II
Ce qui aurait été désastreux, c'est que Lise, parfaite comme elle était,--plus parfaite même que ne l'exigeait François Corniger,--se fût montrée avare des trésors qui lui avaient été si généreusement départis. Combien de joies volées à nos regards, à nos lèvres, si une telle beauté n'avait eu pour confidente que la psyché du boudoir! Grâce au ciel, l'exquise créature comprenait à quoi l'obligeait la possession de tant de charmes, et elle pensait avec raison qu'une rose serait très blâmable de se cacher sous les feuilles et d'emprisonner ses parfums dans sa corolle fermée. Avec l'audace de s'offrir, elle avait, souvent, la clémence de se donner. Elle ne refusait pas au désir la rime qu'il espère. Sûre de l'admiration, elle tenait assez peu au respect, et qui ne lui en eût pas manqué, lui aurait semblé fort impertinent. Mais ce n'était pas seulement le sentiment de son devoir qui l'inclinait à des miséricordes. A être douce, elle trouvait des douceurs; elle prenait plaisir à ne point désespérer les gens; comme quelqu'un qui se chauffe, plein d'aise, au feu qu'il vient d'allumer. Lise Emmelin était précisément le contraire de ces personnes dénuées de tendresse, qui guettent pendant le baiser le frétillement d'une mouche sur la mousseline de l'alcôve. Elle pensait à ce qu'elle faisait, avec satisfaction. Que sa conduite eût de quoi choquer les moralistes austères, elle ne s'en inquiétait pas le moins du monde, ayant toujours toute prête la réponse de son joli rire. De sorte qu'avec ses vingt amours, vite éclos, vite fanés, qui se r'épanouissaient parfois, folle et plus charmante de l'être, éparpillant sa vie à tous les caprices, elle n'aurait jamais cessé d'être aussi parfaitement heureuse qu'heureusement parfaite, si le comte Horace de Hervadec, arrivant de sa Bretagne, ne lui avait été présenté, un soir que, depuis cinq ou six heures, elle n'aimait personne.