L'USURIÈRE
Ma mère me fit des signes mystérieux. Je pensais qu'elle voulait, en cachette des autres, me donner une tartine beurrée: comme j'étais faible, on me gâtait un peu. Mais je vis ses yeux clignoter, signe évident, chez elle, d'émotion.
--Écoute, Keetje, chuchota-t-elle, nous allons chez Koks dégager mon manteau, ta robe de première communion, et le pardessus de père.
--Tu as de l'argent, mère? fis-je aussi mystérieusement qu'elle.
--Oui, j'ai épargné.
L'épargne chez nous représentait des jours sans pain. Mais comment faire? Nous ne pouvions aller complètement nus: nous l'étions déjà aux trois quarts.
Koks était un épicier qui donnait des denrées sur gage; tous nos vêtements avaient passé chez lui, et voilà que nous pouvions dégager les principaux.
Ma mère tenait les quelques florins en pièces d'un «cent» et en «dubbeltjes[6]», dans un cornet de papier gris. La femme Koks prit l'argent, et nous dit d'aller à une porte de derrière pour y recevoir les vêtements. Mais une fois là, elle déclara qu'elle nous les donnerait quand nous viendrions dégager les autres loques, sur lesquelles elle avait eu la bonté de nous avancer des denrées.
[6] _Dubbeltje_: Un dixième de florin.
Ma mère pleura, se fâcha, menaça; moi, je sanglotais, en parlant de ma robe de première communion. Rien n'y fit. L'usurière nous chassa, en disant:
--Vous ne pouvez pas prouver que vous m'avez remis de l'argent.
On dut me coucher: l'émotion m'avait donné la fièvre. Ma mère eut, pendant plusieurs jours, des clignotements d'yeux, et des plaques rouges sur les pommettes. Elle marmottait des mots de vengeance, et griffait l'air, comme si c'eût été la figure de l'usurière.
BAATJE
Dirk jouait à la toupie sur la glace de notre canal. Il aurait donné son dîner pour une paire de patins, ou un petit traîneau dans lequel il nous aurait tous entassés et traînés jusqu'au soir. Mais ne pouvant avoir ni l'une ni l'autre, il se contentait de sa toupie, qui tournait merveilleusement sur la glace en décrivant des arabesques.
Les mouvements violents m'ont toujours mise hors de moi et, sur la glace, il fallait s'en donner trop si on voulait ne pas se figer: je suivais donc du quai les ébats de mon frère. Il devint bientôt tout bleu de froid et, las de ce jeu qui ne le réchauffait pas assez, il l'abandonna pour faire des glissades.
Sur l'autre rive, une femme s'approchait du canal, portant quelque chose dans son tablier. Arrivée au bord, elle y prit un objet qu'elle jeta dans une baie pratiquée à travers la glace. Cinq fois, elle plongea sa main dans le tablier, et cinq fois, lança un objet. Dirk, qui s'était approché, attrapa le dernier au vol, et se sauva en le dissimulant sous son chandail. Il remonta sur le quai de notre côté, et me montra un petit chat gris, au ventre blanc, de quelques semaines.
--J'ai sauvé celui-ci, bégayait-il.
Allons vite le réchauffer et lui donner du lait.
A la maison, Dirk prit le pot au lait sur le poêle, et en donna un peu au petit chat. Ma mère réclama:
--Écoute, non: du lait, nous en avons trop rarement nous-mêmes.
--Voyons, mère, pour le remettre de son émotion d'avoir été jeté de si haut!
--C'est bien, si c'est pour l'émotion; mais je ne veux pas de commensal.
--Je lui donnerai de ma tartine, et l'impasse est remplie de souris, et le canal de rats.
Le petit chat but précieusement en montrant une languette rose; puis il se mit sur ses quatre pattes, s'étira, et le dos bombé, la queue dressée, il marcha sur la table en donnant de délicats coups de tête dans la figure de Dirk. Les yeux de celui-ci brillaient d'orgueil.
--Tu vois, il est reconnaissant, il sait que je l'ai sauvé: c'est mon chat!
Il me demanda si c'était un matou ou une chatte. Mais comme l'inspection ne nous révélait rien, nous jugeâmes, d'après la physionomie, que c'était une chatte.
Et Baâtje, comme il l'appela, resta chez nous. Mais elle était à Dirk: elle coucha avec lui, et aussi longtemps qu'elle fut petite, il la porta dans sa casquette; il la nourrissait de petits morceaux mordus de sa tartine, et d'un peu de lait chipé derrière le dos de ma mère.
Il la prenait aussi sous son habit, les samedis après-midi, quand il n'y avait pas classe et que Mina nous chassait de la maison, parce qu'elle ne pouvait faire son nettoyage avec cette marmaille dans les jambes. Alors Dirk m'accompagnait sur les grands canaux où j'aimais à flâner, et nous choisissions une maison, pour «si nous avions été riches», où nous jouions à monter et à descendre les hauts escaliers des perrons jusqu'à ce que les domestiques nous fissent déguerpir.
Dans une de ces pérégrinations, nous fûmes attirés vers une fenêtre derrière laquelle était assis, sur un coussin de velours bleu, un énorme angora roux. Il suivait, d'un regard tranquille, une grosse mouche sur la vitre; puis, se dressant sur les pattes de derrière, de ses pattes de devant, il agrippa l'insecte. Debout ainsi, il nous stupéfia: son ventre fauve clair étincelait au soleil; sa queue, qu'il déployait à droite du corps et dont le bout frétillait, était grosse comme un cabillaud.
Dirk prit Baâtje de dessous son habit, et lui montra ce congénère merveilleux:
--Tu vois, Baâtje, c'est un chat; mais il est trois fois comme toi, et puis tout autre. Toi, tu aurais dévoré la grosse mouche; lui l'a seulement tuée. Il garde sa faim pour les têtes de harengs saurs, dont on le bourre sans doute: pour sûr que, sans cela, il l'aurait bouffée! Toi et moi, nous n'attendons jamais pour escamoter ce qui est devant nous. Sa peau, Baâtje, sa queue, et ses yeux comme deux billes d'or, ne ressemblent pas aux tiens: il est tout autre, tout autre, tu vois. A ce moment, une servante sortit de la maison, portant une assiette de pommes de terre froides, qu'elle déversa contre un arbre pour les pauvres chiens. Quand elle fut rentrée, nous allâmes à l'arbre, pour mettre Baâtje près de ce repas imprévu. Mais, comme les pommes de terre étaient propres, Dirk les mit une à une dans sa casquette, et plus loin, sur un autre perron, à nous trois, nous fîmes un excellent goûter.
Vers le printemps, Baâtje devenait grosse et grasse que c'était un charme. Dirk l'attribuait à nos promenades sur les canaux (depuis les pommes de terre, nous étions à l'affût de ces aubaines).
--Puis tu comprends, les souris, elles lui courent entre les pattes!
Un soir, en se couchant dans l'alcôve, mes parents y trouvèrent Baâtje, commodément installée dans la paille, avec cinq petits. Dirk en devint muet de surprise. Mon père voulait se débarrasser de toute la nichée dans les égouts; Mina, qui n'aimait aucune bête, proposa de les jeter dans le canal. Alors devant les lamentations de Dirk, ma mère dit, en faisant des clignements d'yeux aux autres, qu'il pouvait les garder.
Il fit un nid de ses vêtements dans un coin par terre, et coucha dessus la chatte et ses petits; mais le lendemain, sans que mes parents eussent rien senti, elle se trouvait installée à l'ancienne place.
Quand nous rentrâmes de l'école, Baâtje vint à la rencontre de son maître, et raconta, en un langage net, qu'un grand malheur lui était arrivé:
--Boûbeloûbeloûbeloûû!! Leuëleuëleuëleuëueu!! Mâwâwâwâââw!
Puis elle sauta dans l'alcôve, et Dirk et elle se mirent à fouiller la paille et à mettre tout sens dessus dessous: mais plus de petits chats!
Il bondit à terre, pâle, et les deux poings levés vers Mina, il bégaya:
--C'est c'est toi, Sosododomite, Sososododomite!
Elle l'écarta de la main, en riant sournoisement de sa figure camarde.
En automne, Baâtje engraissa de nouveau. Dirk lui caressait son ventre blanc, ce qu'elle acceptait en ronronnant bruyamment. Un jour, on ne la retrouva pas. Dirk et moi, nous remuâmes toute l'impasse, mais Baâtje avait disparu. Le nez en pied de marmite de Mina frémissait. Alors Dirk ne chercha plus.
--Sosododomite, c'est, c'est toi! Sososododommite, c'est tttoi!!!
Pendant tout un temps, Dirk bégaya péniblement.
SI NOUS ÉTIONS RICHES
Les soirs d'hiver, quand nous n'avions ni feu ni lumière, le ventre vide, nous nous couchions pour avoir plus chaud, et causions de ce que nous aurions fait si nous avions été riches.
Un soir, transportés par la griserie, mes parents se disputèrent presque.
Mon père, ancien cavalier à l'armée, aurait eu des pur sang et m'aurait appris à monter à cheval: j'avais le corps qu'il fallait, disait-il, pour porter l'amazone, car jamais une grosse femme n'est bien à cheval.
Mina souhaitait une robe de satin vert, et des bottines qui lui monteraient aux mollets.
Moi, je voulais une armoire en verre remplie de poupées, habillées de soie et coiffées de perles; puis une très grande poupée, qui eût été la reine des autres. Elle serait vêtue d'une robe faite d'ailes de papillons, que j'aurais assemblées par un point de dentelle.
--Tudieu! s'exclama mon père.
--Cette créature enfantine, dit ma mère, est toujours là avec ses poupées!
--Moi, fit-elle, je porterai des bonnets en chenille, qui feront enrager toute l'impasse.
--C'est cela! tu ferais enrager toute l'impasse, comme si nous allions rester ici, étant riches!
--Ah! c'est vrai... Puis les enfants apprendront le français, à jouer du piano et à danser, et je leur friserai les cheveux à l'anglaise. Nous habiterions, au Canal des Empereurs, une grande maison, où il y aurait des chambres bleues, rouges et vertes.
--Pourquoi toutes ces couleurs? demanda mon père.
--J'ai lu qu'il en est ainsi dans les «maisons riches»: on le voit du reste à travers les fenêtres.
--Ah! et comment serait ta chambre?
--La mienne? rouge, je l'ai toujours dit, rouge. Comme je suis brune...
J'aurais aussi un poêle allumé près de mon lit, et je mangerais quelque chose de bon toutes les heures: des biscottes et du chocolat à huit heures, une pomme cuite à neuf, une tartine avec une anguille fumée et du café à dix, des cornichons et des oeufs durs à onze. Enfin, toutes les heures, quelque chose de bon!
--Et, comme d'habitude, tu ne ferais pas à dîner, même si tu étais riche. Toujours des repas sur le pouce, quoi? Eh bien, moi, il me faudrait un bon pot de pommes de terre au lard et aux boudins, bien fricoté, bien chaud. Tu continuerais, toi, à ne jamais nous donner un repas solide. Si tu crois que les gens riches mangent toutes ces «niaiseries»! La viande qu'on voit chez les bouchers, voilà ce qu'ils mangent, et crue encore, à ce qu'il paraît.
--De la viande crue! non, cela me dégoûterait: jamais je n'en mangerai.
--Ah! mon Dieu! soupira Hein, si nous avions seulement chacun un petit pain de trois «cents»! ils sont très grands chez le boulanger, derrière le coin, n'avez-vous pas vu cela? plus grands qu'ailleurs, et quand on en a mangé un, on a déjà une bonne bouchée dans l'estomac.
Nous ne disions plus rien. Mon père se moucha, puis répondit:
--Oui, Heintje, dors maintenant. Demain, tu auras un petit pain de trois «cents».
Mon père se moucha encore.
JE FAIS PIPI DANS MES JUPES
Un soir, je devais aller au Bureau de bienfaisance chercher un florin. On nous le donnait en rouleaux de pièces d'un «cent», tout en y glissant des pièces étrangères, dont on savait pertinemment que nous ne pouvions rien faire. Plus d'une fois, je fus jetée à la porte par des boutiquiers à qui j'essayais de les passer.
Il neigeait et gelait à pierre fendre; je longeais le Canal des Princes où, chemin faisant, je rencontrai deux garçons et une fille de mon âge, qui se rendaient également au Bureau de bienfaisance.
Nous nous mîmes à courir en nous jetant des boules de neige, et à sonner aux portes en nous sauvant. Mais voilà que je fus prise d'un petit besoin pressant, et impossible de me soulager, à cause des garçons.
Nous arrivâmes à la Westerkerk, autour de laquelle nous jouâmes à cache-cache, en nous couvrant de neige. J'aurais voulu me retirer sous une charrette ou dans un recoin, mais les autres couraient après moi.
J'étais au supplice: je devins tranquille et ne pouvais plus jouer; je dis à mes camarades que le froid me figeait.
Au retour, devant cette même église, l'accident m'arriva. Cela me coula chaud jusque dans les sabots, et à l'instant même, des hanches à la pointe des pieds, mes vêtements se gelèrent sur mon corps: je fus brûlée et lacérée jusqu'au sang. Je me mis à pleurer; la neige tombait drue; elle se collait à mes sabots en une masse compacte et pointue, qui me faisait clopiner péniblement. En arrivant chez nous, j'eus à peine le temps d'ouvrir la porte, et je tombai.
Mon père me déshabilla, essuya doucement le sang, en répétant:
--Ma pauvre petite «Poeske», elle est toute crevassée, ma pauvre petite «Poeske»!
Il m'assit sur une chaise devant le poêle, et me donna une tasse de café aux trois quarts remplie de marc; mais je ne voulais rien dire, car quand l'intention de mon père était bonne, il se fâchait si on ne l'acceptait pas telle quelle. Puis mon père était si beau, me semblait-il, et sa bonté si exquise que, pour rien au monde, je ne l'aurais froissé. Je dis donc:
--C'est bon, père, du café chaud, après avoir eu si froid et si mal.
--N'est-ce pas, «Poeske»? je l'avais gardé pour toi. Je me disais: Keetje va rentrer; elle aura froid, et du café bien chaud lui fera plaisir.
--Oui, père, c'est bon, très bon!
