qu'il lui mette au devant ses places bien munies, oppose sa constance ainsi qu'un mur d'airain contre les touches de l'infortune pour grandes qu'elles soient, les supporte patiemment et courageusement. L'adversité c'est la pierre de touche des âmes généreuses et la preuve certaine de ces âmes de terre, qui désespèrent tout et jugent de la perte de l'État général par une simple atteinte. Qu'il espère toujours, essaye tout, et mette en œuvre toute pièce pour regagner l'avantage perdu, et à l'extrémité, ne pouvant faire mieux, d'un courage invaincu, menace de la queue, comme fait le serpent auquel le voyageur ou le chasseur aura brisé la tête; car tous les hommes sont égaux aux choses qui dépendent des bonnes grâces de la fortune, et sa séance n'a point d'arrêt, elle est ambulatoire. Les succès de la guerre sont incertains et sa chance muable; la moindre occasion possible le pourra relever de sa chute; son ennemi par aventure enivré de sa gloire, s'endormira; son armée se lâchera et se débandera, lassée de la peine; ou il s'engagera pour un long temps au siége d'une place, et cependant il aura le loisir de renouer et les moyens de faire nouveaux desseins et des nouvelles forces, les remettre sur pied, et suffisantes d'en pouvoir rétablir ses dernières ruines, et derechef se présenter en armes et bataille rangée devant cet ennemi, en lui donnant à choisir ou la paix ou la guerre. Or, par cette offre de défi regagnant le dessus, s'il se parle de la paix qu'il y prête l'oreille, comme utile au vainqueur, et au vaincu utile et nécessaire. Que chacun d'eux ajourne sa conscience à part, et le coupable mêmement, pour lui représenter les horribles effets de leurs divisions. Si l'un a eu quelque mauvaise intention qui l'ait poussé à vouloir remuer, et l'autre du sujet de recourir aux armes pour sa juste défense, et celui-ci, se voyant le plus fort, poursuive la vengeance, qu'ils sacrifient leurs passions au repos du public, terminent leurs querelles et se disposent à une paix qui finisse la guerre; fassent la trêve pour la négocier, y employant des hommes pacifiques. Que le vaincu, sans se flatter, reconnoisse en soi-même sa foiblesse et toutesfois en la dissimulant, ne se relâche et ne se montre point tant ravalé de cœur ne de courage que pour l'avoir il consente de faire ou de promettre aucune chose déshonnête; souffre le souverain dix mille morts plutôt que de souiller son nom et son honneur, en s'obligeant à des conditions du tout insupportables aux princes de sa qualité; mais faisant joug sous les lois immuables de la nécessité, qu'il quitte une partie de ses prétentions par le consentement d'une perte moyenne, pour éviter la honte et le hasard d'une plus grande ou dernière ruine. Que le vainqueur aussi ne s'enfle pas si fort des vents de sa prospérité, qu'il en coure fortune, ains se laisse conduire à ceux de la raison qui lui fera considérer les variables tours et la vicissitude des affaires humaines, et louer Dieu de l'avoir préféré, lui donnant le dessus contre son ennemi. Qu'il soit donc traitable en ce traité de paix, accordant au vaincu facilement ce qu'il peut espérer sans l'engager à des choses impossibles, il y auroit regret, et le ressentiment lui feroit épier l'occasion et le temps de la rompre; c'est assez de le mettre en tel état qu'il ne puisse plus nuire, sous des conditions que le vaincu jugera lui-même supportables. Et d'autant que la paix est le but de la guerre, et que les sages princes en supportent les peines sous l'espoir du repos, ce qui se promettra que ce soit sans feintise, à celle fin que cette paix qui se contractera soit ferme et assurée, et de longue durée; autrement à quoi bon tout cela d'avoir été ou vainqueur ou vaincu? Bref qu'il fasse partout, à l'exemple du Roi, reluire sa débonnaireté, n'estimant pas moins que Sa Majesté la gloire acquise par la douceur et la clémence qu'en élevant jusques au ciel des superbes trophées par la voie des armes. Ce sont en somme les rudimens, comme un projet général du métier de la guerre, que l'on lui peut apprendre à cet âge. Je ne parlerai point pour cette fois de l'ordre et façons des batailles qu'il faut donner selon les différences de la nature et assiette des lieux, selon l'ordre et le nombre des forces ennemies; quand et comment il faut mêler ou non les gens de pied et les gens de cheval, et selon le mélinge des diverses nations qui sont aux deux armées; de la façon d'entreprendre les siéges, comme il les faut conduire; des finesses, des ruses dont on se peut servir, ne de plusieurs autres enseignemens et considérations qui sont du corps de cette connoissance. En voilà maintenant assez pour un commencement; ce sera pour une autre fois, et cependant les livres, les discours, et puis un jour l'expérience lui apprendront ce qui s'en peut savoir. Or, il ne suffit pas au souverain d'avoir pourvu à former son État par l'établissement des lois et de la force, il lui faut un Conseil par les rênes duquel il manie l'empire; de qui le prince est l'âme et le Conseil en est l'entendement. Et comme il ne se voit aucun de qualité privée et moyenne fortune qui ait assez de suffisance ou puisse avoir le soin et du loisir pour la conduire seul sans l'aide de quelqu'un, tant il se trouve d'imperfection et peu d'arrêt au jugement humain, journalier, variant, flottant douteusement en ses opinions, voire le plus souvent sur un même sujet par défaut de nature ou de savoir, ou de certaine expérience, il ne se faut point étonner si les plus grands en ont plus de besoin pour maintenir la leur, les rois surtout et seigneurs souverains, qui reconnoissent bien et se sentent eux-mêmes tenir de la nature commune à tous les hommes, et ne différer d'eux que de condition; et comme celle-ci à mesure qu'elle leur donne d'une main plus de pouvoir et plus d'autorité, de l'autre elle les charge de plus de soin et les oblige à des subjections et peines infinies, pour aviser à la conduite et conservation de tant d'âmes qui vivent et qui leur obéissent dessous cette assurance, et par ainsi à rechercher avec beaucoup de curiosité, de prudence et de jugement, des personnes capables, non pour régner avec eux, ains pour les soulager, faciliter et les aider à soutenir la domination par leurs justes avis, en les servant d'affection, de conseil et de main. Ce n'est pas une des plus petites difficultés qui se rencontrent aux affaires des princes. Car, que le souverain ouvre tant qu'il voudra en cette élection les yeux de sa prudence, ce n'est rien fait s'il n'y a du bonheur, don gratuit du Ciel et non ouvrage de l'industrie humaine. Qu'il le demande à Dieu quand il en sera là, puis y emploie son jugement sans passion aucune, que pour le bien de l'État, non à dessein de s'en servir à épauler ses actions vicieuses, favoriser ses fâcheuses humeurs et les rendre ministres exécutant à tort et à travers toutes ses fantaisies, c'est à faire à tyrans et non à des rois et justes souverains. Or, d'autant que notre petit Prince aura par aventure besoin un jour de faire cette élite, apprenez-lui ceci, et que tout homme qui doit être appelé pour le conseil d'un roi doit être homme de bien, aimant et craignant Dieu, personne sans reproche, juste, avisé, fidèle, clairvoyant, et d'un savoir universel aux affaires du monde et en particulier à celles de l'État où il fait sa demeure; homme de sens rassis, d'un esprit modéré, tempéré; homme toujours égal, de ferme entendement, arrêté, résolu, qui ne succombe légèrement aux désastres publics, et s'il se peut, pour le plus assurer, ait tâté et du bien et du mal, en éprouvant l'une et l'autre fortune. Qu'il doit être équitable et rond en ses avis, ne les déguisant point flatteusement pour les accommoder contre le droit aux