IV
Lila Biscuit se chagrina fort de l'absence de son amie. Pensez à une perruche qui aurait la coutume de jacasser sur le même perchoir avec une autre perruche et serait obligée, brusquement, de bavarder toute seule. La pauvre abandonnée n'avait plus goût à rien; même il lui arrivait de se trouver laide dans le miroir où Colette ne se mirait plus. Elle prit une grande résolution, elle se mit à chercher la voyageuse, à travers le monde. Où elle alla d'abord, d'après quels indices elle dirigeait sa poursuite, il est inutile de le dire. Ce qui est certain, c'est qu'un matin de printemps elle se trouva dans une vallée d'Auvergne devant la petite maison couverte de chaume,--une chaumière vraiment,--où Colette Hoguet s'était réfugiée.
Comme Lila Biscuit allait frapper à la porte, un paysan sortit de la maison, un jeune homme, mais un paysan, trapu, joufflu, bourru, avec de grosses mains hors des manches du sarrau.
Elle comprit tout, et se sentit très courroucée! Ce fut avec des paroles de reproche amer qu'elle entra dans la chambre où son amie sommeillait encore, tous ses cheveux défaits sur l'oreiller de toile rude.
Quoi? véritablement? voilà ce qu'avait fait Colette? Elle avait quitté Paris, et Lila Biscuit, pour s'enfuir dans cette solitude, et elle préférait, qui? un rustre, à tant d'aimables amoureux? Sans doute, sans doute, il y avait beaucoup à dire sur la tendresse des Parisiens et sur la vigueur de leurs sentiments. Mais, du moins, ils avaient d'agréables élégances, fleuraient la verveine ou le white-rose comme une femme qui sort du bain; et c'était une honte de se laisser baiser le bout des doigts par un gros et grossier campagnard qui apporte dans l'alcôve des rudesses de labour et des odeurs d'étable.
Colette souriait, ne répondait pas.
--D'ailleurs, ajouta Lila Biscuit avec une colère grandissante, il me semble que tu n'as guère gagné au change.
Colette souriait toujours.
--Il n'y a pas un bout de cigarette sur ta table de nuit!
--Ah! dit enfin Colette en ouvrant toute grande sa bouche où luisaient les dents heureuses, c'est que je n'ai pas eu le temps d'en fumer une seule!
LA BOTTE DE PAILLE
--Ludovic! on a fermé la porte!
La porte, très épaisse, en bois de hêtre, était fermée en effet; facétie ou inadvertance, quelqu'un avait dû pousser, du dehors, le gros verrou.
Quant à expliquer par quelle suite de circonstances Ludovic et madame de Belvélize se trouvaient, la nuit finissante, dans le grenier à fourrage, au lieu d'être honnêtement endormis, elle, châtelaine, lui, invité, dans leurs chambres du château, c'est à quoi que ne me hasarderai sous aucun prétexte; j'ose espérer que votre curiosité ne l'exigera pas de ma discrétion. Ce qu'on peut dire, c'est que la porte close les mettait dans le plus grand embarras du monde; vous n'auriez pas manqué d'être fort attendri si vous aviez vu la façon désespérée dont madame de Belvélize tordait ses jolis bras nus hors des dentelles du peignoir.
--Je suis perdue! Aucun moyen de rentrer au château. On nous surprendra. M. de Belvélize saura tout. Ah! Ludovic, voilà où m'ont menée mes complaisances pour vous!
Ludovic, pendant ce temps, essayait de ne point perdre la tête.
--Si l'on appelait? La ferme n'est pas loin.
--Plus loin que le château. Mon mari, qui a le sommeil très léger, s'éveillerait avant tout le monde. Pensez-vous, d'ailleurs, que je puisse tolérer la pensée d'être vue, seule avec vous, dans ce grenier, par des paysans qui concevraient peut-être les plus étranges soupçons?
--J'ai une idée!
--Dites vite, par pitié.
--La porte est fermée, mais il nous reste une issue.
--Cette fenêtre?
--Cette lucarne.
--Il faudrait une échelle. Je n'oserai jamais sauter de si haut. Est-ce que nous avons une échelle?
--Nous avons mieux que cela. Voyez-vous cette poulie avec sa corde?
--Oui. Je ne comprends pas.
