‹ Journal de la société de 1789 - Nº IVChapitre 5 sur 5 · CHAPITRE IV.

CHAPITRE IV.

Négociation avec la Cour de Londres pour conserver la paix.

CETTE négociation doit avoir deux branches: ce que nous avons à faire chez nous pour donner le poids convenable à nos discours; ce que nous avons à dire à Londres.

C'étoit autrefois une règle de politique lorsque l'Angleterre armoit, que la France armât un nombre de vaisseaux précisément égal. Elle le peut toujours à la première campagne, parce que l'Angleterre alors a ses matelots dispersés; comme elle peut toujours aussi rendre cette première campagne décisive, si elle sait la combiner avec vigueur et avec sagesse.

J'avois proposé à l'assemblée nationale cette mesure provisoire. L'amendement qui renfermoit ma proposition fut rejeté, comme traitant du fait avant que le droit fût décidé.

Par la décision sur celui-ci, l'assemblée nationale a confié à la prudence du roi tous les préparatifs convenables. Il est possible que le ministère ait regardé le refus de s'expliquer sur la force de notre armement comme une indication que l'assemblée desiroit qu'on se renfermât dans les bornes du premier, auquel elle a donné son approbation.

S'il a pensé ainsi, je crois que le ministère a eu tort. Je crois que la nécessité de l'équilibre dans les armemens étoit impérieuse; mais il est possible aussi, et même vraisemblable en cette occasion, que le tort du ministère ait été déterminé par un motif louable d'égards et de respect pour ce qu'il aura cru les vues de l'assemblée Nationale.

Quoiqu'il en soit, un tems très-précieux a été perdu.

Il devient difficile à présent d'avoir un armement de vaisseaux de guerre égal à celui de l'Angleterre, aussi promptement prêt que le sien.

Mais il reste une ressource très-bonne et très-imposante; c'est d'armer en toute diligence le plus grand nombre possible de frégates et de corsaires.

Quand la guerre commence avant l'hiver, l'Angleterre est très-vulnérable par la France; elle le sait, et c'est pourquoi ses guerres sont toujours précédées des plus grandes protestations d'amitié pour nous, et des plus fortes assurances qu'elle a le desir de la paix.

Ces assurances doivent être mutuelles; mais pour qu'elles soient sincères de la part de l'Angleterre, il faut qu'elles soient accompagnées du désarmement; et pour qu'elles fassent impression de la nôtre, lorsque l'Angleterre ne désarme pas, il faut qu'elles soient accompagnées d'un armement très-sérieux.

Celui que la nature des choses nous indique actuellement est, comme on vient de l'exposer, un armement de frégates et de corsaires. L'Angleterre a sept mille vaisseaux marchands dehors, montés d'environ soixante et dix mille matelots; avec des croisières intelligentes, nos frégates et nos corsaires peuvent en enlever un tiers: ce sont vingt-cinq mille matelots; c'est la faculté d'armer cinquante vaisseaux de guerre, dont nous pouvons priver l'Angleterre. Il seroit absurde, si sa conduite nous montre que nous ne pouvons attendre de sa part que la guerre, et si elle se refuse à un désarmement réciproque, de lui laisser les cinquante vaisseaux de guerre de plus.

Il faut bien se garder sans doute ce commencer les hostilités, tant qu'il y aura espérance de conserver la paix; mais si l'Angleterre, en se refusant à un désarmement respectif, manifeste sans équivoque ses intentions hostiles, il faut être en état d'agir aussi-tôt qu'on aura une connoissance indubitable de sa résolution.

Il faut donc que nos corsaires soient prêts à mettre en mer au moment où l'espoir de la paix sera totalement dissipé. Pour nous donner ce moyen de puissance, pour être certains que le zèle de nos armateurs sera employé avec toute l'activité possible, il faut que ces armateurs puissent gagner à leurs armemens, et ne puissent pas y perdre: il faut à cet effet, en les autorisant et les invitant à préparer à la course les vaisseaux qui sont à leur disposition, leur fournir, des arsenaux de la nation, les munitions nécessaires, et les assurer que si la guerre n'a pas lieu, ils seront remboursés de tous leurs frais en argent, ou en bons assignats sur les domaines nationaux.