Et j'avalai bravement ce résidu boueux.
LES DEUX GRENADIERS
Ma mère avait déjà brûlé nos joujoux, pour atténuer un peu le froid humide qu'il faisait chez nous. Comme elle n'était accouchée que de dix jours, elle avait peur, disait-elle, d'attraper un frisson.
Nous attendions mon père, qui était cocher chez un loueur: peut-être aurait-il reçu un pourboire, et pourrions-nous acheter des tourbes et du café pour nous réchauffer. De manger, mon Dieu! on se passerait: il fallait d'abord s'ôter cette rigidité des membres.
Mon père rentra, courbé en deux, les mains dans les poches, tremblant sous son bourgeron de coton.
--Brr... il fait encore plus froid ici que dehors.
--Tu n'as rien, Dirk, pour chercher des tourbes et du café?
--Non. J'espérais trouver du feu: je croyais qu'une dame devait venir te voir?
--Elle n'est pas venue, à cause du temps, sans doute.
--Si j'avais su, je me serais couché sous les chevaux. Quel froid! Quel froid! On ne m'a pas laissé faire une seule course aujourd'hui: j'ai dû, toute la journée, nettoyer des voitures à la rue, par cette température. Les cochons! ils savent bien cependant que, quand je ne reçois pas de pourboires, nous sommes sans pain: ce n'est pas avec leurs trois florins par semaine que je puis entretenir un ménage de neuf enfants.
--J'ai un frisson qui me monte le long des jambes, grelotta ma mère, et dans mon état...
--Nom de Dieu! Nom de Dieu! Il nous manquerait qu'il t'arrive du mal. Couche-toi, et vous, les enfants, également: on mangera demain. Il faut absolument du feu.
Il se mit à chercher dans le taudis ce qu'on pourrait bien brûler encore, mais ne trouva que les sabots des enfants. Il les jeta de côté, et recommença à chercher... rien... Il revint aux sabots, les empila dans l'âtre, et y mit le feu; puis il se coucha.
--Je vais m'allonger contre toi pour te réchauffer.
La lampe s'éteignit faute d'huile; les petits sabots brûlaient lentement parce qu'ils étaient mouillés; mais l'atmosphère se réchauffa et une sensation meilleure nous envahit.
Il n'était que six heures du soir: il ne fallait pas songer à dormir. Alors, à propos du froid, mon père raconta l'histoire de son oncle Corneille Oldema, qui fit la guerre de Russie sous Napoléon. Il avait assisté à la débâcle de Moscou, qu'il ne quitta qu'après avoir rempli son havresac de chandeliers, de ciboires, et autres objets en or pris dans les églises. De retour en Frise, la vente de ces objets, qu'un juif avait achetés, lui rapporta de quoi acquérir une ferme et quatre belles vaches. L'oncle avait dit:
--«Il ne faut pas croire que j'aie volé ces choses: tout le monde pillait, les officiers comme les autres. C'est ainsi à la guerre. Mais peu sont rentrés chez eux, comme moi, avec leur butin: presque tous sont morts de froid en route, ou ont été tués par l'ennemi, ou assassinés par leurs compagnons pour être pillés à leur tour. Moi, comme Frison, je supportais bien le froid, mais ces petits hommes bruns, qui parlaient une langue incompréhensible, mouraient comme des hannetons. Le froid les raidissait et leur coupait le caquet; car, pour du caquet, ils en avaient: ils parlaient et riaient dans les situations les plus abominables, et allaient à l'assaut comme pour le plaisir, en vrais démons qu'ils étaient. La nourriture les préoccupait peu: du pain et un oignon et ils avaient bien dîné; mais le froid en faisait des petits garçons. Ils commençaient par traîner la patte, puis se frottaient les yeux, comme pris de vertige, puis lentement ils s'effondraient et s'endormaient. C'était fini: ils ne se réveillaient plus.
«Un d'eux faisait route avec moi. Il lutta contre l'engourdissement: il me parlait, me parlait; je ne comprenais naturellement rien; un peu après, il zézayait; à la fin, ne pouvant plus se traîner, il s'accrocha à moi, en bégayant comme un enfant, et ainsi que les autres, il s'écroula doucement. Je pris deux timbales en or dans son havresac.
«Si en chemin je n'avais pas mendié, le gros orteil ostensiblement hors de la chaussure, il est probable que jamais je ne serais revenu; mais on me prit pour un pauvre diable, sans rien.»
Ma mère, qui s'était réchauffée, conta, à son tour, la campagne de son oncle Hannis en Espagne. L'oncle Hannis était un petit Liégeois, très pieux. Il avait, avec beaucoup d'autres, dû partir pour ce pays. C'était très loin, et, à mesure que l'on marchait, la terre devenait si sèche et les gens si bruns qu'il se disait que certainement on le conduisait au bout du monde: et il avait raison, il a vu le bout du monde, confirmait ma mère. On leur tirait dessus de derrière les buissons; les coups partaient des maisons, des toits, des arbres, mais on ne voyait personne. Alors, après une plaine jaune de sable brûlant, ils arrivèrent au bout du monde, là où le ciel vient rejoindre la terre en une eau bleue, bleue, comme on n'en avait jamais vu. Les camarades s'étaient baignés dans le ciel, mais lui s'était agenouillé; par respect, il y avait seulement trempé les mains, et, de ses doigts mouillés, il avait fait le signe de la croix.
Pour ce qui était de rapporter du butin, l'oncle disait que c'était un pays de meurt-de-faim, où des femmes, noires comme des sorcières, chantaient et dansaient beaucoup, en poussant la croupe et en faisant claquer des petits morceaux de bois entre les doigts. Quant à boire et à manger comme dans notre pays, là-bas les gens riches eux-mêmes ne savaient pas ce que c'était.
--Nous ne le savons pas non plus, conclut mon frère Hein.
Il sonnait dix heures chez les voisins: les petits sabots étaient consumés; le froid redevenait intense; excepté les tout petits, aucun de nous ne parvenait à s'endormir, et la nuit était encore si longue!
LE VILLAGE ROUGE
Mon père, étant ivre, avait, pour quelques «dubbeltjes», vendu un vieux harnais hors d'usage, de connivence avec un palefrenier qui, pour se disculper, s'était empressé de le dénoncer au patron: celui-ci avait tout simplement fait arrêter mon père. La consternation et l'affolement furent intenses chez nous. Nous voulions savoir où mon père avait été arrêté et où on l'avait conduit, mais nous ne songeâmes pas un instant à la prison.
Nous voilà donc, ma mère et moi, lâchant le ménage et tous les petits enfants, à courir les bureaux de police d'Amsterdam. Ce fut une randonnée lamentable. Dans le dernier bureau, où nous arrivâmes exténuées, les agents étaient assis autour du poêle; ma mère, dans son émoi, employa le terme d'agent secret, ce qui la fit rabrouer par l'un d'eux. Un autre le calma, en me montrant:
--Voyons, on les appelle ainsi.
Puis il nous informa qu'on avait conduit mon père au «Village Rouge»: c'est ainsi qu'à Amsterdam on désigne la prison.
Nous rentrâmes chez nous en sanglotant; quand Mina revint de son travail, ce furent de nouveaux sanglots, et toute la nuit se passa en lamentations.
Le lendemain était un dimanche; une nuit d'insomnie et de réflexion m'avait surexcitée, et je fis une sortie violente contre mon père.
--En somme, c'est encore pour boire qu'il nous a conduits à cette honte. Nous n'oserons plus sortir. Moi, je flanque dans le canal le premier qui s'avisera de me regarder de travers. Au moins si c'était pour nous nourrir qu'il avait volé! mais non, c'est pour du genièvre. Je ne pleure plus: c'est très bien fait.
--Tais-toi, Keetje, Dirk a remué toute la nuit; il ne faut pas qu'il t'entende, car il se battra à mort si on l'insulte à ce propos: ne le réveille pas.
--Je ne dors pas, cria Dirk, et il se mit à pleurer.
Mina trouvait qu'il fallait nous ramasser, qu'en somme ce n'était pas nous qui avions fait la chose.
Nous nous claquemurâmes toute cette matinée. L'après-midi, les uns après les autres se risquèrent dehors. Il faisait très beau. Je sortis avec précaution de l'impasse, et filai le long des maisons, en affectant des allures pressées. Au bout du canal, je rencontrai ma meilleure amie, seule également. Je voulais d'abord me cacher, mais son frère aussi se trouvait au «Village Rouge»: il était matelot et, son père lui ayant refusé de l'argent, il avait vendu son uniforme. Nous fûmes donc comme poussées l'une vers l'autre.
--Rika, dis-je, allons nous promener aux «Schansen».
Les «Schansen» étaient des boulevards extérieurs qui menaient à la prison. Nous aboutîmes à celle-ci comme par hasard; nous marchâmes autour du «Village Rouge», en inspectant toutes les fenêtres, nous arrêtant à chaque instant et parlant haut dans l'espoir d'être entendues par les nôtres. Mais non! rien ne bougeait. Puis nos regards se rencontrèrent, et nous tombâmes dans les bras l'une de l'autre en pleurant; nous appelâmes éperdument nos prisonniers, et nos cris:
--Père! Père!
--Fritz! Fritz!
s'entremêlèrent dans nos sanglots.
Nous trouvâmes des excuses en disant que mon père était ivre et ne savait ce qu'il faisait, et que son frère était si jeune!
Après quelque temps, on relâcha mon père, son larcin d'ivrogne ayant été jugé trop insignifiant pour justifier une poursuite; mais le mal était fait, et il ne trouva plus de travail chez aucun loueur de la ville.
MARCHANDE DE RUE
Les jours suivant l'incarcération de mon père, la misère devint atroce chez nous. Les trois florins de salaire qu'il gagnait par semaine, servaient à payer le loyer et les quelques dettes criardes; pour le reste, nous vivions au jour le jour des pourboires qu'il recevait. Et maintenant tout était supprimé du coup.
Nous délibérâmes avec une vieille voisine sur le parti à prendre. Elle et presque tous les habitants de notre impasse étaient des colporteurs allemands, qui vendaient des poteries en terre. Elle mit trois casseroles sous mon tablier d'enfant, m'expliqua combien elles coûtaient, ce qu'elles devaient rapporter, et le boniment que j'avais à faire pour les vendre.
Chez moi, toute émotion se traduit par des tremblements. Je partis donc en tremblotant. Je pris le quartier juif où, de porte en porte, j'offris très timidement mes casseroles. On avait refusé partout, et voilà qu'une juive m'acheta les trois pots à la fois. Ah! par exemple! du coup, de froid que j'avais, je pris la fièvre. Je cours à la maison chercher trois autres casseroles: je les vends. Quelle joie! Le soir, j'avais un gain inespéré d'un demi-florin. J'écrivis tout de suite à mon père de ne pas s'inquiéter de nous: que, moi, je gagnais largement la vie pour tous; que je n'avais plus de semelles à mes souliers, mais que je mettrais des sabots; qu'il devait seulement songer à s'innocenter de son larcin.
Me voilà marchande de rue! En quelques jours, avec un peu de crédit, j'eus une charrette pleine de poteries, qu'en criant je débitais de porte en porte: «Koop! potten en pannen Koop!»[7]
[7] Achetez des pots et des casseroles! Achetez!
Comme les Pâques Juives approchaient, j'allai dans la Joden Breestraat me poster parmi les autres colporteurs, chez qui les juives venaient renouveler leur vaisselle de Pâques. Comme tous les marchands, je devenais fourbe. Quand je pouvais coller une casserole fêlée à un client, je n'y manquais pas; les chrétiens se fâchaient, et j'avais à m'excuser, mais les juifs point. Un jour, une juive me demande un pot; je lui en montre un; au moment de l'acheter, elle le retourne et aperçoit une fêlure: elle ne me dit rien et en prend un autre. Survient une deuxième juive à qui je veux passer le même pot: elle l'avertit simplement:
--Ne prenez pas celui-là: il est fêlé.
Ni l'une ni l'autre ne se fâcha de ce qu'à deux reprises, j'avais essayé de tromper. Mais où tous s'emportèrent et s'ameutèrent presque contre moi, et où je n'eus que juste le temps de filer avec ma charrette, c'est quand ils trouvèrent une tartine beurrée dans une des casseroles qu'ils devaient acheter «Kaucher» pour les Pâques.
Je fis la connaissance de plusieurs petits marchands juifs de mon âge qui vendaient, qui des lacets de souliers, qui des boucles d'oreilles à un «dubbeltje» la paire, épinglées sur un carton, et qu'ils débitaient en criant à tue-tête, en arrêtant les passants, et en vantant leurs marchandises, comme si c'eussent été des perles fines. Ils étaient très attirés vers moi et tournaient toute la journée autour de ma charrette; mais leur yeux guettaient l'acheteur: chaque fois qu'ils croyaient en voir un, ils bondissaient jusqu'au milieu de la rue, en poussant des exclamations comme s'ils apercevaient une vieille connaissance.
--Je suis là. Vous m'achetez toujours. C'est ceci que vous demandez? Voilà! c'est pour rien.
Puis ils revenaient vers moi causer de tout, de notre commerce, de nos goûts, et tout cela honnêtement, avec une logique qui me frappa, et sans jamais un mot déplacé.
Ils avaient aussi une jactance imperturbable, qui m'impressionnait fort. J'exprimais à l'un d'eux mon étonnement de le voir colporter des broches en verroterie alors que, la semaine précédente, il vendait des figues. Il me répondit avec emphase qu'il faisait tous les huit jours un autre négoce, que la vente dans le quartier n'allait pas deux semaines de suite avec le même article, qu'il fallait être de son époque et renouveler toujours. Ah! les adorables intelligences, claires, lucides, logiques, et surtout civilisées! Mais je ne savais pas mettre de mots sur mes sensations, et je ne fus qu'agréablement surprise de ne pas trouver l'infâme Juif de la légende, dont la peur m'avait presque empêché d'offrir ma marchandise dans le quartier. Et voilà que je les trouvais bien supérieurs à moi!
Je crois aussi que mes boucles blondes leur faisaient impression; puis ils se disaient l'un à l'autre, non sans quelque étonnement:
--Elle comprend, et nous pouvons avoir confiance.
Bref, nous étions très à l'aise ensemble et réciproquement charmés.
