24 septembre.
S… name="fn1x0-bk">1 est une de ces supériorités enfoncées dans la vie pratique, qui s’y font un milieu restreint, et ne se doutent pas qu’elles pourraient s’étendre indéfiniment. Doué d’une activité à la fois ardente et raisonnée, il s’intitule simple paysan, et pourrait être ministre d’État mieux que bien d’autres qui l’ont été. Il a su faire, d’une terre en friche, une propriété relativement riche. Pour qui sait l’histoire de la terre dans ces pays ingrats, réussir sans enfouir dans le sol plus d’argent qu’il n’en peut rendre est un problème ardu. Cela s’est fait par lui sans capitaux, sans risques, avec ardeur, gaieté, douceur paternelle. Sa femme est sa véritable moitié : similitude de goûts, d’opinions, de caractère ; deux êtres dont les forces s’unissent et s’augmentent sous le lien d’une tendresse infinie. Couple rare, d’une touchante simplicité et d’une valeur qu’il ignore !
Ils ont beau dire, ils ne sont point paysans. Ils appartiennent à la bonne bourgeoisie, à la vraie, celle qui identifie sa tâche à celle du laboureur et le considère comme son égal ; mais cette égalité n’est pas la similitude. On a beau défendre au paysan d’appeler mon maître le propriétaire du champ qu’il cultive, il veut que la possession soit une autorité. Il ne voit dans la société qu’une hiérarchie de maîtrises à conserver, car il est maître aussi chez lui, et il n’y a pas longtemps qu’il admet sa femme à sa table. Il a de la maîtrise cette notion qu’elle n’est pas donnée par le travail et pour le travail seulement. Il veut qu’elle soit de tous les instants et s’étende à tous les actes de la vie. C’est en vain que le bourgeois éclairé lui dit :
— Je ne suis que le patron, celui qui dirige l’emploi des forces. Quand la charrue est rentrée, quand le bœuf est à l’étable, je n’ai plus d’autorité ; vous êtes mon semblable, nous pouvons manger ensemble ou séparément, nous pouvons penser, agir, voter, chacun à sa guise. En dehors de la fonction spéciale qui nous lie à la terre par un contrat passé entre nous, chacun de nous s’appartient.
Le paysan comprend fort bien ; mais il ne veut pas qu’il en soit ainsi. Il ne veut pas être l’égal du maître, parce qu’il ne veut pas, sur l’échelon infime qu’il occupe, admettre un pouvoir égal au sien. Il prend la société pour un régiment où la consigne est de toutes les heures. Aussi se plie-t-il au régime militaire avec une prodigieuse facilité. Là où le bourgeois porte une notion de dévouement à la patrie qui lui fait accepter les amertumes de l’esclavage, le paysan porte la croyance fataliste que l’homme est fait pour obéir.
On s’assemble sur la place du village, on fait l’exercice avec quelques fusils de chasse et beaucoup de bâtons. Il y a là encore de beaux hommes qui seront pris par la prochaine levée et qui n’y croient pas encore. On sort du village, on apprend à marcher ensemble, à se taire dans les rangs, à se diviser, à se masser. L’un d’eux disait :
— Je n’ai pas peur des Prussiens.
— Alors, répond un voisin, tu es décidé à te battre ?
— Non. Pourquoi me battrais-je ?
— Pour te défendre. S’ils prennent ta vache, qu’est-ce que tu feras ?
— Rien. Ils ne me la prendront pas.
— Pourquoi ?
— Parce qu’ils n’en ont pas le droit.
Sancta simplicitas ! Toute la logique du paysan est dans cette notion du tien et du mien, qui lui paraît une loi de nature imprescriptible. Ils n’en ont pas le droit ! – Le mot, rapporté à table, nous a fait rire, puis je l’ai trouvé triste et profond. Le droit ! cette convention humaine, qui devient une religion pour l’homme naïf, que la société méconnaît et bouleverse à chaque instant dans ses mouvements politiques ! Quand viendra l’impôt forcé, l’impôt terrible, inévitable, des frais de guerre, tous ces paysans vont dire que l’État n’a pas le droit ! Quelle résistance je prévois, quelles colères, quels désespoirs au bout d’une année stérile ! Comment organiser une nation où le paysan ne comprend pas et domine la situation par le nombre ?
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