‹ Jusqu’à l’âmeChapitre 10 sur 12 · Scène IV

Scène IV

ROBERT, BLANCHE

Blanche. — Il est méchant, ce docteur… Je suis sûre que mon mari — le monstre — lui a dit que je me plains toujours pour rien… Alors, je pourrais mourir, il dirait que je ne suis pas malade.

Robert. — Ne vous désolez pas. Je vous soignerai bien. Je sais déjà assez de médecine.

Blanche. — Est-ce que vous êtes docteur aussi ?

Robert. — Pas encore. Je suis trop jeune. Les études de médecine sont longues.

Blanche. — C’est parce que je voudrais vous dire quelque chose.

Robert. — Dites.

Blanche. — Écoutez, monsieur, je voudrais partir d’ici, revenir chez moi… je n’ai jamais rencontré quelqu’un qui soit bon, rien que vous… Ça me ferait un gros chagrin de vous quitter… Alors, vous ne savez pas ce que vous devriez faire ? Vous devriez venir à Paris… Vous auriez de meilileurs professeurs… et, en même temps, vous me soigneriez, parce que, vous savez, je ne suis jamais tout à fait bien portante… je paierais ce qu’il faudrait…

Robert, souriant. — Il ne peut pas être question d’argent entre nous. Soyons deux amis.

Blanche. — Oh ! oui, j’ai tant besoin que quelqu’und m’aime un peu… me console… On m’a toujours rudoyée, parce que j’ai toujours souffert… Les gens sont égoïstes… ils n’aiment pas ceux qui souffrent… Il faudrait souffrir sans se plaindre… Comme si c’était possible.

Robert. — Pauvre femme.

Blanche. — Vous, vous êtes la bonté même… Vous savez que je souffre… Vous ne dites pas non… Vous m’aidez à souffrir… avec patience… Et puis, je le sens bien, sans vous je serais morte à cette heure.

Robert, souriant. — Mais non.

Blanche. — Si, si. Je sais ce que je dis… Mais, allez, vous verrez que je ne suis pas une ingrate.

Robert. — Précisément, j’aurai quelque chose…

Blanche. — J’ai soif !

Robert, lui préparant une boisson avec du citron et du sucre. — J’aurai quelque chose à vous demander.

Blanche, toute souriante. — Demandez.

(Robert lui donne le verre de limonade. Elle boit.)

Robert, à part. — Elle semble bien disposée (Haut, la débarrassant du verre.) Pardonnez à ceux qui vous ont fait du mal.

Blanche. — Ça, ce n’est pas juste… Vous n’êtes as gentil… Je me trompais… Être bon pour les méchants, c’est mal. Il ne reste plus assez de bonté pour ceux qui la méritent.

Robert. — C’est pour vous que je vous le demande. La pensée du mal que vous avez subi est votre plus grand mal.

Blanche. — Oh ! oui, c’est horrible… Être une honnête femme… et être traitée… comme j’ai été traitée.

Robert. — La haine est une grande souffrance.

Blanche. — C’est vrai, ça fait du mal… Tout fait du mal… Mais pardonner, c’est impossible. Ce serait m’arracher la moitié de ma vie, me couper mon âme… Tenez, aïe, mes jambes me font mal en ce moment… Mais je ne voudrais pas qu’on me les coupe… Je ne veux pas qu’on me coupe ma haine.

Robert. — Vous ne voulez pas… même pour moi… pour me faire plaisir ? (Blanche se tait, boudeuse.) Vous ne voulez pas… pour que j’aille à Paris, avec vous ?… (Le mutisme de Btanche continue.) C’est bien, je resterai ici.

Blanche. — Pourquoi ? Qu’est-ce que ça vous fait. Vous demandez des choses qui ne sont pas justes et qui ne vous regardent pas… Üemandez-moi autre chose… je suis très riche…

Robert, souriant. — Je suis riche aussi. Je vous indique le seul moyen de me payer, la seule chose qui me ferait plaisir… Vous ne voulez pas… N’en parlons plus… Seulement, vous avouerez que je n’ai aucune raison d’aller à Paris.

