‹ Jules CésarChapitre 5 sur 22 · Scène II

Scène II

Rome. — Une salle dans le palais de CÉSAR.

Tonnerre et éclairs. Entre CÉSAR en robe de chambre.

César. — Ni le ciel, ni la terre n’ont été en paix cette nuit ; trois fois Calphurnia s’est écriée dans son sommeil : « Au secours, holà ! ils assassinent César ! » — Quelqu’un ici, holà !

Entre un serviteur.

Le serviteur. — Mon Seigneur ?

César. — Allez ordonner aux prêtres de faire sur-le-champ un sacrifice, et revenez me dire s’ils en tirent d’heureux augures.

Le serviteur. — J’y vais, mon Seigneur. (Il sort.)

Entre CALPHURNIA.

Calphurnia. — Que prétendez-vous, César ? est-ce que vous avez l’intention de sortir ? Vous ne bougerez pas de votre maison aujourd’hui.

César. — César sortira : les choses qui m’ont menacé ne m’ont jamais regardé que par derrière ; dès qu’il leur faut voir la face de César, elles s’évanouissent.

Calphurnia. — César, je n’ai jamais tenu grand compte des présages, cependant maintenant ils m’effrayent. Il y a là-dedans quelqu’un qui, outre les choses que nous avons vues et entendues, fait le récit des spectacles singulièrement horribles qui ont été vus par les gardes. Une lionne a mis bas dans les rues ; les tombeaux se sont ouverts, et ont baillé leurs morts ; de furieux guerriers de feu qui combattaient dans les nuages, en rangs, en escadrons, et selon toutes les formes de la guerre, ont fait pleuvoir du sang sur le Capitole ; le bruit de la bataille retentissait dans l’air, les chevaux hennissaient, les mourants gémissaient ; des fantômes ont poussé à travers les rues des cris et des plaintes. Ô César, ces choses-là sont contre l’ordre habituel, et je les redoute !

César. — Lorsque les Dieux puissants se proposent un but, comment pouvons-nous l’éviter ? César sortira néanmoins, car ces prédictions regardent le monde en général aussi bien que César.

Calphurnia. — Lorsque les mendiants meurent, on ne voit pas de comètes ; mais les cieux s’enflamment d’eux-mêmes à la mort des princes.

César. — Les lâches meurent plusieurs fois avant leur mort ; les vaillants ne connaissent la mort qu’une fois. De tous les sujets d’étonnement dont j’aie encore entendu parler, celui qui me paraît le plus étrange c’est que les hommes puissent avoir peur, sachant que la mort est une fin nécessaire qui viendra quand elle devra venir.

Rentre le serviteur.

César. — Que disent les augures ?

Le serviteur. — Ils vous défendent de sortir aujourd’hui. En fouillant les entrailles d’une victime, ils n’ont pu découvrir de cœur dans l’animal.

César. — Les Dieux font cela pour faire honte à la lâcheté : César serait une bête sans cœur, si par crainte il restait au logis aujourd’hui. Non, César n’y restera point. Danger sait fort bien que César est plus redoutable que lui : nous sommes deux lions issus le même jour de la même portée, et moi je suis l’aîné et le plus terrible : César sortira donc.

Calphurnia. — Hélas, mon Seigneur ! Votre sagesse disparaît sous ce trop de confiance. Ne sortez pas aujourd’hui ; appelez mienne, et non pas vôtre, la crainte qui vous retiendra au logis. Nous enverrons Marc Antoine au sénat, et il dira que vous n’êtes pas bien aujourd’hui. Accordez-moi cela, je vous le demande à genoux.

César. — Soit, Marc Antoine dira que je ne suis pas bien ; je consens à rester au logis pour complaire à ton humeur.

Entre DÉCIUS.

César. — Voici Décius Brutus, il le leur dira.

Décius. — Profond salut, César ! Bonjour, noble César : je viens vous chercher pour aller au sénat.

César. — Et vous êtes venu fort à propos pour porter mes félicitations aux sénateurs et leur dire que je n’irai pas aujourd’hui : leur dire que je ne peux pas y aller, serait faux ; que je n’ose pas y aller, plus faux encore : je n’irai pas aujourd’hui, — dites-leur la chose ainsi, Décius.