Après les Pâques Juives, je me répandis par la ville avec mes poteries. J'errais sur les grands canaux d'Amsterdam, qui m'attiraient toujours par leurs hôtels sévères aux majestueux perrons, par leur bordure de vieux arbres aux frondaisons opulentes, par l'eau d'un vert noirâtre où parfois une barque à voile glissait silencieuse, par le grand calme qui s'en dégageait et qui me reposait du bruit et de la pauvreté de chez nous, où les enfants pleuraient toujours de malaise et de faim. Là, il faisait tranquille et exquis: je pouvais m'isoler, et me raconter des histoires ou lire les «Mystères de Paris».
J'étais Fleur-de-Marie, et quand Rodolphe me reconnaissait comme sa fille, je ne faisais que changer de robe pour être une princesse, en avoir les épaules, les mains blanches et le langage. J'aurais grasseyé: les riches grasseyent. Ce n'est pas moi qui aurais embêté mon prince de père pour rentrer à l'impasse, comme Fleur-de-Marie pour retourner à la Cité: non, je l'aurais supplié qu'il en retirât les miens. Etre princesse sans Klaasje et Keesje, m'en enlevait tout le goût. Mère et Mina y retourneraient certainement, les jours où elles mettraient des robes neuves.
Dieu! que la femme Segers va rager! Elle se cachera en les voyant venir. Puis la propriétaire, qui n'a aucune pitié de nous maintenant que père est en prison, sera bien déconfite aussi quand on partira en lui payant l'arriéré, et en laissant tout dans la chambre. On lui dira: «Nous n'emportons pas ces guenilles, donnez-les aux pauvres. Nous sommes des Princes.»
Mes rêves ne me faisaient cependant pas oublier la réalité. Je ne vendais rien sur les grands canaux: les gens riches achètent dans les magasins, et les larbins me claquaient la porte au nez en m'insultant. Alors, je retournais dans les rues populaires, où la vente marchait: «_Koop! potten en pannen, Koop!_»
A midi, j'allais, pour cinq «cents», dîner au «Lokaal». Tous les marchands de rue, les tourneurs d'orgue, les aiguiseurs de ciseaux, enfin tous les gagne-petit de la rue, tous les éclopés, les épileptiques et les aveugles venaient y manger. Les hommes prenaient un plat de fèves avec un morceau de graisse au milieu, en guise de viande; les femmes mangeaient beaucoup de l'orge au sirop; mais les enfants, comme moi, choisissaient tous du riz saupoudré de cassonade: c'était servi très chaud et très propre. On avait aussi du pain et du café pour le même prix: tout, jusqu'au bain, coûtait cinq «cents». On laissait dehors les orgues, les charrettes, et les balles remplies de marchandises, et jamais rien n'était soustrait.
Je rencontrais là mes voisins, les autres marchands de poteries. Un d'eux, Willem, était un garçon de mon âge; quand nous colportions ensemble, il m'aidait à monter, avec ma charrette, les nombreux ponts d'Amsterdam, ce qui était très dur pour moi. Il me dit un jour qu'il me préférait à tous, et me demanda si, moi aussi, je l'aimais un peu. J'avais la tête baissée et je tremblais; je répondis que oui. Alors il m'aidait régulièrement à passer les ponts, et, quand la vente marchait, il achetait quelques friandises dont il me donnait la plus grosse part.
Un matin, Willem se trouvait parmi plusieurs colporteurs de l'impasse, arrêtés au Canal des Lys: c'étaient des grands, presque des hommes. J'arrivais sur la rive opposée et devais, pour les rejoindre, monter un pont très raide. Willem accourait à mon secours, mais les autres, se moquant de mes efforts, lui crièrent de ne pas m'aider. Il était déjà au milieu du pont quand, honteux de leurs quolibets, il rebroussa chemin. La tâche était excessive pour mes forces: comme j'avais pris le tournant trop court, si je reculais, je tombais dans le canal avec ma charrette; je me raidis et, poussant aussi fort que je pouvais, je traversai le pont. Mais, au lieu d'aller vers les camarades, je continuai droit sur l'autre canal, et ne voulus plus jamais ni de l'aide, ni des friandises de Willem. Je l'avais trouvé lâche, et sans explications, c'était fini; mais il était si enfant que son chagrin ne parut guère; il n'était pas assez fin non plus pour comprendre: c'était un bon gros chien, avec un beau rire exubérant.
Comme, les Pâques Juives finies, je ne rapportais plus qu'un gain dérisoire pour les dix bouches qu'il fallait nourrir, nous finîmes par manger le fonds avec le gain, et après un petit temps, tout était consommé.
UNE LEÇON DE VIE PRATIQUE
Pendant sa dernière grossesse, ma mère avait souffert de telles privations, et les transes de deux expulsions en un seul hiver l'avaient si fort déprimée que, pour la première fois, elle mit au monde un enfant débile.
C'était une petite fille blonde, à tête d'ange, toujours un peu penchée de côté. Nous la perdîmes au bout de deux ans.
Ma mère en eut une douleur que rien n'apaisait. Nous l'entendions murmurer à voix basse:
--Ma petite fille! ma petite fille! Elle est morte de misère.
Elle nous rappelait constamment les gestes de son bébé, qui ne savait pas encore parler.
--Te rappelles-tu, Keetje, quand elle était sur mes genoux à table, qu'en voyant le pain, elle me faisait ouvrir le tiroir? Et comme elle savait bien choisir, parmi les couteaux, le couteau à pain qu'elle me tendait alors, triomphante! Et quand, pour lui faire une niche, je lui présentais le sein au lieu d'une tartine, te souviens-tu de sa grimace, parce qu'il lui rappelait le goût de la moutarde que j'y avais mise pour la sevrer?
Et ma mère riait en pleurant.
Puis elle allait prendre dans une petite boîte la mèche de cheveux blonds, auxquels adhéraient encore des lentes, et se plaçant sous la lucarne de notre mansarde, pour pouvoir en distinguer la couleur dorée, elle l'embrassait en sanglotant.
Enfin ma mère était devenue malade, et moins que jamais s'occupait de ses enfants vivants.
Le docteur des pauvres vint la voir. Il nous regarda tous en disant:
--Quels beaux échantillons d'enfants!
«Mais vous êtes tous malades: la fièvre vous ronge. Quant à vous, petite femme, il est temps de vous soigner sérieusement. Je vais prescrire de la quinine, je vous permets d'en donner un peu à vos enfants. Puis vous... que faire? Il faudrait des oeufs, de la viande, du vin. Au mot: vin, nous avions tous levé la tête, stupéfaits.
Du vin à des pauvres!
Ce monsieur nous semblait dire des bêtises, tant chez nous, l'idée de vin, se confondait avec l'idée de gens riches et de ripaille.
Il se rendit compte de notre ébahissement, nous embrassa d'un regard circulaire, haussa les épaules et sortit.
Nous considérions notre mère presque avec respect, d'avoir une maladie qu'une boisson aussi distinguée que le vin devait guérir. La viande, les oeufs nous avaient moins frappés: nous voyions, autour de nous, des gens qui en prenaient le dimanche; mais du vin!... jamais! Cela nous effarait. Mon premier mouvement fut d'aller, la tête en feu, raconter la chose chez les voisins.
Quand mes parents voulaient causer, ils devaient attendre qu'ils fussent couchés, et les enfants endormis. Comme j'avais des insomnies, j'entendais souvent leurs réflexions et leurs propos: j'apprenais ainsi leurs projets et je partageais leurs inquiétudes.
Ce soir-là, quand la lumière fut éteinte et que mon père nous crut endormis, il appela doucement:
--Mina!
--Oui, père, répondit-elle.
--Est-ce que Keetje dort? Cette gamine passe ses nuits à s'agiter.
Elle me poussa du coude et, comme je ne bougeais pas, elle fit:
--Oui.
--Écoute: on t'envoie souvent, dans ton service, chercher du vin à la cave?
--Oui, la vieille ne sait pas bien descendre, et le fils ne veut pas: alors on m'envoie.
--Eh bien! tu devrais prendre quelques bouteilles de vin pour mère.
--Non, Dirk! Non, Dirk! ne lui dis pas ça, protesta ma mère.
--Laisse donc!
--Je n'ose pas, père. Le fils descend de temps en temps pour en prendre du très bon, et il s'apercevrait qu'il manque des bouteilles. Il y en a juste deux sur un tas de rangées de six: si j'en ôte, il pourrait le voir.
--Aussi ne faut-il pas enlever ces deux bouteilles, mais toute une rangée, et remettre les deux sur le tas: de la sorte, cela ne se remarquera pas.
--Et comment faire sortir ces six bouteilles?
--Tu les placeras sous la provision de charbon, et chaque matin tu en cacheras deux dans le bac aux ordures, au moment de le mettre à la porte; je me charge du reste.
--Oui, ainsi cela pourrait se faire, fit Mina, après un moment de réflexion.
--Tu devrais bien aussi m'apporter un des pantalons du vieux monsieur, puisqu'il est paralysé et ne s'en sert plus.
--Un pantalon! de quelle façon l'emporter? la vieille me remet, tous les soirs, mes deux tartines au moment de mon départ.
--En faire un paquet serait maladroit, c'est évident. Il faut le mettre, et replier les jambes jusqu'aux genoux: en les attachant avec une épingle, cela tiendra, et personne ne verra rien.
--Ah non! le vieux a la peau qui pèle, et il se gratte continuellement jusqu'au sang. Je ne veux pas mettre sur moi un objet qui a touché sa peau.
Je la sentais, à côté de moi, frissonner de dégoût. Elle me donna des coups de pieds et des coups de coude, de révolte, qui m'auraient éveillée dix fois si je n'avais été tout oreilles.
Mon père ne se fâcha pas, mais se fit persuasif.
--Voyons, nous sommes sains: je n'ai jamais rien attrapé. C'est une blague, la contagion; je n'ai plus de fond dans mon pantalon: un de ces jours, je ne pourrai plus sortir.
Le lendemain, mon père rentra avec deux bouteilles de vin: on en déboucha tout de suite une. C'était du vin couleur... jus de choux rouge... Il en versa une demi-tasse à ma mère, qui le but en contractant la bouche, comme si elle avait mordu dans une baie sauvage. Puis, avec une cuillère, il nous en donna à goûter, mais nous fîmes tous d'affreuses grimaces. Il but alors à même la bouteille, la vida aux trois quarts, et claquant de la langue, il déclara:
--Cela n'a pas de goût: je préfère un «bittertje»[8].
[8] Amer.
Ma mère devint écarlate et eut des nausées: il fallut la soigner toute la journée.
Le vin ne put jamais s'acclimater chez nous.
Mina, en rentrant le soir, fit un signe à mon père; il la suivit dans le petit couloir obscur qui précédait notre chambre. Quand ils revinrent, elle courut se frotter les jambes avec un torchon, en répétant:
--Hou! hou... sa peau pèle, sa peau pèle!
Le lendemain, mon père mit un bon gros pantalon, dont ma mère, en clignotant fiévreusement des yeux et en tressautant à chaque bruit, avait changé les boutons.
JE QUITTE MA PLACE
Dès mon entrée dans l'impasse, j'entendis les jolies voix des miens, qui chantaient des psaumes en choeur. Un bien-être m'envahissait. Je précipitai le pas, et entrai chez nous en coup de vent. Les voix se turent dans un couac.
--Comment! c'est toi?
--Oui.
--Tu as quitté ta place?
--Oui.
--Bientje! zézaya un de mes petits frères, en étendant ses menottes vers moi.
Je le pris sur mes bras.
--Klaasje, Klaasje, je suis revenue.
--Mais je te croyais si bien nourrie dans ton service, dit mon père. Quand on est bien nourrie, on doit supporter beaucoup. Nous chantions pour oublier la faim, et tu vois, la lampe va s'éteindre, faute d'huile.
--Je savais tout cela, et je suis revenue quand même. Les premiers jours, étant affamée, je torchais tous les plats avec ma langue, j'étais insatiable. Mais quoi! je ne suis pas une mendiante: je ne veux donc pas être nourrie de leurs restes. Je les ai vus remettre des pommes de terre de leurs assiettes sur le plat: c'était pour nous, et ils nous donnaient des tartines dans lesquelles ils avaient mordu. Eh bien! quand je travaille, je prétends ne pas être traitée ainsi.
«Je comprendrais qu'ils ne donnent pas de leur pain d'épice, ou de leur bon boudin de foie, et autres «délicatesses» qu'ils mangent devant vous sans jamais rien vous en passer. Soit! mais je ne veux pas que mes tartines aient traîné sur leurs assiettes.
--Tu oubliais la faim que tu as eue ici.
--Non, père, seulement quand on travaille, ce n'est pas comme si on recevait une charité.
--Tu es ingrate, petite: tu mangeais le pain de tes maîtres et tu n'étais pas contente.
--Ah! non! Je mangeais le pain de mon travail, et non le leur. C'est comme la femme de journée, qui geignait de devoir travailler pour les autres. Je lui ai dit: «Tu travailles pour les autres? Moi pas: je travaille pour gagner ma vie. Crois-tu que je mettrais un seau d'ici là pour cette usurière qu'est notre patronne, si elle ne me payait pas? plus souvent!» Donc, je travaille pour gagner ma vie; mieux je travaille, mieux je dois être traitée, et je travaille de mon mieux.
«J'avais prévenu la patronne, et comme, ce soir encore, elle nous a donné des pommes de terre visiblement tripotées, je suis partie sans vouloir manger.
--Eh bien! tu pourras te coucher sans souper, et te lever sans déjeuner. C'est incroyable, quand on a à manger, de demander davantage.
--Mon Dieu! père, je n'irai pourtant pas vider les vases de cette ignoble vieille, et encore être son obligée! Je travaille, elle me paye: nous sommes quittes; mais je ne veux pas être payée avec des reliefs.
--Voilà, c'est la nouvelle souche qui parle ainsi: nous ne pensions pas à tout cela.
Je haussai les épaules et j'allai m'asseoir avec le petit. Le chat me sauta sur la nuque et s'y installa; le bébé s'endormit. Au bout d'une demi-heure, j'avais le sang à la tête de respirer l'air empesté de notre taudis; j'étais néanmoins frémissante de bonheur de me trouver parmi les miens.