Il arrivera deux événemens, l'un: ou nous aurons la paix, et alors l'argent dépensé dans notre propre pays, aux préparatifs militaires qui nous l'auront procurée, sera un argent parfaitement employé; ou nous aurons la guerre, et alors l'avantage d'avoir fait gagner une trentaine de millions sur l'ennemi à nos armateurs et à nos matelots, et celui d'avoir affoibli sa puissance de la possibilité d'armer cinquante vaisseaux, enchaîneront la fortune et décideront la punition que mérite un peuple qui engage une guerre générale pour des déserts; ou, ce qui seroit bien plus odieux encore, pour empêcher ses voisins, s'il le pouvoit, de fonder une constitution libre et de donner un grand exemple à l'humanité.

Nos mesures prises dans nos ports, et pendant qu'on presseroit nos armemens avec la plus grande célérité, le roi ordonneroit à son ministre des affaires étrangères et à l'ambassadeur de France, de notifier à la cour de Londres nos dispositions pacifiques et nos précautions prudentes; notre résolution de cesser tout armement au moment où les Anglois désarmeront eux-mêmes; notre résolution de profiter de tous nos avantages pour ne pas faire une guerre malheureuse, si c'est la guerre que désirent les Anglais.

Ces agens du roi et de la nation des François pourroient être chargés de parler à-peu-près ainsi au roi et au ministère de la Grande-Bretagne:

«Vous savez seuls quelles sont vos intentions. Les autres nations ne peuvent en juger que par votre conduite. Voulez-vous la guerre ou ne la voulez-vous point? Si vous ne la voulez point, vous êtes parfaitement sûrs qu'elle ne sera point faite; l'univers est aussi sûr que vous pouvez l'être, que l'Espagne ne viendra pas vous attaquer; et quant à nous, il est visible que nous avons infiniment mieux à faire que la guerre.

»Vous ne pouvez dissimuler que vos prétentions sur le commerce, au nord de la Californie ne sont qu'un vain prétexte, que l'objet est sans aucun intérêt pour vous, et que si vous n'en aviez pas un autre, vous n'auriez jamais fait la dixième partie de l'armement que vous avez commandé pour une si misérable conquête.

»Si c'est donc à la guerre que vous vous déterminez, pour cette cause, ou pour toute autre cause d'ambition, car vous n'en avez aucune, de raison, de justice, ni d'intérêt bien entendu, songez à ce qu'elle coûtera; et ne trouvez pas mauvais que votre peuple y songe. Permettez à vos voisins, qui sont encore vos amis, de vous en mettre l'apperçu sous les yeux.

»Vous la commencerez chargés de dettes, sur les seules ressources d'un crédit épuisé; vous la commencerez contre deux nations, dont l'une ne doit presque rien, et dont l'autre vient de mettre à sa disposition deux ou trois milliards de capitaux en très-bons fonds de terre, qu'au besoin vos propres capitalistes s'empresseroient d'acheter. Où avez-vous l'équilibre de cette puissance? Quel est le clergé dont vous avez les biens à vendre? et vos domaines nationaux que valent-ils?

»Si la guerre est courte, elle se fera chez vous mêmes avec toute l'impétuosité françoise; calculez-en les malheurs.

»Si elle est longue, la victoire sera pour le dernier écu. Où sont les écus que vous avez à y employer, qui égalent le quart seulement des biens nationaux que nous y pouvons consumer?

»Il vous faut du crédit; nous n'en avons que faire. Votre richesse est dans la main des prêteurs que vous pourrez déterminer; la nôtre est dans notre main. Vous donnerez à vos fournisseurs d'argent des promesses de les payer, que vous réaliserez peut-être, si votre banque peut résister à l'inspection de nos grenadiers. Nous donnerons aux nôtres en échange effectif, de la main à la main, la valeur même de leur monnoie, et à quelques égards une valeur supérieure; nous leur donnerons des héritages susceptibles d'amélioration.

