‹ Jules CésarChapitre 14 sur 22 · ACTE V. · Scène première.

ACTE V. · Scène première.

La plaine de Philippes.

Entrent OCTAVE, ANTOINE, et leur armée.

Octave. — Eh bien, Antoine, voilà que notre espérance s’est réalisée : vous disiez que l’ennemi ne descendrait pas en plaine, mais qu’il resterait sur les collines et sur les hautes régions ; c’est le contraire qui arrive : leurs légions sont proches, et ils ont l’intention de nous défier ici à Philippes, nous répondant ainsi avant que nous les ayons questionnés.

Antoine. — Bah ! je suis dans leurs cœurs, et je sais pourquoi ils font cela : ils seraient fort contents d’aller visiter d’autres lieux ; ils descendent avec la vaillance des poltrons, pensant par cet étalage de bravoure nous forcer à croire qu’ils ont courage ; mais il n’en est pas ainsi,

Entre un messager.

Le messager. — Préparez-vous, généraux : l’ennemi s’avance en belle ordonnance ; leur sanglant étendard de guerre est déployé, et quelque chose doit être fait immédiatement.

Antoine. — Octave, conduisez doucement votre corps d’armée, sur le côté gauche de la plaine.

Octave. — J’irai sur la droite, moi ; prends la gauche, toi.

Antoine. — Pourquoi me contrecarrez-vous en ce moment critique ?

Octave. — Je ne vous contrecarre pas, mais je veux qu’il en soit ainsi. (Marche.)

Bruit de tambours. Entrent BRUTUS, CASSIUS, et leur armée ; LUCILIUS, TITINIUS, MESSALA et autres.

Brutus. — Ils font halte, et voudraient parlementer.

Cassius. — Halte, Titinius : il faut que nous nous avancions et que nous parlions.

Octave. — Marc Antoine, donnerons-nous le signal de la bataille ?

Antoine. — Non, César, nous attendrons qu’ils chargent. Avançons ; les généraux voudraient échanger quelques paroles.

Octave. — Ne bougez pas jusqu’au signal.

Brutus. — Les paroles avant les coups : est-ce votre avis, compatriotes ?

Octave. — Ce n’est pas qu’à votre instar nous préférions les paroles ?

Brutus. — Les bonnes paroles valent mieux que les mauvais coups, Octave.

Antoine. — Mais vous, Brutus, vous donnez de bonnes paroles avec de mauvais coups, témoin le trou que vous fîtes au cœur de César, en criant ; « Longue vie ! salut à César ! »

Cassius. — Antoine, la façon de vos coups est encore inconnue ; mais quant à vos paroles, elles volent les abeilles de l’Hybla, et les laissent sans miel.

Antoine. — Mais non pas sans aiguillons.

Brutus. — Oh, si, et sans musique encore ; car vous leur avez volé leur bourdonnement, Antoine, et vous menacez très-prudemment avant de piquer.

Antoine. — Scélérats, vous ne fîtes pas ainsi, lorsque vos vils poignards se plongèrent l’un après l’autre dans les flancs de César ; vous montriez vos dents comme des singes, vous étiez caressants comme des lévriers, vous vous courbiez comme des esclaves en baisant les pieds de César, tandis que le traître Casca, comme un dogue, venait par derrière frapper César au cou. Ô flatteurs !

Cassius. — Flatteurs ! À cette heure, Brutus, vous pouvez vous adresser des remercîments à vous-même : cette langue ne nous aurait pas insultés ainsi aujourd’hui, si Cassius avait été écouté.

Octave. — Voyons, voyons, au fait : si l’argumentation suffit pour nous mettre en sueur, quand nous en viendrons aux preuves, il nous en coûtera une rosée plus rouge. Voyez, je tire mon épée contre les conspirateurs ; quand croyez-vous que cette épée rentrera dans son fourreau ? Jamais, avant que les trente-trois blessures de César soient pleinement vengées, ou qu’un autre César ait fourni une nouvelle proie à l’épée des traîtres.

Brutus. — César, tu ne peux mourir des mains de traîtres, à moins que tu ne les amènes avec toi.

Octave. — C’est bien ce que j’espère ; je ne suis pas né pour mourir par l’épée de Brutus.

Brutus. — Jeune homme, quand bien même tu serais le plus noble de ta race, tu ne pourrais pas mourir d’une manière plus honorable.