Je grandissais, et commençais à échapper complètement à mes parents. J'étais sans aucune instruction; mais depuis l'âge de sept ans, auquel j'avais appris à lire, je dévorais avidement n'importe quel écrit qui me tombait sous la main. En 1870, j'allais, en me rendant à l'école, lire, depuis le premier mot jusqu'au dernier, les dépêches de la guerre affichées aux devantures des magasins, et ces massacres me hantaient au point que je ne parvenais plus à m'appliquer aux leçons. J'avais suivi toute l'affaire Tropmann dans les journaux collés au recto et au verso sur les murs à affiches d'Amsterdam; j'ai lu ainsi des feuilletons entiers.
Mais mon impressionnabilité avait surtout été mûrie par la misère, qui nous obligeait à ruser pour avoir du crédit, qui nous faisait passer par toutes les transes du loyer qu'on ne pouvait payer, et la honte des créanciers qui venaient nous insulter et ameuter les voisins. Des infamies s'étaient incrustées dans ma mémoire, comme celle de l'usurière qui avait gardé l'argent épargné sur la faim de nos enfants, et ne nous avait pas rendu les vêtements que nous étions venus dégager.
Tout cela m'avait composé une nature étrange, où une grande candeur naturelle s'alliait à une sensibilité et à une compréhension au-dessus de mon âge. J'étais prête à toutes les besognes, mais intraitable devant ce qui me semblait une injustice. J'étais souple et en même temps peu maniable, comme le prouvait ma fugue de ce soir.
La lampe continuait à baisser; nous nous couchâmes, mes parents dans l'unique alcôve, les neuf enfants sur des paillasses par terre.
Quand je m'y étendis à mon tour, j'eus ce léger vertige qui me prenait chaque fois que je me couchais à terre. J'ajustai les petites fesses de Klaasje dans mon giron, et m'endormis dans le ravissement de sentir contre moi ce petit être adoré.
MA FILLE, MONSIEUR CABANEL
(Félicien Rops).
Mina s'était prostituée par paresse et veulerie. Elle était chue dans une maison discrète, à l'air respectable et effacé, où, le soir, se glissaient des messieurs du meilleur monde. Les femmes n'y allaient qu'à la nuit. Elles appelaient la tenancière: «Mère», et devaient, après avoir reçu un client, remettre leurs chapeaux et leurs gants, comme si elles ne venaient que d'arriver.
Quand ma soeur eut fait le tour des habitués, qui ne reprenaient jamais la même femme, elle ne gagnait plus rien. Tous ses beaux vêtements étaient au mont-de-piété, et ce fut, chez nous, la famine comme avant, car mon père, usé par les privations et par l'alcool, ne travaillait plus.
Ma soeur m'avait, une fois, conduite dans cet endroit. J'avais quinze ans. J'étais blonde et fraîche, un vrai poulet de grain. Je n'avais guère de chair, mais une fine peau gaînait une charpente des plus flexibles, une petite croupe haute et étroite, deux tetons menus comme de gros bourgeons, où la sève montait lancinante et que je protégeais d'instinct de mes deux mains.
La tenancière avait insinué que des petites comme ça étaient fort demandées. Oh! rien que pour montrer leurs jambes à de vieux messieurs tout à fait respectables. Rien, rien à craindre! J'avais été très indignée quand j'eus compris ce que ma soeur était devenue et où elle m'avait conduite, et je l'avais traitée de putain.
J'étais, à cette époque, en service chez des diamantaires juifs, qui, pendant une longue crise de l'industrie du diamant, s'étaient faits marchands de vieux habits. Le ménage se composait d'une dizaine de personnes: tout cela grouillait dans une grande chambre et un réduit; on faisait, le soir, les lits par terre. L'argent qu'ils gagnaient, passait à la nourriture, de préférence des douceurs, et à des toilettes voyantes. J'étais chez eux comme un enfant de la maison, et dormais avec les deux fillettes de mes patrons. Tous me témoignaient beaucoup de sympathie, parce que j'étais douce et vaillante: une grande bonhomie régnait dans nos rapports. Nos poux même sympathisaient. Les juifs avaient des poux noirs, moi des blonds, et au bout de quelques jours, nous avions fait des trocs. Nous eûmes tous des poux noirs, blonds, et des métis châtains, mais aucun de nous ne s'offensait de ce libre échange; nous les tuions, avec le pouce, sur le coin de la table, et éprouvions un plaisir féroce à les entendre craquer sous l'ongle.
Un soir de sabbat, j'allais me déshabiller pour me mettre au travail, quand ma mère vint. Elle demanda à la juive si je ne pouvais sortir pendant quelques heures, ajoutant que mon oncle d'Allemagne était arrivé et voulait me voir avant de partir. Je devinais le mensonge. Au bas de l'escalier, attendait Mina habillée en traînée, les cheveux coupés court et frisés au fer comme ceux d'un acrobate, le visage camard grossièrement fardé de blanc et de rouge. Je me fâchai, disant que je ne voulais pas qu'on vînt me faire honte chez mes patrons. Elle me répondit que je devais être plutôt flattée qu'une soeur si bien mise venait me voir.
--Oui, mais ton air de grue, et la gueule de clown que tu t'es faite, en disent long sur ta belle toilette. Voyons, qu'y a-t-il? Quelle est cette blague d'un oncle qui désire me voir?
--Écoute, fit ma mère, Mina ne gagne plus rien: tous ses vêtements sont au clou. Nous mourons de faim. Il y a un vieux monsieur qui veut voir tes jambes.
--Ah non! je ne veux pas!
--Je te l'avais bien dit: il n'y a rien à faire avec cette créature enfantine! Allons! les petits sont malades de faim.
On me mit une épaisse voilette pour cacher ma figure d'enfant, et ma soeur m'emmena. Je portais une robe de coton clair, toute sale de l'avoir traînée sur les perrons, en jouant avec les enfants durant ce long jour de sabbat, et un vieux chapeau de dame, mise-bas de ma patronne. Ce chapeau chiffonna la tenancière: elle craignait que son client ne pensât que j'avais déjà cascadé. Elle ne cessait de répéter:
--Mais quel beau chapeau! tu l'as emprunté pour venir ici?
Elle insistait tellement que le client, agacé, finit par dire:
--Mais non, cette guenille est bien à elle!
C'était un homme de cinquante à soixante ans, maigre, de grande allure. Il me mania fiévreusement, en s'exclamant:
--Jolie, jolie!
Mon petit corps jamais lavé, mes cheveux bouclés remplis de poux, semblaient lui faire beaucoup plus d'impression que si j'eusse été imprégnée de parfums et enveloppée de dentelles; mais la plus grande attraction pour lui, fut certes la douleur que je ressentais.
Avant de partir, il me donna des florins, en répétant:
--Jolie! Jolie!
Ma soeur m'attendait; quand je lui dis ce qui s'était passé, elle me répondit:
--Je le savais. Maintenant tu ne pourras plus me traiter de putain.
Nous rencontrâmes ma mère sur le pont de notre canal; elle avait des plaques rouges sur les pommettes, et clignotait anxieusement des yeux. Je lui donnai les florins; elle me jeta un regard éploré, que j'évitai.
Rentrée chez les Juifs, je me mis à relaver la vaisselle du sabbat.
TROISIÈME EXODE
Après plusieurs années effroyablement remplies de jours de famine, il nous fallut également quitter Amsterdam. Cette fois, ce fut pour la Belgique. La Ville paya notre émigration. Nous fûmes de nouveau embarqués le soir, sur un bateau. L'état morbide de mes quinze ans avait donné à mon esprit une acuité qui me faisait comprendre toute l'étendue de notre misère, et j'aimais Amsterdam. Quand nous passâmes sous le pont de la Haute-Écluse de l'Amstel et que la ville resta derrière nous, je devins pâle et grelottai, comme prise de fièvre.
Il y avait sur ce bateau un monde interlope. Un homme et une femme se disputaient et furent débarqués, en pleine nuit, sur le quai d'une écluse, d'où ils invectivèrent le capitaine. Dans la cabine commune, plusieurs passagers jouaient aux cartes et aux dés: tous avaient trop bu; le tabac, l'alcool, et une odeur fade, indéfinissable, empuantissaient l'atmosphère. Un ivrogne avait accaparé tout un banc, s'y était étalé sur le dos, et divaguait à haute voix, en se donnant de grands coups de poing sur la tête; son haleine d'alcoolique semait la nausée. Nos enfants dormaient sur des coins de banc; Mina se faisait peloter par un des chauffeurs; ma mère et moi étions accroupies dans un coin à terre, serrées l'une contre l'autre, très apeurées et n'osant dormir.
Nous arrivâmes le matin à Rotterdam, où des agents de police nous attendaient; ils interpellèrent ma mère, en demandant «si c'était elle, cette femme». Je fus si humiliée qu'en traversant la passerelle, je dis tout haut à l'un d'eux:
--Mais on va croire que nous sommes des malfaiteurs!
--Non, mon enfant, répondit-il, nous ne les traitons pas ainsi.
Ah! cela me soulageait. Ils nous conduisirent très aimablement jusqu'à un bateau en partance pour Anvers.
Ma mère avait emporté une provision de petits pains rassis qu'on vendait au rabais. Hein vint me dire, tout joyeux, qu'il aimait beaucoup voyager, qu'au moins on mangeait bien, qu'il avait eu quatre petits pains. Moi, je n'avais rien pris: j'avais la gorge serrée et l'estomac fermé, et chez nous, on ne demandait jamais si on voulait manger: on ne donnait qu'à celui qui réclamait.
Dans les écluses de Hansweert, des Zélandaises descendirent sur le bateau pour vendre des cerises. J'en aurais bien mangé, des cerises, si seulement j'avais eu quelques «cents» pour en acheter. Je n'avais jamais vu le costume zélandais, et fus tout à fait séduite par le beau bonnet de dentelle, à larges ailes, et les ornements d'or attachés de chaque côté des tempes. Le riche collier en corail et le corsage à fleurs brodées, entouré aux épaules d'un fichu de velours, m'attiraient spécialement. J'aurais voulu être paysanne zélandaise pour pouvoir m'habiller ainsi; même l'amoncellement des jupes, qui les faisait rondes comme des cloches, me plut. En remontant l'échelle, une des Zélandaises eut sa jupe soulevée par le vent, et l'on vit qu'elle ne portait pas de pantalon. Ah! la joie que cela provoqua! Je fus surtout écoeurée des rires des femmes, parmi lesquelles ma soeur Mina qui s'était fait offrir des cerises; je lui jetai entre les dents: «Salope!»
A Anvers, mon père nous attendait sur le quai. Cette ville, très morte à cette époque, me déplut. Le flamand qu'on parlait autour de moi me semblait ce que j'avais, de ma vie, entendu de plus grossier. Une dame bien mise disait à un enfant: «Marche, marche, ou je te donne sur ton cul.» Je vis de grandes fillettes s'accroupir, en se découvrant plus haut qu'il n'était nécessaire, sans la moindre retenue. Ah! si c'était là le Belge! Je demandai où se trouvaient les canaux. Je ne me figurais pas de ville sans canaux.
--Il n'y en a, dit mon père, que dans le quartier des prostituées, et encore!
Pas de canaux! Je pris tout en aversion dans cette ville.
Nous mîmes nos frusques sur une charrette à bras, que Hein et moi poussâmes jusqu'au fond d'un faubourg.
Cette fois, mon père ne s'était même pas avisé de chercher une demeure quelconque. De braves cabaretiers chez qui il logeait, nous permirent de coucher dans leur grenier.
--Il n'y a que le cordonnier du premier qui y travaille, nous dit la femme. Nous mîmes de la paille par terre, et nous voilà couchés, ayant tous la migraine, à proximité de ce cordonnier, qui nous reluquait, ma soeur et moi, et qui, dès cinq heures du matin, tapait dur sur le cuir.
FABRIQUE DE CHAPEAUX
J'avais dix-sept ans. Nous habitions à Bruxelles un quartier ouvrier. Nous ne savions pas un mot de français, et même le «marollien» nous était inintelligible: cela nous empêchait tous, mon père le premier, de trouver un travail convenable.
Une jeune femme du voisinage m'emmena à la fabrique de chapeaux où elle était employée; je fus embauchée. On me conduisit dans un grand atelier rempli de vapeur, où des femmes, presque toutes jeunes, besognaient, les manches retroussées, devant de longs bacs remplis d'eau chaude, additionnée de vitriol, me dit-on. Elles s'arrêtèrent un instant pour me dévisager; puis les têtes se penchèrent, les bras s'abattirent, et le travail reprit, fiévreux. Je trouvais très jolie, en entrant dans la salle, la buée argentée, où ces jeunes bras nus et ces chevelures de toutes nuances se démenaient dans une grande activité; mais quand il me fallut respirer les émanations qui s'en dégageaient, cette impression presque inconsciente de beauté se dissipa bientôt.
On me conduisit vers une jeune femme qui devait me mettre au courant: elle me reçut assez mal, car, comme on travaillait à la pièce, s'occuper de moi était pour elle une perte de temps.
Le travail consistait à tremper dans l'eau vitriolée de longs bonnets en laine, et à les enrouler en les frottant sur une tablette attenante aux bacs. On répétait l'opération jusqu'à ce que les bonnets fussent assez rétrécis pour en façonner des chapeaux de feutre. On suait abominablement à cette besogne, et, par cet hiver glacé, toutes presque toussaient. L'eau était très chaude, l'acide corrosif: mes ongles se ramollirent en quelques heures, et se cassèrent, en laissant dépasser un gros bourrelet de chair au bout de chaque doigt. A l'heure du déjeûner, mes mains étaient si gonflées et si douloureuses que je ne pus presque tenir ma tartine. Pendant ce repas, mon interrogatoire commença:
--Comment je m'appelais?
--Keetje Oldema.
--Quoi? ce n'est pas un nom!
--D'où je venais?
--De la Hollande.
--Ah! et c'est là qu'on parle cette langue que vous babillez? Eh bien! non, je ne voudrais pas parler ainsi. Et vos cheveux, vous les frisez la nuit pour les avoir ainsi ondulés le matin?
--Non, ils sont ondulés, disais-je, en caressant mes bandeaux.