--J'enroule la corde autour de votre taille, je la tiens par l'autre bout, je la laisse glisser très doucement dans la rainure de la poulie, et vous atteignez le sol, sans aucun danger. Pour moi, je prendrai patience jusqu'à ce qu'on vienne ouvrir, et j'imaginerai bien quelque façon d'expliquer ma présence dans le grenier.
--Ludovic! je braverais les plus grands périls pour sortir d'ici; mais le jour se lève et les croisées du château sont en face de cette ouverture; qui sait si l'un des invités, ne dormant point, ou un domestique, ou M. de Belvélize lui-même, ne m'apercevrait pas, en peignoir blanc, suspendue à la corde? Il est inutile, je pense, de vous faire remarquer qu'une telle attitude, à pareille heure,--et même à n'importe quelle heure,--serait capable d'inspirer un légitime étonnement. On pouvait s'esquiver par la porte et par l'escalier tournant qui donne sur le verger, mais la lucarne, en face du château, ne saurait nous servir.
--Elle nous servira pourtant. Je vais vous envelopper de chaume; vous êtes si mignonne, ma chère âme, que cela ne sera pas malaisé; je lierai le tout, comme on lie les gerbes, et celui qui guetterait derrière une vitre, s'imaginerait, dans le demi-jour, voir une botte de paille, descendant du grenier. Une fois à terre, derrière ce buisson qui se trouve là fort à propos, vous sortirez de votre gaine dorée et vous rentrerez au château.
--Voilà qui me semble très ingénieux, et très praticable. N'est-il point à redouter que quelque brin m'égratigne la joue ou me chatouille cruellement la peau des bras, que j'ai si sensible, vous ne l'ignorez pas? N'importe, il faut savoir se résigner aux plus dures extrémités, quand les circonstances l'exigent. Allons, Ludovic, habillez-moi de chaume, j'y consens.
Petite comme elle était, et fluette, la jeune femme ne tarda pas à être une gerbée tout à fait vraisemblable; il eût fallu, même en plein jour, regarder de près pour entrevoir un peu de blancheur parmi les tiges sèches; en haut, l'or fin des cheveux rebroussés avait l'air d'une touffe d'épis. Soutenue par la corde que Ludovic, incliné en arrière afin de n'être pas aperçu du dehors, laissait glisser très lentement, madame de Belvélize descendit à travers l'air, sans secousses; dans quelques secondes, elle toucherait le sol; mais, tout à coup, la corde devint très légère aux mains de Ludovic stupéfait, et, tendant le cou, il vit avec épouvante un paysan qui emportait sur son dos dans le crépuscule une botte de paille, remuante et criante!
Si éperdu que fût l'effroi de Ludovic, celui de madame de Belvélize l'était bien plus encore. Qui donc l'avait saisie brusquement? Qui donc la tenait sur ses épaules entre deux mains cramponnées? Quelqu'un de la ferme sans doute: en levant le front au moment où des bras l'avaient prise, elle avait vu un bonnet de paysan sur une jeune face vermeille aux joues. Mais que lui voulait cet homme? Pourquoi l'enlevait-il? Où allait-elle, sur ce dos? La conduite la plus sage eût été de se nommer, d'offrir de l'argent au ravisseur pour qu'il déposât son fardeau et gardât le silence sur toute cette aventure; madame de Belvélize n'était pas en état de se résoudre à quoi que ce fût; elle se taisait à présent, plus, se recroquevillant se faisant aussi petite que possible; et elle s'attendait à quelque chose de plus terrible encore, qui allait lui arriver, certainement.
Cependant l'homme avait ralenti sa course; il se parlait à lui-même, tout en marchant.
--Ah! ah! je le savais bien, moi, qu'il venait des voleurs la nuit, dans le grenier. Des malins! qui choisissent pour nous piller le moment où tout le monde dort. Mais je les ai pris sur le fait, cette fois, et il n'y aura pas à dire que j'ai la berlue. J'ai une preuve, derrière la tête. Je m'en vais aller au château, je réveillerai le maître et je lui montrerai cette botte de paille, qui n'est pas descendue toute seule, bien sûr.