»Voilà pour les moyens d'agir; voyons à présent la manière. Vous saviez ce que c'étoit qu'une guerre royale avec la France, et quelquefois vous vous en êtes mal trouvés; vous n'avez aucune idée d'une guerre nationale, de son activité, de son opiniâtreté, de son acharnement, de la réunion de volontés, et d'efforts que doit y porter l'enthousiasme excité par une nouvelle patrie; de ce dont sont capables nos anciens guerriers qui chercheront à justifier leur gloire, nos nouveaux guerriers qui auront à montrer qu'ils peuvent mériter une gloire plus grande encore.

»Nous ne disons point cela par jactance; nous devons vous vaincre, parce que nous sommes plus nombreux que vous, parce que nous avons aujourd'hui plus de richesses libres que vous, parce que notre empire est essentiellement et encore accidentellement plus puissant que le vôtre; nous ne nous flattons pas de vous effrayer. Vous pouvez être les amis les plus estimables et les plus utiles; vous êtes les plus respectables ennemis que l'on puisse avoir.

»Mais si l'une des deux nations ne doit pas prétendre à inspirer de la terreur à l'autre, pourquoi le prétendriez-vous?

»Nous ne sommes plus livrés aux intrigues de cour et aux incertitudes ministérielles. Vous pouvez avoir chez nous quelques stipendiaires; dès qu'ils sont soupçonnés, ils sont sans pouvoir. Vous ne séduirez ni notre assemblée nationale, chargée du dépôt de la confiance de tout un peuple; ni notre cabinet, qui voit tous les regards fixés sur lui.

»Vous nous trouverez donc également prêts à l'un et à l'autre événement, également sûrs dans l'un et dans l'autre d'obtenir votre estime et celle de toutes les nations.

»Voulez-vous la paix? jurons-la; elle sera sacrée. Mais prouvez que vous la voulez réellement; désarmez, désarmons tous.

»Voulez-vous la guerre et vous réserver de la faire à votre tems, en parlementant sous les armes? cela ne convient ni à notre loyauté, ni à notre intérêt, ni à la vivacité de notre caractère. Nous courrons au-devant de vos vœux: nous regarderons le refus du désarmement comme une déclaration formelle, et nous prendrons d'ici à la fin de l'année, autant qu'il nous sera possible, de vos navires marchands. Nos armateurs y gagneront sans doute, mais ce n'est point une vile cupidité qui nous fera commencer par cette opération; c'est principalement afin que vous n'ayez pas les matelots de ces navires pour armer vos vaisseaux de guerre.

»Aussitôt ensuite que, par nous et nos alliés, nous aurons rassemblé une force suffisante pour assurer notre passage, nous irons chez vous. Les nouvelles d'Amérique et de l'Inde s'attendent trop longtems. C'étoit à faire aux ministres, de se livrer à des combinaisons pour les immenses préparatifs d'expéditions éloignées. Nous sommes convaincus que la puissance doit rester à ceux qui seront les maîtres en Europe. Nous aimons la paix; elle nous est infiniment chère; nous sommes pressés d'en jouir; si vous ne la donnez pas aujourd'hui, et visiblement solide, à nous, à nos alliés, lorsque nous vous en demandons l'assurance avec une sincère affection, sur notre honneur nous irons la chercher à Londres, et nous l'y trouverons.

»Répondez vîte; car il faut que les désarmemens commencent dans la huitaine, ou les hostilités dans un mois. Mais au nom du ciel, répondez comme des sages, comme nos instructeurs, comme des amis du genre humain.»

Si après que nous aurons agi et parlé ainsi, les Anglois persévèrent à vouloir la guerre, c'est que leurs dispositions la rendent inévitable; nous ne pourrons les corriger de cette persévérance que par la guerre elle-même. Alors il vaut mieux la faire prompte et bonne que de la retarder trois mois, et de la faire mauvaise et malheureuse. En la commençant en tems opportun nous la ferons bonne, brève, et la plus avantageuse qu'il soit possible.