--Oui, on connaît ça.
Elles ne m'aimaient pas. Pourquoi encore une fois? Partout je produisais la même impression. Je sentais que pour un rien, comme à l'école, elles m'auraient mise en charpie. Enfin! Une fille, au nez retroussé, me demanda si je savais chanter.
--Oui.
--Alors, chantez-nous quelque chose.
J'entonnai l'air national hollandais. Elles me regardèrent, ébahies.
--Ah bien! c'est comme à l'église. Vous allez à la procession?
J'étais très humiliée de cette demande.
--A la procession, moi? Ah non! je ne crois pas à ces bêtises.
--Et à la messe?
--Non plus.
--Vrai! vous en êtes, une pratique. Nous y allons, nous, à la messe.
J'entendais chuchoter: «C'est une juive.» Celle qui m'avait fait chanter n'en revenait pas, tant elle était écoeurée de mon chant.
--Ça, chanter! Zut! écoutez: moi, je sais chanter.
Elle se campa, les deux poings sur les hanches, la tête relevée de façon que la lumière jouait jusqu'au fond de ses narines dilatées, et, la bouche démesurément ouverte, elle gueula d'une voix de poitrine, poussée en pointe:
--«Ah! haha! men lief is no den Euss», etc.
Des «Ça est bien!» accueillirent son chant et ses gestes.
--Voilà comme on chante chez nous. Tout le monde comprend cela, tandis que ce que vous avez miaulé...
Une moue acheva sa pensée. Inutile! elles me détestaient d'instinct. On m'avait envoyée, dans un autre atelier, chercher des sacs de laine. En traversant la cour, je croisai un vieux monsieur qui me dévisagea, puis me suivit. Dans l'escalier, il me parla en français, mais je ne comprenais pas. Il me fit alors signe de le suivre aux greniers. Cette fois, je compris et fis non de la tête. Quand je redescendis, il était encore là. Il continua sa mimique, moi la mienne, et je rentrai à l'atelier.
--Ah! ha! le patron! chuchotèrent-elles.
Et toutes de l'observer d'un regard oblique. Quand il eut quitté, une vieille déclara:
--Cela ne pouvait manquer: c'est tout à fait son genre.
L'après-midi, on avait fini par me laisser tranquille. Je m'appliquais le mieux que je pouvais, de mes mains endolories qui ne s'habituaient pas à ce liquide corrosif, quand un homme entra.
--On parle au bureau d'une nouvelle, qui doit être un oiseau rare. Où est-elle?
On me montra.
--Ça? Ah non!
Il tourna sur lui-même, en se tapant les cuisses et s'esclaffant:
--Ah! la la! ils en ont du goût, ces messieurs! mais c'est une sauterelle: regardez donc ses bras!!
Le fait est que mes bras de fillette maigre et mes longues mains m'avaient plus d'une fois attiré des quolibets; aussi les montrais-je le moins possible, mais, ici, il avait bien fallu retrousser mes manches. Je pleurais presque de honte, surtout que la joie de toutes ces femmes, vieilles et jeunes, était réelle.
Cela dura ainsi quatre jours. Le quatrième, au goûter, je ne pus manger mes tartines: elles les avaient trempées dans cette immonde eau vitriolée.
--Je m'en vais, leur dis-je. J'en ai assez: un être humain ne peut pas vivre parmi vous.
Elles demeurèrent quelque peu baba.
Une des plus âgées déclara:
--Quand j'ai vu entrer cette petite, j'ai senti qu'elle ne resterait pas: elle n'a rien à faire ici. Regardez-la donc avec son médaillon, et ce ruban dans les cheveux!
Je me rendis au bureau auprès du contremaître: un petit homme rêche, et lui demandai mon compte; j'ajoutai qu'il m'était impossible de rester au milieu de cette racaille.
--Eh bien! allez-vous-en, mais je ne peux vous payer que le samedi soir à sept heures.
C'était dit sur un ton hargneux, qui m'étonna.
Le samedi, je revins, avec ma petite soeur Naatje, recevoir le salaire de ces quatre jours. Dans la cour de la fabrique, toutes les femmes étaient assemblées pour la paie. En m'apercevant, elles commencèrent à ricaner, à me pousser, et une me tirait ma tresse, quand accourut le petit contremaître. Il empoigna la fille par les deux épaules et, du genou, lui appliqua une volée de coups au bas des reins; puis, me poussant dans le bureau, il me remit neuf francs et me conduisit à la porte, où il cria:
--La première qui bouge, je la fous dehors!
Je détalai avec ma soeurette. A deux cents mètres de la fabrique était une maison de campagne; de dessous les arbres qui la bordaient, surgit le patron. Je lui jetai en hollandais un «Vieux salaud!» sonore, et nous nous sauvâmes dans l'obscurité, en riant aux éclats.
ILS PÈLENT DES OIGNONS
Toute offre de gagner quelques sous était acceptée par nous avec empressement.
Une vieille dame, fabricant de conserves alimentaires, proposa à ma mère de donner du travail à Naatje, qui avait douze ans, et à Kees, qui en avait huit: ils devraient, toute la journée, peler de petits oignons.
Le premier soir qu'ils revinrent de cette besogne, nous fûmes épouvantés. Leurs figures étaient bouffies et barbouillées de se les être frottées de leurs petites mains sales, leurs yeux gonflés, comme si on les avait rossés et s'ils avaient pleuré durant des heures et des heures. Nous demandâmes comment cela s'était passé, et ils nous racontèrent leur journée.
En arrivant le matin, à sept heures, chez la vieille dame, elle les avait installés sur de petits bancs devant un grand panier d'oignons, et leur avait montré comment ils devaient délicatement enlever la pelure sans les entailler, car chaque entaille devenait bleue dans le vinaigre, et les oignons ainsi détériorés ne pouvaient plus servir à des conserves de premier choix. Ils s'étaient mis à l'oeuvre pendant que la dame, assise à côté d'eux, nettoyait des cornichons. Au bout de quelques instants, leurs yeux commencèrent à couler, et ils se les essuyèrent avec leurs mains mouillées de sève d'oignon. Alors Naatje, n'y tenant plus, s'était mise à remuer sur son petit banc, et la vieille dame avait dit.
--Nateke, pour l'amour de Dieu, tenez vos pieds en repos.
Puis était entré un jeune homme, qu'ils prirent d'abord pour son fils, mais quand ils eurent compris que c'était le mari, ils furent pris d'un fou rire, qui avait mis la vieille dame hors de ses gonds, et elle s'était écriée:
--Au nom de la Sainte Trinité, Keeske, cesse de rire comme un petit cochon!
Et leurs rires étaient devenus des cocoricos quand le jeune mari leur avait fait signe de renverser le panier d'oignons, ce qu'ils firent incontinent. La dame s'était lamentée, avait imploré la sainte Vierge et déclaré que les enfants étaient un fléau. Le jeune mari avait répondu:
--Un fléau! grand'mère, parce que tu es trop vieille pour en avoir.
Elle avait alors levé les yeux au ciel, en geignant:
--Seigneur, pardonnez-lui, car il ne sait ce qu'il dit ni ce qu'il fait.
Pendant quinze jours, Naatje et Keesje nous amusèrent le soir des histoires de la vieille dame et de son jeune mari; mais l'inflammation de leurs beaux yeux devenait si grave que nous eûmes peur, et n'osâmes plus les laisser continuer à peler des oignons.
UNE NUIT AU PARC DE BRUXELLES
Nous habitions, au fond d'un faubourg, une maison neuve où l'eau suintait des murs; au rez-de-chaussée, le propriétaire tenait une boutique de comestibles. Nous avions versé d'avance le premier terme, et nous prenions chez lui des vivres à crédit; mais, comme au bout d'un mois nous n'avions pas de quoi payer le nouveau terme ni les denrées, la femme du propriétaire, une paysanne flamande, enceinte de six mois, montait tous les jours réclamer son argent en nous insultant. Nous ne pouvions plus ni monter ni descendre sans être interpellés. Moi surtout, j'avais le don d'exciter sa rage: elle écumait littéralement quand elle me voyait.
--Ah vous! avec vos allures de demoiselle! vous feriez mieux de payer les gens que de vous onduler les cheveux. Ah! mon Dieu, voyez donc ces cheveux: on dirait la sainte Vierge, et cependant ça ne paye personne. Un jour, je vous coifferai, moi!
Elle me terrifiait. Je faisais ce que je pouvais pour trouver de l'ouvrage, mais ignorant le français et ne sachant où m'adresser, je ne trouvais rien.
Enfin, nous devions déménager. Ma mère avait loué deux chambres à l'autre extrémité de la ville, et mon père, qui était devenu camionneur dans une messagerie, devait, en cachette de son patron, faire le déménagement entre deux courses. Il vint donc, un dimanche matin, avec le camion. Je m'étais sauvée, certaine que la propriétaire ameuterait tout le voisinage, lorsqu'elle saurait que nous quittions sans la payer et sans dire où nous allions. En effet, quand le camion partit au grand trot avec nos frusques, et ma mère et les enfants entassés dessus, cette femme enceinte s'accrocha à la voiture, et galopa durant plusieurs minutes jusqu'à ce que, exténuée, elle dut la lâcher; elle continua néanmoins à suivre, de façon à ne pas la perdre de vue.
J'attendais l'arrivée du camion à l'Allée Verte. Ma mère me fit en passant signe de venir, mais je vis de loin accourir la femme, rouge, hagarde, haletante. J'eus le temps de me cacher derrière un arbre, car elle m'aurait écharpée, et quand elle fut passée, je me sauvai. Rejoindre ma famille, il ne fallait pas y songer pour l'instant. Je fis un long détour, et aboutis au pont de Laeken. C'était fête dans ce faubourg: il y avait une foule rigolante. Près du pont, au bord du canal, le camion était arrêté, ma mère et les enfants à côté, mon père, ivre, couché à l'intérieur. Ma mère me mit au courant: la femme les ayant rattrapés, avait prévenu les nouveaux propriétaires que nous ne payions personne, et ceux-ci avaient rendu l'argent du demi-mois de loyer donné en acompte. Et nous voilà dans la rue! Mon père, déjà pris de boisson, s'était enivré complètement, et, comme il ne rentrait pas avec la voiture, il allait sans doute perdre sa place.
La honte et l'angoisse m'affolèrent. Mon frère Hein, qui avait seize ans, se trouvait là, mortifié comme moi. Je lui dis:
--Viens, Hein, nous ne pouvons rester, comme des vagabonds, à côté de ce véhicule et de cet ivrogne. Allons-nous-en, nous trouverons bien un gîte. Je dis à ma mère de venir le lendemain, à neuf heures, dans la grande allée du Parc, et nous partîmes. Hein portait un petit complet de coutil écru, très propre; moi, j'étais assez bien mise. Hein, qui travaillait chez un forgeron, recevait cinquante centimes pour son dimanche, et voulait, comme il faisait toujours, acheter des boules de sureau: il en avait cent pour ses cinquante centimes et en suçait toute la journée; mais cette fois, pour ne pas rester sans manger, je lui conseillai d'acheter des petits pains, ce que nous fîmes. Comme d'habitude, je n'avais pas un sou.
Dans le peuple, les frères et soeurs se connaissent en somme peu, après les années d'enfance: les garçons vont à l'atelier, les filles travaillent de leur côté, et l'on se voit et l'on se parle rarement.
Je fus donc étonnée de trouver mon frère si gentil, de l'entendre rire si naïvement, et faire des réflexions si justes et si fines: je fus vraiment très heureuse de nous sentir aussi bien ensemble.
Nous allâmes au Jardin Botanique manger nos petits pains. Puis je m'en fus chez un brave peintre allemand, à qui je voulais raconter notre mésaventure et demander de nous procurer un logement pour la nuit; mais il était à la campagne jusqu'au lendemain. Je revins vers mon frère, la figure décomposée. Qu'allons-nous faire? Retrouver la famille grouillant à côté de ce camion, comme des saltimbanques auprès de leur roulotte? Ah non! tout notre être se rebiffait à cette seule idée.
--Il ne nous reste, dis-je, qu'à nous promener toute la nuit: il fait chaud, cela ne sera rien.
Nous nous acheminons vers le Parc. Nous y fîmes des tours et des tours, et, comme la température était très douce, je proposai de nous laisser enfermer. A cette époque, le Parc n'était pas éclairé; il y avait concert au Waux-Hall; la foule commençait à s'écouler; un «garde-ville» était posté à chaque sortie. A voir partir le monde, je pris peur, et craignis que les agents ne fissent une ronde, pour s'assurer que personne n'était resté. Nous sortîmes donc avec les autres et nous mîmes à errer par les rues.
Nous commencions à être éreintés et à avoir très faim. Puis la frayeur me vint d'être ramassés par la police.
--Mon Dieu! Hein, si nous demandions asile au commissariat? Cela vaudra mieux que de nous faire arrêter: j'en mourrais de peur et de honte, car on est souillé pour la vie quand on a été appréhendé par des policiers; je t'en supplie, allons plutôt nous mettre entre leurs mains.
Je tremblais tellement que mon frère se mit à pleurer. Nous descendîmes vers la Grand Place. Hein accosta un agent et lui demanda asile; l'agent fit un haut-le-corps, me regarda, regarda Hein, puis nous conduisit vers le commissaire. Mon frère parla. Le commissaire, un vieillard, écoutait en me dévisageant: il entra dans une colère bleue:
--C'est sans doute pour des dettes que vous êtes dans cette situation! Cela ne me regarde pas et vous n'avez qu'à vous tirer d'affaire!
L'agent hasarda un timide:
--Ce sont presque des enfants, monsieur le commissaire.
Mais il se fâcha davantage, et répondit que nous n'avions qu'à retourner dans la commune d'où nous venions. Je lui dis que nous nous étions adressés à la police de peur d'être ramassés.
--Et de peur d'être ramassés, vous venez vous rendre: elle est forte, celle-là. Eh bien, allez-vous-en.
Une fois dans la rue, nous nous mîmes à rire et à gambader, bien que claquant des dents.
--Ah! si c'est ainsi, quel bonheur! Ouf! quelle chance! Allons nous promener, maintenant que nous sommes sûrs de n'être pas arrêtés. En avant! Ah! mon Dieu! quel méchant vieux! En avant!
