27 au soir.
Nous avons été voir un vieil ami à Chambon. Cette petite ville, qui m’avait laissé de bons souvenirs, est toujours charmante par sa situation ; mais le progrès lui a ôté beaucoup de sa physionomie : on a exhaussé ou nivelé, suivant des besoins sanitaires bien entendus, le rivage de la Vouèze, ce torrent de montagne qui se répandait au hasard dans la ville. De là, beaucoup d’arbres abattus, beaucoup de lignes capricieuses brisées et rectifiées. On n’est plus à même la nature comme autrefois. Le torrent est emprisonné, et comme il n’est pas méchant en ce moment-ci, il paraît d’autant plus triste et humilié. Mon Aurore s’y promène à pied sec là où jadis il passait en grondant et se pressait en flots rapides et clairs. Aujourd’hui des flaques mornes irisées par le savon sont envahies par les laveuses ; mais la gorge qui côtoie la ville est toujours fraîche, et les flancs en sont toujours bien boisés. Nous avions envie de passer là quelques jours, c’était même mon projet quand j’ai quitté Nohant. Je m’assure d’une petite auberge adorablement située où, en été, l’on serait fort bien ; mais nos amis ne veulent pas que nous les quittions : le temps se refroidit sensiblement, et ce lieu-ci est particulièrement froid. Je crains pour nos enfants, qui ont été élevées en plaine, la vivacité de cet air piquant. J’ajourne mon projet. Je fais quelques emplettes et suis étonnée de trouver tant de petites ressources dans une si petite ville. Ces Marchois ont plus d’ingéniosité dans leur commerce, par conséquent dans leurs habitudes, que nos Berrichons.
Notre bien cher ami le docteur Paul Darchy est installé là depuis quelques années. Son travail y est plus pénible que chez nous ; mais il est plus fructueux pour lui, plus utile pour les autres. Le paysan marchois semble revenu des sorciers et des remègeux. Il appelle le médecin, l’écoute, se conforme à ses prescriptions, et tient à honneur de le bien payer. La maison que le docteur a louée est bien arrangée et d’une propreté réjouissante. Il a un petit jardin d’un bon rapport, grâce à un puits profond et abondant qui n’a pas tari, et au fumier de ses deux chevaux. Nous sommes tout étonnés de voir des fleurs, des gazons verts, des légumes qui ne sont pas étiolés, des fruits qui ne tombent pas avant d’être mûrs. Ce petit coin de terre bordé de murailles a caché là et conservé le printemps avec l’automne.
Il me vint à l’esprit de dire au docteur :
— Cher ami, lorsqu’il y a dix ans la mort me tenait doucement endormie, pourquoi les deux amis fidèles qui me veillaient nuit et jour, toi et le docteur Vergne de Cluis, m’avez-vous arrachée à ce profond sommeil où mon âme me quittait sans secousse et sans déchirement ? Je n’aurais pas vu ces jours maudits où l’on se sent mourir avec tout ce que l’on aime, avec son pays, sa famille et sa race !
Il est spiritualiste ; il m’eût fait cette réponse :
— Qu’en savez-vous ? les âmes des morts nous voient peut-être, peut-être souffrent-elles plus que nous de nos malheurs.
Ou celle-ci :
— Elles souffrent d’autre chose pour leur compte ; le repos n’est point où est la vie.
Je ne l’ai donc pas grondé de m’avoir conservé la vie, sachant, comme lui, que c’est un mal et un bien dont il n’est pas possible de se débarrasser.
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