Madame de Belvélize éprouva une petite satisfaction et une grande terreur. Le paysan ne savait rien! C'était du fourrage,--pas autre chose,--qu'il croyait avoir sur le dos! Peut-être aurait-elle dû trouver étrange qu'il n'eût pas entendu tout à l'heure le cri qu'elle avait poussé, et qu'un poids invraisemblable ne l'eût pas averti de sa méprise; elle était trop effarée pour prendre garde à ces menues circonstances; elle admit sans difficulté,--se connaissant très légère,--qu'on ne la trouvât pas plus lourde que quelques brins de chaume. Mais, en même temps, comme elle frissonna! C'était au château qu'on la portait: et elle s'imaginait la mine qu'aurait M. de Belvélize, pas tout à fait réveillé, à la voir sortir en peignoir blanc d'une botte de paille!
Elle n'hésita plus. Elle comprit qu'elle devait se révéler, s'accommoder avec le paysan qui ne serait pas incorruptible; et, déjà, elle levait la tête, cherchant des paroles, lorsqu'il se remit à converser avec lui-même.
--Pourtant, voyons, il s'agit de raisonner. Au fond, est-ce que j'ai un grand intérêt à prouver qu'il vient des larrons, près de la ferme, et à les faire prendre? Je n'en serai pas plus riche, et j'aurai nui à de pauvres diables qui sont peut-être de braves gens. Il y a de braves gens dans tous les métiers. Je ferais sagement de ne pas m'occuper de cette affaire-là. D'autant plus que je pourrais bien garder pour moi ce que je les ai empêchés de voler. Ce n'est pas une botte comme les autres, non (le parleur eut un petit ricanement qui aurait dû donner à penser à madame de Belvélize!), elle est lourde, pas trop, il en sort un odeur joliment bonne à respirer. Il faut que ce soit de la paille d'une qualité très fine. Justement le matelas de mon lit est dur comme les pierres; si je le remplaçais par cette botte? J'ai idée que j'aurais de l'agrément à faire un somme là-dessus. Mais, avec tout ça, le temps passe, et je ne me décide point. Porterai-je la chose au château, ou sur mon lit? Tiens, j'ai envie de jouer à pile ou face.
Aucune parole ne saurait exprimer le juste effroi de madame de Belvélize.
--Monsieur! s'écria-t-elle, tout l'argent que vous voudrez, je vous le donnerai, si vous me laissez partir, si vous me promettez de garder le silence sur ce qui est arrivé cette nuit.
Ce qu'il y eut d'étonnant, c'est que le paysan ne parut pas le moins du monde étonné d'entendre parler son fardeau.
--Pour ce qui est de me taire, je ne demande pas mieux, dit-il, la tête tournée, en montrant dans sa bouche rouge un beau rire de dents saines; mais, vous laisser partir seule, je m'en garderai bien, voyez-vous.
--Comment! quand je vous offre....?
--Quand vous m'offririez cent fois plus de louis d'or qu'il n'y a de brins dans toute la bottelée!
Et, le cou presque renversé, il regardait de tout près, avec des yeux étrangement brillants, la jolie tête rose et blonde émergeant d'entre le chaume. Madame de Belvélize, qui était une personne d'expérience, vit bien dans ces yeux-là,--fort beaux pour des yeux de paysan,--qu'il serait impossible de faire entendre raison à l'obstiné.
--Seulement, reprit-il, je ne suis pas homme à refuser un bon avis. J'hésitais tout à l'heure, vous pouvez me tirer d'embarras. Hein? qu'en pensez-vous? Faut-il porter la botte de paille chez M. de Belvélize, ou bien sur mon...
--N'achevez pas!
--Oh! comme il vous plaira. Vous me comprenez, ça suffit. Allons, dites, que me conseillez-vous?
--Hélas! soupira-t-elle, puisque vous êtes impitoyable, puisque aucune promesse, puisque aucune prière ne saurait vous toucher...
Oui, oui, très beaux vraiment, ces yeux qui la regardaient, toujours plus allumés.
--..... je vous conseille...
Et que les dents étaient blanches dans la fraîche et jeune bouche!
--..... je vous conseille...
--De porter la botte au château?
--Oh! non, pas au château! dit-elle en se cachant très vite, toute rougissante, dans l'or cassé de la gerbée.