Et nous voilà remontant vers la rue Royale.
Après avoir encore erré quelque peu, nous nous décidons à passer quand même la nuit dans le Parc, où nous pénétrons en grimpant par dessus la grille.
Les bancs étaient mouillés de rosée. Nous n'osions presque pas marcher de crainte d'être entendus du dehors; nous n'osions aller dans les bas-fonds, à cause des ossements de ceux de 1830. Mon frère grelottait sous son petit costume de coutil. De dormir, il n'était pas question: nous étions trop terrifiés; nous nous assîmes au pied d'un arbre.
Quand le jour commença à poindre, un ouvrier nous vit de la rue Royale. Nous nous sauvâmes dans les hauteurs. Je m'accroupis sur un banc, je relevai ma jupe et fis s'étendre Hein, la tête dans mon giron, ma jupe rabattue sur lui. Nous étions figés de froid. Hein résistait moins bien que moi; mais, ainsi couvert, il s'endormit; moi, je sommeillais, sur le qui-vive. C'est ainsi qu'un homme nous trouva.
--Que faites-vous ici?
--Nous avons été enfermés.
--Quoi? vous vous êtes fait enfermer pour «faire vot'goût»!
Je comprenais déjà un peu le jargon bruxellois.
--Mais c'est mon frère!
--Vot'frère? Oui, je connais ça. Attendez, je vous aurai.
Et il s'en alla. Nous n'attendîmes pas son retour et sautâmes par dessus la grille.
Des paysannes qui passaient, avec leur charrette de lait, ou des paniers de légumes sur la tête, pour aller au marché de la Grand'Place, ricanèrent en parlant de mon amant. Je rougissais de honte: même si Hein n'avait pas été mon frère, c'était un petit garçon.
Au boulevard, nous nous assîmes: nouveaux quolibets d'ouvriers qui se rendaient au travail. Hein ne disait rien, aussi gêné que moi de cette situation équivoque.
Quand le parc s'ouvrit, nous y retournâmes attendre ma mère. Hein n'en pouvait plus. Un agent en uniforme nous demanda ce que nous faisions encore là. J'allais lui répondre quand mon frère me chuchota:
--Tais-toi! c'est l'homme qui nous a réveillés.
Comme nous étions de nouveau affalés sur un banc, un pochard vint s'asseoir à côté de nous, en bougonnant. Il avait en main un paquet ficelé: c'étaient visiblement des tartines. Hein et moi, nous échangeâmes un regard, et nous nous comprîmes. Le paquet tomba; d'un coup d'oeil, je fis lever Hein, qui contourna le banc, ramassa le paquet et s'éloigna lentement; je restai assise. L'homme s'aperçut bientôt de la disparition de ses vivres; en cherchant autour de lui, il bégayait:
--Les cochons! ils me les ont volés! Alors, comme dégoûtée de ce voisinage, je me levai et m'éloignai à mon tour. A l'extrémité du Parc, je rejoignis mon frère. Nous défîmes fiévreusement la ficelle, mais, au lieu des tartines bien beurrées que nous espérions, nous ne trouvâmes que deux tranches de pain très rassis et sans beurre: c'est égal! il nous sembla exquis.
Ma mère arriva à l'heure convenue. Elle nous dit que ma mauvaise tête l'avait fait passer par des transes mortelles; que mon père s'était mis à errer par les rues avec le camion; qu'elle avait vu un appartement à louer et qu'on nous avait acceptés. Elle nous conduisit dans une rue de faubourg, au second étage d'une maison, dont encore une fois une boutique de comestibles occupait le rez-de-chaussée. Un crédit nous était déjà ouvert: nous étions voués à cela.
Hein, tout courbaturé, ne pouvait presque pas monter les escaliers: en haut, il se laissa choir sur un tas de guenilles, et s'endormit. Je bus du café et mangeai une tartine, et une nouvelle étape de misère commença.
LA VARIOLE
Notre habitation se composait d'une cuisine de cave et d'une mansarde; toute la famille couchait dans celle-ci, sur des loques.
Comme j'avais dix-sept ans, je ne voulais plus de cette promiscuité, et dormais dans le sous-sol, sur un vieux canapé. J'étais allée le matin chez une amie qui m'avait promis de me conduire à un théâtre, où l'on demandait des choristes. On ne m'avait point acceptée, parce que je ne connaissais pas le français. Découragée, j'étais restée chez cette amie jusque tard dans la soirée.
Klaasje, mon petit frère de huit ans, souffrait, depuis la veille, de fièvre, accompagnée de taches rouges sur tout le corps; et voilà que, rentrée dans notre sous-sol, je trouve ma couche occupée par l'enfant, chez qui s'était déclarée une variole noire. Sur deux chaises accolées au canapé, mon frère Dirk, qui avait treize ans, était étendu avec le petit, figure contre figure sur le même oreiller: il lui tenait les mains pour l'empêcher de se gratter, et inventait des histoires afin de le distraire.
Klaasje était un enfant d'une rare beauté. Je l'appelais mon petit lézard, pour l'habitude qu'il avait de se cacher sous les meubles, comme un lézard sous une pierre, lorsqu'il avait été méchant. La pensée qu'il pourrait être défiguré, nous affolait tous.
Je me couchai sur le carreau, ne voulant pas monter près des garçons et des parents, et j'entendis Dirk raconter des histoires d'éléphants, qui s'étaient sauvés sur les tours de Sainte-Gudule pour échapper aux puces qui les harcelaient. L'enfant demanda, la langue épaissie par l'inflammation, où les puces pouvaient mordre les éléphants, puisqu'ils ont une grosse peau partout. Dirk était attrapé: il se tut un instant, puis répondit:
--Dans le cul...
Le petit fut pris d'un fou rire si communicatif que nous nous tordîmes tous. Il dit alors, parlant de plus en plus difficilement:
--Je sais bien que ce sont des mensonges, mais raconte encore: c'est si amusant quand même!
Et Dirk inventait, toute la nuit, des histoires.
Pendant toute la durée de la maladie, il resta près de l'enfant, lui tenant les mains pour l'empêcher de se marquer, et lui contant, figure contre figure, des choses abracadabrantes.
LES POMMES DE TERRE
Aucun de nous, excepté Kees, n'a jamais osé mendier. Par les périodes les plus aiguës de la famine, l'idée seule ne nous en venait pas. Mais Kees, lui, avait la faim abominable: même ayant eu sa part, mais n'étant pas rassasié, il suivait les morceaux de la main à la bouche, et de la bouche à la main. Donc Kees osait. Il allait demander aux fenêtres des cuisines de cave, et on lui donnait des restes de pommes de terre. Il en mangeait, mais en rapportait à la maison.
Un jour, rentrant malade et exténuée de faim et de fatigue d'avoir en vain cherché du travail, je trouve les miens tenant chacun, entre les doigts, une pomme de terre froide et déjà gâtée. Je demande d'où elles viennent. On me répond que Kees les a apportées. Kees s'était prudemment retiré vers la porte, pour éviter une taloche.
--Comment, sale bête, dis-je, en me dirigeant vers les pommes de terre, tu oses mendier!
Et j'en pris une entre les doigts: elle était sure, mais délicieuse.
Kees suivait du regard la pomme de terre, de la main à la bouche et de la bouche à la main. Ce regard demandait: «C'est bon, n'est-ce pas? et je n'aurai pas de taloche?»
Comme je lui répétais qu'il ne devait pas mendier, il mit les mains dans les poches de son pantalon, le secoua en le relevant, et ses yeux et un plissement du nez disaient: «Elle est forte, celle-là!»
Plusieurs fois j'en ai mangé, de ces pommes de terre.
UN PAIN POUR DES TIMBRES
J'étais rentrée, très énervée d'une longue pose debout chez un peintre, avec des vêtements mouillés sur moi, et de n'avoir, de toute la journée, mangé qu'un exquis petit sandwich au saumon qu'il m'avait donné. A la maison, rien. Tous m'attendaient, croyant que j'apporterais l'argent de la pose; mais on ne m'avait pas payée, et je n'osais jamais demander.
Nous discutions de quelle façon nous pourrions bien obtenir du pain à crédit, quand je me souvins d'avoir en poche quelques timbres d'un, deux et cinq centimes. Je les avais trouvés à l'atelier, parmi les paperasses dont je débarrassais un plat de Delft, et, comme ils étaient chiffonnés et racornis, le peintre me les avait laissés.
Je savais qu'on pouvait acheter en payant avec des timbres-poste, mais aucun de nous n'osait le faire. Enfin Kees se décida et revint, à notre stupéfaction, chargé d'un pain et d'une chandelle, car nous étions aussi sans lumière. Nous demandâmes comment il s'y était pris, et alors ce petit bout d'homme de dix ans nous expliqua très sobrement: comme quoi la femme avait d'abord refusé de donner un pain pour ces vieux timbres; puis qu'il avait parlementé en expliquant que des timbres, c'était comme de l'argent, qu'elle pouvait les prendre aussi bien à lui qu'à la poste, et qu'elle s'éviterait ainsi une course.
L'intelligence logique et déliée qu'il avait déployée, pour amener cette lourde flamande à lui donner ce pain en échange des timbres, était adorable et rare. Malgré mon ignorance, je le compris et j'en fus fière.
KEES ACROBATE
Je retournais à la maison, éreintée jusqu'à l'épuisement de mes éternelles randonnées à travers la ville, à la recherche d'un travail quelconque. Je vis un rassemblement de cinq à six personnes; je croyais à un accident. En m'approchant, j'aperçus Kees, les jambes écartées, se courbant lentement en arrière pour ramasser, avec la bouche, une pièce de cinquante centimes, placée entre ses pieds.
Ma première pensée fut de l'empoigner et de l'envoyer à la maison à coups de pied; mais, un faux mouvement, et il se brisait l'épine dorsale. J'attendis donc. Il se remit droit avec grande précaution, la pièce de cinquante centimes entre les dents. La première personne qu'il aperçut, fut moi, blême de honte; il me regarda, cracha sa pièce, et se sauva à toutes jambes, en retournant la tête pour voir si je le suivais.
Voilà donc où nous en sommes dans ce pays étranger, où nous mourons littéralement de faim! Je rentrai chez nous, décomposée. Mon premier mot à ma mère fut:
--Pourquoi Kees n'est-il pas à l'école? je l'ai trouvé dans la rue, faisant des tours de saltimbanque, pour de l'argent. C'est votre faute, si les enfants croulent tous: quand il faut chercher un petit seau de charbon, ou garder le linge sur la prairie, vous les tenez hors de l'école. Et Dirk? Avez-vous cherché un atelier, pour le mettre en apprentissage?
--Non, je ne suis pas allée: il est trop petit.
--Mais il a quinze ans: les petits doivent vivre comme les grands. Faites-en un cordonnier ou un tailleur. Ce n'est pas là un lourd travail, comme celui de notre Hein chez son forgeron.
--Fiche-moi la paix! tu es comme ton père: tu veux faire travailler les petits enfants pour garder ton argent, quand tu en gagnes.
--Je suis à la même enseigne qu'eux: je ne sais pas de métier. Vous nous avez flanqués dans le monde pour nous laisser pousser comme de mauvaises herbes, et crever de misère. Moi, je n'aurai pas d'enfants!
--Quel est ce langage malpropre? d'où sors-tu?
--Voyons, j'ai dix-huit ans; c'est abominable de nous avoir jetés dans la vie pour faire de nous ce que vous faites!
--Tu parles selon ton intelligence: il faut bien prendre les enfants quand ils viennent.
--Ah zut! c'est sans doute moi qui aurais dû vous apprendre à ne pas en avoir.
La porte s'ouvrit. Kees s'arrêta sur le seuil, n'osant entrer. Je ne le regardai pas.
--N'y a-t-il rien à manger? demandai-je à ma mère.
--Non, je croyais que tu aurais rapporté quelque chose.
Kees entra; il fit le tour de la chambre, en m'observant. Nos regards se rencontrèrent. Le sien disait:
--Tu vois, j'aurais pu te donner du pain, mais tu es montée sur tes grands chevaux, et voilà!
Ah! ce petit être adorable! il avait cherché à utiliser sa souplesse, son adresse, dont il se prévalait auprès des autres gamins. Ce jeu, où librement on l'avait laissé se développer, il voulait s'en servir pour nous nourrir. Je me pris à sangloter frénétiquement.
--Que vont-ils devenir? Que vont-ils devenir?
--En voilà des histoires! Qu'est-ce que cela peut bien te faire, ce qu'ils deviennent, pourvu que tu t'en tires? Du moment où tu as des livres à lire, tu te moques bien du reste. Si tu aimais tant les enfants, tu ne les cognerais pas, comme tu fais.
Je bondis devant ma mère, en rugissant:
--Mais je veux qu'ils apprennent, qu'ils apprennent! Ne voyez-vous pas qu'ils deviennent des vagabonds? qu'ils finiront en prison? Ne comprenez-vous donc pas où nous allons, maintenant qu'ils grandissent?
Elle haussa les épaules. Rien à faire. C'était cependant la même mère qui ne voulait pas, quand ma soeur aînée et moi étions petites, nous envoyer à une école gratuite, et qui avait mis son manteau au clou pour payer l'écolage.
Kees avait à nouveau disparu. Une demi-heure plus tard, il revint avec un grand pain. Ma mère le découpa. Je n'en voulais pas d'abord, mais vaincue par la faim, j'en pris une tranche.
--Kees, dis-je, viens près de moi.
--Pourquoi? demanda-t-il, méfiant.
--Allons, viens.
Mon intention était de l'entourer de mes bras, de l'embrasser, et de le tenir un peu contre moi. Il vint; je le pris par les épaules. Son beau regard limpide, logique, et déjà si averti des choses lamentables de la vie, me remua tellement que je me mis à le secouer, et lui criai dans la figure:
--Tu ne dois pas faire ça! tu ne dois pas faire ça! salaud! salaud!
--Mère! voilà que cette fausse canaille m'attire près d'elle pour me faire du mal!
D'une secousse, il se dégagea et se réfugia auprès de ma mère.
--Oui, elle est fausse et judas, cette créature; elle n'a rien de mes autres enfants.
--Si! si! je ressemble à Kees, mais il ne comprend pas.