passions du souverain ou à celle d'autrui, ou à la sienne, ains qu'il les doit donner librement et vertueusement, avec la révérence et le respect qui se doivent porter en la présence du prince; lequel possible à l'heure se piquera de cette liberté, mais peu après en estimera plus et louera lui-même le conseil et le conseiller. Qu'il doit pareillement être considéré et constant en iceux, non étourdi, opiniâtre et vain, voulant faire valoir ses avis pour arrêts, ains toujours préparé de les soumettre aux lois de la raison; d'une humeur reposée, respectueux, gracieux et modeste, maniant les affaires de si douce façon que ce faisant elle porte partout le témoignage de son obéissance. Se contenter et de l'honneur et de la part qu'il reçoit des affaires, sans se mêler trop curieusement à pénétrer le fond de ses intentions, qui ne doit être su que du seul souverain. Ne s'ingérer jamais par ostentation et vanité de parler à lui, ne sans être appelé, si ce n'étoit qu'une affaire pressée, dépendant de sa charge ou autrement, le forçât à ce faire; et doit surtout être secret; c'est le plus sûr et le plus grand secret pour bien servir que puisse avoir le conseiller d'un prince; et ne donner son âme à posséder au désir excessif d'amasser des richesses, car cette avare passion abaisseroit la planche à la corruption, et celle-ci sans doute infecteroit après sa prudhomie et sa fidélité. Que s'il se peut trouver un homme avec ces qualités, ou plus ou moins, doit être de tel âge qu'il ait passé tous les feux de jeunesse; que si le corps en est un peu moins vigoureux, l'esprit se trouvera plus renforcé d'expérience, de sagesse et de jugement. Il est à présumer qu'à cet âge-là sa tête sera mûre et ses avis aussi, et tels qu'on ne pourra dire de lui _qu'il apprend en gâtant_, ne penser que, par outrecuidance, orgueil ou vanité, il les veuille fier à sa seule prudence, méprisant ceux d'autrui. Ne les donner crus et mal digérés, pleins de fougue, de feu et de précipitation, mère mortelle du bon conseil, des louables desseins et justes entreprinses, ne tout aussitôt qu'il les aura conçus en presser l'exécution avec impatience. Que notre Prince donc procède en telle sorte à cette élection que, si pour les avoir choisis, connus par lui ou de commune renommée, ils ne venoient à réussir tels comme il les a prins, son jugement n'en soit point accusé, mais le reproche fait à cette déloyale et marâtre fortune qu'il n'aura méritée. Or ces hommes ici se trouveront dans les Cours souveraines, où c'est qu'ils sont nourris entre les bras des lois, pour connoître des mœurs et des affaires de leurs compatriotes, et tellement accoutumés à rendre la justice que cette action semble avoir prins en eux une habitude naturelle; plus recherchés pour ce conseil, même pour y tenir des premiers rangs, s'ils ont acquis la connoissance des nations et des États des princes étrangers, par l'entremise des affaires publiques souventes fois traitées avec eux, ou pour avoir, en qualité d'ambassadeurs, résidé près de leur personne. Le collége des chevaliers en peut fournir, et bons, comme l'on dit, au poil et à la plume: ce sont tous personnages qui ont acquis par leur vertu et mérite, au péril de la vie plusieurs fois hasardée, ce collier honorable duquel les rois ont signalé leur gloire. Les secrétaires assidus auprès des souverains seront des plus capables; l'assiduelle sujétion qu'ils rendent à leurs charges fait qu'ils savent les temps et les momens des volontés du maître, la naissance, la suite et le fond des affaires, et sont comme les clefs des mystères des princes. Parmi l'ordre puissant et invincible corps de la noblesse, il s'en peut rencontrer encore quelques-uns et des plus suffisans, et entre ceux qui ont usé la meilleure partie de leur âge aux honorables professions, ou employée auprès de ceux qui de leur temps ont manié les plus grandes affaires. La grandeur de l'État, la multitude et la nature des affaires doivent régler le prince pour ordonner du nombre qu'il lui faut de ces hommes choisis. Le corps de ce Conseil, ainsi bâti des meilleures parties prinses de ses sujets, fera reluire et estimer partout son jugement et bon entendement, donnera poids à son autorité et très-grande réputation à son empire. Mais ce n'est pas assez d'avoir un Conseil qui ne s'en veut aider, ou ne s'en servir que de mine, inutile du tout au souverain qui ne croit que sa tête; qu'il se dispose donc à l'écouter et à le suivre en toutes ses affaires, qui ne se peuvent mûrement consulter que sur le tapis vert; se conseille à propos et prenne garde que, pour y être ou trop long ou trop prompt, l'occasion perdue ne perde aussi ses affaires; écoute les conseils et les raisons paisiblement, avec attention et ferme jugement, sans s'attacher opiniâtrément aux siennes; n'use de brigue ne de force pour les faire approuver; trouve bon que chacun y parle franchement; il se verroit souvent froidement conseillé s'il faisoit le contraire, et d'un esprit indifférent remarque les avis, les reçoive également, bons ou mauvais, faisant paroître qu'il les prend de chacun comme donnés en bonne conscience. Et puis après, d'autant que le secret est l'âme des affaires, sur le poids des raisons plutôt que sur le nombre, prenne en privé lui-même avec deux ou trois sa résolution pour être plus secrète, et aussitôt prête la main à l'exécution. Que si elle ne reçoit pas toujours une fin espérée, il y aura moins de regret que s'il l'avoit seulement prinse avec sa fantaisie. Que jamais il ne juge par les événemens ne d'eux ne des avis et ne les leur reproche point, mais, en considérant qu'il ne se trouve rien qui soit plus épineux que de conseiller un roi ou autre souverain, les tienne pour arrêts de la Fortune, qui préside séante dessus le trône des affaires humaines. Qu'il assiste souvent en ce Conseil, car sa présence les arrêtera tous dans le point du devoir; son œil et son oreille tiendront le contrôle de leurs déportemens, du biais et de la chute de leurs opinions, et son bon jugement donnera sonde jusques au fond de leurs conceptions, sans toutesfois sous quelque préjugé ajouter foi par trop légèrement, ne refuser obstinément à croire ce qu'il verra ou qu'on lui dira d'eux, ne de tout autre que ce soit. Et, non content de les ouïr opiner en Conseil, les interroge souvent chacun à part sur ses affaires ou sur des autres qu'il imaginera; c'est un moyen pour s'instruire sans peine et en savoir en peu de temps lui seul autant ou plus que tous ensemble, et faire qu'un chacun d'eux approchant près de lui ait toujours l'esprit en garde pour répondre à propos et satisfaire sur le champ à ses intentions. Ne favorise ceux qui voudroient usurper autorité dessus leurs compagnons; il y auroit à craindre que ce support ne jetât à l'écart aucunement leur ancienne intégrité pour la mêler aux passions particulières d'où naissent les cabales tant dommageables au service des princes. Pour ce regard qu'il les tienne à l'égal; l'égalité est mère de l'accord, et l'accord père de l'harmonie. Mais hors de là chacun fasse sa charge, conspirant tous à une même fin, c'est au bien de l'État et du souverain, lequel ainsi comme le grand ressort doit faire aller d'un même temps les divers mouvemens de la machine de l'empire, où, si les uns présument tant de les vouloir conduire tous et entreprennent sur les charges des autres, c'est tirer au bâton; tout y demeure court ou le désordre et la confusion se pêle-mêlent aux affaires du prince. Pense pour eux lorsqu'ils n'y pensent point, s'il les veut obliger à ne penser qu'à lui, et leur donne du bien sans le demander: les services demandent; donner ainsi c'est obliger et donner doublement; ou ne se fasse tirer par trop l'oreille quand ils demanderont:

