III
Rentré chez lui, il fut étonné de trouver son piano dans le salon, à la place accoutumée. Il interrogea son valet de chambre, qui allumait les lampes: des domestiques en livrée venaient d'apporter l'instrument, de la part de M. de Linège, sans autre explication. Il ne put s'empêcher de reconnaître que le baron avait agi galamment, en renvoyant si vite le précieux clavecin. Mais il n'eut, à le revoir, qu'une très courte joie. «C'est bien, laissez-moi,» dit-il, et, resté seul, il regarda le piano avec mélancolie. Que de souvenirs, à cette vue,--des souvenirs si doux, et si amers. Jamais plus il ne jouerait pour elle les mazurkas de Chopin, jamais plus elle ne les écouterait, penchée, un peu essoufflée d'extase; puisqu'on la gardait bien! puisqu'elle ne s'échapperait pas de la prison fermée par un geôlier jaloux! Il s'assit, mélancolique, ses mains s'approchèrent des touches blanches et noires; il éprouverait un douloureux plaisir à entendre,--à entendre seul, hélas!--les airs qu'elle préférait...
Il se leva, en criant de surprise! Pas un son, non, pas un! sous la pression de ses doigts. Que voulait dire ceci? Oui, oui, il comprenait, le baron avait brisé, disloqué, saccagé l'instrument, et le lui rendait, mort, par une détestable ironie.
Fou de colère, il leva la planche d'ébène pour constater le désastre.
--Ah! comme je t'aime! s'écria madame de Linège, et mon mari n'a-t-il pas eu une bonne idée de te renvoyer ton piano?
Car, à la place des cordes et de la table d'harmonie, elle était là, dans l'énorme clavecin, et, levant la tête, elle riait de toutes ses dents folles parmi ses cheveux ébouriffés.
LE SEUL AMANT
«Oui, j'ai eu tort! Oui, j'ai blasphémé! L'amour existe. Tendre et violent, chaste et pervers, joyeux et désespéré, caresse et combat, candeur et débauche, rires et sanglots, l'amour assez exquis pour ne pas effarer Béatrix ni Virginie, ni moi-même, assez formidable pour satisfaire Messaline et Sisina, et moi-même, l'amour véritable, entier, parfait, qui est tout le bien en même temps que tout le mal, existe! Il n'y a pas que de fausses tendresses, de faux serments, de fausses délices. L'homme est capable en effet d'être cette espèce de Dieu: l'amant. Car j'ai été aimée, moi, enfin! Timide comme un petit enfant et bon comme une mère, plus furieux qu'un matelot ivre et plus criminellement subtil qu'un jeune prince mélancolique, avec toutes les ingénuités, avec tous les dévoûments, avec toutes les frénésies, avec tous les artifices, un homme m'a charmée, bercée, brisée, damnée, et à cause de lui seul j'ai parfois dans les yeux le regard d'extase qui défie les paradis!»
C'était Caroline Fontèje, la belle et illustre poétesse, qui nous disait cela; elle continua de parler, toute fébrile encore du travail de la journée, la voix rythmée par le souvenir des vers.
«Vous connaissez ma maison de briques roses à Villeneuve-Saint-Georges, et mon petit jardin qui grimpe le coteau? Un soir que j'étais assise, seule, sur le banc d'une allée, écoutant mourir les bruits des nids, des feuilles, de la lente rivière au loin, il y eut un remuement de branches cassées, et, du haut du mur, un homme tomba devant moi. A peine tombé, debout! et me regardant bien en face. Oh! il avait l'air très farouche. Échevelé, la barbe longue et rude, pas de chapeau, en manches de chemise. Quelque vagabond; un voleur sans doute. Mais par la flamme un peu hagarde des yeux, par la saignante rougeur de la bouche, il était beau; je n'eus pas le temps d'avoir peur tant je fus tout de suite ravie. Les mains éperdument tendues, comme quelqu'un qui va saisir enfin un trésor longtemps convoité, il me parlait avec des bégayements, avec des râles de tendresse, de colère aussi. Tout ce que la parole humaine, entrecoupée de sanglots, peut exprimer d'humble amour et de menaçant désir, de respect infini et d'insolente fureur, il le disait. Il suppliait et il ordonnait. La prière qui exige, l'outrage qui demande pardon. Je ne sais quoi qui était de l'adoration, en étant du viol. Et j'avais sur tout mon corps, comme un fluide de mains imposées, la volonté furieuse et douce de son regard, et je sentais que jamais je n'avais été désirée ni aimée avec d'aussi brutaux emportements, avec d'aussi délicates soumissions. D'où que tu viennes, sois la bienvenue, ô joie! J'ouvre ma fenêtre aux rayons de toutes les étoiles, aux parfums de toutes les fleurs, aux éclairs aussi de tous les orages. Il ne faut pas chasser le bonheur, cet hôte trop rare, parce qu'il entre en enfonçant la porte. Sans une parole je tendis les mains vers les mains tendues de l'inconnu tendre et terrible; et mon cœur défaillait en une délicieuse langueur, tandis qu'il balbutiait, le front sur mes genoux, son amour et sa reconnaissance.
