‹ Jusqu’à l’âmeChapitre 1 sur 12 · Scène PREMIÈRE

Scène PREMIÈRE

LOUISE, LUCIEN

Louise. — Crois-moi, tu as tort de vouloir dire tout à cet enfant. Les enfants n’ont la force de porter la vie qu’à condition de l’ignorer.

Lucien. — Robert n’est plus un enfant. Je ne connais pas d’esprit plus solide et plus brave.

Louise. — Je le sais, il a toujours montré de la décision et de la persévérance. Mais, prends garde, le courage de la jeunesse est fait d’optimisme. La moindre déception, si elle arrive trop tôt, peut le briser… J’en suis certaine, mon ami, tu serais cruel et tu serais imprudent, si tu l’attristais de ce secret.

Lucien. — Tu ne sais pas tout ce que vaut Robert. Tu n’attends pas assez de lui.

Louise. — Si, je le connais bien et je l’apprécie. Ton fils est une pensée vigoureuse… Mais il est si différent d’étudier des problèmes abstraits qui sourient à notre curiosité… ou de se trouver tout à coup en présence d’une question douloureuse, qui commence par nous blesser… (Souriant.) Le naturaliste qui décrit exactement les caractères des animaux féroces peut très bien ne pas avoir les qualités d’un dompteur.

Lucien. — Robert a toutes les bravoures.

Louise. — Nous n’en savons rien, tant qu’il n’a pas eu à combattre avec la réalité. Il vit dans des rêves d'une beauté hautaine et un peu froide. Si tu parlais trop tôt, je craindrais…

Lucien. — Quoi donc ?

Louise. — Oh ! plusieurs choses. D’abord, la jeunesse est intransigeante : il nous mépriserait au lieu de comprendre. Et puis, le pauvre enfant… (Un silence d’hésitation.)

Lucien. — Et puis ?

Louise. — Ah ! ma grande crainte est difficile à dire. Elle a quelque chose d’imprécis et de flottant qui la fait plus terrible… Certes, nous le savons l’un et l’autre, la vie actuelle n’a en elle-même ni sa raison ni sa fin. Pourtant les songeries de ton fils sur l’au-delà me font peur. (Geste de protestation de Lucien. Louise l’empêche de parler et continue.) Oui, elles m’émeuvent par leur beauté, elles me soulèvent, presque comme un spectacle réel, tant il les dit avec éloquence… Mais, dès que je puis me reprendre, je tremble en songeant à leur hardiesse, à leur précision… comment dirai-je ?… à leur précision… presque… hallucinatoire… N’inquiète pas Robert, mon ami : c’est un cerveau très riche, mais dont l’équilibre me paraît instable.

Lucien. — Tu exagères… Et puis tu oublies sa volonté aussi forte que sa pensée. C’est à des vérités très hautes, c’est même quelquefois à de nobles inquiétudes, qu’il demande ses principes d’action. Mais ensuite — tu l’as vu souvent — il sait aussi bien que personne approprier les moyens au but. Le cœur peut être généreux sans que l’intelligence cesse d’être pratique dans le détail. Robert est un être très complet et l’élan de ses vouloirs ne trouble pas la précision presque mathématique de ses gestes.

Louise. — Je te dis que ton fils ne soutiendrait pas le choc de notre secret. Autrement, lui si pénétrant pour tout le reste, soupçonnerait quelque chose. Tant qu’il n’interroge pas, tant qu’il ne montre aucune inquiétude, c’est qu’il n’a pas la force de savoir… La nature fait tout avec poids et mesure ; les vérités que nous pouvons connaître, nous voulons les connaître. Les âmes candides sont celles qui ont besoin d’ignorer.

Lucien. — Je n’ai pas le droit d’engager davantage sa destinée sans lui expliquer combien il est nécessaire…

Louise, l’interrompant. — Tu as peur des responsabilités qui te reviennent. Et le poids devant lequel tu hésites, tu veux le faire soulever par ton fils : il en sera écrasé.

Lucien. — Non. Il est plus fort que nous. Nous sommes courbés sous la fatalité de nos actes anciens. Il est une volonté intacte.

Louise. — Je t’assure que tu es trop pressé de parler.

Lucien. — Alors, attendons encore pour agir.

Louise. — Attendre quoi ? Le temps presse. La nature, pendant nos hésitations, ne suspend point son œuvre. Si nous tardons, l’enfant arrivera au milieu d’une situation fausse et douloureuse. N’avons-nous pas des devoirs aussi envers celui qui va venir ?

Lucien. — C’est ce qu’il faut dire à Robert.

Louise. — Après. Quand il pourra voir son frère, aimer sa faiblesse. Quand des gestes câlins de tout petit qui cherche protection l’aideront à comprendre.

Lucien. — Non. Avant. Robert est de ceux dont l’âme se révolte contre le fait accompli.

Louise. — Je t’en prie, Lucien, pas aujourd’hui. À ton retour, quand tu auras le consentement de ta femme, quand le procès en divorce sera commencé.

Lucien. — Écoute, mon amie. Nous sommes forcés de parler tout de suite. Nous sommes sous une menace. J’hésitais à te le dire. Mais Blanche…

Louise. — Ta femme ! Qu’a-t-elle fait ?

Lucien. — Depuis deux jours, elle n’est plus à Paris… Si elle était sur notre trace ; si quelque hasard lui avait livré le secret de notre retraite ; si elle arrivait ; si elle se livrait à quelqu’un de ces actes de violence…

Louise. — Mon Dieu ! quelle complication !

Lucien. — Je ne puis oublier combien elle te hait. Je ne puis oublier le revolver sans lequel cette dangereuse enfant ne sortait guère les derniers temps et qu’un jour elle déchargea sur ma pauvre Louise.

Louise, haussant les épaules. — Bah ! elle est si maladroite… Ses violences ne font que du bruit.

Lucien. — C’est déjà beaucoup trop… Songe donc. Si Robert apprenait la vérité par quelque éclat.

Louise. — Tu as raison, mon ami.

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