Blanche. — Si, je veux que vous veniez… Qu’est-ce que je deviendrais toute seule, maintenant que j’ai pris l’habitude d’être soignée, d’être consolée… de voir quelqu’un qui n’est pas méchant ?… Vous le voulez, eh bien ! je ne leur ferai pas de mal, je ne porterai pas plainte… Mais vous n’êtes pas gentil de me forcer… et vous ne savez pas comme c’est pénible ce que vous exigez.

Robert. — Ce qui est pénible, ce sont les fardeaux dont on ne se débarrasse pas tout à fait. Vous aviez un fagot sur l’épaule, vous le laissez descendre jusqu’aux reins… Il semble plus lourd. Laissez-le tomber à terre, lachez la corde et marchez libre de tout poids. Alors vous serez soulagée.

Blanche. — Je ne comprends pas ce que vous voulez dire.

Robert. — Le peu que vous venez d’accorder ne délivre point votre âme du fardeau de la haine. Il faut pardonner tout à fait. Il faut que vous soyez prête à rendre le bien pour le mal.

Blanche. — Oh ! ça, c’est impossible.

Robert. — Pour le moment où vous serez décidée, je vous promets — en outre du soulagement, de l’impression heureuse de débarras, d’affranchissement — la plus inattendue et la plus grande des joies.

Blanche. — Une grande joie… À moi ?… Allons donc, vous vous moquez…

Robert. — Écoutez. Si votre fils vivait…

Blanche, avec élan. — Oh ! oui, ce serait une grande joie… (Se reprenant.) Peut-être… Qui sait ?… Il serait méchant ; ils l’auraient fait semblable à eux.

Robert. — Si votre fils vivait et s’il vous aimait…

Blanche. — Vous voulez me faire souffrir… en me faisant penser à des joies… qui ne sont pas possibles.

Robert. — S’il venait près de vous, s’il sagenouillait devant sa pauvre mère qui souffre. (Il s’agenouille.) S’il vous embrassait… (Il l’embrasse et elle éclate en sanglots.) Ah ! maman, maman, ma pauvre maman !

(Un long silence. Blanche tient Robert pressé contre elle.)

Blanche. — Mon fils, mon amour, mon Robert… C’était toi… Il me le semblait bien, par moments… Mais après, ça me semblait tellement impossible… Enfin, je te retrouve… Tu vivais… tu m’aimais… quelqu’un pensait à moi, sans en penser du mal… quelqu’un pensait à moi, pour me plaindre.

Robert. — Maman, maman.

Blanche, se reculant un peu pour le mieux voir. — Ah ! que tu es beau, mon Robert… Tu ne ressembles pas à ton père, pas du tout… Et tu es grand… Et tu es si bon et tu m’aimes si bien… Tu as raison. Partons. Laissons ces gens-là… Ne pensons plus à eux… Qu’ils soient heureux, s’ils veulent… Qu’est-ce que ça nous fait, puisque nous serons heureux nous deux ?

Robert. — Oui, maman, nous serons bien heureux. Et, quand on est heureux, on est bon… Ne sentez-vous pas que vous êtes très bonne ?

Blanche. — Oui, je me sens changée… Non, pas changée… Seulement, il y avait des choses qui pesaient sur mon cœur, des choses qui l’empêchaient de battre, qui me faisaient croire qu’il était mort… et qui n’y sont plus maintenant… Quand on retrouve son enfant, vois-tu, on retrouve son cœur.

Robert. — Écoute, maman. Veux-tu que nous causions un peu sérieusement ? (Il s’assied. Il continue en tenant la main de Blanche.) Tu sais, maman, le bonheur, Dieu ne le donne jamais, il le loue seulement.

Blanche. — Ne me fais pas peur, mon enfant.

Robert. — Je ne veux pas te faire peur. Seulement, le propriétaire du bonheur veut que tu paies le terme d’avance ?

Blanche. — Que veux-tu dire ?

Robert. — Il faut que vous rendiez d’autres personnes heureuses.

Blanche. — Tout ce que tu voudras… tout ce que je pourrai… je le ferai… je suis riche, tu sais… Et je crois que, pour qu’on soit tout à fait heureux, mais là, tout à fait, comme au ciel, il faudrait que tout le monde fût heureux.

