‹ Journal d’un voyageur pendant la guerreChapitre 52 sur 114 · Dimanche 13 novembre.

Dimanche 13 novembre.

Nous voici tous revenus définitivement au bercail. Définitivement !… c’est un joli mot par le temps qui court. Mes petites sont ivres de joie de retrouver leurs chambres, leurs jouets, leur chien, leur jardin. À cet âge, un jour de joie, c’est toujours ! Leur gaieté nous donne un instant de bonheur, nous n’en avons plus d’autre.

On se demande si l’on pourra supporter quelque temps encore ce désespoir général sans devenir fou, lâche ou méchant. Ceux qui sont fous, lâches ou méchants semblent moins à plaindre. Leur délire, leurs convoitises, leur passion, sont dans un état d’ébullition qui les soutient sur le flot ; écumes en attendant qu’ils soient scories, ils flottent et croient qu’ils nagent !

Tout entier à l’horreur de la réflexion, celui qui aime l’humanité n’a plus le temps de s’aimer lui-même. Il n’a pas de but personnel, il n’a pas de part de butin à chercher dans les ruines, il souffre amèrement, et il s’attend à souffrir plus encore. Pauvre nature humaine, dans quel état d’épuisement ou d’exaspération vas-tu sortir de cette torture ! Démence pour les uns, annihilement pour les autres…. Quand nous aurons repoussé ou payé l’ennemi du dehors, que serons-nous ? où trouverons-nous l’équité calme, le pardon fraternel, le désir commun de reconstruire la société ? Et si nous sommes forcés de procéder à ce travail sous la menace du canon allemand ! Nous ne ferons certes rien de durable, et la république subira de si fortes dépressions qu’elle sera comme une terre ravagée de la veille par les éruptions volcaniques. Comme notre sol matériel, le sol politique et social sera souillé, stérilisé peut-être !

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