LES BRAS NUS DE LA SERVANTE
«Je ne me charge pas d'expliquer ce mystère! dit Valentin. Qui donc serait assez fou d'ailleurs,--étant donné que les âmes modernes souffrent si cruellement de connaître le pourquoi de tant de choses,--qui serait assez fou pour vouloir, en admettant qu'il le pourrait, donner la raison vraie des quelques phénomènes matériels ou psychiques qui nous permettent encore par leur apparente incompréhensibilité de croire à l'extra-humain, à l'hyperphysique, et qui sont les derniers prétextes du Rêve et de la Foi? Conservons précieusement, tristes clairvoyants que nous sommes, le peu qu'il nous reste de cécité; évitons d'introduire la brutalité du réel dans les pénombres au delà desquelles nous imaginons des lumières surnaturelles ou de surnaturelles ténèbres. Si je tenais l'imbécile qui a soulevé le premier le triple voile d'Isis, soyez sûrs que je lui ferais un mauvais parti. Ah! le sacrilège et le sot! il a été bien avancé, pour avoir vu le dessous des vagues transparences, pour avoir tâté la doublure des chimères! N'espérez donc pas que je chercherai la cause du fait qui m'a plongé dans un légitime étonnement. Mais ce fait s'est offert à mes yeux, patent, incontestable; sans doute il s'était déjà produit, et se reproduira, en d'autres cas, avec des différences circonstancielles, pareil à lui-même cependant; et l'on en peut induire cette loi--tout en se gardant de recherches au bout desquelles nous guette certainement la déception de quelque fatalité banale,--que la pensée se transmet d'un être humain à un être humain sans le secours de la parole, du regard ni du geste; qu'elle ne perd rien, dans cette mystérieuse transmission, de sa tendance naturelle à l'accomplissement. Oui, le désir né chez une personne, s'il est suffisamment intense, deviendra le désir d'une autre personne qui d'elle-même eût été incapable de le concevoir; et, pour que cette intrusion d'une âme dans une âme se réalise, il n'est pas nécessaire que le désireur en ait le vouloir précis; il suffit,--combien ceci dépasse les troublantes expériences magnétiques--il suffit de la seule force d'envoûtement du désir lui-même. L'esprit recule, plein d'horreur, devant les conséquences possibles de cette effroyable loi. Point de cœur innocent où ne puissent éclore les plus honteux appétits par le seul fait d'une proximité dangereuse dont rien ne l'avertit! C'est comme une damnation sans tentation. On peut devenir le complice d'un criminel qui n'a pas songé à vous prendre pour complice: il passait près de vous, voilà tout, en pensant à son crime, et de son dessein, qu'il cachait, vous avez fait votre dessein; vous êtes l'innocent voleur des mauvaises pensées d'autrui. Une infâme convoitise de prostitution peut troubler la plus chaste des vierges parce qu'une fille, de l'autre côté des fenêtres closes, va et vient anxieuse d'un réverbère à l'autre; et le plus honnête convive, assis à la table d'un empoisonneur, en face de la future victime, guettera le moment de verser le poison dans un verre, et, qui sait? le versera peut-être! Vous haussez les épaules, vous me jugez fou? écoutez. Il va sans dire que rien n'est imaginaire dans l'histoire que vous allez entendre; elle ne vaudrait pas d'être inventée; et c'est à sa vérité seule qu'elle doit d'être étrange,--et terrible.