Si au contraire les Anglois méritent leur réputation, s'ils sont aussi profonds penseurs qu'ils passent pour l'être, la guerre n'aura pas lieu.

S'il y a un moyen de la prévenir, ce sont cette conduite et ces discours: il n'en est, il ne peut en être aucun autre.

Heureuse négociation, si convenable à mon pays, où l'on ne peut espérer de succès que par la franchise, la loyauté et le courage!

Certainement ce n'est pas sans quelque battement de cœur, quand on porte une ame humaine, qu'on se décide à ces grands partis. Mais ce n'est point un malheur pour une société naissante d'être obligée, dès ses premiers instans, de se déployer toute entière. Il faut alors bénir la nécessité qui l'y contraint. Si le jeune Hercule n'eût pas été attaqué par deux serpens dans son berceau, vingt ans peut-être se seroient écoulés sans que sa mère eût eu la douceur de savoir ce que devoit un jour être Hercule.

J'ajouterai quelques mots sur les questions dont l'éditeur a cru devoir faire précéder mon ouvrage.

Je propose de demander à l'Angleterre un désarmement respectif.

Un désarmement mutuel ne peut compromettre les droits de personne, et garantit la sûreté de tous.

Si les prétentions de l'Angleterre sont justes, elle pourra prouver leur justice, et nous engagerons notre allié à y avoir égard.

Soixante vaisseaux de guerre sont un moyen, et ne sont pas une raison.

Nous ne devons pas souffrir qu'on emploie ce moyen, tant que la raison n'est pas constatée. Qui s'y obstineroit, annonceroit qu'il ne compte pas sur la bonté de sa cause, mais sur la puissance de ses armes; il ne voudroit pas discuter, il voudroit combattre.

Cela n'est pas juste en soi; cela ne le seroit pas relativement à nous.

Nous devons songer à notre sûreté: il est juste que la France subsiste et qu'elle ne puisse, en aucun cas, être opprimée ou dépouillée de quelque partie de son empire. Il est donc juste qu'elle ne laisse pas détruire les voisins dont la puissance et les engagemens garantissent l'intégrité de ses possessions.

Si l'Espagne avoit tort, la France devroit dire à l'Angleterre: «j'emploierai ma médiation à vous faire rendre justice; mais je ne consentirai point que vous prétendiez vous-même vous la faire».

Lorsqu'on a un ami, et qu'il a une mauvaise querelle, on le ramène à la raison; mais on ne laisse point assassiner son ami; ce seroit lâcheté, ce seroit imprudence. Celui qui auroit frappé votre ami, fût-ce avec raison, pourroit vous frapper à votre tour sans raison quand vous n'auriez plus d'ami. Où il y a menace, l'homme de sens, l'homme de bien, l'homme de cœur et de force interdit les voies de fait. Ensuite il juge et concilie.

Voilà le rôle qui convient à la France. Et ce rôle de la raison, de la prudence, de la puissance, l'oblige d'exiger un désarmement respectif.

CORRESPONDANCE NATIONALE.

Discours prononcé par M. de Klinglin, lieutenant de roi à Strasbourg, et commandant à présent en Alsace, à une confédération de douze mille hommes, tant de gardes nationales de haute et basse Alsace, que de troupes réglées, réunies dans la plaine des Bouchers près de Strasbourg, qui a eu lieu le 12 de ce mois. L'union, la fraternité, l'ordre ont régné à cette fête civique.

Citoyens françois, et vous mes compagnons d'armes! c'est sur l'autel de la patrie, c'est devant l'Être-Suprême qui voit le fond de mon cœur; devant les respectables magistrats dont la vertu justifiant si bien notre choix, que je viens jouir du bonheur précieux de voir pour la première fois réunis, les drapeaux des citoyens militaires, et des militaires citoyens.