Robert. — Oui, maman. Votre âme est belle. Elle est faite pour la joie.

Blanche. — Si je voyais quelqu’un malade ou triste, en ce moment, il me semble que ça gâterait un peu…

Robert. — Même sans les voir… Il suffit de penser que quelqu’un est malheureux et que nous pourrions le rendre heureux…

Blanche. — Ça, c’est une idée insupportable. Parce qu’alors c’est par notre faute qu’on serait malheureux… par notre faute à nous qui sommes si heureux… Tu as raison, Robert, Dieu pourrait se mettre en colère et nous chasser de notre bonneur.

Robert. — Eh bien ! maman, mon père et celle qui m’a servi de mère…

Blanche. — Oh ! je t’en prie, ne parlons plus de ces gens-là !

Robert. — Pourquoi ? Ne leur devons-nous pas un peu de notre joie ? À l’un, je dois la vie et vous devez votre enfant. C’est l’autre qui m’a élevé, qui a formé mon esprit et mon cœur. Si vous m’aimez tel que je suis, soyez-lui un peu reconnaissante.

Blanche, sèchement. — Que puis-je pour eux ?

Robert. — Vous pouvez divorcer.

Blanche. — Divorcer… Pourquoi faire ?… Pour qu’ils s’épousent, n’est-ce pas ?… Ah ! non, ils se moqueraient trop de moi.

Robert. — Ils vous admireraient, ils vous aimeraient.

Blanche. — Qu’est-ce que tu veux que j’en fasse, de leur amitié ?

Robert. — Écoutez, maman… Auprès d’une mère heureuse je parle pour une mère malheureuse. Écoutez. C’est un frère qui mendie un peu de bonheur pour son frère.

Blanche. — Que veux-tu dire ?

Robert. — Maman, vous aurez pitié d’une maman. Elle est enceinte.

Blanche. — Qui, elle ?

Robert. — Louise… Vous ne voudrez pas que mon frère soit un bâtard.

Blanche. — Est-ce ma faute, à moi ?

Robert. — Ce n’est pas la faute de mon frère.

Blanche. — Tant pis pour eux. C’était à eux de prévoir les conséquences de leur crime… et de ne pas le commettre.

Robert. — Maman, vous qui êtes si bonne…

Blanche. — Être trop bonne, ce serait être bête… Est-ce que c’est à moi de réparer les fautes des autres ?

Robert, l’embrassant. — Si tu savais, maman. Ils voulaient se tuer.

Blanche, lui rendant distraitement son baiser. — Eh bien ! qu’ils se tuent, s’ils veulent. Qu’est-ce que ça peut me faire, qu’ils se fassent justice ?

Robert, se levant. — Ils ne se tueront pas. Ils me l’ont promis. Et je resterai toujours auprès d’eux pour leur rappeler leur promesse… (Il regarde sa mère, attendant un mot qui ne vient pas.) Adieu, maman. (Il se dirige vers la porte.)

Blanche. — Robert, mon petit !… Reste… Tu es à moi… (Robert s’arrête, se retourne vers sa mère, attend en la regardant.) Mon enfant, mon enfant, ce n’est pas vrai, tu n’aurais pas le cœur d’abandonner ta mère !

Robert. — Si mon père est plus malheureux que ma mère, c’est mon père que je ne dois pas abandonner.

Blanche. — Robert, méchant enfant, tu ne vois donc pas que tu fais pleurer ta mère ?… Viens m’embrasser, mon petit, viens… Mais viens donc. (Elle s’est assise comme sur une chaise ordinaire, les pieds à terre. Elle ouvre les bras à Robert. Il fait un pas vers elle, ému. Mais il s’arrête.)

Robert. — Si…

Blanche. — Mais viens donc m’embrasser, je te dis… Oui, tout ce que tu voudras… Qu’ils soient heureux, mais que tu sois à moi, rien qu’à moi.

Robert, se jetant dans les bras de Blanche. — Merci, maman, merci.

(Un long silence.)

Blanche. — Faut-il que je t’aime, mon Robert. (Robert sonne.) Que tais-tu, mon enfant ?

Robert. — Tu vas voir.

(Un moment d’attente silencieuse.)

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