Je me remis à sangloter éperdument. J'avais, à cette époque, la force de pleurer plusieurs heures de suite.
SYMPHONIE DE LA FAIM
Nous avions tous des nausées de faim. Je n'étais pas sortie, ne sachant de quel côté me diriger. Mon père était fini, avachi; nous ne le voyions presque plus; il vagabondait à droite et à gauche, incapable de tout travail sérieux.
Hein et Naatje discutaient le truc à employer pour se rassasier d'une seule petite tartine. Naatje prétendait qu'il fallait la grignoter en rond, garder en bouche le dernier morceau, grand comme un «cent», et l'y laisser dissoudre.
--Non, répliqua Hein, tu n'y es pas. Manger lentement donne plus faim; moi, quand je veux me rassasier d'une tranche de pain, j'avale les morceaux presque sans les mâcher: on a bien mal à la tête après, mais on a moins faim.
Dirk entra en coup de vent; il laissa la porte grande ouverte, alla droit fouiller dans les armoires, les tiroirs, le poêle et jusque sous les meubles, à la recherche de quelque chose à se mettre sous la dent. Sa figure avait une expression de maniaque. N'ayant rien trouvé, il repartit sans dire un mot.
Ma mère, pensant soulager sa migraine, était sortie humer aux fenêtres des cuisines le parfum des mets qu'on y préparait; mais elle rentra plus malade encore de s'être exacerbé l'appétit.
--Qu'est-ce que cela peut bien être, cette nourriture des riches? L'odeur seule vous réveillerait un mort; mais ainsi à vide, cela vous fait haleter. Qu'allons-nous faire? Qu'allons-nous faire?
Comme j'avais le vertige et que les tempes me battaient, je me dirigeai vers la fenêtre pour l'ouvrir, et je vis, à la devanture du charcutier d'en face, Kees léchant la vitrine à la place contre laquelle s'étalaient, à l'intérieur, les jambons et les langues de boeuf. Je tressautai, comme piquée par un taon.
--Mère! mère! criai-je, cours vendre mes livres et fais monter Kees, ou je le tue!
Folle de lecture, et désespérée de ne savoir lire le français et de ne pouvoir trouver des livres hollandais, j'avais racolé de droite et de gauche quelques livres flamands. Il en était qu'à défaut d'autres, j'avais lus dix à douze fois, comme «La Tombe de Fer» de Henri Conscience. Je m'étais ainsi composé une petite bibliothèque, que je dévorais sans relâche. A plusieurs reprises, j'en avais âprement défendu la vente; mais ce jour-là, j'empilai tous mes bouquins dans un panier, et j'envoyai ma mère les vendre à la Galerie Bortier. Je croyais, comme pour ma robe de première communion, que nous allions avoir un gros prix de ces vieux livres, qui étaient tout pour moi.
Pendant que ma mère était partie les brocanter, la locataire principale monta chez nous, essoufflée.
--Mademoiselle, dites à votre mère que je lui ouvre un nouveau crédit. Je sais que vous êtes, depuis plusieurs jours, sans manger. Eh bien, j'ai offert une tartine à votre petit Klaasje, et il l'a refusée en disant: «Merci, Madame, je viens de manger.» Je sais que cela n'est pas, et il est si petit!
Klaasje avait huit ans. J'eus des spasmes d'émotion. Il s'en trouvait donc encore parmi nous qui n'étaient pas vaincus!
Ma mère revint bientôt. Elle avait, avec grande difficulté, obtenu un franc et 75 centimes pour tous mes livres.
KLAASJE CONDAMNÉ
La porte s'ouvre avec fracas; un homme entre, tenant Klaasje par le bras.
--C'est votre garçon? Il a cassé ma vitrine. Si vous voulez payer vingt-quatre francs, c'est bien; sinon je porte plainte.
--Vingt-quatre francs? dit ma mère, d'un ton indolent. Impossible, homme, je ne peux pas les payer.
--Comme il vous plaira, fit-il.
Et il sortit.
--Comment est-ce arrivé? demandâmes-nous à Klaasje.
--Nous jouions orchestre de la garde civique, sur la vitrine d'une maison vide. Moi, je tenais la grosse caisse; comme je faisais: «Boum! boum! boum!,» mon poing passa à travers la vitre. Nous nous sommes sauvés; mais mon pied nu a buté contre un pavé, et ainsi l'homme a pu me rattraper.
Ma mère pensait que cela n'aurait pas de suite:
--On ne peut pas condamner un enfant de neuf ans!
--Évidemment, ajoutais-je, s'il y a une poursuite, cela retombera sur père.
Nous ne songions plus à cette affaire, quand nous reçûmes une citation: Klaasje Oldema devait comparaître en justice.
--Voyons, il est impossible que cela soit pour le petit: c'est pour père. Où peut-il être, père? on ne le voit plus.
--Que sais-je? il erre; il s'accommode mieux de cette vie que de travailler pour femme et enfants.
--Enfin, nous devons le trouver: il faut qu'il aille avec Klaasje.
Ma mère hocha la tête.
--Mais cela n'a pas l'air de vous émouvoir! Trouvez-vous si simple que ce petit doive aller au tribunal?
--Que veux-tu que j'y fasse? du reste on ne condamne pas les enfants.
C'était notre conviction.
Le jour de la comparution, comme nous n'avions pas trouvé mon père, je dis à ma mère d'accompagner le petit; mais son air indifférent m'inquiéta.
--Écoutez, mère, si vous ne voulez pas, j'irai, moi, avec lui. Tant pis si je perds mon travail!
J'avais, depuis deux mois, trouvé, chez un antiquaire, un travail exquis: il consistait à réappliquer d'anciennes broderies sur de nouveaux fonds. J'adorais ce joli ouvrage, et l'antiquaire avait même une fois choisi le fond qui me semblait le plus beau.
On devait réappliquer des tulipes roses et des iris mauves; l'antiquaire et sa femme voulaient les mettre sur du velours vert bouteille. Comme je regardais une moire jaune soufre, il me demanda:
--Et toi, petite, quel fond prendrais-tu?
Je montrai la moire. Il posa les fleurs dessus et dit:
--Elle a raison, c'est plus distingué et plus léger.
J'étais donc très contente de manier ces jolies choses, et j'étais convenablement payée.
--Non! non! protesta ma mère; ne lâche pas ton ouvrage, j'irai.
--Sûrement?
--Sûrement. Je partis donc tranquille au travail. Quand je revins le soir, Klaasje se jeta dans mes bras, en hoquetant:
--Je dois aller en prison, en prison, pour huit jours.
--Comment? en prison! vous n'avez rien pu y faire, mère?
Elle clignota des yeux, mais ne répondait pas.
--Elle n'est pas venue, souffla le petit.
--Ah! hideuse femme, vous êtes notre malheur! Écoutez, allez trouver père et partez ensemble: je prendrai soin des enfants. Vous êtes notre entrave: je ne peux rien faire pour eux, à cause de vous. Quand vous serez partie, j'aurai les mains libres et je les élèverai; allez-vous-en, je vous en supplie.
Elle faisait: «Hun, hun...», avec mépris.
Quelques jours plus tard, Klaasje, ce petit être fin et fragile comme un lézard, dut se rendre à la prison des Petits Carmes. Cette fois, je l'accompagnai. Je croyais pouvoir le recommander, mais le portier me le prit dès la porte, en m'interrompant grossièrement:
--Oui, oui, on connaît ça: la prison n'est peuplée que d'innocents.
Ce fut pour moi une semaine de torture. Je ne décolérais plus contre ma mère, qui ne répondait pas; mais ses battements de paupières trahissaient son agitation.
Quand Klaasje revint, il nous raconta qu'il avait passé ces huit jours parmi des petits condamnés de toute espèce. Il était hâve comme un petit vagabond; ses boucles châtaines grouillaient de vermine.
--Viens, je vais te laver.
Je pris mon morceau de savon privé et mon peigne, et commençai le nettoyage par la tête. Il se laissa docilement faire, mais quand je voulus le déshabiller, il se rebiffa, trouvant que c'était trop long.
--Et puis, dit-il, en me regardant d'un air effronté, tu ne connais pas cela, hein?
Il fit le geste de voler un objet et de le glisser en poche.
--Quoi? demandai-je, étonnée.
Il se dégagea, sauta vers la porte, se tapa alors sur la cuisse, esquissa de sa main retournée un geste indécent, et goguenarda, en se sauvant:
--Voilà pour toi!
--Klaasje, Klaasje! répétais-je. Mère, regardez-le donc: il a déjà pris des manières canailles.
--Aussi tu es là à faire des embarras, comme s'il avait rapporté la gale. Tu nous embêtes tous avec tes éternelles récriminations. Il a des poux: et puis? Les enfants doivent avoir des poux: c'est la santé.
A quelque temps de là, n'ayant plus de travail, j'étais seule à la maison, accroupie sur mon canapé et rêvassant tristement, quand la porte s'ouvrit en coup de vent. Klaasje entra, se jeta à terre et rampa droit sous le canapé; il était suivi d'une femme furibonde.
--Il a volé la pipe en merisier de mon mari, écumait-elle. Il était venu jouer à la maison avec mes enfants; la pipe, une pipe de six francs, se trouvait sur la cheminée. Et, quand ce vaurien est parti, elle avait disparu; il doit l'avoir sur lui. On vient de me dire qu'il a déjà été en prison; si je l'avais su, je ne l'aurais pas laissé jouer avec mes enfants.
--Il a été condamné pour avoir cassé une vitrine, protestai-je, et non pour vol; il ne vole pas, et vous allez le fouiller vous-même.
Je tirai Klaasje de dessous le meuble, et lui enlevai sa camisole que je jetai à la femme. Elle la fouilla: rien.
Je lui ôtai son pantalon et le lançai vers la femme. En tombant à terre, il rendit un son sourd. Nous sautâmes dessus toutes deux, et le fouillâmes. Dans le fond, que j'avais renforcé d'une doublure, se trouvait la pipe, entre l'étoffe et la doublure: le haut était juste assez décousu pour y glisser un objet.
Klaasje s'était refourré sous le canapé. La femme voulait crier, mais ma figure dut la terrifier, car elle fila au plus vite; au bas de l'escalier, elle se dédommagea en hurlant qu'on devait faire déguerpir des voleurs comme nous.
J'étais hébétée et tout engourdie: des frissons de fièvre me montaient le long du corps; mes genoux s'entrechoquaient. Je ne pouvais que répéter:
--Klaasje! Klaasje! mon petit lézard!
Klaasje ne bougeait pas.
A L'HOPITAL
Mina, étant revenue d'une de ses escapades, devait, la nuit, partager mon canapé. Elle avait tout de suite tiré toute la couverture à elle, et vers le matin elle me fit rouler à terre, où je continuai à dormir: je me réveillai avec une grosse toux.
Depuis quelque temps je me sentais malade et très faible: je souffrais de fièvres intermittentes; et maintenant, ce refroidissement par cet hiver...
Je me traînai encore quelques jours, puis annonçai à ma mère et à ma soeur que j'allais à l'hôpital et, si on voulait me garder, que j'y resterais. Elles se mirent à rire et, comme je partais, elles plaisantèrent:
--Le café sera prêt pour ton retour.
Mais je ne revins pas: on me garda.
Le chef de service, un grand homme de cinquante à cinquante-cinq ans, les cheveux blond roux, partagés au milieu par une raie, la barbiche grisonnante, aux grandes mains semées de taches de rousseur, avait l'air d'un lourd mâtin rôdeur qui va, dans les buissons, croquer les poulets d'autrui.
Il m'ausculta et me retourna en tous sens: il constata une bronchite chronique et des fièvres paludéennes.
--Et elle est très affaiblie par la misère. Quelle jolie sauterelle! fit-il, en riant, à ses élèves.
Il me prescrivit la portion complète de nourriture, du sirop de Vanier, et une petite bouteille de quinine à prendre tous les jours, en une fois.
J'étais entrée un jeudi. Le repos, le bon lit et la saine nourriture me réconfortèrent immédiatement. Aussi, quand ma mère et ma soeur vinrent le dimanche, me trouvèrent-elles fraîche et rose. Puis je riais à en triller: j'avais demandé des livres, et on m'avait donné _Le Pays d'or_ de Henry Conscience; la naïveté outrée de ces paysans flamands, qui étaient allés chercher de l'or en Californie, me faisait me tordre.
--Mais tu n'es pas malade! s'écria ma mère. Je ne comprends pas que tu restes ici pour ton plaisir, quand à la maison on meurt de faim. Et voici une lettre de l'antiquaire, qui te demande de venir réappliquer des broderies.
Je cessai de rire, et comme le docteur arrivait pour la visite, je lui demandai tout de go si j'étais vraiment malade.
--Ma mère prétend que je ne suis à l'hôpital que pour me goberger.
--Non, non, Madame, la maladie de votre fille est très sérieuse; vous devez la laisser ici.
Elles partirent confuses.
Le docteur alors me dénuda, m'ausculta, me traça des ronds sur le corps.
Et, tous les jours, il recommençait.
Quand j'étais levée, il me déshabillait debout, faisait maintenir ma chemise par les élèves, et ainsi me maniait et remaniait à volonté.
Les élèves, la soeur, et moi, ne fûmes pas longtemps dupes de ce manège.
Il régnait alors, à la Maternité, une infection qui mettait en danger les nouvelles accouchées. On fut obligé d'en placer un peu dans toutes les salles: dans ma salle, elles étaient au moins quatre. Plusieurs avaient eu de mauvaises couches et se lamentaient nuit et jour.
La nuit du mardi gras, deux accouchées, qu'on venait d'apporter et qui criaient sans répit, m'empêchèrent de dormir. Cependant la musique du carnaval, à la rue, me donnait une folle envie de danser. Je me mis sur mon séant. La grande salle de 28 lits était éclairée, au milieu, par un seul bec de gaz assourdi. La bonne chaleur du poêle, les rideaux blancs, de jeunes visages sur des oreillers voisins, me faisaient déjà me sentir chez moi.
J'écoutais la joie du dehors avec des frémissements de désir d'en être; j'appelai doucement ma voisine, toute jeune comme moi.
--Toinette! Toinette! écoute: on chante, et la musique joue une valse.