Marié depuis un mois, j'adorais ma jeune femme, parce qu'elle était frêle et pâle avec des cheveux d'or léger qui lui mettaient sur le front, sur les paupières, sur le cou, des caresses tremblantes de soleil, mais je l'adorais bien plus encore à cause de sa candeur d'enfant et de la petite rose blanche, presque pas éclose, qui était son âme. Vraiment il fallait croire que son ange gardien naguère avait soin de lui boucher d'un bout d'aile l'oreille ou les yeux, chaque fois qu'une phrase un peu hardie échappait à quelqu'un, ou chaque fois que survenait un mot un peu moins ingénu que les autres dans les naïves lignes du livre qu'elle lisait; car, de tout ce qui est mal ici-bas, elle n'avait rien appris. Si les pâquerettes avaient une voix, elles parleraient comme elle parlait; j'entends les plus ingénues pâquerettes, celles qui ne savent pas pourquoi on les effeuille. Femme, elle avait gardé, si troublée encore de l'hymen, tout l'effarouchement des vierges; timidement consentante à mes ivresses, s'étonnant de ma joie. Ce qui lui aurait plu surtout,--bien qu'elle m'aimât, à sa manière,--ç'eût été que mon baiser, le soir, sur son front, à la porte de la chambre conjugale, n'eût pas été suivi d'autres baisers plus doux, plus effrayants; pendant qu'assis près d'elle devant le miroir, je défaisais ses cheveux, elle détournait la tête pour ne point voir dans la glace la rougeur qu'elle sentait lui monter aux joues. Elle avait honte même de sa pudeur. Moi, retenant mon souffle trop brûlant, osant à peine dire: «je vous aime,» tant j'avais peur qu'à ces mots il lui vînt des ailes et qu'elle s'envolât, m'éloignant parfois de crainte qu'elle ne devinât déjà dans mon approche une menace d'étreinte, je l'entourais de paroles qui rassurent, de caresses qui touchent à peine, d'attentes résignées; et, las des coupables amours de jadis, ce m'était comme une eau pure après le poivre des alcools frelatés, de la serrer enfin dans mes bras, toute svelte, les seins un peu froids, frissonnante, prête à fuir; son amour me rassérénait, ainsi qu'une fraîcheur.
Or, une fois, nous déjeunions sous un arbre devant la petite maison des champs où s'abritait notre bonheur. Je ne m'inquiétais guère des plats que nous présentait une grosse paysanne aux cheveux roux, ébouriffés, sorte de fille d'auberge que nous avions prise à notre service. Je contemplai ma femme, extasié. Vêtue de mousseline neigeuse parmi des vols de papillons, sa tête dorée riant dans le soleil, on eût dit que les papillons blancs étaient un peu de sa robe, envolée, et que les rayons étaient ses cheveux épars; j'admirais surtout ses yeux, où pas un mauvais songe n'avait laissé son ombre, ses yeux plus purs, plus transparents que l'azur des petits lacs où se mire le bleu du matin! Je tendais mes mains vers ses petites mains frêles..... Le bras nu de la servante qui changeait les assiettes,--un bras lourd, gras, ferme, où la peau rougissait par places,--passa près de mes lèvres les touchant presque, et je me sentis une chaleur aux joues, aux paupières, aux tempes! Cette chair, près de ma bouche, avec sa plénitude résistante et son odeur de viande saine, m'avait affamé, tout à coup; j'avais aux dents ce besoin de mordre des boulimies exaspérées. Que m'arrivait-il donc? Étais-je fou? Notre servante, avec ses bras nus, je l'avais vue vingt fois, cent fois, sans y prendre garde; belle fille? pas même; la face hâlée sous une tignasse de crins roux, le cou gros et court, des seins énormes remuant dans une chemise de toile écrue. Et une abjecte convoitise m'empoignait à cette heure, sans raison? Quoi! bête brute, je pensais à cette fille, près de cet ange? Plein de honte, je fermai les yeux, pour ne pas voir,--pour ne pas avoir vu; puis, les rouvrant, je saisis les mains de ma chère femme, je me mis à lui parler, très vite, disant que je l'aimais comme un fou, que jamais elle n'avait été aussi jolie que ce matin; et je la considérais de tout près, de plus près encore, par un instinct de laver mes regards dans ses yeux. Elle me répondait en son doux langage enfantin; ses petites mains fraîches étaient douces à la fièvre de mes doigts. Eh bien! non, je mens, je ne sentais pas cette fraîcheur, je n'entendais pas ces paroles, je ne voyais pas ces yeux. Malgré moi, le cœur débordant du mépris de moi-même, je songeais à la servante allant et venant derrière moi, à elle seule. Je ne la regardais pas, certes! Pour rien au monde je ne l'aurais regardée! Mais j'avais sous les paupières, toujours, la vision de ses bras nus, et, maintenant, de sa face hâlée sous la rousseur des crins, de son large cou, de ses seins énormes ballottant dans la toile. C'était stupide, et c'était infâme. N'importe, je la voulais! Oui, cette fille. Il me semblait que je râlerais de joie, si, me penchant en arrière, je heurtais le rebondissement de sa gorge. Des hallucinations me venaient: une lutte corps à corps, elle et moi, dans la paille d'une étable, non loin de la vache qui meugle, sous les poutres du toit où pendent des toiles d'araignées; une poursuite à travers des blés foulés, et notre chute sur des tas d'épis cassés, et la rage de ma morsure à ses bras, et mes mains pleines de sa gorge. Ma femme ne pouvait s'apercevoir de rien, tant je redoublais d'aimables paroles, tant j'avais, maître de moi en apparence, l'air souriant d'un mari charmé, les menus soins aussi d'un hôte empressé qui offre à boire, demande si l'on veut reprendre d'un plat. Mais le désir, le brutal et imbécile désir s'exacerbait en moi avec une violence éperdue, et enfin il devint si furieux, si irrésistible... que ma femme,--ma pure et douce femme,--se leva brusquement, se jeta vers la servante, à mains pleines lui saisit les bras et lui mordit de baisers la gorge, comme je l'eusse fait! comme je l'eusse fait! Puis elle recula dans un cri d'épouvante, après mon désir accompli; et accouru près d'elle, aussi effrayé qu'elle-même, je vis dans ses chers yeux, plus purs que l'azur du matin, l'étonnement hagard des somnambules réveillées.»