Oh! les heureuses journées après de coupables nuits! D'où il venait? à quoi bon le lui demander? Il était venu à moi; cela seul importait. Qui il était? Je le savais bien: il était mon amant. Je lui dus tous les effrois, toutes les larmes, tous les sourires. Exténuée encore des férocités de son étreinte, il m'emmenait dès le jour dans les champs, dans les bois, le long de la rivière; son bras, qui m'avait maîtrisée, avait, autour de ma taille, des caresses de berceau; sa voix, naguère si farouche, aux cris de bête fauve, était plus légère et plus douce qu'une chanson d'oiseau réveillé. Nous étions très enfants, tous deux, lui surtout. Des niaiseries charmantes, qui me faisaient rire, et me charmaient. Pour un lézard gris fuyant sous les herbes, il avait des sursauts de joie et il poursuivait la bête disparue, en s'aidant des mains pour courir, comme un chat qui cherche une souris. Bien qu'il sût beaucoup de choses,--il avait dû lire bien des livres et rêver après les lectures,--il montrait de singulières ignorances, par instants; il y avait des fleurs très communes dont il ne connaissait pas les noms; il fallait les lui dire, ces noms, et lui expliquer à quel moment de l'année s'épanouissent ces fleurs, dans quels pays on les trouve surtout. D'autres questions encore, à propos de mille choses. Moi, pour l'enseigner, le grand enfant, pour lui faire répéter les paroles qu'il n'avait pas comprises d'abord, je prenais l'air sévère d'une institutrice qui gronde. Oh! les adorables leçons! Je l'aimais d'être moins savant que moi, de m'écouter avec une mine effarée, comme un écolier qui s'étonne. Je m'asseyais quelquefois sur une grosse pierre et, tandis que je parlais, maternelle, un peu pédante, lui, à genoux, les yeux levés vers moi, il m'éventait les lèvres avec une branche fleurie, et, en même temps, il soufflait sur mon visage pour en écarter, disait-il, le fou, l'ombre tremblante des feuilles et des fleurs. Mais, tout à coup, il se dressait, une joie hautaine dans les yeux. L'enfant devenait un homme, l'homme un héros. Avec de lyriques emphases, avec des gestes de gloire, il me contait ses rêves. Pour que je fusse fière et rayonnante, il voulait tous les honneurs et tous les triomphes. Il serait, il était le prince victorieux devant qui tremblent les armées, ou le poète sublime qu'attendent les Capitoles. Il évoquait les palais en fête, pleins de drapeaux conquis, les places publiques d'où s'élèvent les acclamations des foules. Et, l'orgueil au cœur, je le suivais dans la féerie de ses glorieuses chimères!