_D'un bienfait marchandé le mérite se perd._

Après avoir ainsi disposé toutes choses pour affermir la base de son autorité, par l'assurance et l'honneur de l'État, pourvoie à sa personne, sa maison et sa Cour, faisant un choix considéré de serviteurs fidèles et discrets, sans yeux et sans oreilles, qui soient de bonnes mœurs, de douce humeur, accoutumés au service des princes et des grands, et d'âge convenable à bien faire les charges dont il voudra les honorer diversement, selon les qualités, pour s'en servir en sa maison et spécialement auprès de sa personne. Car il importe extrêmement au prince d'être servi de telles gens, pour ce qu'ils sont comme premiers dépositaires de sa vie, de tous ses mouvemens secrets et actions privées. Or, à ce que l'on dit, Sa Majesté le relèvera de cette peine, voulant elle-même faire sa maison lorsqu'elle se résoudra de le mettre en vos mains, et lui donner, pour le servir en chacune des charges, de l'élite des siens, sur le patron desquels il puisse apprendre à les choisir ailleurs s'il en avoit besoin. En ceci il ne recevra pas un petit avantage de les prendre du Roi, qui les a éprouvés, d'autant que le hasard se rencontre à l'essai des choses inconnues. Il est à présumer qu'il prendra des plus mûrs et des plus gens de bien pour mettre près de sa personne; leur âge, leur prudhomie et l'honneur d'être à Sa Majesté lui donneront je ne sais quelle crainte qui pourra l'empêcher ou divertir de beaucoup de jeunesses qu'il pourroit entreprendre, séduit par le conseil d'un inconnu et mauvais serviteur, abusant à son dam, pour un profit particulier ou passion privée, de la facilité et bonté de son âge. Après l'ordre donné pour servir sa personne, qu'ayant le soin en même temps de son instruction pour les mœurs et les lettres il choisira lui-même un précepteur, et par ainsi capable d'une si grande charge. Puisque Sa Majesté veut qu'il entre en son Conseil à l'âge de douze ans, et qu'il se façonne et fasse son apprentissage dans cette école de la chose publique, depuis cet âge jusqu'à celui qui le rendra majeur par les lois du royaume, afin qu'en ce temps-là il se puisse trouver comme maître passé, et suffisant d'en prendre la conduite; voulant en outre, pour le rendre accompli, qu'elle le mettra alors entre les mains de ses plus confidens qui l'instruiront du fond du secret et du fin de toutes les affaires. L'on dit aussi que le Roi, lui permettant d'avoir quelques heures à soi, pour y passer honnêtement le temps et l'employer aux exercices vertueux qui soient de sa portée et convenables à sa qualité, a résolu de lui donner pour compagnie une certaine troupe de jeunes gentilshommes, de pareil âge ou sortable au sien, qu'il tirera des plus grandes et meilleures maisons de toutes ses provinces, jugeant que cette première nourriture fournira les semences d'une solide affection à aimer la personne de ce jeune Prince qui germera dans ces petites âmes, et, croissant peu à peu comme leurs corps, s'élevera si forte que, parvenue à sa maturité, elle lui produira facilement les fruits d'une fidèle subjection et ferme obéissance, et qu'un jour ce seront ses tenans et les arcs-boutans de son autorité; que par leur bon exemple, leur crédit et la force, ils maintiendront et feront reconnoître par toutes les parties du royaume, et par même moyen la rendront redoutable aux nations étrangères. Et comme Sa Majesté vous a destiné pour gouverner ce Prince, façonner et conduire sa première jeunesse, avec pouvoir sur toute sa maison, il sera nécessaire aussi que vous ayez l'œil sur cette compagnie, et preniez garde à ce que pas un d'eux, ne autre approchant près de lui, n'haleine dans ses yeux ou souffle en ses oreilles l'infection du vice naturel que chacun porte de naissance, car chacun a le sien; vous le verriez en peu de temps plus vicieux lui seul surpasser tous les autres. Conduisez-le toujours des yeux et de la main; tenez-en garde de tous côtés des espions fidèles et retranchés contre ce mauvais vent, qui éteindroit en lui ces petites bluettes du feu de la vertu, dont la nature a parsemé nos âmes. Et pour autant qu'il semble que le mal et le bien, le vice et la vertu, l'adversité et la prospérité que reçoit un État partent, ainsi que d'une source, de la maison du prince souverain, il faut que le nôtre sache que ce n'est pas une des dernières parties de sa prudence de la bien ordonner; et pour ce faire, qu'il commence cet ordre par sa personne propre, faisant reluire avec sa qualité, sa foi, sa piété, sa probité, sa tempérance, sa justice et sa grâce; ses serviteurs, ses courtisans, et puis tous ses sujets, des plus petits jusqu'aux plus élevés, suivront cette lumière. Les peuples sont imitateurs des rois, comme persuadés que leurs actions commandent à l'égal de la force des lois. Qu'il donne les premières charges à personnages de grande qualité, de mérite pareil et d'âge vénérable, et tels qu'il n'en puisse jamais craindre le repentir, ne recevoir du blâme; car telles gens lui feront de l'honneur, serviront par honneur et non par avarice. Que chacun d'eux soit maintenu en son département et tous ensemble si liés d'une commune intelligence que leurs affections conduisent celles des moindres officiers qui serviront sous eux, pour ne viser pour tout ailleurs qu'au service du prince. Qu'il reconnoisse aussi cette fidélité par récompenses et bienfaits honorables, octroyant librement ou prévenant dextrement leurs demandes: le service muet, continué, demande de soi-même, et la façon dont se donne le bien ou gratification oblige fort souvent autant ou plus que la valeur de la chose donnée. Ne souffre point que les chefs de ces charges en oppressent les membres, car ils sont tous à lui, et qu'abusant indignement de leur autorité ils ne les privent de leurs droits et volent leurs salaires. Il seroit à craindre que l'indigence et la nécessité n'abattît la foiblesse et la fidélité de quelqu'un de ceux-là, au préjudice, possible, de sa vie; et par ainsi qu'il s'enquerre soigneusement des mœurs et des actions de tous ses domestiques, à celle fin de les tenir toujours en état de bien faire, et pour y donner ordre s'il y a de la faute, la punissant en eux plus rigoureusement pour l'exemple des autres. Que l'on voie souvent autour de lui des hommes doctes et sages personnages, de toute qualité et différentes professions, pour avoir en tout temps à qui communiquer, de quoi prendre plaisir, et s'instruire parfois en leurs discours de diverses sciences; tenant cette maxime de jamais n'approcher de soi, pour y être ordinaires, que des gens de bien. D'autant que tout le monde jugera qu'il est tel que sont ceux qui le servent et vivent en faveur auprès de sa personne. Ne juge mal de la sincérité de leurs affections, ne de ses autres serviteurs, pour ne louer toujours ses conseils, ses desseins, ses faits ou ses paroles, ains trouve bon que, selon leurs avis, ils les puissent sûrement réprouver avec modestie. C'est un avant-coureur à la ruine de celui auquel on n'ose dire la vérité en aucune façon, de peur de lui déplaire. Fasse distinction des bons et des mauvais, de ceux qui l'aimeront d'âme et de cœur, pour l'amour de lui-même, d'avec ces finets qui consentiront tout pour faire leurs affaires, et cauteleusement le flatteront jusques à ses pensées. Aime ceux-là, rejette ceux ici, comme peste des princes et de la république; car ces flatteurs ce sont des affronteurs beaucoup plus dangereux que ceux qui, parmi le commun et les particuliers, font métier ordinaire et vertu d'user d'affronterie, étant par eux tout à la fois le public affronté, affrontant la personne du prince. Plante la paix en sa maison, en déracine la discorde; l'une donne l'accroissement aux plus petites choses, l'autre ruine de tout point et détruit les plus grandes et les mieux établies. Embrasse la vertu à bon escient et déteste le vice, y établisse le premier et en bannisse l'autre; et ne présume pas que la royale et souveraine qualité soit couverture suffisante pour empêcher les mauvaises odeurs de sa mauvaise vie; car, fût-il encavé au plus profond d'une caverne, l'on en sentira l'air, étant des rois ainsi que du soleil, qui pour un temps peut bien dissimuler, mais non pas dérober du tout les rais de sa lumière. On verra lors toute sa Cour imiter à l'envi ses actions vertueuses, chacun brûlant de passion et fidèle désir abandonner et les biens et la vie pour le service de ce Prince, qui trouvera, en bien vivant et bien régnant, sa personne assurée et son État aussi, en la vertu de ses amis, l'amour de ses sujets, et sa propre prudence, les légitimes et uniques moyens pour conserver et gagner les empires. Voilà en peu de mots une partie des principales considérations qu'il doit avoir en faisant sa maison. Il nous faut assurer que Sa Majesté ordonnant de celle de notre jeune Prince la fera telle qu'elle servira de règle, non à sa Cour et suite seulement, mais à tout le royaume.

