‹ Journal d’un voyageur pendant la guerreChapitre 45 sur 114 · Samedi 5 novembre.

Samedi 5 novembre.

Il est très malsain d’être réduit à se passer du vote. On s’habitue rapidement à oublier qu’il est la consécration inévitable de tous nos efforts pour le maintien de la république. Les esprits ardents et irréfléchis semblent se persuader que la campagne n’apportera plus son verdict suprême à toutes nos vaines agitations. Tu es pourtant là debout et silencieux, Jacques Bonhomme ! Rien ne se fera sans toi, tu le sais bien, et ta solennelle tranquillité devrait nous faire réfléchir.

Nous n’avons pas compris, dès le principe, ce qu’il y avait de terrible et de colossal dans le suffrage universel. Pour mon compte, c’est avec regret que je l’ai vu s’établir en 1848 sans la condition obligatoire de l’instruction gratuite. Mon regret persiste, mais il s’est modifié depuis que j’ai vu le vote fonctionner en se modifiant lui-même d’une manière si rapide. J’ai appris à le respecter après l’avoir craint comme un grave échec à la civilisation. On pouvait croire et on croyait qu’une population rurale, ignorante, choisirait exclusivement dans son sein d’incapables représentants de ses intérêts de clocher. Elle fit tout le contraire, elle choisit d’incapables représentants de ses intérêts généraux. Elle a marché dans ce sens, tenant à son erreur, mais entendant quand même on ne peut mieux les questions qui lui étaient posées. Elle a toujours voté pour l’ordre, pour la paix, pour la garantie du travail. On l’a trompée, on lui a donné le contraire de ce qu’elle demandait ; ce qu’elle croyait être un vote de paix a été un vote de guerre. Elle a cru à une savante organisation de ses forces, on ne lui a légué que le désordre et l’impuissance. Nous lui crions maintenant :

— C’est ta faute, Jacques Bonhomme, tu expies ton erreur et ton entêtement.

Si Jacques Bonhomme avait un organe fidèle de ses idées, voici ce qu’il répondrait :

— Je suis le peuple souverain de la première République et en même temps le peuple impérialiste du second Empire. Vous croyez que je suis changé, c’est vous qui l’êtes. Quand vous étiez avec moi, je vous défendais, même dans vos plus grandes fautes, même dans vos plus funestes erreurs, comme j’ai défendu Napoléon III jusqu’au bout. Nous nous sommes brouillés, vous et moi, au lendemain de 48 ; vous vous battiez, vous vous proscriviez les uns les autres. On nous a dit :

» – L’empire c’est la paix.

» Nous avons voté l’empire, c’est nous qui punissons les partis, quels qu’ils soient. Nous punissons brutalement, c’est possible. D’où nous sommes, nous ne voyons pas les nuances, et d’ailleurs nous ne sommes pas assez instruits pour comprendre les principes, nous n’apprécions que le fait. Arrangez-vous pour que le fait parle en votre faveur, nous retournerons à vous.

Le fait ! le paysan ne croit pas à autre chose. Tandis que nous examinons en critiques et en artistes la vie particulière, le caractère, la physionomie des hommes historiques, il n’apprécie et ne juge que le résultat de leur action. Dix années de repos et de prospérité matérielle lui donnent la mesure d’un bon gouvernement. À travers les malheurs de la guerre, il n’apercevra pas les figures héroïques. Je l’ai vu lassé et dégoûté de ses grands généraux en 1813. S’il eût été le maître alors, l’histoire eût changé de face et suivi un autre courant. S’il est revenu à la désastreuse légende napoléonienne, qu’il avait oubliée, c’est qu’à ses yeux la république était devenue un fait désastreux en 48.

Et plus que jamais, hélas ! notre idéal est devenu pour lui un fait accablant ; ce que le paysan souffre à cette heure, nous ne voulons pas en tenir compte, nous ne voulons pas en avoir pitié.

