Dimanche 16.
J’aurais voulu tenir un journal des événements ; mais il faudrait savoir la vérité, et c’est souvent impossible. Les rares et courts journaux qui nous parviennent se font la guerre entre eux et se contredisent ouvertement :
— Les mobiles sont des braves.
— Non, les mobiles faiblissent partout.
— Mais non, c’est la troupe régulière qui lâche pied.
— Non, vous dis-je, c’est elle qui tient !
Le plus clair, c’est qu’une armée sans armes, sans pain, sans chaussures, sans vêtements et sans abri, ne peut pas résister à une armée pourvue de tout et bien commandée.
On agite beaucoup la question suivante, et on nous rapporte fidèlement, de auditu l’opinion de M. Gambetta.
— L’armée régulière est détruite, démoralisée, perdue ; elle ne nous sauvera pas. C’est de l’élément civil que nous viendra la victoire, c’est le citoyen improvisé soldat qu’il faut appeler et encourager.
La question est fort douteuse, et, si d’avance elle est résolue, elle devient inquiétante au dernier degré. On peut improviser des soldats dans une localité menacée, et les mobiliser jusqu’à un certain point ; mais leur faire jouer le rôle de la troupe exercée au métier et endurcie à la fatigue, c’est un rêve, l’expérience le prouve déjà. Les malades encombrent les ambulances. On parle d’organiser une Vendée dans toute la France. Organise-t-on le désordre ? Ces résultats fructueux que suscitent parfois des combinaisons illogiques s’improvisent et ne se décrètent pas. M. Gambetta a pu jeter les yeux sur la carte du Bocage et sur la page historique dont il a été le théâtre ; mais recommencer en grand ces choses et les opposer à la tactique prussienne, c’est un véritable enfantillage. On assure que M. Gambetta est un habile organisateur ; qu’il réorganise donc l’armée au lieu de la dédaigner comme un instrument hors de service, alors que tout lui manque ou la trahit ! Si l’on veut introduire des catégories, scinder l’élément civil et l’élément militaire, froisser les amours-propres, réveiller les passions politiques, je ne dis pas à la veille, mais au beau milieu des combats, j’ai bien peur que nous ne soyons perdus sans retour.
Quelqu’un, qui est renseigné, nous avoue que nos dictateurs de Tours sont infatués d’un optimisme effrayant. Je ne veux pas croire encore qu’il soit insensé… Quelquefois une grande obstination fait des miracles. Qui se refuse à espérer quand on sent en soi la volonté du sacrifice ? Mais la volonté nous donnera-t-elle des canons ? On avoue que nous en avons qui tirent un coup pendant que ceux de l’ennemi en tirent dix.
— En fait-on au moins ?
— On dit qu’on en fait beaucoup. Nous savons, hélas ! qu’on en fait fort peu.
— En fait-on de pareils à ceux des Prussiens ?
— On ne peut pas en faire.
— Alors nous serons toujours battus ?
— Non ! nous avons l’élément civil, une arme morale que les étrangers n’ont pas.
— Ils ont bien mieux, ils ont un seul élément, leur arme est à deux tranchants, militaire et civile en même temps.
— On le sait ; mais le moral de la France !
Oh ! soit ! Croyons encore à sa virilité, à sa spontanéité, à ses grandes inspirations de solidarité ; mais, si nous ne les voyons pas se produire, puisons notre courage dans un autre espoir que celui de la lutte. Après la résistance que l’honneur commande, aspirons à la paix et ne croyons pas que la France soit avilie et perdue parce qu’elle ne sait plus faire la guerre. Je vois la guerre en noir. Je ne suis pas un homme, et je ne m’habitue pas à voir couler le sang ; mais il y a une heure où la femme a raison, c’est quand elle console le vaincu, et ici il y aura bien des raisons profondes et sérieuses pour se consoler.
Pour faire de l’homme une excellente machine de combat, il faut lui retirer une partie de ce qui le fait homme. « Quand Jupiter réduit l’homme à la servitude, il lui enlève une moitié de son âme. » L’état militaire est une servitude brutale qui depuis longtemps répugne à notre civilisation. Avec des ambitions ou des fantaisies de guerre, le dernier règne était si bien englué dans les douceurs de la vie, qu’il avait laissé pourrir l’armée. Il n’avait plus d’armée, et il ne s’en doutait pas. Le jour où, au milieu des généraux et des troupes de sa façon, Napoléon III vit son erreur, il fut pris de découragement, et ce ne fut pas le souverain, ce fut l’homme qui abdiqua.