Nous fîmes un voyage, à cheval, à pied, n'importe, dans des montagnes, confiant notre amour au hasard des sommeils d'auberge ou des siestes sous une pierre qui surplombe. Je suis audacieuse, il fut téméraire! Seuls, le bâton ferré en main, nous escaladions l'immobilité convulsée des roches, ou nous glissions le long des vertes pentes mouillées. Et quand, après avoir traversé les glaciers dont la neige craquante dérobe les lézardes, nous nous hissions sur quelque cime, lui, debout, superbe, parmi la vaste hauteur de l'azur, il me serrait, haletante, dans ses bras, et me baisait les lèvres, en plein ciel! Quelquefois nous descendions dans les villes. Alors il devenait effrayant. Des jalousies le prenaient, furieuses. Parce qu'un homme s'était retourné pour me regarder, parce qu'un passant avait frôlé ma robe, des flammes lui sortaient des yeux, et ses dents, de rage, grinçaient. Il m'emportait, me cachait, m'enfermait. Je les ai connues, affreuses et exquises, les épouvantes d'être insultée, d'être battue par celui qu'on adore, et qui vous adore, et qui, du sang sous les paupières et de l'écume à la bouche, vous agenouille sous les menaces de son poing, et va peut-être vous tuer, à moins qu'il ne vous embrasse éperdument avec des baisers qui sont des morsures! Mais ses plus effrénés emportements--oh! bien chers! oh! bien doux!--avaient pour lendemains de si humbles repentirs, des dévoûments si tendres; il réclamait des châtiments, exigeait des pénitences; un pèlerin coupable, devant la sainte qui pardonne, c'était lui; et, pour m'épargner une larme, pour me faire un plus gai sourire, il eût affronté la plus cruelle mort. Une fois, du haut d'un pont, je regardais l'eau verte et blanche du torrent écumer parmi les roches; une fleur tomba de mon corsage sous le souffle qui passe; il se jeta dans le gave! et, le front déchiré par les pierres, il me rapporta la fleur dans sa main ensanglantée.
Trois mois plus tard, un matin,--nous étions revenus à Villeneuve-Saint-Georges,--ma servante entra tout effarée, avec des gestes qui renversaient les meubles, dans la chambre où nous ne dormions plus.
Les gendarmes étaient en bas, recherchant un fugitif.
Celui à qui j'avais dû de connaître l'amour véritable, entier, absolu, l'amant tendre et violent, pervers aussi, ingénu et magnanime, l'amant brave, et jaloux, et dévoué jusqu'à mourir, l'amant parfait,--le seul amant digne de ce nom, oui, le seul, hélas!--était un fou qui s'était évadé de l'asile de Charenton.»
LES RAISONS DE COLETTE
La porte s'ouvrit comme sous une poussée de bourrasque, et Ludovic, dans un renversement de chaises, jeta cette parole brutale:
--Colette, vous me trompez!
--Aïe! dit Colette.
Et elle fut si troublée de cette apostrophe que, se départant de sa pudeur habituelle, elle n'eut point la pensée de croiser les malines de son peignoir du matin. Quelle que soit la fureur qui vous possède, il est difficile de ne point prendre plaisir à voir se gonfler, hors d'un bâillement de transparences, deux jeunes seins où mûrit une rougeur pointue; on peut devenir semblable, en pareil cas, à un enfant qui s'interrompt de sa fâcherie pour croquer un bonbon ou pour mordre une fraise. Mais une faiblesse d'une minute, et l'agrément qu'il y trouva, n'apaisèrent point Ludovic, et, relevant sa face qui s'était rosée, près des lèvres, d'un peu de poudre de riz:
--Vous me trompez! répéta-t-il avec un beau geste tragique.
Comme Colette est une personne qui se remet sans retard des plus vives émotions, elle répondit dans un petit rire:
--Eh bien, oui, là, je vous trompe.
--Avec Gontran!
--Avec Gontran, si vous voulez. J'aurais préféré certainement que vous n'en fussiez pas instruit, et j'avais poussé la délicatesse jusqu'à prendre toutes les précautions capables de vous maintenir dans une agréable ignorance. Mais, puisque vous savez les choses, je ne fais aucune difficulté d'en convenir avec la franchise qui m'est naturelle.
--Colette! même après votre trahison, je ne m'attendais pas à une pareille impudence!
--Et moi, Monsieur, je ne m'attendais pas à tant d'ingratitude.
--Ingrat? cria Ludovic avec un redoublement de courroux. Comment! sans miséricorde pour le plus tendre amour, vous me dérobez le seul trésor qui me soit cher...