— Paye le désastre, toi qui l’as voté.

Voilà toute la consolation que nous savons lui donner. Mon Dieu ! puisqu’il faut qu’il porte le plus lourd fardeau, n’ayons pas la cruauté de lui reprocher sa ruine et son désespoir. La république n’est pas encore une chose à sa portée ; qui donc la lui aurait enseignée jusqu’ici ? Elle n’a fait que disputer, souffrir, lutter jusqu’à la mort sous ses yeux, et il est le juge sans oreilles qui veut palper des preuves. Il ne se paye pas de gloire, il ne croit pas aux promesses ; il lui faut la liberté individuelle et la sécurité. Il se passe volontiers des secours et des encouragements de la science ; il ne les repousse plus, mais il veut accomplir lui-même et avec lenteur son progrès relatif.

— Laissez-moi mon champ, dit-il, je ne vous demande rien.

Nul n’est plus facile à gouverner, nul n’est plus impossible à persuader. Il veut avoir le droit de se tromper, même de se nuire ; il est têtu, étroit, probe et fier.

Son idéal, s’il en a un, c’est l’individualisme. Il le pousse à l’excès, et longtemps encore il en sera ainsi. Il est un obstacle vivant au progrès rapide, il le subira toujours plus qu’il ne le recevra ; mais ce qui est démontré le saisit. Qu’il voie bien fonctionner, il croit et fonctionne : rien sans cela. Je comprends que ce corps, qui est le nôtre, le corps physiologique de la France, gêne notre âme ardente ; mais, si nous nous crevons le ventre, il ne nous poussera pas pour cela des ailes. Il faut donc en prendre notre parti, il faut aimer et respecter le paysan quand même.

Guenille, si l’on veut, ma guenille m’est chère.

Nous devons à la brutalité de ses appétits la remarquable oblitération qui s’est faite, depuis vingt ans surtout, dans notre sens moral. Nous avons donc grand sujet de nous plaindre des immenses erreurs où l’esprit de bien-être et de conservation nous a fourvoyés. De là, chez ceux qui protestaient en vain contre ce courant troublé, un grand mépris, une sorte de haine douloureuse, une protestation que je vois grandir contre le suffrage universel. Je ne sais si je me trompe, la république nouvelle aimerait à l’ajourner indéfiniment, elle songerait même à le restreindre ; elle reviendrait à l’erreur funeste qui l’a laissée brisée et abandonnée après avoir provoqué le coup d’État ; pouvait-il trouver un meilleur prétexte ? Encore une fois, les républicains d’aujourd’hui n’ont-ils rien appris ? sont-ils donc les mêmes qu’à la veille de décembre ? Espérons qu’ils ne feront pas ce que je crains de voir tenter. Le suffrage universel est un géant sans intelligence encore, mais c’est un géant. Il vous semble un bloc inerte que vous pouvez franchir avec de l’adresse et du courage. Non : c’est un obstacle de chair et de sang ; il porte en lui tous les germes d’avenir qui sont en vous. C’est quelque chose de précieux et d’irritant, de gênant et de sacré, comme est un enfant lourd et paresseux que l’on se voit forcé de porter jusqu’à ce qu’il sache ou veuille marcher. Le tuerez-vous pour vous débarrasser de lui ? Mais sa mort entraînerait la vôtre. Il est immortel comme la création, et on se tue soi-même en s’attaquant à la vie universelle. Puisqu’en le portant avec patience et résignation vous devez arriver à lui apprendre à marcher seul, sachez donc subir le châtiment de votre imprudence, vous qui l’avez voulu contraindre à marcher dès le jour de sa naissance. C’est là où la politique proprement dite a égaré les chefs de parti. On s’est persuadé qu’en affranchissant la volonté humaine sans retard et sans précaution, on avait le peuple pour soi. Ç’a été le contraire. Retirer ce que vous avez donné serait lâche et de mauvaise foi, et puis le moyen ?