LES TROIS BONNES FORTUNES
D'un geste vif, avec un air qui se décide, madame de Spérande ferma son éventail; il s'envola de sa joue, dans le vent des feuilles repliées, une vague nuée de veloutine, qui monta, monta, redescendit, et s'arrêta, légère, éparpillée, aux frisons bruns, tout près des yeux.
--Soit! dit la jolie flirteuse aux trois rivaux qui l'adorent infiniment; je consens à me départir de ma barbarie accoutumée. Mais entendez bien ceci: chacun de vous me contera, sans trop mentir, l'une de ses aventures d'amour; et, puisque l'eau va aux fleuves, et les millions aux millionnaires, et le bonheur aux heureux, celui des trois à qui est échue, autrefois ou naguère, la plus précieuse, la plus rare, la plus parfaite bonne fortune, obtiendra de baiser, en présence des deux autres, l'ongle rose et cruel de mon petit doigt déganté!
Voici comment parla le plus vieux amoureux:
«Je plains très sincèrement les hommes qui ne gardent pas, dans quelque tendre recoin du cœur, le souvenir d'avoir joué, tout jeunes, avec de jeunes demoiselles, aux jeux innocents, le soir, dans le jardin étroit d'une petite maison de province! Car ils n'ont pas connu l'exquise puérilité des amourettes à la fois naïves et sournoises, des consentements qui ne savent à quoi ils consentent, des refus qui ne savent ce qu'ils refusent, des petites douleurs qui pleurent, des petites bouderies qui rient; car ils ignorent le plaisir aigu, et comme tranchant, qui cingle les nerfs, d'entendre des noms de jeunes filles criés dans de brusques envolées de joie par d'autres jeunes filles, et le charme de miauler «miaou» devant une porte à demi fermée quand la chatte, derrière le battant, est un ange, et le tremblant délice de baiser, entre les barreaux d'une chaise, parmi les regards qui se moquent ou qui envient, toute la rougissante pudeur des vierges sur la joue d'une enfant qui veut bien!
Une fois, nous convînmes d'un jeu nouveau; il s'agirait de trouver une rose que Lucienne--Lucienne, ma préférée!--aurait cachée sur elle, dans sa robe ou dans ses cheveux.
--C'est fait! me cria-t-on.
Eh bien, je ne découvrais point la rose. Vraiment, je fouillai--oh! avec quel désir, d'abord, de ne pas trouver trop vite!--les poches longues de la jupe, où, dans les plis du mouchoir, se heurtaient un dé et un étui à aiguilles; vainement j'osai, du bout du doigt, écarter un peu le col étroit de toile empesée, qui avait mis une ligne vermeille dans la blancheur du cou; vainement je soulevai, du souffle autant que de la main, les pâles bandeaux blonds et doux pour voir si la petite fleur n'était pas cachée dans la petite oreille: je ne découvris pas la rose! je frappais du pied, je me mordais les lèvres. J'étais à la fois plein d'humiliation et de désespoir; car ils se moquaient de moi, les autres; et le prix de la trouvaille eût été un baiser de Lucienne!
Furieux d'avoir dû «donner ma langue au chat», je me retirai au fond du jardin, allant et venant, maussade, sous la charmille toute traversée de lune.
Mais Lucienne s'esquiva et s'en vint me rejoindre.