Les douceurs de la vie comme ce règne les a goûtées, c’était l’œuvre d’une civilisation très corrompue ; mais la civilisation, qui est l’ouvrage des nations intelligentes, n’est pas responsable de l’abus qu’on fait d’elle. La moralité y puise tout ce dont elle a besoin ; la science, l’art, les grandes industries, l’élégance et le charme des bonnes mœurs ne peuvent se passer d’elle. Soyons donc fiers d’être le plus civilisé des peuples, et acceptons les conditions de notre développement. Jamais la guerre ne sera un instrument de vie, puisqu’elle est la science de la destruction ; croire qu’on peut la supprimer n’est pas une utopie. Le rêve de l’alliance des peuples n’est pas si loin qu’on croit de se réaliser. Ce sera peut-être l’œuvre du XXe siècle. On nous dit que le colosse du Nord nous menace. À jamais, non ! Aujourd’hui il nous écrase la poitrine, mais il ne peut rien sur notre âme. On peut être lourd comme une montagne et peser fort peu dans la balance des destinées. En ce moment, l’Allemagne s’affirme comme pesanteur spécifique, comme force brutale, – tranchons le mot, comme barbarie. Sur quelque mode éclatant qu’elle chante ses victoires, elle n’élèvera que des arcs de triomphe qui marqueront sa décadence. Au front de ses monuments nouveaux, la postérité lira 1870, c’est-à-dire guerre à mort à la civilisation ! Ô noble Allemagne, quelle tache pour toi que cette gloire ! L’Allemand est désormais le plus beau soldat de l’Europe, c’est-à-dire le plus effacé, le plus abruti des citoyens du monde ; il représente l’âge de bronze ; il tue la France, sa sœur et sa fille ; il l’égorge, il la détruit, et, ce qu’il y a de plus honteux, il la vole ! Chaque officier de cette belle armée, orgueil du nouvel empire prussien, est un industriel de grande route qui emballe des pianos et des pendules à l’adresse de sa famille attendrie !
Ce sont des représailles, disent-ils, c’est ainsi que nous avons agi chez eux ; nous y avons mis moins d’ordre, de prévoyance et de cynisme, voilà tout. – C’est déjà quelque chose, mais nous n’en avons pas moins à rougir d’avoir été hommes de guerre à ce point-là. Si quelque chose peut nous réhabiliter, c’est de ne plus l’être, c’est de ne plus savoir obéir à la fantaisie belliqueuse de nos princes. Nous avons encore l’élan du courage, la folie des armes, la tradition des charges à la baïonnette. Nous savons encore faire beaucoup de mal quand on nous touche ; nous pourrions dire aux Allemands :
« – Supprimons les canons, prenez-nous corps à corps, et vous verrez ! Mais vous ne vous y risquez plus, vous reculez devant l’arme des braves, vous avez vos machines, et nous ne les avons pas ; nous faisons la guerre selon l’inspiration du point d’honneur, nous ne sommes pas capables de nous y préparer pendant vingt ans ; nous sommes si incapables de haïr ! On nous surprend comme des enfants sans rancune qui dorment la nuit parce qu’ils ont besoin d’oublier la colère du combat. Nous tombons dans tous les pièges ; notre insouciance, notre manque de prévision, nos désastres, vous ne les comprenez pas ! Vous les comprendrez plus tard, quand vous aurez effacé la tache de vos victoires par le remords de les avoir remportées. Vous pénétrerez un jour l’énigme de notre destinée, quand vous passerez à votre tour par le martyre qu’il faut subir pour devenir des hommes. Nous ne le sommes pas encore, nous qui, depuis un siècle, souffrons tous les maux des révolutions ; mais voici que, grâce à vous, nous allons le devenir plus vite, et vous rougirez alors d’avoir porté la main sur la grande victime ! Encore un siècle, et vous serez honteux d’avoir servi de marchepied à l’ambition personnelle. Vous direz de vous-mêmes ce que nous disons de notre passé :
« – La folie du génie militaire nous a déchaînés sur l’Europe, et nous avons été asservis. Nous avons, de nos propres mains, creusé les abîmes, et nous y sommes tombés.
Mais nous nous relèverons avant toi, fière Allemagne ! Dût cette guerre, pour laquelle évidemment nous ne sommes pas prêts, aboutir à un désastre matériel immense, nos cœurs s’y retremperont, et plus que jamais nous aurons soif de dignité, de lumière et de justice. Elle nous laissera sans doute irrités et troublés ; les questions politiques et sociales s’agiteront peut-être tumultueusement encore. C’est précisément en cela que nous vous serons supérieurs, sujets obéissants, militaires accomplis ! et que cette âme française éprise d’idéal, luttant pour lui jusque sous l’écrasement du fait, offrira au monde un spectacle que vous ne sauriez comprendre aujourd’hui, mais que vous admirerez quand vous serez dignes d’en donner un semblable.
Allez, bons serviteurs des princes, admirables espions, pillards émérites, modèles de toutes les vertus militaires, levez la tête et menacez l’avenir ! Vous voilà ivres de nos malheurs et de notre vin, gras de nos vivres, riches de nos dépouilles ! Quelles ovations vous attendent chez vous quand vous y rentrerez tachés de sang, souillés de rapts ! Quelle belle campagne vous aurez faite contre un peuple en révolution, que de longue date vous saviez hors d’état de se défendre ! L’Europe, qui vous craignait, va commencer à vous haïr ! Quel bonheur ce sera pour vous d’inspirer partout la méfiance et de devenir l’ennemi commun contre lequel elle se ligue peut-être déjà en silence !
Mais quel réveil vous attend, si vous poursuivez l’idéal stupide et grossier du caporalisme, disons mieux, du krupisme ! Pauvre Allemagne des savants, des philosophes et des artistes, Allemagne de Goethe et de Beethoven ! Quelle chute, quelle honte ! Tu entres aujourd’hui dans l’inexorable décadence, jusqu’à ce que tu te renouvelles dans l’expiation qui s’appelle 89 !
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