--Eh! dit-elle, on peut donner à l'un tout en ne volant point l'autre; se partager, n'est pas se reprendre.
--... Sans songer à mes dévoûments, à mon cœur qui vous appartenait tout entier, vous avez fait le bonheur d'un rival, et c'est moi qui suis ingrat!
--Sans doute! sans doute! l'homme le plus ingrat du monde! puisque vous ne tenez aucun compte du sacrifice auquel je me suis résignée.
--En me trompant!
--En vous trompant. Ah! Ludovic, apprenez-le,--bien qu'il en coûte à une personne modeste comme je suis de se vanter soi-même,--je n'ai agi que pour votre bien!
A ces mots, la stupéfaction de l'amant trahi fut si grande qu'il perdit la parole et se laissa choir dans un fauteuil, les bras ballants. Colette profita de cette accalmie pour se rapprocher de Ludovic, câline,--elle oublia encore de croiser le peignoir!--et, pelotonnée sur des coussins, lui mettant les coudes au genou, elle lui parla de tout près, de si près que de son souffle, parfois, elle lui rebroussait les moustaches.
--Oui, pour votre bien, Ludovic! Vous ne tarderez pas à en être convaincu, si vous m'écoutez un instant sans pousser de grands cris ni faire de grands gestes.
Il la regardait, toujours muet d'étonnement.
--Voyons, reprit-elle après un silence, est-il vrai que, depuis le soir où je ne vous défendis pas de vous attarder dans cette chambre, je n'ai pas cessé d'être heureuse et souriante, sans malice ni bouderie?
--J'en conviens, dit Ludovic.
--Ainsi, jamais maussade, jamais colère, et le sourire toujours prêt à devenir un baiser?
--Que n'étiez-vous moins charmante! je vous aurais moins aimée.
--N'ai-je pas eu toutes les soumissions, toutes les complaisances? N'est-ce pas le chapeau qui vous plaît que je porte le plus communément? N'ai-je pas donné à ma femme de chambre la robe dont la couleur ne vous semblait point jolie?
--Je m'en souviens, dit Ludovic.
--Et que d'obéissances encore, que vous n'avez pu oublier! Ah! Ludovic, vous êtes un homme redoutable; même quand on s'est laissée aller en votre faveur aux extrêmes abandons, vous n'êtes point satisfait encore; vous avez des exigences faites pour troubler la tendresse la plus experte; et bien des fois, n'est-il pas vrai? ma pudeur a dû se résoudre à d'étranges condescendances,--dont je rougis encore,--pour qu'il ne manquât rien à vos impérieuses délices?
--J'accorde, dit Ludovic, que je n'ai pas eu trop à me plaindre des rébellions de votre chasteté; j'allais jusqu'à supposer que vous partagiez, dans vos promptes défaites, le plaisir de mes victoires.
--Et, de tout cela, vous avez conclu?
--Mais...
--Vous avez conclu, je parie, que j'étais une petite personne toujours en belle humeur, toujours humble, toujours encline aux acquiescements les plus excessifs?
Ludovic fit signe que oui.
--Eh bien! s'écria Colette en se levant dans un vif remuement de surah et de mousselines, vous vous êtes trompé, du tout au tout! Sachez, Monsieur, que je suis, à certaines heures, très souvent! mélancolique, volontaire, et absolument rebelle aux tendres prières. Je querelle, je crie, je tempête, j'ai des attaques de nerfs, et, après avoir cassé les bibelots japonais de la cheminée, je déclare que je dormirai seule. Vous pensiez connaître Colette; ah! bien oui! ou, du moins, vous ne la connaissiez pas tout entière. Et maintenant, ajouta-t-elle en regardant Ludovic avec des yeux attendris, j'espère que vous comprenez pourquoi j'ai dû me décider, moi qui vous adore,--oh! quel sacrifice! quel sacrifice!--à ne point refuser à un autre ce que j'avais tant de joie à vous donner.
--Mais non! je ne comprends pas! dit violemment Ludovic.