Cassius. — Il est bien indigne d’un tel honneur, cet insolent écolier associé à un danseur de mascarades et à un débauché !

Antoine. — Toujours le vieux Cassius !

Octave. — Viens, Antoine, partons ! Nous vous jetons le défi aux dents, traîtres ! si vous osez combattre aujourd’hui, engagez la bataille ; sinon, ce sera quand vous en aurez appétit. (Sortent Octave, Antoine, et leur armée.)

Cassius. — Eh bien ! souffle, vent ; gonflez-vous, vagues ; flotte, barque ! La tempête s’est levée, et tout est remis au hasard.

Brutus. — Holà, Lucilius ! écoutez, j’ai un mot à vous dire.

Lucilius. — Seigneur ? (Brutus et Lucilius conversent ensemble.)

Cassius. — Messala !

Messala. — Que dit mon général ?

Cassius. — C’est aujourd’hui l’anniversaire de ma naissance ; c’est en ce jour-ci que Cassius naquit. Donne-moi ta main, Messala : sois-moi témoin, que, comme Pompée, c’est contre mon gré que je suis forcé de jouer toutes nos libertés sur la chance d’une seule bataille. Vous savez que j’ai toujours tenu fortement pour les opinions d’Épicure : maintenant j’ai changé de sentiment, et je crois en partie aux présages. Quand nous sommes venus de Sardes, deux aigles puissants se sont abattus sur le drapeau qui marchait à notre tête ; ils s’y sont perchés, mangeant et se gorgeant dans les mains de nos soldats, et ils nous ont accompagnés jusques ici, à Philippes : ce matin ils ont pris leur vol et sont partis ; et à leur place, les corbeaux, les corneilles et les milans volent au-dessus de nos têtes, et nous regardent d’en haut comme si nous étions une proie déjà marquée : leurs ombres font l’effet d’un dais fatal, sous lequel est étendue notre armée, prête à rendre le dernier souffle.

Messala. — Ne croyez pas cela.

Cassius. — Je ne le crois qu’en partie ; mais en tout cas, je me sens un courage tout frais, et disposé à affronter tout péril avec la plus grande fermeté.

Brutus. — C’est cela même, Lucilius. (Il s’avance vers Cassius.)

Cassius. — Maintenant, très-noble Brutus, puissent aujourd’hui les Dieux nous être propices, afin qu’il nous soit donné, amis en paix, de conduire nos jours jusqu’à la vieillesse ! mais puisque les affaires des hommes sont toujours incertaines, raisonnons sur ce qui peut arriver de pire. Si nous perdons cette bataille, cette conversation est la dernière que nous aurons ensemble : en ce cas, qu’êtes-vous décidé à faire ?

Brutus. — Je suis décidé à me conduire d’après les règles de cette philosophie qui me firent blâmer Caton pour la mort qu’il se donna à lui-même. Je ne sais pourquoi, mais il me semble qu’il est lâche et vil, d’abréger le temps de la vie par crainte de ce qui peut arriver : m’armant donc de patience, je me confierai à la providence des puissances suprêmes qui nous gouvernent ici-bas.

Cassius. — Alors, si nous perdons cette bataille, vous vous résignerez à être conduit en triomphe à travers les rues de Rome ?

Brutus. — Non, Cassius, non : ne crois pas, noble Romain, que Brutus paraisse jamais enchaîné dans Rome ; il porte pour cela une âme trop grande. Mais ce jour-ci doit terminer l’œuvre commencée aux Ides de Mars, et je ne sais si nous nous rencontrerons encore. Ainsi faisons-nous notre dernier adieu : pour toujours, et pour toujours, adieu, Cassius ! Si nous nous retrouvons encore, nous sourirons ; sinon, eh bien, nous aurons eu raison de prendre congé l’un de l’autre.

Cassius. — Pour toujours, et pour toujours, adieu, Brutus ! Si nous nous rencontrons encore, nous sourirons ; sinon, il est certain que nous aurons eu raison de prendre congé l’un de l’autre.

Brutus. — Eh bien, maintenant, marchons. Ah ! que ne peut-on savoir la fin de cette journée avant qu’elle soit venue ! mais il suffit de savoir que ce jour finira, et qu’alors l’issue de cette affaire sera connue. — Holà, venez ! en avant ! (Ils sortent.)

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