--Une valse? une valse? bredouilla-t-elle.
Elle s'assit sur son lit.
--Oui, j'entends, ils s'amusent ferme.
Je voyais ses yeux noirs flamboyer, et avec son bonnet tuyauté, de travers, elle était jolie, jolie...
Une des accouchées criait:
--Oh! mon ventre, mon ventre!
--Viens regarder par la fenêtre, dit Toinette.
Nous nous levâmes et, pieds nus, courûmes écarter le store; mais le balcon interceptait la vue. Nous ouvrîmes, et du balcon, en chemise, nous aperçûmes des bandes de masques, qui dansaient en rond et hurlaient à tue-tête.
Nous rentrâmes vite à cause du froid. Une accouchée allemande clamait:
--Ich will nicht sterben, ich will nicht sterben!
Elle me donnait la chair de poule.
--Mon Dieu, Toinette, elle souffre tant!
--Si tu veux ne jamais rire, parce qu'on geint ici, tu claqueras toi-même.
Une autre jeune malade s'était levée, et, à nous trois, nous dansâmes une polka.
Dans le corridor, la soeur et la servante venaient pour la ronde; nous n'eûmes que le temps de filer derrière les lits et de gagner le nôtre.
La soeur s'avançait comme en glissant. Sa lanterne répandait devant elle un peu de clarté floue, qui se reflétait, en vacillant, sur sa figure délicieusement douce, ennuagée par la coiffe blanche.
La servante, emmitouflée dans un châle, emboîtait le pas.
La soeur leva sa lanterne devant plusieurs lits. Près de l'accouchée qui haletait: «Mon ventre, mon ventre!» elle s'arrêta, arrangea les couvertures, dit quelques mots sur un ton placide, et passa.
Je n'avais pas eu le temps de bien me couvrir, et faisais semblant de dormir. Elle me recouvrit, borda mon lit et murmura:
--Le chef l'appelle sauterelle. Il a bien raison: elle n'a pas plus d'os que de chair.
Je la sentais bienveillante, et son visage calme m'apaisait.
La servante, une paysanne flamande, répondit:
--Je n'aime pas cette fille: elle n'est pas comme nos autres malades, et le docteur...
--Chut! chut! interrompit la soeur.
--Ich will nicht sterben, ich will nicht sterben! se lamentait l'autre accouchée.
--Celle-là ne passera pas la nuit, fit la religieuse. Je ne peux même pas lui parler de Dieu: c'est une protestante.
Elles s'éloignèrent d'un pas feutré et, après quelques haltes, s'effacèrent dans l'ombre.
Toinette alla se fourrer dans le lit de l'autre jeune fille; ces deux avaient d'étranges familiarités.
Je m'endormis en entendant, comme dans le lointain:
--Oh! mon ventre, mon ventre!
La rue en liesse et la musique me réveillèrent encore. L'Allemande gémissait de plus en plus bas:
--Ich will nicht sterben, ich will nicht sterben!
L'émotion me gagna, je me mis à pleurer. Je savais un peu d'allemand; j'allai à son lit et lui demandai si je ne pouvais rien pour elle. Elle me saisit la main, comme affolée; la langue déjà alourdie, elle répétait:
--Ich will nicht sterben: der Kleine lebt, ich muss leben für ihn.
Je restai près d'elle. Elle mourut au matin.
Au bout de six semaines, je me sentis assez retapée pour partir. Ma mère était encore venue me dire que mon père avait juré de me tirer de là par les cheveux, si je ne rentrais pas; mais le chef de service avait tenu bon.
Le matin de ma sortie, il me manipula longuement, me recommanda de continuer à prendre le sirop de Vanier et la quinine. Je lui répondis que je ne pourrais pas me les procurer.
--Viens chez moi, je te les donnerai.
Je fus chez lui le lendemain. Il me fit attendre que tous les clients fussent partis. Quand j'entrai dans son cabinet, il poussa le verrou et me prit dans ses bras; ses mâchoires claquaient.
Comme je faisais un mouvement de recul, il me lâcha et dit:
--Voyons cette poitrine.
Et il me mit nue.
Il m'assit sur le divan, puis me parla:
--Tu as la poitrine très faible. Cela pourrait tourner mal, si tu ne te soignes; et prends bien les médicaments que tu trouveras toujours ici.
Je le compris parfaitement.
Je mourrai si je ne me soigne pas. Me soigner, c'est prendre ces médecines que je ne peux me payer, et que lui me donnera en échange de ma peau.
Et puis, eux, à la maison, que deviendront-ils, si je meurs? Déjà maintenant je sens tout chavirer; que sera-ce sans moi? Nos enfants, si bons, si intelligents et si beaux sombreront sans merci. Klaasje, mon petit lézard, a déjà été en prison; et ma mère, autant que les enfants, a besoin de mes révoltes pour ne pas laisser tout s'en aller à la dérive.
Je n'aimais plus ma mère, mais j'en avais pitié, maintenant que je jugeais mieux.
N'avait-elle pas mis neuf enfants au monde, dans le plus affreux dénuement? Elle serait morte de faim dans ses couches, si les voisines ne lui avaient apporté parfois une tasse de café et une tartine. Et nous tous, affamés, étions encore autour d'elle pour nous en faire donner la plus grande part.
Et pour Dirk, quand il était devenu transparent de faim et de fièvre, n'était-elle pas allée demander des reliefs de table, dans une maison où elle avait vu des enfants à la fenêtre, croyant qu'une mère ne refuserait pas cela à une mère? Et comme elle sanglotait en rentrant, parce qu'on l'avait éconduite!
Je commençais à comprendre ses haussements d'épaules.
Le vieux parlait:
--Tu ne peux rester ainsi; il ne faut pas prendre à la légère ces affections de la poitrine: tu ne te sens peut-être pas malade, mais tu l'es.
--Oui, il ne s'agit pas de rire, me disais-je.
--En te soignant, tu deviendras encore plus jolie, et tu es déjà délicieuse.
Il vit que je pensais à tout autre chose, et me renversa sur le divan.
Une fois dehors, je fus prise de désespoir; mais que faire?
Je ne veux pas mourir poitrinaire, comme celles que j'ai vues mourir là-bas: je ne le peux pas, je ne le dois pas!
J'avais vu agoniser, pendant des heures, une jeune femme qui, depuis cinq ans, venait de temps à autre se faire retaper à l'hôpital; ses hoquets s'entendaient deux salles plus loin. Au dernier moment, une religieuse lui tenait une bougie allumée dans la main; la servante, de l'autre côté du lit, racontait le plaisir qu'elle venait d'avoir à la kermesse de son village; la soeur écoutait, amusée; toutes deux se penchaient au-dessus du lit en riant, sans se préoccuper de la mourante, dont le regard intelligent allait de l'une à l'autre. La cire de la bougie coulait sur la main de la jeune femme et la brûlait. Ses hoquets se précipitaient; elle fit une grimace ridicule en se mordant la langue, et ce fut tout. La soeur enleva la bougie, regarda négligemment la morte, et s'éloigna avec la servante, en poursuivant la conversation.
Une couturière tuberculeuse avait accouché en agonisant, sans pousser un gémissement; mais, quand elle fut délivrée et qu'on emporta l'enfant pour le laver, elle s'efforça de lever les bras et bégaya:
--Je ne le verrai pas.
Elle devint livide, sa tête ballotta de droite et de gauche: elle était morte.
J'irai mourir ainsi, moi! jamais!!
J'en ai pour cinq ans, si je ne guéris pas: j'aurais alors vingt-quatre ans, Klaasje seulement quatorze, et je ne serais plus là! Ah! non, non! je ne veux pas. Il me faut ces médicaments qui me guériront. Le docteur se les fait donner à la pharmacie de l'hôpital: j'en aurai donc toujours.
Quand mes bouteilles étaient vides, j'allais chez le chef de service qui, chaque fois, poussait le verrou.
PROSTITUÉE
«Ma fille a le billet jaune».
DOSTOÏEVSKY.
Encore une fois, nous étions sans manger. Hein frappait depuis deux jours sur l'enclume, avec les lourds marteaux de son métier de forgeron, sans avoir pris aucune nourriture; il était affalé sur une chaise, pâle, la tête baissée, les bras pendants, engourdis le long du corps, et répétait:
--Je ne peux plus, je ne peux plus. Les petites jambes de Klaasje s'étaient dérobées sous lui, et il gisait à terre, contre le mur; les autres enfants étaient dispersés, ici et là, dans la chambre, tous malades de faim. Ma mère avait le visage enfiévré, et des clignotements d'yeux précipités qui accusaient son affolement; moi, des vertiges me faisaient chanceler.
Ma soeur aînée nous avait quittés, et nous attendions mon père, parti dès le matin à la recherche de quelque chose à gagner. Il rentra ivre et demanda à manger.
Je regardais autour de moi, sentant qu'un malheur allait arriver, si on ne trouvait immédiatement une issue. Ma décision fut prise. J'allongeai ma jupe en traîne; je tirai mes cheveux sur le front; je m'ajustai le mieux que je pus, en regrettant de n'avoir pas de fard, comme j'en avais vu aux prostituées, et dis à ma mère que j'allais sortir. Elle voulut m'accompagner, pour rapporter plus vite les victuailles.
Une fois au centre de la ville, je lui recommandai de rester à distance. Bientôt un homme me fit signe de le suivre, et m'emmena dans une maison de rendez-vous. Quand, après, je lui réclamai mon salaire, il me demanda si je me moquais de lui.
--Pour cinq francs, je puis avoir une femme chic, et tu es fichue comme une mendiante et sale en proportion. Ouste! laisse-moi passer.
En bas, il refusa de payer la chambre. La tenancière nous menaça de la police, et il finit par régler. A la sortie, la femme me cria:
--Sale guenille, je te ferai «carter», si tu oses revenir.
Ma mère m'attendait au boulevard; quand je lui racontai la chose, elle resta pétrifiée.
--Que pouvais-je faire? Que pouvais-je faire? J'ai risqué d'être enceinte d'un inconnu, d'attraper la sale maladie, on m'a insultée, et pour rien, pour rien! et les enfants, mon Dieu, les enfants!
--Si nous ne rapportons rien, ils mourront, dit ma mère.
Je pleurais, la figure contre un arbre. Mais la vision de nos enfants qui nous attendaient, me rendit toute mon énergie.
--Je vais continuer, dis-je; mais tenez-vous donc plus loin: vous me suivez sur les talons.
Je n'avais pas de mouchoir et, en essuyant mes larmes de mes mains, je me barbouillais la figure.
J'entendis bientôt murmurer derrière moi:
--Petite, petite...
Je me retournai et vis un géant qui me suivait.
--Petite, viens avec moi.
Je le suivis.
Il me conduisit dans une autre maison, et me donna quelques francs d'avance.
Il me mania avec grande précaution: il avait manifestement peur de me casser. Il riait de ma figure noire, il riait de ma maigreur, tout mon être minime le mettait en joie, et il répétait sans cesse:
--Petite, petite!
Après quelque temps, on vint frapper à la porte en criant:
--Dites donc, vous autres, le temps est passé; du monde attend; il nous faut la chambre.
Croyant que c'était la police, je m'étais jetée, terrifiée, contre le géant, ce qui le mit encore en joie. Il m'entoura de ses bras, et riant doucement, murmura:
--Allons, petite! Allons, petite!
Comme j'étais bien sur cette immense poitrine! pour la première fois de ma vie, je me sentis protégée. Tous les sbires de la ville n'auraient pu dénouer les bras qui m'enserraient: il leur aurait dit, amusé:
--Voyons, c'est une petite, une petite.
Une fois à la rue, je galopai vers ma mère. Nous achetâmes de pauvres vivres, et, dès le bas de l'escalier, nous criâmes aux enfants:
--Nous avons du pain! nous avons du pain!
Au bout de quelques jours, notre ménage marcha régulièrement, comme jamais il n'avait marché. Les enfants mangeaient aux heures, étaient lavés, allaient à l'école; ma mère vaquait au ménage; mon père ne buvait plus: il faisait le café et pelait les pommes de terre. Seule, je rageais et pleurais, accroupie sur le vieux canapé qui me servait de lit.
La simplicité avec laquelle mes parents s'adaptaient à cette situation, me les faisait prendre en une aversion qui croissait chaque jour. Ils en étaient arrivés à oublier que moi, la plus jolie de la nichée, je me prostituais tous les soirs aux passants. Sans doute, il n'y avait d'autre moyen pour nous de ne pas mourir de faim, mais je me refusais à admettre que ce moyen fût accepté sans la révolte et les imprécations qui, nuit et jour, me secouaient.
J'étais trop jeune pour comprendre que, chez eux, la misère avait achevé son oeuvre, tandis que j'avais toute ma jeunesse et toute ma vigueur pour me cabrer devant le sort.
TABLE DES MATIÈRES
Vision 1 Mes parents 5 Quand je me réveillai, c'était le soir 17 Premier Exode 21 Reliefs et Oripeaux 25 Têtes et Peaux d'Anguilles 29 Deuxième Exode 33 Non! Non! 37 A l'École catholique 47 La Soupe aux Pois 53 Catéchisme et Première Communion 59 J'entends les puces marcher 71 Déception 79 Mon père propose de nous abandonner 83 Je fais des visites 87 Toupie et Cerf-volant 101 Une Expulsion 107 Ma Robe de Première Communion 115 Jours de fête 119 Nous vivons de charité 123 Ah! vous aviez des «kwartjes»! 129 L'Usurière 133 Baâtje 137 Si nous étions riches 145 Je fais pipi dans mes jupes 151 Les deux Grenadiers 155 Le Village Rouge 163 Marchande de Rue 169 Une leçon de vie pratique 181 Je quitte ma place 191 Ma fille, Monsieur Cabanel 199 Troisième Exode 207 Fabrique de Chapeaux 213 Ils pèlent des oignons 223 Une nuit au parc de Bruxelles 227 La variole 241 Les pommes de terre 245 Un pain pour des timbres 249 Kees acrobate 253 Symphonie de la faim 261 Klaasje condamné 267 A l'hôpital 277 Prostituée 291
DIJON, IMP. DARANTIERE.
Extrait du Catalogue de la BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER à 3 fr. 50 le volume
EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, RUE DE GRENELLE
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