Ralliés autour de ces signes éclatans du civisme qui ne fait de nous qu'une seule et même famille, quel bonheur cette union promet à la patrie! C'est sur elle que vont poser les fondemens de cette liberté, d'autant plus chère à tout François, qu'elle est soumise à la loi, et que la loi veillera sans cesse pour le bonheur de tous à sa conservation. C'est elle qui consacre à la postérité les vertus d'un roi qui s'en est montré le si digne restaurateur, et qui lui assure notre amour et les bénédictions de nos descendans. C'est par cette réunion enfin, qu'attentifs à écarter les ennemis de la nation, nous verrons naître les beaux jours du premier empire du monde.

Né dans le département, je joins à l'honneur d'y commander en ce moment, le droit de citoyen actif; je ne cesserai d'en remplir les devoirs avec le zèle et la fidélité la plus constante. Je viens donc renouveler ici, et comme citoyen et comme militaire, le serment fédératif qui doit nous unir, et rendre nos nœuds indissolubles, malgré tous les efforts qu'on voudroit faire pour les rompre. Attaché comme vous, mes amis et mes frères, au succès de la constitution, sur laquelle la nation qui l'a adopté fonde sa prospérité et son bonheur, je viens jurer avec vous etc., la formule du serment.

SOCIÉTÉ DE 1789.

La Société de 1789, toujours occupée de son objet principal, qui est de développer les principes d'une constitution libre a célébré d'une manière particulière le retour annuel de l'époque où les représentans du peuple françois se constituèrent en assemblée nationale, et décidèrent ainsi du sort de la France.

Le 17 juin, 200 membres de la Société, réunis dans un repas civique, ont rappelé la mémoire de ce beau jour. MM. Bailly, la Fayette, Sieyes, le Chapelier, avoient au milieu d'eux le général Paoli, ce généreux martyr de la liberté qui avoit été invité au nom de la Société.

Ce n'étoit point une fête de luxe, c'étoit une commémoration patriotique de l'époque de la liberté françoise, l'assemblée nationale elle même en avoit fait une pareille, et son président étoit M. Sieyes. Il présida aussi au dîné de la Société, dont il est membre.

M. Bailly y porta les santés suivantes.

1º. A la constitution de la chambre des communes, le 17 juin, en assemblée nationale, et celui qui en a conçu l'idée.

2º. Celui qui a provoqué l'institution des gardes nationales, et de ceux qui l'ont propagée.

3º. A la grande fédération du 14 juillet.

4º. A tous ceux qui ont voulu la liberté de leur pays et qui ont souffert pour elle.

5º. Hommage aux mânes de Franklyn, compagnon imprimeur, ministre plénipotentiaire en France, et principal fondateur de la liberté américaine.

6º. A ceux qui ont le courage de faire respecter les loix établies par les représentans d'un peuple libre.

7º. A tout ami de l'humanité.

8º. Aux amis de la constitution et de la tranquillité publique.

9º. Aux mesures bienfaisantes qui conduiront à la destruction de la mendicité.

Un membre proposa qu'on fît, sur-le-champ, une contribution pour la délivrance des prisonniers détenus pour mois de nourrice. Une acclamation générale accueillit ce vœu, et on remit entre les mains de M. le maire la somme destinée à cet acte de bienfaisance.

Les prisonniers délivrés seront rendus à leurs familles, dans le sein desquelles ils sont nécessaires, sans être montrés en procession au peuple: les secours à l'humanité doivent être dégagés de tout apareil affligeant pour la sensibilité des infortunés qui les reçoivent.

Les dames de la halle ont demandé à être introduites, et elles ont présenté, avec des bouquets, l'adresse suivante.

MESSIEURS,

«Dans ce jour qui nous rappelle une des plus belles époques de la nation françoise, permettez à de bonnes citoyennes de vous faire agréer et leurs hommages et leurs respects.

»Quoique nous soyons dans la saison des fleurs, nous n'aurions pu en trouver suffisamment, s'il avoit fallu donner une couronne à tous ceux d'entre vous qui en ont mérité. Nous n'en avons qu'une; nous la placerons sur la tête de M. l'abbé Sieyes, président de l'assemblée nationale, et nous croirons ainsi couronner l'assemblée entière.