--Faudra-t-il donc tout lui expliquer? soupira Colette. Quoi,--elle se rassit sur les coussins, plus défaite, sentant bon,--quoi, vous ne devinez point quelle a été mon inquiétude dès le commencement de notre amour? Me sachant mauvaise comme je le suis parfois, je me disais que vous ne supporteriez pas mes caprices d'enfant gâté, mes révoltes, mes froideurs. A me corriger de mes défauts, il n'y fallait pas songer; je l'aurais essayé en vain. Ainsi, je vous perdrais bientôt et vous ne garderiez de moi qu'un amer souvenir! C'était une pensée qui me torturait. Il y avait une Colette rieuse, obéissante, amoureuse à votre gré, qui était digne de votre tendresse; mais il y en avait une autre, maussade, emportée, cruelle, qui n'eût pas tardé à se faire voir, et dont vous auriez été las bien vite. Que faire? Un seul moyen s'offrait: vous réserver, à vous seul, la Colette charmante, et se débarrasser de l'autre--l'insupportable--en la donnant à n'importe qui. Si j'ai un autre amant, Ludovic, c'est pour vous offrir un bonheur sans trouble et sans désillusion! c'est pour que votre amour jamais ne se détourne de moi! Tout ce que j'ai qui vous déplairait, un autre le possède, et vous en délivre. Avec Gontran, je suis hargneuse, nerveuse, absolue, jalouse, pleine de reproches et de refus, afin de pouvoir être avec vous--avec vous seul--souriante, soumise, très soumise, n'est-ce pas? Ah! Ludovic, si vous étiez un homme juste, vous reconnaîtriez combien vous m'avez fait tort en me disant de cruelles paroles et vous ne songeriez désormais qu'à me consoler de cette affreuse nécessité de vous trahir, où m'oblige l'intérêt de votre bonheur!
Il est probable que Ludovic aurait trouvé beaucoup de choses à répliquer, s'il eût joui en ce moment de toute la liberté d'esprit désirable. Mais le moyen de faire quelque discours, ou seulement d'assembler ses idées dans un ordre logique, quand on a sur le front, sur les yeux, sur la bouche, des boucles de cheveux d'or pareilles à des annelures de flamme, qui glissent, s'éparpillent, chatouillent, allument la peau ravie, et quand l'affolante odeur de toute la féminilité s'exhale des beaux bras sans manches, levés?
--N'importe, dit-il enfin, après un trop long silence, n'importe, Colette, toutes tes raisons ne sauraient me satisfaire; et, avec un grand chagrin, il me reste une grande crainte.
--Une crainte? eh! laquelle?
--Tu ne devines pas?
--Non, dis.
--Eh bien, j'ai peur...
Il lui parlait tout bas dans les frisons du cou.
Colette pouffa de rire.
--Au contraire! s'écria-t-elle. Tiens, demande aux pianistes si les clavecins ont moins de son parce qu'ils ne les ont pas accordés eux-mêmes!
LE MARTYRE DE VALENTIN
Valentin, l'autre jour, m'a dit:
«Aucun homme ne souffre autant que moi. Je vais, je viens, je ris, je dis des contes, j'applaudis avec enthousiasme Sarah Bernhardt dans Macbeth, je lis avec délices les vers de Sully-Prudhomme ou de Léon Dierx, je proclame que le château-Yquem, après avoir mis de l'or dans mon verre, met du soleil dans ma cervelle, j'admire les petits pieds exquis de Rose Mousson, qui montrent des paillettes de chair claire à travers les mailles du bas noir, je professe une estime attendrie pour la gorge battante et violente de Constance Chaput; enfin je me comporte en Parisien résolu à ne laisser échapper aucune joie, et j'offre aux gens qui passent l'illusion d'un homme heureux. Illusion, en effet! Je crève de douleur et de rage. Une vipère a mis bas dans mon cœur, et ses petits mordent bien, je te le jure! Tu connais les supplices infernaux inventés par Alexandre Soumet dans la Divine Épopée: ce sont des caresses, au prix du mien; comme les plus cruels lits de torture seraient des couches de roses au prix de mon gril! Pourquoi je souffre? Eh! parbleu, à cause d'une femme. T'imagines-tu que je ferais à ma fortune perdue ou à mon dernier drame sifflé l'honneur de me désespérer pour si peu de chose? Camarade, il n'y pas à dire: c'est de la femme, et d'elle seule, que vient tout le bonheur, et tout le malheur. Je vous salue, Èves et Maries pleines de grâce et d'épouvantement! Moi, c'est le malheur que je vous dois. Et mon angoisse est d'autant plus poignante, d'autant plus intolérable que sa cause est incertaine, douteuse, n'a peut-être jamais existé. Comble d'horreur et de déchirement: il est possible que je sois torturé sans raison, que j'aie tort de souffrir; je suis peut-être le plus heureux des hommes! Cette pensée exaspère mon tourment. Tu ne comprends pas bien? Écoute donc. Je t'ai conté assez de joyeuses histoires pour avoir le droit de t'imposer un récit sinistre.