Calphurnia. — Dites qu’il est malade.

César. — Est-ce que César enverra un mensonge ? Ai-je donc étendu mon bras si loin dans la conquête pour craindre de dire la vérité à des barbes grises ? Décius, allez leur dire que César ne sortira pas.

Décius. — Très-puissant César, donnez-moi quelques raisons, de peur qu’ils ne me rient au nez lorsque je leur dirai cela.

César. — La raison est dans ma volonté, — je ne sortirai pas ; cela doit suffire, pour satisfaire le sénat. Mais comme je vous aime, je veux bien, pour votre satisfaction particulière, vous faire connaître que Calphurnia, mon épouse que voilà, me retient au logis : elle a rêvé cette nuit qu’elle voyait ma statue qui, pareille à une fontaine à cent conduits, laissait couler un sang pur, et que de joyeux Romains en grand nombre venaient en souriant, et baignaient leurs mains dans ce sang ; elle regarde ces images comme des avertissements, des présages et des menaces de malheurs, et elle m’a supplié à genoux de rester au logis aujourd’hui.

Décius. — Ce rêve est interprété tout de travers ; c’était une belle et heureuse vision : votre statue laissant jaillir le sang par ces nombreux conduits où tant de Romains venaient en souriant se baigner les mains, signifie que par vous la grande Rome aspirera un sang revivifiant, et que les hommes considérables s’attrouperont pour obtenir de ce sang une teinture, une tache, une relique, un souvenir. Voilà ce que signifie le rêve de Calphurnia.

César. — Et l’interprétation que vous lui donnez est excellente.

Décius. — Elle vous paraîtra bien meilleure encore lorsque vous aurez entendu ce que je puis vous apprendre. Sachez-le dès à présent, le sénat a résolu de donner aujourd’hui une couronne au puissant César. Si vous leur envoyez dire que vous ne viendrez pas, leur avis peut changer. En outre, cela pourrait se tourner en moquerie, si quelqu’un s’avisait de dire : « Ajournez le sénat à une autre fois, jusqu’à ce que l’épouse de César ait fait de meilleurs rêves. » Si César cache sa personne, ne chuchotera-t-on pas : « Eh bien, César qui a peur ! » Pardonnez-moi, César ; c’est le tendre, tendre désir que j’ai de votre élévation qui me pousse à vous parler ainsi : ma discrétion se trouve dépendante de mon affection.

César. — Vos craintes ne vous semblent-elles pas maintenant bien folles, Calphurnia ? je suis honteux de leur avoir cédé. Donnez-moi ma robe, car je sortirai : et voyez, voici Publius qui vient me chercher.

Entrent PUBLIUS, BRUTUS, LIGARIUS, MÉTELLUS, CASCA, TRÉBONIUS et CINNA.

Publius. — Bonjour, César.

César. — Vous êtes le bienvenu, Publius. — Quoi ! vous aussi, vous êtes levé de si bonne heure, Brutus ? — Bonjour, Casca. — Caïus Ligarius, César ne fut jamais autant votre ennemi que cette maladie qui vous a amaigri. — Quelle heure est-il ?

Brutus. — César, huit heures ont sonné.

César. — Je vous remercie pour vos peines et votre courtoisie.

Entre ANTOINE.

César. — Voyez ! Antoine qui se divertit tout le long des nuits, n’en est pas moins debout. Bonjour, Antoine.

Antoine. — Je rends son souhait au noble César.

César. — Ordonnez-leur de se préparer là-dedans : je suis fort à blâmer de me faire attendre ainsi. Bonjour, Cinna : — bonjour, Métellus. — Ah ! Trébonius ! je me réserve une heure de conversation avec vous : souvenez-vous de me la demander aujourd’hui : tenez-vous près de moi, pour que je puisse me rappeler de vous.

Trébonius. — Oui, César ; (à part) et je me tiendrai si près de vous, que vos meilleurs amis souhaiteront que j’en eusse été plus éloigné.

César. — Mes bons amis, entrez, et prenez une coupe de vin avec moi ; puis nous nous en irons tous ensemble, semblables à une bande d’amis.

Brutus, à part. — Tout ce qui semble n’est pas toujours en réalité, ô César ! le cœur de Brutus se déchire en y songeant. (Ils sortent.)

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