--C'est que vous avez mal cherché, dit-elle en ouvrant sa divine bouche rouge, où la fleur s'épanouissait comme dans une autre fleur à peine plus grande.
Et elle ne me défendit pas de cueillir avec les lèvres, entre la neige de ses dents, la délicieuse rose tout humide d'une ineffable rosée!»
--La bonne fortune est jolie et fraîche comme un bouquet de campanules des champs. Mais qui n'entend qu'une cloche n'entend qu'un son, dit madame de Spérande.
Le second amoureux raconta cette histoire:
«Tandis que du fond d'une baignoire, derrière la claque retentissante, je voyais, le soir de la première, les personnages créés par ma fantaisie vivre et se mouvoir dans la réelle chimère de la scène; tandis que mes vers,--ces vers écrits dans la fièvre des nuits heureuses!--sonnaient leurs triomphales rimes parmi le grand silence qui approuve ou la furie des applaudissements, je ne songeais pas à mon œuvre, non, ni au succès, ni à la gloire! Toutes mes pensées, tous mes sens, toutes mes forces vitales, convergeaient vers l'extraordinaire et magnifique comédienne, par qui mon drame devenait la vie, par qui ma parole devenait un chant! Aux répétitions elle ne m'avait guère satisfait; même, nous nous étions, parfois, assez vivement querellés; c'est à peine si j'avais vu qu'elle était séduisante, et si belle! Mais là, dans la chaude apothéose du théâtre, traînant sa robe de brocart d'or avec un bruit sonore de longues périodes, riant des rires rouges qui veulent des baisers, levant de beaux bras nus qui imposent la caresse, grande, grasse, blanche avec des rougeurs de sang soudain sous la neige vivante des épaules et de la gorge, elle était bien, dans la splendeur des criminelles amours, la formidable courtisane italienne des temps anciens, telle que je l'avais pensée, la femelle héroïque des cardinaux et des papes! Je l'aimais, moi aussi, comme le héros de mon œuvre, je l'aimais, je l'aimais! Par-dessus tous les fronts, à travers toutes les haleines, la lumière de sa beauté, au fond de la loge obscure, m'inondait, m'éblouissant, et je m'enivrais, malgré la distance, de violentes senteurs de chair, comme un homme qui fourrerait et roulerait sa tête dans un bouquet de femmes! Quand la toile tomba, je m'enfuis. Je me souciais bien d'entendre les acclamations glorieuses dont mon nom fut salué! Et je ne montai pas sur le théâtre. Si j'étais entré dans le foyer, si j'avais vu, de près, l'admirable comédienne qui avait réalisé mon rêve de poète, l'adorable femme qui me l'avait fait oublier, je me serais élancé vers elle, je l'aurais embrassée, enlevée, emportée! Fou, je craignais d'être ridicule, et absurde. Je courus à travers les rues, sans savoir où j'allais. L'enlacement dont elle avait étreint, pendant qu'il rendait l'âme, le jeune homme amoureux de la pièce, je l'avais autour du corps, comme une ceinture vivante et acharnée, dont rien désormais ne me délivrerait. Il y avait des étoiles au ciel? non, ses yeux! et la furie des passions qui avaient jailli de ses prunelles, qui s'étaient projetées, éperdues, dans l'emportement de ses gestes, qui avaient délicieusement râlé dans sa mourante voix, me poursuivait, me talonnait, me rejoignait, me saisissait avec des rudesses de mains qui vous empoignent aux épaules. Enfin je rentrai chez moi, tout plein et tout enveloppé d'elle. Je remarquai avec surprise que la porte de mon appartement était ouverte; et, à peine avais-je franchi le seuil, que je la vis, elle, là, m'attendant dans son royal costume de courtisane romaine, et que, dans un écartement lumineux de brocart d'or, elle me mit autour du cou l'impérieuse caresse de ses brûlants bras nus!»
--Voilà une belle aventure! dit madame de Spérande; puisque vous avez eu la rare fortune de posséder, dans une femme, l'incarnation de votre rêve. Je ne vous cache pas que vous avez quelque chance de gagner le prix convenu.