--Dicte,» lui dis-je.
Et Valentin dicta.
«Il y a un an, j'étais malade. Une maladie stupide: des rhumatismes qui me tenaient à la fois les deux bras et les deux jambes. Aucun danger sérieux, des douleurs très aiguës. Rien de plus absurde. La maladie est illogique, n'a aucune raison d'être si elle n'a point pour résultat, ou du moins pour but, la mort. Immobile sur mon lit, raide, emmailloté de chanvre et de linges, avec de petits cris continus qui finissaient par être une longue mélopée ronronnante, j'avais l'air d'une momie à musique. Mais je ne semblais pas ridicule à Micheline, tant elle m'aimait. Un humouriste anglais a dit, en meilleurs termes: «C'est extraordinaire, tout ce qu'un homme peut faire devant une femme sans cesser d'être un ange pour elle!» Ni la fadeur des tisanes où elle trempait ses lèvres afin de m'encourager à boire, ni les vilenies des cataplasmes et des vésicatoires, ni la corvée, à chaque instant, de me soulever la tête et de replacer les coussins, ni la nécessité de me faire manger,--car j'avais des bras de paralytique,--ni les longues lectures, à voix haute, pour me distraire, ni les sommeils sur le canapé, tout habillée, si souvent interrompus pour m'offrir d'heure en heure la cuillerée de narcotique ordonnée par le médecin, rien ne rebutait ma chère Micheline. Maussade, repoussant, grotesque, n'importe, elle me choyait; et comme son charme idéal est de ceux que ne sauraient avilir les plus humbles emplois,--ayant, pour me présenter une tasse, le geste d'offrir une rose à mes lèvres,--elle mettait, dans ma chambre de malade, fermée au jour, trop chauffée, où l'air s'édulcorait d'exhalaisons pharmaceutiques, toute la clarté fraîche et les aromes du printemps.
Ce qui complétait l'espèce de joie que je pouvais éprouver au milieu de mes souffrances, c'était qu'auprès de mon amie j'avais un ami. Georges,--tu le connais,--ne se bornait pas à combattre avec toute sa science les progrès de la maladie: il avait pour moi, ce jeune et déjà illustre médecin, un dévoûment de frère. Il ne lui suffisait pas de venir chez moi deux ou trois fois par jour; le soir, ses visites achevées, il s'installait à mon chevet, près de Micheline; lui aussi il relevait ma tête et replaçait les oreillers; lui aussi, il goûtait à mes tisanes; pendant que Micheline tenait l'assiette pleine de soupe, c'était lui, bien souvent, qui mettait avec lenteur,--après avoir soufflé dessus,--la cuiller dans ma bouche; et plus d'une fois, dans la crainte de quelque crise, il passa toute la nuit près de mon lit dans un fauteuil, où l'on est fort mal assis. Dorloté de la sorte, extasié en dépit de ces maudits rhumatismes qui me rongeaient les os, je me demandais si, une fois guéri, je ne feindrais pas d'être malade encore, afin de ressentir dans sa plénitude la joie d'être aimé, choyé, bercé par deux amis bons et chers.
Une nuit, j'ouvris les yeux malgré le narcotique, brusquement, comme si quelqu'un pour m'avertir m'avait secoué l'épaule; et je vis dans le fauteuil, défaite, haletante, Micheline sous les lèvres de Georges.