Or, si la piété, la prudhomie, le savoir, les vertus héroïques, les bonnes lois, les finances et les amis; et si les armes, le bon conseil, la prudente conduite et vertueuse vie d'un roi et seigneur souverain sont pièces qui suffisent pour assurer sa domination et empêcher que son État et son autorité ne voient la ruine, notre Prince aura de quoi bien espérer, ayant apprins et retenu vos bons avis et vertueux enseignemens, et plusieurs autres qu'il apprendra pour cette même fin, à mesure que l'âge augmentera les forces de son entendement. Cependant qu'il sache que la preuve infaillible de la bonté de son gouvernement, ce sera l'opulence de ses sujets et leur louable vie; et quand la crainte de ressentir le déplaisir et l'ennui de sa mort leur fera souhaiter que la leur la prévienne, et lorsque retirés chez eux en leur particulier, ils admireront tous et feront admirer à toutes leurs familles plus sa rare vertu que sa grande fortune. Et possible Sa Majesté, pour couronner cette œuvre, prendra plaisir aucunes fois d'employer en la personne de son Dauphin tout ce que le long temps et la pénible expérience lui ont si chèrement apprins, et plus par aventure qu'à nul autre des princes qui vivent sur la terre. Mais pource que je sais qu'il n'y a rien dessous le ciel qui ne soit périssable et sujet à sa fin, même que les grandeurs des plus puissans empires ont leur point limité, je prie Dieu et le supplie de vouloir différer le décret final préordonné sur cette monarchie, à ce que la tempête n'en tombe sur ce Prince, et que jamais elle ne puisse choir sur les rois de son nom, de le garder et conserver toujours sous l'abri de ses ailes, gouverner et conduire toutes ses actions, et lui permettre de régner après Sa Majesté paisiblement, heureusement et à longues années, favorisé de sa bonté, aimé et craint de ses sujets, honoré, estimé et redouté de tout le monde; et de pouvoir enfin, suivant les traces du roi son père, laisser un jour la France regorgeante en richesses au milieu de la paix, un doux ressouvenir de ses bontés dans le cœur de ses peuples, puis en succession à ses successeurs, du sujet de l'ensuivre et de faire comme lui, et de la gloire du nom françois et de son renom remplir toute la terre. Voilà, Monsieur, ce que votre désir et l'affection particulière que j'ai au bien et au service de ce Prince m'ont fait concevoir pour son instruction. Je m'estimerai très-heureux si vous et ceux qui le liront jugez que j'ai satisfait aucunement à leur gré et à votre espérance; sinon je vous somme à garant, en attendant que quelqu'un plus solvable que moi vous dégage de cette obligation. J'aurai toujours fort agréable une telle décharge.

SOUVRÉ. Pour moi j'en suis bien content et me sens obligé à vous de cette conférence.

L'AUTEUR. Monsieur, je suis votre très-humble serviteur, je reçois ces paroles de votre courtoisie.

FIN DES APPENDICES.

TABLE CHRONOLOGIQUE

DU JOURNAL

DE

JEAN HÉROARD.

1601.—Héroard est nommé premier médecin du futur Dauphin; paroles que lui adresse Henri IV.—Naissance du Dauphin à Fontainebleau.—Témoins de l'accouchement.—Description du corps de l'enfant; remarque de la duchesse de Bar.—Le Roi annonce lui-même l'événement.—Départ des courriers.—Paris de Zamet avec le Roi et la Reine.—Première nourrice.—Le Roi manque de laisser tomber son fils.—Visites de grands personnages.—Première chemise; mot de la duchesse de Bar.—Avidité de l'enfant.—Seconde nourrice.—Le Dauphin transporté de Fontainebleau à Saint-Germain en Laye; son passage et sa réception à Melun et à Paris.—Visites à Saint-Germain; la Reine y vient avec Mme de Guise et la Concini.—Arrivée du Roi; il se joue avec son fils.—Premier mot de l'enfant à sa nourrice.—Arrivée des gardes du corps.—La marquise de Verneuil à Saint Germain.—Jargon du Dauphin; il aime la musique.—Visite des nonces du Pape.—Remplacement de la première nourrice. I, 1

1602.—Le Roi et la Reine à Saint-Germain.—Premier portrait du Dauphin fait en crayon par Decourt.—Départ de la seconde nourrice.—La marquise de Verneuil.—Première sortie.—Autre portrait du Dauphin.—M. de Rosny.—Les enfants de Gabrielle d'Estrées, élevés avec le Dauphin, ont la petite vérole.—Premières caresses de la Reine.—Portrait fait par Quesnel.—Réception d'ambassadeurs.—Premier instinct de la chasse.—Première dent.—M. de Mansan.—Projet de mariage avec l'infante d'Espagne.—Lettre du maréchal de Biron à Mme de Montglat.—Émotion d'un vieil officier général.—M. de Mayenne.—Le comte d'Auvergne.—Mme Boursier.—Premier vêtement.—Concini.—Mot du Roi sur la bouillie.—Tienette Clergeon.—Second portrait fait par Decourt.—Singulières habitudes données à l'enfant.—Le Roi joue à cache cache avec son fils, lui fait voir la curée du cerf.—Exécution de Biron et chute du Roi.—La fête de Saint-Louis.—Nouvelle grossesse de la Reine.—Le Dauphin entre dans sa deuxième année.—Mœurs singulières.—Présents des députés du Dauphiné.—Audience des ambassadeurs suisses.—Singulier hommage des courtisans.—Le prince de Condé.—Naissance de Madame à Fontainebleau; son arrivée à Saint-Germain. I, 17

1603.—Premiers services rendus au Roi.—Répugnance du Dauphin pour son frère naturel.—Premières armes données par la duchesse de Bar.—Singuliers exemples donnés au Dauphin.—Mauvais vouloir pour Concini et sa femme.—Le Roi menace le Dauphin du fouet.—Charles Martin fait son portrait.—M. de Longueville vient demeurer à Saint-Germain.—La marquise de Verneuil et son fils; détails singuliers.—Serment de fidélité des magistrats de Paris.—Le Dauphin joue au mail.—Mme Héroard.—Première lettre au Roi.—Le P. Coton.—Mme de Verneuil et sa mouche.—Les enfants de MM. de Liancourt et d'Épernon.—Comment on l'entretient de l'infante d'Espagne.—Habitude de Henri IV.—La duchesse de Bar.—Départ du Roi et de la Reine pour la Normandie.—Le Dauphin apprend à parler.—Mlle de La Salle.—Mme Concini.—Mme de Verneuil.—Prière que récite le Dauphin.—Il boit à l'infante d'Espagne et danse en présence de l'ambassadeur.—Son caractère opiniâtre; il est fouetté pour la première fois.—Son amitié pour Héroard.—Le Dauphin est sevré.—Armes données par la ville de Moulins.—Mathurine la folle.—Audience du connétable de Castille. I, 41

1604.—Étrennes du Dauphin.—Visite du Roi; journée orageuse.—Bégayement du Dauphin.—Chanson sur La Clavelle et Engoulevent.—Chasse du Roi à Versailles.—Les musiciens du Dauphin.—Il reçoit la croix du Saint Esprit, premier présent du Roi.—Curiosité et dissimulation du Dauphin.—Le Roi le fait fouetter.—Le Dauphin fait l'essai des mets destinés au Roi.—Opiniâtretés et corrections.—Il voit danser un ballet.—Portrait fait au crayon par le fils de Dumonstier.—Caractère et éducation du Dauphin.—Il va à la Muette, à Croissy, à Poissy.—Singulier langage.—Accueil fait à M. de Rosny, à son présent et à sa lettre.—Lettre du Dauphin au Roi.—Jalousie envers les enfants naturels du Roi.—Dialogue avec le page Labarge.—Scènes avec le Roi et la Reine.—Comment on lui parle de son père; les fous de Cour.—Nouveau portrait peint par Charles Martin.—Le journal d'Héroard.—Scène avec le Roi.—Arrivée des enfants de Mme de Verneuil; dispositions du Dauphin pour eux.—Scène avec le Roi et la Reine; page fouetté à la place du Dauphin.—Les chats du feu de la Saint-Jean.—Le cantique de Siméon.—Mme de Verneuil.—Visite du duc de Lorraine et de ses fils.—Goût du Dauphin pour les armes et les instruments militaires.—M. de Rosny.—Singulier langage qu'on tient devant l'enfant, et ses résultats.—Nouveau portrait fait au crayon par Decourt.—Le livre de Gesner sur l'histoire naturelle; le siége d'Ostende.—Portraits en cire de la Reine et du Dauphin faits par Paolo.—Le Dauphin part de Saint-Germain; son passage à Paris, à Savigny, à Villeroy, à Fleury; son arrivée à Fontainebleau.—Scènes avec le Roi et la Reine.—La poterie de Fontainebleau.—Caractère impressionnable de Henri IV; il _blémit_ d'aise en embrassant son fils et le fouette lui-même.—Lit donné par M. de Rosny.—Concini.—Le P. Coton.—Costume d'été.—Goût de plus en plus développé pour la musique.—Le fou du Roi.—Tragédie anglaise représentée à Fontainebleau.—Statue du Dauphin faite par Guillaume Dupré.—Le danseur de corde.—Portrait au crayon fait par Mallery.—Accès facile des pauvres dans les cours du château.—M. de Favas et sa jambe de bois.—Scène avec le Roi.—L'épinette de M. de Saint-Géran.—Envoi à l'infante d'Espagne.—M. de Rosny et le service d'argent doré.—Journée de colère et ses suites.—Mlle de Guise.—M. de Vendôme indispose le Roi contre le Dauphin.—Singulières conversations.—Continuation de la colère du Roi.—Le lit de la Reine.—Le masque de Mme de Montglat.—Départ de Fontainebleau; passage à Melun, retour à Saint-Germain.—Arrestation du comte d'Auvergne.—La marquise de Verneuil et la comtesse de Moret viennent l'une après l'autre à Saint-Germain.—Arrivée du Roi; souvenir de la scène de Fontainebleau.—Le branle des navets.—Le Dauphin recommence à bégayer.—Moyens dont on se sert pour le faire obéir.—Lutte entre le Roi et son fils.—Le Dauphin valet du Roi.—Historiette du fils de M. de la Fon.—Le Dauphin quitte les lisières.—Remarques sur les antiquités de Rome.—Joujoux de Noël.—Le mari de la nourrice.—Audience des états généraux de Normandie.—Un joujou d'Italie. I, 59