— Essaye donc ! dit tout bas Jacques Bonhomme.

C’est que Jacques Bonhomme sait voter à présent, et ce n’est pas nous qui avons eu l’art de le lui apprendre. On l’a enrégimenté par le honteux et coupable engin des candidatures officielles, et puis peu à peu il s’est passé de lisières ; il ne marche peut-être pas du bon côté, mais il marche avec ensemble et comme il l’entend. Il votait d’abord avec son maître, à présent il se soucie fort peu de l’opinion de son maître. Il a la sienne, et fait ce qu’il veut. Ce sera un grand spectacle lorsque, sortant des voies trompeuses et ne se trompant plus sur la couleur des phares, il avancera vers le but qui est le sien comme le nôtre. Aucun peuple libre ne saura voter comme le peuple de France, car déjà il est plus indépendant et plus absolu dans l’exercice de son droit que tout autre.

L’instrument créé par nous pour nous mener au progrès social est donc solide ; sa force est telle que nous ne pourrions plus y porter la main. Nous avons fait trop vite une grande chose ; elle est encore redoutable, parfois nuisible, mais elle existe et sa destinée est tracée, elle doit servir la vérité. Née d’un grand élan de nos âmes, elle est une création impérissable, et le jour où cette lourde machine aura mordu dans le rail, elle sera une locomotive admirable de rectitude, comme elle est déjà admirable de puissance. C’est alors qu’elle jouera dans l’histoire des peuples un rôle splendide, et fermera l’âge des révolutions violentes et des usurpations iniques. Tandis que l’imagination exaltée et la profonde sensibilité de la France, éternelles et incorrigibles, je l’espère, ouvriront toujours de nouveaux horizons à son génie, Jacques Bonhomme, toujours patient, toujours prudent, s’approchant de l’urne avec son sourire de paternité narquoise, lui dira :

— C’est trop tôt, ou c’est trop de projets à la fois ; nous verrons cela aux prochaines élections. Je ne dis pas non ; mais il ne me plaît pas encore. Vous êtes le cheval qui combat, je suis le bœuf qui laboure.

Il pourrait dire aussi et il dira quand il saura parler :

— Vous êtes l’esprit, je suis le corps. Vous êtes le génie, la passion, l’avenir ; je suis de tous les temps, moi ; je suis le bon sens, la patience, la règle. Vouloir nous séparer, détruire l’un de nous au profit de l’autre, c’est nous tuer tous les deux. Où en seriez-vous, hommes de sentiment, représentants de l’idée, si vous parveniez à m’anéantir ? Vous vous arracheriez le pouvoir les uns aux autres ; vos républiques et vos monarchies seraient un enchaînement de guerres civiles où vous nous jetteriez avec vous, et où, sans la liberté du vote, nous serions encore les plus forts. Cette force irrégulière, ce serait la jacquerie. Nous ne voulons plus de ces déchirements ! Grâce à notre droit de citoyens, nous nous sommes entendus d’un bout de la France à l’autre, nous ne voulons plus nous battre les uns contre les autres. Nous voulons être et nous sommes le frein social, le pouvoir qui enchaîne les passions et qui décrète l’apaisement.

Et cela est ainsi déjà lourdement, brutalement peut-être, mais providentiellement. Non, non ! ne touchez pas au vote, ne regrettez pas d’avoir fondé la souveraine égalité. Le peuple, c’est votre incarnation ! Vous vous êtes donné un compagnon qui vous contrarie, qui vous irrite, qui vous blesse : injuste encore, il méconnaît, il renie la république, sa mère ; mais, si sa mère l’égorge, vaudra-t-elle mieux que lui ? À présent d’ailleurs, elle l’essayerait en vain. L’enfant est devenu trop fort. Vous auriez la guerre du simple contre le lettré, du muet contre l’avocat, comme ils disent, une guerre atroce, universelle. Le vote est l’exutoire ; fermez-le, tout éclate !

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