»Nous avons, en outre, un bouquet à lui offrir, comme au père de notre constitution.

»Nous en avons un pour notre bon maire, qui, par son génie et son patriotisme, a préparé, a aidé la formation de cette constitution.

»Nous en avons un pour notre bon général, à qui cette constitution doit une nouvelle vie. Sans lui, sans son activité, de belles loix n'auroient pas été exécutées.

»Nous avons un bouquet pour M. de Mirabeau; il parle trop bien, il dit tous les jours de trop belles choses, pour que nous ne soyons pas intimidées quand nous cherchons à faire son éloge.

»Nous en avons un pour M. le Chapellier, qui, sans cesser d'être Breton, est devenu bon Parisien, et a fait souvent des demandes utiles en faveur du bon peuple de Paris.

»Nous en avons un pour M. l'évêque d'Autun, le seul de sa classe qui se soit rappelé que nous étions ses frères, et qui a su sacrifier son intérêt particulier à l'intérêt général.

»Nous en avons un pour ce général étranger, qui ne l'est pas parmi vous; toute sa vie a été un combat pour la liberté, contre le despotisme; et le général Paoli, sous ce rapport, figure bien auprès du général de la Fayette.

»Nous en avons un.... Hélas! non, messieurs, je me trompe, nous n'en avons plus, nos fleurs sont épuisées avant que nous ayons pu vous exprimer les sentimens de nos cœurs.

»Jamais vos noms ne seront oubliés; nous les rappellerons à nos enfans, comme celui de leurs plus grands bienfaiteurs; il ne sortira jamais de notre mémoire le souvenir agréable d'avoir vu réunir dans un même jour, dans un même lieu, à la société de 1789, tous les illustres membres de l'assemblée nationale, à qui nous devons une constitution que nous bénirons tous les jours de notre vie».

Une chanson patriotique a été chantée d'abord dans la grande salle du club, et répétée ensuite à la fenêtre, d'après la demande d'un peuple immense rassemblé dans le Palais-Royal. Cette chanson, pleine de traits saillans et analogues à la circonstance, a eu le plus grand succès.

AIR des Dettes.

Les traîtres à la nation Craignent la fédération, C'est ce qui les désole; Mais aussi depuis plus d'un an La liberté poursuit son plan, C'est ce qui nous console.

L'instant arrive où pour jamais Vont s'éclipser tous leurs projets, C'est ce qui les désole; Et l'homme enfin va pour jamais Rétablir l'homme dans ses droits, C'est ce qui nous console.

Il arrive souvent qu'au bois On va deux pour revenir trois, Dit la chanson frivole; Trois ordres s'étoient assemblés, Un sage abbé les a mêlés, C'est ce qui nous console.

Quelques-uns regrettent leurs rangs, Leurs croix, leurs titres, leurs rubans, C'est ce qui les désole; Ne brillons plus, il en est tems, Que par les mœurs et les talens, C'est ce qui nous console.

Sans doute on fera moins de cas Et des cordons et des crachats, C'est ce qui les désole; Mais les lauriers, mais les épis, Les feuilles de chêne ont leur prix, C'est ce qui nous console.

On en a vu qui, tristement, N'ont fait qu'épeler leur serment, C'est ce qui nous désole; On va le faire à haute voix, De bouche et de cœur à la fois, C'est ce qui nous console.

La veille de ce dîner, la Société a arrêté que ceux de ses membres qui pourroient donner des logemens aux députés à la fédération générale, s'inscriroient sur un registre, et que ce registre seroit ensuite envoyé à l'hôtel de la mairie, pour que les districts qui ont tous montré le même zèle, fussent soulagés d'autant. Le concours des citoyens de toutes les parties du royaume sera sûrement plus grand qu'on ne croit; le patriotisme des membres de la société, dans cette occasion, a déjà formé une liste assez considérable de logemens à donner.

Les discussions les plus intéressantes sur les différens objets de la constitution, ont lieu plusieurs fois la semaine dans les assemblées de la société; nous nous proposons d'en donner incessamment le précis à nos lecteurs.

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