Le dernier des rivaux fit ce conte:
«Dès que je fus assis dans le wagon, je demeurai sous le charme. A côté d'un homme gras et doux, tranquille,--son mari évidemment,--une jeune femme en noir lisait, avec une attention qui pense à autre chose, le roman d'une revue. Une bourgeoise, certes, car aucun raffinement ne singularisait la modestie de sa toilette; les gants des deux longues mains,--des gants de Suède, gris,--n'avaient que deux ou trois boutons; la voilette, ni trop ni trop peu baissée, laissait voir deux fines lèvres, à peine roses, qui ne s'entr'ouvraient pas, sévères. Mais tout le ciel,--le ciel tel qu'il nous apparaît à seize ans, bleu pâle, où passent des volées d'anges,--était visible, adorablement, derrière la dentelle, dans ses yeux. Je sentis soudainement que j'étais en présence de celle que j'avais toujours espérée sans la rencontrer jamais, de celle que, rencontrée enfin, j'aimerais éternellement. Et, quelque chose d'analogue à ce que j'éprouvais, elle l'éprouva. Ne me croyez point, j'y consens! moquez-vous, moquez-vous! Je vous dis que, nos regards s'étant croisés, il y eut sous ses paupières un éveil pareil à celui que produit l'entrée d'un flambeau dans la pénombre d'une chambre; et, sans qu'elle se fût détournée un instant, sans qu'elle eût essayé de lutter contre un charme trop fort, la tendre résignation d'un sourire qui ne quitta plus ses lèvres enfin entr'ouvertes m'avoua qu'elle acceptait sa destinée. Quand son mari, à la dernière station, descendit pour demander à quelle heure le train arriverait à Bruxelles, je pris les deux mains de la jeune femme; elle ne les retira point! et, simplement, presque à voix haute, elle me dit, sans que j'eusse parlé: «Je serai demain matin, à dix heures, à l'église de Sainte-Gudule.» Je ne lui répondis même pas. Elle savait tout ce que j'aurais pu répondre. Oh! qu'elle fut douce, la dernière heure du voyage, pendant que, l'homme gras et doux s'étant endormi, nous nous regardions, vaincus, extasiés, les yeux dans les yeux! Qu'elle fut délicieuse aussi, la nuit qui précéda l'instant où je devais la revoir à l'église. Ma vie recommençait. Rien de ce qui avait existé n'existait. Le souvenir même était aboli. J'aimais pour la première fois; je bâtissais les féeries de mille songes. Cette femme, si pareille à mon suprême idéal, que le destin compatissant m'offrait, je l'emporterais loin, très loin, charmé, et nous connaîtrions, sur les bords de quelque fleuve, dans une maisonnette où grimpent des fleurs et des oiseaux, la solitude parfaite du silencieux amour! Bien avant l'heure indiquée, je l'attendais à l'église. Qu'elle ne vînt pas, c'était la seule idée que je ne pouvais pas avoir. Est-ce qu'elle ne s'était pas promise dans le premier regard? Est-ce qu'elle ne s'était pas livrée dans la première parole? j'avais sur les lèvres le baiser qu'elle ne m'avait pas donné. Cependant elle ne venait point! Vainement je regardais une à une les femmes qui entraient dans l'église; elle ne venait pas, elle ne venait pas! Quand, de retour à l'hôtel, je m'informai des voyageurs qui, la veille, étaient arrivés en même temps que moi, j'appris que le mari, par un caprice, ou par quelque jalousie, avait voulu repartir dès le matin; et depuis, hélas, je ne l'ai pas revue, je ne l'ai jamais revue!»
Les deux rivaux du dernier conteur éclatèrent de rire.
--La plaisante bonne fortune, en vérité! C'est une assez piètre aventure d'amour qu'un rendez-vous où l'amoureuse ne vient pas.
Mais madame de Spérande d'un geste leur imposa silence.
--Vous avez été heureux, certes, vous qui avez baisé, entre des dents de neige, la fleur des enfantines amours, et vous qui avez embrassé votre suprême chimère; mais il a été plus heureux encore, celui qui, ayant pendant une heure éperdument aimé, n'a pas connu cette irrémédiable tristesse: la réalisation de son rêve!
Et ce fut au troisième conteur que madame de Spérande, entre deux valses, accorda la rare et chère gloire de baiser, en présence des deux rivaux vaincus, l'ongle rose et cruel de son petit doigt déganté.
LE REVOLVER DE ROSETTE