Bondir! sauter sur eux! les étrangler entre mes deux mains, dans leur baiser! tous deux! Impossible. La quadruple pesanteur de mes membres me retenait dans le lit; pareil au soldat de Charles Baudelaire «qui meurt sans bouger, dans d'immenses efforts». Impossible même de lever un bras ou de fermer le poing, pour un geste de menace! Oh! être de chair pour la douleur, et de pierre pour la vengeance! C'était épouvantable. Les injurier, leur cracher à la face le dégoût de leur trahison, je le pouvais du moins? Pas davantage. La voix ne sortait pas,--non, pas même un cri, pas même un râle,--de ma gorge strangulée par l'horreur et par la colère. Immobile, aphone, nul. Seule, ma tête se mouvait, s'érigeait sur mon cou tendu, les yeux douloureusement écarquillés; elle devait ressembler, hideuse et grotesque, à ces têtes mobiles qu'ont les tortues de bronze. Et, sous mon regard fixe, acharné, qui, en jaillissant, me brûlait les paupières, ils s'enlaçaient encore, les cheveux mêlés, étroitement, ardemment, et je les vis, et je les entendis, torturé de la plus effroyable rage qui ait jamais dévoré un mortel, jusqu'au moment où la pesanteur du narcotique, triomphante, força mes yeux à se reclore et me remit la tête sur l'oreiller.
Le lendemain,» continua Valentin avec un peu d'hésitation...
--Le lendemain, dis-je, tu appelas tes domestiques et tu fis flanquer à la porte ton médecin et ta maîtresse.
--Non.
--Tu les as gardés?
--Et je les ai encore et je ne les chasserai jamais! Car enfin rien ne me prouve qu'ils aient été vraiment coupables.
«Eh! non, rien ne le prouve! J'ai vu, c'est certain, mais ce que j'ai vu existait-il en effet? Il est des hallucinations. Les narcotiques ont des effets étranges, troublent le regard, déforment les objets. As-tu mangé du haschisch, as-tu fumé de l'opium? Ce soir-là, je m'en souviens, j'avais bu sept ou huit cuillerées de chloral; Georges avait craint, pour moi, une mauvaise nuit. J'ai peut-être été la dupe d'une exécrable vision! En tout cas, cette supposition n'est pas absurde, le doute est permis. Pouvais-je condamner, sans autre témoignage que celui de mes yeux fiévreux et affolés, Micheline si tendre, Georges si bon? Non. Et voici toute une année que ma vie s'écoule, enviée, entre elle toujours plus éprise, et lui, toujours plus dévoué; toute une année que je garde ce rare bonheur d'avoir, avec un sûr compagnon, une loyale et ardente maîtresse,--toute une année que je meurs, à chaque heure, à chaque minute, de jalousie et de rage! Car l'épouvantable scène, à laquelle je ne crois pas, à laquelle je ne veux pas croire, je la revois toujours, elle est devant mes yeux incessamment. Chaque baiser de Micheline me rappelle leurs baisers, à eux, là, dans le fauteuil; chaque fois que Georges me tend la main, je me souviens qu'avec cette main, il a touché les joues, les épaules, les bras de Micheline. Ce n'est pas vrai! ce n'est pas vrai! et je vais tomber à leurs genoux, leur tout dire, leur demander pardon; je n'ose pas: c'est peut-être vrai! Oh! si c'était vrai! Je ne suis plus estropié, maintenant; je pourrais me ruer sur eux, les saisir, les tuer. Mais non, je suis fou! est-il possible qu'ils m'aient trompé? et j'essaye de sourire à Micheline qui sourit, si pure, à Georges qui rit, si cordial. C'est abominable, te dis-je. Ne pouvoir ni les haïr sans remords, ni les aimer sans angoisse. Quelquefois, pendant des journées entières, je les guette, épiant les moindres paroles, les gestes les plus indifférents. Rien, pas un indice! Les soirs de ces jours-là, je dors mieux. Mais les lendemains ramènent les tortures du doute. Comprends-tu maintenant que les supplices de l'enfer soient des caresses au prix du mien, et que le plus cruel lit de torture serait, au prix de mon gril, une couche de roses tendres et parfumées?»
LA VISION