1605.—Devise du Dauphin.—On l'habitue au bruit des armes à feu.—Lettre à la Reine.—Les figures de la Bible.—Les portraits du Roi et de la Reine.—Le livre de M. de La Capelle.—Antipathie naissante pour les femmes.—Le valet du serrurier.—La comtesse de Moret.—Présent de la Reine.—Henri IV et ses enfants.—Le serment de fidélité.—L'ambassadeur d'Angleterre.—M. d'Harambure.—Le pied du cerf et le pied de la perdrix.—Les emblèmes d'Alciat.—La duchesse de Deux-Ponts.—Le valet du bourreau.—Jouets de poterie.—Les danses du Dauphin.—Entretien sur l'Infante.—Le peintre Martin.—Jouets d'argent.—Premier page.—Le jeu du corbillon.—Le baron de Donaw.—Modèle en cire d'une statue du Dauphin, le sculpteur Després ou Dupré.—La chanson de Robin.—Jouets de carton peint.—Le Dauphin logé au château neuf de Saint-Germain.—La comtesse de Moret.—Lettre au Roi.—Goût naissant pour le dessin.—Les fontaines et les orgues de Saint-Germain.—Instincts du commandement.—Chanson du Dauphin.—Les Espagnols et l'Infante.—Les outils du menuisier.—L'esprit de la galerie rouge.—Danger que court Héroard.—Conversation sur la chasse, le Louvre, etc.—La paye des soldats du Roi.—Le brave Crillon.—Le chien _Favori_.—Caractère du Dauphin.—Discours des députés suisses.—La statue d'Orphée.—Les forçats.—_La belle Corisande_ et son petit-fils.—Les Gascons.—M. de Favas.—Jouets de plomb.—Mme de la Trimouille.—Amour du Dauphin pour sa nourrice.—Retour au vieux château de Saint-Germain.—Mlle Prévost des Yveteaux.—Le comte de Saure.—Lettre au Roi.—Les prières du Dauphin.—Chanson gasconne.—Henri IV couché avec ses enfants; mœurs et conversations singulières.—Fiançailles du prince de Conty.—Enseigne de diamants donnée par la Reine.—La musique de la Reine.—Le fossé et le pont-levis.—Le Dauphin fouetté par le Roi.—Un coffret flamand.—Le comte de Soissons, M. de Rosny et M. de Montbazon.—Batteries des tambours.—Le Jaquemard de Fontainebleau.—La famille de Montmorency.—Le grand maréchal de Lorraine.—Goût pour la musique.—Don Juan de Médicis.—Anniversaire de la mort de Henri III, usage pour les Dauphins.—Familiarité d'un cul-de-jatte.—Le sculpteur Francisco, le peintre Martin.—Entrevue avec la reine Marguerite; présents qu'elle fait au Dauphin et à sa sœur.—Le galimatias de Nervèze.—Le Saint-Thomas de Poissy.—Ouvrages de la Chine et joujoux d'Allemagne.—Lettre à la reine Marguerite.—Proverbe de Salomon.—Le président du Vair.—Le ballet du Combat.—Députés de l'assemblée de Châtellerault.—Joujoux de Nevers.—Présent du duc de Lorraine.—Le chevalier d'Épernon.—Le Dauphin entre dans sa cinquième année.—La reine Marguerite; les livres à gravures.—Conversation sur le prince de Galles.—Le frère bâtard de Henri IV.—Chapelets d'Italie.—Mot de l'ambassadeur de Venise sur l'Italie.—L'éclipse de soleil.—Le nain de la Reine.—La chambre de Charles IX.—Lettres au Roi et à la Reine.—Mendiants irlandais.—Le livre d'Heures de Henri III.—L'histoire de Matthieu.—Portrait en cire du Roi.—Le sculpteur Jean Paulo.—Jouets de poterie.—Le Dauphin va demeurer au château neuf.—La marquise de Verneuil.—Animal et bateau rapportés du Canada.—Le sang royal et la fleur de lys.—Captivité de Henri IV à Saint Germain.—La duchesse de Beaufort.—Scène avec le Roi.—Humanité du Dauphin.—La carte gallicane de Thevet.—Sympathie entre le Dauphin et le Roi.—Henri IV et ses enfants. I, 111

1606.—Étrennes du Dauphin.—Souvenir de Fontainebleau.—Étrennes données par la Reine; remercîment du Dauphin.—Lettre au fils de Mme de Montglat.—Lettre du prince de Galles.—Présent du duc de Lorraine.—Le Roi et la comtesse de Moret à Saint-Germain.—Les piques de Biscaye.—Utilité du journal d'Héroard.—Comment dînent les laquais.—Habitude du Roi.—Chanson turque.—Parcimonie dans laquelle est élevé le Dauphin.—Naissance de Madame Christine.—Détail sur la mort de Henri III.—La géographie de Mérula.—Le Roi à Saint-Germain.—Le duc de Bouillon.—Premier enfant tenu sur les fonts de baptême.—Donation de la reine Marguerite au Dauphin.—Départ pour Paris.—Visite à la reine Marguerite.—Départ du Roi pour le siége de Sedan.—La chapelle de Bourbon.—Visite à l'Arsenal et à la Bastille; M. de Rosny, le comte d'Auvergne.—Visite au Palais de Justice.—Lettre au Roi.—Retour à Saint-Germain.—Précautions pour la sûreté du Dauphin.—_La Castramétation_ de du Choul.—M. de Crillon.—Le feu de joie de la paix.—La nourrice de Charles IX.—Inclination aux mécaniques.—Modèle du château neuf de Saint-Germain.—Habitude du Roi.—La belle Corisande.—Le Roi et M. de Bouillon.—Goût du Roi pour l'ail.—Jalousie et opiniâtreté du Dauphin; sa sensibilité.—Premier coup de feu.—Mœurs singulières.—Députation d'un régiment suisse.—Portrait du Dauphin peint par Martin.—Visite de la reine Marguerite.—Le Dauphin amoureux; encouragements et exemples qu'on lui donne.—Le connétable de Montmorency.—La belle Gillette.—Le cardinal de Joyeuse.—Produits de la verrerie de Saint-Germain des Prés.—Le marquis de Rainel.—Le Roi et son fils.—Accident du bac de Neuilly.—Prière du Dauphin.—Le président Groulard et les députés de Normandie.—Paroles honteuses.—Le soldat Descluseaux.—Le Dauphin logé au château neuf.—Hommage des députés d'Auvergne.—Les écus de M. de Sully; avidité de l'entourage du Dauphin.—Maladies épidémiques; vision d'une sentinelle.—L'hiver en été.—Habitude du Roi.—Précautions de salubrité.—Le Roi et le prince de Mantoue.—M. de Saint-Aubin-Montglat.—La Reine et la duchesse de Mantoue.—Jalousie du Dauphin.—Portrait du Dauphin par Francesco.—L'abbé de Saint-Germain.—Le cardinal de Joyeuse.—Répugnance du Dauphin à demander.—Départ de Saint-Germain pour le baptême.—Le prisonnier de Chilly.—Les portraits de M. de Beaulieu.—Baptême du Dauphin à Fontainebleau.—Présent de M. de Lorraine.—Feu d'artifice.—La verrerie de Fontainebleau.—Séjour à Cély.—Lettres au Roi.—Le canal de Fleury.—Détail d'étiquette.—Mœurs des laquais de Fontainebleau.—Le Dauphin entre dans sa sixième année.—Avidité de Mme de Montglat.—Ange Cappel.—Songe du Dauphin.—Les pages de la chambre; Racan.—Bons mots du Dauphin; son respect pour la vieillesse.—Visite à la comtesse de Moret.—Le peintre Le Blond.—La mule de M. de Roquelaure.—Jeux du Dauphin.—Les députés du Dauphiné.—Dispositions pour la chasse.—M. et Mme de Rosny.—Combat de dogues, d'ours et de taureau.—Engoulevent; répugnance du Dauphin pour les bouffons.—Mariage du prince d'Orange.—Ballet du Dauphin.—Reparties à MM. de Roquelaure et de Bassompierre.—Guerre contre la princesse d'Orange.—La petite Panjas.—Familiarité avec les soldats.—Le comte de la Roche.—Superstition d'Héroard.—Jouets de poterie.—Buffet de François Ier.—Goût pour le dessin; première leçon donnée par Fréminet.—Portrait du Dauphin par Fréminet.—Amour et attentions d'Héroard pour le Dauphin. I, 167

