‹ Jules CésarChapitre 16 sur 22 · Scène III.

Scène III.

Une autre partie du champ de bataille.

Alarme. Entrent CASSIUS et TITINIUS.

Cassius. — Oh ! vois, Titinius, vois, les gredins fuient ! je suis devenu moi-même un ennemi pour les miens : mon enseigne que voilà tournait le dos, j’ai tué le lâche, et je lui ai enlevé son drapeau.

Titinius. — Ô Cassius, Brutus a donné le signal trop tôt ; se voyant quelque avantage sur Octave, il s’est abandonné avec trop d’ardeur : ses soldats se sont jetés sur le butin, et pendant ce temps Antoine nous enveloppait tous.

Entre PINDARUS.

Pindarus. — Fuyez plus loin, mon Seigneur, fuyez plus loin ! Marc Antoine est dans vos tentes, Seigneur ! fuyez donc, noble Cassius, fuyez plus loin !

Cassius. — Cette colline est suffisamment éloignée. — Regarde, regarde, Titinius ; sont-ce mes tentes où j’aperçois le feu ?

Titinius. — Ce sont elles, Seigneur.

Cassius. — Titinius, si tu m’aimes, monte sur mon cheval, et enfonce tes éperons dans ses flancs jusqu’à ce qu’il t’ait conduit vers ces troupes là-bas et qu’il t’ait ramené, afin que je puisse savoir si ces troupes là-bas sont amies ou ennemies.

Titinius. — Je serai de retour en un clin d’œil. (Il sort.)

Cassius. — Va, Pindarus, monté plus haut sur cette colline ; j’ai toujours eu la vue basse ; observe Titinius, et dis-moi ce que tu remarques sur le champ de bataille. (Sort Pindarus.) C’est en ce jour que je respirai pour la première fois : le temps a marché en cercle, et je finirai au point même ou j’ai commencé ; ma vie a terminé sa course. Maraud, quelles nouvelles ?

Pindarus, d’en haut. — Oh, Seigneur !

Cassius. — Quelles nouvelles ?

Pindarus, d’en haut. — Titinius est entouré de toutes parts de cavaliers qui lui courent sus à force d’éperons ; cependant il tient encore la tête. — Maintenant, ils sont presque sur lui ; — courage, Titinius ! — Maintenant quelques-uns mettent pied à terre ; — ah ! il met pied à terre aussi : — il est pris — (acclamations) ; et écoutez ! ils crient de joie.

Cassius. — Descends, ne regarde pas davantage. Oh ! lâche que je suis d’avoir vécu si longtemps pour voir mon meilleur ami pris devant ma face ! (Pindarus descend.) Viens ici, maraud : je te fis prisonnier dans le pays des Parthes, et lorsque j’épargnai ta vie, je te fis prêter le serment que tout ce que je te commanderais tu essayerais de l’exécuter. Eh bien, à cette heure tiens ton serment ; sois maintenant un homme libre, et avec cette bonne épée qui traversa les entrailles de César, perce ce sein. Ne t’arrête pas à me répondre : ici, prends la poignée ; et dès que j’aurai couvert mon visage, — il l’est maintenant — dirige le fer. — César, tu es vengé par l’épée même qui te tua. (Il meurt.)

Pindarus. — Ainsi, je suis libre ; cependant je n’aurais pas voulu le devenir de la sorte, si j’avais pu faire ma volonté. Ô Cassius ! Pindarus va s’enfuir loin de cette contrée, dans des lieux où jamais Romain n’entendra parler de lui. (Il sort.)

Rentre TITINIUS avec MESSALA.

Messala. — Les avantages sont simplement réciproques, Titinius ; car Octave est culbuté par les forces du noble Brutus, comme les légions de Cassius le sont par Antoine.

Titinius. — Ces nouvelles vont bien réjouir Cassius.

Messala. — Où l’avez-vous laissé ?

Titinius. — Ici, sur cette colline, en proie à la plus extrême douleur, avec Pindarus son esclave.

Messala. — N’est-ce pas lui qui est étendu là, sur la terre ?

Titinius. — Il n’est pas couché comme quelqu’un de vivant. Oh, mon cœur !

Messala. — N’est-ce pas lui ?

Titinius. — Non, c’était lui, Messala, car Cassius n’est plus. Ô soleil couchant, de même que tu te plonges dans les ténèbres au milieu de rouges rayons, ainsi la vie de Cassius s’éteint dans son sang pourpré ; — le soleil de Rome est couché ! Notre jour est passé : viennent les brouillards, les bruines et les dangers ; nous avons fini d’agir ! C’est en se trompant sur mon succès qu’il a été amené à cet acte.

Messala. — Une erreur à propos d’un heureux succès a commis cet acte, ô détestable erreur, enfant de la mélancolie, pourquoi montres-tu si souvent à la prompte imagination des hommes les choses qui ne sont pas ? Ô erreur, si vite conçue, tu n’apparais jamais à une heureuse naissance sans tuer la mère qui t’engendra !

Titinius. — Eh, Pindarus ! où es-tu, Pindarus ?

Messala. — Cherchez-le, Titinius, pendant que moi je vais aller trouver le noble Brutus, et blesser ses oreilles de cette nouvelle : je puis bien dire blesser, car l’acier perçant et les dards envenimés seront aussi bienvenus aux oreilles de Brutus que les nouvelles de ce spectacle.

Titinius. — Courez, Messala, et moi je vais pendant ce temps-là chercher Pindarus. (Sort Messala.) Pourquoi m’avais-tu envoyé en reconnaissance, brave Cassius ? Est-ce que je n’avais pas rejoint tes amis ? et n’avaient-ils pas placé sur mon front cette couronne de victoire, en me recommandant de te la donner ? N’avais-tu pas entendu leurs acclamations ? Hélas ! tu as tout mal interprété ! Mais, tiens, que ton front reçoive cette couronne ; ton Brutus m’avait ordonné de te la donner et j’exécuterai ses ordres. Brutus, accours vite, et vois en quelle estime je tenais Caïus Cassius. Avec votre permission, ô Dieux : — c’est là le rôle d’un Romain : — viens, épée de Cassius, et trouve le cœur de Titinius. (Il meurt.)

Alarme. Rentre MESSALA avec BRUTUS, le jeune CATON, STRATON, VOLUMNIUS et LUCILIUS.

Brutus. — Où, où, où gît son corps, Messala ?

Messala. — Là-bas, hélas ! avec Titinius qui pleure sur lui.

Brutus. — Le visage de Titinius est tourné vers le ciel.

Caton. — Il est tué.

Brutus. — Ô Jules César, tu es puissant encore ! ton âme erre dans les airs, et tourne nos épées contre nos propres entrailles. (Sourdes alarmes.)

Caton. — Brave Titinius ! Voyez, comme il a couronné Cassius mort !

Brutus. — Deux Romains pareils à ceux-là vivent-ils encore ? Adieu, toi le dernier de tous les Romains ! il est impossible que jamais Rome engendre ton pareil. Amis, je dois plus de larmes à cet homme ici mort, que vous ne me verrez lui en payer. Je trouverai un temps pour cela, Cassius, je trouverai un temps pour cela. — Allons, envoyez son corps à Thasos : ses funérailles ne se feront pas dans notre camp, de crainte que ce spectacle ne nous décourage. Viens, Lucilius ; — viens, jeune Caton ; — rendons-nous au champ de bataille. — Labéon et Flavius, faites avancer nos forces : il est trois heures ; — Romains, avant la nuit, nous tenterons la fortune dans un second combat. (Ils sortent.)

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