1607.—Caractère moqueur du Dauphin.—Le gâteau des Rois.—Mme de Montglat et Mlle d'Agre.—Première signature du Dauphin.—Comment se tient le Roi.—Lettre au Roi.—_La Saint-Jean des Choux._—Lettre du Roi.—Dessins et peintures du Dauphin.—Présent de l'archiduchesse d'Autriche à Madame.—Oraison du Dauphin.—Présents que lui fait M. de Brèves.—Le Roi joue à la paume avec le Dauphin.—Le peintre Dehoey.—Première leçon de latin.—Lettre de l'Électeur palatin.—Le Dauphin à la cérémonie de la Cène.—M. de Guise.—Naissance du duc d'Orléans, son thème de nativité.—M. de Sully.—Apparition d'un aigle; geste du duc d'Orléans et augures que l'on en tire.—Les quatrains de Pibrac.—Goût croissant du Dauphin pour la musique et le dessin.—Decourt fait de nouveau son portrait.—Vêtement d'été.—Accouchement de la comtesse de Moret.—La reine Marguerite.—Relevailles de la Reine.—Antipathie pour les Espagnols.—Paillardise du Roi.—Produits de la poterie de Fontainebleau.—Portrait en cire et médaille du Dauphin par Paolo et Dupré.—Danse d'Égyptiens ou Bohémiens.—Rancune du Dauphin contre son page.—Réception d'un ambassadeur turc.—Ordres du Roi pour donner le fouet au Dauphin.—Mort de M. de Montglat.—Le comte de Moret sauvé du tonnerre.—Départ pour Saint-Germain, passage à Melun, à Crosne, à Paris, à Saint-Cloud, arrivée à Saint-Germain.—Mme des Essars.—Familiarités du Dauphin.—La peste à Saint-Germain; départ pour Noisy.—Caractère dissimulé du Dauphin.—Le Roi à Villepreux.—Lettre et présent du prince de Galles.—Histoires tirées de la Bible.—Portrait du père du Roi.—Peu de goût du Dauphin pour la danse.—Il entre dans sa septième année.—Portrait de Louis XII.—Lettres de la famille ducale de Toscane.—Incendie à Noisy.—Services d'Héroard sous Henri III.—Premier seing valable du Dauphin.—Portrait de Du Guesclin.—Le duché de Milan.—Peu de goût du Dauphin pour l'étude.—Lettre au Roi.—Le ballet des Lanterniers.—Retour à Saint-Germain.—Baptême de M. et de Mlle de Verneuil.—M. de Cési.—Le livre de Vitruve. I, 293

1608.—Conversation sur le Roi et sur les charges de la maison du Dauphin.—Mariage projeté du duc d'Orléans.—Accouchement de Mme des Essars; mot du Dauphin.—Portraits des grands-pères du Dauphin.—Froid excessif.—La volière du Dauphin.—Catéchisme du P. Coton.—Conversation sur l'Infante; jeux avec les petites filles.—M. d'Albigny.—Jeux et langage singuliers.—Pain fait avec du blé avarié.—Présent de la reine Marguerite.—Le ballet des Falots.—Envoi du Dauphin à l'infante d'Espagne.—Le porte-panier.—Départ de Saint-Germain.—Séjour au Louvre.—Visites à la reine Marguerite, au Palais de Justice, à l'Arsenal.—Départ pour Fontainebleau.—Le tableau de la belle Agnès.—Aversion pour M. de Moret.—Figure de Henri IV en poterie.—Amitié du Dauphin pour Héroard.—Le chien et le singe du Roi.—Cérémonies des Rameaux et de la Cène.—Le P. Ange de Joyeuse.—Le fou-poëte de M. de Roquelaure.—MM. de Mortemart et de la Trémoille.—Naissance du duc d'Anjou.—Mot du Roi au Dauphin.—Lettre du Dauphin au Roi.—Collation de poterie.—Un joujou de Nuremberg.—Mmes de Montpezat et du Peschier.—M. de Vic et sa jambe de bois.—Les différentes races des enfants du Roi.—Goût pour la chasse et les chiens.—Le Dauphin quitte l'habillement d'enfant.—Contes sur l'Infante.—Le premier laquais du Dauphin.—Ses exercices militaires; il aime l'odeur de la poudre.—Le sauteur Colas.—Un chien cocu.—Mariage de M. de Vendôme et de Mlle de Mercœur.—Mot du Roi sur M. de Guise.—Premier bain.—Jalousie du Dauphin.—Le docteur de la Palestine.—Éclipse de soleil.—Le prince de Mantoue.—Première leçon d'équitation.—Devise latine, signée _Louis_.—Les peintures de Fréminet et de Franco.—Lettre à la grande-duchesse de Toscane.—Superstition d'Héroard.—Le tireur d'épines.—Départ de Fontainebleau.—Passage à Melun et à Chaillot.—La comtesse de Guiche et la reine Marguerite.—Le partisan Montauban.—Collation à Ruel.—Arrivée à Saint-Germain.—Le Dauphin entre dans sa huitième année.—Le duc de Mantoue.—Visite à l'abbaye de Poissy.—Lettre au Roi.—La comtesse de Mansfeld.—Le Dauphin a la rougeole.—Portrait de Jeanne de Naples.—_L'Hippostologie_ d'Héroard.—Chasse avec le Roi.—Sensibilité de Henri IV.—La vaisselle d'argent du Dauphin.—Mot sur le maréchal de Biron. I, 303

1609.—Le livre _De l'Institution du Prince_.—Le gâteau des Rois.—Farces et comédies.—Le Dauphin copie le portrait du Roi.—La gravure de Jupiter.—_La Vénerie_ de Du Fouilloux.—Départ de Saint-Germain pour Paris.—Le Dauphin remis entre les mains des hommes.—Usage des mouches pour les femmes.—Première justice du Dauphin; ses petits gentilshommes.—Ballet de la Reine.—Présent de M. de Sully.—La foire Saint-Germain.—Visite de Mme de Montglat.—Présent de la reine Marguerite.—Travaux de la galerie du Louvre.—Le maître d'armes du Dauphin.—Chasses et visites dans Paris.—Mort du Grand-Duc.—Mariage du prince de Condé.—La première leçon de Des Yveteaux.—Armes de Milan.—Collation chez M. de Mayenne.—Visite à Saint-Germain.—Dîner à Ruel.—Départ pour Fontainebleau.—Les moulins d'Essonne.—Cérémonie de la Cène.—Le grand canal de Fontainebleau.—Le Dauphin fouetté de verges.—_La Bradamante._—Le musicien Pradel.—Les maquereaux.—Passage à Moret.—Le vin et la tisane.—Le fou du Roi.—Mlle de Fonlebon.—Le maréchal d'Ornano.—Le Dauphin entre au conseil pour la première fois.—Fêtes du mariage de M. de Vendôme.—Bijou donné par Mme de Mercœur.—Le fou Des Viètes.—Départ de Fontainebleau.—Passage à Brie-Comte-Robert.—Vers faits par Héroard sur l'ordre du Dauphin.—Passage à Créteil.—Arrivée au Louvre.—Le jeu de paume du Verdelet.—Bain de rivière.—Service de Catherine de Médicis à Saint-Denis; le trésor, les tombeaux.—L'hôpital des pestiférés.—Sully et la reine Marguerite.—Séjour à Saint-Maur.—Ballet des Sauvages.—Nouvel habillement.—Absences de Des Yveteaux.—Présent du marquis de Brandebourg.—Visite à Chaillot.—Mot sur Mucius Scévola.—Départ pour Fontainebleau.—Leçon de grammaire.—Le Dauphin entre dans sa neuvième année; souhait du Roi.—Chasse avec le Roi.—Lettres à la reine d'Angleterre et au prince de Galles.—M. de Souvré et M. Dupont.—Retour à Paris.—Habitude du Dauphin.—Antipathie pour Sully.—Nouveau logis au Louvre; les chapons de la Reine.—Naissance de Madame Henriette.—Goût du Dauphin pour le vin.—Les contes de La Clavelle.—Bégayement du Dauphin.—Le comte de Chalais.—Lettres à la famille royale d'Angleterre.—Compliment à l'ambassadeur de Venise. I, 375

1610.—Étrennes de la ville de Paris.—Compliment à l'ambassadeur d'Espagne.—Reliques de sainte Geneviève.—Comédiens, marionnettes et ballets.—M. de Pluvinel.—Le Dauphin n'aime pas la flatterie.—Visite à Saint-Germain.—Baptême du fils de M. de Tresmes.—Portrait du Dauphin par Bunel.—Carrousel, course de bagues et ballet.—Mot sur Sully.—Mme de Montglat et M. de Souvré.—La nourrice du Dauphin.—Anecdote sur Charles IX.—La marquise de Verneuil.—Bruits de guerre.—La cérémonie de la Cène.—La librairie de Saint-Victor.—Visite à Saint-Germain.—La lance de chair.—Plan d'une forteresse.—Les enfants de Paris.—M. Aleaume.—Dernier dîner avec le Roi.—Dédain pour Sully.—Couronnement de la Reine.—Assassinat de Henri IV; mot du Dauphin.—Précautions prises dans la nuit. I, 419

1610.—Première journée de royauté: discours prononcé au Palais; dîner de la Reine, elle refuse de prendre la serviette des mains du Roi; le cœur de Henri IV donné aux Jésuites.—Serment de fidélité du régiment des Gardes.—Rêverie et regrets du Roi sur la mort de son père.—Retour du comte de Soissons.—Mme de Verneuil.—Le premier bienfait du Roi.—Cérémonie à Notre-Dame.—Le mémoire des chiens du Roi.—Héroard retenu premier médecin du Roi.—Craintes pour la sûreté du Roi.—Correction faite à deux vers latins.—Supplice de Ravaillac.—Bon naturel du Roi pour son premier page.—Le Roi fouetté.—Du Bourdet et Olyvète.—Visite à la reine Marguerite.—Maisons d'Issy.—Chasses dans les Tuileries.—Promenade sur la Seine.—Réponse du Roi à son sous-gouverneur.—Crainte envers la Reine.—Un lion dans les Tuileries; humanité du Roi.—L'imprimeur Robert Estienne.—Réponse au maréchal de la Châtre.—Poids du Roi.—Audience du duc des Deux-Ponts.—Sentence inventée par le Roi; instinct de la justice.—Eau bénite au corps de Henri IV.—Le corps du feu Roi sort du Louvre; dissension à ce sujet.—Service des officiers du feu Roi.—Départ de M. de Rohan.—Mot sur les ivrognes.—Retour du prince de Condé.—Complaisance de la reine Marguerite pour le Roi.—Le barbier Renard.—Le garde du Roi.—Les poires de cuisse-madame.—Soldat aux gardes fait prisonnier.—Chasse à Meudon; premier coup d'épée à un sanglier.—Grâce de l'estrapade à un soldat.—Dîner à Ruel; le Roi fait le bon compagnon.—Cérémonie des chevaliers de Saint Lazare.—Première pierre du pavillon neuf de Vincennes.—Audience du parlement de Toulouse.—Les chansons du feu Roi.—Grâce à deux soldats.—Souvenir du sacre de la Reine.—Première pierre du collége du Roi.—Librairies du collége de Navarre et des Cordeliers.—Départ de M. de Vendôme.—Les reliques de la Sainte-Chapelle.—M. de Mainville et les chiens pour voleur.—La veillée des femmes de chambre.—Noise aux Feuillants pour les honneurs.—Prise de Juliers.—Audience de l'ambassadeur d'Espagne; révérence de deux Navarrais.—La capitainerie de Saint-Germain en Laye.—Livre couvert de diamants.—Le Roi fouetté.—Audience de l'ambassadeur d'Angleterre; signature du traité d'alliance.—Serments de Concini.—Départ du Parlement pour le sacre.—Correction du Roi au privilége des emblèmes d'Horace.—Départ pour Reims; le Roi en voyage.—Le Roi n'est pas grand parleur.—Des Yveteaux et ses leçons.—Soldats de plomb.—Entrée à Reims.—Les musiciens de la chambre.—Cérémonie du sacre; remarque sur le duc d'Épernon.—Le Roi est fait chevalier du Saint-Esprit; susceptibilité du cardinal de Joyeuse.—Départ de Reims; le Roi en voyage.—Le Roi touche neuf cents malades des écrouelles.—Coupe-queue au jeu.—Réception de la ville de Paris.—Le comte Henri de Nassau.—Le Roi dîne à Ruel avec ses frères et sœurs.—Audience de l'ambassadeur de Venise.—Le musicien La Chapelle.—Le jeu de _gilet_.—Cimeterre à la turque.—Les estafiers d'Espagne.—Le Roi fait l'ambassadeur de Venise chevalier de l'accolade.—Les deux musiques.—Audience de l'ambassadeur de Hongrie.—Marchandises de la Chine.—Gazette de Rome.—Le Roi n'aime pas la flatterie.—Deux loups pris au bois de Boulogne.—Fiançailles de M. de Guise.—Mot sur les sermons.—Un chien enragé; traitement contre la rage.—Les pelotes de neige. II, 1

1611.—Passetemps du Roi.—Peu de goût pour la danse.—Le gâteau des Rois.—Crainte de passer pour paresseux.—Querelle du comte de Soissons et du prince de Conty; insolence de celui-ci.—Tir à l'arbalète.—Le Roi en sentinelle.—Ignorance de l'évêque de Soissons.—Mot du Roi sur la démission de Sully.—Dîner à Ruel.—Les chiens pour larron.—La foire Saint-Germain tenue aux Tuileries.—Le comédien grimacier.—La compagnie de petits gentilshommes.—Préférence donnée aux tableaux sur les diamants.—Fiançailles de Mlle Ricassa; les fornicateurs.—Le peintre Bunel; portrait du Roi par Porbus.—Les dames rabattues.—Peu de goût du Roi pour l'étude.—Oiseaux dressés pour le vol.—Sauteurs et joueurs de marionnettes.—Goûter chez Concini.—Fiançailles de Mlle de Liancourt.—Plaisanterie sur Atlas.—Séjour à Saint-Germain.—Le Roi fouetté.—Retour à Paris.—Première pierre de l'église de Picpus.—Moquerie du Roi envers son précepteur.—Départ pour Fontainebleau.—La galiote du Roi.—Les Égyptiens ou Bohémiens.—Jalousie du Roi.—Familiarité de Concini; pudeur du Roi.—Cérémonie du Jeudi-Saint.—Audience du marquis Spinola.—Pâques du Roi; il touche 660 malades.—Galère neuve du Roi.—Audience du parlement de Paris.—Le turc de M. de Guise.—Le Roi n'aime pas l'ail comme son père.—Congé de M. d'Épernon.—Moines de poterie.—Retour de Fontainebleau à Paris.—Crainte des esprits depuis la mort de Henri IV.—Souvenir de la promesse faite à un soldat.—Visite à M. et Mme Concini malades.—Fête de la Pentecôte; le Roi touche 1,100 malades.—Mot du Roi à Des Yveteaux.—Départ pour Fontainebleau.—Le nain Dumont.—Maladie de M. de Souvré.—La châsse de sainte Geneviève.—Chanson d'un ballet de Henri IV; pleurs du Roi et de M. de Vendôme.—Croyance aux esprits.—Le jeu de colin-maillard.—Compassion pour un paysan.—Tragédies et farces jouées à la Cour.—Générosité envers un jardinier.—Le réveille-matin.—Départ pour Paris; le Roi à l'hôtellerie d'Essone.—Réprimande au baron de Vitry et au chevalier de Vendôme.—Portrait en cire du Roi; sa générosité envers l'artiste.—Le jeu _Je vous prends en ce point_.—Des Yveteaux remplacé comme précepteur du Roi.—Séjour à Saint-Germain.—_La Bradamante_ jouée par les enfants de France.—Départ du chevalier de Vendôme.—Dîner chez M. de Frontenac.—Dispute avec M. de Souvré.—M. de Poutrincourt.—Retour à Paris.—Arrivée du nouveau précepteur Le Fèvre.—Fête de l'Assomption; le Roi touche 450 malades, en est incommodé.—Serment des échevins de Paris.—Première leçon de M. Le Fèvre.—Première commission donnée par le Roi.—Le Roi va à la comédie à l'Hôtel de Bourgogne.—Tours d'escamotage.—Le Roi fouetté.—Mort de la duchesse de Mantoue.—Un chameau dans la galerie du Louvre.—Dispute avec M. de Souvré; mot du Roi à son précepteur.—Anniversaire de la naissance du Roi.—Les ortolans des Tuileries.—Départ pour Fontainebleau.—Le royaume des sots.—Bonnet donné au cardinal de Bonzi.—Mme de Ragny et les guenons du Roi.—Arrivée du prince de Condé.—Les arquebuses du Roi; première arquebusade.—Dicton de Bourgogne sur les clystères.—Timothée, arquebusier de Rouen.—Adresse du Roi au tir.—Combat de dogues anglais contre un ours.—Arrivée de la duchesse de Lorraine.—Le jeu de remue-ménage.—Arrivée du cardinal de Gonzague.—Départ de Fontainebleau pour Paris.—Gasconnade de M. de Souvré.—Mort de la reine d'Espagne.—Une chèvre savante.—Mort de Monsieur, duc d'Orléans.—Le jeu de _quillebouquet_.—Le duc d'Anjou prend le titre de Monsieur.—Première mention du nom de Luynes.—Départ de la duchesse de Lorraine.—Comédies à l'Hôtel de Bourgogne.—Le jeu de billard.—Mots du Roi sur M. de Nevers et sur le prince de Condé.—Scène avec M. de Souvré.—Chasses au vol.—Les faiseurs d'almanachs.—Mot du Roi sur M. de Vastan; sa disposition au secret. II, 47

1612.—Le Roi communie au jour de l'an.—Fête des Rois.—Son goût pour la chasse de plus en plus développé.—Vers du Roi.—Ballet des trois parties du monde.—Incendie au Louvre.—Sermon de M. de Richelieu.—Demande de la main de Madame pour le roi Philippe IV par l'ambassadeur d'Espagne.—Quintaine à la place Royale.—Mort du duc de Mantoue.—Le Roi visite assez fréquemment la reine Marguerite.—Voyage à Brie-Comte-Robert.—Accident.—Histoire d'une guenon.—Mot à madame de Longueville.—Le duc de Pastrano, ambassadeur d'Espagne.—Contrat de Madame.—Bal chez la reine Marguerite.—Fête à ce sujet.—Le Roi ne veut pas se mettre en deuil noir pour le comte de Soissons.—Le Roi fouetté. II, 97

1613.—Meurtre du baron de Lux.—Le Roi demande à sa mère la grâce d'une femme condamnée à mort.—Ballet de Mme de Guiercheville.—Tragédie d'_Emon_.—Les Rois sont gentilshommes.—Trait de justice du Roi.—Le Roi touche 1,070 malades.—Son goût pour la comédie.—Voyage autour de Paris.—Accident qu'une gazelle manque de causer.—Cadeau du duc de Lorraine.—Mariage de M. de Montmorency et de Marie des Ursins.—Pose de la première pierre de l'aqueduc de Roungy.—Passage à Essone.—Le Roi commence à aller aux assemblées.—Lettre à la Reine.—Le pauvre en sa maison de gazon.—Serment de M. d'Ancre comme maréchal.—Les sauvages de M. de Rasilly. II, 115

1614.—Les arquebuses du Roi, ses étrennes.—L'émailleur et le tourneur du Roi.—Le Roi n'apprend plus le latin.—Chasses, comédies et ballets.—Affaire de M. de Livarot.—Le vin bourru.—Audience de M. de Thou.—Vers du Roi.—Incendie chez la reine Marguerite.—Mort du connétable de Montmorency.—Revue au Pré-aux-Clercs.—Affaires et paix des princes.—Le moine bourru.—Le Roi blessé au jeu de paume.—Mort du chevalier de Guise.—Baptême de Monsieur et de Mme Henriette.—Chasses à Saint-Germain.—Voyage du Roi.—Séjours à Orléans, à Blois, à Tours.—Les goinfres de la Cour.—Séjour à Poitiers.—Passage à Angers.—Séjour à Nantes.—États de Bretagne.—Arrivée de M. de Vendôme.—Retour par Angers.—Hommage d'un habitant de Malicorne.—Les Ardents.—Séjour au Mans.—Visite du Roi à Vaugrigneuse, maison d'Héroard.—Rentrée à Paris.—Retour du prince de Condé.—Majorité du Roi.—Collation à Villiers-la-Garenne.—États-généraux de Paris.—Maladie du Roi.—Affection croissante pour M. de Luynes.—L'ambassadeur de Savoie.—Adjudication d'un office en présence du Roi. II, 129

1615.—Le jour de l'an.—M. de Bonneval et le lieutenant général de Luzarches.—Ballet de M. le Prince.—Clôture des États.—Discours du Roi.—Soupé du Roi à Pétonville.—Inondation de la Seine dans le jardin des Tuileries.—Le Roi va constamment à la comédie et danse des ballets.—Congé des états.—Mort de la reine Marguerite.—Son enterrement.—La Paulette.—Remontrances du Parlement.—Première pierre de la statue de Henri IV au Pont-Neuf-des-Augustins.—Procession de Sainte-Geneviève à cause de la sécheresse.—Le Roi commence à apprendre l'équitation.—Il visite la Bastille.—Dîné aux champs avec des seigneurs de la cour.—Voyage de Guienne pour son mariage.—Il dîne à Amboise chez M. de Luynes.—Chenonceaux.—Poitiers.—Le Roi joue encore aux petits soldats.—Ruffec.—Angoulême.—Réception des députés du parlement de Bordeaux.—Arrivée en bateau à Bordeaux.—Fiançailles par procuration de Madame avec le roi d'Espagne.—Séjour.—Échange de princesses à Saint-Jean-de-Luz.—Hardie entreprise du cardinal de Sourdis pour sauver un condamné.—Entrée du Roi et de la Reine.—Cadeau et chevaux du roi d'Espagne.—Ballet espagnol.—Les deux époux jouent aux petits jeux.—Le Roi ferre un cheval.—Excuses du cardinal.—L'olla podrida.—Le champ de bataille de Coutras.—Fêtes de Noël à Aubeterre.—La vie du Roi toujours la même. II, 171

1616.—Retour du chevalier de Vendôme à Suivray.—Accident au carrosse du Roi.—Tours.—Accident à Tours, dans la salle du Conseil où se tenait la Reine-mère.—Heureux hasard qui préserve le Roi.—Le cardinal Ubaldini.—Le Roi joue aux petits soldats.—Conférences de Loudun.—Intimité croissante de M. de Luynes.—Blois.—M. Brulart remet les sceaux au Roi.—Entrée à Paris.—La Reine va à Saint-Germain.—Retour du prince de Condé.—Ambassade du roi d'Angleterre.—Le Roi a une convulsion.—Arrestation du prince de Condé.—Ballet.—Acquisition du domaine de Courcelles.—Le Roi reçoit les officiers des milices de Paris pour les rassurer contre des bruits de désarmement.—Il chasse très-souvent.—Envoyé turc. II, 191

1617.—Ballets.—Chasses.—Mariage de Mlle de Soissons avec M. de Longueville.—Baptême de Mlle de Pluvinel.—Retour du chancelier de Sillery.—Jeux militaires du Roi.—Meurtre du maréchal d'Ancre.—La Reine-mère.—Courses à Saint-Germain et à Fontainebleau.—Mort de la maréchale d'Ancre.—Portrait du Roi par Fernand.—Nombreuses courses du Roi aux environs de Paris.—Il touche par grâce quatre Espagnols.—Mariage de M. de Luynes.—Le prince de Condé sort de prison.—Départ pour Rouen.—Mantes.—Gaillon.—Pont-de-l'Arche.—Entrée à Rouen.—Dieppe.—L'hôtesse de l'Écu de Bretagne.—Retour à Rouen.—Mort de M. de Villeroy.—Réception des cours souveraines.—Assemblée des notables.—Retour à Saint-Germain.